vendredi 3 mai 2013

Le carnet de l'artilleur

 Gaston Lavy, Ma Grande Guerre

 Journal d'oisiveté
Avril 2013

Lundi 1er avril.
           
Encore une fois, je me lève très tard. Ce week-end pascal, je l’aurai surtout vécu de nuit. Heureusement, je publie ce soir le mois de mars de mon Journal d’oisiveté sur mon blog, ce qui me donne l’illusion d’avoir tout de même produit quelque chose.


Mardi 2 avril.
           
Ayant lu mes réflexions du mois dernier concernant le métier de professeur de français, Cécile m’explique par mail que lorsqu’elle a commencé à enseigner en tant que vacataire, elle a été jetée dans la fosse aux lions sans préparation, et que c’est le lot de la majeure partie des professeurs remplaçants, ce que je sais très bien. Mes hésitations et mes craintes sont donc fondées, mais la chose n’a rien d’exceptionnel ni de réellement dramatique. C’est moi qui me dresse des barrières infranchissables en pensant que je ne serai jamais capable d’affronter une classe entière sans y avoir été préparé à l’avance. Je sais tout ça, mais ça a toujours été ma pente : avant de prendre la moindre décision, évaluer tous les risques que je cours, dresser la liste de toutes les difficultés que je vais rencontrer – et en conclure que je ne serai jamais à la hauteur. Je vais de l’avant à reculons.
           

Mercredi 3 avril.
             
            J’ai vraiment tort de m’enfoncer dans l’inertie par peur de je ne sais quel danger – puisque le danger me guette même dans les moments où je ne fais rien. Alors que je buvais un café au Parvis en lisant Le Golem de Meyrink, la grande toile qui était accrochée au mur derrière moi est tombée de sa cimaise. Je ne l’ai pas prise sur la tête, mais ce n’était pas loin. Si même l’art m’agresse, maintenant, qu’est-ce qu’il va me rester ? Le jardinage ? C’est à peine si je sais dans quel sens on tient une bêche… Tremblez, laitues !
           
Fred, le créateur de Philémon, est mort. Dieu seul sait sur quelle lettre de l’océan Atlantique il erre maintenant…



Jeudi 4 avril.
           
Futilité et blessures d’ego : j’ai mis en ligne la deuxième chronique de la Bibliothèque de Jupiter, et seul Matthieu a « liké » le lien que j’ai posté sur ma page Facebook. C’est idiot, mais toute la journée, j’ai guetté un autre signe, en vain. Ça y est, je produis trop : mes lecteurs n’arrivent déjà plus à suivre…


Vendredi 5 avril.

            Kas Product, c’est ce soir, et malgré mes finances déplorables, il était inimaginable que je rate ce groupe mythique. J’ai conservé les treize euros nécessaires pour réserver ma place dès lundi – réservation superflue d’ailleurs, puisque lorsque j’arrive devant le 6par4, sous la pluie, je vois qu’il n’y a que trois personnes à attendre. Moyenne d’âge cinquante ans. Ça ne me dit rien qui vaille, et quand la salle ouvre et que je discute avec Yoan, qui est bénévole pour la soirée, celui-ci m’apprend qu’il n’y a eu que vingt-cinq pré-ventes, autant dire une misère. Si on arrive à déplacer une soixantaine de personnes ce soir, on pourra déjà s’estimer heureux… Moi qui pensais qu’il y aurait foule… Laval n’a vraiment pas l’esprit cold wave ! La moyenne d’âge est retombée à 40 ou 45 ans, je dirais, mais je m’attendais à ce que les vieux rockeurs du Palindrome se soient déplacés en masse – ce n’est pas vraiment le cas. Il y a tout de même « Ernst » Lamballais, l’ancien chanteur de Réseau d’Ombres, qui est venu initier son fils au rock électronique. J’ai mis du temps à le reconnaître, d’ailleurs, en tout cas à me persuader qu’il s’agissait bien de lui et pas d’un sosie. Je discute avec un animateur de radio basé à Tours et qui a vécu à Laval dans les années 80. Il présente une émission consacrée au post-punk et à la cold.

            La première partie de la soirée est assurée par les Rennais de Frakture, un groupe que je ne connaissais pas. Cold wave un peu classique, chantée en allemand, avec des références au nucléaire (un morceau s’intitule « Nagasakind »)… Pour le coup, ça a un peu vieilli, mais ça ne m’empêche pas de me trémousser. Ils jouent une reprise des Saints, « Demolition Girl ».

            Généralement, je vois d’un mauvais œil les reformations de groupes. Je n’ai aucune envie d’aller voir aujourd’hui un concert de Métal Urbain, par exemple, ni même des Cadavres dont j’étais pourtant tellement fan à seize ans. Il ne me serait pas venu à l’idée non plus d’aller voir les Sex Pistols sur scène quand ils se sont reformés en 96. Mais cette fois, j’avais vraiment besoin de sortir un peu de chez moi, d’oublier ma triste condition humaine l’espace d’une soirée – et Kas Product à Laval, merde, ça ne se reproduirait sans doute jamais. J’y allais donc en pensant passer un bon moment, de toute façon, et tant pis si la prestation n’était pas à la hauteur du son et de l’énergie de l’époque.

            Eh bien ! Quelle bonne idée j’ai eu là ! Non seulement le groupe n’a rien perdu de son énergie, de sa spontanéité, mais Mona Soyoc, qui a pourtant dépassé la cinquantaine, est envoûtante, féline, incroyablement belle – tous les mecs de l’assistance sont tombés amoureux, je crois. Quelle silhouette ! Quelle grâce ! Belle entrée en scène de Mona, en ombres chinoises derrière un paravent de toile blanche qu’elle lacère petit à petit de coups de couteaux au rythme des sons électroniques jaillissant des claviers de Spatsz qui, durant ces trente dernières années, a su conserver ses deux mèches noires interminables – ce qui me rend un peu jaloux. Je suis au premier rang, bien sûr, ce qui est d’autant plus facile que nous sommes peu nombreux dans la salle. « C’est bon d’être entre nous à Laval… », nous dit Mona. Après avoir bu quelques gorgées d’eau, elle jette sa bouteille en m’aspergeant au passage : ça s’arrose ! Et comme si ça ne suffisait pas, sur le morceau « Underground Movie », elle sort un flingue et me tire dessus ! Coups de feu qui fusent à droite à gauche dans le public ensuite, mais il n’empêche qu’elle a commencé par moi. Please kill me, Mona ! Je danse comme un sauvage, la belle électrise tout le monde quand elle se fraie un chemin parmi nous, je ne touche plus terre. Dès les premières mesures de « Never Come Back », le public exulte. Pas besoin d’être cinq cents dans une salle de concert, décidément, pour frissonner d’extase. « So Young But So Cold », toujours aussi jeunes, mais toujours aussi chauds. Et lorsqu’elle joue l’érotique « Pussy X » au rappel, se faisant plus chatte que jamais, je suis au bord de l’attaque cardiaque.
           
J’aurais voulu que ça ne s’arrête jamais, mais rien n’est éternel. Je ne peux même pas m’acheter le deuxième album du groupe, celui qui me manque (le troisième n’a jamais été réédité), et pourtant j’aurais bien voulu moi aussi avoir ma petite dédicace de Mona Soyoc. Tant pis, il me restera les souvenirs et ce journal. Je n’arrive pas à quitter le 6par4, j’espère que la chanteuse quittera un peu les loges pour voir son public, mais non. Yoan, lui, part en coulisses et ressort sourire aux lèvres et dédicace sur la pochette. Moi, je m’attarde en écoutant la musique proposée par le DJ, tout à fait dans le ton de la soirée, novö à mort. Quand il passe « Paris-Maquis » de Métal Urbain, je beugle à l’unisson du chanteur. Bon, et puis voilà, quoi, la soirée est terminée, il faut s’en aller maintenant, et retrouver la vague froide qui s’est abattue sur Laval…



Samedi 6 avril.
           
Tous les ans, je me dis que j’irai faire un tour au festival du Premier Roman, et tous les ans j’y renonce, ne me renseigne pas sur le programme et ses horaires, ne cherche pas à savoir ce qui pourrait m’intéresser, oublie tout simplement de m’y rendre. Aujourd’hui, il a fallu qu’en quittant Chapitre j’entende Anne-Claude crier mon nom depuis une table du Parvis pour me rappeler que le festival se passait en ce moment, puisqu’elle fait des lectures publiques avec Sandrine W., Laurent M., Karim et d’autres. Il s’agit d’ailleurs d’une animation qui se fait un peu en dehors du festival proprement dit, le groupe a équipé des bicyclettes avec des tuyaux, des casques et d’autres choses curieuses, et propose aux passants des lectures personnalisées. Sandrine me demande de me mettre sur la tête un casque de salon de coiffure muni d’écouteurs, afin que je me trouve en immersion totale pendant qu’elle me lit un passage du roman d’Anne Swärd, Embrasement. Suite à quoi je m’installe au Parvis et me replonge dans Le Golem.

            Voilà, je n’ai désormais plus le droit d’être à découvert, et comme j’y suis déjà, cela signifie que je ne peux pas retirer le moindre centime, bien que mon chômage vienne de m’être versé. C’en est presque drôle.


Dimanche 7 avril.
           
L’avantage qu’il y a à ne pas avoir d’argent, c’est qu’on a le sentiment de savoir enfin ce qui nous manque pour être heureux.


Lundi 8 avril.
           
Sous un ciel qui fait la gueule je reprends le chemin du lycée Réaumur dans le simple but de saluer mes anciens collègues. J’ai pris soin de m’y rendre pour 15 h 30, sachant qu’après la pause de l’après-midi, le bureau de la vie scolaire est beaucoup plus calme. On échange des nouvelles, je propose qu’on se voie autour d’un verre avant les vacances de printemps. Je me sens bien piteux à parler de mes concours ratés et du chômage qui s’éternise… Ça me donne une drôle d’impression de revenir ici après plusieurs mois, de sentir qu’au fond rien n’a changé, mais que les choses ont continué sans moi, que je ne fais plus partie du tableau… Bon, il est plus que temps que je retrouve une occupation rémunérée, moi.

            À vrai dire, je ressens un peu d’amertume à quitter le lycée, toujours sous la pluie. Je n’ai peut-être pas choisi le bon moment pour faire mon retour : le fait de n’avoir rien d’autre à annoncer que mon chômage persistant et mes échecs aux concours m’a fait profondément ressentir combien je n’avais pas avancé depuis le 8 décembre dernier, jour où mon contrat s’est terminé. Avec les soucis financiers qui occupent toutes mes pensées, je n’avais pas vraiment besoin de me faire déprimer en plus. Mais ce n’était pas mon but premier : je pensais sincèrement au contraire que passer dire bonjour à mes anciens collègues allait me faire du bien !
           

Mardi 9 avril.

            Ma mère qui était partie voir de la famille dans la Vienne la semaine dernière est revenue avec un objet fabuleux : un carnet que mon arrière-grand père Jean-Baptiste Chabrun a tenu sur le front durant la Grande Guerre ! C’est en demandant à tout hasard si son cousin savait dans quel régiment l’aïeul avait servi qu’elle a appris qu’il possédait justement ce carnet, que l’oncle Marcel avait pensé jeter à une époque, ne voyant pas l’intérêt de conserver ce genre de vieilleries. Il s’agit d’un petit carnet où Jean-Baptiste a consigné tous les déplacements de son régiment, le 231e d’artillerie, 28e batterie, depuis son incorporation le 3 septembre 1915, jusqu’à sa démobilisation le 28 juillet 1919. Son écriture minuscule et très resserrée condense ces quatre années sur une dizaine de pages : presque pas d’évocation des combats, ou simplement en passant, sans le moindre détail : « on a fait l’attaque de Champagne », « on est retourné sur les lignes de feu à côté de Saint-Dié »… Après ce récit, il a recopié de nombreuses chansons que les soldats devaient composer et fredonner entre deux assauts – notamment une intitulée « 231e Bouseux ». Ma mère me confie ce carnet pour que je le scanne, et comme je m’étais pris de passion il y a quelques mois pour la lecture des journaux de marches et d’opérations, consultables sur Internet, je me suis lancé dans l’étude comparée du carnet du grand-père et du J.M.O. du 231e régiment d’artillerie de campagne, qui ne commence qu’à la date du 1er avril 1917. En faisant d’autres recherches sur Google, je comprends que ce régiment n’a été constitué qu’à partir de cette date, avril 17, à partir d’un autre régiment (ou de plusieurs autres ?), le 44e R.A.C., semble-t-il. Pour en savoir plus, il faudrait pouvoir se procurer les livres de Paul Lintier et ceux de Pierre de Mazenod, qui étaient artilleurs au 44e puis au 231e – mais je ne crois pas qu’il existe d’éditions plus récentes que celles qui étaient parues entre 1916 et les années 20…

            Cette façon de ne noter que les déplacements du régiment, sans s’appesantir sur les combats, me rappelle Les Nus et les morts de Norman Mailer, où la mort des soldats est évoquée froidement, d’une phrase, tandis que toutes leurs manœuvres les plus inutiles, les plus vaines, sont décrites longuement, avec une foule de détails. Ceci dit, mon arrière-grand-père ne donne jamais de détails, simplement une suite d’itinéraires, des dates et des villes qui se succèdent sans plus de précision.


Mercredi 10 avril.

            Étant allé me renseigner sur un forum dédié à la guerre de 14-18, j’ai compris que « le 231e régiment d’artillerie de campagne a été formé le 1er avril 1917 avec les trois groupes suivants :
            Le 8e groupe du 24e d’artillerie, devenant le 1er groupe du 231;
            Le 4e groupe du 31e d’artillerie, devenant le 2e groupe du 231;
            Le 5e groupe du 44e d’artillerie, devenant le 3e groupe du 231e. »
           
Ces informations proviennent de l’Historique du 231e R.A.C., qui est consultable sur Gallica. Jean-Baptiste Chabrun avait donc appartenu, avant le mois d’avril 17, à l’un de ces trois groupes. Pour en savoir plus, je me suis rendu, sous une pluie battante, aux archives départementales.

            J’ai donc pu consulter le registre matriculaire sur lequel figurait la fiche consacrée à mon arrière-grand-père. J’ai recopié scrupuleusement toutes les informations qui s’y trouvaient. Il a été incorporé le 1er septembre 1914 au 44e R.A.C. du Mans. Passé au 231e à la création de celui-ci le 1er avril 17. Passé soldat de 1ère classe le 12 février 1919, envoyé en congé illimité de démobilisation pour le 31e régiment d’artillerie le 8 septembre 19. Il a rejoint les armées nord-nord-est le 3 septembre 1915, date du début de son carnet.

            La rubrique intitulée Blessures, citations, décorations, etc. retient particulièrement mon attention : « Citation. Cité à l’ordre du régiment n° [difficilement lisible, peut-être 55 ?] du 13 novembre 1917. Par l’exécution de mouvements corrects sous le feu ennemi et en terrain difficile a évité le 3 novembre 1917 à ses camarades servants un trop long stationnement en terrain battu par l’artillerie allemande. A déjà fourni maintes preuves de courage et en particulier à la position sud du Chemin des Dames au cours d’une mise en batterie sous un bombardement par obus toxiques. Croix de Guerre, étoile de Bronze. »

            Ravi d’en connaître un peu plus sur mon ancêtre et pressé de faire part de mes découvertes à ma mère, je retrouve la pluie là où je l’avais laissée : dehors.

            Je poursuis mes recherches chez moi, comparant le J.M.O. du 231e R.A.C., 28e batterie, avec le carnet de mon arrière-grand-père. Le J.M.O. n’est pas beaucoup plus bavard que son carnet, d’ailleurs : suite de déplacements de ville en ville, là aussi – je ne peux guère que vérifier la concordance des deux documents. Il est faux de dire que Jean-Baptiste n’évoque jamais les combats : c’est surtout la manière lapidaire qu’il a d’en parler qui est étonnante. Ainsi, le 11 août 1918 (le J.M.O. du régiment, malheureusement, s’interrompt en juin de la même année), il est à Boulogne-la-Grasse, dans l’Oise, et note : « resté dans un chemin sous les marmites mauvais dimanche ». J’imagine la batterie stoppée au bord d’un sentier sous les obus – « mauvais dimanche », en effet : mon aïeul aurait pu m’en apprendre long sur l’art de la concision. Et de la litote.

            Le J.M.O. du 5e groupe du 44e R.A.C. a disparu, malheureusement, mais d’une certaine façon, il existe encore mieux que ça : les livres de Paul Lintier, né à Mayenne (son père a d’ailleurs été le maire de cette ville de 1898 à 1910), qui a été affecté au 44e. Mort en 1916, il a laissé deux récits de guerre : Ma pièce, publié en 1916, et Le Tube 1233, publié en 1918, et qu’on trouve sur Gallica. Ce Tube est un document passionnant pour comprendre la réalité des combats et du quotidien de la troupe, tout ce que mon arrière-grand-père occulte dans son carnet : l’offensive de Champagne en octobre 1915, l’hiver 1915-1916 en Alsace, la Lorraine au début de l’année 1916. Paul Lintier a eu la très mauvaise idée d’être tué à l’ennemi le 15 mars 1916, ce qui ne m’aide pas dans mes recherches. Il faudrait pouvoir se reporter sur les livres de Pierre de Mazenod, Dans les champs de Meuse et Les Étapes du sacrifice – mais ils n’ont jamais été réédités et sont très difficiles à trouver maintenant…


Jeudi 11 avril.
           
Publication ce matin de ma chronique pour la Bibliothèque de Jupiter, consacrée à l’alcool dans la littérature. C’était le dernier texte « d’avance » que j’avais : à partir de maintenant, il faudra que j’en écrive de nouveaux. J’ai déjà commencé celui de la semaine prochaine, qui traitera du roman, mais je m’y suis mis sans grand enthousiasme, et j’en ai été détourné par les recherches effectuées autour du carnet de mon arrière-grand-père.

            À neuf heures, j’ai rendez-vous à Pôle Emploi, et mon dernier rendez-vous, le 3 janvier, s’étant de mon point de vue très mal passé, je me rends à celui-ci avec l’état d’esprit d’un veau qu’on mène à l’abattoir. C’est donc avec soulagement que je m’aperçois que la conseillère qui me reçoit est très aimable, souriante, absolument pas condescendante, et qu’elle ne cherche pas à me donner des leçons de morale ou à m’apprendre la « réalité » de la vie, comme sa collègue. L’entretien est bref et se déroule très bien, elle prend rendez-vous pour moi avec un organisme chargé de voir quelle(s) formation(s) je pourrais faire pour tenter une nouvelle fois les concours l’an prochain, et me rend ma liberté.

            Toujours en me renseignant sur Internet, j’ai pu avoir accès à des photographies, l’une d’un groupe d’officiers et de sous-officiers du 44e R.A.C., l’autre de trois soldats de la 28e batterie du 231e, fêtant la croix de guerre de l’un d’eux autour d’une bouteille de saint-émilion.


Vendredi 12 avril.

            Une anonyme qui n’a pas compris l’ironie de mon texte sur l’alcool m’a envoyé un message d’insultes, m’accusant de prétendre que la littérature mène à l’alcool. « Tu prends le problème à l’envers », me dit-elle. Merci, je n’avais pas remarqué… J’admire surtout son « réfléchis abruti » : se faire insulter par des idiots est toujours réjouissant. Quand je lui explique qu’il ne fallait pas prendre mon texte au premier degré, elle se justifie en disant n’avoir « décelé aucune trace d’humour dans [mon] texte ». Je crois que je vais aller pleurer dans un coin… En tout cas, elle m’a donné le sujet de ma prochaine chronique : le roman, ce sera pour plus tard – je vais me consacrer à l’ironie ! Et je rédige mon texte d’une traite ce soir, dans une grande jubilation. Tu vas voir si j’ai pas d’humour, petite conne !
           
Fabien Z., qui s’occupe de l’organisme de rédaction web (je ne sais même pas vraiment quel nom lui donner) dont Yoan m’avait donné l’adresse, a répondu à mon message en me proposant, en guise de test, un premier article à lui renvoyer en début de semaine. J’aurais pu tomber plus mal : il s’agit de parler de la sortie en DVD du dessin animé Goldorak, en évoquant aussi tous les anime japonais qui ont bercé notre enfance. Je suis ravi, en fait : quelle meilleure occasion aurais-je pu avoir de parler de Gô Nagai ou de Leiji Matsumoto, ces génies ?


Samedi 13 avril.

            Ma mère, venue rechercher le carnet et à qui j’ai résumé le résultat de mes recherches, me rappelle une anecdote qu’elle m’avait déjà racontée, mais que j’avais oubliée. Mon arrière-grand-père avait conservé de la guerre une telle haine viscérale du Boche qu’un jour, à la fin de la deuxième Guerre Mondiale, il avait demandé à son propre fils, mon grand-père, donc, d’aller tuer un Allemand qui s’était retrouvé en mauvaise posture à quelques mètres de la ferme familiale de Pont-Perrin. Mon grand-père avait refusé, et il a toujours conservé une rancune contre son père à la suite de cet épisode, considérant que ce jour-là, il avait voulu l’envoyer à la mort.
           
J’écris le texte sur Goldorak et les anime japonais. J’ai suivi le plan que m’avait donné Fabien Z., la chose est plutôt facile. Je n’aurai sûrement pas toujours des sujets qui me plairont, celui-ci faisait peut-être même exception à la règle – mais il y a pire, comme gagne-pain, et puis ce sera toujours un exercice…


Dimanche 14 avril.
           
Je devrais profiter de ce beau dimanche pour achever mon texte sur le roman, puisque, avec ma nouvelle fonction de rédacteur web, je n’aurai peut-être plus autant de temps à consacrer à mes textes personnels en semaine. Mais non, je rechigne à la tâche.
           
Soleil magnifique toute la journée. C’est signe de pluie, ça…

Lundi 15 avril.

            Fabien Z. a bien reçu mon texte, mais il ne me recontactera pas avant jeudi. Ça repousse d’autant mes rêves de fortune. À compter entre 7 et 10 euros par article, si j’ai bien compris, il va falloir en faire un bon nombre pour que ça me fasse un petit pécule intéressant. Mais je suis prêt à m’y mettre dès maintenant, moi !

            En attendant, je profite de cette journée printanière pour traîner, regarder les filles quand il y en a (il y en a peu : elles n’ont pas toutes été prévenues du retour du soleil, ou elles ont un vrai travail, elles) et me lancer dans la lecture de Ma pièce, de Paul Lintier, dont j’ai trouvé une version PDF sur Internet.


Mardi 16 avril.

            Alors que je suis assis au Parvis à relire Paludes devant un café, je remarque derrière moi une petite femme très âgée qui lit un livre du Pape François. Béret de laine sur la tête, visage et mains ridés et déformés à souhait, elle ferait un très bon modèle pour la série de dessins sur les « lecteurs » que je prépare pour le prochain Zapoï, en remplacement de ma série précédente, consacrée aux buveurs. Seulement, voilà : je suis bien trop timide pour demander à quelqu’un de poser pour moi. Aurait-elle été face à moi, j’aurais pris une photo à la dérobée avec mon portable – mais je lui tournais le dos et je n’avais pas la moindre chance d’être discret en me retournant pour la viser avec mon téléphone. Alors, tant pis. Voilà un beau portait que je ne ferai pas…


Mercredi 17 avril.
           
Plein soleil, grand beau temps : les premiers beaux jours sont là, et ça signifie que les filles commencent à ressortir leurs jambes, leurs épaules, et comme la rue est à tout le monde, j’en profite à l’œil. C’est le cas de le dire.


Jeudi 18 avril.
           
Parution de mon article sur l’ironie, en réponse au message anonyme de la semaine dernière.
           
            Le Figaro littéraire publie un dossier sur le journal intime. Forcément, ça m’intéresse. « Le journal intime a-t-il un avenir ? » Drôle de question. Évidemment, il s’agit du journal intime publié – la question ne concerne pas réellement le journal personnel de l’anonyme moyen. Un article de Thierry Clermont énumère quelques grands diaristes célèbres avant de remarquer que le genre s’est un peu perdu, que les écrivains, aujourd’hui, ne tiennent plus de journal. Et moi, en lisant ça, je bouillonne en songeant aux 4500 pages environ, que j’ai écrites jusque là. J’en viens presque à regretter de ne pas avoir écouté Jacques-Pierre Amette qui m’avait conseillé de proposer une version light de mon Journal à un éditeur… Moi et mes principes à la con : je ne peux pas m’empêcher de penser qu’on publie d’abord une œuvre « véritable », et que le Journal vient ensuite. Arriver comme un parfait inconnu chez un éditeur avec mon Journal sous le bras m’aurait donné l’impression de n’être bon qu’à ça : qu’à noter ma petite vie au jour le jour…

            L’article de Gabriel Matzneff qui suit est idiot. Il se contente de comparer Facebook, Twitter et les blogs à des murs de pissotières sur lesquels chacun vient écrire son petit mot, et en conclut qu’Internet détourne les jeunes générations de la solitude et de l’ennui, ces bienfaits qui jadis poussaient les adolescents vers l’écriture de leur journal intime. Il n’a pas tort, à ce sujet : en ce qui me concerne, c’est bien la solitude et le sentiment que personne ne pouvait me comprendre qui m’ont amenés à écrire. Mais croire qu’avec Facebook, les jeunes gens seront épargnés par la solitude et n’écriront plus, c’est bien une réflexion de – disons-le – vieux con. À vouloir jouer les maîtres penseurs qui, ayant atteint la sagesse, la font partager avec bienveillance aux écrivains en herbe, Matzneff tombe dans le ridicule. Et pourquoi ne pourrait-on pas à la fois balancer des « tweets » et tenir un journal ? Pauvre Gabriel qui nous fait le coup du « c’était mieux avant » : « Je n’avais ni téléviseur, ni ordinateur, ni téléphone mobile, ni tablette. Pour exprimer mes passions, je n’avais qu’un crayon et du papier blanc. » Les réseaux sociaux, d’après lui, « permettent à un garçon de seize ans de se désennuyer, de se distraire (…) de converser avec des inconnus devenus aussitôt des amis, de se confier à eux », donc d’être heureux – et libéré du besoin d’écrire. Mais quoi ? Personne n’a pensé à prévenir Matzneff qu’une société des loisirs, bien loin de réunir tout le monde dans le bonheur général, augmentait au contraire les laissés-pour-compte ? Qu’elle abandonnait toujours derrière elle des tas de gens mal dans leur peau, incapables de s’intégrer dans le groupe, souffrant de l’incompréhension des autres d’une manière d’autant plus terrible qu’ils ont tellement l’air de s’amuser, tous ensemble, ces autres ?… Ne t’en fais pas, Gab, le mal de vivre a toujours fait partie du paquetage des ados, et ce n’est pas près de changer. Les bored teenagers ont encore de beaux jours devant eux, va : ils n’ont pas dit leur dernier mot.
           
Heureusement que l’entretien avec Philippe Lejeune qui clôt le dossier remet un peu les choses en place, en évoquant non plus le journal d’écrivain, mais le journal tenu, justement, par ces jeunes qui selon Matzneff ne s’ennuient plus assez et ne se sentent plus assez seuls, les pauvres – et en précisant que la pratique du journal intime n’a absolument pas baissé depuis l’apparition d’Internet, que seul le rapport à l’écrit a changé, puisque les traitements de texte permettent d’effacer toute trace de repentirs et que les blogs ont apporté la possibilité d’ajouter photos, sons ou vidéos pour illustrer le récit. Bon, alors du coup, le journal intime a donc bien encore un avenir ?


Samedi 20 avril.
           
            Des livres sur la guerre, j’en ai lu des tas, mais lire les souvenirs de Paul Lintier, en songeant qu’il appartenait au même régiment que mon arrière-grand-père, c’est autre chose. Pourtant, en lisant Genevoix, Cendrars, Chevallier, Barbusse ou Céline, je ne pouvais pas m’empêcher de songer que mes ancêtres avaient vécu des expériences similaires. Mais avec Lintier, je peux pour ainsi dire suivre le « grand-père Chabrun » à la trace. Comprendre, par exemple, ce que pouvaient être les souffrances particulières de l’artilleur, qui ne sont pas celles du fantassin ou du cavalier – même si l’horreur de se trouver sous une pluie d’obus est la même pour tous. Je pense notamment à un passage où Lintier évoque le « courage » qu’on prête aux artilleurs : « D’ailleurs, l’éducation du courage nous est, je l’avoue, bien plus facile qu’aux fantassins, les plus déshérités des combattants. Un canonnier, sous le feu, vraiment, ne peut fuir ; toute la batterie le verrait ; son déshonneur serait patent, irréparable. Or, la peur, dans ses excès, me semble bien être surtout une abolition de la volonté. L’homme incapable de se dominer pour faire face dignement au danger est aussi incapable, le plus souvent, de se résoudre à la honte épouvantable d’une fuite publique. Pour fuir ainsi, il faudrait une volonté, une sorte de bravoure. »
           
Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il aurait fallu que quelqu’un, un jour, offre les récits de Lintier au grand-père, en lui disant qu’il pouvait décider de les lire ou de les ignorer, mais qu’il y trouverait peut-être un réconfort ; qu’un soldat, mort au front, avait raconté ce que lui-même avait enduré pendant quatre ans et que seuls ceux qui l’ont vécu dans leur chair peuvent réellement comprendre…


Dimanche 21 avril.
           
Je ne fais pas grand-chose de ma journée, mais après avoir délaissé mes crayons pendant plusieurs mois, je me remets au dessin, effectuant l’ébauche d’un portrait de Céline pour Anthony. Il m’a demandé de lui faire une série de portraits pour décorer son salon, et pour inaugurer cette série, le docteur Destouches me paraissait le meilleur sujet.


Lundi 22 avril.

            Mauvais timing : je n’ai vraiment plus un sou en poche, au vrai sens du terme – après avoir acheté de quoi me nourrir ce soir il ne me restera même plus assez pour me payer une baguette de pain demain matin, et voici qu’arrive ma première vraie commande d’articles. Mauvais timing, parce que l’argent que j’en récolterai, j’en aurais bien besoin maintenant… Les mois prochains, je pense, vont m’être plus favorables que ce premier semestre atroce – mais vraiment, le retour à la stabilité financière se sera fait attendre (et se fait toujours attendre, donc…) !

            J’en suis encore à rédiger le prochain article de ma Bibliothèque de Jupiter, qui m’aura bien ennuyé, et devrait bien ennuyer le lecteur aussi. On ne peut pas toujours être génial. En ce moment, j’ai l’impression de m’efforcer à l’être le moins possible… En revanche, mon portrait de Céline n’est pas trop mal réussi, malgré ces éternels problèmes de proportions qui font le charme de mes dessins, à en croire Cécile…


Mardi 23 avril.

            J’ai une commande de six courts articles à rédiger, pour promouvoir des jeux vidéo, des livres et des DVD, à rendre avant lundi. Je compte bien les finir d’ici vendredi, histoire d’avoir peut-être d’autres commandes pour ce week-end. Je termine d’abord ma chronique pour la Bibliothèque de Jupiter. Je n’ai aucune idée du sujet que je choisirai la semaine prochaine.

Ma mère est passée m’apporter des vivres et un peu d’argent pour venir à bout de ce mois. Nous reparlons du grand-père Chabrun, puisqu’elle était aux 80 ans de tonton Bernard la semaine dernière, et qu’elle avait emporté son carnet et les notes que j’avais prises aux archives. J’apprends encore une anecdote : un jour, il s’était trouvé sous la mitraille, coincé entre deux chevaux, et lorsque le calme est revenu, il s’est aperçu que les chevaux étaient morts tous les deux et que lui seul avait survécu. On bavarde beaucoup au sujet du grand-père et de sa personnalité difficile… Étrange comme ce carnet retrouvé a rempli d’émotion ceux à qui ma mère en a parlé, ainsi que le résultat de mes recherches aux archives – recherches pourtant faciles à faire mais que personne dans la famille n’avait entreprises. Moi, ces recherches m’ont donné envie d’effectuer les mêmes pour la branche paternelle, mais c’est plus compliqué. D’une part, il faudrait se rendre aux archives départementales d’Ille-et-Vilaine, et d’autre part je n’ai plus aucun contact avec cette partie-là de ma famille, sauf avec mon père lui-même, bien entendu.


Mercredi 24 avril.
           
Ce soleil va me tuer. Non pas que la chaleur soit insupportable, mais toutes ces filles, et toutes leurs jambes !... Moi qui espérais me débarrasser de ma libido dans le premier container à ordures venu, je crois que je n’ai pas fini de me la coltiner !
           
            Anthony m’a proposé de prendre un verre aux Artistes vers cinq heures, après sa sortie du boulot, et je suis fidèle au rendez-vous. Nous ne sommes d’abord que tous les deux, puis Candice nous rejoint, puis Stan et Line, Vincent, le patron d’Anthony (mais comme le rappelle ce dernier : « Y’a pas de hiérarchie ! »), Mickaël qui arrive à vélo et en pantacourt, ou en bermulong, enfin dans l’un de ces machins trop courts d’où les jambes dépassent. « Mais non ! Il a grandi, c’est tout ! », dit Stan. N’empêche que pendant que Mickaël va prendre l’apéritif, Marie peut accoucher d’un instant à l’autre (sauf pendant le match de foot). Il y a encore plein de gens qui débarquent, c’est un peu l’auberge espagnole : Guillaume, Cécile, Virginie, Xavier et son amie Lucille… Xavier a l’oreille droite séparée en deux par des points de suture : il a heurté une barrière la semaine dernière et son oreille a été quasiment sectionnée. C’est au niveau du cartilage, heureusement, mais ça lui donne un petit côté aventurier. Je lui conseille de prétendre plutôt qu’il s’est battu avec les alligators du jardin de La Perrine. Line nous apprend qu’elle a eu le CAPES, moi j’évoque mon contrat de rédacteur web. À Anthony qui me parlait des livres qu’il avait lus récemment – notamment Robert Penn Warren – j’ai parlé de Paul Lintier et surtout du carnet de mon arrière-grand-père. Comme nous parlions de Zapoï l’instant d’avant, il me dit : « Eh bien ! T’as un texte tout trouvé pour Zapoï ! » Après tout… Bon, j’ai déjà raconté mon voyage à Verdun dans le numéro précédent, je craignais que parler à nouveau de 14-18 paraisse un peu répétitif, mais tout dépend de mon angle d’attaque, et puis en l’occurrence, il s’agirait surtout de parler du grand-père…

            Les heures passent au soleil, dans les rigolades et les histoires de déménagements. Quand je rentre chez moi, j’ai bien du mal à me remettre à l’écriture. Je voulais encore écrire l’un des six textes que je dois envoyer lundi : il m’en reste trois à rédiger, je comptais en faire deux par jour pour pouvoir les envoyer dès vendredi – mais bon, ce soir, c’est trop dur. La journée a été chaude, la moindre réflexion me demande un effort surhumain. Pourtant, c’est un texte sur Don Rosa et la jeunesse d’Oncle Picsou : a priori, ça devrait m’amuser.

Demain, ça m’amusera.


Jeudi 25 avril.
           
Parution de mon article sur le roman. Aucune idée du thème que je choisirai la semaine prochaine. Il va falloir que j’y réfléchisse vite…
           
            Comme prévu, je m’amuse à écrire mon texte sur Don Rosa, et j’en viendrais même à avoir envie d’acheter ses bandes dessinées. Heureusement que je suis fauché, sinon je serais capable de dépenser de l’argent…


Vendredi 26 avril.
             
            J’étais bien décidé à terminer la rédaction de mes articles assez tôt pour les envoyer dès aujourd’hui, mais j’ai ralenti ma production en cours de route, il m’en reste encore deux à écrire, et ce soir encore je tire au flanc. Tant pis : je l’aurai terminée pour lundi, comme convenu, et puis c’est tout.


Samedi 27 avril.
           
Attablé au Parvis, je lis Le Tube 1233, de Lintier, qui se déroule de la fin de l’année 1915 à la mort de l’auteur en 1916, donc pendant la période où Lintier et mon arrière-grand-père ont combattu dans les mêmes lieux – puisqu’en 1914, pendant les événements relatés dans Ma Pièce, mon aïeul était encore en train de faire ses classes.


Dimanche 28 avril.

            Je ne m’attends pas à voir surgir mon ancêtre entre les lignes de Lintier, encore moins à reconnaître un homme que je n’ai de toute façon pas connu… Pourtant, je sens parfois son fantôme passer au milieu d’un paragraphe. J’ai été surpris d’apprendre qu’il avait servi dans l’artillerie, parce que jusqu’à présent, jusqu’à ce que je tienne son carnet entre les mains, donc, je l’imaginais dans la cavalerie. Je me serais attendu à le trouver dans un régiment de dragons plutôt que derrière une batterie de 75. Les seuls renseignements que j’avais à son sujet, ceux que ma mère m’avait transmis, et qu’elle tenait de ses propres souvenirs, de ses conversations avec son père ou avec ses oncles et tantes, faisaient de lui un dresseur de chevaux. Il s’est certainement occupé du dressage des chevaux pendant la guerre, mais c’était peut-être pendant son année de classes, d’août 1914 au 3 septembre 1915, date à laquelle il rejoint les armées du nord-nord-est et commence son carnet. Par ailleurs, je sais qu’il a toujours eu beaucoup de mal à se faire obéir des chevaux de la ferme après son retour, qu’il les violentait pour les faire avancer, alors que ses enfants, eux, parvenaient à les diriger sans peine en criant simplement « Hue ! » et « Dia ! ».

            Alors, je ne peux m’empêcher de penser au grand-père Chabrun quand je lis ce passage de Paul Lintier (nous sommes le 4 décembre 1915 à Krüt, en Alsace) : « Mais alors, le garde-écurie, un paysan sauvage qui agit avec les chevaux comme un dompteur dans une cage de fauves, se met à pousser à pleine gorge des hurlements épouvantables, à faire claquer à toute volée un grand fouet pour obliger les bêtes, dont l’une s’est détachée, à se ranger pour lui faire place. Les chevaux, effarés, se jettent les uns sur les autres, les naseaux hauts, les oreilles couchées, tremblant de tous leurs membres. Et vingt fois dans la nuit, ces cris de bête brute, avec leur accompagnement de coups de fouet et de piétinement éperdu de sabots ferrés, recommencent et nous réveillent en sursaut. »

            Du reste, la 28e batterie du 231e R.A.C. (qui, à l’époque, n’existait pas encore : Paul Lintier et Jean-Baptiste Chabrun, en décembre 1915, font encore partie du 44e R.A.C.) était composée de 185 sous-officiers et hommes de troupe et de 175 chevaux. Parmi les hommes se trouvaient donc des gardes-écurie, et mon arrière-grand-père était peut-être l’un d’eux. Son registre matriculaire ne va pas jusqu’à mentionner son rôle au sein de l’unité… (Cela dit, il serait très étonnant que Lintier parle justement de lui dans ce passage, puisqu’ils n’étaient pas affectés à la même batterie. Mais comme de toute façon, on ne le saura jamais, rien n’empêche la rêverie…)


Lundi 29 avril.

            Je voulais me lever tôt, en ce début de semaine, attendant de nouvelles commandes d’articles d’une part, et espérant d’autre part commencer mon texte pour La Bibliothèque de Jupiter. Au lieu de ça, je me suis levé tard, une commande m’est passée sous le nez et je n’ai rien écrit. Ça commence bien.
           

Mardi 30 avril.
           
Il est grand temps que je m’occupe de mon texte pour jeudi, moi ! Il y a deux jours, j’ignorais encore quel thème aborder cette fois. Finalement, puisqu’en ce moment, avec le carnet du grand-père et la lecture de Paul Lintier, je m’intéresse surtout aux récits de guerre, autant parler de la guerre…

            À propos du grand-père, de son carnet et des renseignements que j’ai pu glaner aux archives départementales, ma mère m’a appelé pour savoir comment nous pourrions transmettre ces informations à la famille. La question se pose d’autant plus qu’ayant recommencé à mettre en ligne mon journal, je publierai demain ou après-demain sur mon blog le mois d’avril, où je ne parle quasiment que de ça. La moindre des choses serait donc que je rédige une sorte de synthèse de mes recherches et de leur fruit, à l’attention de la famille Chabrun.

            Je m’en occuperai demain, puisque c’est un jour férié et que je n’ai pas reçu de commande d’articles…


jeudi 2 mai 2013

La guerre



« Il est plus facile de faire la guerre que la paix. »
Georges Clémenceau, Discours de Verdun, 14 juillet 1919.

           
Parmi les sujets les plus couramment explorés par la littérature, il y a l’amour et la guerre. L’amour étant de loin le plus déprimant des deux, nous allons parler de la guerre.
            À la seule pensée que sans la guerre, nous ne connaîtrions ni Homère, ni la Chanson de Roland, ni Shakespeare, ni Tolstoï, ni Chateaubriand, ni Stendhal, ni Céline, ni Barbusse, ni… enfin, bref, que la littérature n’existerait tout simplement pas, on est tenté d’y réfléchir à deux fois avant d’entonner le refrain pacifiste de circonstance !
            La vie offre parfois l’occasion aux jeunes hommes qui n’ont pas connu l’amour de connaître la guerre. Depuis les années 60, il est de bon ton d’opposer les deux : « Faites l’amour, pas la guerre ! » Comme si l’un empêchait l’autre… D’ailleurs, l’amour et la guerre ont de nombreux points communs : il est toujours question de conquêtes… Dans les chansons de geste et le roman arthurien, les chevaliers se battent souvent pour libérer une princesse enfermée dans un château. Les soldats d’aujourd’hui ne font pas autre chose : leur princesse, à eux, s’appelle Patrie, un point c’est tout. Du reste, quoi de plus phallique qu’un canon ? Dans Les Nus et les morts, Norman Mailer, à travers l’un de ses personnages, y voit plutôt un vagin : « Le canon comme une reine des abeilles je suppose, fécondée par le faux bourdon. L’obus-phallus qui voyage dans un vagin d’acier brillant s’élève dans le ciel, puis allume la terre. La terre-mère comme dirait le poète, je suppose. »
            Il y a deux sortes de littérature de guerre : l’une écrite par des auteurs ayant connu l’expérience du feu, l’autre par des auteurs qui ne peuvent qu’imaginer ce qu’ils ressentiraient s’ils se trouvaient piégés sous une grêle d’obus. Les anciens combattants vous diraient sans doute qu’on ne peut pas savoir ce que ça fait de trébucher sous la mitraille et de plonger les mains dans les tripes chaudes d’un compagnon d’arme, ou d’enfoncer la lame d’une baïonnette dans un estomac boche, tant qu’on ne l’a pas vécu. Mais les romanciers écrivent pour des lecteurs qui pour la plupart n’ont pas combattu non plus. Et le talent d’un écrivain se mesure aussi à sa faculté d’écrire sur un sujet qu’il ne connaît pas !
            Ce débat est vieux comme le monde. « Il faut mettre sa peau sur la table », disait Céline. Avoir payé de son sang chacun de ses mots. Belle posture de l’écrivain combattant, fort respectable en soi (ce n’est pas un admirateur de Céline comme moi qui irait prétendre qu’il a tort sur ce point). Seulement, il existe de nombreuses façons d’écrire sur la guerre, ou sur la mort. Lire Ceux de 14 de Maurice Genevoix, ou La Main coupée de Cendrars, qui ont tous deux versé leur écot de sang avant de raconter la guerre, n’est sans doute pas la même chose que lire 14 de Jean Échenoz, ou même le Verdun de Jules Romains. Il ne faudrait pas  pour autant sous-estimer les récits de fiction écrits par des non-combattants. L’Iliade, les pages que Victor Hugo consacre à Waterloo, ou encore La Débâcle de Zola, ce n’est pas tout à fait du pipi de chat.  
Il est vrai que les romanciers, c’est leur pente, ont tendance à romancer. Ils inventent des personnages, les placent dans la guerre, derrière une pièce de batterie ou aux commandes d’un char Sherman, et imaginent toutes sortes de situations à partir de ce postulat. Les combattants qui tiennent leur carnet entre deux alertes, ou qui relatent leurs souvenirs plusieurs années après leur démobilisation, n’ont pas à se soucier, eux, d’imaginer des situations. Ni à se demander comment ils auraient réagi, eux, à courir entre deux éclats d’obus dans une charge désespérée. Ils le savent parfaitement : ils y étaient.
            Les romanciers actuels qui évoquent la guerre (je pense à Jean Vautrin et à ses Quatre soldats français) en rajoutent souvent dans les couplets antimilitaristes et antipatriotiques. C’est dans l’air du temps. Il suffit de relire Genevoix, Paul Lintier ou même Gabriel Chevallier pour se rendre compte que la plupart des soldats, pendant la Grande Guerre, même s’ils se demandaient souvent pourquoi ils montaient au combat et quels pouvaient bien être les plans de l’état-major, continuaient à glorifier la Patrie, cette princesse en danger qu’ils partaient bravement libérer. Sans elle, vraiment, ils n’auraient eu qu’à se laisser crever sur place…
            L’héroïsme et la gloire sont bien mal compris aujourd’hui. Le 11 novembre, on ne célèbre plus guère que les déserteurs et les fusillés pour l’exemple… Quand on ne sait pas ce que c’est que le courage, ce que c’est que de se lancer à l’assaut pour regagner les dix mètres de terrain perdus la veille, on peut facilement s’imaginer que les Poilus obéissent aux ordres comme des moutons, ou que derrière eux se tient un officier colérique, ivre de sang, prêt à tirer sur le premier qui esquissera un mouvement de recul. La littérature du non-combattant est aussi, souvent, une écriture du fantasme.
À trop vouloir peindre l’horreur, on en viendrait à oublier que la vie d’un soldat est aussi faite de banalité, d’attente et d’ennui. Et de manœuvres parfois plus éreintantes que la mitraille. Dans Les Nus et les morts, Norman Mailer évoque très brièvement les combats et la mort, mais passe plusieurs pages, et parfois plusieurs chapitres, à évoquer l’acheminement d’un canon sur un terrain bourbeux, impossible, où les hommes vont user jusqu’à leurs dernières forces pour une mission absurde qui se solde par un échec.
« Pour être sincère, le carnet de souvenirs d’un combattant ne devra pas être exempt de beaucoup de monotonie », écrit Paul Lintier dans son carnet de guerre, publié sous le titre Le Tube 1233, deux jours avant de rencontrer l’obus qui mettra un point final à son récit.


jeudi 25 avril 2013

Le roman



« Ne suis-je qu’un personnage de roman, le fruit d’une invention en délire, l’invention d’un petit paltoquet que j’ai vu naître et qui m’a inventé pour me faire croire que je n’existe pas ? »
Gustave Flaubert, brouillons de Madame Bovary.



            Aux écrivains en herbe qui papillonnent encore, s’amusent à ficeler des sonnets, à construire des nouvelles, à ceux qui veulent en découdre et s’attaquent au pamphlet, à ceux qui ne sortent pas d’eux-mêmes et rêvent d’un jour voir leur journal intime monumental enfin livré au public, nous devons révéler la triste vérité : tant que vous n’aurez pas écrit un roman, mes enfants, vous n’aurez rien écrit. Vous n’existerez pas. On trouve toujours des exceptions,  bien entendu, mais enfin dans l’ensemble, c’est comme ça. On parle toujours du « premier roman » d’un auteur, jamais de son « premier recueil de nouvelles », encore moins de son « premier essai ». Et si vous vous appelez, mettons, Jean-Baptiste Patafion, et que vous avez déjà publié une biographie de Guillaume Musso aux éditions du Rebut et un essai sur la démonologie chez Pilon, le jour où vous vous essaierez à la fiction, vous verrez apparaître en quatrième de couverture, sous votre photo : « Jean-Baptiste Patafion, né en 1972, est journaliste et écrivain. Le Cri de la biscotte est son premier roman. » Avant cela, rien. Mais désormais, vous voilà adoubé écrivain, c’est-à-dire romancier. Ne nous remerciez pas, c’est la moindre des choses.
            C’est que le roman, voyez-vous, est aujourd’hui considéré comme le « grand genre » de la littérature. Un écrivain, ça écrit des romans. Ça peut toujours faire autre chose, depuis les contes pour enfants jusqu’à l’essai philosophique, chacun s’amuse comme il peut, mais enfin, il faut savoir revenir régulièrement aux choses sérieuses, et s’atteler à un roman qui viendra grossir le rayon nouveautés des librairies aux derniers jours d’août. Ce rôle de « grand genre » a longtemps été dévolu à la poésie. Essayez aujourd’hui de vous faire connaître avec un recueil de poèmes : vous aurez la satisfaction de passer pour un original que l’idée même de gagner sa vie avec son écriture n’a jamais effleuré. L’art pour l’art, c’est sympa aussi. Maintenant, essayez de trouver un éditeur qui partage votre désintérêt pour l’argent : bon courage…
            Et on fait des colloques sur le roman, on se demande s’il doit être comme ceci ou comme cela, s’il doit danser sur un fil ou manger équilibré, et à quoi doit ressembler le roman du XXIe siècle… Vaste question, vu qu’apparemment, le roman ressemble maintenant à à peu près tout !
            On sait que le terme de « roman » apparaît au Moyen Âge, avec les premiers textes écrits en langue romane et non plus en latin. « Mettre en roman », c’est donc traduire en langue vulgaire. Il s’agissait d’abord de mettre à la disposition de ceux qui ne comprenaient pas le latin les textes hagiographiques, puis une littérature narrative écrite en langue romane est née, Chrétien de Troyes a fait des siennes :

            « Puis que ma dame de Chanpaigne
            Vialt que romans a feire anpraigne,
            Je l’anprendrai molt volentiers… »

            Et aujourd’hui, même Alexandre Jardin écrit des romans, ce qui montre bien que c’est à la portée de tous. À un moment, le petit roman s’est senti pousser des ailes, il est parti en flèche allez savoir où, il est aller zigzaguer à droite à gauche, se faisant lyrique, baroque, gothique, picaresque, d’aventures, réaliste, naturaliste, historique, Nouveau, d’anticipation, bélier rendu fou furieux qu’on ne peut plus arrêter. « Miroir qu’on promène le long d’un chemin » : Stendhal a le chic pour trouver la formule qui convient. On voit bien l’image : le monde entier s’y reflète, dans ce roman-miroir. Mais surtout, dans le miroir, qui vois-je en premier, sinon moi-même ? Le roman me parle de moi-même ! Si ça c’est pas mortel ! Parce qu’au fond, qu’est-ce qu’on cherche, nous autres qui passons notre temps à lire au lieu de faire des trucs utiles ? Nous-mêmes, bien sûr ! On cherche à se comprendre soi-même, alors au lieu d’aller voir un psy (bien que l’un n’empêche pas l’autre), on ouvre un roman – un roman écrit par un auteur qui cherchait à se comprendre lui-même et qui pour se trouver, au lieu d’aller voir un psy, a pris la plume. Longtemps, je me suis couché par écrit de bonne heure.
            Il y a des romans sur à peu près tout et des romans sur rien. Cette dernière catégorie, après Flaubert, a eu le vent en poupe dans la deuxième moitié du XXe siècle, notamment avec le Nouveau Roman. Écrire trois cents pages pour décrire un volet qui ferme mal était devenu la grande idée du temps. Le roman-miroir pouvait bien devenir un volet « qu’on promène le long d’un chemin », après tout il y avait toujours un peu de lumière à passer entre les lattes de bois… Le roman n’avait dès lors plus rien à prouver : il pouvait tout, et toutes les Emma Bovary du monde comprirent qu’au fond, elles étaient Gustave Flaubert. Alors est venue l’autofiction. Plus besoin de parler d’autre chose pour parler de soi : autant se confronter à l’intime sans intermédiaire. Du reste, l’autoportrait est un genre pictural reconnu. On ne chercherait plus désormais à faire parler les chiens ou à décrire un caillou : l’auteur se peindrait en train d’écrire, comme dans une mise en abyme infinie. Et les critiques de déplorer ce que le roman est devenu : à ce compte-là, n’importe qui peut en écrire – il suffit de savoir un peu mettre sa banalité en valeur.
            Eh oui, mais c’est un art aussi, que de sublimer le néant, le quotidien, les habitudes… N’est pas Houellebecq qui veut ! Le roman, parfois, semble faire du surplace, ne plus savoir créer, ne plus savoir imaginer. Nous parlons essentiellement du roman français actuel. Est-ce que c’est une impasse ou un passage vers autre chose ? En attendant d’avoir une réponse, à nous de faire le tri parmi les étals des librairies, ou de se replonger dans les classiques. La prochaine révolution romanesque approche peut-être, qui sait ?

jeudi 18 avril 2013

L'ironie



« L’ironie ne dessèche pas, elle lutte contre les mauvaises herbes. »
Jules Renard.
           
Après la publication de ma dernière chronique, consacrée à l’alcool, une courageuse Anonyme m’a écrit ceci :

           « Je suis ROUGE de colère en lisant ton message et je suis sobre comme à peu près tous les jours.
Ouhhh l'alcool c'est le MAL!!!
D'un père alcoolique et d'une mère qui ne boit jamais, je te jure que j'ai beaucoup plus appris en regardant mon père sur la vie que ma mère. Mon père m'apprenait la vérité des choses ( avec beaucoup de simplicité de beauté et de souffrance ) , ma mère leur surface ( il n'y avait aucune vie la dedans ) . A toi de choisir ton camp. Reste dans ta vision dorée des choses mais ne publie rien.
La littérature mène à l'alcool???? Tu prends le problème complètement à l'envers. C'est la vie elle même qui nous mène à la bouteille.
Mais faisons une expérience de pensée : laissons nos enfants grandir devant la télé, qu'ils s'enivrent de toutes ces conneries, qu'ils jouent de longue avec une manette entre les mains, en gros qu'ils s'abrutissent et ne comprennent rien de la VERITABLE realité des choses. Et quel sera le résultat? Vont ils être des êtres tout beaux tout mignons? Tu crois leur éviter la case bouteille?
Réfléchis abruti
Il y a encore tellement de choses à écrire mais je suis sure que tu n'en vaux pas la peine
J'espère ne jamais te croiser sur mon chemin, tu es un être ignoble et dangereux pour les gens qui t'écoutent. »

Très bien. J’avais prévu de parler de l’ironie plus tard, mais tant pis : on va le faire maintenant.
Cette charmante demoiselle (« charmante », je ne fais que l’imaginer ; « demoiselle », ou « dame » peut-être, je le suppose au fait que l’avant-dernier paragraphe est accordé au féminin), cette charmante demoiselle, donc, qui me traite d’abruti, d’« être ignoble et dangereux » pour vous autres qui m’écoutez, et qui me conseille de ne rien publier, semble méconnaître ce procédé littéraire pourtant fort usité qu’est l’ironie.
Doit-on l’en blâmer ?
Non, bien sûr : le principe de l’ironie étant de « dire, par une raillerie, ou plaisante, ou sérieuse, le contraire de ce que l’on pense, ou de ce que l’on veut faire penser », comme le définit Pierre Fontanier dans Les Figures du discours, elle court toujours le risque de ne pas être comprise. Le poète Alcanter de Brahm, alias Marcel Bernhardt, avait proposé à la fin du XIXe siècle d’inventer un nouveau signe de ponctuation : le « point d’ironie ». Ce signe typographique qui ressemblait à un point d’interrogation inversé, placé à la fin d’une phrase, indiquait que celle-ci devait être prise au second degré. Malheureusement, cette idée brillante n’a pas connu de succès, et les écrivains ont continué à demander à leurs lecteurs des efforts de compréhension pour déceler ce qui, dans leurs écrits, était à prendre pour argent comptant, et ce qui relevait de la dérision.
De nos jours, l’utilisation des émoticônes a souvent le même but que celle du point d’ironie : signaler que les propos de l’auteur ne doivent pas être pris au sérieux. Les écrivains répugnent encore, et c’est sans doute un grand tort de leur part, à faire usage de ces symboles, notamment du très courant point-virgule-fermez-la-parenthèse ;) qui suppose une connivence entre l’auteur et son lecteur, et pourrait être traduit par : « mais nan j’décooooonne !!! ».
J’aurais sans doute dû, moi aussi, placer dans mon article sur l’alcool, aux points les plus stratégiques, certaines de ces émoticônes. Cela aurait certainement aidé cette chère – ;) – Anonyme à comprendre que mon texte visait, non pas à reprocher réellement aux écrivains d’être de mauvais exemples pour notre saine jeunesse, mais bien au contraire, à caricaturer le discours des ligues de vertu qui voudraient purifier l’art et la littérature de ses prétendus sombres instincts. Comment pouvait-elle deviner que je faisais de l’ironie, puisque, comme elle me l’a écrit ensuite, elle n’a pas « décelé une seule trace d'humour dans [mon] texte » ? Remarque qui m’a beaucoup flatté, cela va de soi.
Pardon, je veux dire : remarque qui m’a beaucoup flatté, cela va de soi ;)
Il n’empêche que, là encore, elle soulève une question importante ! L’humour est chose subtile (surtout le mien) et bien souvent, il est difficile à repérer. Mes lecteurs les plus fidèles n’auront sans doute eu aucun mal à comprendre que mon discours était à prendre au second degré, habitué qu’ils sont à mes facéties. Un lecteur qui débarque sans avoir jamais rien lu de moi peut, très sincèrement, se demander si c’est du lard ou du cochon. De même, un curieux qui ne connaîtrait rien de Voltaire et se lancerait dans la lecture de Candide ne pourrait-il pas prendre ce conte philosophique pour argent comptant, et le comprendre tout de travers ?
Il existe, pourtant, certains signes.
Je vais me livrer à un petit exercice un peu périlleux : souligner dans mon texte précédent deux ou trois manifestations de cet humour légendaire qui est le mien ;) et qui auraient dû mettre la puce à l’oreille de notre amie. Exercice périlleux, parce qu’une blague perd toujours de son effet à être expliquée. Mais tant pis, je me sacrifie pour la science.
Dès la deuxième phrase, par exemple, le locuteur se demande s’il est bon « de laisser nos enfants s’approcher des livres, ces objets inquiétants remplis de mots », et s’il ne vaudrait pas mieux qu’ils passent leurs journées à jouer aux jeux vidéo, ou à trafiquer au coin d’une rue. Il me semblait évident, en écrivant cette phrase, que le lecteur comprendrait que j’opérais un habile renversement du cliché montrant les parents inquiets de voir leurs bambins rester des heures devant Call of Duty au lieu de se cultiver. Il me semblait tout aussi évident qu’aucune dame patronnesse n’irait jusqu’à préférer voir un enfant « pratiquer quelque trafic au coin d’une rue » plutôt qu’ouvrir un livre. Visiblement, ça ne l’était pas. Voilà ce qui arrive, quand on suppose une quelconque intelligence à son lecteur ;)
Un deuxième exemple, pour finir : lorsque j’écris, à propos de Baudelaire : « Et le binge-drinking ? Ah, ça, il n’en parle pas, du binge-drinking, notre grand poète ! » Je pensais qu’il y avait dans cette phrase un certain anachronisme qui allait immédiatement sauter aux yeux du lecteur.
Ben non.
En résumé, l’ironie, pour être opérante, doit être comprise du lecteur. Cela suppose que ce dernier fasse un léger travail d’analyse, essaie de déceler, dans un texte qui peut être en apparence sérieux (et Dieu sait que le mien, en apparence, ne l’était pas) un léger changement de ton, une légère variation qui trahit le véritable point de vue de l’auteur. Bien sûr, le point d’ironie de notre cher Alcanter de Brahm lui épargnerait ces efforts. Mais cette indication ne nuirait-elle pas au propos ? Le lecteur a-t-il besoin qu’on lui signale à quel moment l’auteur se moque de l’esprit du temps, comme dans ces séries télévisées qui abusent des rires enregistrés ? Les écrivains peuvent-ils encore faire confiance à la sagacité de leurs lecteurs, ou devront-ils, désormais, leur mâcher tout le travail en écrivant clairement ce qu’ils pensent vraiment, sans détour, sans s’amuser à dire exactement le contraire pour faire les malins ?
Ou alors, j’ai tout simplement eu affaire à une idiote. Mais ça m’étonnerait, quand même…

jeudi 11 avril 2013

L'alcool



Dieu n’avait fait que l’eau, mais l’homme a fait le vin.
Victor Hugo, Les Contemplations


            Beaucoup de nos grands écrivains ont aussi été des alcooliques notoires. C’est à se demander s’il est bon de laisser nos enfants s’approcher des livres, ces objets inquiétants remplis de mots, alors qu’ils pourraient sans risque passer leur journée avachis devant la télé, une manette de jeu vidéo en main, ou encore pratiquer quelque trafic au coin d’une rue, ce qui leur donnerait au moins le sens des affaires.
            On peut se demander, en effet, ce qu’attendent les associations de parents d’élèves pour porter plainte contre ces professeurs qui obligent nos bambins à lire Verlaine, Rimbaud ou Baudelaire, ce ramassis d’ivrognes… Sans oublier Apollinaire, dont un livre affiche même sans vergogne, en guise de titre, et au pluriel s’il vous plaît, ce mot terrible : Alcools ! Comment ne pas condamner cette littérature à l’haleine chargée, quand on sait que chaque année en France, l’alcoolisme tue en moyenne cinquante mille personnes ? Qu’attend-on pour ajouter sur la couverture des livres l’étiquette salvatrice : « L’abus d’alcool est dangereux pour la santé. Consommez avec modération » ?
           Et les écrivains du sexe dit faible ne sont pas beaucoup plus recommandables : Marguerite Duras et Françoise Sagan, pour ne citer qu’elles, auraient pu faire un concours d’éthylotest avant de prendre le volant de leurs machines à écrire ! Bonjour ivresse ! Armagnac, mon amour !
            Si la littérature française baigne dans des effluves malsains, que dire des écrivains anglo-saxons ? Ces Faulkner, Fitzgerald, Bukowski, Kerouac et autres Malcolm Lowry, non contents de s’adonner à la boisson, font une publicité éhontée pour leur vice désastreux ! Tenez, Bukowski, justement : « un poème est une ville remplie de rues et d’égouts / remplie de saints, de héros, de mendiants, de fous, / remplie de banalité et de bibine… » Les égouts, la bibine, les fous, mais bravo ! Bel exemple ! Voilà la poésie ! Voilà ce qu’on apprend à nos gosses !
            Et Baudelaire ? Non mais, lisez Baudelaire ! « Il y a des gens chez qui le dégourdissement du vin est si puissant, que leurs jambes deviennent plus fermes et l’oreille excessivement fine. J’ai connu un individu dont la vue affaiblie retrouvait dans l’ivresse toute sa force perçante primitive. Le vin changeait la taupe en aigle. » On trouve ça dans Les Paradis artificiels, au chapitre « Du vin et du haschisch ». DU VIN ET DU HASCHISCH ! Eh bien, mais c’est parfait ! Encouragez les jeunes à devenir alcooliques et drogués, monsieur Baudelaire ! Allez-y, les enfants, buvez : ça vous fortifiera les jambes et décuplera vos sens ! L’alcool : remède idéal contre la surdité et la myopie !
Et le binge-drinking ? Ah, ça, il n’en parle pas, du binge-drinking, notre grand poète !
Alors, bien sûr, on m’objectera que ces auteurs que je cite ont longtemps été absents des manuels scolaires, parce que l’on craignait justement qu’ils ne détournent la jeunesse du droit chemin. Preuve supplémentaire que notre époque est par trop laxiste ! Mais même nos chères lettres classiques sont embrumées par les vapeurs éthyliques ! Des ivrognes, notre bon vieux Gaffiot en regorge ! Pline l’Ancien écrivait déjà, dans son Histoire naturelle : « L’homme doit au vin d’être le seul animal à boire sans soif » ! Et Caton l’Ancien : « Si l’on me demandait quel est le bien le plus précieux de la Terre, je répondrais la vigne » !
Que conclure de tout cela, sinon que la littérature mène à l’alcoolisme ? Observez un écrivain, et voyez si ça ne fait pas pitié : il n’obéit qu’à ses propres horaires, se lève de bonne heure ou fait la grasse matinée si ça lui chante, vit souvent seul (quelle femme, quel homme, supporterait de s’attacher longtemps un tel boulet au pied ?), rédige ses pages nonchalamment, à peine rasé, le cheveu en bataille, et passe le reste de son temps dans l’oisiveté la plus totale, un livre en main (un écrivain en train de lire est aussi répugnant qu’un ivrogne en train de boire)… Rien d’étonnant à ce qu’il se laisse aller à tous les vices !
Nos enfants ont besoin de prendre exemple sur des hommes et des femmes actifs, volontaires, entreprenants. Nos enfants sont l’avenir de demain dès maintenant. Cessons de les intoxiquer avec l’image malsaine de ces poètes en guenilles, au foie esquinté, qui se complaisent dans leurs vices, prônant une attitude de rejet du monde tel qu’il est. Ce n’est pas ce que nous voulons pour notre jeunesse. Qu’ils fassent une cure, ces granzécrivains, et qu’ils retournent à Pôle Emploi !

jeudi 4 avril 2013

Le monologue intérieur



« La rêverie est le dimanche de la pensée. »
Henri-Frédéric Amiel, Journal intime.

           
Allez il faut s’y mettre le monologue intérieur qu’est-ce que j’ai à dire sur le monologue intérieur commencer par Dujardin évidemment Édouard Dujardin j’ai même pas lu Les Lauriers sont coupés d’ailleurs je crois pas qu’on lise beaucoup Dujardin de nos jours les universitaires peut-être à la rigueur enfin bon je connais un peu le sujet quand même ce passage au restau où il commande du poulet tout ce bavardage descriptif qui je connais j’ai lu ça quand même toutes ces descriptions façon flux de conscience mais bien trop ordonné tout ça bien trop précis des couleurs des objets en pagaille et on sait bien que la pensée intime ce n’est pas ça c’est complètem ‒ personne n’énumère comme ça dans sa tête tout ce qu’il a sous les yeux à moins d’être maniaque si je suis au restaurant ma pensée peut aller partout elle je vais pas nommer chaque objet que j’ai sous les yeux les serviettes pliées comme ci comme ça la pensée vagabonde je peux penser à mes prochaines vacances à ce que j’ai fait de ma journée aux gens rencontrés et revenir à la cuisson de mon poulet et repartir loin les factures à payer une fille à l’autre bout de la salle mes lectures du moment donc le monologue intérieur c’est déjà un mensonge et il faudrait commencer par ça par le mensonge juste un procédé comme un autre l’écriture automatique je pose les mots les uns à la suite des autres comme ils me viennent et hop voilà mon courant de pensée mon flux de conscience ‒ à moi Joyce et Beckett et Virginia Woolf le Nouveau Roman et tout ça où est-ce que j’avais lu qu’on ne pensait pas en alignant des mots les uns à la suite des autres mais par images il faudrait que je retrouve ça et Molly Bloom dans Ulysse on a vraiment là l’impression d’être dans un flot de pensées dans une conscience et une conscience ensommeillée succession d’idées sans lien entre elles parfois des fantasmes qui ressurgissent et tout le côté inconscient freudien tout ce qu’on veut là encore écriture composition agencement rien à voir avec un véritable flux incohérent et pourtant l’incohérence est là écrite par Joyce agencée par Joyce mais enfin on a le sentiment d’être quand même embarqué dans un esprit assoupi qui laisse aller toutes ses réflexions on se rapproche quand même de quelque chose même si encore une fois on est très loin de et moi bien sûr ma façon d’écrire là comme au fil de la plume sans ponctuation et d’avoir l’air de me creuser la tête de faire des ébauches mentales des machins évidemment c’est il faudrait que je rajoute des gros seins pour faire encore plus flot incontrôlé c’est bien ça des gros seins qui surgissent comme ça les jambes de ma voisine au café paf fantasme direct genre le mec qui réfléchit au monologue intérieur à son article à écrire et qui se laisse envahir par sa libido mais c’est des conneries c’est de l’écriture un pur mensonge déjà des mots comme ça ébauches mentales ou même libido ils me viennent pas si vite à la tronche putain d’arnaque on vous vend du monologue intérieur à vingt euros le bouquin tu parles c’est un truc complètement reconstruit bien rédigé pour faire vrai mais c’est du toc remboursez c’est comme la caméra subjective dans les films genre on vous fait croire que vous voyez à travers les yeux du héros non mais on nous prend pour des cons vous avez vu le champ de vision hyper réduit que ça a une caméra rien à voir avec la vue humaine putain remboursez ceci n’est pas une pipe quoi merde et alors pourquoi le mono ‒ pourquoi on s’est amusé avec le monologue intérieur au vingtième siècle et pourquoi je sais pas Ovide Chrétien de Troyes ou Montaigne s’en sont pas occupés d’ailleurs tiens Montaigne justement Les Essais ce retour permanent sur le texte pour le retravailler mais là je m’éloigne du sujet pourquoi le vingtième pourquoi le monologue intérieur au vingtième siècle et même déjà un peu avant déjà des traces chez Flaubert alors oui bien sûr le vingtième crise du sujet crise du narrateur vlan arrivée de Freud qui te fout de la névrose partout et de l’inconscient et les surréalistes qui cognent à la porte de l’inconscient ouvrez là-dedans ça nous branche nous les labyrinthes et les machins un peu obscurs tout ce qui déraille et pourquoi qu’on bande on veut savoir comment ça marche là-dedans ouvrez ou on défonce la porte avant ça les héros partaient faire la guerre et voyager pour se découvrir vraiment maintenant on voyage en soi-même c’est moins cher c’est la crise on fait plus la guerre on rentre plus à Ithaque Pénélope tu nous as fait quoi à bouffer non on reste peinard chez soi à se regarder le dedans.