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jeudi 26 mars 2015

Le dernier mot

Maintenant, foutez-moi la paix.
Paul Léautaud.

            Il ne faut pas rater sa sortie.
            Bien sûr, les humbles n’ont pas ce souci là. Les petites gens peuvent s’en aller pépères, comme bon leur semble, d’un cancer bien placé ou d’une fluxion de poitrine. Personne n’attend d’eux qu’ils prononcent une phrase qui restera dans l’histoire, le truc définitif qui imposera le respect sur plusieurs générations… Mais quand on est un peu connu, ça fait partie de la tradition : on ne peut pas sortir de table sans un mot, un dernier os lancé aux historiens, qu’ils aient quelque chose à ronger pour un bout de temps. C’est une question de politesse.
            Seulement voilà : dans les ultimes instants de sa vie, on n’a pas forcément la tête à faire des phrases. On peut espérer des écrivains qu’ils relèvent un peu le niveau puisque, après tout, les phrases, c’est leur métier. Mais mettez-vous à leur place : c’est un moment crucial, il ne faut pas se louper – ça intimide un peu, c’est normal…
            Du reste, les dernières phrases célèbres ne sont pas toujours véridiques. Certains témoins, jugeant peut-être que le mort, dans ses derniers instants, a un peu manqué d’imagination, tricotent pour lui un mot de la fin sur mesure qui rejoindra le grand dictionnaire des citations. Il n’est pas du tout sûr, par exemple, que César ait prononcé les mots « Toi aussi, mon fils », à l’intention de Brutus venu lui porter le dernier coup de poignard au Sénat romain, en 44 avant J.-C. Il faut dire qu’après avoir été transpercé d’une vingtaine de coups de lame, on n’a peut-être pas le cœur à bavarder.
            Les dernières phrases, en général, sont sujettes à caution, surtout quand elles ressemblent un peu trop à l’idée qu’on se fait de leur auteur… C’est tellement tentant d’imaginer que Balzac, sur son lit de mort, ait fait appel à un personnage de sa Comédie humaine : « Appelez Bianchon ! Seul Bianchon peut me sauver ! » Ou qu’Oscar Wilde, recevant la note du médecin, ait expiré en remarquant : « Je meurs vraiment au-dessus de mes moyens ! »
Il y a aussi le commentaire purement pratique, qui aurait pu passer totalement inaperçu, et qui se dote d’un poids considérable du seul fait que c’est Machin qui l’a prononcé. Exemple : Goethe qui lance : « Lumière ! Plus de lumière ! » Il y en a qui veulent y voir le cri désespéré d’un homme toujours avide de plus de connaissance… alors que bon, il se plaignait sans doute simplement de l’obscurité de sa chambre…
Vous aurez remarqué qu’en général, les grands hommes, au moment de leur dernière phrase, évitent avec soin tout ce qui pourrait paraître trivial, tout ce qui ferait un peu tache dans notre dictionnaire. Il n’y en a pas beaucoup, par exemple, pour demander le bassin, ou pour se plaindre de leurs escarres… Il paraît tout de même que Baudelaire, dans ses derniers instants, ayant totalement perdu la tête, ne disait plus rien d’autre que : « Crénom ! » Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi, ça me le rend encore plus sympathique, de savoir que lui, au moins, n’essayait plus de faire des phrases…
Il faut dire aussi qu’il y a plusieurs difficultés à affronter pour faire une belle phrase de fin. Déjà, cette phrase, il faut la trouver, mais en plus, il faut savoir la prononcer au bon moment ! Imaginez, vous vous sentez partir, vous regroupez vos dernières forces et sortez cette phrase que vous aviez préparée, que vous vouliez pleine d’humour, de détachement, à votre image : « Il faudra vraiment penser à refaire la tapisserie », ou « Tiens ? C’est quoi cette lumière au bout du tunnel ? »… et vous attendez… vous attendez… et la mort ne vient pas ! Alors quoi ? Vous êtes condamné à vous taire jusqu’à ce qu’elle se décide ? Ou vous allez devoir trouver autre chose ? Vous n’allez quand même pas répéter la même phrase une deuxième fois, vous auriez l’air de quoi ?
Un conseil : efforcez-vous de finir votre phrase. Évitez les propos du genre : « Dites à ma femme que je… arrrrrrghhh !!! » Il n’y a rien de plus frustrant pour ceux qui se tiennent à votre chevet, crayon en main, prêts à noter vos ultimes paroles pour la postérité. Il faut se mettre à leur place aussi.
Moi, cette question me préoccupe. Je ne tiens pas à mourir n’importe comment, comme un débutant ! Je suis sûr qu’au dernier moment, je vais hésiter entre plusieurs phrases, ou me demander si celle que j’ai choisie n’est pas une réminiscence de quelque chose, un truc que j’aurai lu quelque part… Je m’en voudrais vraiment, après avoir à peu près raté ma vie, de rater ma mort. « “Je vous enverrai une carte postale !” Euh… non, attendez, c’est nul… Plutôt : “Vous croyez que j’ai besoin de mon passeport ?” Non, non, euh… “Ah ! Je crois que ça va mieux ! ” Ouais, bof… Oh et puis merde. » De toute façon, avec le bol que j’ai, je vais crever tout seul.
Enfin, bref. Il y a tout juste deux ans, j’ai ouvert cette Bibliothèque de Jupiter avec un texte intitulé « La première phrase ». Il est donc tout à fait logique de la refermer sur « Le dernier mot ». Quatre-vingt chroniques en tout, je pense qu’il est temps de s’arrêter là. D’ailleurs, après avoir écrit mon texte sur les éditeurs la semaine dernière, je me suis aperçu qu’il faisait doublon avec celui que j’avais écrit en 2013 sur l’autoédition, et que j’avais complètement oublié. Si je commence à tourner en rond, il vaut mieux que j’arrête tout. Je n’arrête pas d’écrire, bien sûr (ne criez pas victoire trop tôt !), mais cette Bibliothèque, en tout cas, je la trouve suffisamment bien remplie, maintenant. Là, évidemment, il faudrait que je m’en aille sur un dernier mot bien chiadé, après tout ce que j’ai raconté…
L’avantage d’un écrivain, c’est que s’il sèche sur son lit de mort, avec un peu de chance, il a pu laisser une dernière phrase idéale dans son tout dernier livre. C’est le cas d’Henri Calet, qui achève son ultime manuscrit, Peau d’ours, par ces mots célèbres : « Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes. » Il paraît que Tristan Corbière, mourant de la tuberculose à l’hôpital Dubois, aurait écrit à ses parents : « Je suis à Dubois dont on fait les cercueils... » Là encore, c’est peut-être une légende.
Quant à moi, je préfère réserver mes derniers mots pour une autre fois.


jeudi 19 mars 2015

Les éditeurs


Un éditeur qui entre dans son bureau préfère y trouver un cambrioleur qu’un poète.
Jean Cocteau

            Il y a chez la plupart des écrivains de vieilles habitudes marxistes, ou anarchistes, qui les font renâcler devant toute forme d’autorité. Ni dieu ni maître, et surtout pas de patron ! C’est aussi l’une des raisons qui peuvent pousser un homme (ou une femme) à vivre de sa plume : ne plus avoir à pointer chaque jour au bureau pour subir les reproches et les ordres d’un chef.
            Normal, dans ces conditions, que beaucoup d’écrivains éprouvent une certaine animosité à l’égard de leur éditeur. Après tout, c’est lui le patron – c’est lui l’ennemi. On connaît les lettres rageuses que Céline envoyait à Gaston Gallimard, ou à Jean Paulhan, à l’époque directeur de la NRF… Il en fallait, du sang-froid, pour supporter ses insultes et ses éternels radotages : « Ah, si vous pouviez vous torcher avec mes “contrats” ! dans un joli mouvement de mépris !... me libérer de votre sale bouge !... Mais vous n’en ferez rien !... Votre sclérose est fixée à l’article : Contrats. (…) Bien amicalement à vous et à votre abrutie clique de cancres prétentieux ! » Les grands auteurs peuvent se payer le luxe d’être d’une ingratitude absolue : l’avenir verra même dans leurs emportements les moins justifiés une forme de génie… Et si en plus ils règlent leurs comptes directement dans leurs romans, alors là, il n’y a même plus de questions à se poser : c’est de la littérature ! « Je reviens à mon actualité, pas flambante ! à encore d’autres jours difficiles… surtout à cause de Brottin ! Brottin le maniaque gâcheur ! le philatéliste souillon ! Brottin plein de “Goncourt” plein sa cave !... plein de romans nuls, comme s’il les chiait !... vlaf ! vloof !... si vous le trouvez plus pénard l’œil encore plus merlan que coutume c’est qu’il est en train de réfléchir, cogiter, chier, son dix mille et treizième auteur, le Roi de l’Édition ça s’appelle ! »
            L’auteur aime bien rappeler qu’il vit dans la misère alors que son cochon d’éditeur passe ses vacances sur son yacht privé, sous un soleil privé, à nourrir ses orques privés. La réalité, c’est que si l’auteur perçoit une très petite partie des droits de son livre, l’éditeur n’est pas celui qui se met le magot dans les poches, puisque les parts sont redistribuées entre l’imprimeur, le diffuseur, le libraire… L’auteur qui se croit exploité par son éditeur est, au fond, un optimiste : il est exploité par beaucoup plus de monde que ça.
            L’histoire de l’édition en France est très récente : jusqu’aux années 1830, l’édition d’un ouvrage était assurée soit par les imprimeurs, soit par les libraires. La nécessité de développer le métier d’éditeur s’est révélée par l’augmentation considérable du nombre des lecteurs, mais aussi du nombre des auteurs, au moment même où l’imprimerie s’industrialisait et devait se spécialiser dans différents métiers : presse, affichage, etc. Les premières maisons d’édition sont donc majoritairement créées par des libraires, comme Ernest Flammarion ou Louis Hachette, ou par des imprimeurs.
            Voilà donc à peine deux siècles que l’édition est née, et déjà, la mode est à l’auto-publication. Avant elle, il y avait la publication « à compte d’auteur ». Ça concernait surtout les écrivains qui estimaient qu’ils ne se faisaient pas suffisamment avoir par les éditeurs, et qui trouvaient encore plus fun de publier leur livre à leurs propres frais, pour avoir ensuite la joie de voir leurs cartons d’invendus encombrer leur propre salon pendant des années. Chacun son truc. D’autres apprentis écrivains, qui ont peut-être un peu moins la vocation de martyr (on ne peut pas tout avoir), et qui étaient un peu plus débrouillards aussi, se sont donc lancés dans l’autoédition. Le développement d’Internet a considérablement favorisé ce phénomène, et aujourd’hui, on voit même des auteurs depuis longtemps implantés dans le milieu littéraire, opter pour l’autoédition après avoir rompu avec leur ancien éditeur. L’autoédition, plutôt décriée à ses débuts (puisque parmi ceux qui y avaient recours, il pouvait se trouver un bon nombre d’écrivains médiocres que les éditeurs avaient refusés pour de légitimes raisons), est en train de devenir un système alternatif de mieux en mieux organisé.
Tremblez, éditeurs ! Car vos murs d’encre et de papier sont en train d’être absorbés par… euh… le buvard des écrivains libérés !
Et là, franchement, si les éditeurs ne tremblent pas un peu, je ne sais pas ce qu’il leur faut.


jeudi 12 mars 2015

La police


L’imprimerie est à l’écriture ce que l’écriture avait été aux hiéroglyphes: elle a fait faire un second pas à la pensée.
Rivarol

Les écrivains se la jouent souvent jeunes rebelles (même quand ils sont vieux, comme si le fait d’être « contre » faisait office de cure de jouvence), anticonformistes, chevelus, « on ne me fera pas taire », c’est la faute à Voltaire, vous voyez le genre.
La vérité, c’est que les écrivains aiment la police. Ils travaillent même tous les jours avec elle.
Leur police, les écrivains, ils la préfèrent de caractère.
Le premier flic devant lequel les écrivains se sont agenouillés – à moins qu’ils ne se soient placés face au mur, les jambes écartées, prêts pour la fouille, je ne connais pas trop les coutumes – s’appelait Johannes Gutenberg. C’est lui, c’est ce mec-là, avec sa barbe à deux battants, qui, en inventant la typographie, a transformé les écrivains en artisans de la police. Il ne faut pas lui en vouloir, à ce petit imprimeur allemand du XVe siècle : il n’a fait que son travail, comme les administrateurs du régime de Vichy pendant l’Occupation... D’ailleurs, les Chinois utilisaient déjà des caractères mobiles en terre cuite qu’ils frottaient sur le papier pour les fixer. En Europe, avant Gutenberg, on utilisait du bois pour graver des pages entières. Lui décida tout simplement de fabriquer des caractères mobiles fondus avec un alliage de plomb, de fer, d’étain et d’antimoine.
Je suis navré, mais cet article étant entièrement basé sur un calembour pourri à propos de la police, je ne peux pas me permettre de vous en infliger un autre avec « antimoine ». J’ai déjà suffisamment honte.
Gutenberg s’adjoint les services du banquier Fust pour financer son projet et décide, pour être sûr que les tirages du premier livre imprimé couvriront les sommes engagées, de commencer par le best-seller de l’époque : la Bible. La Vulgate est imprimée à cent quatre-vingts exemplaires de six cent quarante et un feuillets, chacun d’entre eux présentant un texte en deux colonnes de quarante-deux lignes en caractères gothiques de type Textura. Ceci dit si vous voulez briller en société en sortant votre science. Hélas pour lui, Gutenberg connaîtra la misère de l’écrivain « à compte d’auteur » : la plupart de ses Bibles lui resteront sur les bras un bout de temps. Il aurait mieux fait d’inventer Facebook.
Je ne sais même pas pourquoi c’est ce terme de « police » qui s’est imposé pour désigner la forme, le style de ces caractères. En cherchant un peu sur Internet, je pourrais peut-être le découvrir, remarquez... En tout cas, il a fallu l’arrivée de l’imprimerie pour que les lettres sur la page se tiennent aussi droites, impeccablement alignées, comme pour une parade du 14 Juillet, sans la moindre tête brûlée pour rompre les rangs. On dit que le texte est « justifié ». Les écrivains ont toujours besoin de se justifier. Une telle rigueur dans la pose, un tel ordre dans la casse – pas étonnant que ça nous vienne d’Allemagne, si on y réfléchit bien...
Comme toutes les inventions révolutionnaires, il y a une part d’injustice : ce n’est que dans les toutes dernières années de sa vie que Gutenberg est anobli et qu’il peut enfin bénéficier d’une rente, mais il mourra dans l’indifférence générale, et en ignorant bien sûr le succès que connaîtra l’imprimerie après lui. À vous dégoûter d’inventer quoi que ce soit...
Tout aurait pu être uniformisé, mais non : chacun a voulu créer ses propres glyphes, sa propre police, donc, et c’est ainsi que des Claude Garamont, des Stanley Morison, des John Baskerville ou des Hermann Zapf se sont amusés à fignoler leurs propres caractères typographiques. Et maintenant, à cause de leurs excentricités, on se retrouve souvent forcés de se taper sur Internet des articles entiers en Comic Sans MS, en Calibri ou en Verdana... Je ne sais pas pour vous, mais en ce qui me concerne, je suis totalement allergique aux caractères sans empattement, vous savez, les lettres qu’on dit « à bâton » ou « sans sérif »... Je ne sais pas d’où ça vient, je vous jure que j’essaie de me soigner, mais quand je vois des textes écrits avec ce genre de police, je n’ai même pas envie de savoir si le type a réellement quelque chose à m’apprendre ou pas. Bizarrement, à l’écran, ça passe. C’est à l'impression que soudain, ça m’a l’air d’un travail d’amateur. Alors que bon, dès qu’il y a des empattements, je me sens mieux. Je ne suis vraiment pas difficile à contenter.


jeudi 5 mars 2015

Les gothiques


Je ne sais pas si tous les garçons ont la même attirance que moi pour l’horreur ; je sais seulement que j’aimais le cimetière, que j’aimais déchiffrer les épitaphes sur les tombes, épier les travaux du fossoyeur, prêter l’oreille aux racontars et aux vieilles superstitions du village à propos de reliques…
J. Sheridan Le Fanu, La Maison près du cimetière.

            Quand les Goths, ces barbares germains, se ruaient sur les armées romaines au temps des Grandes Invasions, ils ne pouvaient pas se douter que le nom de leur peuple allait rester dans les mémoires – encore moins pour qualifier des œuvres d’art. Les œuvres d’art, ils les réduisaient en miettes, eux : c’est ce que font habituellement les barbares.
            Pourtant, quand au XIIe siècle sont apparues en France les premières cathédrales dotées de voûtes sur croisée d’ogives et d’arcs-boutants pour soutenir l’édifice, l’art gothique est né. On dit encore à l'époque « art français », francigenum opus, mais ces techniques sont suffisamment éloignées de la tradition architecturale de l’époque pour paraître barbares, et ce sont les hommes de la Renaissance, êtres raffinés par excellence, qui colleront l’étiquette « gothique » à ces bâtiments. Triste paradoxe : pour une fois qu’on pouvait se vanter d’avoir donné naissance à un art purement français, voilà que Strasbourg et Cologne deviennent les écoles de ce style que nous avions créé – et l’Italie le qualifie d’art tudesque, puis gothique… et voilà comment on se fait repiétiner par les Germains avec dix siècles d’écart. Fumiers de boches !
            Le gothique connaîtra de nombreuses déclinaisons avant de désigner ces jeunes gens qui s’habillent en noir, se maquillent les lèvres et les ongles de noir, se dandinent sur du Marilyn Manson et trouvent que la vie ça craint. (Pardon, on me signale dans mon oreillette qu’on ne dit plus « ça craint » depuis 1995, au temps pour moi.)
            La littérature gothique, elle, fait son apparition au milieu du XVIIIe siècle en Angleterre, à une époque où l’on redécouvre l’architecture médiévale. Horace Walpole, écrivain et esthète, commence par se faire construire une immense demeure de style néogothique à Strawberry Hill, avant de publier, en 1764, Le Château d’Otrante, premier « roman gothique » qui ouvre la voie à une mode littéraire qui se poursuivra sur près d’un siècle.
            Mais alors, vous allez me dire : comment fait-on un roman gothique ? Quels sont les ingrédients ? Le temps de cuisson ? Et si je laisse mon roman gothique refroidir sur le bord de la fenêtre, est-ce que les enfants du voisin ne vont pas venir me le piquer ?
            D’abord, il faut que l’action se déroule dans des lieux sombres et emplis de mystère. Un château hanté, une crypte, un cimetière… Si ça tombe en ruines, c’est très bien : il faut laisser comme ça. N’allez surtout pas appeler une entreprise de maçonnerie, à moins que vous ne vouliez perdre des lecteurs ! Autre chose : l’exotisme. Le roman gothique se passe généralement à l’étranger. En Orient, en Italie, en Espagne… Quand Ann Radcliffe décrit les Pyrénées et la chaîne des Apennins dans Les Mystères d’Udolphe (1794), elle le fait sans y avoir jamais mis les pieds.
            Au niveau de l’intrigue, tout ce qui peut être lié au vampirisme, à la possession démoniaque, au passé enfoui qui refait surface, au sentiment de persécution, fonctionne parfaitement. La jolie héroïne effrayée, ça marchait déjà à cette époque là, ça marche toujours. On peut aussi insister sur les phénomènes climatiques : nuit d’orage, tempête en mer, ça fait toujours son petit effet.
            Évidemment, dit comme ça, le roman gothique, ça fait un peu piteux. Un peu comme un film d’horreur dans lequel on verrait arriver la menace longtemps à l’avance. Je vous rappelle quand même qu’on est au XVIIIe siècle, les gars, et que Wes Craven n’a même pas vu le jour ! Je vous parle d’une époque qui ne connaissait même pas Massacre à la tronçonneuse ! Et ils feraient moins les mariolles, les Wes Craven, les Tobe Hooper et les Dario Argento, si la littérature gothique n’avait pas débroussaillé le chemin devant eux !
            De vous à moi, le roman gothique, même pour un p’tit gars plein de bonne volonté comme moi, ça n’a pas toujours bien vieilli. Mais il reste tout de même, parmi la masse de livres que les petites excentricités de Walpole ont influencés, une quantité non négligeable de chefs-d’œuvre : Le Moine de Lewis, Frankenstein de Mary Shelley ou encore Carmilla de Sheridan Le Fanu, premier roman à mettre en scène une femme vampire (honneur aux dames !), plus de vingt ans avant Bram Stoker et son Dracula…
            Mais alors par contre, non, aucun rapport avec Marilyn Manson. Désolé.


jeudi 26 février 2015

Le roman graphique

 
Fabrice Neaud, Journal 3. Ed. Ego comme X
Au cours d’une de nos promenades, Anne-Marie s’arrêta comme par hasard devant le kiosque qui se trouve encore à l’angle du boulevard Saint-Michel et de la rue Soufflot : je vis des images merveilleuses, leurs couleurs criardes me fascinèrent, je les réclamai, je les obtins ; le tour était joué : je voulus avoir toutes les semaines Cri-Cri, L’Épatant, Les Vacances, Les Trois Boys-Scouts de Jean de la Hire et Le Tour du monde en aéroplane d’Arnould Galopin, qui paraissait en fascicules le jeudi. D’un jeudi à l’autre, je pensais à l’Aigle des Andes, à Marcel Dunot, le boxeur aux poings de fer, à Christian l’aviateur beaucoup plus qu’à mes amis Rabelais et Vigny.
Jean-Paul Sartre, Les Mots.

            Le novice à qui l’on demande de citer de grands écrivains aura tendance à se creuser la cervelle pour recracher les noms qui lui viennent en premier à l’esprit, ceux qu’il entend prononcer le plus souvent à la télé, ceux qu’il voit le plus souvent dans la vitrine de France Loisirs. Il s’y trouvera peut-être Marc Lévy, Guillaume Musso, Anna Gavalda, vous voyez le genre – et les gens du métier auront tout loisir de lui jeter des pierres et de lui enfoncer le nez dans la bouse.
            Pourtant, le novice ne devrait pas avoir honte de son ignorance. La littérature est tellement à la portée de tous, désormais, qu’on la trouve même dans la bande dessinée.
            Je suis tout à fait d’accord pour ne pas déranger la hiérarchie des arts. La bande dessinée n’est pas de la littérature, ni de la peinture, okay. La bande dessinée est un art populaire, okay. « Populaire », à prononcer en se pinçant le nez, comme si on tenait à la main une paire de chaussettes sales retrouvées sous un lit. Il n’empêche qu’Astérix a autant participé à mon éducation culturelle qu’Homère, que je dois à Lucky Luke autant de bonheur de lecture qu’à Stevenson, et que Quino et sa Mafalda m’ont forgé l’esprit au même titre que Montaigne ou Cioran.
            En tout cas, que les uns n’empêchent pas les autres.
            Pour moi, c’était une évidence. J’ai toujours tenu la bande dessinée en haute estime. Il faut dire que je n’ai pas été de ces enfants dont les parents se lamentent parce qu’ils passent leur temps à « lire des BD », puisque j’étais tout autant boulimique de « vraie » littérature. J’ai au moins échappé à ce complexe (on ne peut pas tous les avoir).
            Ce complexe que je n’avais pas, moi, la bande dessinée elle-même, visiblement, en souffrait. Certains dessinateurs se désespéraient qu’on puisse penser qu’ils ne s’adressaient qu’aux enfants, que leur art était « mineur », frivole. Ils se sont retroussé les manches, ont lancé à la face des cieux : « On va voir ce qu’on va voir ! » et se sont lancés dans des récits destinés à un public adulte. Et comme le terme de « bande dessinée » leur faisait honte, ils ont appelé ça « roman graphique ». Et les cieux n’ont plus trop fait les malins.
            Le Genevois Rodolphe Töpffer, que l’on considère comme l’inventeur de la bande dessinée au XIXe siècle, appelait ses créations des « histoires en estampes ». D’abord conçues pour amuser ses élèves et ses amis, ces œuvres, des illustrations accompagnées de dialogues, tombent entre les mains de Goethe, au début des années 1830, et celui-ci trouve à leur lecture un « plaisir extraordinaire ». C’est grâce à l’auteur de Werther que Töpffer s’est décidé à faire circuler ses œuvres dans la société aristocratique du temps. Il va lancer un genre, suivi par de nombreux artistes tels que Wilhelm Busch, Rudolph Dirks, Windsor McCay… Comme la littérature, la bande dessinée a ses classiques, de Max et Moritz à Tintin, en passant par Little Nemo ou les Pieds Nickelés.
            Alors, où est le problème ?
            Eh bien, le problème, voyez-vous, c’est que tout cela ne fait pas très sérieux. Thierry Groensteen a identifié les cinq « handicaps symboliques » qui empêcheraient la bande dessinée d’être estimée à sa juste valeur :
            - elle mélange le texte et l’image,
            - elle est considérée comme « intrinsèquement infantile »,
            - elle est liée au comique et à la caricature,
            - elle n’a pas suivi l’évolution des arts au XXe siècle, demeurant figurative au moment où l’art abstrait s’imposait,
            - la multitude des cases et leur petit format empêcheraient la contemplation.
            Et voilà pourquoi votre fille est muette et votre bande dessinée de l’art populaire.
            Alors, pour ne plus avoir à rougir devant leurs planches, leurs cases et leurs bulles qui leur ont coûté tant de sueur mais ne leur rapporteront jamais la légitimité culturelle dont ils rêvent, les auteurs de bande dessinée, un jour, inventèrent le roman graphique.
            Et voilà, d’un coup d’un seul, la bande dessinée avait fait son entrée dans la cour des grands. Mais dans la cour quand même. Mais celle des grands. Will Eisner, Art Spiegelman, Joe Sacco, Marjane Satrapi, Étienne Davodeau : enfin des noms d’auteurs qu’on pouvait aligner sans rougir ! « Alors comme ça, vous faites de la bédé ? Non môssieur, je fais du roman grâphique ! »
            Entendons-nous bien : je n’ai rien contre le roman graphique. De Maus à Gen d’Hiroshima de Keiji Nakazawa, en passant par le From Hell d’Alan Moore ou le Journal de Fabrice Neaud, je suis même un grand amateur de ces œuvres qui ont brisé la norme de l’album cartonné de 48 pages en couleurs pour courir sur des volumes entiers… « Un roman graphique, d’après Spiegelman, c’est une bande dessinée qui nécessite un marque-page. » Son arrivée a permis de diversifier les genres : reportage, autobiographie, fiction pure… Je suis bien d’accord. C’est cette course après la légitimation culturelle que je trouve absurde, ce besoin de trouver un nouveau nom, comme s’il fallait avoir honte de faire de la bande dessinée. « Attention, je suis dessinateur, mais moi, je ne fais pas des petits mickeys, hein ! »
            Mais c’est très bien aussi, les petits mickeys, les gars… D’ailleurs Maus en est rempli, de ces mignons rongeurs. C’est bien la preuve…



jeudi 19 février 2015

Les fous


Le cercle n’est autre chose qu’une ligne droite réunie par les deux bouts.
Pierre Roux, La Science de Dieu.

            On aurait tendance à penser qu’ils le sont tous, fous, les écrivains. Que c’est une marque de fabrique, une option offerte avec le pack de départ. De toute façon, pour remplir des tonnes de papier, tout seul, sans avoir la moindre certitude qu’un quelconque éditeur sera intéressé par votre prose, il faut en tenir une sacrée couche.
            Et pourtant, parmi ces fous d’écrivains, il s’en trouve quelques-uns qui, ayant fait le mur de l’asile d’aliénés, se sont mis en tête d’en trouver de plus dérangés qu’eux. Un besoin, bien compréhensible, de se rassurer et de se trouver une tribu. Ayant réussi à dénicher ces dingues parmi les dingues, ces modèles dans le pétage de fusibles, ils les ont tout simplement appelés les « fous littéraires ».
            Ça a commencé avec les surréalistes. Évidemment, dès qu’il est question de folie, les surréalistes ne sont jamais loin. Eux qui sont nés pour ainsi dire avec la psychanalyse, qui ne juraient que par l’écriture automatique et les rêves, ne pouvaient que s’intéresser à des auteurs que les médecins avaient jugés irrationnels.
            Pour les surréalistes, ça ne faisait pas de doute : la folie était l’autre nom du génie. Les fous étaient des poètes, et réciproquement. Pour appuyer leur thèse, ils ne manquaient pas d’ouvrages érudits sur la question, à commencer par celui de Charles Nodier, publié en 1835, De quelques livres excentriques. Dans L’Homme de génie (1877), Cesare Lombroso prétend notamment que l’inspiration artistique et scientifique sont liées à l’épilepsie, et entend démontrer l’aliénation mentale de trente-six « génies » parmi lesquels on trouve Baudelaire, Newton, Nerval, Rousseau, Schopenhauer… Pour lui, ce n’est pas tant que les fous sont des génies : ce qui est sûr, c’est que les génies sont des fous. Rappelons tout de même que c’est le même Lombroso, médecin légiste, qui prétendait qu’il existait des criminels-nés, que l’on pouvait reconnaître à certaines caractéristiques physiques les rapprochant de la bestialité : déformations crâniennes, bras démesurément longs, etc. Ses thèses concernant les génies sont rapidement contestées, mais les liens entre la création et la folie continuent à intéresser les chercheurs et produit une abondante littérature : Talent poétique chez les dégénérés de Vigen (1904), Poésie et folie d’Antheaume et Dromard (1908)…
Au début des années 30, le jeune Raymond Queneau, ayant quitté le groupe d’André Breton, décide d’approfondir ses connaissances des « fous littéraires » découverts avec les surréalistes, tels que Pierre Roux, Joseph Lacomme ou Jean-Pierre Brisset. Il se lance dans un travail d’érudition de plusieurs années, étudiant quantité d’ouvrages, ceux de ces excentriques, ainsi que des livres de psychiatrie, et entamant lui-même une psychanalyse. Il en sort un manuscrit de sept cent pages, qu’il parvient à réduire de moitié pour le proposer aux éditeurs dans le courant de l’année 1934. L’ouvrage, finalement intitulé Aux confins des ténèbres, sera successivement refusé par Gallimard puis par Denoël.
Queneau décide donc d’intégrer son essai à l’intérieur d’un roman, Les Enfants du limon, dans lequel un proviseur, Chambernac, prétend constituer une Encyclopédie des sciences inexactes, sous-titrée Aux confins des ténèbres et divisée en quatre parties dont les titres sont ceux du manuscrit initial de l’auteur : « Le Cercle », « Le Monde », « Le Verbe », « Le Temps ».
Et qui sont-ils, ces « fous littéraires » ?
Raymond Queneau, qui s’avoue peu satisfait de ce terme (et lui préférera plus tard celui d’« hétéroclites »), en identifie de deux sortes : ceux qui soutiennent des thèses scientifiques extravagantes (quadrature du cercle, système du monde, origines du langage) et les « persécutés », « messies » et autres « prophètes ». Mais finalement, il doit confesser sa déception d’avoir trouvé parmi ces « fous » bien peu de véritables poètes : « N’étaient guère exhumés que des paranoïaques réactionnaires et des bavards gâteux. »
En 1982, André Blavier a repris et prolongé le projet de Queneau dans une somme monumentale, Les Fous littéraires. On y retrouve les mêmes : le linguiste Jean-Pierre Brisset qui, analysant le langage sur la base du calembour, prétendait démontrer que l’homme descend de la grenouille ; Pierre Roux et sa théorie sur la nature excrémentielle et satanique du soleil ; Charbonnel et son Histoire d’un fou qui s’est guéri deux fois malgré les médecins et une troisième fois sans eux (1837) ; et des centaines d’autres prophètes, quadrateurs, persécutés et « faiseurs d’histoire(s) »…
On dit souvent que dans les hôpitaux psychiatriques, il n’est pas toujours évident de différencier les médecins des malades. Edgar Poe y a trouvé la trame d’une nouvelle, Le Système du docteur Goudron et du professeur Plume. On peut se poser la même question : entre tous ces « fous littéraires », et ceux qui ont choisi de passer plusieurs années de leur vie à les recenser et à se faire les exégètes de leurs délires, lesquels sont les plus dérangés ?


jeudi 12 février 2015

L'amour


GUÉTHENOC. – Au moins, offrez-lui des fleurs à la con ! C’est plus facile, vous comprenez… J’vous en coupe un gros tas, comme ça. Mieux, mieux, mieux ! Offrez-lui une brouette ! Comme ça, j’vous la remplis à ras bord de fleurs…
ARTHUR. – Fleur. Unique. Belle. Vite. J’ai besoin d’exprimer mon transport.
GUÉTHENOC. – Pour le transport, vaut mieux la brouette.
Alexandre Astier, Kaamelott.

            Bon, d’accord. La Saint-Valentin arrive, la journée mondiale de l’éjaculation précoce, alors on va parler d’amour, puisque vous y tenez tant. Le sujet pas chiant, déjà…
            Alors voilà : de toute temps, gningningnin, l’amour a inspiré les écrivains. Il y a ça et la guerre. La guerre, ça au moins, c’est un sujet intéressant ! Malheureusement, on l’a déjà traité, il va donc falloir se coltiner l’autre.
            Il faut bien comprendre un truc : l’écrivain est avant tout un mec qui a envie de baiser. Sauf si c’est une femme, enfin disons que là, je sais pas bien comment ça marche… On a déjà évoqué ici la dédicace : si Ronsard a été inspiré par Cassandre, Marie ou Hélène, plutôt que par Pierre, Paul ou Jacques, et s’il a regroupé ses poèmes sous le titre Amours, c’est qu’il n’escomptait pas simplement se trouver un partenaire pour la pêche. Alors quand il ne baise pas, l’écrivain, ou quand il baise et qu’il se rend compte que finalement, ce n’est pas si amusant que ça, il se met à écrire des histoires d’amour qui terminent en eau de boudin. Parce que finalement, quitte à parler d’un truc chiant, autant que ça se passe mal. C’est plus drôle.
            Enfin là, je schématise, hein.
            L’homme amoureux, ce caniche mis à la portée de l’infini, est forcément malheureux. Et s’il ne l’est pas encore, il va le devenir. C’est ce qu’on appelle un thème récurrent.
            Prenez Tristan et Iseut, par exemple. Tristan s’éprend d’Iseut, et Iseut de Tristan, au moment même où la jeune femme s’apprête à épouser le roi Marc’h. C’est quand même pas de bol. Et les deux amants ont absorbé un philtre d’amour, histoire d’être bien prisonniers de leur passion. Tout cela finira évidemment par leur mort, et c’est bien fait.
            L’histoire d’Héloïse et Abélard a l’avantage sur celle de Tristan et Iseut d’être véridique. Nous sommes au tournant du XIe et du XIIe siècle, le philosophe Pierre Abélard tombe amoureux de sa jeune élève Héloïse, ce qui n’est pas du goût de l’oncle de celle-ci. Abélard enlève Héloïse et l’épouse, mais l’oncle, furieux, fait castrer le jeune marié. On avait l’esprit pratique, à l’époque.
            Il faut bien comprendre une chose : l’amour est une aberration. Si on se mariait par amour, ça se saurait ! De nos jours, oui, les couples qui se forment tâchent, autant que faire se peut, d’être à peu près amoureux l’un de l’autre – mais de toute façon, de nos jours, on fait n’importe quoi. On se marie par intérêt financier, pour la dot ou, dans les grandes familles de la noblesse, pour faire des alliances. L’amour, on laisse ça aux maîtresses et aux amants, entre deux portes… Il n’y a guère que dans les romans qu’on se laisse aller à la confusion et qu’on se retrouve à parler de l’amour unissant deux époux !
            Les auteurs du Moyen Âge se sont amusés à compliquer tout ça en inventant l’amour courtois. Étant donné petit a, un jeune chevalier et petit b, une noble dame d’un rang supérieur, donc forcément inaccessible. Le chevalier se met au service de la dame et se lance dans de longues quêtes en vue d’obtenir son amour. Là encore, il n’est pas question de mariage – d’ailleurs, la dame peut très bien être déjà mariée et se laisser courtiser. De toute façon, le désir du chevalier est censé rester inassouvi, ce qui ne l’empêche pas de coucher avec des jouvencelles de passage s’il en a envie : il doit fidélité à la dame qu’il aime, mais cette fidélité consiste à ne pas courtiser une autre dame de son rang. L’amour courtois n’est que l’une des épreuves à laquelle le chevalier est confronté, à côté des joutes, des combats contre des créatures merveilleuses ou des libérations de châteaux soumis à des coutumes maléfiques.
            Après la littérature classique, après Shakespeare, après Molière, on s’est donc mis à faire n’importe quoi, à conjuguer l’amour et le mariage alors que jusque là, ça n’avait aucun rapport, et voilà que les romans se sont mis à baver d’amour dans tous les sens, Aurélien par ci, Belle du Seigneur par là, Le Diable au corps, L’Amant… On s’aime, on s’aime, et pendant ce temps-là, il n’y a plus personne pour faire la guerre. J’ai jamais pu blairer les baba-cools.


jeudi 29 janvier 2015

La mythologie



Mythologie, n. Ensemble des croyances d’un peuple primitif concernant ses origines, sa préhistoire, ses héros, ses dieux, etc., à ne pas confondre avec les récits véridiques qui sont inventés par la suite.
Ambrose Bierce, Dictionnaire du Diable.

            Ce qu’il y a de bien, avec la mythologie, c’est qu’on n’en a jamais fini avec elle. C’est un réservoir inépuisable d’histoires pour les écrivains en mal d’inspiration (« écrivain-en-mal-d’inspiration » est ce qu’on appelle dans le métier un syntagme figé). Mais pas seulement pour eux : les peintres, les compositeurs ont puisé à grandes louches dans le réservoir à légendes servies par Virgile, Ovide, Sophocle et les autres… Freud n’aurait sûrement pas eu autant de succès s’il n’avait pas eu un Œdipe à brandir ! Et regardez tous ces groupes de metal nourris par les légendes scandinaves, Mjöllnir à la main et Ragnarök pour horizon ! (Oui, ben vous chercherez sur Wikipédia, hein…) Même les développeurs de jeux vidéo connaissent leurs Métamorphoses sur le bout des griffes…
            À croire que la mythologie, c’est un truc inventé juste pour ça, pour nourrir des générations et des générations d’auteurs et d’artistes de tout poil. Que ça n’a existé que dans ce but, que les auteurs de l’Antiquité, aèdes et scribes, ne souhaitaient qu’une chose : fournir aux générations futures une masse inépuisable de récits. Merci, les copains.
            Cela fait si longtemps que l’on répète que tout a déjà été écrit qu’on en oublie qu’il y a eu un moment où tout restait à écrire.
            Il faudrait remonter aux origines pour retrouver le type qui a conçu telle ou telle cosmogonie : peine perdue. Ovide lui-même avait à sa portée un énorme corpus de légendes et de récits qu’il n’a eu qu’à mettre en forme. Toutes les religions se basent sur un texte, et ce texte semble avoir été dicté par les divinités elles-mêmes.

            « Je me propose de dire les métamorphoses des formes en des corps nouveaux ; ô dieux (car ces métamorphoses sont aussi votre ouvrage), secondez mon entreprise de votre souffle et conduisez sans interruption ce poème depuis les plus lointaines origines du monde jusqu’à mon temps. »

            Tous des fainéants, ces écrivains : ils se contentent d’écrire sous la dictée.
            Dans Le Royaume, Emmanuel Carrère se demande ce qui pousse les croyants à avaler ces histoires de trinité, de résurrection et d’immaculée conception comme, dans l’Antiquité, les Grecs et les Romains croyaient en tous ces dieux jaloux et soupe au lait. On aurait du mal à imaginer aujourd’hui que quelqu’un puisse croire en Zeus, en Dionysos ou en Odin. Bon, pour Jésus et ses collègues, visiblement, ça ne pose pas encore trop de problèmes. En tout cas, on ne considère plus aujourd’hui les mythologies, qu’elles soient grecques, latines, d’Égypte ancienne ou de Mésopotamie, comme des religions. Ce qu’on y trouve, ce sont des textes fondateurs. Donc, de la matière à fiction, à interprétation littéraire, artistique, cinématographique, psychanalytique, vidéoludique et que le dernier ferme la porte.
            Et qu’y avait-il avant les mythes ? Des hommes, je suppose, des aèdes, des conteurs, bien avant les tablettes d’argile sur lesquelles par la suite d’autres ont retranscrit toutes ces légendes qui faisaient déjà partie du patrimoine de l’humanité. Des hommes qui sont tout simplement partis de ce qu’ils voyaient, ce qu’ils voyaient d’explicable et d’inexplicable autour d’eux, ce qui leur faisait envie et ce qui leur faisait peur… J’ai écrit ici même un texte sur les monstres. J’y évoquais le superbe livre de Philippe Charlier consacré aux monstres humains dans l’Antiquité. L’auteur, médecin spécialiste de la paléopathologie, y étudie comment les civilisations grecques, étrusques et romaines traitaient les individus contrefaits, et comment certaines malformations ont pu être à l’origine de créatures mythologiques ou légendaires telles que les cyclopes, les sirènes ou les nains (généralement maléfiques dans les contes et les chansons de geste)…
            Merci aux tordus, aux rabougris, aux boiteux : c’est aussi un peu grâce à eux qu’on a encore aujourd’hui des choses à écrire ! La littérature est une corne d’abondance : on y puise depuis des millénaires, tout a été écrit, tout s’écrit toujours. Depuis que Gilgamesh s’est mis au livre électronique, il a même l’air d’avoir rajeuni.


jeudi 22 janvier 2015

Le journal

  
Ce journal est à ma journée ce qu’est la pulpe d’un fruit à son parfum. Il recueille les faits, la fibre grossière et insipide de la vie ; mais la partie éthérée, les pensées ou les sentiments qui ont traversé l’âme s’évaporent sans y laisser de trace.
Henri-Frédéric Amiel, Journal.

            Vous vous doutiez bien que j’allais y venir un jour. Le journal, de préférence intime, c’est mon truc ça ! À la limite, sur n’importe quel autre sujet, on peut toujours se demander si je sais bien de quoi je parle – mais pour ce qui est du journal, alors là pardon, je maîtrise.
            Enfin, je maîtrise le mien.
            Une maladie commune à la plupart des écrivains, et qu’ils ont chopée tout jeune, entre oreillons et rubéole, c’est la graphomanie. Quand ils n’ont pas un carnet et un stylo entre les doigts, ou un clavier sous la main, ils suent, ils sont fébriles, comme des junkies, franchement pas beaux à voir. Addicts à la typographie ! Le journal, c’est un bon moyen de s’injecter des doses quotidiennes, histoire de tenir entre deux « projets littéraires »…
            Le journal intime, c’est un peu spécial. L’intime, normalement, c’est ce qu’on garde pour soi. C’est entre nous et, admettons, notre conjoint. Et encore ! Sans oublier le psy… L’intime, ça ne se balance pas comme ça à la figure des gens. Bon, je devrais parler au passé : aujourd’hui, avec Facebook, c’est un peu plus compliqué que ça. Mais ne changez pas de sujet : l’intime, à la base, c’est intime, quoi. Seulement vous savez comment sont les écrivains, hein ? Eux, à partir du moment où ils ont écrit un truc, ils pensent tout de suite publication ! Ne jamais laisser de l’écrit se perdre !
            Attention toutefois : un journal intime d’écrivain, ça sait se tenir ! Ça ne se promène pas mal rasé et les cheveux en bataille dans un caleçon Snoopy ! D’accord, on se fouille dans le dedans de la tête ; d’accord, on exhibe au public ses petites lâchetés parfois, ses contradictions, toutes ses petites noirceurs ; mais enfin, il y a la manière de le faire ! Ce qui importe, c’est de se montrer mesquin avec du style… Combien de fois par jour je suis tenté d’écrire simplement : « Je suis une merde », avant de me reprendre et d’habiller ce simple constat avec des adjectifs mieux choisis, en développant mon propos, en pesant le pour et le contre, pour dire sensiblement la même chose, mais mieux ! Ce n’est pas parce qu’on est une merde qu’on n’a pas le droit d’être distingué !
            Paul Léautaud était l’apôtre du premier jet, dans son Journal littéraire comme dans ses autres écrits. « Je n’écris bien que si j’écris à la diable. Si je veux m’appliquer, je ne fais rien de bon. » Pourtant, il a passé plusieurs années de sa vie à retravailler Le petit ami, qu’il ne trouvait jamais assez bon. Il peaufinait. Mais c’était sans doute une excuse pour ne pas publier…
            Le problème, c’est qu’à partir du moment où un écrivain décide de publier son journal intime, il cesse d’écrire un journal « intime ». Même avec la meilleure volonté du monde, encore une fois, à partir du moment où vous avez la certitude que quelqu’un va vous lire, vous mettez un costume cravate à vos phrases. Même si vous prétendez tout dire, et que vous ne cachez rien de vos problèmes sexuels, de vos colères ridicules ni de vos crises d’urticaire ; même si vous persistez à employer un style relâché, il est relâché à dessein. Pour se faire bien voir. Pour que le lecteur se dise : « Chouette ! Un journal intime ! »
            Alors, quoi ? Les écrivains sont donc tous des menteurs ? Il ne faudrait lire que les journaux intimes de ceux qui n’ont jamais eu l’intention de les publier ?
            Ah ! Ah ! Eh bien figurez-vous que non. Même eux sont sujets à caution.
            Il y a un truc qui se passe, dès qu’on commence à tenir un journal intime, qu’on soit une jouvencelle de treize ans ou un apprenti écrivain trentenaire : on devient parano. On a beau écrire pour soi, ranger son cahier dans un tiroir fermé à clé ou son fichier Word dans un dossier classé dans un dossier classé dans un dossier classé dans un dossier, on ne peut pas s’empêcher de craindre que quelqu’un mettra la main dessus. La jouvencelle de treize ans aura peur que sa mère tombe sur le cahier en rangeant sa chambre ou, pire encore, que ce soit le grand frère qui mette la main dessus (trop la honte !). Pour l’écrivain, la crainte est plus ténue. On se doute juste qu’après sa mort, il y aura bien des proches qui trouveront le monument intégral inédit… On l’espère peut-être un peu aussi. Enfin bon, on n’est pas tout à fait clair là-dessus. Une chose est sûre : personne n’a envie de porter des chaussettes trouées le jour de sa mort. Être la risée de la morgue, merci bien ! Alors même si on l’écrit pour soi, ce journal, on s’applique. On se corrige. On choisit ses mots. Mais ça n’empêche pas la sincérité. Une « certaine » sincérité.
            Ce qui m’amène à ceci : les puristes qui dénigrent le journal intime publié du vivant de l’auteur, sous prétexte que si celui-ci l’a écrit en prévision d’une future publication, son caractère intime est forcément discutable, se trompent. Car le journal intime écrit pour soi ne l’est pas moins. On se ment à soi-même, on ment par omission, et même quand on a l’audace d’exposer ses hontes, on le fait pour en cacher d’autres. On est comme ça, que voulez-vous ? On n’a jamais fini de se farfouiller l’intime : il y a trop de portes qu’on ne veut pas ouvrir. Un autre jour, peut-être…

jeudi 15 janvier 2015

La caricature


Jean-François Copé ne fit son apparition sur les écrans qu’à 21 heures 50. Hâve, mal rasé, la cravate de travers, il donnait plus que jamais l’impression d’avoir été mis en examen au cours des dernières heures. Avec une douloureuse humilité il convint qu’il s’agissait d’un revers, d’un grave revers, dont il assumait l’entière responsabilité ; il n’alla cependant pas, comme Lionel Jospin en 2002, jusqu’à envisager de se retirer de la vie politique.
Michel Houellebecq, Soumission.

            Au risque de paraître banal, je commencerai par rappeler que l’art de la caricature ne date pas tout à fait d’hier. J’imagine assez bien un homme des cavernes se prendre un pain pour avoir sur la paroi d’une grotte déformé les traits du chef de clan (ceci juste après qu’un petit fayot venant tout juste d’inventer le miroir aura montré audit chef son vrai visage pour qu’il puisse comparer).
            Dans l’Antiquité, Aristophane et Aristote évoquent un peintre du nom de Pauson, dont Aristote nous dit dans sa Poétique : « Polygnote représentait ses modèles en mieux, Pauson en pire et Dionysos à l’identique » On a également retrouvé de nombreux vases ornés de dessins grotesques, de même qu’on en voit sur les murailles de Pompéi et d’Herculanum, ou dans les ruines égyptiennes.
            Au XVIe siècle, dans les ateliers de peintres, les artistes s’amusent à charger (en latin, caricare) leurs portraits, à en grossir et déformer les traits. Les frères Carrache pratiquent beaucoup ce genre de jeux d’atelier avec leurs élèves.
            Au Moyen Âge, la figure humaine est associée à un ordre universel. Les vertus et les vices de l’humanité sont représentés par le Beau et le Laid dans l’art. Autant dire que les peintres, les enlumineurs, les graveurs, les sculpteurs du Moyen Âge s’en donnaient à cœur joie dès qu’il s’agissait de transformer les visages et les corps humains en masse de chairs tordues et bouffonnes !
            Le XVIIIe siècle voit fleurir en Allemagne des caricaturistes aussi talentueux que Franz Xavier Messerschmidt ou Chodowiecki. Au XIXe, c’est Honoré Daumier qui domine, génie indiscutable. Si Charlie Hebdo avait existé à l’époque, il en aurait été. S’il n’avait pas existé, il l’aurait inventé. Il l’a sûrement fait.
            Bon, tout ça, c’était la caricature, les petits dessins – c’était pour rebondir sur le massacre. Quand on fait de la littérature, on n’emploie pas le mot de caricature, mais celui de satire. Ça fait mieux. Le mot vient du latin satura, qui désignait un plat garni d’un mélange de légumes, une sorte de pot-pourri.
            Les écrivains sont des petits cons. Comme les dessinateurs, à ceci près qu’ils ne savent pas dessiner. Alors quand les Cabu et les Charb passaient leur temps au fond de la classe à croquer leur prof de maths ou la fille du proviseur, il y avait à la table d’à côté des Alfred Jarry pour inventer des histoires.
            Comme celles de la caricature, les origines de la satire se perdent dans les limbes. Les Grecs et les Romains, qui veulent toujours être preum’s sur tout, s’en disputaient déjà la paternité. C’était  pas mal de siècles avant le Professeur Choron. Homère, toujours le premier à se faire remarquer, s’est vu attribué le Margitès, une parodie d’épopée affligée d’un héros à peu près bon à rien. Aristote, toujours dans La Poétique, voit dans le Margitès l’influence principale du genre comique. Pourtant, c’est à un esclave affranchi du nom d’Archiloque de Paros que l’on attribue l’invention de la satire. Celui-ci, outré que le père de sa promise annule leur mariage à quelques jours de la cérémonie, écrivit un poème en vers iambiques si virulent que la fiancée et son père n’eurent rien de mieux à faire que de se pendre. On sait depuis quelques jours que le rire tue – visiblement, l’absence d’humour aussi.
            La satire se développe à Rome, chez les auteurs d’une part, qu’il s’agisse d’Horace, de Lucilius ou de Juvénal, d’autre part dans le peuple. Suétone rapporte même, dans sa Vie de César, qu’il était d’usage que les soldats, en escortant le char de leur empereur, chantent des vers satiriques. À propos de la réputation de sodomite que se trimbalait César, ils chantaient notamment :

            César a soumis les Gaules, Nicomède a soumis César :
            Vous voyez aujourd’hui triompher César qui a soumis les Gaules,
            Mais non point Nicomède qui a soumis César.

            Au Moyen Âge, la satire continue à se développer, depuis le Roman de Renart jusqu’aux œuvres de Rabelais ou de Cervantès, en passant par le Décaméron de Boccace. Plus tard viendront La Fontaine, Molière, et bien sûr Voltaire, qui fait un peu pâle figure désormais, lui qui ne s’est même pas fait buter à la Kalaschnikov… À partir de là, elle entre dans les mœurs, la presse satirique, apparue à la Révolution française, se développe au cours du XIXe siècle, et on se demande bien ce qui pourrait, aujourd’hui, nous empêcher de rigoler, si même un commando de djihadistes n’y parvient pas !


jeudi 18 décembre 2014

La maladie



Tous les matins, on me fait une radio du thorax. Petit à petit, le poumon retrouve sa place. Le radiologiste est plutôt sympa. On parle un peu. « Vous êtes bien ici, il fait un froid de canard ce matin. » Merde, il a raison, je suis bien ici, vissé à ce lit.
Jean-Baptiste Gendarme, Chambre sous oxygène.

            Il y a des moments comme ça où on n’est pas motivé. Je pourrais presque me spécialiser dans ces moments-là, d’ailleurs. Je crois vous avoir expliqué une ou deux fois qu’à l’époque où j’ai commencé la Bibliothèque de Jupiter, j’avais fait une liste de thèmes envisageables, histoire de m’assurer que ce projet était viable. J’avais abouti à une quarantaine de sujets, jetés sur le carnet à la volée, tout en sachant que certains ne m’enthousiasmaient pas, dès le départ. Je notais tout ce qui me passait par la tête et que je pourrais, d’une façon ou d’une autre, lier à la littérature. Il y avait des sujets qui me plaisaient d’emblée, dont je savais que j’aurais plaisir à les traiter – et d’autres, donc, qui me rebutaient. « Le paragraphe ? Non mais sans déconner, je n’ai rien à dire sur le paragraphe… » Il y en a que je ne peux plus faire, parce que je les ai déjà traités en partie : j’avais noté l’humour, mais j’ai déjà traité de l’ironie et des jeux de mots. J’avais noté le crime et la violence, mais j’ai déjà traité les faits divers…
            Et puis, de temps à autres, de nouvelles idées viennent se rajouter à la liste originale. L’enfant, par exemple, n’était pas prévu à l’origine ; ni même la marche, ni l’Histoire.
            Aujourd’hui, je dois trouver un thème, et aucune idée ne me vient. Alors, je reprends cette liste et regarde les quelques sujets que je n’ai pas encore rayés, mais aucun ne me motive. Tous m’ont l’air de faire partie soit de la catégorie des sujets qui vont m’assommer, soit de la catégorie des sujets que j’ai déjà plus ou moins traités.
            Heureusement, un des mes amis – que ton nom soit sanctifié, DJ Zukry – m’a fait remarquer dernièrement, au détour d’une tartiflette, que je n’avais jamais traité de la maladie, qui est pourtant un thème littéraire aussi. Ah oui, tiens, c’est vrai !
            Bon, la maladie, c’est un thème littéraire si on veut vraiment en faire un thème littéraire. Ce qui est le cas de la plupart des sujets traités dans la Bibliothèque de Jupiter, donc ça me convient parfaitement.
            Les écrivains sont des grands malades. Sinon, ils ne s’enfermeraient pas pour écrire à longueur de journée sur un bureau, ou pour s’y mettre le soir alors qu’ils ont déjà une journée de « vrai » travail dans les pattes. Ce sont de grands malades, mais certains le sont plus que d’autres, et écrivent sur cette maladie.
            Bien sûr, ça contamine aussi ceux qui ne sont pas véritablement écrivain : si un animateur télé quelconque attrape un cancer, il trouvera sans peine un éditeur intéressé par le récit « sur le vif » de son « combat ». Mais bon : on sera sans doute très loin du livre incontournable de Fritz Zorn, Mars, qui commence par ces mots : « Je suis jeune et riche et cultivé ; et je suis malheureux, névrosé et seul. »
            Les écrivains malades (pas forcément de la peste) sont légion. La littérature, ce sanatorium… Fritz Zorn cancéreux, Hervé Guibert, Michel Foucault, Guillaume Dustan sidéens (sans oublier Guy Hocquenghem ou Conrad Detrez – le SIDA était très à la mode à une époque, comme le suicide au XIXème siècle), Proust asthmatique, Dostoïevski épileptique, Tristan Corbière phtisique… Car la tuberculose a eu son heure de gloire aussi : Henry Murger, l’auteur bien oublié des Scènes de la vie de bohème, y a succombé, de même qu’Hégésippe Moreau, qui n’aura pas attendu d’avoir trente ans pour tirer sa révérence, en laissant quelques vers. Corbière a fait de Moreau le « créateur de l’art-hôpital ». Il pouvait bien se moquer des tubards, ce maigre morlaisien sarcastique, puisqu’il faisait partie de la famille…
            Corbière, mon cher Corbière, dont toute la courte vie ne fut qu’un éclat de rire jaune à l’égard de la mort qui l’attendait peinarde en affûtant sa faux, cloue au pilori tous les poètes de la maladie – y incluant Lamartine, pour avoir mis en vers (en vers… ô bonheur de la polysémie !) la mort de sa fille Julia, et même Baudelaire. Mais dans ce poème, Un jeune qui s’en va, il se moque aussi de lui : en s’attaquant à ces poètes, il s’interdit de devenir l’un d’eux et de pleurnicher sur son lit en crachant ses éponges – ce qui ne l’empêche pas d’évoquer quand même son mal, l’air de rien. Bien joué, Tristan !

            ‒ Décès : Rolla : – l’Académie –
            Murger, Baudelaire : – hôpital, –
            Lamartine : – en perdant la vie
            De sa fille, en strophes pas mal…

            Doux bedeau, pleureuse en lévite,
            Harmonieux tronc des moissonnés,
            Inventeur de la larme écrite,
            Lacrymatoire d’abonnés !...

            Moreau – j’oubliais – Hégésippe,
            Créateur de l’art-hôpital…
            Depuis, j’ai la phtisie en grippe ;
            Ce n’est plus même original.

            Non, la maladie, au fond, n’a rien d’original. Quand l’horizon se réduit à une chambre d’hôpital, vous avez intérêt à faire preuve d’imagination… Mais le huis clos, après tout, est un modèle littéraire qui a fait ses preuves aussi. Et l’avantage de la convalescence, c’est qu’elle laisse du temps pour l’écriture.



jeudi 11 décembre 2014

L'enfance


Quand je me fais mal, je ne pleure pas, ma mère viendrait.
Jules Vallès, L’Enfant.

            Je ne sais pas ce qu’ils ont, les écrivains, mais il faut toujours qu’ils la ramènent avec l’enfance. C’est comme un mauvais virus, même les meilleurs d’entre eux le chopent un jour ou l’autre et se mettent à écrire un livre sur leurs jeunes années, quand ils portaient des culottes courtes et qu’ils se battaient avec des épées de bois. On les croyait sérieux, à parler de la guerre, de l’amour, de la mort, enfin de sujets qui en imposent un peu, quoi… et puis, paf ! Les voilà à nous raconter leurs premières défonces à la colle Cléopâtre et les buvards roses imbibés d’encre, mais toujours plus propres que les doigts des bambins…
            Moi, vous savez, je ne suis pas psychiatre. Mais j’ai comme l’impression que tous ces écrivains, là, leur enfance, elle les a un peu traumatisés.
            Le plus curieux, là-dedans, c’est de réussir à en faire un livre clos sur lui-même. Si je réfléchis cinq minutes à mon enfance (je ne suis pas sûr de tenir plus longtemps), je suis incapable d’y mettre un point final. Ça finit quand, l’enfance ? Demain ou après-demain, avec un peu de bol… Évidemment, je ne joue plus aux billes – mais ça ne veut rien dire, puisque je n’y jouais déjà pas quand j’avais dix ans !
            Il faut dire aussi qu’en guise d’enfance, moi, je n’ai pas grand-chose à me (vous) mettre sous la dent : pas de bonne guerre, pas de parents violents, pas tellement d’anecdotes croustillantes… Je suis de la génération Goldorak, avec en prime ce petit côté autiste qui fait tout mon charme : enfermé dans ma chambre à dessiner et écrire au lieu de sortir me faire des amis. Des amis, je m’en suis fait à l’approche de l’âge adulte. L’enfance, c’est à partir de seize ans, comme les films d’horreur.
            Pourtant, il y a des écrivains qui ont commencé tout petit leur carrière d’enfant. Jules Vallès a élevé le truc au rang de concept, en appelant carrément son livre L’Enfant. À croire que c’est lui qui a inventé le roman d’apprentissage ! En racontant son enfance, ou plus exactement celle de Jacques Vingtras (mais bon, on n’est pas dupes), Vallès prétend donc nous raconter une enfance générique, universelle. Un enfant, c’est ça : une pauvre chose qui se fait câliner à coups de torgnoles, une piste d’atterrissage pour gifles. La misère, mais avec quelque chose d’innocent et de léger, parce que l’enfance, c’est aussi ce qui passe (puisque le livre a une fin) et qu’on écrit des années après, quand le temps a soigné les hématomes.
            Les écrivains, au fond, sont de grands nostalgiques. En cela, ils nous ressemblent beaucoup, à nous simples mortels. On a tous une larme de côté pour les moments où on évoque Casimir et Zora la Rousse. On se souvient émus de cette époque d’innocence où on avait toute la vie devant soi. Et on oublie qu’à l’époque, on n’avait pas vraiment conscience de ce bonheur, et qu’on était surtout pressés de grandir pour pouvoir faire tout ce qu’on voulait. Et finalement, on a grandi, et on s’est aperçu que même adultes, on ne pouvait pas faire tout ce qu’on voulait. La vie est une arnaque. Alors, déçus, on s’est retournés sur notre enfance, et on a sorti les violons : ah ! comme on était heureux, alors ! ah ! comme on aurait dû en profiter plus ! (Et en plus, nous, pour la plupart, on était une génération sans torgnoles…) Enfants, profitez bien de votre jeunesse ! (Et les enfants nous écoutent et nous prennent un peu pour des vieux cons : eux, ils veulent juste grandir pour pouvoir faire tout ce qu’ils veulent. Et quand ils seront grands… vous m’avez compris.)
            Alors si Vallès a écrit L’Enfant, si Céline à écrit Mort à crédit, si Sartre a écrit Les Mots, c’est que toute la vie future est contenue dans l’enfance. (Oh ! là, là ! Quelle découverte, Juldé !) La vie est faites d’erreurs d’appréciations : ce ne sont pas les gamins qui sont les mieux placés pour savoir s’ils sont heureux. Plus tard, oui, ils s’apercevront qu’ils l’ont été, globalement, ou au contraire pas du tout, et ils pourront raconter tout ça. L’enfance, il faut y mettre un point final quelque part, comme à un livre – ce n’est que comme ça qu’on peut la mettre en mots. Il faut parler de ses expériences après coup. J’attendrai peut-être d’être mort pour vous raconter ma vie. Mais l’enfance, au fond, n’a pas de fin. On ne devient jamais la grande personne qui peut faire tout ce qu’elle veut. Sinon on le ferait, depuis le temps qu’on attend… Ou alors, c’est qu’on a oublié ce qu’on voulait, exactement…


jeudi 27 novembre 2014

La bibliothèque


Si sa bibliothèque est la véritable patrie de l’écrivain, il me semble que sa description constituerait 1 volume entier, et c’est pourquoi je décide par la présente de remettre à plus tard ce projet gigogne, poupée russe moins grande en quantité qu’en rêves.
Thomas Clerc, Intérieur.

            « Bibliothèque » est un mot polysémique. Il y a le lieu (public) et l’objet, le meuble (qui peut être public ou privé). Jusqu’ici, je ne vous apprends rien. D’ailleurs je crois que globalement, avec La Bibliothèque de Jupiter, vous n’apprenez pas grand-chose – mais l’essentiel, c’est qu’on rigole bien.
            Tiens, justement : la « Bibliothèque » de Jupiter… Lieu ou meuble, la bibliothèque peut aussi l’être de façon abstraite. J’appelle ça bibliothèque parce que d’une certaine façon, je vous étale mes livres sous les yeux.
            Je vais encore parler de moi, mais ce sera toujours moins pénible que de vous entendre parler de vous. Quand j’étais enfant – enfin je veux dire, quand je l’étais plus que maintenant – je passais tous mes mercredis et samedis après-midi à la bibliothèque municipale. Oui, pour regarder les filles, bien sûr, mais aussi pour les livres. Ma mère nous donnait, à mon frère et à moi, dix francs d’argent de poche toutes les semaines. Incapable d’économiser si peu que ce soit (un défaut qui m’est resté), je les dépensais assez rapidement en bonbecs, sachant que pour assouvir ma soif de lecture, j’avais à ma disposition, et gratuitement, tous les ouvrages de la bibliothèque. Je me souviens encore du jour où j’ai quitté le rayon jeunesse pour me rendre dans le coin adulte : adieu, Jim Hawkins et Tom Sawyer ! Sachez que je ne vous oublierai jamais…
            Quand je suis devenu étudiant, j’ai pris l’habitude d’acheter mes propres livres. Et à partir du moment où j’ai trouvé des allocs du travail, je suis passé tout naturellement de la bibliothèque-lieu à la bibliothèque-meuble.
            Aujourd’hui, je croule sous le poids des livres. Je ne supporte plus l’idée de me séparer d’un bouquin une fois ma lecture achevée. Il faut qu’il reste dans les parages, que je puisse encore l’ouvrir, en relire une page ou deux – j’ai avec les livres un désir de possession que je n’éprouvais pas avant, ou de façon moins prononcée. Il y a des livres que j’avais empruntés quand j’étais plus jeune et que j’ai rachetés non pas pour les relire (même si on n’est jamais à l’abri d’une rechute) mais parce que je ne supportais pas l’idée de ne pas les avoir à portée de main. Le comble de la misère pour moi ? Ne pas pouvoir acheter de livres.
            « Au milieu de votre bibliothèque, quelle île déserte emporteriez-vous ? »
            Ma bibliothèque, qui comporte quelque chose comme 1 500 volumes (à un moment, j’ai arrêté de compter) est pleine de livres que je n’ai pas encore ouverts. Je pourrais arrêter d’acheter des bouquins pendant au moins un an – ce que je ne ferai pas – et avoir quand même de quoi lire. Mon problème, c’est que j’ai horreur du vide. Dans certaines bibliothèques, on pose à la place du livre sorti des rayons un petit carré de papier ou de carton, qu’on appelle « fantôme », pour combler le trou laissé par l’ouvrage manquant. Chez moi, il n’y a pas de place pour les fantômes, les exorcistes peuvent aller se faire pendre chez Pôle-Emploi : les livres se chevauchent, débordent sur les tables, les étagères plient mais ne rompent pas (jusqu’à présent)… Quand un pan de bibliothèque est rempli, on en rachète un autre, mais quand tous vos murs sont couverts de livres, et que le flux semble ne jamais devoir s’arrêter, qu’est-ce que vous faites ?
            Mes livres ne sont pas vraiment « rangés ». J’essaie de séparer les poches et les grands formats, afin de faciliter la répartition du poids, et de mettre ensemble tous les livres d’un même auteur. Mais si Emmanuel Carrère succède à Henri Calet, ce qui est alphabétiquement correct, ils sont suivis par Flaubert, Dostoïevski, Balzac, dans une anarchie totale. Et pourtant, je ne cherche presque jamais un livre. Je sais toujours dans quelle zone de ma bibliothèque, sous quelle pile, va se trouver le volume que j’ai décidé d’ouvrir. J’en conclus que ma bibliothèque doit reproduire dans la réalité le bordel que j’ai dans la tête.
            Plusieurs fois, je me suis dit qu’il faudrait que je plonge là-dedans et que j’y mette un semblant d’ordre. Le problème, c’est toujours de savoir quel ordre choisir. Évidemment, l’alphabet paraît toujours le plus logique. Mais j’ai tendance à aimer classer par genre aussi : j’ai un rayon poésie, où les ouvrages sont rangés dans un ordre totalement aléatoire, un rayon de livres sur le rock, j’aimerais me constituer un rayon d’ouvrages de guerre… Et d’un autre côté, l’alphabet pur et simple présente un certain intérêt, par les auteurs qu’il force à se côtoyer… mais où ranger les œuvres anonymes ? La Bible, le Lancelot-Graal…
            Perec s’était déjà posé la question du classement des livres – dans l’indispensable Penser/classer, évidemment :

            « classement alphabétique
            classement par continents ou par pays
            classement par couleurs
            classement par date d’acquisition
            classement par date de parution
            classement par formats
            classement par genres
            classement par grandes périodes littéraires
            classement par langues
            classement par priorité de lecture
            classement par reliures
            classement par séries »

            Oui, on n’est pas sortis de l’auberge, quoi…


jeudi 20 novembre 2014

L'histoire



Il semble que l’histoire ne plaise que comme la tragédie, qui languit si elle n’est animée par les passions, les forfaits et les grandes infortunes.
Voltaire

            Il y a des moments où l’écrivain se gratte la tête en cherchant de nouveaux sujets, une idée originale qui jaillirait dans un gros splotch, comme une pin-up sortant d’un gâteau en faisant tourner ses nippies. Et puis parfois, en remuant quelques papiers, en mâchonnant son café ou en sirotant son cigare, il a une illumination : pourquoi se fatiguer à chercher de nouveaux sujets alors que l’Histoire – avec une grande hache – en regorge, d’histoires (avec un petit s) ?
            L’Histoire, la grande Histoire, tapis roulant ininterrompu depuis Hérode et même avant, jusqu’à De Gaulle et même après, en passant par Henri IV, Jeanne d’Arc, Napoléon ou les Poilus de 14, est une mine inépuisable de romans qui n’attendent que d’être écrits. Et là, je n’ai vaguement évoqué que l’histoire de France. Mais si votre truc, c’est plutôt l’Angleterre victorienne, le IIIe Reich ou le Japon de l’ère Meiji, c’est aussi bien, n’hésitez pas ! (Méfiez-vous quand même un peu avec le IIIe Reich, hein, je dis ça je dis rien).
            Ce qu’il y a de bien, avec l’Histoire, c’est qu’elle est faite par les puissants de ce monde, mais qu’elle concerne aussi bien le petit paysan anonyme que les courtisans qui agitent les bras pour avoir un rôle à jouer (sans voir qu’ils en jouent déjà un : celui du courtisan qui agite les bras). Victor Hugo, Stendhal, Flaubert ou Balzac, pour rester chez nous, sont les spécialistes du héros modeste emporté par le tourbillon de l’Histoire. L’Histoire, c’est souvent la guerre ou les révolutions. Remarquez, DSK qui viole une femme de chambre dans un Sofitel, ça peut aussi marcher. Les auteurs cités s’inspiraient d’abord de l’histoire contemporaine : quand on a soi-même vécu des guerres et des révolutions, ça aide. Mais l’histoire contemporaine, ce n’est pas vraiment de l’Histoire : l’Histoire, c’est toujours ce qu’il s’est passé avant notre naissance. Quand Blaise Cendrars écrit La Main coupée, il s’inspire de sa propre expérience de la Grande Guerre. Quand Jean Échenoz écrit 14, il fait un roman historique. C’est avec Quatrevingt-treize que Victor Hugo signe son grand roman historique.
            Nous n’allons pas crier « cocorico ! », mais plutôt, avec l’accent écossais : « cock-a-doodle-doo ! » C’est avec les œuvres de Walter Scott que l’on commence à parler de roman historique. Il écrit d’abord sur l’époque des Stuarts (XVIIe siècle), avant de relancer la mode du récit moyenâgeux avec Ivanhoé (1819) et Quentin Durward (1823), qui feront des émules dans toute l’Europe. Hugo, toujours dans les bons coups, fera aussi son roman médiéval avec Notre-Dame de Paris (1831).
            Et si l’Histoire telle qu’elle s’est déroulée ne vous convient pas, vous pouvez aussi vous lancer dans l’uchronie. L’uchronie, c’est la réalité revue et corrigée par la phrase de Pascal sur le nez de Cléopâtre. « Autant Nabilla peut prendre deux tailles de bonnet sans que ça perturbe vraiment les relations diplomatiques – autant si Cléopâtre s’était fait raboter le pif, on n’en serait pas là. » Je cite de mémoire. Le mot « uchronie » est inventé par Charles Renouvier en 1857, pour désigner l’histoire non pas telle qu’elle a été, mais telle qu’elle aurait pu être. Tite-Live faisait donc de l’uchronie sans le savoir dans son Histoire de Rome, en imaginant ce qu’il se serait passé si Alexandre avait choisi de conquérir l’Ouest plutôt que l’Est, Rome plutôt que la Perse. Dans Le Maître du Haut Château, Philip K. Dick imagine ce que serait l’Amérique moderne si Roosevelt avait été assassiné en 1933 et si la Seconde Guerre mondiale avait été remportée par les forces de l’Axe.
            Les spécialistes de la question différencient plusieurs types d’uchronies. Il y a notamment l’uchronie « pure », dans laquelle les personnages fictifs ne connaissent qu’une seule Histoire (comme c’est le cas chez Dick) et l’uchronie « impure », dans laquelle l’Histoire aurait dû se dérouler normalement, mais a été altérée par un événement particulier. Le voyage dans le temps est un bon moyen de changer son cours. Récemment, Stephen King a imaginé, dans 22.11.63, que son héros remontait le temps pour empêcher l’assassinat de Kennedy.
            Il y a donc l’Histoire réelle, passée à la trame de la fiction, et l’uchronie, qui décrit l’Histoire telle qu’elle aurait éventuellement pu se passer si… Et depuis quelques années, un nouveau genre est arrivé, le steampunk, qui décrit un passé transformé par des éléments d’anticipation. Selon Daniel Riche, « Le steampunk s’efforce d’imaginer jusqu’à quel point le passé aurait pu être différent si le futur était arrivé plus tôt. » Imaginons une Angleterre victorienne au ciel obscurci par d’immenses appareils volants, ou des moyens de communication modernes, comme le téléphone ou même le visiophone, dès l’aube de la révolution industrielle… Le steampunk, au fond, est nostalgique du futur tel que pouvaient l’imaginer Jules Verne, ou Louis-Sébastien Mercier dans 2440, rêve s’il en fût jamais (1771). Un futur dans lequel les machines volantes fonctionnaient à la vapeur et où on atteignait la lune dans un obus tiré par un canon géant…