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jeudi 5 février 2015

De l'hommage à l'outrage : figures de la mère dans le rock

[Cet article aurait dû paraître dans PILC Magazine.]



Le 5 juillet 1954, un jeune homme de dix-neuf ans pousse la chansonnette dans le studio de Sam Phillips, à Memphis, Tennessee. Il y a quelques temps déjà que le gamin essaie de poser sa voix sur microsillon. D’ailleurs, il a déjà produit une galette avec les studios Sun, un seul exemplaire… qu’il a offert à sa mère, Gladys. Personne n’est vraiment convaincu, mais on lui trouve une voix intéressante : il ferait un bon chanteur de ballades. Sam Phillips, lui, attend de voir. La chanson qu’il est venu enregistrer, accompagné par Scotty Moore à la guitare et Bill Black à la contrebasse, une romance country, n’impressionne pas vraiment le producteur. Ni les musiciens, d’ailleurs. Le môme lui-même n’est pas franchement satisfait. À la fin de la séance, ça cause blues, country, hillbilly… On évoque Arthur Crudup, et le gosse se met à improviser sur un de ses morceaux : That’s All Right Mama. Là, il se passe quelque chose : depuis le temps que Phillips recherchait un Blanc capable de swinguer comme un Noir ! Ce gamin-là vient tout simplement de transformer un vieux blues en quelque chose de nouveau – en un morceau de rock’n’roll.
That’s All Right Mama, rebaptisée That’s All Right, sort en 45 tours le 19 juillet, avec en face B Blue Moon of Kentucky. Il s’agit du premier disque enregistré par Elvis Presley – autant dire du premier disque rock de tous les temps.

Les fils à maman

            Dans le rock comme ailleurs, la mère est donc à l’origine de tout. C’est le premier amour, le seul qui n’a jamais déçu. On enregistre son premier disque pour elle, rien que pour elle, on veut qu’elle soit fière de son fils. Elle le sera : c’est une mère. Et même lorsqu’elle s’oppose à nos choix, on veut encore la rassurer. Tout va bien, maman. Tu n’aimes pas cette fille ? Tout va bien. Je vais quitter la ville, je ne vais plus t’embêter, tout va bien. Voilà ce que raconte That’s All Right. La mère, même si on la quitte, c’est sans haine, ne t’inquiète pas. Et quand Little Richard chante True Fine Mama, c’est à la mère consolatrice qu’il s’adresse. Des années plus tard, Ian Curtis, le tragique chanteur de Joy Division, cherchera auprès de la sienne le pardon pour toutes les erreurs commises, les démissions et les échecs, dans Interzone :

            Mother I’ve tried, please believe me
            I’m doing the best that I can

            Dès qu’on parle du rock, il y a des images qui s’imposent. La posture de l’adolescent en rébellion contre l’autorité parentale en est une. N’oublions pas que le Rock Around The Clock de Bill Haley constitue le générique de Blackboard Jungle (Graine de violence), ce film de Richard Brooks qui montre des adolescents en opposition violente avec leurs professeurs… Alors, le rock comme révolte contre les parents ? Visiblement, ce n’est pas si simple. Si le père est souvent représenté comme dominateur, alcoolique ou simplement absent, la mère, elle, protège son enfant, le nourrit, l’habille. Tout est résumé en quelques mots dans The House of the Rising Sun, ce blues immortalisé par The Animals en 1964 :

My mother was a tailor
She sewed my new bluejeans
My father was a gamblin’ man
Down in New Orleans

Papa joue, maman coud.

La vérité, bien souvent, c’est que les parents feraient tout pour leur enfant. Et d’ailleurs, qui lui a offert sa première guitare ? Qui l’a entendu casser ses premières cordes dans sa chambre en criant comme un chat qu’on égorge, et il appelait ça chanter ? Qui l’emmenait à ses premiers concerts quand il n’avait pas encore l’âge de passer le permis ? Il pouvait bien alors gueuler dans le micro toute sa révolte contre le vieux monde de papa et maman, les principaux intéressés savaient bien, eux, que c’était un bon fils, bien content que papa et maman soient aussi cool… « Mon Dieu que c’est triste / D’avoir des parents twist ! » chantait la jeune Stella, future madame Christian Vander, en 1963. Eh oui, c’est triste : on les préférerait de la vieille école, bien autoritaires et remplis de traditions – ça nous ferait au moins une bonne raison de nous opposer à eux… Que peut-on imaginer de plus déchirant que cette histoire, racontée plus que chantée par Johnny Cash, d’un jeune homme amoureux qui arrache le cœur de sa mère pour l’offrir à sa petite amie et, dans son empressement, trébuche, tombe, lâche le cœur… et le coeur se met à crier : « Mon fils, t’es-tu fait mal en tombant ? » (Mother’s Love, 1968).

Ma mère me rend folle !

            Le rock a porté les cheveux courts et gominés, le pantalon cintré et la cravate ficelle : élégance, bonne humeur, bal le samedi soir et église le dimanche. On remuait le bassin pour affoler les filles, et on rentrait gentiment chez sa mère avec l’argent des recettes. Et puis le rock s’est habillé de cuir noir, les bananes ont poussé, aussi longues que les santiags en peau de lézard, le déhanché s’est accentué, la voix a pris des hoquets terrifiants… La wild thing chantée par les Troggs s’est matérialisée sur scène dans ces torsions bestiales du corps – et les bons pères de famille n’ont plus reconnu leurs enfants. À quel moment nos chérubins ont-ils pu se transformer en ces créatures diaboliques nommées Screamin’ Jay Hawkins ou Jerry Lee Lewis ?
            La rupture est consommée : il est désormais établi que les gamins ne pensent qu’à s’amuser, rouler dans de belles voitures et draguer tout ce qui bouge, et que leurs parents, heureusement, sont là pour leur rappeler la dure réalité. En 1958, Eddie Cochran le chante de sa voix légèrement éraillée, dans Summertime Blues :

            Oh well my mom and dad told me
            Son you gotta make some money
If you wanna get the car to go ridin’ next Sunday...

Avec C’mon Everybody, il est encore assez gentil : on attend que papa et maman aient vidé les lieux avant de faire venir les potes : « Now the house is empty and my folks are gone… Ooh ! C’mon everybody ! »

Que les relations conflictuelles entre parents et enfants soient réelles ou imaginaires, au fond, peu importe : le rockeur a définitivement adopté cette image du mauvais garçon qui par son énergie de jeune chien fou électrique est prêt à dynamiter le vieux monde des « croulants ». Que le rock se fasse pousser cheveux et barbes ou qu’il les rase, qu’il les porte hérissés, décolorés ou à l’iroquoise, il est désormais établi que le teenager et ses parents vivent dans deux mondes séparés. Il n’y a pas incompatibilité totale, on peut même discuter à l’occasion, mais bon, on n’a plus les mêmes centres d’intérêt.
En France, nous avons eu Antoine, ses Problèmes et ses Élucubrations (1966) :

Ma mère m’a dit : Antoine, fais-toi couper les ch’veux
Je lui ai dit : Ma mère, dans vingt ans si tu veux !

Mais en France, on est à la traîne. On en est encore à la crise d’adolescence guillerette, la révolte capillaire. On lève le poing discrètement, avec dix ans de retard. En Angleterre, les Who ont débarqué, ils sont violemment agités, ils prennent des acides, ils sont… bègues ?!? Des types qui chantent en bégayant, on aura tout entendu ! Et ils nous imposent leur g-g-g-génération chevelue, grimaçante, briseuse de guitares. Au revoir, maman et papa : vos lois ne sont plus les nôtres… Le garage rock débarque aux États-Unis, ça ne rigole plus, une mèche vient de s’enflammer qui fera exploser la dynamite punk dix ans plus tard.
Bien des années après, en 1998, Didier Wampas, chanteur dont les influences formeraient à elles seules une honorable encyclopédie du rock, fait écho aussi bien à la petite insubordination solitaire d’Eddie Cochran qu’aux Élucubrations d’Antoine avec Ma mère me rend folle. Voix criarde, texte volontairement enfantin, c’est une révolte pour rire : « Mais un beau jour elle va bien voir / Qu’je partirai où ça me plaît… »

L’amour maternel, pourtant, n’est-ce pas tout ce qui compte ? Frank Zappa et ses Mothers of Invention (les mères sont partout, on vous dit !) l’ont déclaré une fois pour toutes dans Motherly Love :

            Forget about
            The brotherly and otherly love
            Motherly love
            Is just the thing for you
            You know your mother gonna love ya
            Till ya don’t know what to do

Zappa l’a dit, oui, mais la chanson est un pied-de-nez ! Les mères en question sont les Mothers of Invention, et… t’as beau n’avoir que dix-huit ans, tu sais que j’ai de l’amour maternel pour toi, chérie ! Voilà les mamans et leur amour si pur ridiculisés à grand renfort de kazoo et d’allusions salaces ! Plus aucun respect. Nous sommes en 1966, et deux ans plus tard, la figure maternelle réapparaît dans une insulte crachée sur une scène de Detroit par Rob Tyner, le chanteur du MC5 : « Kick out the jams, motherfuckers ! » Une insulte immortalisée par l’album live du groupe, sorti en 1969, et qu’on n’a pas fini d’entendre. Ça ne rigole plus.

Psychés, punks et autres motherfuckers

            Entre l’amour maternel de Frank Zappa et le glapissement sauvage du MC5, il y a eu en 1967, les Doors et la chanson The End. Bande sonore idéale à n’importe quelle apocalypse (Coppola ne s’y est pas trompé), le morceau s’étend sur plus de onze minutes d’une rythmique lente et tendue sur laquelle la voix de Jim Morrison semble improviser des paroles de plus en plus inquiétantes, la chanson vire à l’expérience chamanique, on y croise un tueur qui se lève avant l’aube… et tout explose en une crise œdipienne qui s’achève en rugissements :

            Father ? – Yes, son ?
            ‒ I want to kill you.
            Mother, I want to...

            Inutile de hurler la suite, tout le monde a compris quels outrages allait subir la malheureuse génitrice. That’s not quite all right, Mama

            En quelques années, le rock est devenu adulte, et son émancipation ne s’est pas faite sans douleur. Comme les enfants qui finissent par avoir honte que leur mère les accompagne jusqu’au portail de l’école et les embrasse ostensiblement devant les copains, les musiciens en ont eu assez d’être de gentils garçons, polis et bien peignés. Les parents sont définitivement passés à l’ennemi, la famille est une plaie, un carcan dont il faut se libérer. Image d’une famille « heureuse » en 1977 :

            Daddy’s telling lies
            Baby’s eating  flies
            Mommy’s on pills
            Baby’s got the chills
            (Ramones, We’re A Happy Family)
           
            Les punks ayant pour credo de ne plus accepter d’ordres de quiconque, la mère n’est plus guère pour eux, au pire qu’une figure autoritaire et possessive, au mieux qu’une ombre délavée, inconsistante et sous sédatif. Le modèle plus ou moins avoué du punk, comme celui du chanteur de hard-rock, est le délinquant juvénile, le fouteur de merde. Rien d’étonnant à ce que deux groupes, AC/DC et The Damned, en cette même année 77, aient tous deux composé un morceau intitulé Problem Child ! En 1989, un groupe français, Les Rats, enregistrera sa propre version, Enfant à problèmes. Quelques années auparavant, un autre groupe punk français, BB Doc, a fait une remarquable synthèse de la situation :

            Ton père par ci, ta mère par là
            Y’en a plein l’cul d’tout ça !
            La seule famille qu’on veut
            Elle n’a qu’un nom, c’est oï ! oï !

            Il serait fastidieux – voire titanesque – de recenser les occurrences de l’expression motherfucker (et de ses équivalents dans la langue de Ribéry) parmi toute la production rock de ces soixante dernières années. En 1977 toujours, Johnny Thunders et les Heartbreakers en font le titre d’un album mythique, L.A.M.F., autrement dit Like a Motherfucker. En 1992, Prince utilise les mêmes initiales maudites pour son single Sexy MF, qui marque les esprits. Même au Top 50, désormais, on crache au visage de maman. C’est donc officiel, l’insulte n’est plus réservée à la sphère underground, au vinyle indé que seuls les connaisseurs sauront dénicher chez leur disquaire. Elle passe en boucle à la télévision, elle est reprise en chœur dans les cours de récré… Et, comme toute révolte, elle perd tout son sens à se voir institutionnalisée. Heureusement, la même année, le groupe Nirvana sort un album intitulé Incesticide – les œdipes mal résolus ont encore de beaux jours devant eux…

            Mais les années 90 voient aussi la scène hip-hop prendre son envol, et c’est dans le flow des MC que les motherfucker et autre nique ta mère vont jaillir. Le rock a pris un coup de vieux, mais derrière leurs tables de mixage, d’autres jeunes ont repris le flambeau. La figure de la mère, elle, n’est toujours pas réhabilitée. On est bien loin de Gladys Presley recevant émue, des mains de son fils, l’exemplaire unique de son tout premier enregistrement. Le rock a voulu grandir, il a voulu qu’on enlève les petites roues de son tricycle, puis il en a eu marre qu’on lui demande de faire ses devoirs, de mettre son col correctement et de bien se laver derrière les oreilles. Il fallait en passer par là. Maintenant, maman, si tu pouvais me foutre la paix… Il ne reste plus qu’à conclure avec les sales gosses de Green Day qui, dans leur chanson Brat (1994), résument assez bien l’aspect pratique des parents :

            I’ll just wait for Mom and Dad to die
            And got my inheritance

            Penser à l’avenir, c’est important, et ça les enfants, votre mère vous l’a souvent dit.


mercredi 23 juin 2010

L'Afrique chez soi


[Ce texte a été écrit et lu à l'occasion de la "fête de la musique des copains" organisée dans le jardin de dame Mélina du Serpolet le vendredi 18 juin de l'an de grâce 2010 (jour de la saint Léonce). Des instantanés de cette soirée mémorable qui regroupait des artistes aussi talentueux que le Solitude Collective Orchestra, DJ Zukry, ou encore les Michel Fugainz dans une indépassable reprise de George Michael, le tout dans un joyeux bordel, sont désormais gravés dans la cire numérique et peuvent s'écouter sur le site de l'émission Les Hommes préfèrent les ondes, sur L'Autre Radio. Les photos sont de Virginie Basset et de Rémi Hagel.]


Il faut cultiver son jardin. Et quand je dis cultiver son jardin, je ne pense pas à Alexandre Jardin, bien sûr : pour lui, il n’y a plus rien à faire. Non, je pense à ce jardin, au jardin. Un jardin à la française, discret, camouflé sous les jupons des façades dix-neuvième, clos de mur, à l’abri. Il faut cultiver son jardin secret.


Le Douanier Rousseau en aurait fait une jungle, de ce jardin de la rue du Douanier-Rousseau. Il y aurait planté des lions en fleurs, avec des enfants agrippés à leurs crinières, il y aurait élevé des arbres, fermement accrochés à leurs singes, et fait pousser des serpents à la face amicale, blottis dans les cheveux verts des arbres.


Mélina n’est pas le Douanier Rousseau, jusqu’à preuve du contraire, mais son jardin ce soir deviendra aussi une jungle, si elle le veut. Peut-être même qu’on y jouera de la jungle, qui sait ? On est capable de tout.


La chasse au lion est ouverte ce soir ! Lions mélodiques et autres félins du rythme, les rois de la jungle des sons sont de sortie ! Sous l’arbre à palabres, c’est l’appel du 18 juin ! Radio-Londres en direct !


« Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n’est perdu pour la fête. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus (l’abus d’alcool est dangereux pour la modération) peuvent faire venir un jour la victoire.


Car la fête n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle a un vaste Empire derrière elle. Cette fête n’est pas limitée au territoire malheureux de notre jardin. Cette fête n’est pas tranchée par le plateau de charcuterie et d’apéricubes. Cette fête est une fête mondiale. Ou en tout cas, elle pourrait, si on connaissait suffisamment de monde. Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance festive ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas. »


Mais je m’égare. Revenons à nos lions.


J’imagine bien un ethnologue, un Claude Lévi-Strauss ou un Jean Rouch en rupture de Niger, s’aventurer penaud entre les Korg et les Roland, les jacks et les potards, comme au devant des Haoukas d’Afrique Noire, traversés par les esprits des dieux de la ville et de la technique comme un parapluie par la foudre, et qui se jetaient au sol la bave aux lèvres pour se redresser aussitôt, au garde-à-vous, et se jeter à nouveau, possédés.


Nous pourrions bien être possédés aussi, nous, à la tombée de la nuit, regroupés comme des antilopes autour d’un point d’eau – ou comme des lions, donc, autour d’une antilope. Nous laisser envoûter par les tam-tams électroniques, les balafons numériques et les arcs à six cordes, le corps recouvert de peintures tribales mentales, la civilisation à portée de main, mais la tête pleine de brousse ! D’ailleurs, n’est-ce pas l’année du Tigre ? Il y en a, parmi nous, qui viennent à peine de sortir de prison – c’est dire si on est prêts à tout.


« Nightclubbing, we’re nightclubbing… » me disait encore pas plus tard qu’hier Iggy Pop, qui n’a pas pu venir. On nightclubbera sans lui, on est grands. La France a perdu une bataille (contre le Mexique, notamment), mais elle n’a pas perdu la guerre. Tous ensemble, unis dans notre solitude collective, nous danserons jusqu’à faire pousser les radis, pour honorer la mémoire de nos ancêtres les lions. On m’objectera sans doute qu’il n’y a pas de radis en Afrique. Alors, réjouissons-nous de ne pas être en Afrique, mais bien là, réunis dans le jardin de Mélina, rue du Douanier-Rousseau, ce petit carré de jungle domestique.


Il reste des bières ?



mercredi 9 juin 2010

Une aventure solitaire



J'étais déjà bien engagé sur la route de l'isolement et du silence quand j'ai découvert le punk. J'avais quatorze ou quinze ans, ce qui nous ramène au début des années 90. Le punk est entré dans ma vie sous la forme d'une cassette audio sur laquelle mon frère avait enregistré des groupes aussi divers que les Sex Pistols, Bérurier Noir, les Wampas, Tulaviok ou encore Chromosome 4. A vrai dire, il y avait peut-être plusieurs cassettes - peu importe. Mon frère avait deux ans de plus que moi et il avait ce que je n'avais pas : des copains. Des copains d'école et des copains de club de foot. Moi, je n'avais rien de tout ça : on ne se fait pas d'amis en lisant des livres à longueur de journée.

Après sa période punk, mon frère s'est mis à écouter beaucoup d'autres choses, de Bob Marley à Florent Pagny (ultime trahison). Moi, je ne m'en suis jamais remis.

C'était l'époque où je commençais tout juste à acheter mes propres cassettes (le vinyle était en voie d'extinction et je n'avais pas encore de lecteur CD). J'étais fan de Renaud, à l'époque. Je trouvais que personne n'était jamais allé aussi loin dans la colère et la dénonciation des injustices de notre société-tu-m'auras-pas. En plus, il disait des gros mots. Le punk a donné un grand coup de balai sur tout ça.

Putain, quel choc ! Je ne savais même pas qu'un truc comme ça pouvait exister. Je ne connaissais vraiment rien à rien. En ce qui concerne le rock, j'en étais resté à Elvis, Chuck Berry et Eddie Cochran - aux disques de mon père. Chez les Français, il y avait bien Johnny et Téléphone, mais rien à faire, ça ne passait pas: c'était mièvre, gnan-gnan, et les textes sentaient l'adolescent attardé.

Mais le punk ! Le punk ! Dès les premiers accords de guitare d'"Anarchy In The UK", on a compris la furie et l'urgence. Et la voix railleuse de Johnny Rotten, roulant d'irlandais "r" dans un cri hoquetant s'achevant en ricanement diabolique : "Rrrright! Nooowww... Ha! Ha! Ha! Ha! Ha! Ha!..." Pas besoin de comprendre les paroles, cette rage-là est universelle.

En plus, il disait des gros mots.

Je vous entends déjà : il nous fait marrer, avec son punk ! Tu parles d'une révolution ! Les Pistols, Clash et tout le reste n'ont rien inventé du tout ! Ils se sont contentés de reproduire ce que Chuck Berry faisait vingt ans auparavant ! Le punk-rock ? Deux accords et des poses ridicules, rien de plus. De la pop, tout simplement, avec le look et l'attitude en plus...

Ah ! Mais justement, c'était tout, ce look, cette attitude ! Moi qui me sentais moche comme un pou, à ma place nulle part, toujours vaguement honteux et mal à l'aise, j'ai été renversé par les premières photos que je voyais des groupes punk de Londres et de New York. Johnny Rotten était un nabot roux bossu, sale comme un peigne et habillé de résidus de vêtements maintenus ensemble par des épingles de sûreté ; Joey Ramone une sorte de girafe ratée, toute en hauteur comme un tuyau de poêle, avec une tête d'ahuri pâle et boutonneux qui aurait un pneu en guise de bouche et la moitié du visage cachée sous une montagne de cheveux. Ca allait être ça, mes héros, oui ! Des types qui avaient l'air aussi crétins que moi, mais qui le revendiquaient !

"One, two, three, four...
Cretins wanna hop some more !
Four, five, six, seven...
All good cretins go to Heaven !"
Avec le punk, je n'étais plus seul. Avec le punk, je pouvais envoyer chier tout le monde. Cette musique n'a jamais signifié pour moi sortir en bande, porter la crête, insulter le bourgeois , sniffer de la colle à rustine ni boire de la Valstar - c'était une révolte intime, une insurrection personnelle. Je n'ai jamais appartenu à aucun mouvement, je n'ai jamais suivi le moindre drapeau, pas même celui de l'anarchie, je n'ai jamais traîné avec les punks de Laval - trop timide, trop gentil pour rejoindre le maquis. Ce que le punk m'a appris, c'est qu'on était toujours seul, et qu'il fallait brandir son individualité comme un étendard. Chez les Sex Pistols, je ne connais pas de chanson plus violente ni plus radicale que "No Feelings" :

"I got no emotion for anybody else
You'd better understand I'm in love with myself

Myself !
My beautiful self !"


Bien sûr, je n'étais pas insensible à l'aspect politique, "engagé" du punk. A quinze ans, on est romantique et donc un peu con, on a encore quelques idéaux... Je vibrais aux riffs rageurs de"White Riot" ou de "London's Burning" qui me donnaient envie de balancer des bombes. Tombé dans le rock alternatif français en même temps que dans le punk "old school" de Kings Road, j'essayais de m'enflammer au son des refrains politiques des Bérus qui nous racontaient les malheurs du Pakistan, du Vietnam, de la Palestine, de la Chine communiste ou des "Mineurs en danger". Mais si je serrais les poings dans ma chambre en beuglant les paroles engagées de la "raya" bérurière, je ne suis jamais allé libérer le Tibet. Les Bérus, dans leur colère, restaient utopistes, persuadés que la solidarité sauverait le monde - c'étaient des hippies, en quelque sorte. Ils chantaient :

"Salut à toi ô mon frère
Salut à toi peuple khmer
Salut à toi l'Algérien
Salut à toi le Tunisien
Salut à toi le Bengladesh
Salut à toi peuple grec
Salut à toi petit Indien
Salut à toi punk iranien..."
Et il y a comme ça toute une smala de peuples cités les uns après les autres, tout cela très kouchnérien, très droit-d'ingérencesque... Pour me rendre compte que ce n'était vraiment pas ma tasse de thé, cette espèce de conscience collective des souffrances humaines, il a fallu que je découvre un autre groupe français : les Cadavres. Ah ! Enfin un vrai groupe qui chantait le désespoir, le dégoût de vivre, l'individualisme forcené :

"Je marche dans la foule mais je suis seul
Je n'vois que moi, je n'pense qu'à ma gueule
Je suis celui dont on ne parle pas
Toutes vos ambitions ne m'intéressent pas !"
Avec les Cadavres, j'étais violemment renvoyé à moi-même, dans ma peau. Je retrouvais avec ce groupe le punk que j'aimais vraiment, et je ne le comprenais qu'alors : celui des Sex Pistols, des Damned, des Buzzcocks : une description clinique, froide, de l'époque. Sans espoir imbécile, sans message de paix, sans fleur dans les cheveux. Le vrai punk ressemble à un type qui reviendrait irradié de Tchernobyl et exhiberait ses métastases : "Regardez ce que vous avez fait de moi !" Et surtout, le punk est une aventure solitaire. Ca, c'est sûr. Ne vous laissez pas abuser par ces images de jeunes Anglais traînant en bande avec les cheveux hérissés et les fringues pleines de slogans : ils sont ensemble, mais seuls. Croyez-moi, je sais ce que je dis. Le punk, c'est moi tout seul contre le reste du monde. Une forme d'autisme. On pourra me dire n'importe quoi : le punk, c'est ce que je veux. Exactement ce qu'il me fallait à quinze, seize ans quand, de retour du lycée, je m'enfermais dans ma chambre et faisais gueuler pour moi seul et les murs mon pauvre lecteur CD (j'avais fini par m'en faire offrir un), braillant les paroles en sautant en l'air dans un pogo égoïste. Plus besoin de bombe ni d'idéaux politiques : j'avais mon désespoir et mon orgueil - suffisamment de haine en moi pour faire sauter le monde. Le monde n'a pas sauté, j'en suis le premier surpris. J'ai sans doute mal évalué la charge. Tant pis.

vendredi 29 janvier 2010

Spiral Scratch

Evidemment, maintenant, tout le monde est habitué à mes promesses non tenues, à mes désistements et à mes désertions... J'avais promis un texte par semaine, et j'ai à peine tenu quinze jours. Et je ne vais pas vraiment changer la donne aujourd'hui, puisque je réédite un extrait du livre England's dreaming, de Jon Savage, que j'avais publié il y a trois ans sur mon "blog punk". L'extrait en question concerne le premier 45 tours des Buzzcocks, Spiral Scratch, sorti le 29 janvier 1977, soit le jour même de ma naissance.
http://www.deezer.com/listen-3356635

En fébrier, les Buzzcocks sortaient leur premier disque, "Spiral Scratch", sur leur propre label, New Hormones. "Il n'y avait aucun label en activité à Manchester à ce moment-là", dit Howard Devoto, "c'est une simple question d'ambition. Beaucoup de gens dans notre situation auraient pensé : 'tiens, il se passe quelque chose.' Mais nous avions d'autres ressources, comme emprunter de l'argent au père de Pete [Shelley], réserver un studio et enregistrer nos disques".

La pochette de "Spiral Scratch" montre les quatre membres du groupe serrés les uns contre les autres pour tenir sur la photo, comme si c'était leur dernière. "Dans le groupe, on avait le sentiment que le disque parviendrait à refléter dans son ensemble la polémique culturelle du "faites-le vous-mêmes", qui s'était développée entre tenants de la photocopie et de la culture officielle", raconte Boon. "J'ai pris la photo de la pochette avec un polaroïd, debout sur le socle d'une statue quelconque à Manchester Picadilly, ce qui était une vraie plaisanterie, un truc très Walter Benjamin, le genre de blague art-à-l'époque-de-sa-reproductibilité-technique. C'était rejouer instantanément la scène."

Les circonstances de l'enregistrement étaient consignées sur la pochette. "Tout ce qui était écrit au dos était vrai, précise Devoto, j'ai fait les voix en live, et on a fait un overdub sur deux d'entre elles. Ca a pris à peu près trois heures, plus deux heures pour le mixage." Produites avec une touche d'ambiance apportée par Martin Hannett, les quatre chansons (en dépit des réserves au sejuet de sa voix "Mickey-Mouse faussement cockney" de Devoto) résumaient la nouvelle esthétique en des termes qui faisaient penser à des aigus distordus de guitare jaillissant d'une enceinte.

"I'm living in this movie, but it doesn't move me", articulait Devoto avec dégoût. Les Buzzcocks parlaient de la vie comme d'une démangeaison persistante, de ces "lamentations de salle à manger", d'amis qui "leur faisaient pisser l'adrénaline". Le mot-clé "boredom" (l'ennui) avait été re-situé dans l'Angleterre de la récession : "Now I can stand austerity but it gets a little much, when there's all those livid things you can never get to touch."

"Je trouvais les paroles d'Howard très drôles", dit Boon. "La période des Buzzcocks avec Howard était difficile à digérer pour les gens parce qu'il y avait une grande confusion dans les idées. L'humour dans le punk s'était perdu. "Boredom" était une satire, se foutant de la gueule de toute la scène punk. C'était une chanson trompeuse. L'ennui avait été un sentiment qui avait cours, jusqu'à ce qu'il devienne un mot à la mode."

Cependant, dans l'enthousiasme que mettaient les Buzzcocks à trouver leur voie, la plaisanterie se changeait en libération. "Boredom" était coupé en deux par le son de sirène d'un parfait solo de guitare sur deux notes. "Je me contentais de jouer les deux notes et on se retenait tous d'éclater de rire, alors on l'a gardé", se souvient Pete Shelley. "J'avais fait partie de ces groupes de sous-heavy metal avant, alors je peux dire en toute connaissance de cause que le punk est ce que donne un sous-heavy metal mal joué. C'est ce que c'était, riffs rapides et chant limite."

Les implications de "Spiral Scratch" furent énormes. Il y avait toujours eu des compagnies de disques indépendantes, comme Triumph de Joe Meek ou Immediate d'Andrew Loog Oldham, mais elles étaient en fin de compte des petites compagnies essayant de devenir grandes, comme Island ou Virgin. Chiswick et Stiff sortaient des disques qui s'apparentaient au punk, mais comme en restant extérieurs à la chose: ce qui était si génial avec le disque des Buzzcocks, c'était que son esthétique était parfaitement en adéquation avec les moyens de la production.

"C'était le premier disque indépendant que les gens attendaient vraiment", se souvient Geoff Travis de Rough Trade. "On a dû en commander des centaines, et c'est pour ça qu'on s'est dit qu'on devrait devenir distributeur. Je trouvais que le côté arnaque des Sex Pistols signant chez EMI était génial, mais l'idée romantique que je me faisais de donner forme à ma propre utopie me poussait à complètement éviter l'industrie du disque. Avec la notoriété des Sex Pistols ou des Clash, ils auraient vendu des disques même à l'arrière d'un camion. Ils avaient pas besoin d'être distribués par les majors."

lundi 11 janvier 2010

Lhasa nous laisse l'hiver

Lhasa de Sela (1972-2010)


Alors, Lhasa est morte. Comme ça, pour commencer l'année. Je dois bien avouer que ni mon pessimisme ni mon humour noir n'avaient prévu ça. Au grand quizz annuel des personnalités qui ne passeront pas l'hiver, elle ne figurait même pas dans le classement.

Lhasa est morte. Ca m'a fait un sacré choc, ce lundi matin, 4 janvier, quand je me suis connecté sur Internet alors que le café chauffait dans la cuisine. D'abord, j'ai vu la photo : Lhasa en concert, ses beaux bras recourbés devant elle, dessinant des courbes, yeux fermés et bouche ouverte derrière le micro. Jusqu'ici, tout va bien : tiens, Lhasa fait la une d'orange.fr, super... Et puis le titre : "La chanteuse Lhasa est morte." Là, il m'a fallu un temps pour faire coïncider le texte et l'image.


Lhasa est morte. Première nouvelle de la semaine. J'aurais voulu me replonger sous les couvertures, m'y blottir, au fond de mon lit, en foetus, là où le monde ne pourrait pas m'atteindre... Mais la journée commençait, il fallait bien la vivre.

Lhasa est morte. A trente-sept ans. Cinq de plus que moi... C'est dans ces moments que je songe au ridicule de ma manière de vivre. Moi qui m'efforce de penser à la mort tous les jours, elle arrive encore à me surprendre quand elle frappe. Cioran écrit quelque part : "Il faudrait vivre, disiez-vous, comme si l'on ne devait jamais mourir. - Ne saviez-vous donc pas que tout le monde vit ainsi, y compris les obsédés de la Mort?" Pleurer sur un cadavre, c'est toujours pleurer sur soi. Lhasa, au moins, laisse derrière elle trois albums sublimes. Si je mourrais demain, moi, qu'est-ce que je laisserais ? A peine un brouillon de vie...
Lhasa est morte. Juste au moment où j'inaugurais cette série de chroniques sur les musiques de ma vie. J'ignore si je lui en aurais consacré une sans cet événement, ou si je l'aurais "oubliée"... En tout cas, me voilà maintenant à rédiger un hommage posthume. Une nécrologie. Je me sens charognard... Qu'est-ce qu'il fait froid, dans mon appartement !



Je l'avais découverte en 1997, à la sortie de son premier album, La Llorona, sur le label de Wagram Tôt ou Tard. Il s'agissait d'un petit CD quatre titres promotionnel présentant quatre artistes du label. De mémoire : Thomas Fersen, Joseph Racaille, Têtes Raides et Lhasa. Sous le soufflet d'un accordéon de bastringue, une voix chaude, légèrement rauque, chante une complainte en espagnol. "Mi corazon sufre..." - même si j'ai fait allemand en deuxième langue, je comprends. Je comprends que ce n'est pas un thème joyeux, malgré l'atmosphère balluche. Et ça, la mélancolie sur fond d'accordéon, c'était exactement ce que je recherchais à l'époque. Exactement ce qu'on pouvait retrouver chez les Têtes Raides ou chez Mano Solo. Mano Solo dont je viens d'apprendre la mort à l'instant, alors que j'écrivais ces lignes... Après la mort de quelqu'un, il est de coutume de dire : la vie continue. La vie continue, certes, mais la mort aussi.
Il y avait d'ailleurs beaucoup de points communs entre Mano Solo et Lhasa. Cette tristesse sur fond de rythmes entraînants, de guitares espagnoles, de percussions sud-américaines, cette colère salvatrice - ceux qui savent parler du désespoir ne vous y entraînent pas, bien au contraire : ce sont eux qui vous en extirpent ! Il y avait aussi leur amour de l'art pictural, ce besoin de concevoir jusqu'aux pochettes de leurs albums. La "pleureuse" peinte par Lhasa sur son premier album, par ses lignes et ses couleurs tourmentées, fait même un peu songer au tableau qui figure sur celui de Mano Solo, La Marmaille nue. Enfin, à chaque fin de concert, Mano criait : "Vive la révolution!", et les crédits de La Llorona s'achèvent par ces mots : "Viva la Evolucion !"

Mais il n'y a pas que de la tristesse, chez Lhasa. Si La Llorona ("la pleureuse", donc) s'ouvre sur le bruit de la pluie, que dire alors de "La Celestina", deuxième chanson de l'album, qui sur un rythme joyeux s'entend à remuer un peu une femme désespérée, amoureuse de son malheur : "Y en cuanto a tu corona de espinas / Te queda bien, pero la pagaras muy caro... / (...) Muy lista, pobre boba, a dedicarte / A la eterna diseccion de un pecadillo" ("Et pour ce qui est de ta couronne d'épine / Elle te va bien, mais tu vas la payer cher... / T'es prête, pauvre idiote, à te dédier / A l'éternelle dissection d'une pécadille."
Et puis il y a, dans ce morceau, le genre de renversements que j'affectionne : "Haz de tu puno algo carinoso / Haz de tu adios un ay mi amor / Y de tu ceno una sonrisita / Y de tu fuga un ya voy! ya voy llegando!" ("Fais de ton poing quelque chose de tendre / Fais de ton adieu un "ô mon amour" / Et de tes grimaces un petit sourire / Et de ta fuite un "J'y vais ! J'arrive !"") Renversements qu'on retrouve dans "El desierto" ou dans "Por eso me quedo" : "Queriendo que me ames / Para mi soledad" ("Je veux que tu m'aimes / Pour ma solitude"). Et enfin, comment un esprit aussi tordu que le mien pourrait résister à l'ironie de cette "confession" chantée en français sur l'album The Living Road (2003) ?
"Je me sens coupable
Parce que j'ai l'habitude
C'est la seule chose que je peux faire
Avec une certaine certitude
C'est rassurant de penser
Que je suis sûre de ne pas me tromper
Quand il s'agit de la question
De ma grande culpabilité..."


Après un premier album entièrement en espagnol (j'ai d'ailleurs longtemps cru qu'elle était espagnole, on est naïf quand on est jeune), Lhasa revient six ans plus tard avec cette "route vivante", chantée en espagnol, en anglais et en français. Si l'on pense avec Cioran (encore lui ?) qu' "on n'habite pas un pays, mais une langue", alors voilà un album d'exil et d'errance. Née d'un père mexicain et d'une mère américaine, brinqueballée toute son enfance dans un bus avec ses neuf frères et soeurs, Lhasa connaît la route par coeur, le déracinement, les villes qu'on quitte et celles où on arrive, la nécessité de faire de chacune de ces villes un abri, une identité, une possession. "I live in this country now / I'm called by this name / I speak this language / It's not quite the same / For no other reason / Than this it's my home / And the places I used to be / Far from are gone." ("Maintenant j'habite ce pays / On m'appelle par ce nom / Je parle ce langage / Ce n'est pas tout à fait pareil / Et seulement pour ces raisons / Ici c'est chez moi / Et les lieux desquels j'étais / Loin ont disparu.").
Plus encore que dans La Llorona se mêlent dans The Living Road "ranchera" mexicaine, blues, gospel et autres styles, toujours soutenus par cette voix envoûtante qui alterne douceur et gravité, force et fragilité - une voix d'ici et d'ailleurs, universelle et millénaire, qui vous remue jusqu'aux os. Son atmosphère intimiste, la pureté et la sobriété des musiques et des paroles (ô la perfection de chansons comme "La marée haute" ou "Pa' llegar a tu lado" !) pénètrent l'âme comme des forets de joie.
Ses albums se faisaient attendre. Il lui aura fallu six ans pour sortir le deuxième, et encore six ans pour le troisième. Combien de fois j'ai pu vérifier dans les bacs des disquaires si par hasard la belle ne nous avait pas offert une nouvelle galette... Mais quand c'était le cas, la patience était récompensée.

C'est sans hésitation que j'ai acheté le troisième, sobrement intitulé Lhasa, il n'y a même pas un an. Je ne me serais pas douté une seconde que celui-ci serait le dernier. Ironie encore, au verso de la pochette : l'annonce de sa tournée en France à l'automne 2009. Cette même tournée que le cancer l'a forcée à annuler. Je n'aurai jamais vu Lhasa sur scène. Je pourrais faire comme ça une collection de mes regrets, à la manière des Je me souviens de Pérec...
Ce dernier album, entièrement en anglais - vraiment le dernier, cette fois, donc - est enregistré live, en analogique, et Lhasa peut s'y exprimer en liberté dans les ruptures de rythmes et les changements d'intensité, sans métronome. Dans les mélodies lentes, la voix prend son temps, soutenue par la harpe et les guitares. Cet album éthéré, aérien, mélancolique, aurait pu, pourtant, nous mettre la puce à l'oreille : "When my lifetime had just ended / And my death had just begun / I told you I'd never leave you / But I knew this day would come", chante-t-elle dans "I'm going in" ("Au moment où ma vie a pris fin / Et où ma mort a commencé / Je t'ai dit que je ne te quitterai jamais / Mais je savais que ce jour viendrait.")
Allons, Lhasa est morte. La route ne chante plus. Il nous reste sa voix, bien sûr... Mais je voudrais me terrer quelque part où le chagrin n'irait pas me dénicher. La retrouver en chair et en os, avec son doux visage aux yeux légèrement bridés, aux pommettes saillantes, qu'elle me parle encore des poissons qui boivent en voyant naître Dieu, de l'arbre de l'oubli, de la fin du monde ou du nouvel an, de l'araignée solitaire ou des cloches qui sonnent, qu'elle me chante encore sa petite chanson. Lhasa est morte et me laisse comme un con, à retenir mes larmes... Sur son site officiel, un communiqué précise : "Il a neigé plus de 40 heures à Montréal depuis son départ."
Lhasa est morte. Il nous reste l'hiver.


lundi 4 janvier 2010

Le diable et Polly Jean

Trois billets seulement en 2009 ! Je dois avouer que j'ai un peu honte - même si je sais que ma capacité à disparaître fait partie de mon charme... Alors, pour me rattraper en 2010, j'inaugure une chronique que j'espère régulière, et qu'on pourrait appeler "La bande-son de ma vie". Chaque semaine (enfin, si le courage ne me manque pas en court de route), j'y parlerai d'une chanson, d'un album ou d'un groupe qui m'a marqué. Et pour commencer, honneur aux dames avec PJ Harvey...

PJ Harvey - To Bring You My Love (1995)

Il y a quelque chose de souterrain dans ce disque. Quelque chose d'enterré, d'utérin... A commencer par la pochette, sur laquelle la chanteuse, Ophélie en robe rouge, flotte comme un grand lys sur une eau verdâtre qui se confond avec la brume du ciel.


Entrer dans le monde de PJ Harvey par ce disque ! Ce riff de guitare, lent et répétitif, qui ouvre l'album : six notes qui traînent, qui semblent s'arracher à la terre avec peine, comme un marcheur harassé, à peine suivi d'une cymbale discrète, accrochée à ses pas comme son ombre. Et enfin, la voix de Polly Jean, rocailleuse, âpre et fatiguée... Une voix qui a marché, elle aussi, qui a traversé le monde pour arriver jusqu'à nous - une voix à bout de souffle, à bout de force : "I was born in the desert... I've been down for years... Jesus, come closer... I think my time is near..." Bon Dieu, d'où vient cette voix ? De quel désert a-t-elle été traînée jusqu'à nous ? C'est une voix qui revient de l'enfer, qui a tout subi, tout vécu. Elle se terre puis ressurgit sauvagement, passe du gémissement au cri : "I've laid with the devil... Cursed god above... Forsaken heaven... TO BRING YOU MY LOOOOVE !!!"

To Bring You My Love est sans doute l'album le plus cohérent "l'air de rien" que je connaisse. Ce n'est pas un opéra rock, l'auditeur n'est pas invité, a priori, à suivre la quête amoureuse effrénée d'une femme prête à se damner pour un homme... Et pourtant, chaque chanson tourne autour de ce thème, chaque "piste" nous ramène au même désir brûlant. Tout est cohérent : du visuel de la pochette (le rouge sang de cette robe !) à cette voix oscillant entre la suffocation et le hurlement, jusqu'aux instruments qui peuvent se faire aériens ou au contraire paraître engloutis. Un disque d'outre-tombe, une voix revenue d'entre les morts.

Et quand il faut affronter le monstre, la musique fait trembler le sol, démolit les bâtiments qui encombrent son passage, vrrramm ! blaaaam ! C'est Godzilla qui débarque dans "Meet Ze Monsta". C'en est presque caricatural, on se croirait dans une bande dessinée Marvel ! Et PJ Harvey, en Lara Croft surentraînée, qui fanfaronne aux pieds du géant vert : "I'm not jerking, I won't hide ! Yeah I'm ready, To meet ze monsta tonight !" Depuis le temps qu'elle la cherche, sa vilaine bestiole ! Elle a soulevé chaque pavé (de bonnes intentions) de l'enfer pour la trouver : elle compte bien en profiter, et si l'amour est un combat, elle est la mante religieuse qui terrassera son adversaire ! "What a monster ! What a night ! What a lover ! What a fight !" Et Godzilla, penaud, remonte son falzar et part sans demander son reste, désarmé pour un moment...

Quel contraste avec le morceau suivant ! Retour à l'enfouissement, à la demi-teinte... La voix est filtrée, elle chuchote... Nous sommes invités dans la tête de Polly Jean, dans ses ruminations nocturnes, dans ses prières. Car To Bring You My Love, avec sa violence, avec ses blasphèmes, peut aussi devenir pieux. "Get my strength from the man above. God of piston, god of steel. God is here behind my wheel." Tout est là : Dieu et la route. La foi et l'errance. Thèmes autour desquels Polly Jean ne cesse de danser, traversant cet album à pieds, en voiture, à genoux, en rampant , acharnée et suppliante, les mains jointes vers Dieu ou vers son amant, sans faire de distinction - elle a bien couché avec le diable, après tout...

Il n'y a plus aucune retenue, plus aucun orgueil dans "C'mon Billy", véritable cri d'amour accompagné de guitares au son très clair. Plus de filtre, plus d'obstacle à la parole : après l'errance, après l'épuisement, la voix retrouve son timbre, proche du cri : "Come home / Is my plea / Your home now / Is here with me !" mais retourne en bout de course à l'essoufflement, à l'imploration répétitive et désespérée, "Come along Billy, now come to me..." C'est encore raté, et "Teclo", avec ses clochettes lointaines, ces guitares et cette voix lancinantes, nous renvoient à la poussière, à la génuflexion, à la douleur - souffrance et piété. "I learn to beg / I learn to pray / Send me his love / Send him to me again..."

La voix de PJ Harvey ! Finalement, c'est elle, le personnage récurrent de cette love story sans espoir ! Et un personnage qui change continuellement de visage... On l'a découverte éraillée, au bord de l'extinction, implorante, gémissante, mais elle peut aussi se montrer pleine de violence : désir brutal, jouissance explosive. "You wanna hear my long snake... MOAN !!! You oughta see me crawl my... ROAR !!!" Puis la voix se fait murmure sur "Down By The Water" avant d'éclater à nouveau, claire et nue, avec cette légère rugosité dans le timbre, sur "Send His Love To Me", nouvelle prière, mais fièrement affirmée celle-là - la prière de la dernière chance.

Enfin ce sont d'autres cris, orgasme et volupté, lorsqu'enfin les prières sont exaucées. Et c'est sur les prières exaucées que l'on verse le plus de larmes, a dit Truman Capote. Alors, quand arrive ce "Dancer" tant attendu, il ne peut avoir que l'inquiétante beauté du diable : "He came riding fast like a phoenix out of fire flames / He came dressed in black with a cross bearing my name..." De la prière au blasphème, de la foi à la damnation, il n'y a qu'un pas - et l'amour, il faut le croire, ne se trouve que sous le soleil de Satan.

Oui, To Bring You My Love est un disque souterrain, un disque de reptation, un album diabolique et, pourtant, un hymne à l'amour - le Kama Sutra renversé par Helter Skelter.

[Alors que j'écrivais ce texte, j'ai appris tôt ce matin la mort de la chanteuse Lhasa de Sela. 2010 me fatigue déjà... Au moins, je sais de qui parlera mon prochain billet...]