dimanche 9 septembre 2012
Léautaud, l'homme-journal
jeudi 12 avril 2012
Pessoa dans l'ombre

Je voudrais que la lecture de ce livre vous laisse l’impression d’avoir traversé un cauchemar voluptueux.
Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité.
Il y a des livres qui ne vous touchent vraiment qu’à la relecture. La première fois, ce n’était pas le bon moment, vous étiez trop jeune, il faisait trop chaud, allez savoir : c’était un coup pour rien. Et quelques années plus tard, vous tentez à nouveau l’expérience, et c’est comme si vous n’aviez jamais lu ça. Cette fois-ci, c’est la bonne : le livre est venu à votre rencontre comme vous êtes venu à la sienne, vous vous êtes mutuellement reconnus. Ce livre, c’est vous.
J’avais lu Le Livre de l’intranquillité il y a une dizaine d’années, à la suite des œuvres d’Álvaro de Campos et de Ricardo Reis. Je venais de découvrir Fernando Pessoa, je voulais connaître tous ses hétéronymes dans la foulée. J’ai lu trop vite, je me suis laissé bercer par les phrases, je n’ai rien retenu. Ou pas grand-chose.
Je ne pouvais pourtant que comprendre intimement un auteur qui proclame : « Je cultive la haine de l’action comme une fleur de serre. Je me flatte moi-même de ma dissidence envers la vie. » L’inaptitude à vivre, ça me connaît. Ce qui m’échappait peut-être, lors de ma première lecture, c’était l’univers sensible, purement poétique, du Portugais aux cent visages. Rendu myope par mon propre dégoût juvénile de la vie, je n’avais vu que cette déclaration de haine, laissant de côté ce qui crevait les yeux : la promotion du rêve, de la vie imaginaire, pas moins concrète, pas plus absurde que la vie « réelle » des autres. « Face à la réalité suprême de mon âme, tout ce qui est utile, tout ce qui est extérieur me paraît frivole et trivial, comparé à la pure et souveraine grandeur de mes rêveries les plus originales, les plus souvent rêvées. »
Certes, Bernardo Soares n’est pas Fernando Pessoa. Encore un hétéronyme, un autre personnage imaginé par l’auteur, modeste aide-comptable de la rue des Douradores, à Lisbonne. Mais lui-même le considérait comme l’hétéronyme qui lui était le plus proche, et comment en douter, si l’on songe à sa passion du dédoublement, lorsqu’il prétend attacher autant d’importance aux êtres rencontrés dans ses rêves qu’aux individus réels qu’il côtoie chaque jour, ou qu’il affirme : « Je songe parfois combien il me plairait, unifiant mes rêves, de me créer une vie seconde et ininterrompue, où je passerais des jours entiers avec des convives imaginaires, des gens créés de toutes pièces, et où je vivrais, souffrirais, jouirais de cette vie fictive » ?
La vie fictive aussi importante que la vie quotidienne (et combien plus noble, plus passionnante, plus riche), l’œuvre rêvée plus réelle que l’œuvre achevée… Ce Livre de l’intranquillité n’est même pas un livre ! Masse de papiers épars entassés dans la malle de Pessoa, rassemblés après sa mort, qu’il a fallu déchiffrer et ordonner autant que possible, c’est l’ouvrage posthume par excellence – le non-livre. L’œuvre qui n’existe que pour avoir été pensée, rêvée, construite sans plan ni but précis par son auteur, au jour le jour… Bernardo Soares : l’artiste sans œuvre laissant après sa mort un livre sans auteur, orphelin ayant dû grandir sans « cadre », mal poussé, mal éduqué, solitaire et monstrueux.
Ce livre crépusculaire, dont chaque fragment semble opposer au monde un « non » catégorique, est un hymne au monde sensible, à l’imagination, à l’« espace du dedans » cher à Henri Michaux. Le Livre de l’intranquillité chante la poésie en acte. Un coucher de soleil décrit par un poète romantique, brossé par un petit maître de la peinture, ou simplement envisagé dans les méandres de la réflexion distraite d’un promeneur quelconque, n’a rien à envier à un véritable coucher de soleil sur le Bosphore, entre Europe et Asie. Il coûte moins cher et est tout aussi réel. « L’expérience directe est le subterfuge, ou bien le refuge, des gens dépourvus d’imagination », rappelle Pessoa. « Que peut me donner la Chine que mon âme ne m’ait déjà donné ? Et si mon âme ne peut me le donner, comment la Chine me le donnera-t-elle, puisque c’est avec mon âme que je verrai la Chine, si je la vois jamais ? »
Le voyageur, selon Pessoa-Soares, va chercher au bout du monde ce qu’il possède déjà au fond de lui. La plus grave erreur de l’homme, c’est cette ignorance. L’individu sans imagination, celui qui méprise la rêverie pour lui préférer l’action, ne peut promener sur la vie qui l’entoure qu’un regard vide. Ainsi, lorsque Pessoa proclame sa haine de l’action, il ne s’agit pas d’un discours nihiliste, d’un appel à la destruction – comme peut-être j’avais pu le comprendre lorsque j’étais jeune et con – mais au contraire, d’un hymne à la construction mentale, d’un acte poétique. Le « rien » de Pessoa, ce n’est pas rien !
Le Livre de l’intranquillité, en ce sens, a valeur de manifeste. Bernardo Soares parle pour Fernando Pessoa, comme il parle pour tous ses hétéronymes. Homme de l’ombre, insignifiant employé de bureau qui ne peut se décrire qu’en négatif quand il se voit entouré de ses collègues sur le portrait de groupe de son agence, il parvient à faire de cette ombre la seule véritable lumière. Cette vie imaginée ne va pas sans frustration ni souffrance, mais comme toute vie est faite de frustrations et de souffrances, il n’est pas plus malheureux qu’un autre. Et s’il l’est, c’est par orgueil, parce qu’il s’agit de son malheur, qu’il est le seul à l’éprouver et qu’il l’éprouve totalement. De même que ses compagnons imaginaires sont plus réels que son patron, puisqu’il les a choisis. Soares, personnage de papier, qui n’existe que parce qu’il écrit, et qui, au fur et à mesure qu’il s’écrit, s’efface, perd de sa substance en se démultipliant… Pessoa, personnage réel, dont le nom lui-même formerait le pseudonyme le plus révélateur de son ambition littéraire – « Pessoa » signifiant « une personne » – et qui disparaît lui aussi derrière tous ces autres lui-même… Ce « cauchemar voluptueux » devenu Livre de l’intranquillité est bien une œuvre souterraine, une œuvre de l’ombre, mais créée par un homme à la solitude si peuplée, à l’individualité si fourmillante de paysages, de couleurs et de sensations, qu’elle craque de partout, contenant en elle le monde entier, et d’autres encore...
Le Magazine des Livres, février-mars-avril 2012.
jeudi 5 janvier 2012
Sur les traces de Tristan

« Tout homme a son livre dans le ventre. »
Tristan Corbière
Il fallait en vouloir, pour faire une biographie de l’auteur des Amours jaunes ! Plus insaisissable que Tristan Corbière, c’est difficile à trouver… Il faut se dépêtrer des légendes et des périodes de silence total, du manque de documents d’un côté, du trop-plein de rumeurs de l’autre, suivre des pistes qui n’aboutissent pas, contredire des affirmations recopiées avec obstination par tous les spécialistes du « poète contumace »… Sacrée gageure ! On ne peut qu’admirer le travail de Jean-Luc Steinmetz, qui a relevé le défi en livrant une biographie de cinq cents pages qui n’éclaircit pas toutes les zones d’ombre de la vie de Corbière – à l’impossible, nul n’est tenu – mais qui a le mérite de donner une idée assez précise de ce qu’a pu être l’existence de ce poète mort à trente ans, tout en réservant quelques surprises.
« Il ne naquit par aucun bout,
Fut toujours poussé vent-de-bout,
Et fut un arlequin-ragoût,
Mélange adultère de tout. »
Ah ! La découverte des Amours jaunes ! C’était à la fac, j’avais vingt ans, et une fois de plus, l’impression d’avoir rencontré un ami avec ce bonhomme au rire grinçant, posant à l’artiste bohème, maudissant ses amours ratées, se moquant de Lamartine, plantant un bonnet d’âne sur le crâne du Hugo d’« Oceano Nox », qui avait prétendu raconter la dure vie des marins dont il ne savait rien. Tristan, lui, connaissait les matelots ! Logique, pour le fils d’Édouard Corbière, ancien marin et ancien écrivain, considéré comme le père du roman maritime en France… Il connaissait la souffrance aussi, lui qu’une étrange maladie a frappé alors qu’il était encore lycéen, et dont il mourra prématurément… Sur ce sujet aussi, les biographes s’arrachent les cheveux. La tuberculose ? Mais le mal ne paraissait pas d’origine respiratoire – plutôt articulaire… Une forme d’arthrose ? Le fait est qu’il traînera sa souffrance par les rues de Morlaix, de Roscoff ou de Paris, tordu, maigre, le teint jaune, et qu’elle l’empêchera de trouver un travail et de naviguer au long cours. À peine sorti de l’école, Tristan Corbière reçoit donc, comme l’écrit Steinmetz, « un certificat d’inutilité à vie ».
Commence alors la partie la plus intéressante de la vie de Corbière, et celle pour laquelle nous manquons d’éléments : condamné à l’oisiveté, il va peu à peu se consacrer à l’art : le dessin d’un côté, la poésie de l’autre. Pensionnaire au collège de Saint-Brieuc, puis à Nantes chez des amis de la famille, il a laissé une abondante correspondance avec ses parents, que Jean-Luc Steinmetz a auscultée avec précision. Mais après cette période, il n’y a plus assez de documents directs. Le biographe doit avancer des hypothèses, étudier les témoignages antérieurs à la mort de Tristan, choisir de se fier ou non aux différentes « poses » de l’auteur dans son œuvre. Peut-on considérer les Amours jaunes comme une œuvre autobiographique, et jusqu’à quel point ?... Difficile de ne pas voir le « décourageux » poète dans toutes les pages de ce livre conçu comme un tombeau – cependant, le bonhomme est joueur, il en rajoute dans les grimaces : Ankou ou Arlequin, à qui se fier ?
Mais la grande surprise que réserve cette biographie à ceux qui se passionnent pour Corbière, c’est la découverte du mythique « Album Louis Noir », cahier d’une trentaine de pages mêlant à la fois poèmes, croquis et aquarelles, composé entre 1867 et 1869, et qui semblait perdu à jamais. Son dernier possesseur connu n’était autre que Jean Moulin ! Jean-Luc Steinmetz raconte comment il a pu remettre la main sur ce Graal en traversant la Manche, sur les traces de Tristan : le séjour en Angleterre est un classique des voyages initiatiques… Il sera donc bientôt possible d’avoir un aperçu de ce cahier qui devrait remettre au point certaines choses à propos de Corbière, et notamment le fait qu’il était autant peintre que poète, dans ses jeunes années tout au moins, et qu’il savait manier la caricature aussi aisément avec un fusain qu’avec un sonnet, même inversé (« Le Crapaud »).
Jean-Luc Steinmetz a réussi le pari de donner corps à cette « vie à-peu-près » du poète breton. Tous les mystères ne sont pas levés, et c’est sans doute ce qui rend la vie de Corbière aussi fascinante. On ne saura sans doute jamais avec certitude qui était la dédicataire des Amours jaunes, cette fameuse « Marcelle » que les spécialistes du poète identifient généralement comme la comédienne Armida « Herminie » Cucchiani… parce qu’il s’agit de la seule relation amoureuse à peu près confirmée de Corbière. On continuera de se poser des questions sur sa maladie. Mais le biographe a su écarter de nombreuses pistes trop douteuses, en confirmer beaucoup d’autres, et donner à Corbière sa vraie place parmi les artistes de son temps : celle d’un jeune poète de province, doué pour la caricature et le sarcasme, mais aussi pour décrire la cérémonie du Pardon à Sainte-Anne-de-La-Palud (l’un de ses plus beaux poèmes), pour évoquer la vie des pauvres et des marins – et qui, s’il avait vécu plus longtemps, aurait certainement rejoint la bohème parisienne qu’il ne connaissait qu’à travers l’œuvre d’Henry Murger. La bohème de Corbière sera « de chic » : une pose, une attitude. Mais ce « honteux monstre de livre », Les Amours jaunes, restera comme le ricanement amer de l’homme à qui la vie a joué une farce et qui préfère s’en moquer : « Je ris comme un mort » (« Le Naufrageur »).
TRISTAN CORBIÈRE, J.-L. Steinmetz, Fayard, 525 p., 30 €.
LES AMOURS JAUNES, Tristan Corbière, Poésie-Gallimard, 311 p., 7,90 €.Le Magazine des Livres n° 33, décembre 2011/janvier 2012.
lundi 31 octobre 2011
L'Apache et la Veuve

Marcel Huat, L'Aurore, mardi 11 janvier 1910
Les éditions Fage, basées à Lyon, font de beaux livres. Les beaux livres, c'est toujours difficile à caser dans une bibliothèque, et même quand on leur a trouvé une place, on a envie de les ressortir pour les consulter à nouveau. Dans ma bibliothèque, je me suis aménagé un rayon "criminalité" où se sont tout naturellement rangés les deux ouvrages publiés chez Fage par Frédéric Lavignette : le premier, sorti en 2008, consacré à la bande à Bonnot ; le deuxième, qui vient de paraître, consacré à l'affaire Liabeuf.
On se souvient encore plus ou moins des anarchistes de la bande à Bonnot. 1912, c'était hier. On a un peu oublié l'affaire Liabeuf, en revanche. Le 8 janvier 1910, un cordonnier, Jean-Jacques Liabeuf, agresse des policiers dans la rue Aubry-le-Boucher, IVe arrondissement. Il est armé d'un revolver, d'un tranchet de trente centimètres de long, et porte autour des bras d'épaisses bandes de cuir hérissées d'une multitude de pointes sur lesquelles les flics viennent se percer les mains en voulant l'empoigner. A l'issue du combat, il aura tué un agent et blessé une poignée de ses collègues. Avec ça, il a gagné tout naturellement un aller simple pour la bascule à Charlot. Rien de surprenant. Pourtant, son histoire fera les gros titres de la presse pendant toute une partie de l'année 1910, jusqu'à son exécution le 1er juillet.
Pour les journalistes de la presse nationale, Liabeuf est un "apache", un de ces voyous sans foi ni loi qui hantent les quartiers ouvriers de la capitale. Son crime est symptomatique de la violence qui règne autour du quartier des Halles et des fortifications, et de ces lois absurdes qui obligent le policier à n'user de son arme qu'à la dernière extrémité. "La vie d'un agent vaut tout de même un peu mieux que la vie d'un bandit, et il y a une ironie cruelle à constater que celle-ci est entourée de plus de garantie que celle-là", remarque un journaliste du Temps au lendemain de l'agression. La presse de gauche, quant à elle, s'intéresse aux causes du crime de Liabeuf. L'année précédente, celui-ci a été arrêté en compagnie d'une amie par deux agents de la police des mœurs. Malgré ses protestations, il a été accusé de proxénétisme et condamné à trois mois de prison et à cinq ans d'interdiction de séjour. A sa sortie de Fresnes, il reste pourtant à Paris et jure d'avoir la peau des deux flics qui lui ont collé sur le dos l'infâme étiquette de souteneur. C'étaient eux qu'il recherchait ce soir-là dans le quartier Saint-Merri, mais c'est un autre flic qui perdra la vie.
Socialistes, anarchistes et révolutionnaires prennent fait et cause pour Liabeuf. Certains même n'hésitent pas à saluer son acte. Dans La Guerre sociale, hebdomadaire antimilitariste et révolutionnaire, Gustave Hervé signe un papier intitulé "L'Exemple de l'Apache", dans lequel il ne cache pas son admiration : "Savez-vous que cet apache qui vient de tuer l'agent Deray ne manque pas d'une certaine beauté, d'une certaine grandeur ? [...] Je ne demande pas pour cet apache le prix Montyon. Mais je trouve que dans notre siècle d'aveulis et d'avachis il a donné une belle leçon d'énergie, de persévérance et de courage à la foule des honnêtes gens ; à nous-mêmes, révolutionnaires, il a donné un bel exemple." Cet article vaudra à son auteur une condamnation à quatre ans de prison.
Sur le même principe que son précédent ouvrage consacré à la bande à Bonnot, Frédéric Lavignette présente l'affaire Liabeuf sous la forme d'un dossier de presse nourri d'une cinquantaine de journaux différents. Presse républicaine, catholique, socialiste, royaliste, anarchiste, littéraire - tout y passe, dans un découpage qui reprend les faits sous tous les angles et de tous les points de vue possibles. Il arrive que la polyphonie et le goût de l'auteur pour les ciseaux et la colle rendent la lecture un peu laborieuse : "L'agent Maugras, (Le Petit Journal, jeudi 5 mai 1910) dit "la Puce" (Le Figaro, Georges Claretie, jeudi 5 mai 1910) celui contre lequel le bandit préparait ses armes, celui qu'il aurait voulu atteindre, (Le Petit Journal, jeudi 5 mai 1910) s'avance à la barre. (L'Humanité, Jules Uhry, jeudi 5 mai 1910)" Mais on s'habitue vite à ces références constantes, et l'utilisation des journaux de l'époque replonge le lecteur dans l'ambiance. Rien n'échappe à cette succession de coupures de presse, et l'arrestation de Liabeuf comme les débats qui ont suivi (sur les détestables manœuvres de la police des mœurs, puis sur la condamnation à mort du coupable) ont lieu sur fond de crue historique de la Seine (les députés vont en barque au Palais-Bourbon) et d'agressions provoquées par les "apaches", que les journalistes n'hésitent pas à relier au crime de la rue Aubry-le-Boucher.
La Belle Époque ressuscite au fil des jours et des articles, celle de la lutte des classes et des marmites infernales. En ce temps-là, les anarchistes risquaient leur tête, de nos jours ils lisent Le Monde libertaire en faisant leurs besoins dans des toilettes sèches. Certes, Liabeuf n'était pas un anar - juste un ouvrier que la misère a poussé vers le vol, et le désir de vengeance vers le meurtre. Jusqu'au dernier moment, face à la guillotine, il clamera qu'il n'était pas un souteneur. Comme si cette erreur initiale de la police des moeurs pouvait excuser son crime... Bientôt, sa propre histoire lui échappe, et le malheureux cordonnier se voit instrumentalisé de tous côtés. Assassin pour les uns ; victime de la société, exemple à suivre, héros de la lutte contre l'oppression pour les autres. Ce n'était pas un anar, "mais nous devons reconnaître l'énergie dont il a fait preuve en des circonstances où nous sommes habitués à ne voir que de la platitude. Pris en lui-même, son acte est un acte anarchiste. On l'a frappé, il se défend. Il frappe à son tour. C'est normal. Ce qui n'est pas normal, c'est que de pareils cas se produisent si rarement." (L'Anarchie, Le Rétif, jeudi 12 mai 1910)
Le Président de la République, Armand Fallières, qui avait gracié l'abominable Soleilland, meurtrier d'une fillette de treize ans, et qu'on savait hostile à la peine de mort, laissera pourtant Deibler faire son travail. Jusqu'au bout, Liabeuf aura été un problème politique : le préfet Lépine voulait la peau du tueur de flics. "Liabeuf gracié, c'était un soufflet retentissant sur la joue de cette police devenue odieuse à tous. (La Barricade, Victor Méric, samedi 2 juillet 1910) Il fallait de la viande fraîche pour donner satisfaction aux exigences de Lépine et de l'abjecte police des mœurs. (La Barricade, Maurice Allard, samedi 9 juillet 1910)"
jeudi 30 juin 2011
Cioran, la consolation d'être né

Cioran, Aveux et anathèmes.
J'aurais pu me mettre à pleurer, au milieu des clients, dans ce recoin du magasin. Toutes les phrases de Cioran me transperçaient - j'ai acheté le livre et par la suite, il m'a fallu lire tous les autres, aux titres aussi admirables : Sur les cimes du désespoir, Syllogismes de l'amertume, Précis de décomposition, Bréviaire des vaincus, Ecartèlement, La Tentation d'exister, Le Livre des leurres... Découvrir Cioran à vingt ans ! Il y avait donc quelqu'un qui avait réussi à mettre des mots sur mes vertiges, sur mes angoisses, sur mon inaptitude à vivre ? Un complice, un frère en dévastation... Avec lui, comme lui, j'allais désormais pouvoir avancer en arborant mon désespoir sur la poitrine, comme une décoration. Vaincu, je pouvais relever la tête et répondre à la compassion par le sarcasme.
"Que faites-vous du matin au soir?
- Je me subis."
J'ignorais encore tout de Cioran. Ce n'est que petit à petit que j'allais découvrir qu'il était né en Roumanie en 1911 et mort à Paris en 1995, deux ans seulement avant que je ne le découvre. L'exil (d'un pays et d'une langue), la chute, et surtout ce combat quotidien, au corps à corps, contre soi, contre le monde, contre la vie... Et cette autre découverte : ainsi, on peut passer toute son existence avec un colt sur la tempe, un colt mental, et ne mourir qu'à quatre-vingt cinq ans ? Ainsi, la tentation du suicide conserve ? "Je ne vis que parce qu'il est en mon pouvoir de mourir quand bon me semblera : sans l'idée du suicide, je me serais tué depuis toujours."
Je vois mal comment parler de Cioran objectivement, en me laissant de côté. Cioran est l'écrivain qui vous donne la clé pour descendre en vous-même. Et qui vous montre que cette immersion peut être drôle - qu'on peut rire de ses propres ténèbres ! L'humour de Cioran est ravageur : il n'y a bien que les désespérés qui peuvent rire aux larmes comme ça... Quoi de plus jouissif qu'une telle déclaration : "Ma mission est de tuer le temps et la sienne de me tuer à son tour. On est tout à fait à l'aise entre assassins" ? Ou : "J'ai perdu au contact des hommes toute la fraîcheur de mes névroses" ? Ou encore : "Depuis deux mille ans, Jésus se venge sur nous de n'être pas mort sur un canapé" ? Ou pour finir : "Au plus fort de l'Incuriosité, on pense à une bonne crise d'épilepsie comme à une terre promise" ?
C'est que le désespoir de Cioran n'est pas déprimant. Il n'est pas lourd, il ne vous terrasse pas. L'Ennui, chez Cioran, se change en exaltation. C'est en ce sens qu'il est salvateur. Cioran vous détourne du suicide plus sûrement que n'importe quel écrivain optimiste qui répète à longueur de chapitre que la vie est merveilleuse. "Il ne s'agit pas d'être plus ou moins abattu, expliquait-il dans un entretien avec François Bondy, il faut être mélancolique jusqu'à l'excès, extrêmement triste. C'est alors que se produit une réaction biologique salutaire. Entre l'horreur et l'extase, je pratique une tristesse active."
Oui, la lecture de Cioran est vivifiante. Rien de plus rassurant, au fond, qu'un auteur qui vous enseigne que la conscience de notre mort, si elle nous paralyse, nous libère aussi de la nécessité de "faire" quelque chose de notre vie - de la tyrannie du but. A quoi bon trouver un sens à son existence, quand la mort est là pour y mettre un terme et réduire à néant tout ce qu'on aura passé sa vie à bâtir ? Il faut au contraire apprendre à se retirer, à prendre du recul, à méditer - et il devient alors agréable de regarder les humains s'agiter autour de nous, les saisons poursuivre leur cycle, presque sans nous. Le "paléontologue d'occasion" prendrait presque des allures de moine zen : il faut revenir à la vie contemplative. "On ne découvre une saveur aux jours que lorsqu'on se dérobe à l'obligation d'avoir un destin."
Apôtre du renoncement, Cioran a même renoncé à sa propre langue, le roumain, pour s'enfermer dans le français, cette langue rigide qu'il lui a fallu domestiquer. "Parce que le roumain, c'est un mélange de slave et de latin, c'est une langue extrêmement élastique. On peut en faire ce qu'on veut, c'est une langue qui n'est pas cristallisée. Le français, lui, est une langue arrêtée", explique-t-il à Jean-François Duval. Comme Céline qui noircissait des milliers de pages pour arriver à cette musique éclatée, ces phrases fracassées, cette mitraille de mots, Cioran a dû travailler la langue française avec acharnement pour aboutir à ce style fragmentaire, en apparence si simple, où chaque sentence renferme un monde. "Pour un écrivain, changer de langue, c'est écrire une lettre d'amour avec un dictionnaire."
Fils de pope, il a très jeune perdu la foi, et c'est sur ce vide qu'il va fonder sa philosophie. Sans foi mais pas sans mystique, Cioran ne cesse de mesurer sa solitude à celle de Dieu. Comme Job se mettant à parler d'homme à homme avec son Créateur, il sait que les larmes sont le véhicule le plus sûr pour rejoindre la sainteté. Et que si Dieu a laissé place au Néant, Il en est aussi affecté que Sa créature... "Avec un peu d'empressement, nous aurions pu rendre Dieu plus heureux. Mais nous l'avons abandonné, et il est maintenant plus seul qu'avant le commencement du monde." (Des Larmes et des saints) Aussi seul que le plus seul d'entre nous.
mercredi 18 mai 2011
La famille, la langue, le monde

"Suivre" n'est d'ailleurs pas vraiment le terme adéquat : il suppose un point de départ et un point d'arrivée. Suivre une famille sur plusieurs générations, c'est partir d'un point précis dans le passé pour rejoindre le temps présent. Ou le contraire, si l'envie nous prend de grimper dans l'arbre généalogique. Rien de toute cela chez Taillandier : avec lui, le temps ne passe plus, le passé, le présent et l'avenir se confondent. Normal, puisque le présent n'existe que parce que le passé a eu lieu, et qu'il engage d'ores et déjà l'avenir...
Mai 2001. Louise Herdoin et Nicolas Rubien sont cousins et, depuis quelques temps, amants. Ils ont décidé de revenir passer un moment à Vernery-sur-Arre, "gros bourg de quatre mille âmes situé aux confins du Sancerrois et de l'Yonne", dans la maison de leur grand-mère commune, Gabrielle Maudon. Une grand-mère à l'ancienne, soucieuse des convenances, des traditions... "C'était l'époque où la revoyait Nicolas - une image qui la résumait tout entière dans sa mémoire - revenant de l'église, ôtant les aiguilles qui tenaient son chapeau, s'exclamant "Dieu soit loué, la pluie s'est arrêtée juste avant la fin de la messe", parlant des personnes rencontrées "sur le cimetière", jugeant son prochain avec un petit mouvement du menton, sec et involontaire, qui lui était habituel."
Durant ce séjour sur le lieu du crime, Louise et Nicolas vont faire revenir les membres de leur famille, soulever les secrets, explorer les oubliettes que cache toute tribu qui se respecte... Parce que les mots, chez Taillandier, cachent autant qu'ils disent. Entre le mutisme du grand-père Etienne Maudon, "l'homme le plus silencieux de son siècle", et les calembours et contrepèteries de François Rubien, le père de Nicolas, le langage pose problème. Taillandier crée des concepts dont il devient difficile de se débarrasser. Pour un lecteur de La grande intrigue, comment évoquer ces récits que l'on fait de sa propre vie, de son histoire, faisant coïncider des éléments disparates pour donner un sens à tout ça, sans employer le terme de "telling"? "Un telling, en gros, expliquait Dan, c'est un discours qu'on tient et qui vous justifie. Ça clarifie, un telling, ça te fait un truc qui met le monde en ordre. Ce que nous construisons, toi, moi, tous les autres, quand nous parlons de nous, de ce que nous voulons, de la façon dont nous voyons notre vie, ce n'est pas la vérité, c'est du discours, c'est du telling."
Oui, la langue, le discours est le fil conducteur des cinq tomes de cette saga. Silence ou logorrhée, les personnages se définissent par ce qu'ils disent, par ce qu'ils taisent, et l'aboutissement de ce questionnement incessant est l'unilog, ce langage créé par un homme d'affaires d'origine chinoise surnommé Fou-Fou. Ce spécialiste d'Internet que les langues inquiètent imagine une sorte d'espéranto simplifié, un langage qui ne nécessitera aucun apprentissage, puisqu'il sera formé des signes et des termes déjà employés internationalement : langage informatique, signalétique urbaine, termes étrangers connus de tous... "Mettre le langage à distance, le regarder pour lui-même, le transformer comme on réaménage une maison, est une tendance générale des humains, dont témoignent des siècles de culture. Les grands écrivains, les forgerons de langues, les Dante, les Rabelais, les Luther, ont eu cette ambition secrète, n'être plus dominés par la langue, mais la dominer. Fou-Fou ne veut rien de très différent. Fou-Fou, petit dieu perché sur une planète de Saint-Ex, refait le Logos en Lego."
On interroge le langage comme on interroge le temps, obsessionnellement, dans les cinq volumes de François Taillandier. Nicolas Rubien a affiché trois photographies : son père, lui et son fils, tous les trois âgés d'environ douze ans au moment du cliché. "Ces garçons de douze ans feront des hommes, et ils subsisteront à l'intérieur de ces hommes, pour leur dire quelque chose. Ce sont trois petits soldats qui ne savent pas encore quelles guerres ils auront à mener..." Le passé, le présent, le futur, toujours déjà réunis.
On interroge le temps pour interroger le changement. Nicolas, architecte, souffre de voir son métier réduit à une simple fonction utilitaire, pratique. "Charlemagne", ancien professeur d'université reconverti en penseur mystique, a établi la théorie de l'"option Paradis", estimant que les sociétés libérales de l'après-guerre avaient projeté d'instaurer le paradis sur terre. Cette théorie ayant fait long feu, "Charlemagne" invente "World V". L'humanité aurait selon lui habité quatre mondes différents au cours de son histoire: le monde agraire, le monde des petites communautés, le monde des villes classiques et le monde industriel. Le cinquième monde, son nouvel habitat, désigne "le monde unique et délocalisé, le monde en réseau, le monde des migrations de toutes sortes, le monde plurilingue, le monde des masses indifférenciées".
Quel rapport entre la grand-mère Gabrielle Maudon, la mystérieuse Pauline, cette orpheline mal mariée dont on perd la trace dans les années 1920, "Charlemagne", Fou-Fou, le pendu de Vernery-sur-Arre et Sobel, l'écrivain issu d'une peuplade d'Afrique, les Bantamas, qui décide d'écrire une trilogie sur l'histoire de son pays ?
C'est justement tout l'art de François Taillandier de tisser des liens entre tous ces personnages, s'invitant lui-même dans l'oeuvre, discourant avec Sobel, son personnage et son confrère. Il n'y a pas d'extérieur à La grande intrigue, vaste fresque du monde actuel et de son passé, et le lecteur lui-même n'est pas loin de s'incruster dans le tableau. Je m'y suis bien retrouvé, moi : cette famille, c'est un peu la mienne, et le père de Nicolas Rubien ressemble étrangement au mien, avec sa manie de déformer les mots, de rire de tout, et la grand-mère Maudon, si religieuse, si attachée à ses traditions, c'est la mienne aussi, et cette province, c'est chez moi... La grande intrigue, une saga dont vous êtes le héros.
mercredi 23 février 2011
John Fante, la vie brute

John Fante, Demande à la poussière.
En France, nous avons eu Céline. Aux Etats-Unis, c'est John Fante qui a endossé le rôle du voyou des Lettres. Oui, je sais que c'est un cliché, qu'il est devenu traditionnel, désormais, de sanctifier les bad boys de la plume et de se pincer le nez devant les ringards au style académique, ceux qui "troufignolisent l'adjectif", qui barbotent joyeusement au milieu des phrases complexes et qui n'hésitent pas à titiller le subjonctif imparfait... Le bon vieux duel Céline-Proust. Voilà un débat qui ne m'intéresse pas : l'un et l'autre sont essentiels. Et sans académisme, sans langue classique, qu'aurait bien pu dynamiter Céline ?
Seulement, parfois, des dynamiteurs, il en faut. Ne serait-ce que pour redonner sa langue au peuple. Parler de la misère dans une langue bourgeoise, c'est une chose. Faire entendre au bourgeois la voix des misérables, c'en est une autre. Il faut de temps en temps mettre les égouts à ciel ouvert.
Arturo Bandini, le double de John Fante dans ses romans, ne connaît rien de la vie au début de Demande à la poussière. "Bon Dieu, dis donc, est-ce que tu te rends compte que tu n'as jamais eu d'expérience avec une femme ? Oh, que si, des tas de fois, même. Oh, que non, menteur. T'as besoin d'une femme, t'as besoin de prendre un bain, t'as besoin d'un bon coup de pied où je pense, t'as besoin d'argent. C'est un dollar, à ce qu'on dit. Deux dollars dans les endroits bien, mais du côté de la Plaza c'est un dollar ; bon, épatant, sauf que t'as pas un dollar, et encore autre chose, dégonflé, même si t'avais un dollar tu n'irais pas, parce qu'une fois à Denver t'as eu l'occasion d'y aller et tu t'es dégonflé." Fante a appris la vie à tout un tas d'Américains. Sans Fante, aurait-on eu Kerouac, Burroughs ou Bukowski ? Rien n'est moins sûr.
On imagine parfaitement Charles Bukowski, pas encore écrivain, déjà ivrogne, mettant la main sur Demande à la poussière à la bibliothèque municipale de Los Angeles, et rencontrant soudain son maître : "Un jour j'ai sorti un livre, je l'ai ouvert et c'était ça. Je restai planté un moment, lisant et comme un homme qui a trouvé de l'or à la décharge publique. J'ai posé le livre sur la table, les phrases filaient facilement à travers les pages comme un courant. (...) Voilà enfin un homme qui n'avait pas peur de l'émotion", écrit-il dans la préface au roman de Fante.
Comment un jeune homme inexpérimenté, timide, mal dans sa peau et voulant désespérément devenir écrivain, pourrait-il ne pas s'identifier à Arturo Bandini ? Bandini ! Aussi touchant qu'il peut être exécrable, aussi grandiose qu'il peut être désespérant... Arturo Bandini, le Don Quichotte de Bunker Hill : il voit l'amour de sa vie, le monde des lettres à ses pieds, la gloire déroulant son tapis rouge devant lui, là où tout le monde verrait des moulins à vent. Mythomane d'hôtels borgnes, il passe son temps à rêver qu'il obtient le prix Nobel, relit cent fois ses deux nouvelles publiées, transforme une serveuse mexicaine dérangée en "princesse Maya", réinvente à chaque instant tous les moments de sa vie - déformation professionnelle de l'écrivain, sans doute. Il parvient ainsi à supporter un quotidien de soiltude et de misère en attendant un chèque illusoire de son éditeur. Mais lorsqu'il se prend enfin la réalité en pleine gueule, sans protège-dents, sans la ouate rassurante de ses fantaisies juvéniles, la tragédie se dévoile dans toute son ampleur. Alors, le rêve se déchire. Alors, Bandini est devenu grand. Il ne joue plus. Il ne se cache plus. Il n'est plus le grand écrivain Bandini que la foule acclame. Il n'est qu'un pauvre descendant d'immigrés italiens qui essaie de survivre, comme tout le monde. "Je suis sorti faire un tour en ville. Bon Dieu, voilà que je remettais ça, traîner la savate dans les rues. Je regardais les gueules autour de moi, et je savais que la mienne était pareille. Des tronches vidées de leur sang, des mines pincées, soucieuses, paumées. Des tronches comme des fleurs arrachées de leurs racines et fourrées dans un joli vase ; les couleurs ne duraient pas bien longtemps. Fallait vraiment que je quitte cette ville."
Il faut se replonger dans les quatre volumes du cycle Bandini : Bandini, La Route de Los Angeles, Demande à la poussière et Rêves de Bunker Hill ! Il faut relire aussi Mon chien Stupide, qui montre un Henry Molise, autre double de l'auteur, au crépuscule de sa vie de scénariste, dressant le bilan amer de son existence. Un chien impressionnant fait son apparition dans le foyer familial et sème le désordre par sa seule présence, réveillant les rancœurs du couple, accélérant le départ des quatre enfants. Tous vont partir, abandonnant la maison à son silence et le chien, d'abord rejeté, un temps en fuite, deviendra alors la seule créature à laquelle se raccrocher. "A dire vrai, je ne pouvais affronter une journée de plus. J'en avais marre de cette grande maison. A quoi bon ces chambres vides et un jardin grand comme un parc où personne ne se promène ? A quoi bon des arbres sans des chiens pour pisser dessus ? Je ne pouvais plus écrire une seule ligne dans cette maison."
John Fante sait livrer une émotion brute avec cette retenue virile, cette pudeur qui passe par l'humour des situations, par le silence parfois, et qui est la marque des grands écrivains. Virile, oui, parce que tout le monde sait que les garçons ne pleurent pas, alors il faut assumer dignement la honte quand on est surpris à embrasser religieusement sur un mur la marque d'une allumette frottée par une belle inconnue (irrésistible scène de La Route de Los Angeles), il faut tordre le mauvais sort pour lui donner un aspect plus glorieux, tourner la déconfiture à son avantage. Et surtout, garder ses émotions pour soi. La dernière phrase de Mon chien Stupide nous apprend que c'est raté pour cette fois : "Soudain, je me mis à pleurer."
dimanche 30 janvier 2011
Les enfants de Franco

Non, hein ?
C'était toujours surprenant, lorsqu'on ouvrait un numéro de Fluide glacial, de tomber après les débilités des Bidochon, les romans-photos potaches de Léandri, le Jean-Claude Tergal de Tronchet ou les élucubrations de Gotlib, sur une page signée Carlos Giménez. Tout y était, pourtant : la bande de gamins turbulents face aux méchants adultes, le dessin caricatural, yeux ronds énormes, dents proéminentes, oreilles largement décollées de chaque côté de la tête ronde comme les poignées d'un chaudron - il ne manquait plus que le gros nez pour parfaire le tableau.
Oui, mais voilà : les gamins de Giménez ne rigolent pas, ou très peu, et pas longtemps. Et en général, ils s'en mordent les doigts après. Ils se prennent des beignes dans la gueule, de vraies torgnoles qui font mal même au lecteur, ils suent de peur, ils chialent, ils ont des ecchymoses partout et le ventre vide. On n'est pas chez Boule et Bill, avec Carlos Giménez ! Plutôt chez Dickens. Un gag par page et du plaisir dans toute la maison, ce n'est pas à cette adresse - ici, on est seul dans le noir et on se pisse dessus, mais pas de rire : bienvenue à Paracuellos.

Et pourtant, de l'humour, il y en a, et coupé fin, dans ces six albums désormais réunis en un volume. Mais contrairement aux habitudes de Fluide glacial, chaque histoire de deux, trois ou quatre pages, n'est pas construite sur l'absurde ou dans le but de faire exploser le gag dans la dernière case : le rire arrive de temps à autres, par surprise, entre deux scènes cruelles ou émouvantes, comme une bénédiction : la joie furtive après les larmes...
"Je ne suis pas un homme frivole et encore moins un auteur frivole, écrit Carlos Giménez dans sa préface. Cette série peut être vue comme une bande dessinée divertissante, mais c'est, avant tout, une oeuvre réalisée de manière très sérieuse."
Paracuellos raconte l'histoire des enfants placés dans les foyers de l'Assistance sociale espagnole sous Franco, dans le tournant des années 40 et 50. Carlos Giménez a passé lui-même huit ans de sa vie dans ces foyers, mais ce n'est pas seulement son histoire qu'il ressuscite dans Paracuellos : toutes les anecdotes, toutes les situations racontées dans ces planches ont bien été vécues, mais par de nombreux enfants venus partager leurs souvenirs avec l'auteur.
On s'y attache à ces mômes, à leurs souffrances, à leur solitude et à leurs éclats de rire volés entre deux brimades. Hormiga qui attend son père qui a promis de venir le chercher et ne vient pas ; Inocencio qui, à cause de sa jambe handicapée, fait toujours partie des derniers arrivés au moment du rassemblement et se prend toujours une dérouillée de la part de l'instructeur ; Cagapoco et ses problèmes intestinaux ; les frangins Peribanez : le cadet bègue et l'aîné qui, quand il ne se bat pas avec ses copains pour venger son frère, veut devenir écrivain ; Zampabollos qui voit tout, entend tout, sait tout et qu'on ne voit jamais ; Pichi le rebelle, Higo le lèche-cul ; Porterito l'emmerdeur ; Galvez le raconteur d'histoires ; Alpiste, l'orphelin qui rigole de tout... et Pablito, le double de Giménez, qui ne rêve que d'une chose : devenir auteur de bandes dessinées.

Le blason du foyer représente une main armée d'une flèche phalangiste tuant un dragon. En d'autres termes : "Le foyer social tue le dragon de la faim". Les familles qui viennent à la visite du dimanche sont priées de ne pas apporter de nourriture à leurs enfants : les repas du foyer son bien assez consistants comme ça ! Alors, d'où vient que ces gamins semblent perpétuellement affamés, qu'ils récupèrent leurs boulettes de pain pour en constituer des réserves, qu'ils sont prêts à faire tout ce qu'on veut pour récupérer un trognon de pomme, des épluchures, une miette de biscuit ? Parce que les enfants qui ont la chance de recevoir de la visite y gagnent toujours un petit paquet de nourriture, glissé discrètement sous l'oeil complaisant de l'instructeur. Alors, ceux qui n'ont pas de paquet se lancent dans la mendicité : "Si tu m'en donnes un bout, je serai ton esclave et je te devrai la vie !" "Si tu me donnes une figue, t'auras le droit de me refiler un coup de poing de toutes tes forces ! - Dans la gueule ? - Non... Euh, dans la poitrine... - Alors je marche pas." D'où vient que la pire des punitions semble bien être la privation du goûter ou du dîner, plus encore que les siestes en plein soleil, les coups et les humiliations ? Il a l'air d'avoir encore de beaux jours devant lui, le dragon de la faim...
Drôle d'éducation par la peur et la famine, qui enseigne surtout à ces gosses à devenir assez fayots pour ne pas recevoir de coups, assez voleurs pour se remplir le ventre, assez costauds pour en imposer aux autres dans les bagarres... Les élèves sont regroupés en phalanges, et à la tête de chacune d'elles, un gamin est chargé de faire régner l'ordre et de regrouper ses petits soldats quand sonne le rassemblement dans la grande cour, sous le drapeau. Là, Antonio l'instructeur narre les exploits des phalangistes, évoque la grandeur du caudillo Franco, flanque une correction à celui qui n'écoutait pas ou qui s'est pissé dessus, ou essaie de battre un record personnel en faisant tomber neuf enfants d'une seule gifle. Les infirmières ne sont pas beaucoup plus tendres, et pas beaucoup plus rassurantes - elles donneraient plutôt envie d'être en bonne santé. Et puis il y a le père Rodriguez, le directeur du foyer, celui qui a interdit aux enfants de recevoir de la nourriture de leurs parents, et qui est l'inventeur de la "double baffe", procédé ingénieux permettant à l'enfant battu de rester debout et en position pour recevoir la deuxième fournée.
"Il ne faut surtout pas imaginer ces collèges comme des institutions perverses, corrompues ou marginales au sein d'un Etat rationnel, humain et démocratique. Non, il faut savoir que ces institutions étaient tout à fait intégrées dans la normalité d'une Espagne qui lui ressemblait. L'Espagne franquiste, écrit encore Giménez. Nous savons aujourd'hui que dans les années quarante et cinquante en Espagne, la norme était que dans les casernes les sergents battaient les recrues ; dans les collèges les professeurs maltraitaient les élèves ; dans les ateliers les officiers et les patrons tabassaient les apprentis ; dans les maisons, les maris violentaient les épouses et les pères frappaient les enfants. Dans la rue, les enfants s'affrontaient en bandes et les jets de pierre étaient monnaie courante. Les jeux des enfants étaient fréquemment très violents, et inventés en permanence pour faire souffrir les plus faibles."Giménez en donne une parfaite illustration dans Barrio, autre saga de quatre albums réunis aujourd'hui en un volume. Barrio est en quelque sorte la suite de Paracuellos. Le jeune Carlos, dit Carlines, sort enfin du foyer social, il a quinze ans, retouve ses frères et sa mère enfin sortie de sanatorium, et ce quartier (barrio) de Madrid qu'il a quitté huit ans auparavant. Le premier album, publié en 1977, est très dense. Giménez comptait ne faire qu'un volume de Barrio, et il y raconte tout l'apprentissage de son héros : le retour dans la famille, le premier boulot, la bande de copains, les premières amours, sans oublier la peur toujours présente, la peur des flics de Franco qui traquent les "rouges", la peur de la misère, de la faim, de la maladie...
Ce n'est qu'en 2005 que Giménez a repris Barrio pour en faire une série. Son style a évolué, le texte est moins dense, les images en viennent à parler d'elles-mêmes, à raconter la lenteur des jours, à montrer l'ambiance de ce quartier de Madrid, dans les années 50 : l'aveugle et sa chanson, les prostituées, les marchands forains, les cavalcades des mômes, les bagarres dans les terrains vagues. Giménez n'est qu'un témoin de tout cela, il ne juge jamais ses personnages, c'est au lecteur de s'étonner, de s'indigner quand des phalangistes viennent arrêter chez lui un ancien communiste pour l'interroger. L'arrière-plan politique est toujours présent, dans les graffiti qu'on lit sur les murs, dans les impacts de balles, au milieu des patrouilles qui défilent dans les rues... Giménez traite tout le monde de la même façon, du même coup de crayon, ils font tous partie de son monde, de cette réalité quotidienne des années 50 qui n'est pas rose, mais qui n'est pas uniformément grise non plus. Il raconte sa vision des choses à travers les yeux de l'enfant qu'il a été et qui ne comprenait sans doute pas tout ce qui se passait autour de lui tandis qu'il jouait avec son épée de bois - et c'est tout le talent de Carlos Giménez de conserver ce regard d'enfant dans un monde d'adultes qui lui échappe mais qui nous est parfaitement compréhensible, et de nous faire entendre les bruits de ce quartier espagnol de la période franquiste - et aussi ses silences.

mardi 28 décembre 2010
Mireille aux enfers

Mireille Havet, Journal, 22 octobre 1927.
On en est loin, de la jeunesse, dans ce volume qui recouvre les années 1927-1928, au titre terrible: "Héroïne, cocaïne! La nuit s'avance..." Mireille Havet, pourtant, n'a que trente ans... Le volume s'ouvre sur de petites notes griffonnées dans un agenda: elle semble n'avoir plus la force de s'épancher dans les pages de son journal, elle souffre le martyre, couchée dans une chambre de Tréboul, fiévreuse, tourmentée par de nombreux abcès. Quand elle remonte à la surface, elle pense avoir triomphé de la morphine. Elle se trompe.
Le silence guette à la fin de cette année 1927, année de cure interminable, de lutte désespérée contre la drogue. "Ecrire dans la vie n'est pas si drôle, quand, à force de douleur, dans le feu même de la souffrance qui purifie, pulvérise, fond et vaccine, on a perdu le goût de s'analyser soi-même et de cette contemplation intérieure qui est la source même, la beauté et le ridicule du Romantisme, l'école de notre adolescence, souffrante et émerveillée de son développement, que l'on croit alors unique et devant nous mener à l'exceptionnel." (27 décembre 1927)
Les phrases s'allongent démesurément, galopent et trébuchent, Mireille s'est lancée dans une cavalcade folle, mais après quoi court-elle ? Ses trente ans perdus, ses années gâchées, ses amours pulvérisées, ce talent qui aurait pu faire d'elle une grande artiste, étranglé par cette fureur de vivre qui la mènera à la tombe à fond les ballons. Mireille Havet, c'est James Dean.
Née en octobre 1898, Mireille Havet aurait pu rester une vague figure du milieu des artistes parisiens des années 20, auteur oubliée de nouvelles, de poèmes et d'un court roman, Carnaval, dont l'histoire littéraire aurait à peine gardé la trace si Claire Paulhan n'avait pas eu l'idée d'exhumer ce Journal incendiaire, grâce à Dominique Tiry, petite-fille de Ludmila Savitzky, amie et légataire des écrits intimes de Mireille.
Flamboyante Mireille Havet! Un feu-follet, comme son ami Jacques Rigaut... Il faut la voir, sur les photographies qu'elle nous a laissées. En 1911, en robe blanche dans le parc de Ker Aulen, en Loire-Atlantique, elle penche son visage plein de rires vers sa soeur aînée Christiane, assise à côté d'elle. Elle a posé un bras sur l'épaule de sa soeur, l'autre est nonchalamment posé sur sa hanche. Une mèche s'échappe de ses longs cheveux noirs tirés en arrière et coule le long de sa joue. Elle est aux anges, elle va sur ses douze ans. En 1917, elle a dix-huit ans, s'apprête à publier son recueil de nouvelles, La Maison dans l'oeil du chat. Guillaume Apollinaire a déjà publié plusieurs de ses textes, en prose ou en vers, le poète Paul Fort s'est enflammé pour elle. Elle fréquente Mallarmé, Cocteau, Colette, Giraudoux... Foulard autour du cou, bandeau dans les cheveux, elle fixe l'objectif d'un intense regard sombre, un peu perdu, ses cheveux tirés recouvrent ses oreilles. La bouche est un peu triste. En 1923, photographiée à l'occasion de la parution de Carnaval, elle baigne dans un léger flou, les cheveux courts, le regard distant, col de fourrure et chemisier blanc. En 1931, la photo d'identité de son passeport est saisissante: le cheveu court, raie sur le côté, une coupe masculine, le regard noir et la bouche dure - le visage accuse les accidents de la vie, la dope et le manque, les souffrances, le désespoir. Elle porte un costume d'homme, une cravate. Elle n'a plus qu'un an à vivre.
L'enfant terrible du jeune vingtième siècle déjà secoué par la guerre qui lui a pris Apollinaire et de nombreux amis d'enfance, écrivait en septembre 1922 : "Il faut compter que l'incohérence de notre époque vient de ce vide accidentel des talents, des intelligences supprimées par la mort. Notre génération n'est plus une génération, mais ce qui reste, le rebut et le coupon d'une génération qui promettait, hélas, plus qu'aucune autre. Tout au monde est désaxé, tout. [...] Et nous, enfants gâtés nés pour le plaisir du soir, la douceur des lampes, le crépuscule qui fond les contours, nous voici en pleine apocalypse. Nous n'aimons pas fonder, construire, résoudre. Nous aimons tout ce qui finit et tout ce qui meurt. Voilà pourquoi, sans doute, tous nos amis sont morts. Notre faute est d'y survivre."
Orpheline de maîtres et d'amis, puis orpheline de père et de mère, Mireille Havet se retrouve seule comme une gosse perdue, s'accrochant à l'amour avec avidité. L'amour des femmes, toujours: Madeleine de Limur, Marcelle Garros, Suzanne Léger, Reine Bénard, Robbie Robertson, Norma Crandall, Mary Butts... Son unique expérience hétérosexuelle, la perte de sa virginité, sera résumée dans son journal par une formule lapidaire : "Arraché dent."
Mais quelle gloire dans cette damnation! Quelle vie dans cette marche vers la mort! Mireille Havet brûlant d'amour, hurlant de désespoir mais portée par la passion foudroyante, passion des femmes, passion de la vie, passion de toutes les choses terrestres - et l'on connaît l'étymologie du mot "passion"... Oui, quelle lumière dans cette montée au Calvaire! "Aller droit à l'enfer, par le chemin même qui le fait oublier", écrit-elle en septembre 1919. Une vie si intense qu'elle y use toutes ses forces, que seule la bouche du revolver semble pouvoir l'en délivrer. Ce revolver, elle l'achète, elle supplie Dieu de le lui pardonner, elle accuse Robbie, sa maîtresse, de la pousser à l'utiliser. "Tu veux la guerre, Robbie, tu l'auras, par amour. Je veux avoir la certitude, avant de me tuer, des mobiles qui te font agir, et lire dans tes yeux, si durs souvent, que tu ne m'aimes pas." (16 avril 1928)
Voilà la vie de Mireille Havet : un bûcher permanent.
dimanche 31 octobre 2010
Henri Calet, le débineur
Henri Calet, Le Bouquet.
On l'aura compris: j'aime les ratés, les inadaptés, les déserteurs de tout. Prenez Raymond Théodore Barthelmess, dit Henri Calet, par exemple. Il n'aura pas attendu la "Drôle de guerre", la grande débandade du "...ième Débineurs" et l'expérience de prisonnier de guerre racontées dans Le Bouquet, pour voir la vie couleur encre de Chine. La débine, elle était en lui depuis toujours. Premières lignes du premier roman d'Henri Calet, La Belle Lurette (1935): "Je suis un produit d'avant-guerre. Je suis né dans un ventre corseté, un ventre 1900. Mauvais début." Le ton est donné. Qu'ils s'appellent Henri Vertebranche (La Belle Lurette), Adrien Gaydamour (Le Bouquet) ou Feuilleauvent (Le Tout sur le tout), la plupart des personnages de Calet sont des transpositions de lui-même, ce gamin chétif et triste, "tas petit de chair molle", fils d'anarchiste ayant poussé dans les déménagements et les trafics (de fausse monnaie notamment), déjà en fuite sur les routes de la Belgique occupée pendant la Grande Guerre (répétition générale avant l'exode de juin 40), puis hors-la-loi réfugié en Uruguay avant un retour clandestin à Paris... Il y a du Bardamu chez Henri Calet, vagabond désenchanté, amputé du sourire, portant sa couardise comme un étendard... "Quand je cherche à me démêler au fond, je trouve aussi que j'ai toujours eu un faible pour ceux de mon espèce: les malheureux, les vaincus. Et les Allemands, pendant vingt ans, avaient été les vaincus qu'il fallait plaindre. D'un coup, la situation se renversait: la France vaincue, je retournais à elle. La défaite, me voici!" (Le Bouquet). A force de commémorer l'Appel du 18 Juin, on en oublierait presque qu'on a perdu la guerre.
Mais Henri Calet n'est pas seulement le chantre décourageux et glacial de la débine: il sait mieux que personne faire partager la poésie simple et tendre des petites gens, de son quartier de Paris, le XIVe arrondissement, qu'il arpente de long en large au gré de ses souvenirs dans Le Tout sur le tout, évoquer ses voyages avec la légèreté du pinceau d'un aquarelliste... Pantouflard, Calet? Pas une seconde. Pourtant, l'exode aurait pu le dégoûter à jamais du nomadisme: "J'ai beaucoup traîné par les routes, ces dernières années, contre ma volonté. Il me semble que je n'ai pas cessé de marcher en tout sens durant plus de quatre ans. A présent que j'ai rallié ma maison, je demande à n'en plus bouger. J'ai besoin de me ressuyer." (Poussières de la route).
Chez la plupart des écrivains, les articles publiés dans les journaux constituent la partie la plus négligeable de leur oeuvre. On commence à s'y intéresser après que les romans principaux ont été largement commentés et analysés - ils viennent compléter l'oeuvre bien connue pour satisfaire les assoiffés d'exhaustivité. Avec Calet, ça ne marche pas comme ça.
Lorsqu'il commence sa carrière de journaliste, juste après la guerre, à Combat d'abord, puis dans beaucoup d'autres journaux, Henri Calet, cet "homme quelconque", comme l'appelait Franz Hellens, a trouvé le ton qui lui convenait. Ces brèves chroniques ont le même timbre que ses romans, le même humour désolé, la même grâce. Qu'il évoque le quotidien d'une "gueule cassée" entre deux opérations du visage, recherche les rares survivants qui ont connu les cellules de Fresnes pour leurs actes de résistance, ou qu'il décrive les espoirs et les doutes de la jeunesse des années 50, il ne pose pas à l'intervieweur dégagé et supérieur (le style "c'est moi qui pose les questions!"): il se place à hauteur d'homme. Solitaire comme tout écrivain, il est attiré par la foule autant qu'il la craint. Il veut comprendre ce qui l'agite, alors il place sa caméra au milieu d'elle. Pas de vue surplombante, pas de zoom arrière: il fait partie de cette foule, son sujet d'étude. C'est peut-être ça qu'il appelle "la littérature à bout portant". Envoyé sur les routes pour une enquête sur les vacances, il s'attache autant à décrire ses compagnons de voyage que les paysages traversés. Cet incurable pessimiste aime tellement les hommes, et surtout les femmes, que les vallées et les fleuves s'humanisent à son contact. Il vit une amourette avec la Garonne: "Le soir venu, elle s'était habillée de lamé d'argent. Je me rappelle qu'elle était bien séduisante ainsi. (...) Il m'importait de savoir comment elle s'y prend pour mettre le grappin sur ses affluents, les uns après les autres... Le Lot, puis le Tarn... cette mangeuse d'hommes." (Poussières de la route).
Voilà de quoi est faite la "petite musique", la poésie d'Henri Calet: d'une empathie immédiate, presque brutale, avec le monde qui l'entoure. Les gens timides qui se décident soudain à se rapprocher des autres s'y prennent toujours mal. On trouve aussi cette maladresse chez Calet, toujours un peu candide, un peu à côté, comme encombré de soi-même. Où qu'il aille, c'est toujours lui qu'il retrouve, ce Buster Keaton de la clinique Tarnier. "Oh! ne plus s'avoir dans les pattes, ne plus se voir, ne plus s'avoir sur le dos! Etre un peu seul, vraiment seul, ne fût-ce qu'une seconde." (L'Italie à la paresseuse). Dans Peau d'ours, carnet de réflexions pour un roman qu'il n'aura pas le temps d'achever, il décrit ses livres comme "une sorte d'herbier où je place, j'insère, des personnages entrevus, séchés..." Petites touches de couleur, petits instantanés, des odeurs, des ritournelles, des visages: quelques souvenirs sauvés dans une vie trop courte où le bonheur est rare. Derniers mots du dernier livre de Calet: "Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes." Et le rideau tombe sur cinquante-deux ans d'une petite vie discrète, blottie entre deux guerres, comme un fleuve qui se jette (de désespoir) dans la mer, pour s'y faire oublier.
samedi 18 septembre 2010
L'art de disparaître
Enrique Vila-Matas, Docteur Pasavento.
D'où vient ma passion pour la disparition? Ou plutôt, ma passion pour les écrivains de la disparition, du retrait, du silence, du renoncement? Ceux que Jean-Yves Jouannais nomme les "artistes sans oeuvres" et Enrique Vila-Matas les Bartleby?... Bien sûr, ces auteurs qui n'ont publié que des bribes, des fragments, ou qui ont délibérément tourné le dos à la littérature après une période d'intense créativité, mais qui ont influencé fortement des générations d'artistes, comme Jacques Rigaut, Arthur Rimbaud, Robert Walser, Joseph Vaché, Salinger et tant d'autres, me rassurent sur mon propre syndrome de Bartleby. Toutes mes défaillances, ma paresse, ma couardise devant la page blanche, mon aquoibonisme, mon angoisse du succès (rassure-toi, ça ne risque pas d'arriver, diront les mauvaises langues) trouvent une justification glorieuse à la lecture de Bartleby et compagnie de Vila-Matas.
Quel écrivain n'est pas tiraillé par la tentation du silence, de la fuite? Vila-Matas lui-même le confie à son traducteur André Gabastou: "Je me souviens que, dès l'instant où j'ai su que je me consacrerais à l'écriture - j'avais alors publié quatre livres -, j'ai commencé à annoncer à mes amis aux hautes heures de la nuit que j'envisageais d'arrêter. "J'écrirai tout au plus encore un livre, puis je me retirerai", disais-je alors que je venais à peine de commencer mon oeuvre et que je n'avais que trente ans. Je crois que je trouvais moralement très élégant de finir juste après avoir commencé."
L'élégance du renoncement! Pouvoir jouir d'une reconnaissance discrète auprès de quelques happy few qui s'échangent vos maigres oeuvres les yeux brillants, tout en étant absent, une chaise vide sur les plateaux de télé, un point d'interrogation - le meilleur Thomas Pynchon de votre génération! Enrique Vila-Matas n'a jamais arrêté d'écrire, mais le syndrome de Bartleby ne l'a pas quitté pour autant. Dans Journal volubile, il imagine à nouveau qu'il renonce à écrire, "mais je crois que si je fais le pas, j'aurais besoin d'un écrivain qui soit témoin de tout, qui emboîte mes pas et le raconte, c'est-à-dire que je devrais embaucher un écrivain qui raconte comment j'ai renoncé à l'écriture, comment je me suis appliqué à faire de ma vie une oeuvre d'art, comment j'ai cessé d'écrire sans en souffrir."
Que faire, en effet, quand on a passé sa vie à transformer la moindre de ses expériences en littérature? Quand à chaque nouvelle rencontre, à chaque nouveau conflit intime, à chaque nouvel accident de parcours, c'est en songeant à la page d'écriture qu'on en tirerait le soir même qu'on a pu garder le cap? Soudain, il faudrait vivre pour vivre, simplement, comme ça? Comment vivent ceux qui n'écrivent pas? Ceux dont toute l'existence n'a pas pour but de finir par un grand livre? Comment vit-on quand on a arrêté d'écrire? Au passage, c'est aussi le sujet du dernier magnifique roman de Marc-Edouard Nabe, L'Homme qui arrêta d'écrire: "Je ne voyais les gens que pour travailler, écrire sur eux, ou parler avec d'autres pour écrire sur tous. Me voilà en train de discuter avec une jeune fille, tout simplement, et je ne la drague même pas."
Pas plus que Nabe, Enrique Vila-Matas n'arrête donc d'écrire. C'est qu'un écrivain a bien d'autres solutions pour disparaître. Vila-Matas, déformation d'écrivain, ne peut s'empêcher d'inventer son destin, de jouer à être un autre. Jamais tout à fait identifiable au narrateur mais jamais très loin derrière, il multiplie les doubles comme Pessoa les hétéronymes. Il feint, il simule. Ca peut le prendre dans l'avion, où il joue à haïr un enfant bruyant, chez lui ou encore dans la rue: "Je m'amuse à inventer que je suis devenu susceptible et souhaite que personne ne m'arrête dans la rue." (Journal volubile).
Le narrateur de Docteur Pasavento, invité à donner une conférence sur la réalité et la fiction à Séville, choisit soudain de disparaître, en hommage à Robert Walser et à son constant refus de la gloire. Là encore, c'est comme un jeu: il a en tête la disparition d'Agatha Christie durant onze jours pendant lesquels toute l'Angleterre l'avait recherchée - mais il comprend rapidement que lui, personne ne se lancera à ses trousses. Dans sa fuite, Pasavento l'écrivain deviendra tour à tour les docteurs Pasavento, Ingravallo, Pynchon, Pinchon... Et ces dédoublements, ces impostures constantes s'accompagnent de dizaines d'autres simulations, comme si Pasavento, fatigué d'être soi, s'inventait sans cesse de nouvelles origines, de nouveaux itinéraires, pour s'effacer lui-même dans la multitude des possibles.
Le syndrome de Bartleby, ce refus d'écrire, marque aussi l'aphasie de la littérature. Le dernier roman de Vila-Matas, Dublinesca, joue avec ce thème comme s'il fallait l'épuiser. Le personnage principal, Samuel Riba, éditeur exigeant concurrencé par l'édition numérique et la mauvaise littérature (le "roman gothique"), vient de faire faillite. Pour couper court à une discussion avec ses parents, il prétend préparer une conférence sur la fin de l'ère Gutenberg qui aura lieu à Dublin le 16 juin suivant, jour du "Bloomsday". Mais ce n'est pas tout de mentir, encore faut-il faire coller la réalité à ce mensonge. L'éditeur décide de réellement partir à Dublin donner cette conférence. A l'endroit même où se déroule dans l'Ulysse de Joyce l'enterrement de Paddy Dignam, Riba entend donc enterrer la littérature. Autre façon de disparaître, pour Vila-Matas: convoquer sans cesse ses auteurs favoris: Joyce, Kafka, Beckett, Walser, mais aussi Roberto Bolano, Emmanuel Bove... Il ne s'agit pas seulement de références littéraires éparpillées ça et là, mais de véritables personnages, qui pèsent sur l'intrigue, incitent le personnage principal à faire des choix. Le docteur Pasavento, dans sa cavale, rejoint l'asile d'Herisau où est mort Robert Walser, et l'homme au mackintosh, personnage étrange qui apparaît et disparaît au gré de la journée de Leopold Bloom dans Ulysse, joue également un rôle important dans Dublinesca. "Il a une tendance exagérée à lire sa vie comme un texte littéraire, à l'interpréter avec les déformations propres au lecteur chevronné qu'il fut pendant tant d'années", écrit Vila-Matas à propos de Riba dans Dublinesca.
C'est peut-être ça, au fond, la solution pour disparaître: devenir un personnage de roman...
