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lundi 9 juillet 2007

Voyage à Istanbul (15/15)

Dimanche 20 juillet 2003.

Et la course recommence… Putain de dernière journée !...

Tout a pourtant commencé comme une journée banale : le petit déjeuner, le dernier d’Istanbul, après une petite nuit dans ce brouhaha qui nous est devenu coutumier – une engueulade dans la rue vers trois heures du matin… Aussi étrange que cela puisse paraître, nous n’avons pas eu de mal à fermer nos valises et, notre avion ne partant qu’à 14 h 50, nous avons même pu profiter d’une dernière balade sur la Corne d’Or, sur le pont de Galata infesté de pêcheurs à la ligne, Sébastien voulant acheter des simit avant de partir. Le bruit infernal des klaxons, la cohue du quai, les cris des marchands, le défilé ininterrompu des voitures ; je ne pensais pas que ce genre de détails pouvait me plaire. C’est le poumon de la ville qui me manquera.

Une bouteille de visne suyu achetée au supermarché en face de l’hôtel, nous récupérons nos bagages et montons dans un taksi en maraude – pas besoin d’attendre le taxi, ici : impossible de faire un pas sans en croiser dix.

Et la course recommence… Oh, tout en douceur d’abord, façon promenade à bicyclette : nous arrivons tôt à l’aéroport, nous nous installons sur un siège. Sébastien lit Constantinople en 1890, moi Le Chameau sauvage. Je vais assez vite voir le tableau des départs et le guichet d’enregistrement de nos bagages est déjà annoncé. Tout se goupille à merveille, nous nous débarrassons de nos valises et la fille du guichet est charmante. Nous attendons encore un peu puis nous traversons la douane et partons légers vers la porte d’embarquement… où nous attendons encore, assis par terre, ce qui est logique lorsqu’on est en avance. De nouveaux portillons détecteurs de métaux à franchir (le sac à dos de Sébastien est fouillé minutieusement), et l’embarquement est presque immédiat.

Sébastien somnole dans l’avion et je lis Jaenada. En quelques battements d’ailes nous sommes au-dessus de la Grèce. Le commandant de bord nous désigne, en italien puis en anglais, Corfou et Thessalonique.

A Rome, nous courons pour trouver la salle d’embarquement, persuadés qu’il est 17 h 30 et que nous n’avons qu’une demi-heure avant le départ. En passant sous une horloge nous comprenons notre erreur : j’ai simplement oublié de remettre ma montre à l’heure locale : il n’est que 16 h 30. Du coup, nous patientons encore longtemps, assis à côté d’un gros Noir et de sa moitié, une grosse blonde qui renifle et renâcle et tousse gras ses glaires, avec laquelle il joue à montre-moi-la-photo-de-ta-carte-d’identité-qu’on-rigole. L’avion partira finalement avec vingt minutes de retard. Sébastien lit Le Figaro, moi Le Chameau sauvage. Un café au-dessus des Alpes, nous sommes à 20 heures à Paris.

C’est là, de retour en France, alors que jusque là tout s’était déroulé sinon comme prévu, du moins dans les temps (l’avion Rome-Paris a rattrapé son retard), c’est là que tout part en quenouille.

Notre train, le dernier pour Laval, part à 22 h 05. Nous mettons une bonne vingtaine de minutes à récupérer nos bagages, puis nous devons rejoindre la gare pour y prendre le RER, le train partant de Montparnasse et non de Roissy. Le temps que Sébastien achète les tickets tandis que je garde les valises, il est neuf heures quand nous grimpons dans le RER.

Une heure seulement pour rejoindre la gare… Nous commençons à nous inquiéter. Moi surtout, de savoir qu’il faudra courir après le train en traînant nos valises, alors que la dernière fois que nous nous sommes trouvés dans cette situation j’ai dû mettre une bonne heure avant de reprendre mon souffle… Nous voyons la quinzaine de stations qui séparent Roissy de Denfert passer lentement, trop lentement devant nos yeux. Course folle, arrivés à destination, pour prendre le métro direction Montparnasse… et là je suis coincé dans le portillon, ma valise crochetée par une barre, je perds un temps précieux à me libérer, Sébastien, qui courait devant, fait demi-tour pour m’attendre, nous sautons dans le métro, à 58 nous sommes sur le quai de la station Montparnasse-Bienvenüe et nous galopons, traînant nos saloperies de valises, nous passons un premier tapis roulant, je commence à perdre de la vitesse, Sébastien est loin devant, au deuxième tapis roulant je le perds de vue, je ne sais pas par quel couloir il est passé, ce n’est pourtant pas la première fois que je me trouve dans cette gare mais là j’hésite, prends un couloir au hasard, renonce, reviens sur mes pas, comprends que j’étais sur le bon chemin et repars… Sébastien est loin devant, je ne le vois plus… Peut-être est-il déjà sur le quai… Il courait sans se retourner, il n’a sûrement pas vu qu’il m’avait semé… Je m’essouffle… De toute façon, maintenant, c’est trop tard… Je le cherche encore devant les portes automatiques de ce que je crois être les « Grandes lignes »… Je m’aperçois que je suis seulement devant le Transilien… Il faut encore monter…

Et là je perds les pédales. Il y a des jours comme ça où l’on agit impulsivement, sans s’en rendre compte, pour comprendre ensuite qu’on a tout fait de façon illogique.

J’ai dû vraiment avoir la sensation que j’avais perdu de vue Sébastien depuis une éternité. A aucun moment je n’ai pensé qu’il pouvait être sur le quai, en train de me chercher. Ou j’ai dû croire que, ne me voyant pas, il allait redescendre assez vite. J’ai donc attendu à l’étage du Transilien qu’il réapparaisse, descendant d’un escalator, éreinté et furieux d’avoir raté le train. Tout ce qui monte doit finir par redescendre, ça a dû me paraître plus logique que le contraire. J’ai bien vu plusieurs personnes qui descendaient, mais pas Sébastien.

Peut-être que notre précipitation m’a fait perdre la notion du temps, peut-être que j’ai eu un instant de panique comme lorsque, gamin, on croit s’être perdu sitôt que notre mère a disparu de notre champ de vision, et qu’on la cherche partout où elle ne peut pas être, incapable de reconnaître un lieu pourtant familier… Mon côté Bambi, quoi… Je ne sais pas. Toujours est-il que ne le voyant pas descendre, et pensant sûrement que pas mal de temps s’était écoulé, je me suis dit que soit il ne s’était pas aperçu que je ne le suivais pas et avait bondi dans le train au moment même où celui-ci fermait ses portes, l’empêchant de redescendre ; soit il était déjà redescendu du quai des « Grandes lignes » et m’attendait peut-être plus bas, sans doute devant les guichets du métro pour Châtillon, sachant que je n’avais que de l’argent turc sur moi et donc pas la possibilité d’acheter un ticket.

Toujours pas de Sébastien devant les guichets, bien sûr. Cette fois, je suis persuadé qu’il est dans le train pour Laval, tout surpris d’y être seul. Je demande un ticket à deux jeunes gens et là, impulsif toujours, je passe le portillon. Ce qui est idiot, puisque Sébastien n’aurait jamais l’idée de me chercher du côté du métro, persuadé qu’il est que je n’ai pas pu me payer le ticket. Mais je crois de moins en moins qu’il soit encore à la gare. Je continue à traîner ma valise jusqu’au quai de la ligne 13. Je me suis trompé de côté, ce métro-là va vers Gennevilliers, il faut que j’aille en face.

J’y vais donc, le métro arrive, j’entre : direction Châtillon. Nous nous étions dit que si nous rations le train, nous pourrions toujours dormir chez Arnaud. Sans doute que durant ma course cette optique est devenue une obsession, une évidence – et je me suis dit que si Sébastien avait, comme moi, raté le train (ce qui me paraissait de moins en moins probable), de toute façon nous nous retrouverions chez Arnaud. Et soudain, je songe à un détail, un de ces nombreux détails que j’avais occultés (comme par exemple le fait que, n’ayant que de l’argent turc sur moi, pas de chéquier et encore moins de carte bancaire, je ne pourrais pas plus prendre le train demain qu’aujourd’hui), un détail donc : la porte de la cour où loge Arnaud s’ouvre avec un code que j’ignore !... S’il est couché, il ne pourra peut-être pas m’entendre… Et s’il n’est pas chez lui ?... Je n’ose y penser, je me vois déjà passer une nuit à la belle étoile à Châtillon et incapable ni de prendre le train, ni de téléphoner demain. Je me sens poissard comme le héros du Chameau sauvage, oui, complètement jaenadaïsé. Arrivé à Châtillon et traînant ma valise sur le gravier pour franchir le kilomètre qui me sépare de la rue de Fontenay, je repense à une réflexion que je me suis souvent faite dans les cas « limites » : j’ai généralement plutôt de la chance. Maladroit tant qu’on veut, distrait au-delà de toute norme, mais poissard, justement, non. Généralement, quand je suis à moins une de rater le train, je m’engouffre dedans au dernier moment et tout se passe bien. Le hasard (qui n’existe pas) est en général plutôt de mon côté. Alors qu’est-ce qui a fait que tout déconne ce soir ? Que s’est-il passé pour que je me retrouve à traîner une valise à onze heures du soir dans une petite ville de la banlieue sud de Paris ? Et quand je vais me retrouver comme un con assis sur ma valise devant une porte close, sans savoir de quoi demain sera fait, regardant défiler les secondes sur le cadran digital de ma montre en attendant le lever du jour comme on attend le Messie, est-ce que, oui ou non, je pourrai me déclarer poissard ?

Mais j’arrive enfin, un poivrot zigzague devant moi, je pousse la porte et, ô miracle ! elle s’ouvre ! Je sonne chez Arnaud, deux fois : il vient m’ouvrir.

« Salut… Sébastien est là ?... »

Non, bien sûr, et Arnaud croit même que je lui fais une farce : il s’attend à voir surgir son frère derrière moi. Je lui explique ce qui vient de nous arriver devant un verre d’eau et laisse un message sur le répondeur de ma mère. Nous déplions le canapé-lit, je défais ma valise et constate, comble de la journée, que mon gel douche – ou mon shampooing -, s’est répandu dans ma trousse de toilette pendant le voyage, et de là dans ma valise. Bon, peu de dégâts, visiblement. Quelques minutes plus tard, Sébastien appelle Arnaud : « J’ai perdu Raphaël ! » Il est toujours à la gare, en train de me chercher, évidemment, comme font les gens normaux qui s’inquiètent pour vous. D’après Arnaud, il est furax. Il arrive trois quarts d’heure après. Pour lui aussi, les ennuis se sont succédés : en voulant téléphoner, il s’est aperçu qu’il n’avait plus de carte de crédit. Il a vidé son sac, hors de lui, jusqu’à ce qu’un agent de la RATP qui avait retrouvé sa carte n’intervienne. Puis, dans le métro, il a voulu se rafraîchir avec une bonne rasade de visne… Le métro a freiné, la chemise de Sébastien a été imbibée de jus de cerise et il a dû se changer dans le wagon. Carine va vraiment regretter de ne pas nous avoir accompagnés.

Enfin, nous sommes là, nous nous sommes renseignés par téléphone : il y a un train pour Laval à 8 h 05 demain. Nous achevons cette putain de journée en parlant d’Istanbul parce que quand même, merde ! Nous sommes de retour.

dimanche 8 juillet 2007

Voyage à Istanbul (14/15)

Samedi 19 juillet 2003.

Ca y est, notre dernière journée stambouliote est là : nous partons demain. La première partie de la matinée est consacrée à de nouvelles recherches, décisives cette fois, autour des bijouteries des environs de Sultanahmet. Nous finissons par nous décider pour un pendentif serti d’or blanc et parsemé d’aigues-marines. Le bijoutier encaisse notre argent et nous offre un thé pour conclure le marché. Nous retournons à l’hôtel déposer le bijou, puis nous redescendons.

Il y a encore un coin d’Istanbul que nous ne connaissons pas, un petit coin en bas à gauche sur la carte : Yedikule. Un tramway nous en rapproche en quelques coups de rames. Nous descendons en direction de la Marmara et, debout sur la digue, nous suivons à distance les murailles byzantines jusqu’à la première porte de la ville, large ouverte aux voitures et aux camions. Nous traversons la rue et continuons à suivre les remparts jusqu’à Yedikule, le Château aux sept tours, enceinte fortifiée qui abritait les défenseurs de Constantinople. Nous n’y entrons pas, l’extérieur nous suffit : belle ruine qui garde encore sa dignité, serpent rose à sept têtes couché devant la ville… Ce que nous voulons voir, c’est la Porte Dorée, qui servait à l’entrée des empereurs victorieux dans la ville. Nous ne savons pas trop à quoi elle ressemble ni où la chercher, mais en suivant le Guide nous tombons dessus après quelques valses-hésitations : perdue au milieu d’un tas de broussailles sèches, pathétique avec ses deux colonnes aux chapiteaux corinthiens, un peu écrasée par sa propre splendeur passée, comme une vieille femme qui fut trop belle et veut se laisser crever discrètement, toute seule, elle se tient là toute conne, dans l’herbe folle qui la grignote, fermée de bronze, l’interstice entre les deux battants de la porte permettant à peine de jeter un œil sur ce qui reste de l’Arc de triomphe aux trois arcades, désormais murées. Voilà.

Nous entrons de nouveau dans le quartier de Yedikule, achetons une bouteille d’eau au passage et poursuivons notre route, sans trop savoir où nous allons, à la recherche improbable d’un bus qui nous mènerait à Eyüp.

C’est ainsi que, sans l’avoir voulu, nous nous retrouvons à Findikzade, là où nous avait laissés le tramway. Au moins nous savons où nous sommes. D’une passerelle sur laquelle nous traversons le boulevard, nous voyons en bas passer les bus. Aucun ne semble aller en direction d’Eyüp. Eminönü, Topkapi, Taksim, Beyazit… En dernier recours je propose à Sébastien de prendre un taksi et nous voilà, pour une somme modique, devant la mosquée d’Eyüp. Nous tentons de prendre quelques photos de personnages typiques de la ville (des femmes voilées de noir pour Sébastien, un attroupement de pigeons pour ma part) et montons en direction du café Pierre Loti par le cimetière. L’ascension se fait très rapide : nous étions venus par le plus long chemin la semaine dernière.

Cette fois toutes les tables sont occupées, il y a des gens qui attendent au soleil, d’autres à l’ombre, devant la Corne d’Or. Nous faisons quelques achats, des cartes postales de Loti en gentilhomme turc égrenant son chapelet ou déguisé en bédouin, moi Les Désenchantées et Sébastien Constantinople en 1890. Nous retournons sur la terrasse et attendons un certain temps qu’une table se libère. Lorsqu’enfin c’est le cas, nous nous y installons. Pour la vue sur la Corne d’Or, on repassera (on n’aura pas le temps) : les arbres nous la cachent. Tant pis. Deuxième thé de la journée et nous redescendons par où nous sommes venus, quittant une fois pour toutes ce petit café à flanc de cimetière.

Le bus nous ramène à Eminönü et nous slalomons entre les corps humains, les chaussures, les ceinturons, les tissus : ce n’est plus un marché, c’est une forêt vierge. Je ne peux résister à mon nabisme profond et m’achète un chapelet, un tesbik, près de l’hippodrome. Nous nous faisons photographier devant Sainte-Sophie et nous nous prélassons dans l’herbe de l’hippodrome, devant une famille entière en train de grignoter des graines de tournesol. On se paye deux verres de jus de citron et Sébastien achète du café turc avant de rentrer à l’hôtel.

Dernière soirée au Doy-Doy, je reprends un Bagdat Kebap. Derniers coups d’œil à la vue sur le Bosphore, à la vue sur Sultanahmet, à la vue sur le chantier quelques mètres sous la terrasse, les ouvriers soudant sans cesse (c’est fou le nombre de gens en train de souder que nous aurons vus à Istanbul ! Je ne sais plus si j’ai noté ça…), trimballant des poutres, l’un d’eux escaladant la sienne, de poutre, pour prendre le plateau de thé que lui tend le serveur du Doy-Doy… Cette faune-là nous manquera. Cet endroit nous manquera, nous y avions nos habitudes. Un riz au lait et le troisième thé de la journée, le dernier dans ce restau… Nous avions l’habitude d’entendre les muezzins psalmodier à contre-temps, celui de la Mosquée Bleue commençant plus tôt que celui de la Petite Sainte-Sophie ; la petite musiquette du restau, toujours la même, mélangée aux refrains langoureux du chanteur quelques mètres plus loin, à la terrasse d’un autre café…

samedi 7 juillet 2007

Voyage à Istanbul (13/15)


Vendredi 18 juillet 2003.


Habituel petit déjeuner à l’hôtel, vers dix heures. Derrière nous s’installent deux brunes, anglaises peut-être, dont l’une a un assez joli minois et une assez jolie poitrine, et l’autre pas de culotte sous son pantalon de pyjama rouge. Elle nous montre la raie de ses fesses alors qu’elle est assise. Thank you, miss.

D’Istanbul, nous n’avons plus grand-chose à découvrir. Il y a tout ce qu’on n’a pas vu bien sûr, et qu’on ne verra pas. Mais il s’agit surtout maintenant de retourner sur les lieux que nous avons aimés, que nous aurions aimé connaître mieux. Petite promenade tranquille à l’ombre du parc de Gülhane, près de l’église Sainte-Irène. De là nous allons sur la Pointe du Sérail, devant la statue d’Atatürk qui fixe on ne sait trop quel point de l’horizon. Nous observons un peu le trafic des bateaux sur l’embouchure de la Corne d’Or, sous un ciel un peu terne, puis nous longeons les remparts en direction de la Petite Sainte-Sophie. Une petite erreur d’orientation et nous nous retrouvons, surpris, devant la terrasse du Doy-Doy. Nous bifurquons et nous sommes poursuivis par un gérant d’hôtel qui veut nous proposer une chambre. Je lui dis en anglais que nous avons déjà un hôtel, il veut savoir son nom et « how much ? » Sébastien rigole et conclut : « We leave tomorrow… » L’autre n’insiste pas mais continue de nous suivre, comme s’il voulait prouver que s’il était sorti de son hôtel ce n’était pas pour se précipiter sur nous, qu’il avait vraiment quelque chose à faire dehors…


Arrivés devant la Petite Sainte-Sophie, je manque m’étaler de tout mon long en trébuchant sur un pavé ou une bulle de fer fixée dans le sol pour stopper les voitures. Je ne sais pas comment j’ai fini par retrouver l’équilibre, mais je sais que l’espace d’un instant je me suis retrouvé parallèle au sol et que les deux parallèles, pour faire mentir la règle, n’ont pas été très loin de se rejoindre. Il aurait sans doute fallu filmer la scène et la repasser au ralenti pour percer à jour le mystère des lois de la gravité…


Deux ouvriers malins qui travaillaient à l’intérieur de la mosquée en plein ravaudage (comme sa grande sœur) nous demandent à tous les deux un million de livres turques pour monter sur la galerie et regarder l’intérieur. A contrecoeur, nous nous exécutons – allez discuter avec des Turcs… - et pouvons donc voir les monogrammes de Justinien et de l’impératrice Théodora, la frise en grec qui s’étend le long des murs de la galerie, et les dégradations surtout, dues à l’humidité et à la fragilité du terrain. La moitié de la mosquée est envahie par des échafaudages, comme l’autre Sainte-Sophie.


Nous continuons notre route jusqu’au Grand Bazar, dans lequel nous nous enfonçons à la recherche de souvenirs. J’ai déjà quelques idées de cadeaux, notamment pour ma mère et pour Maëva, mais c’est surtout Carine qui nous pose problème, à Sébastien et à moi. L’atmosphère est très vite irrespirable dans le Grand Bazar : nous ressortons sur le parvis de la Mosquée Neuve et traversons le pont de Galata, non sans avoir acheté un verre de jus de cerise à un porteur en costume traditionnel, avec son harnachement de quincaillerie dans le dos… Le Tünel nous porte sur Istiklal Caddesi et nous continuons notre quête en plein air, sous le soleil. Je trouve assez vite un livre sur Istanbul pour ma mère ainsi qu’une petite enluminure, et nous cherchons ce qui pourrait plaire à Carine. Un bijou ou une peluche, c’est ce qu’elle nous a dit, et nous penchons plutôt pour le premier choix. Pour mon frère et pour les Vannier j’achète une boîte de loukoums dans la même pâtisserie que celle où nous les avions pris la dernière fois puis, dans un magasin de jouets, j’achète une poupée qui fait la danse du ventre pour Maëva. Elle n’est pas très belle, cette poupée, mais comme Maëva adore la danse du ventre…


Nous nous posons dans le Coco-Gramofon, je commande un jus d’orange pressé et Sébastien une bière. Il tente de photographier le chat du patron qui se lèche sans s’occuper du reste et finit par s’endormir. Nous terminons par un café turc et retournons sur Eminönü. Dans le souterrain qui passe sous le tablier du pont, je sens qu’on ouvre la fermeture d’une pochette de mon sac. Je me retourne : deux jeunes morveux prennent un air innocent… Désolé, les gars, ce n’est pas là que je planque le magot ! Nous traversons de nouveau le Grand Bazar et lorgnons sur les devantures des bijouteries. Toujours rien. Ca devient énervant, ça fait plusieurs heures qu’on cherche en vain. Un type, hilare, se touche le menton en fixant ma barbe : « Hey ! Religious man ! » On retourne à l’hôtel, on essaie de résoudre le « problème Carine », de nous mettre en mesure de trouver ce qu’on cherche demain matin au plus tard.


Retour au Doy-Doy, bondé ce soir. Je prends un Iskender, il met une bonne demi-heure à arriver. A côté de nous s’assoient un homme et trois femmes qui s’expriment en anglais. La plus proche de moi est une blonde trop bronzée à la peau recouverte de taches de rousseur. Minijupe et décolleté, seins d’un calibre intéressant, mais bof… Elle commence à faire un scandale aux serveurs parce que sa commande est longue à arriver. Nous commandons des kadayif en dessert, pâtisserie extrêmement sucrée et pleine de sirop, assez proche du baklava. Toutes les pâtisseries sucrées ont l’air d’être assez proches, d’ailleurs…


Nous assistons encore à un feu d’artifice au loin, sans l’entendre. Sébastien est pris de fou rire à cause d’un serveur qui ne cesse de courir de table en table et que nous rebaptisons Marielle Goitschel. Nous goûtons au thé à la pomme : ce n’est décidemment pas du thé. Petit pourboire à l’un des serveurs en sortant et nous rentrons à l’hôtel où je me précipite aux chiottes pour me vider les intestins.

vendredi 6 juillet 2007

Voyage à Istanbul (12/15)


Jeudi 17 juillet 2003.


Que penser d’une journée qui commence par un affront tel qu’un rab de pastèque longtemps attendu, qui arrive alors que nous avons fini notre petit déjeuner et que nous remontons dans notre chambre ?

C’est une bonne journée, contre toute attente : il faut profiter de nos derniers jours à Istanbul. Le vapür nous attend, aujourd’hui, pour une heure de traversée, du Bosphore à la Marmara, jusqu’aux Iles des Princes. Le ciel est couvert, brumeux, les rives de Constantinople sont assez vagues, au loin, et le bateau file droit devant lui, attirant quelques mouettes curieuses qui battent des ailes à rebrousse-vent. Nous laissons la rive asiatique s’éloigner, le vapür fait quelques escales dans les îles avant de nous déposer au terminus : Büyük Ada.


Voilà une île-colline, dressée dans la mer, où l’on ne voyage qu’à pied, à vélo ou en calèche. C’est le fin du fin, la calèche : tous les touristes s’y précipitent, pour faire le tour de l’île. Nous, éternels frappadingues, nous le faisons à pied, en suivant l’odeur du crottin. Longtemps nous croisons les calèches, puis nous les semons à un embranchement, alors que les chevaux et les passagers s’abreuvent. Nous suivons des chemins de pinède avec l’impression parfois d’être seuls au monde, la Marmara nous apparaissant entre les arbres. Seuls, de loin en loin, une calèche ou un camion. Nous aurons vu une voiture et deux camions en tout. Que c’est reposant ! Nous mettons à peu près trois heures, sans nous presser, à faire le tour de l’île, sous le soleil, sans ombre, sur une route qui monte sans cesse, quoiqu’en pente assez douce. Sur le chemin du retour, nous comprenons que pour atteindre le sommet et voir d’un peu plus près le monastère Saint-Georges, il nous aurait fallu prendre un autre chemin après l’embranchement évoqué. Tant pis, puisque le but était avant tout de bien marcher, de risquer l’insolation ou, pour Sébastien, l’amputation des deux pieds (très tendance à Istanbul).


Une fois ce petit tour achevé, nous retournons à l’embarcadère pour rejoindre une autre île : Heybeli Ada. Le vapür met du temps à se remplir et part avec une bonne demi-heure de retard sur l’horaire. Pour quinze minutes de trajet, c’est un peu cavalier. Et en parlant de cavalier, les calèches sont encore légion sur cette île, mais plus question pour nous d’en faire le tour : nous espérons ne pas rentrer trop tard sur Eminönü. Nous voulons juste faire une petite promenade, mais nous sommes refoulés quelques mètres plus loin alors que nous avons sans le vouloir dépassé une barrière. Il faudrait payer pour aller plus loin : non merci. Nous revenons sur nos pas, tournons sans conviction dans une ou deux rues : il n’y a rien à voir sur cette île truffée de plages payantes en béton, véritable piège à touristes. Alors nous nous installons à une terrasse de café, choisie parce que le garçon n’est pas venu faire le rabatteur (c’est juste qu’il n’a pas eu le temps de le faire, bien sûr, mais c’était notre plaisir d’aller nous y asseoir sous les yeux des garçons de café voisins qui, eux, s’étaient précipités à notre rencontre…). Sébastien boit deux jus de cerise, moi un jus de pêche et un ayran. Et nous allons attendre le vapür du retour. Et nous attendons très longtemps, sur le quai d’embarquement, en plein soleil. Je remarque qu’une fille assise contre un mur a l’air d’avoir du mal à respirer. C’est d’abord son décolleté que j’ai remarqué, puis qu’elle avait du mal à respirer. Elle a quelques crises de larmes, je la sens proche du malaise. Quand, au bout d’une bonne heure de cette attente, notre ferry apparaît, la fille, debout devant Sébastien, se décide enfin à tomber dans les pommes. Sébastien la maintient debout, une femme lui donne à boire et lui verse de l’eau sur la tête. La fille est confiée à l’homme qui s’occupe de l’embarquement.


Comme il y a foule dans le vapür nous nous installons à l’intérieur et non dehors, sur le ponton, comme on le fait généralement. Le soleil brûlant du soir me fatigue. Il n’y a pas d’air là-dedans. Sébastien a la cote avec les filles aujourd’hui : une fillette vient jouer à se lancer dans ses jambes, une autre l’interpelle… Moi, j’attire les obèses et les personnes âgées, qui viennent s’asseoir avec moi. Les vendeurs de simit croisent les vendeurs de glaces, qui croisent ceux de boissons fraîches, qui croisent ceux de cigarettes, qui croisent un violoniste bigleux qui ne sort aucun son de son instrument… Il y a même un vendeur de ventilateurs de poche qui fait son baratin (et ça marche), puis un vendeur d’éventails qui fait le sien avec la voix de Toshiro Mifune (et ça ne marche pas). Il y a aussi un type qui vend un petit miroir de poche… Tout ça dans un espace très étroit !


En arrivant à proximité de la rive européenne, nous sortons prendre l’air sur le pont et regarder le soleil rouge commencer à se coucher au-dessus de la Mosquée bleue, puis sur les hauteurs d’Eyüp alors que nous accostons. Un deuxième vapür vient s’arrimer au nôtre, nos regardons la manœuvre avant de descendre.


Nous prenons le tramway jusqu’à Sultanahmet, par indulgence pour nos pieds, et nous retournons manger au Doy-Doy. En chemin, Sébastien se fait accoster par une fille qui a quelque chose à vendre et lui dit : « Unchain my heart ! It means I love you ! » Décidément !...


Par négligence, je commande au Doy-Doy le même plat que la dernière fois (karasik pide), mais tant pis, puisque c’est bon. En dessert, nous goûtons au baklava, pâtisserie fourrée et très sucrée. Enfin, nous commandons un thé au kiwi, liquide vert fluo, plein de colorants. Ce n’est pas mauvais, mais en quoi est-ce du thé ?


Il nous manquera, ce petit restau dont la terrasse donne d’un côté sur le Bosphore, de l’autre sur la Mosquée Bleue…

jeudi 5 juillet 2007

Voyage à Istanbul (11/15)



Mercredi 16 juillet 2003.


Le réveil sonne à 4 heures du matin : nous voulons voir le soleil se lever depuis le pont de Galata. Istanbul à quatre heures du matin, aperçu : le camion des éboueurs qui ramassent des sacs poubelle éventrés qui semblaient faire partie du paysage ; trois chiens errants ; un taksi noctambule en maraude qui, en nous voyant, klaxonne pour se signaler ; un gosse d’une douzaine d’années qui dort sur la passerelle qui mène à Eminönü en surplombant le trafic routier inexistant à cette heure ; quelques pêcheurs, déjà, sur le pont. Le jour commence à poindre derrière la rive asiatique, mais ce n’est qu’à six heures moins vingt, alors que nous désespérions de le voir paraître, pensant que le ciel était trop couvert, de toute façon, pour qu’on en profite, que derrière le pont du Bosphore apparaît enfin le cercle rouge que nous attendions. Nous faisons quelques photos et lorsque le soleil est enfin complètement levé, c’est nous qui rentrons à l’hôtel nous recoucher trois heures.


Un peu plus tard, nous revoici à Eminönü, un bon petit déjeuner dans le ventre et quelques heures de sommeil en plus dans les jambes. Cette fois, nous prenons le vapür pour Üsküdar. Un trait rapide sur le Bosphore, nous passons devant le palais de Dolmabahçe et atteignons très vite notre cible.


L’Asie, enfin !... Ses taxis jaunes, ses débarcadères, ses marchands de poisson. Dix minutes pour passer d’un continent à l’autre !... D’un Istanbul l’autre !... La mosquée de Mirimah, construite par Sinan pour la fille de Soliman le Magnifique, se trouve juste en face du débarcadère. Nous commençons à nous déchausser, comme d’habitude, mais un vieil homme en train d’égrener son chapelet nous fait un signe. Je comprends qu’il nous dit de ne pas entrer, mais Sébastien me dit : « Mais non, il te bénit ! » Je ne vois pas pourquoi on me bénirait parce que je me déchausse avant de pénétrer dans une mosquée, mais admettons. Nous soulevons la bâche verte qui masque l’entrée et constatons que la porte est fermée. Voilà ce qu’il essayait de nous dire, tout bêtement.


Plus loin nous trouvons la Nouvelle Mosquée, celle de la Sultane-mère, bâtie par Ahmet III en 1710. Nous y entrons, des fidèles sont en train de prier. Nous jetons un œil avant de repartir. Nous avons un peu plus de mal, bizarrement, à dénicher la mosquée de Semsi Paça, pourtant sur les bords du Bosphore. Elle est fermée et semble un peu délabrée, d’après l’aperçu que nous en avons à travers les fenêtres.


Nous continuons, car il faut continuer. Longeant la rive, nous octroyant quelques pauses au bord de l’eau, pour regarder passer les supertankers et se baigner quelque inconscient entre deux rochers, nous marchons en direction du palais de Beylerbeyi. Nous regardons passer les yali le long de notre chemin, certains très luxueux, d’autres en ruines. Pour dépasser le pont du Bosphore, nous devons traverser le tunnel routier, et nous nous retrouvons de l’autre côté du palais. Ce n’est qu’en empruntant un petit sentier à flanc de colline que nous pouvons atteindre l’entrée. Fouille de nos sacs, détecteurs de métaux, Sébastien est prié de déposer nos appareils photos à la consigne. Tout cela, nous commençons à en avoir l’habitude. La femme-flic qui s’occupait de la fouille s’improvise guide (en anglais) alors que je regarde des photos de Dolmabahçe accrochées au mur en attendant Sébastien. Nous suivons un long couloir de pierre décoré de photos de façades stambouliotes et débouchons dans les jardins du palais. Une guide nous informe qu’il faut patienter une vingtaine de minutes avant la visite en anglais. Nous passons donc le portail qui mène directement sur le Bosphore, et nous nous asseyons, regardant de nouveau passer les supertankers sous le pont suspendu du Bosphore.


Avant de profiter de la visite, l’heure venue, nous devons encore revêtir nos chaussures de sacs plastiques. Le guide parle un très bon anglais, ce n’en est que plus agréable. Joli petit palais d’été du sultan Abdülaziz. Beaucoup de peintures de bateaux, le péché mignon du pacha. Le palais est rafraîchissant par son air de simplicité (simplicité de sultan quand même !), cristal de Bohème mais faux marbre, plaqué or, etc. Ce qui repose aussi, c’est la diversité des styles : ottoman bien sûr, mais meubles de Paris, porcelaines de Limoges, vases du Japon… Et de chaque fenêtre, voir rouler le Bosphore…


La visite finie (Sébastien regrette que nous n’ayons pas eu la guide qui s’occupait du groupe suivant – moi aussi, je préfère les femmes aux hommes), nous prenons un jus de pêche (en bouteille) au café situé dans l’enceinte du palais. Le patron nous laisse tranquille, occupé qu’il est à discuter sous une sorte de kiosque ombragé.


J’ai envie de voir le cimetière immense de Karacaahmet, et pour le rejoindre nous décidons de monter plus haut sur la colline et de redescendre le moment venu. Nous passons encore dans des rues qui n’ont pas dû voir passer un touriste depuis au moins vingt ans, et gagnons la nationale Nuh Kuyusu, jetant un œil au cimetière arménien. Pour ne pas suivre bêtement la nationale qui longe le cimetière que nous voulons voir, nous entrons de nouveau dans les petites rues, faisons quelques détours sans trop nous éloigner, et remontons vers la nationale au moment où commence le cimetière.


Cimetière immense, en effet, qui se poursuit le long de nombreuses rues, et dont nous ne voyons que quelques allées. Nous le suivons donc encore longtemps, voyant apparaître les tombes entre les barrières de pierre qui l’entourent, et nous redescendons en direction du quartier de Harem, où se trouvent un embarcadère et une gare routière. Nous nous prélassons au bord du Bosphore, toujours, la Tour de Léandre sur notre droite, et nous évoquons les voyages à faire plus tard : des villes italiennes sans doute, et l’Islande qui attire Sébastien autant que moi. Les Pays de l’Est aussi, des villes russes…


Après être resté une demi-heure ainsi, Sébastien reposant ses pieds laminés par les ampoules, moi une cheville douloureuse, nous reprenons notre route en direction d’Üsküdar. Retour au point de départ, pour manger. Nous entrons au Kanaat Lokantasi, grand restaurant qui fait luxueux, mais où les plats déjà préparés sont servis deux minutes à peine après avoir été commandés. C’est très bon, il n’y a rien à dire. En dessert, Sébastien prend une pâtisserie dont il ne comprenait pas le nom en anglais dans le menu, moi une simple crème à la vanille.


Retour au vapür, retour à Eminönü, sur le Bosphore rempli de bateaux, de supertankers, de navettes, d’autres vapürs. Pour accoster, nous devons passer d’un bateau à l’autre avant de se retrouver à quai.


Avant de retourner en France, nous tenions à goûter au raki. Nous nous installons donc à la terrasse du café près de notre hôtel, le serveur ôte de la table le narghilé qui y trônait et apporte nos verres. C’est une sorte d’anisette à 45°, à couper avec de l’eau, comme le pastis. Pour nous qui ne buvons jamais, ça chauffe. D’ailleurs nous finissons notre verre un peu vite, songeant que plus tôt nous serons débarrassés de cette horreur, mieux nous nous porterons. Nous sommes un peu joyeux en rentrant à l’hôtel, mais c’est surtout la tête qui me tourne : j’ai l’impression d’avoir de la salade de fruits à la place du cerveau. Pas facile de tenir un journal dans ces conditions…

mercredi 4 juillet 2007

Voyage à Istanbul (10/15)

Mardi 15 juillet 2003.

La belle journée que voilà ! Par comparaison avec celle de la veille, elle ne peut qu’être magnifique ! C’est la première fois que nous allons prendre le bateau, le vapür, sur le Bosphore. Sébastien a retrouvé ses deux oreilles, c’est bon signe. Nous partons vers l’embarcadère d’Eminönü, frais et confiants, dédaignant les opportunistes qui veulent nous vendre des jetons pour la traversée au-dessus du prix réel, les vendeurs de simit, ceux de jus de fruits, les marchands de glace en costume folklorique, etc. Mais voilà, arrivés au guichet pour l’embarquement en direction de Besiktas, nous apprenons que le prochain vapür n’est qu’à… 18 h 30 ! On cherche donc vraiment à nous contrarier…

Qu’à cela ne tienne, nous changeons nos plans : nous pensions débarquer à Besiktas, visiter le palais de Dolmabahçe puis remonter vers Galata pour enfin profiter de la librairie de l’Institut français… Nous ferons le contraire.

Nous empruntons donc une nouvelle fois le pont de Galata, prenons le Tünel et traversons Istiklal Caddesi sous les refrains, toujours les mêmes, de Tarkan, sortant des enceintes des marchands de disque. L’Institut français est ouvert, nous entrons. Ca, une librairie ? Ce n’est pas possible, ils nous ont montré le dépôt, c’est tout ! Quelques livres hors de prix sur l’histoire d’Istanbul, et quelques livres de poche. Des bandes dessinées et des livres pour enfants, surtout. Misère. Bon, nous avons le droit de visiter, c’est toujours ça, à condition de montrer son sac au gardien et de passer aux détecteurs de métaux. Visite éclair : quelques photographies, quelques tas de pierre considérés sans doute comme des sculptures (moi qui croyais que sculpter, c’était justement travailler la pierre…), et les cartes d’une ville canadienne, sans doute un jumelage. Que faire d’autre ? Un café nous tend les bras : rien moins que le Flore, ici même, au sous-sol de l’Institut français d’Istanbul. Un jus de fraise (en bouteille) plus tard, nous ressortons du bâtiment sans avoir beaucoup moins soif. Après être retournés dans la papeterie où nous avions acheté la carte de Carine pour, cette fois, m’acheter un plan d’Istanbul, nous redescendons vers la rive du Bosphore et marchons en direction de Dolmabahçe. C’est tout droit, il suffit de longer la rive. Une petite halte dans un parc près d’une mosquée, et nous allons voir le Bosphore d’un peu plus près, humer son haleine pas fraîche, observer le manège des bateaux et surtout, tout près de nous, à quelques coups de rames : l’Asie. Ca fait quelque chose, mais ça ne fait rien. Continuons.

Quelques mètres plus loin, nous arrivons à la mosquée de Dolmabahçe, face à la Tour de l’Horloge. Baroque en diable, tout ça, faux marbre et trompe-l’œil. La mosquée est assez vaste, elle fait face au Bosphore et ses minarets passent pour être les plus fin du monde – crayons Conté bien taillés érigés vers un ciel d’encre turquoise…

Enfin, le palais de Dolmabahçe, dans le même style pompeux, grossier, bonbon rose sur le Bosphore. Nous payons la visite du palais et du harem, et nous devons laisser nos appareils photo à l’entrée. Nous devons aussi recouvrir nos chaussures d’un sac plastique bleu très seyant, pour ne pas abîmer les planchers d’époque. Mais comme nous marchons sur des bandes de tapis qui délimitent bien le trajet à suivre…

Notre guide nous fait visiter les pièces d’une palais d’une allure assez sportive, d’autant que nous sommes nombreux et qu’il y a pas mal de pièces à voir. Entre les vases moches offerts par Guillaume II, les lustres et les poignées de porte en cristal de Baccarat, les ours polaires transformés en tapis, dégringolade d’or et de clinquant, d’une vulgarité très digne. Quand je pense que Loti y a été invité par Abdülhamit…

Après cette première visite, on nous informe que celle du harem ne pourra se faire que dans vingt minutes. Comme par hasard, pour patienter, il y a un petit café et, comme par hasard, les prix y sont plus chers qu’ailleurs. Nous prenons des bouteilles d’eau.

De nouveau, nous chaussons nos sacs plastique et entrons dans le harem, suivant un autre guide qui se sent obligé de nous expliquer longuement tout ce qu’on va voir (en se répétant plusieurs fois) et de nous le réexpliquer chaque fois que nous entrons dans une nouvelle pièce. Entre les chiottes, les hammams (celui du palais puis celui du harem), les appartements de la sultane-mère et la chambre où Atatürk est mort… Cavalcade de couloirs en couloirs pour voir des pièces toujours identiques : des lits à baldaquin et des poêles ornés de fioritures… Tout cela est très joli.
Sortis du palais, nous continuons notre chemin jusqu’à la mosquée d’Ortaköy, au bord de l’eau comme celle de Dolmabahçe, et construite par le même architecte. Des musulmans sont en train de prier quand nous entrons. Comme à notre habitude, nous nous asseyons sur la moquette pour contempler la mosquée sans gêner les fidèles. Autour d’elle, devant le Bosphore, s’étire une place jonchée de terrasses de café. Nous en choisissons une, buvons un jus de cerise (en bouteille). Ce qui est pénible, à Istanbul, c’est cette façon qu’ont les serveurs de débarrasser la table sitôt qu’ils voient que tu as fini. Voyant que je ne me servais pas de ma paille, l’un d’eux me l’a enlevée pour la jeter quelques mètres plus loin dans une poubelle. Plus tard, il est venu agiter ma bouteille pour constater qu’elle était vide et la jeter également.

Comme nous n’en sommes plus très loin, nous allons jusqu’au gigantesque pont du Bosphore en longeant des yali, ces maisons hors de prix qui s’étalent sur la rive, yali transformés en hôtels de luxe, en piscines, ou laissés à l’abandon. Nous passons aussi devant l’Université de Galatasaray. 64 mètres au-dessus du niveau de la mer, donc : le pont suspendu sur le Bosphore. Du beau boulot. Très laid, très bombardable, mais immense. J’aime assez le colossal, ce qui oblige à lever la tête.

Nous avons vu ce que nous voulions voir, il est temps de chercher un coin pour manger. Nous finissons par dénicher un petit bar-restaurant. L’une des serveuses, comme le constate Sébastien, est « avenante ». Malheureusement, ce sont des hommes qui nous servent. Sébastien se retrouve avec un plat auquel il ne s’attendait pas : épinards et yoghourt (il déteste le yoghourt) et moi, modestement, avec ce que j’ai commandé : des saucisses-frites. Pas de porc, évidemment, dans ces saucisses-là. Sébastien se tache avec son jus de cerise (en bouteille) : la poisse nous aurait-elle suivi jusqu’ici ?

Il semble bien, puisque de retour après ce frugal repas (pour une fois, nous avons pris un dessert), nous constatons que tous les guichets sont fermés pour repartir en bateau à Eminönü. Et à pied, bien sûr, c’est très loin. Nous partons tout de même, un peu dégoûtés et ne sachant pas trop à quelle heure nous rejoindrons notre hôtel. La nuit tombe déjà, nous surprend en chemin, quand je propose à Sébastien, aux environs de Dolmabahçe, de prendre un taxi pour Galata et de finir à pied ensuite. Nous trouvons mieux : le bus, tout simplement. Nous en attrapons un au vol, mais je ne trouve plus le ticket acheté jeudi et c’est un bus rouge. Je sue à grosses gouttes – ça m’est habituel – en fouillant mes poches, en vain. Je donne donc un billet au chauffeur qui me passe son porte-clefs. Je ne comprends pas ce qu’il me veut, mais un covoyageur prévenant s’empare du porte-clefs et insère un bouton qui se trouvait dessus dans le trou prévu à cet effet d’une machine enregistreuse, et voilà.

Nous sommes donc de retour à Eminönü, un peu fatigués, il faut le dire, de cette journée qui ne pouvait qu’être magnifique.

mardi 3 juillet 2007

Voyage à Istanbul (9/15)


Lundi 14 juillet 2003.


Il y a des journées qui dès l’aube s’efforcent de te prouver que tu n’aurais pas dû te lever. Empruntant une nouvelle fois le funiculaire pour Galata, nous aurions dû nous douter pourtant que nous allions au devant de graves désillusions : ce n’est pas une destination qui, jusque là, nous a particulièrement souri : le spectacle des derviches trop cher, l’Institut français refusant de nous faire entrer, etc. Mais, comme la mouche qui revient sans arrêt se cogner à la même vitre sans comprendre qu’elle ne peut pas la traverser (selon une image chère à Jaenada) nous voilà de retour sur Istiklal Caddesi. Nous parcourons l’avenue jusqu’à la place de Taksim où se regroupent les membres d’un défilé folklorique que nous avons suivis malgré nous, défilé regroupant des musiques et des danses venues de Grèce, de Russie, de Roumanie, etc. Très militaire, tout ça. Alors les voilà, place de Taksim, à faire rouler le tambour sous la double statue d’Atatürk (époque moustaches à l’est, époque sourcils à l’ouest). Nous cherchons l’Opéra. Aucun bâtiment autour de nous ne nous fait penser à un Opéra, alors nous poursuivons nos recherches plus loin, traversant un parc, revenant sur nos pas, partant dans une autre direction… avant d’admettre enfin que l’Opéra, dont le bâtiment comprend aussi le Centre culturel Atatürk, c’est cet immonde immeuble de verre marron, là, qui fait plutôt bureau de la Sécu. Nous essayons de voir si nous pouvons y entrer, à tout hasard, mais le cerbère de l’entrée nous fait signe de partir. De retour sur Istiklal, nous essayons d’entrer au Consulat de France, pour profiter de la librairie. Mais là encore, le vigile dans sa guérite nous met au parfum à l’anglaise : « Today, closed. Open tomorrow ! » Evidemment, nous sommes le 14 juillet ! Distraits que nous sommes…


Alors nous décidons d’aller voir de plus près l’Aya Triada, « l’une des plus grandes églises orthodoxes d’Istanbul, ouverte tous les jours », d’après le Routard. Nous la trouvons assez vite, puisque ses clochers sont visibles depuis la place de Taksim. Elle se cache derrière une grille, toute blanche et pleine de fenêtres : l’air d’un hôpital du XIXème siècle. Nous entrons dans le narthex, richement décoré, mais les portes de l’église sont fermées. On s’assoit sur les marches, on attend… et un type vient nous faire comprendre que c’est closed. On va en prendre l’habitude…


Nous nous mettons à chercher une église catholique arménienne, que nous ne trouvons pas, puis une mosquée rococo qui ne se montre pas plus. Nous devons être maudits, à faire des tours pour rien dans les rues de l’Istanbul moderne, pleine de bruits, de musique sortant des magasins, toujours les mêmes musiques, la même chanson… Tarkan, sans doute.


Au bout d’un moment, nous nous asseyons devant le consulat de Suède pour faire le point. Il est vite fait. Nous cherchons alors le consulat de Hollande, toujours sur la même avenue. Nous trouvons la grille, avec son blason « Je maintiendrai ». Nous prenons à gauche, une petite rue qui descend vertigineusement (il faudra remonter…), passons devant un temple calviniste, devant le lycée français Pierre-Loti et l’église capucine saint Louis-des-Français, devant le Palais de Venise, résidence de l’ambassadeur d’Italie. La rue ne descend plus, elle monte, c’est Cukurcuma Caddesi, rue dans laquelle doit se trouver le quartier des antiquaires. En fait d’antiquaires : deux ou trois strapontins de bois vermoulu, perdus tous seuls sur les pavés, un secrétaire et deux chaises. Au bas mot. En haut de la rue doit se trouver, toujours selon notre cher guide, la plus grande concentration de Français. Autant dire que de Français, à cet endroit, il y en avait deux : Sébastien et moi. Le Routard avait aussi annoncé la « jolie petite mosquée en bois », à droite sur votre écran. Pauvre mosquée vert pomme… Je déteste vraiment tout ce qui est « joli ». Sauf les filles, bien sûr.


Nous n’avons plus rien à faire ici, on ne va pas s’enfoncer non plus. Retour sur Istiklal, où nous cherchons une carte postale pour Carine et des enveloppes de la taille de nos cartes. Le magasin où nous sommes ne vend pas d’enveloppes, nous devons aller au bureau de poste… où une employée essaie de me faire comprendre par geste que je dois me renseigner ailleurs – avant de demander à un type de me guider jusqu’à la papeterie la plus proche. Nous avons donc nos enveloppes, nous poussons jusqu’au Pera Palas, devant lequel nous avons dû passer plusieurs fois sans savoir de quoi il s’agissait. Façade verte qui part en lambeaux, luxueux mastodonte fatigué. L’intérieur doit valoir le coup d’œil, pour tous ces culs sacrés qui ont posé leur pêche entre ces murs qui se craquellent… Zsa Zsa Gabor, Joséphine Baker, Marie Bell, Marinetti, Sarah Bernhardt, Agatha Christie, Atatürk, Mata-Hari, Marc-Edouard Nabe… Nous poursuivons notre chemin, retournons au Coco-Gramofon, commandons des jus de fruits et recopions nos cartes postales. J’ajoute un dessin à notre lettre à Carine. Enfin nous retournons à la Poste, cette fois pour y déposer notre courrier. Après que nous avons attendu un bon moment derrière un couple qui postait un tas de colis pour les Etats-Unis, la mégère qui nous avait vendu les timbres grogne que ceux-ci ne sont pas assez chers pour des cartes postales. C’est 700 000 et non 600 000, une carte postale. Pas la peine de s’énerver, on ajoute un peu de monnaie.


Il n’est que six heures du soir mais nous partons à la recherche d’un restaurant. Il y a des journées dans la vie qu’il vaut mieux éviter de prolonger inutilement. Après avoir encore un peu tourné, on entre au Musa Ustam, présenté comme une « référence » par notre cher, etc. Restaurant assez peu intéressant d’aspect et aux prix élevés. Comme nous ne sommes pas à l’heure d’affluence, les serveurs restent tous à regarder une telenovela quelconque, captivés par l’intrigue du machin. Comme des bouteilles d’eau nous sont apportées directement, sans que nous n’ayons rien demandé, et qu’il nous faudra les payer, nous renonçons à demander d’autres boissons. Il nous amènent aussi un léger hors-d’œuvre non réclamé et à payer. On commence à se sentir énervés par leurs manières, et par leur mépris du client (ils sont vraiment tous alignés, yeux écarquillés, devant leur daube cathodique). Nous mangeons nos kebabs, payons et quittons les lieux. Sébastien, depuis ce matin, est sourd d’une oreille et il y a plusieurs jours qu’il a suffisamment d’ampoules aux pieds pour illuminer tout Istanbul (qui en aurait besoin). Il boîte donc un peu, à l’unisson avec tous les éclopés que nous croisons : culs-de-jatte, unijambistes, manchots, borgnes, etc. A croire qu’il n’y a pas un seul pauvre intact en Turquie ! Et Sébastien de déclarer qu’une journée qui commence par une oreille bouchée, on a tout intérêt à l’expédier au plus vite. Je lui fais remarquer que la petite Mary Ingalls a dû penser peu ou prou la même chose le matin où elle s’est réveillée aveugle…


Oui, il y a vraiment des journées, même à Istanbul, où rester couché ou sortir de chez soi ne fait pas grande différence…

lundi 2 juillet 2007

Voyage à Istanbul (8/15)


Dimanche 13 juillet 2003.


Nous avons décidé de passer un dimanche calme. Visite de Sainte-Sophie le matin – l’intérieur du bunker. La nef est gigantesque, la coupole s’élève loin au-dessus de nos têtes, masquée en partie par les échafaudages de la restauration en cours. Sur la conque de l’abside, une Vierge à l’Enfant, superbe mosaïque byzantine à fond doré dont il ne reste qu’une partie, et sur la gauche l’Ange Gabriel. Tout est immense ici, et tout est doré. Ou l’était. Le temps a profondément abîmé tout ça, et les séismes successifs qui ont ravagé l’église se font sans doute encore sentir par endroits. J’avoue que comme tout le monde, je glisse mon pouce dans la colonne suante censée exaucer les vœux. Nous montons aux galeries par un large couloir pavé. Splendeur de la représentation du Jugement dernier : la Vierge à gauche, au centre le Christ, saint Jean-Baptiste à droite. Les croix latines du parapet de marbre ont toutes été grattées sous l’époque ottomane. Seul le bas demeure visible, formant autant de lances. Dans le narthex, des panneaux donnent une vague idée de la splendeur de l’endroit sous le règne de Constantin et à travers les âges. En sortant par le vestibule, nouvelle mosaïque sublime représentant une Vierge à l’Enfant à qui Constantin offre la ville de Constantinople, à droite, tandis que Justinien, à gauche, lui offre Sainte-Sophie.


Une fois sortis du bâtiment, nous retournons rue Divanyolu, cette fois avec le livre sur Loti dans les mains, pour retrouver la maison qu’il avait habitée en 1910 et sur laquelle une plaque fut apposée en 1920. Nous avons beau faire les cent pas dans cette rue assez brève, nous ne trouvons rien qui ressemble à la photo. Nous finissons par prendre un verre dans le (faux) café Loti, hôtel-restaurant minable aux allures de cafétéria. Un thé servi dans une tasse à café (mauvais goût du service), puis jus de pêche dans une boîte en fer (mauvais goût tout court), à l’européenne. Nous saurons à quoi nous en tenir.


Nous avons décidé de passer un dimanche calme. L’après-midi se passe à rédiger des cartes postales. Les brouillons plutôt, étant donné que les cartes achetées le matin sont trop grandes pour nos enveloppes. Jusqu’au soir nous rédigeons en duo une lettre pour Carine, qui aurait dû être du voyage (Carine, pas la lettre)…


Nous avons décidé de passer un dimanche calme. Nous partons à la recherche d’un hammam en suivant les conseils de notre guide (pas toujours très avisés). Tout d’abord nous trouvons le Old Turkish Bath, à la façade triste et fatiguée, aux murs en lézards. Il n’ouvre qu’à 20 heures, nous aurions un quart d’heure à patienter avec un Turc triste et fatigué, aux vêtements en lézards. Aussi gris que sa turne. Nous allons voir ailleurs. Et nos pas nous mènent tout naturellement devant le Cemberlitas Hamami, bain turc dont l’architecte fut notre cher Sinan. La fille de l’accueil est très mignonne, très blonde, très hôtesse de boîte de nuit. On lui donnerait 25 millions sans confession. C’est ce qu’on fait, d’ailleurs. Elle nous indique le coin des hommes, l’escalier qui mène au vestiaire. On croise quelques gras Turcs assis sur un banc, serviette autour de la taille, sous les plis du ventre. A l’étage un type nous indique notre cabine individuelle. Je me désape, laisse mes vêtements, entoure ma taille d’une serviette et descend rejoindre Sébastien dans la salle chaude. A demi allongés sur le marbre, nous perdons vite des litres de sueur. Liquides nous sommes, on en glisserait presque, sur la transpiration des autres. Ca pourrait créer des liens. Nous ne sommes qu’une seule sudation, énorme, une quinzaine de frères de sueur.


En attendant notre tour, nous regardons officier les masseurs. Petite intimidation pour le folklore : l’un d’eux enfile son gant de crin avec la gestuelle exagérée d’un chirurgien et plaf !, donne un grand coup de sa main libre sur sa sœur gantée, très lutteur en démonstration, ou rugbyman néo-zélandais entonnant le haka, comme le dira ensuite Sébastien. Le massage qui suit paraît plus doux, à proportion. Ce qui m’inquiète le plus, ce sont les baquets d’eau vidés violemment sur le sujet : j’ai horreur de recevoir de l’eau dans les yeux, et déjà la sueur qui niagarate de mon front irrite ma paupière gauche. Visiblement, aucun de nos compagnons de misère ne veut partir au feu. Lorsqu’un masseur appelle son client, l’un d’eux, dans un grand geste chevaleresque du doigt, désigne son voisin pour qu’il aille se faire marteler le gras à sa place. Au bout d’une vingtaine de minutes à perdre les eaux, Sébastien et moi étions plutôt impatients de voir surgir nos bourreaux. On ne le dit pas assez, mais beaucoup de héros ne le deviennent que par lassitude. Ca tombe bien, le mien me fait signe avec un petit sourire pervers. Il me sert la main, comme un lutteur avant un combat, et tente une approche : « Where are you from ? England ? » Il m’allonge entre d’autres victimes plus ou moins consentantes. Entre-temps je me suis rendu compte que ma serviette était trempée et collée à mes petites fesses maigrelettes. Heureusement que je n’ai jamais eu beaucoup d’orgueil mâle…


Il ne me fait pas le coup de la baffe dans le gant de crin, il se contente de sourire et de me rapprocher du bord de la pierre en me faisant glisser sur l’eau du corps des autres. Et il attaque au gant, tranquillement d’abord, juste pour me nettoyer. Il va chercher le baquet d’eau, je ferme les yeux et splaf !, un bon litre d’eau tiède vient me fouetter comme un phoque sur la banquise. Il me fait asseoir, me nettoie les bras en me montrant d’un petit air rieur les dépôts de crasse que son gant arrive à enlever de mon corps, comme s’il voulait me culpabiliser, ce con-là. Et je m’allonge sur le ventre, la serviette n’est plus qu’une loque qui fait ceinture, il ne manquerait plus que tout le monde reluque ma petite bite… Je remarque qu’à l’autre bout du marbre, Sébastien aussi subit les derniers outrages. C’est bête, mais ça me rassure de savoir qu’on souffre entre amis. Après le nettoyage, j’attends le baquet d’eau en fermant les yeux, mais rien ne vient. Tiens ? Bizarre… Et voilà que mon masseur s’acharne sur mon dos, mes épaules, mes omoplates, qu’il descend jusqu’à mes mollets – et là j’avoue qu’un cri rauque sort de ma gorge, tout piteux, à peine un cri, une exclamation, rien. Quand on souffre, il n’y a rien à dire. Il me demande de me retourner, s’en prend à mon ventre, mon petit ventre rond tout neuf, acquis après des années de rachitisme ! Il le tourne dans tous les sens, lui fait prendre des aspects que je ne lui aurais jamais imaginé, l’aplatit, le pousse à droite, le tord à gauche, en lace une partie à droite et l’autre à gauche… Les jambes, de nouveau. Il passe sur mes tibias et appuie comme s’il voulait les broyer contre le marbre gluant. J’ouvre une bouche ronde sans pouvoir glapir, je dois avoir l’air d’un poisson rouge. L’autre mollet subit la même pression, mais qu’est-ce que je lui ai fait, à ce mec ? « Good ? » me demande-t-il en me lâchant les jambes. Et, effectivement, je me sens très bien une fois qu’il m’a lâché les jambes. Alors j’acquiesce. Il fait passer sur mon corps une sorte de filet rempli de mousse, enfin un peu de légèreté, de bulles… Il me fait lever, m’amène dans une petite encoignure, à côté de la source d’où il puisait son eau, et me fait asseoir. Ma serviette ne peut plus rien pour moi, et j’ai perdu toute dignité. Un shampooing d’abord, puis rinçage à grandes eaux, flaf !, sur la nuque. Le premier baquet était-il rempli d’eau brûlante ? Je l’ignore. Le deuxième, schiaff !, est nettement plus appréciable. « Good ? » me demande-t-il. « Good ! » réponds-je. Et splaf !, de l’eau glaciale pour achever les blessés !


Il me fait relever, me sert la main comme un lutteur après un combat, et m’amène vers Sébastien qui, dans son encoignure, n’en mène pas plus large que moi. Nous voilà donc nettoyés, récurés, essorés, rincés, propres. Ils nous indiquent une autre salle, nous poussons la porte et nous nous retrouvons dans le hall d’entrée où des employés nous entourent la taille d’une nouvelle serviette, sèche, et nous couvrent tête et dos avec d’autres serviettes, sèches. Ainsi accoutrés nous remontons vers nos cabines, et je manque de peu d’éclater de rire en apercevant ma tronche de chat mouillé dans le miroir qui fait face à la porte. Je dois être encore troublé puisqu’une fois rhabillé et prêt à partir, je file un pourliche de dix millions au type du room service qui me passe sur les mains une lotion au citron.


Nous avions pourtant décidé de passer un dimanche calme.


Plus calmes que nous, on trouverait difficilement, maintenant que nous voilà comme neufs. C’est ainsi que nous arrivons à l’Altin Kupa, petit restaurant proche de la Citerne-basilique, à la terrasse en pente raide. Très bonnes brochettes d’agneau, mais je laisse quelques légumes. Je ferais un très mauvais végétarien. Les prix sont assez élevés, mais encore raisonnables. Sébastien entend encore, sans le voir, un feu d’artifice derrière Sainte-Sophie dont on distingue les minarets. Décidément ! Hier, c’est sur la rive asiatique que nous en discernions un, sans l’entendre… Après notre repas, les serveurs nous apportent gratuitement un thé à la cerise. Etonnant, mais très bon. Nous sommes encore assez vaillants pour chercher des cartes postales de la dimension de nos enveloppes, sans succès. Tant pis, nous rentrons à l’hôtel, une bouteille d’eau à la main, et Sébastien essaie de découper au couteau les contours de quelques cartes postales. Ca marche pour certaines, pour d’autres le résultat est moins probant.

dimanche 1 juillet 2007

Voyage à Istanbul (7/15)


Samedi 12 juillet 2003.


En route pour Eyüp ! Enfin, en route… De retour à Eminönü, plutôt, où nous devons prendre le bus, entre les cris des marchands d’eau et de simit, les klaxons des véhicules stationnés au petit malheur la guigne, les sirènes des vapür annonçant leur départ… et la ribambelle jaune des taxis. Cohue colorée sous un ciel pâlot. Le bus que nous devons prendre est le 47, selon le Routard. Ca tombe bien, en voilà un. Mais avec tous les bus qui sont devant lui nous pourrions avoir une demi-douzaine d’embolies pulmonaires chacun avant qu’il ne s’arrête enfin et ne nous ouvre ses portes. Nous nous asseyons, en confiance, et le bus démarre. Nous sommes un peu surpris de voir qu’il emprunte le pont de Galata pour traverser la Corne d’Or. Mais nous nous disons qu’il reprendra la bonne rive avec le pont Atatürk… Et puis non. Il continue sa route, en longeant toujours la Corne d’Or, certes, mais du mauvais côté. C’est peu pour nous faire perdre notre flegme ; nous attendons de voir ce qu’il va se passer. Nous voyons, en face, la mosquée d’Eyüp et le cimetière qui glisse en cascade de dominos blancs le long de la colline. Mais nous nous en éloignons. Nous continuons à rouler, nous avons dépassé le quartier d’Hasköy quand le chauffeur, voyant qu’il n’y a plus que quatre personnes dans son bus, nous compris, et se demandant sans doute ce que des touristes peuvent bien avoir à découvrir de ce côté-là d’Istanbul, se renseigne sur nos intentions et nous dépose là, en nous indiquant sur un bout de papier le numéro du bus que nous devons prendre : le 39. Il nous suffit de traverser la Corne d’Or, vraiment le bout de la corne, le moment où elle n’est plus qu’un ruisseau entre les herbes. L’avantage de notre mésaventure, c’est de nous avoir fait découvrir un quartier que nous ne connaissions pas et que nous n’aurions jamais eu l’idée d’aller découvrir. Nous trouvons assez vite un arrêt de bus et le bus qui va avec. Il porte le numéro 399, mais cette fois je crie au chauffeur : « Eyüp Camii ? » et le guichetier acquiesce. Nous payons le trajet et, quelques minutes plus tard, nous descendons à l’arrêt Eyüp Sultan. La foule est nombreuse, nous n’avons qu’à suivre les femmes voilées de noir, les hommes, les marchands, pour atteindre une grande place envahie de pigeons, d’enfants et de camelots, entourée de cimetières, et qui forme le parvis de la mosquée. Dans une cour des femmes prient devant les grilles d’un tombeau. Nous nous déchaussons et soulevons la bâche verte. Mosquée très sobre d’allure, où les fidèles prient avec ferveur ou égrènent leur chapelet. L’imam, nous voyant assis en tailleur et contemplant la coupole et les vitraux, vient nous voir en lançant : « Photo ! photo ! » et nous guide vers les escaliers menant à la galerie. Il referme la porte derrière nous, sur le moment nous pensons qu’il a voulu nous isoler parce qu’il était l’heure de la prière, mais pourquoi ne nous aurait-il pas fait sortir ? Finalement nous comprenons qu’il voulait tout simplement que nous profitions de la vue pour prendre des photos. La mosquée est trop sombre, malheureusement. Nous sortons et remercions l’imam en lui donnant un million. Très serviable, il continue : « Piyerloti Kahve ! » Oui, c’est justement là que nous allons. Mais avant, nous jetons un coup d’œil au mausolée d’un autre Mehmet (mais lequel ?), à travers la grille. Enorme turban au-dessus du tombeau.

En route pour le café Pierre Loti ! Et encore une colline à gravir !... Vaillamment nous montons, suivant les rares pancartes jaunes nous indiquant la direction à prendre. Lorsqu’à un moment le chemin se sépare en deux, un épicier qui nous regarde passer devant son échoppe, sachant très bien ce que nous cherchons, nous indique le bon. Nous arrivons donc, après le restaurant Pierre Loti en bois, après les pancartes annonçant l’ouverture prochaine du teleferik Pierre Loti – fainéants ! boire le thé chez Loti, ça se mérite ! -, nous arrivons donc sur une petite terrasse discrète, sous les arbres, offrant un panorama immense sur la Corne d’Or. Au-dessous de nous, le cimetière en gradins dévale la colline. J’achète une carte postale de circonstance et écris un mot à Adrianne. Ca s’impose ! Le thé n’est pas meilleur ici qu’ailleurs mais il se prend de plus haut. Dommage que le ciel soit couvert… Avant de repartir, nous allons voir la boutique de souvenirs du café. Sébastien achète une édition stambouliote d’Aziyadé (en français, bien sûr) et moi un livre sur le Stamboul lotien, orné de très belles photos.


Nous redescendons par le cimetière, empruntant parfois le sentier qui serpente entre chaque terrasse, parfois les marches minuscules cachées entre les tombes. Une fois descendue la colline, nous prenons une bouteille d’eau et allons attendre le bus sur la route qui longe le bras de mer – ou plutôt la corne de mer… N’importe lequel fait l’affaire dès l’instant qu’il s’arrête à Eminönü, et nous voilà donc brinquebalés dans un bus bondé slalomant entre les voitures. Ajoutez-y les odeurs et la chaleur (le ciel est de nouveau bleu, maintenant que nous n’avons plus cette vue superbe sur Istanbul) et vous comprendrez que nous n’avons pas attendu d’avoir atteint Eminönü pour descendre. A nous de zigzaguer entre les taxis. La circulation en Turquie est très pittoresque : les feux rouges sont considérés comme des stops et le passant est inexistant (sauf pour le chauffeur de taksi qui le considère comme un client potentiel). On finit par s’y habituer : pour traverser il ne faut pas attendre que le flot de voitures cesse (il ne cesse jamais) mais se lancer comme un obus entre les voitures en imaginant qu’on porte sur le corps une armure blindée. En général, ça passe.


Nous parvenons même sans encombre à traverser le pont de Galata. Après avoir sans succès tenté d’approcher un trois mâts amarré à quelques mètres, Sébastien cherche un bureau de poste pour y acheter des timbres afin de se refaire un peu de monnaie, mais celui qu’on trouve paraît fermé, bien que deux autochtones nous affirment le contraire. Nous prenons le Tünel, comme hier, pour nous transporter sur les hauteurs de Pera.


La raison de notre retour ici, c’est un spectacle de derviches tourneurs annoncé pour 17 heures. Lorsque nous arrivons, avec deux heures d’avance, dans la mosquée où cela doit avoir lieu, le guichetier se précipite derrière son guichet pour nous recevoir. Nous lui demandons en anglais combien coûte le spectacle. Et je l’entends bien distinctement répondre : « Fifty millions ». Nous pensons d’abord qu’il s’est trompé, que son anglais est aussi médiocre que le nôtre et qu’il voulait dire « five » ou à l’extrême rigueur « fifteen »… Mais non, il répète « Fifty millions ». Cinquante millions pour des derviches ? C’est beaucoup trop cher. Nous repartons bredouilles et un peu frustrés aussi d’avoir quitté aussi rapidement Eyüp pour cette déconfiture. De nouveau sur Istiklal Caddesi, nous ne savons pas trop où nous rendre. Nous achetons des simit, ces pains ronds et troués au centre, parsemés de grains de sésame, très serrés, pas mauvais mais très bourratifs. Nous les accompagnons d’un jus de citron bourré de colorants mais rafraîchissant. Sébastien mange son simit et achève le mien, dont je n’ai pas réussi à voir le bout alors que, après avoir cherché un parc sans parvenir à le trouver, nous sommes assis désoeuvrés sur le bord de la route. Nous nous remettons en marche, malgré tout, en direction de l’Institut français qui possède une bibliothèque à laquelle on peut, semble-t-il, avoir accès. Ca se situe dans une petite rue (en pente, bien entendu), et nous demandons au gardien, dans sa guérite, si nous pouvons entrer. Comme nous sommes français, il nous fait comprendre que nous pouvons toujours sonner, ce que nous faisons, pour demander la même chose au gardien français qui se trouve derrière la grille. Celui-ci, avec un petit air ennuyé, nous explique que nous ne pouvons pas visiter le bâtiment. Nous repartons bredouilles, une nouvelle fois, et avec une rue à remonter ! Là, ça suffit, nous abdiquons : retour au Tünel. Une fois que celui-ci nous a ramené au pont de Galata, nous zigzaguons entre les marchands d’Eminönü et ceux, plus nombreux encore, formant une foule plus compacte, de Yeni Camii, la Nouvelle Mosquée, pour entrer dans celle-ci. Beaucoup de fidèles en prière ici aussi, dans cette très grande mosquée aux murs et aux piliers de faïence bleue. Nous restons un moment assis sur la moquette, à contempler les quatre piliers, la coupole et les demi-coupoles, et nous repartons en direction de l’hôtel.


Là nous replongeons dans le Stamboul de Loti avec nos livres, tout en mangeant quelques loukoums.


En soirée nous repartons en direction du Doy-Doy, un peu plus peuplé ce soir. Je reprends un pide délicieux dont le nom m’échappe (composé de viande de mouton, de fromage et de salami). Derrière nous, un groupe de Françaises parle à haute voix, l’une affirmant que « la Bretagne, c’est plein de bactéries », et à notre table un groupe de jeunes que j’ai tout d’abord pris pour des Américains mais qui sont peut-être plutôt Allemands, s’empiffre en causant aussi bruyamment. A la fin du repas, nous commandons un café turc. La formule va vite nous devenir habituelle : « Iki sekerli türk kahvesi ! » Celui du Doy-Doy est moins fort que celui du Coco-Gramofon, et ils le servent sans verre d’eau.


Une fois rassasiés, nous remontons vers la rue Pierre Loti, toute proche. J’ai vu dans le livre acheté ce matin qu’il habitait en 1910 une maison située sur Divanyolu. Nous essayons en vain de la retrouver, dans l’entourage du (faux) café Pierre Loti. Nous tenterons une nouvelle fois l’expérience demain, avec le livre dans les mains !

samedi 30 juin 2007

Voyage à Istanbul (6/15)


Vendredi 11 juillet 2003.


Songeant que le vendredi est le jour le plus important de la prière chez les musulmans, j’avais dit à Sébastien que ce n’était peut-être pas judicieux d’aller visiter la mosquée d’Eyüp ce jour-là, comme nous comptions le faire. Nous avons donc décidé de remettre cette visite à demain et de nous rendre aujourd’hui sur la rive européenne, dans le quartier de Pera. Nous traversons donc à pied le pont de Galata, sur lequel les taksis font des queues de poisson aux voitures tandis que les vendeurs de fruits et de pâtisseries crient pour vendre leur marchandise. Ce qu’on trouve aussi fréquemment sur notre chemin, ce sont des Turcs assis derrière un pèse-personne, attendant que quelqu’un leur donne quelques milliers de livres pour se peser. Le temps est couvert aujourd’hui, la rive asiatique est presque invisible au loin…

Une fois de l’autre côté, nous prenons des jetons pour le funiculaire souterrain, le « tünel », qui nous mène sur les hauteurs de Pera. Nous longeons la longue avenue de l’Indépendance (Istiklal Caddesi), et dejà nous sommes loin de ce que nous connaissions d’Istanbul : larges artères, magasins modernes, librairies, disquaires (avec toujours en vitrine des albums ou des affiches de Tarkan, le Florent Pagny local), magasins d’instruments de musique. Nous nous sommes trompé de chemin, nous retournons sur nos pas et trouvons assez vite la tour de Galata. C’est de là qu’est parti le premier « homme volant » qui s’était construit des ailes et avait atterri de l’autre côté du Bosphore. C’est au XVIIème siècle, et le sultan Murat IV envoya ce cinglé à Alger, le jugeant dangereux. Du haut de cette tour, comme le ciel est un peu bouché, la vue n’est pas si exaltante (sauf celle, très furtive, d’une jolie paire de cuisses sous une longue jupe noire, alors que la fille qui portait cette jupe était assise par terre. Je n’ai rien vu de plus, mais c’est l’intention qui compte…).


Nous redescendons et allons nous asseoir à l’ombre, sur un banc. Sébastien part acheter une bouteille d’eau. Un oiseau le prend pour cible et sa chemise se retrouve maculée de fiente. Une fois ce petit problème plus ou moins réparé, nous repartons en suivant assez attentivement les conseils du Routard. Nous voyons les maisons levantines, l’ancienne prison anglaise transformée en restaurant, le lycée autrichien Sen Jorj et, juste en face, l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul. Petite église toute bleue dont nous ne voyons que la cour, n’osant frapper pour la visiter. C’est effectivement un havre de paix en pleine ville, et nous lisons les inscriptions rédigées en français de deux tombes levantines. Plus loin, nous voyons l’entrée de la maison natale d’André Chénier. Impossible de trouver la plaque commémorative, mais si c’est le guide qui le dit… Nous sommes là dans une atmosphère plus génoise que turque. Nous poursuivons cette rue qui descend dru jusqu’à la porte des remparts génois. C’est tout ce qu’il reste des remparts. Nous avons vu l’emblème de Gênes, nous pouvons passer outre.


C’est là que ça cafouille un peu. Il faut toujours un moment où ça cafouille, sinon pourquoi voyager ? Et nous voilà tournant dans des rues étroites, en descendant une dont la pente est vertigineuse pour se casser les jambes à la remonter cinq minutes après… C’est que nous cherchons la mosquée des Arabes, une petite mosquée de briques rouges autour de laquelle nous tournons longtemps sans la voir. Vendredi ou pas, nous y entrons dès que nous l’avons trouvée. C’est une ancienne église dominicaine transformée en mosquée. Elle a gardé un petit air de mission de son époque dominicaine. De la cour, bien que petite, elle semble un peu plus imposante que nous ne l’avions cru de prime abord. Nous faisons une pause avant de repartir, et ce n’est qu’en la retrouvant au détour d’une rue quelques minutes après que nous pouvons voir son clocher de briques transformé en minaret. Nous sommes dans le bazar de Pera, peuplé de marchands de quincaillerie. Nous cherchons un caravansérail construit par Sinan, sans le trouver. Ce n’est qu’ensuite que nous en déduisons que nous l’avons peut-être bien vu, mais que nous l’avons pris pour l’entrée du bazar, envahie de tuyaux, de robinets, de pièces détachées et de bidons. Sortis de ce bazar nous voyons les escaliers Camondo, affreux tortillon art-déco, que nous gravissons pour voir la maison du même banquier juif, devenue un hôtel sans intérêt. Nous reprenons les escaliers et descendons jusqu’à l’angle de la Kemeralti Caddesi. Là, autre façade moche, qui fait l’angle : celle de la maison Minerva, ornée d’angelots boudeurs. Nous remontons l’avenue (faible pente, ça nous change), voyons la façade du lycée français, empruntons une petite rue très raide pour le voir de dos. Ca ne nous avance pas beaucoup. On remonte jusqu’à Istiklal Caddesi, à la recherche de quelque chose de frais à manger et à boire. Nous entrons dans les « passages », sortes de galeries remplies de marchands (légumes, poissons, pâtisseries, restaurants à foison où les serveurs font les rabatteurs). Finalement, dans une rue très passante, pleine de vie, nous nous installons à la terrasse d’un café. Comme il n’y a toujours pas d’üzüm suyu, Sébastien se rabat sur une bière, moi sur un Coca.


Il est près de cinq heures, nous avons vu ce que nous voulions voir et nous arpentons Istiklal Caddesi pleine de monde et de mauvaise musique, le tramway minuscule faisant l’aller et le retour entre nous. Nous entrons dans les librairies, essayant de trouver des rayons de livres en français. On en déniche bien un, essentiellement composé de livres d’occasion. On y trouve tout et n’importe quoi : du 99 F de Beigbeder à Ingrid Caven de Schuhl, en passant par Derrida, Kristeva et consorts. Un seul Loti : Pêcheur d’Islande. Pas très turc, Pêcheur d’Islande. Dans une autre librairie, plus loin, je trouve un livre que je compte bien acheter, composé essentiellement de photographies représentant Loti à Istanbul. Aussi passionnant pour les amateurs de Loti que pour ceux qui s’intéressent à l’aspect que pouvaient avoir les rues stambouliotes en 1905, par exemple.


Passant devant l’église Saint-Antoine-de-Padoue, construite au début du XXème siècle, nous décidons d’y entrer et de s’y asseoir un moment. Puis nous mangeons en face du Consulat de France, dans un restaurant sans terrasse à l’intérieur duquel nous crevons de chaud. Je prends un pide – une pizza – au fromage qu’ils appellent kasarli. Je m’en fous plein la panse, je repars plein à ras bords. Un petit tour sur la place de Taksim toute proche (avec sa statue d’Atatürk), puis nous retournons dans le passage où nous étions plus tôt dans l’après-midi pour acheter des loukoums. Encore une adresse du Routard. Je paye la boîte de confiseries sous le portrait imposant d’Atatürk, et nous repartons.


Place du Tünel, nous trouvons un café qui sert du vrai café turc, le Coco-Gramofon. Enfin nous allons voir ce que c’est. Il faut le demander « sekerli » (très sucré) parce qu’ils ne donnent ni sucre ni cuillère. Juste un verre d’eau pour faire passer le goût très fort du marc. Ce café turc est un régal, à boire à petites gorgées, tranquillement, devant le tramway qui monte et qui descend et les passants qui font de même, dans le soir de la Porte d’Orient. Ambiance douce dans ce café qui diffuse du jazz sous une lumière tamisée. Très reposant. Nous rentrons à pied sur l’autre rive, où un feu d’artifice nous accueille alors que nous arrivons. Sébastien adore les feux d’artifice, moi pas trop, mais hier déjà, revenant du Doy-Doy, nous en avions vu un s’achever au-dessus de Sultanahmet, et il n’avait pas pu en profiter. Alors aujourd’hui, c’est fête.

vendredi 29 juin 2007

Voyage à Istanbul (5/15)


Jeudi 10 juillet 2003.


Salauds d’envahisseurs français qui viennent nous retirer la pastèque de la bouche ! Ce matin, il n’y en avait déjà plus quand nous sommes descendus au restaurant. Tout est rentré dans l’ordre par la suite, heureusement. Sébastien est impressionné par ma façon minimaliste de décortiquer un œuf dur, l’un de ces drôles d’œufs à la coquille blanche qu’on voit partout ici.

Nous avons décidé de prendre un bus pour nous rendre dans le quartier de Fatih. Nous descendons vers Eminönü, sur l’embarcadère du Bosphore, afin d’en trouver un. Seul problème : il n’existe pas de plan des lignes de bus et nous piétinons une bonne heure sans savoir quel véhicule emprunter. En fin de compte nous posons la question au guichetier en lui montrant sur la carte l’endroit où nous voulons nous rendre, il prend un morceau de papier et note les numéros des bus que nous pouvons prendre : le 91 ou le 37. Nous lui achetons donc deux tickets, mais un doute nous saisit, Sébastien d’abord puis moi : comment savoir dans quel coin de Fatih nous laissera le chauffeur ? Nous nous décidons enfin et montons dans le 91. Nous constatons que les passagers paient leur voyage à un type assis derrière un guichet dans le véhicule, à leur montée, et que ce type ne semble pas intéressé par nos tickets. C’est alors que Sébastien se souvient que le Routard en parle : les bus bleu et vert comme celui-ci sont des véhicules privés, et le paiement se fait à l’intérieur. Les tickets ne sont valables que pour les bus rouges. Nous pensons redescendre mais notre voisin, qui voit que nous sommes dans l’embarras, se renseigne à notre place pour savoir si ce bus passe par la mosquée de Fatih et, sûrs de notre route, nous payons nos places.


Le guichetier nous prévient : « Fatih Camii ! » (prononcer « djami »). Nous y sommes.


Fatih est un quartier extrêmement religieux. Les femmes voilées de noir y abondent, les barbus aussi. Il s’agit donc d’être prudent et discret, et nous évitons de prendre des photos.


Dans cette mosquée immense et somptueuse, celle de Mehmet II « le Conquérant », des hommes prient tournés vers le mirhab, tandis qu’un pédagogue enseigne le Coran a des enfants. Nous restons en retrait, contemplant le dôme splendide, le minbar de marbre. Toutes ces mosquées commencent à me tourner dans la tête, se confondant les unes les autres… Nous ressortons, reprenons nos chaussures. On sent qu’ici les gens vivent en vase clos et n’aiment pas trop que des étrangers viennent les déranger. Aucune hostilité, mais quelques regards… Nous longeons les étalages des marchands autour de la mosquée, marchands d’objets pieux pour la plupart. A l’entrée du cimetière est placé le mausolée du Conquérant – le vrai, cette fois. Nous nous déchaussons de nouveau et y entrons. Des femmes en prière, presque en extase, entourent le magnifique tombeau du sultan.


Nous continuons notre chemin jusqu’à la mosquée de Selimiye, construite au XVIème sur l’ordre de Soliman le Magnifique qui voulait honorer la mémoire de son père Selim Ier « Le Terrible ». Toutes ces histoires de sultans commencent à sérieusement me passionner. Cette mosquée est d’une très grande sobriété, qui tranche avec toutes celles que nous avons déjà vues. Dans un cadre que nous avons mis un certain temps à trouver alors qu’il était sous nos yeux se trouve un morceau d’étoffe provenant de la Kaaba de la Mecque. En faisant le tour, nous surplombons la Corne d’Or. Nous repartons, la citerne d’Aspar, à nos pieds, transformée en terrain de sport.


Et commence l’errance. A la recherche du patriarcat grec orthodoxe, nous pénétrons dans les petites ruelles de Fatih, quartier à flanc de colline. Les gens y vivent en une communauté très fermée : nous ne voyons pas un seul touriste et nous nous sentons un peu intrus. Les rues formidablement inclinées nous entraînent dans cette société étrange, cette misère à ciel ouvert où la religion tient une place primordiale. Mais les rues ne portent pas de plaques et nous avons du mal à nous y retrouver. Le patriarcat semble pourtant bien être cette énorme bâtisse rouge devant laquelle nous sommes passés ! Nous décidons de revenir sur nos pas, c'est-à-dire de gravir la colline. Istanbul, la ville aux sept collines !... On peut dire qu’on les sent dans les jambes !... Après avoir fait le tour de ce que nous pensons être le patriarcat sans avoir pu en trouver l’entrée, nous ne sommes pas plus avancés. Alors nous restons un peu à l’ombre, sur les marches d’une mosquée. Courageusement, Sébastien repart en quête, histoire d’en avoir le cœur net, tandis qu’une petite fille qui traîne des pieds en suivant sa mère voilée me lance de chaleureux sourires, et qu’un chat rachitique vient se coucher à l’ombre de mon dos. Sébastien revient bredouille, évidemment. Nous repartons, parce qu’il faut bien repartir, sous le soleil qui a décidé de ne pas nous faire de cadeau aujourd’hui. Nous nous enfonçons dans ce labyrinthe interminable, de Fatih à Fener, à la recherche, cette fois-ci, de l’église Saint-Sauveur-in-Chora. Nous achetons une bouteille d’eau dans une épicerie. A la sortie, une première femme voilée nous accoste par la gauche – « Money, money… » -, une autre par la droite. Nous passons outre, elles commençaient à s’accrocher. La bouteille ne fait pas long feu, alors que nous grimpons toujours sans que rien ne nous permette de juger si nous sommes dans la bonne direction ou non.


Nous débouchons sur une grande artère où s’élève une mosquée assez imposante. Je propose à Sébastien de regarder sur son plan pour savoir si on ne la trouve pas. Mais il y a deux mille mosquées à Istanbul ! Comment savoir devant laquelle nous nous trouvons ? Nous traversons le boulevard, retournons dans un petit quartier délabré qui encercle la mosquée, afin de trouver le nom de celle-ci… Et nous nous retrouvons devant les remparts de la ville ! Jamais nous n’aurions cru avoir marché autant. Nous montons au sommet des remparts afin de nous repérer. La Corne d’Or est sur notre droite, la porte de Topkapi doit se trouver sur notre gauche. Mais laquelle est-ce, parmi celles que nous pouvons embrasser du regard, sur nos hauteurs ? Et à quelle distance sommes-nous de la Corne d’Or ? Et quelle est donc cette mosquée qui se trouve juste au-dessous de nous, maintenant ? Nous essayons d’évaluer tout ça : nous pensons être sur Ayvansaray Caddesi. Nous redescendons, consultons encore la carte en retournant sur le boulevard d’où nous venons. C’est alors qu’un homme très serviable, nous voyant perdus, nous apprend en anglais que nous sommes du côté d’Edirne, plus au sud que nous le pensions, et il nous indique la direction de l’église Saint-Sauveur-in-Chora (Kariye Camii Müzesi) toute proche. Nous ne sommes plus perdus ! Splendides mosaïques byzantines dans cette église transformée en mosquée sous le règne de Beyazit II. La Dormition de la Vierge est d’une effarante beauté, et Jésus ressuscitant les morts a ma préférence.


Nous reprenons la route des remparts, en ignorant toujours quelle est cette mosquée à leurs pieds – et sans chercher vraiment à se renseigner à son sujet, maintenant que nous savons où nous sommes… Nous les longeons, ces remparts, à l’ombre tout d’abord, traversant des quartiers d’une immense pauvreté où les gamins jouent dans les poubelles déversées sur le trottoir. Maintenant, je le sais : la misère pue.


Sur Vatan Caddesi, le trafic routier nous empêche de traverser. Nous devons donc revenir sur nos pas et emprunter le côté piétonnier du pont pour continuer notre chemin, en plein soleil cette fois-ci. Heureusement, nous ne sommes plus qu’à deux pas (façon de parler) de la Porte du Canon, la Porte de Topkapi. Une fois devant ces murailles gigantesques, notre but est atteint. Nous pouvons donc prendre un verre au pied des remparts. Jus de pêche pour tout le monde !


Bien reposés, nous entrons dans le quartier de Topkapi (rien à voir avec le palais). La faune que j’y découvre me paraît bien universitaire… Et nous trouvons en effet une université sur notre chemin. En bifurquant à gauche nous retombons sur Vatan Caddesi. Il est tard, nous n’en pouvons plus, nous décidons de rentrer en direction de l’hôtel. Quelques coups d’œil aux lignes de bus, nous ne trouvons rien d’intéressant, rien qui nous ramènerait à Eminönü. Nous passons devant une grande église que Sébastien identifiera plus tard comme étant celle de Constantin Lips. Nous marchons, nous marchons, nous nous liquéfions à vue d’œil et nous commençons à désespérer de voir jamais le bout du bout de ce boulevard… quand nous décidons, tout bêtement, de prendre le tramway. Il n’y a qu’une ligne, mais elle passe par Sultanahmet, à deux pas de chez nous. Nous achetons des jetons et entrons dans l’engin pas si brinquebalant, qui nous ramène chez nous. Un détour par le supermarché pour se procurer l’indispensable bouteille d’eau et nous nous écroulons, fourbus.


Nous ressortons un peu avant neuf heures pour aller manger au Doy-Doy, encore une adresse recommandée par le Guide du Routard. Les Turcs mangent au rez-de-chaussée, on nous propose la terrasse. Nous ne comprenons pas très bien, commençons à nous installer au premier, puis au second, destiné aux buveurs de thé ou aux fumeurs de narghilé qui consomment assis ou allongés sur des coussins… avant de nous retrouver, effectivement, en terrasse, dans la fraîcheur du soir, Sébastien ayant devant les yeux les minarets de la Mosquée Bleue et moi les bateaux amarrés sur le Bosphore. Je me régale : ayran et Bagdat kebap (boulettes de viande accompagnées d’une omelette). Un thé à déraciner les dents par là-dessus, et nous retournons à l’hôtel en achetant une nouvelle bouteille d’eau, que je termine en achevant ces lignes.


Et cette mosquée au pied des remparts ? Eh bien, en relisant mes guides et en regardant sur la carte, je peux affirmer avec certitude qu’il s’agit de la mosquée de Mihrimah, encore une consruite par Sinan et, semble-t-il, magnifique. Et nous n’y sommes pas entrés ! Nous avons manqué de curiosité ; dommage.

jeudi 28 juin 2007

Voyage à Istanbul (4/15)


Mercredi 9 juillet 2003.


Levés à huit heures. J’ai dormi difficilement, par intermittence, gêné par les bruits de la rue, les cris des marchands ambulants, le rire des mouettes, les klaxons. Un bon petit déjeuner pour commencer (la pastèque reste mon aliment préféré de ce repas).


Nous grimpons ce matin vers le palais de Topkapi. La visite est payante, les guichets se situent au fond de la cour des Janissaires. La file où nous attendons se trouve en plein soleil, bien que la cour soit très ombragée. Parce qu’une affiche placardée au-dessus des guichets porte une notice concernant les « tour guides » Sébastien sort brusquement de la file – alors que nous étions arrivés au bout -, croyant que nous n’attendons pas dans la bonne, que celle-ci est réservée aux guides. Drôle d’idée. Je manque de présence d’esprit et sort de la file à mon tour pour le suivre, au lieu de l’appeler. Du coup, nous voilà obligés de prendre une autre queue. C’est con, on y était presque.


Finalement, nous avons nos tickets (un pour le palais, l’autre pour les salles du Trésor). Nous passons le portique de sécurité (nos sacs subissent les rayons X, ils commencent à avoir l’habitude) et nous pénétrons dans la deuxième cour du palais de Topkapi.


Dans la salle des reliques se trouvent, offerts aux regards de tous, quelques exemplaires des clés de la Kaaba de la Mecque ainsi qu’un morceau de la vraie porte, des cheveux et des poils de la barbe du Prophète, et même l’empreinte de son pied. Dans une guérite, un imam psalmodie des versets du Coran. Plus loin le bâton de Moïse, le turban de Joseph, l’épée de David. Il nous faudrait un peu de sérieux mystique, mais nous avons du mal à y croire. Et ne pas y croire, n’est-ce pas le début de la foi ?


La deuxième salle que nous visitons recèle les portraits de la dynastie des sultans qui se sont succédés à Topkapi depuis Osman, quelques miniatures illustrant des Corans et des arbres généalogiques.


Avant d’aller plus loin, nous achetons les tickets pour la visite du harem puis nous allons voir, une par une, les quatre salles du trésor. Démesure des sultans ! Les émeraudes énormes, les trônes sertis d’or ou d’ébène, les aigrettes gigantesques… Le sultan savait faire les choses en grand pour en mettre plein la vue à sa cour ! Dans une châsse, le crâne de saint Jean-Baptiste et, dans la partie correspondante de son armure : son bras. J’aime les reliquaires, ces métonymies visuelles : on ne voit qu’une boîte, mais on est prié d’adorer ce qui se trouve dedans et de ne pas douter de sa réalité !


Puisque le harem ferme à midi nous visitons la quatrième cour, le Jardin des tulipes. Les touristes se pressent sous le baldaquin du sultan pour être pris en photo devant la Corne d’Or. La salle des circoncisions est fermée, nous nous rabattons sur les deux pavillons, le kiosque de Bagdad et celui de Revan, aux coupoles extraordinaires, couvertes de cette faïence bleue d’Iznik qui est le comble du luxe et de la beauté à Constantinople. Nous retournons du côté de la rive du Bosphore alors qu’un supertanker fait son entrée dans la baie. Puis nous quittons cette cour, retournons devant le harem qui ne devrait plus tarder à ouvrir… quand nous entendons une fanfare derrière nous : c’est un spectacle, l’entrée des janissaires au palais, musique et danse, faste militaire – toujours un peu ridicule…


Ouverture du harem. Nous suivons le guide, nous n’avons pas vraiment le choix de faire autrement. Il y a toujours une frustration à ne pas se sentir libre de découvrir soi-même les pièces du monument. Nous ferons avec. Léger retour de libido devant une blonde aux yeux bleus pas particulièrement jolie mais portant un maillot blanc très sexy (gros seins) et une minijupe de jean.


Nous quittons le palais de Topkapi, achetons une bouteille d’eau à un porteur et nous asseyons près de la fontaine de Soliman, face à Sainte-Sophie, très rigide bonne femme rose sous ses énormes protections anti-sismiques qui lui donnent un air de bunker. Sébastien se fait accoster par un cireur qui insiste pour brosser ses chaussures en nubuck. Hier soir déjà, alors que nous cherchions où nous allions manger, ses pieds avaient attiré la convoitise d’un cireur.


Prochaine étape : la Citerne-basilique qui se trouve à deux pas, le « Palais englouti » des Turcs. L’eau suinte des pierres alors que nous avançons entre les colonnes de ce lieu rafraîchissant. Impressionnantes têtes de Méduse sur les socles de deux colonnes, l’une couchée de profil, l’autre inversée.


De retour à l’extérieur, nous nous mettons en quête de la Citerne aux mille colonnes. Et là nous marchons, nous marchons, nous faisons le tour de quelques rues, toujours les mêmes dans lesquelles nous piétinons sans trêve, sans jamais trouver la citerne. C’est tout simplement que son entrée est devenue celle d’un restaurant. Il faut pénétrer dans celui-ci, payer 8 millions de livres pour pouvoir la visiter et boire un verre. Endroit très rafraîchissant là encore, et caissière très jolie. Les colonnes ne sont visibles qu’en partie, la plateforme ayant été construite à mi-hauteur. Ce n’est plus vraiment qu’un café bâti dans un lieu splendide… Je trouve la croix latine dressée sur un globe dont parle Le Guide du Routard, et nous nous installons pour prendre un café. Nous espérions goûter au vrai café turc, mais ce n’est encore une fois que du Nescafé. Tant pis.


Sinan nous appelle encore et nous entrons, quelques rues plus loin, dans la mosquée de Sokollu Mehmet Pasa. De l’extérieur, elle semble toute petite, entourée de son cimetière. Mais lorsque nous pénétrons dans la cour, tout le charme de l’art de Sinan apparaît et nous foudroie. Des gamins pieds nus s’amusent entre deux prières ou se lavent les pieds à la fontaine. Nous nous déchaussons et soulevons la bâche verte qui masque l’entrée, prêts à être saisis une nouvelle fois par la splendeur du lieu. Et une nouvelle fois, nous sommes saisis. Bleu d’Iznik encore, à pleurer de joie. Istanbul ? Je n’y ai vu que du bleu…


Passant par de petites rues dans des quartiers très pauvres, nous atteignons la petite Sainte-Sophie, modeste sous les arbres, et malheureusement fermée. Nous remontons ensuite vers le square Kadirga, dans lequel nous nous installons une bonne demi-heure. Je prends quelques notes, Sébastien étudie le plan puis, empruntant toujours les quartiers les plus populaires, traversant la voie du chemin de fer, passant outre les remparts et coupant le boulevard Kennedy en profitant d’un temps mort entre deux flots de voitures, nous nous posons devant la Marmara infestée de bateaux, sur une aire pleine d’enfants et de pêcheurs (mais que peuvent-ils bien pêcher de comestible dans cette eau noire au-delà du dégueulasse ?). Nous restons là un certain temps, à voir le trafic des bateaux, et nous longeons la digue, dondaine, nous trouvant soudain nez à nez avec un navire échoué autour duquel pêchent les pêcheurs et se baignent les baigneurs. Une épave sans doute laissée là par mesure préventive et dissuasive.


Nous retraversons le boulevard et remontons dans notre quartier, dans nos rues familières, à la recherche d’un lieu pour manger. Sur Akbiyik Caddesi, Sébastien a noté un petit restaurant vanté par le Routard. Petite terrasse très joliment située, portakal suyu et lamb shish, kebab succulent… Mais j’ai un peu abusé du pain et de la sauce dès l’entrée et ne puis achever mon assiette. Encore une fois. Les chats sont de sortie, tournent autour des tables. Pas de thé pour ce soir. Toujours suivant le Routard, nous rejoignons la rue Pierre-Loti en passant encore par de petits quartiers pauvres. Sébastien achète une carte de téléphone, lui ne parvient pas à joindre ses parents, moi j’appelle ma mère, qui ne me reconnaît même pas au téléphone. Elle m’annonce que les Assedic menacent de me radier et vont le faire : j’ai oublié de faire ma déclaration ce mois-ci. Je suis un peu loin de tout ça… et puis je m’en fous, je ne touche pas d’Assedic. Nous cherchions un magasin de pâtisseries mais ne le trouvons pas. Direction l’hôtel. Sébastien appelle ses parents sur le chemin, nous achetons une bouteille d’eau et arrivons à l’hôtel au moment même où un car rempli de touristes français s’y installe. J’attends un peu pour récupérer la clé et nous nous retirons dans nos appartements.