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vendredi 6 juillet 2007

Voyage à Istanbul (12/15)


Jeudi 17 juillet 2003.


Que penser d’une journée qui commence par un affront tel qu’un rab de pastèque longtemps attendu, qui arrive alors que nous avons fini notre petit déjeuner et que nous remontons dans notre chambre ?

C’est une bonne journée, contre toute attente : il faut profiter de nos derniers jours à Istanbul. Le vapür nous attend, aujourd’hui, pour une heure de traversée, du Bosphore à la Marmara, jusqu’aux Iles des Princes. Le ciel est couvert, brumeux, les rives de Constantinople sont assez vagues, au loin, et le bateau file droit devant lui, attirant quelques mouettes curieuses qui battent des ailes à rebrousse-vent. Nous laissons la rive asiatique s’éloigner, le vapür fait quelques escales dans les îles avant de nous déposer au terminus : Büyük Ada.


Voilà une île-colline, dressée dans la mer, où l’on ne voyage qu’à pied, à vélo ou en calèche. C’est le fin du fin, la calèche : tous les touristes s’y précipitent, pour faire le tour de l’île. Nous, éternels frappadingues, nous le faisons à pied, en suivant l’odeur du crottin. Longtemps nous croisons les calèches, puis nous les semons à un embranchement, alors que les chevaux et les passagers s’abreuvent. Nous suivons des chemins de pinède avec l’impression parfois d’être seuls au monde, la Marmara nous apparaissant entre les arbres. Seuls, de loin en loin, une calèche ou un camion. Nous aurons vu une voiture et deux camions en tout. Que c’est reposant ! Nous mettons à peu près trois heures, sans nous presser, à faire le tour de l’île, sous le soleil, sans ombre, sur une route qui monte sans cesse, quoiqu’en pente assez douce. Sur le chemin du retour, nous comprenons que pour atteindre le sommet et voir d’un peu plus près le monastère Saint-Georges, il nous aurait fallu prendre un autre chemin après l’embranchement évoqué. Tant pis, puisque le but était avant tout de bien marcher, de risquer l’insolation ou, pour Sébastien, l’amputation des deux pieds (très tendance à Istanbul).


Une fois ce petit tour achevé, nous retournons à l’embarcadère pour rejoindre une autre île : Heybeli Ada. Le vapür met du temps à se remplir et part avec une bonne demi-heure de retard sur l’horaire. Pour quinze minutes de trajet, c’est un peu cavalier. Et en parlant de cavalier, les calèches sont encore légion sur cette île, mais plus question pour nous d’en faire le tour : nous espérons ne pas rentrer trop tard sur Eminönü. Nous voulons juste faire une petite promenade, mais nous sommes refoulés quelques mètres plus loin alors que nous avons sans le vouloir dépassé une barrière. Il faudrait payer pour aller plus loin : non merci. Nous revenons sur nos pas, tournons sans conviction dans une ou deux rues : il n’y a rien à voir sur cette île truffée de plages payantes en béton, véritable piège à touristes. Alors nous nous installons à une terrasse de café, choisie parce que le garçon n’est pas venu faire le rabatteur (c’est juste qu’il n’a pas eu le temps de le faire, bien sûr, mais c’était notre plaisir d’aller nous y asseoir sous les yeux des garçons de café voisins qui, eux, s’étaient précipités à notre rencontre…). Sébastien boit deux jus de cerise, moi un jus de pêche et un ayran. Et nous allons attendre le vapür du retour. Et nous attendons très longtemps, sur le quai d’embarquement, en plein soleil. Je remarque qu’une fille assise contre un mur a l’air d’avoir du mal à respirer. C’est d’abord son décolleté que j’ai remarqué, puis qu’elle avait du mal à respirer. Elle a quelques crises de larmes, je la sens proche du malaise. Quand, au bout d’une bonne heure de cette attente, notre ferry apparaît, la fille, debout devant Sébastien, se décide enfin à tomber dans les pommes. Sébastien la maintient debout, une femme lui donne à boire et lui verse de l’eau sur la tête. La fille est confiée à l’homme qui s’occupe de l’embarquement.


Comme il y a foule dans le vapür nous nous installons à l’intérieur et non dehors, sur le ponton, comme on le fait généralement. Le soleil brûlant du soir me fatigue. Il n’y a pas d’air là-dedans. Sébastien a la cote avec les filles aujourd’hui : une fillette vient jouer à se lancer dans ses jambes, une autre l’interpelle… Moi, j’attire les obèses et les personnes âgées, qui viennent s’asseoir avec moi. Les vendeurs de simit croisent les vendeurs de glaces, qui croisent ceux de boissons fraîches, qui croisent ceux de cigarettes, qui croisent un violoniste bigleux qui ne sort aucun son de son instrument… Il y a même un vendeur de ventilateurs de poche qui fait son baratin (et ça marche), puis un vendeur d’éventails qui fait le sien avec la voix de Toshiro Mifune (et ça ne marche pas). Il y a aussi un type qui vend un petit miroir de poche… Tout ça dans un espace très étroit !


En arrivant à proximité de la rive européenne, nous sortons prendre l’air sur le pont et regarder le soleil rouge commencer à se coucher au-dessus de la Mosquée bleue, puis sur les hauteurs d’Eyüp alors que nous accostons. Un deuxième vapür vient s’arrimer au nôtre, nos regardons la manœuvre avant de descendre.


Nous prenons le tramway jusqu’à Sultanahmet, par indulgence pour nos pieds, et nous retournons manger au Doy-Doy. En chemin, Sébastien se fait accoster par une fille qui a quelque chose à vendre et lui dit : « Unchain my heart ! It means I love you ! » Décidément !...


Par négligence, je commande au Doy-Doy le même plat que la dernière fois (karasik pide), mais tant pis, puisque c’est bon. En dessert, nous goûtons au baklava, pâtisserie fourrée et très sucrée. Enfin, nous commandons un thé au kiwi, liquide vert fluo, plein de colorants. Ce n’est pas mauvais, mais en quoi est-ce du thé ?


Il nous manquera, ce petit restau dont la terrasse donne d’un côté sur le Bosphore, de l’autre sur la Mosquée Bleue…

mercredi 4 juillet 2007

Voyage à Istanbul (10/15)

Mardi 15 juillet 2003.

La belle journée que voilà ! Par comparaison avec celle de la veille, elle ne peut qu’être magnifique ! C’est la première fois que nous allons prendre le bateau, le vapür, sur le Bosphore. Sébastien a retrouvé ses deux oreilles, c’est bon signe. Nous partons vers l’embarcadère d’Eminönü, frais et confiants, dédaignant les opportunistes qui veulent nous vendre des jetons pour la traversée au-dessus du prix réel, les vendeurs de simit, ceux de jus de fruits, les marchands de glace en costume folklorique, etc. Mais voilà, arrivés au guichet pour l’embarquement en direction de Besiktas, nous apprenons que le prochain vapür n’est qu’à… 18 h 30 ! On cherche donc vraiment à nous contrarier…

Qu’à cela ne tienne, nous changeons nos plans : nous pensions débarquer à Besiktas, visiter le palais de Dolmabahçe puis remonter vers Galata pour enfin profiter de la librairie de l’Institut français… Nous ferons le contraire.

Nous empruntons donc une nouvelle fois le pont de Galata, prenons le Tünel et traversons Istiklal Caddesi sous les refrains, toujours les mêmes, de Tarkan, sortant des enceintes des marchands de disque. L’Institut français est ouvert, nous entrons. Ca, une librairie ? Ce n’est pas possible, ils nous ont montré le dépôt, c’est tout ! Quelques livres hors de prix sur l’histoire d’Istanbul, et quelques livres de poche. Des bandes dessinées et des livres pour enfants, surtout. Misère. Bon, nous avons le droit de visiter, c’est toujours ça, à condition de montrer son sac au gardien et de passer aux détecteurs de métaux. Visite éclair : quelques photographies, quelques tas de pierre considérés sans doute comme des sculptures (moi qui croyais que sculpter, c’était justement travailler la pierre…), et les cartes d’une ville canadienne, sans doute un jumelage. Que faire d’autre ? Un café nous tend les bras : rien moins que le Flore, ici même, au sous-sol de l’Institut français d’Istanbul. Un jus de fraise (en bouteille) plus tard, nous ressortons du bâtiment sans avoir beaucoup moins soif. Après être retournés dans la papeterie où nous avions acheté la carte de Carine pour, cette fois, m’acheter un plan d’Istanbul, nous redescendons vers la rive du Bosphore et marchons en direction de Dolmabahçe. C’est tout droit, il suffit de longer la rive. Une petite halte dans un parc près d’une mosquée, et nous allons voir le Bosphore d’un peu plus près, humer son haleine pas fraîche, observer le manège des bateaux et surtout, tout près de nous, à quelques coups de rames : l’Asie. Ca fait quelque chose, mais ça ne fait rien. Continuons.

Quelques mètres plus loin, nous arrivons à la mosquée de Dolmabahçe, face à la Tour de l’Horloge. Baroque en diable, tout ça, faux marbre et trompe-l’œil. La mosquée est assez vaste, elle fait face au Bosphore et ses minarets passent pour être les plus fin du monde – crayons Conté bien taillés érigés vers un ciel d’encre turquoise…

Enfin, le palais de Dolmabahçe, dans le même style pompeux, grossier, bonbon rose sur le Bosphore. Nous payons la visite du palais et du harem, et nous devons laisser nos appareils photo à l’entrée. Nous devons aussi recouvrir nos chaussures d’un sac plastique bleu très seyant, pour ne pas abîmer les planchers d’époque. Mais comme nous marchons sur des bandes de tapis qui délimitent bien le trajet à suivre…

Notre guide nous fait visiter les pièces d’une palais d’une allure assez sportive, d’autant que nous sommes nombreux et qu’il y a pas mal de pièces à voir. Entre les vases moches offerts par Guillaume II, les lustres et les poignées de porte en cristal de Baccarat, les ours polaires transformés en tapis, dégringolade d’or et de clinquant, d’une vulgarité très digne. Quand je pense que Loti y a été invité par Abdülhamit…

Après cette première visite, on nous informe que celle du harem ne pourra se faire que dans vingt minutes. Comme par hasard, pour patienter, il y a un petit café et, comme par hasard, les prix y sont plus chers qu’ailleurs. Nous prenons des bouteilles d’eau.

De nouveau, nous chaussons nos sacs plastique et entrons dans le harem, suivant un autre guide qui se sent obligé de nous expliquer longuement tout ce qu’on va voir (en se répétant plusieurs fois) et de nous le réexpliquer chaque fois que nous entrons dans une nouvelle pièce. Entre les chiottes, les hammams (celui du palais puis celui du harem), les appartements de la sultane-mère et la chambre où Atatürk est mort… Cavalcade de couloirs en couloirs pour voir des pièces toujours identiques : des lits à baldaquin et des poêles ornés de fioritures… Tout cela est très joli.
Sortis du palais, nous continuons notre chemin jusqu’à la mosquée d’Ortaköy, au bord de l’eau comme celle de Dolmabahçe, et construite par le même architecte. Des musulmans sont en train de prier quand nous entrons. Comme à notre habitude, nous nous asseyons sur la moquette pour contempler la mosquée sans gêner les fidèles. Autour d’elle, devant le Bosphore, s’étire une place jonchée de terrasses de café. Nous en choisissons une, buvons un jus de cerise (en bouteille). Ce qui est pénible, à Istanbul, c’est cette façon qu’ont les serveurs de débarrasser la table sitôt qu’ils voient que tu as fini. Voyant que je ne me servais pas de ma paille, l’un d’eux me l’a enlevée pour la jeter quelques mètres plus loin dans une poubelle. Plus tard, il est venu agiter ma bouteille pour constater qu’elle était vide et la jeter également.

Comme nous n’en sommes plus très loin, nous allons jusqu’au gigantesque pont du Bosphore en longeant des yali, ces maisons hors de prix qui s’étalent sur la rive, yali transformés en hôtels de luxe, en piscines, ou laissés à l’abandon. Nous passons aussi devant l’Université de Galatasaray. 64 mètres au-dessus du niveau de la mer, donc : le pont suspendu sur le Bosphore. Du beau boulot. Très laid, très bombardable, mais immense. J’aime assez le colossal, ce qui oblige à lever la tête.

Nous avons vu ce que nous voulions voir, il est temps de chercher un coin pour manger. Nous finissons par dénicher un petit bar-restaurant. L’une des serveuses, comme le constate Sébastien, est « avenante ». Malheureusement, ce sont des hommes qui nous servent. Sébastien se retrouve avec un plat auquel il ne s’attendait pas : épinards et yoghourt (il déteste le yoghourt) et moi, modestement, avec ce que j’ai commandé : des saucisses-frites. Pas de porc, évidemment, dans ces saucisses-là. Sébastien se tache avec son jus de cerise (en bouteille) : la poisse nous aurait-elle suivi jusqu’ici ?

Il semble bien, puisque de retour après ce frugal repas (pour une fois, nous avons pris un dessert), nous constatons que tous les guichets sont fermés pour repartir en bateau à Eminönü. Et à pied, bien sûr, c’est très loin. Nous partons tout de même, un peu dégoûtés et ne sachant pas trop à quelle heure nous rejoindrons notre hôtel. La nuit tombe déjà, nous surprend en chemin, quand je propose à Sébastien, aux environs de Dolmabahçe, de prendre un taxi pour Galata et de finir à pied ensuite. Nous trouvons mieux : le bus, tout simplement. Nous en attrapons un au vol, mais je ne trouve plus le ticket acheté jeudi et c’est un bus rouge. Je sue à grosses gouttes – ça m’est habituel – en fouillant mes poches, en vain. Je donne donc un billet au chauffeur qui me passe son porte-clefs. Je ne comprends pas ce qu’il me veut, mais un covoyageur prévenant s’empare du porte-clefs et insère un bouton qui se trouvait dessus dans le trou prévu à cet effet d’une machine enregistreuse, et voilà.

Nous sommes donc de retour à Eminönü, un peu fatigués, il faut le dire, de cette journée qui ne pouvait qu’être magnifique.

vendredi 29 juin 2007

Voyage à Istanbul (5/15)


Jeudi 10 juillet 2003.


Salauds d’envahisseurs français qui viennent nous retirer la pastèque de la bouche ! Ce matin, il n’y en avait déjà plus quand nous sommes descendus au restaurant. Tout est rentré dans l’ordre par la suite, heureusement. Sébastien est impressionné par ma façon minimaliste de décortiquer un œuf dur, l’un de ces drôles d’œufs à la coquille blanche qu’on voit partout ici.

Nous avons décidé de prendre un bus pour nous rendre dans le quartier de Fatih. Nous descendons vers Eminönü, sur l’embarcadère du Bosphore, afin d’en trouver un. Seul problème : il n’existe pas de plan des lignes de bus et nous piétinons une bonne heure sans savoir quel véhicule emprunter. En fin de compte nous posons la question au guichetier en lui montrant sur la carte l’endroit où nous voulons nous rendre, il prend un morceau de papier et note les numéros des bus que nous pouvons prendre : le 91 ou le 37. Nous lui achetons donc deux tickets, mais un doute nous saisit, Sébastien d’abord puis moi : comment savoir dans quel coin de Fatih nous laissera le chauffeur ? Nous nous décidons enfin et montons dans le 91. Nous constatons que les passagers paient leur voyage à un type assis derrière un guichet dans le véhicule, à leur montée, et que ce type ne semble pas intéressé par nos tickets. C’est alors que Sébastien se souvient que le Routard en parle : les bus bleu et vert comme celui-ci sont des véhicules privés, et le paiement se fait à l’intérieur. Les tickets ne sont valables que pour les bus rouges. Nous pensons redescendre mais notre voisin, qui voit que nous sommes dans l’embarras, se renseigne à notre place pour savoir si ce bus passe par la mosquée de Fatih et, sûrs de notre route, nous payons nos places.


Le guichetier nous prévient : « Fatih Camii ! » (prononcer « djami »). Nous y sommes.


Fatih est un quartier extrêmement religieux. Les femmes voilées de noir y abondent, les barbus aussi. Il s’agit donc d’être prudent et discret, et nous évitons de prendre des photos.


Dans cette mosquée immense et somptueuse, celle de Mehmet II « le Conquérant », des hommes prient tournés vers le mirhab, tandis qu’un pédagogue enseigne le Coran a des enfants. Nous restons en retrait, contemplant le dôme splendide, le minbar de marbre. Toutes ces mosquées commencent à me tourner dans la tête, se confondant les unes les autres… Nous ressortons, reprenons nos chaussures. On sent qu’ici les gens vivent en vase clos et n’aiment pas trop que des étrangers viennent les déranger. Aucune hostilité, mais quelques regards… Nous longeons les étalages des marchands autour de la mosquée, marchands d’objets pieux pour la plupart. A l’entrée du cimetière est placé le mausolée du Conquérant – le vrai, cette fois. Nous nous déchaussons de nouveau et y entrons. Des femmes en prière, presque en extase, entourent le magnifique tombeau du sultan.


Nous continuons notre chemin jusqu’à la mosquée de Selimiye, construite au XVIème sur l’ordre de Soliman le Magnifique qui voulait honorer la mémoire de son père Selim Ier « Le Terrible ». Toutes ces histoires de sultans commencent à sérieusement me passionner. Cette mosquée est d’une très grande sobriété, qui tranche avec toutes celles que nous avons déjà vues. Dans un cadre que nous avons mis un certain temps à trouver alors qu’il était sous nos yeux se trouve un morceau d’étoffe provenant de la Kaaba de la Mecque. En faisant le tour, nous surplombons la Corne d’Or. Nous repartons, la citerne d’Aspar, à nos pieds, transformée en terrain de sport.


Et commence l’errance. A la recherche du patriarcat grec orthodoxe, nous pénétrons dans les petites ruelles de Fatih, quartier à flanc de colline. Les gens y vivent en une communauté très fermée : nous ne voyons pas un seul touriste et nous nous sentons un peu intrus. Les rues formidablement inclinées nous entraînent dans cette société étrange, cette misère à ciel ouvert où la religion tient une place primordiale. Mais les rues ne portent pas de plaques et nous avons du mal à nous y retrouver. Le patriarcat semble pourtant bien être cette énorme bâtisse rouge devant laquelle nous sommes passés ! Nous décidons de revenir sur nos pas, c'est-à-dire de gravir la colline. Istanbul, la ville aux sept collines !... On peut dire qu’on les sent dans les jambes !... Après avoir fait le tour de ce que nous pensons être le patriarcat sans avoir pu en trouver l’entrée, nous ne sommes pas plus avancés. Alors nous restons un peu à l’ombre, sur les marches d’une mosquée. Courageusement, Sébastien repart en quête, histoire d’en avoir le cœur net, tandis qu’une petite fille qui traîne des pieds en suivant sa mère voilée me lance de chaleureux sourires, et qu’un chat rachitique vient se coucher à l’ombre de mon dos. Sébastien revient bredouille, évidemment. Nous repartons, parce qu’il faut bien repartir, sous le soleil qui a décidé de ne pas nous faire de cadeau aujourd’hui. Nous nous enfonçons dans ce labyrinthe interminable, de Fatih à Fener, à la recherche, cette fois-ci, de l’église Saint-Sauveur-in-Chora. Nous achetons une bouteille d’eau dans une épicerie. A la sortie, une première femme voilée nous accoste par la gauche – « Money, money… » -, une autre par la droite. Nous passons outre, elles commençaient à s’accrocher. La bouteille ne fait pas long feu, alors que nous grimpons toujours sans que rien ne nous permette de juger si nous sommes dans la bonne direction ou non.


Nous débouchons sur une grande artère où s’élève une mosquée assez imposante. Je propose à Sébastien de regarder sur son plan pour savoir si on ne la trouve pas. Mais il y a deux mille mosquées à Istanbul ! Comment savoir devant laquelle nous nous trouvons ? Nous traversons le boulevard, retournons dans un petit quartier délabré qui encercle la mosquée, afin de trouver le nom de celle-ci… Et nous nous retrouvons devant les remparts de la ville ! Jamais nous n’aurions cru avoir marché autant. Nous montons au sommet des remparts afin de nous repérer. La Corne d’Or est sur notre droite, la porte de Topkapi doit se trouver sur notre gauche. Mais laquelle est-ce, parmi celles que nous pouvons embrasser du regard, sur nos hauteurs ? Et à quelle distance sommes-nous de la Corne d’Or ? Et quelle est donc cette mosquée qui se trouve juste au-dessous de nous, maintenant ? Nous essayons d’évaluer tout ça : nous pensons être sur Ayvansaray Caddesi. Nous redescendons, consultons encore la carte en retournant sur le boulevard d’où nous venons. C’est alors qu’un homme très serviable, nous voyant perdus, nous apprend en anglais que nous sommes du côté d’Edirne, plus au sud que nous le pensions, et il nous indique la direction de l’église Saint-Sauveur-in-Chora (Kariye Camii Müzesi) toute proche. Nous ne sommes plus perdus ! Splendides mosaïques byzantines dans cette église transformée en mosquée sous le règne de Beyazit II. La Dormition de la Vierge est d’une effarante beauté, et Jésus ressuscitant les morts a ma préférence.


Nous reprenons la route des remparts, en ignorant toujours quelle est cette mosquée à leurs pieds – et sans chercher vraiment à se renseigner à son sujet, maintenant que nous savons où nous sommes… Nous les longeons, ces remparts, à l’ombre tout d’abord, traversant des quartiers d’une immense pauvreté où les gamins jouent dans les poubelles déversées sur le trottoir. Maintenant, je le sais : la misère pue.


Sur Vatan Caddesi, le trafic routier nous empêche de traverser. Nous devons donc revenir sur nos pas et emprunter le côté piétonnier du pont pour continuer notre chemin, en plein soleil cette fois-ci. Heureusement, nous ne sommes plus qu’à deux pas (façon de parler) de la Porte du Canon, la Porte de Topkapi. Une fois devant ces murailles gigantesques, notre but est atteint. Nous pouvons donc prendre un verre au pied des remparts. Jus de pêche pour tout le monde !


Bien reposés, nous entrons dans le quartier de Topkapi (rien à voir avec le palais). La faune que j’y découvre me paraît bien universitaire… Et nous trouvons en effet une université sur notre chemin. En bifurquant à gauche nous retombons sur Vatan Caddesi. Il est tard, nous n’en pouvons plus, nous décidons de rentrer en direction de l’hôtel. Quelques coups d’œil aux lignes de bus, nous ne trouvons rien d’intéressant, rien qui nous ramènerait à Eminönü. Nous passons devant une grande église que Sébastien identifiera plus tard comme étant celle de Constantin Lips. Nous marchons, nous marchons, nous nous liquéfions à vue d’œil et nous commençons à désespérer de voir jamais le bout du bout de ce boulevard… quand nous décidons, tout bêtement, de prendre le tramway. Il n’y a qu’une ligne, mais elle passe par Sultanahmet, à deux pas de chez nous. Nous achetons des jetons et entrons dans l’engin pas si brinquebalant, qui nous ramène chez nous. Un détour par le supermarché pour se procurer l’indispensable bouteille d’eau et nous nous écroulons, fourbus.


Nous ressortons un peu avant neuf heures pour aller manger au Doy-Doy, encore une adresse recommandée par le Guide du Routard. Les Turcs mangent au rez-de-chaussée, on nous propose la terrasse. Nous ne comprenons pas très bien, commençons à nous installer au premier, puis au second, destiné aux buveurs de thé ou aux fumeurs de narghilé qui consomment assis ou allongés sur des coussins… avant de nous retrouver, effectivement, en terrasse, dans la fraîcheur du soir, Sébastien ayant devant les yeux les minarets de la Mosquée Bleue et moi les bateaux amarrés sur le Bosphore. Je me régale : ayran et Bagdat kebap (boulettes de viande accompagnées d’une omelette). Un thé à déraciner les dents par là-dessus, et nous retournons à l’hôtel en achetant une nouvelle bouteille d’eau, que je termine en achevant ces lignes.


Et cette mosquée au pied des remparts ? Eh bien, en relisant mes guides et en regardant sur la carte, je peux affirmer avec certitude qu’il s’agit de la mosquée de Mihrimah, encore une consruite par Sinan et, semble-t-il, magnifique. Et nous n’y sommes pas entrés ! Nous avons manqué de curiosité ; dommage.

mercredi 27 juin 2007

Voyage à Istanbul (3/15)


Mardi 8 juillet 2003.


Réveil à neuf heures pour prendre notre premier petit déjeuner à l’hôtel. On se sert soi-même, un café très peu fort d’abord, avec du pain, du miel et de la confiture. Puis, salade de fruits, une très rafraîchissante part de pastèque et de la confiture de rose. Le fromage blanc m’aurait bien tenté, ce sera pour demain. Tout cela accompagné de jus d’orange (portakal suyu) et d’un thé fort comme un Turc. Quand nous revenons dans notre chambre nous avons la surprise de constater que la femme de chambre s’en est occupée sans que nous n’ayons rien demandé.


Nous partons en direction de la mosquée de Beyazit quand, en chemin, nous découvrons un cimetière dans lequel se trouve le mausolée d’un sultan que nous croyons être tout d’abord Mehmet II. Il est fermé, nous repartons.


Nous atteignons la place de Beyazit après avoir tourné dans quelques rues bruyantes sans trop savoir où nous étions. En face de nous, la porte immense de l’Université d’Istanbul. A notre gauche, le musée de la calligraphie. C’est ouvert, nous entrons. Corans magnifiquement enluminés, signatures de sultans… Les explications sont en turc, nous ne pouvons donc profiter que de la chose en soi. Et la calligraphie arabe, n’est-ce pas cela ? Admirer le signe en soi indépendamment de son sens, puisque le signe est sens… Je pense à mon cher Raban Maur.


Nous voilà dans la mosquée de Beyazit, plutôt sobre, un brin décevante. C’est pourtant le premier sanctuaire impérial d’Istanbul ! Nous nous attendions sans doute à plus de splendeur – exigeants touristes que nous sommes… Nous ressortons, faisons le tour de la mosquée et profitons d’une vue magnifique sur l’embouchure du Bosphore et de la Corne d’Or, avec la tour de Galata d’un côté et la rive asiatique de l’autre. Petit moment de détente dans le parc, très ombragé, de l’Université. D’ici aussi nous avons une vue superbe, en plongée directe… sur la mosquée de Soliman le Magnifique.


C’est justement vers celle-ci que nous allons ; bien faite est la vie. A notre arrivée, le muezzin entonne le chant de la prière. Pendant celle-ci, nous contemplons la cour du palais construite par Sinan, les minarets ouvragés, fusées Ariane à trois étages sur une rampe de lancement toute ronde, et nous ressortons pour visiter le cimetière. Les mausolées du sultan et de sa femme Roxelane sont fermés au public. Nous cherchons en vain la tombe de Sinan. En revenant sur nos pas nous constatons que le mausolée de Soliman est ouvert, nous nous déchaussons et entrons. Que d’or dans ce tombeau ! L’intérieur est tapissé de faïence, des diamants brillent sous la vaste coupole, le sultan est entouré de sa mère ; de deux de ses fils et d’autres membres de sa famille. Le turban au sommet du türbe est gigantesque.


Nous retournons à la mosquée, apothéose de splendeur. La Bleue est dépassée !... Ouvrage d’art total, minutieux, superbe déferlement de couleurs. Du vert, du rouge, de l’ocre !... Du sépia !… Nous voyons prier quelques musulmans derrière les colonnes de porphyre. Derrière la mosquée, autre vue sur la Corne d’Or…


Il est temps de se mettre à chercher une terrasse pour nous y désaltérer. Il y en a justement qui s’alignent sous les arbres face à la Süleymaniye. Nous longeons les tables, allons voir plus loin s’il y a mieux et retournons sur nos pas. Je bois un ayran et Sébastien du jus de pêche. Ainsi requinqués, nous partons à la recherche d’un parc que Sébastien a déduit d’une sorte de zone franche sur le plan de la ville : peu de rues, et très étroites… En fait de parc, nous nous retrouvons à Vefa, le quartier gitan. Foule bigarrée, bruyante, courbée sous le poids des objets qu’elle transporte – ici les caisses remplies de marchandises de toute espèce ne sont que le prolongement du corps des autochtones, des excroissances qui ont poussé sur leur dos ou leur tête -, gamins qui courent, et même un coq qui chante en dressant sa crête. Un coq de garde, qui aboie en nous voyant approcher… Odeurs fortes d’épices, de réglisse… Et nous revoilà au bas de la rue que nous avons déjà gravie deux fois aujourd’hui et qui mène… à Beyazit et à la Süleymaniye ! Sur le trottoir, des chats errants se partagent les restes d’une poubelle éventrée. Istanbul est la ville des chats. Nous continuons notre route, imperturbables, à la recherche de la mosquée de Sezhade, nouvelle occasion de tourner en rond, de se perdre pour, finalement, s’y retrouver et atterrir devant une vieille petite mosquée, le premier chef-d’œuvre de Sinan. Nous n’y entrons pas, préférant rester dehors sur un banc à nous faire recouvrir par les mouches. Juste à côté de nous se trouve l’aqueduc de Valens, que nous allons voir après une nouvelle halte dans un petit parc. Nous regardons les embouteillages sous l’aqueduc, le ballet des taxis, et faisons demi-tour. Nous tombons sans vraiment l’avoir cherché sur le marché aux livres, que nous passons assez vite. Le mausolée que nous avions déniché ce matin est ouvert. Déception : il ne s’agit pas du tombeau de Mehmet II mais de celui d’un Mahmud quelconque... Retour dans le Grand Bazar, l’amoncellement de corps humains, le grand bordel des couleurs, des parfums et des bruits. Nous achetons une bouteille d’eau « Turkuaz » et rentrons à l’hôtel. Je rédige mon journal tandis que Sébastien, infatigable capitaine de l’expédition (dont je ne suis que l’humble mémorialiste), étudie guides et cartes pour savoir de quoi demain sera fait.


Vers 19 heures, nous ressortons en quête d’un endroit où manger. Nous finissons par trouver un restaurant, juste au bas de la rue Ankara, d’où nous voyons le soleil se coucher sur la Corne d’Or. Je prends un Iskender kepab (lamelles de viande accompagnées d’une sorte de fromage blanc non sucré, succulent), et commande au garçon « üzüm suyu » (jus de raisin), la bouche en cœur, content de prononcer correctement. Seulement, le garçon nous explique qu’il n’y en a pas, pas plus que les jus de fruits que demande Sébastien. Il nous propose à la place du Salgam, que nous choisissons d’essayer bien sûr, car nous sommes là pour tenter des expériences. Il s’agit d’un jus de fruit à base d’olives noires et de cerises. Je le bois sans conviction. On ne m’y reprendra pas. Un thé et nous quittons les lieux. Nous traversons la rue et longeons les quais, amusés de voir le courant très fort de l’embouchure du Bosphore et de la Corne d’Or, et les petits bateaux amarrés qui tanguent et se secouent violemment tandis qu’à l’intérieur, imperturbables, des Turcs font griller de la viande. Sous le pont de Galata défilent les restaurants devant lesquels les patrons font les rabatteurs. Nous les longeons jusqu’au bout des galeries et remarquons que la rive nord d’Istanbul n’est pratiquement pas éclairée. D’ailleurs, contrairement à l’impression que nous avions eue le soir de notre arrivée, il y a très peu d’éclairages à Istanbul. La Nouvelle Mosquée, Topkapi et la mosquée d’Eyüp se détachent assez sur l’horizon, mais la mosquée de Soliman, qui domine pourtant la baie, est presque invisible. Nous achetons une pâtisserie, une sorte de feuilleté en forme de banane, frit et très sucré, gorgé de sirop, que Sébastien, s’aidant du guide, identifiera de retour à l’hôtel comme étant un « tulumba ».


Avant de rentrer nous visitons la gare, qui est une gare normale avec des trains turcs, c'est-à-dire sans lumière, et un immense portrait en bronze d’Atatürk, le Che Guevara d’ici. Alors c’est ici qu’arrivait l’Orient-Express ? Nous remontons vers notre chambre où, assoiffés par le tulumba, nous terminons la bouteille d’eau. Sébastien doit même retourner au supermarket, ouvert tard le soir, racheter une bouteille.