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vendredi 8 juin 2018

What's in a name ?


 
Eglise d'Argentré-du-Plessis
            Il faut bien comprendre une chose : si je m’appelle Juldé, c’est un pur hasard.
            Oui, je sais bien qu’aucun de nous ne choisit son nom, et encore moins la famille dans laquelle il débarque. Mais en ce qui me concerne, comme si ce n’était pas déjà assez compliqué d’arriver à l’improviste au milieu d’une histoire déjà en court, parmi des gens qui se penchent vers nous avec leurs grosses têtes et leurs gros sourires lippus et qu’on est amené à considérer comme notre famille (bon, d’accord, on s’y habitue) j’ai, en plus, un problème avec mon patronyme.
            D’une part, vous admettrez que Juldé, comme nom, c’est un peu étrange. Allez comprendre d’où ça vient ! La plupart des noms rappellent un métier, ou une origine quelconque ; enfin ils ont un sens, quoi ! Breton, Letourneur, Boucher, Lelandais, Legrand, Chantepie, Masson, Durand, Dupont, Duroc, Dupic, Dutronc, Dutroux… Mais Juldé ? C’est quoi, une déformation de Jules ? Même pas. Et d’ailleurs, je ne devrais même pas m’appeler comme ça.
Je vous explique.

Un enterrement

Marcelle et Pierre Juldé, mes grands-parents, avec mon frère et
le chien Prince. (Brielles, Le Sault, 1976)
            Le 19 mars dernier, j’enterrais ma grand-mère paternelle. Ça a l’air un peu décousu, comme entrée en matière, mais vous allez comprendre. Ça se passait à Argentré-du-Plessis, où mes grands-parents sont revenus s’installer au moment de leur retraite, après avoir longtemps vécu en région parisienne. Mon père est né à Étrelles, tout près d’Argentré. Bref. Mon frère Erwan et moi-même sommes donc allés assister à la sépulture de notre grand-mère, et c’était assez bizarre. Notre oncle est mort à quarante-trois ans en 1993, notre grand-père est mort en 2004 et notre père en 2015. Ce qui faisait de nous les seuls descendants directs présents, nos cousins n’ayant pu se déplacer.
            Or, la grand-mère… comment dire… Disons qu’elle ne nous a pas tellement donné l’occasion de l’apprécier, puisque peu après le divorce de nos parents, elle a décidé qu’elle ne nous ouvrirait plus sa porte. Au grand désespoir de notre grand-père, qui lui aurait bien aimé continuer à voir ses petits-enfants. Nous n’avons revu notre chère mamie qu’une seule fois en vingt-cinq ans, à l’enterrement de son mari.
            Tout cela pour dire que, le jour de l’enterrement, nous nous sentions un peu déplacés au milieu de cette cérémonie, alors que nous étions les deux personnes les plus « légitimes » dans la petite église de ce pays cher au cœur de Madame de Sévigné.
            Et l’étrangeté de la situation ne nous échappait pas. Le fait de ne plus avoir, désormais, d’aîné pour nous servir de référence. D’être en première ligne, sans aïeul pour nous ouvrir le chemin. Sans grand-mère pour nous raconter l’histoire de notre famille, le soir, au coin du feu. Nous en savions peu de choses, au fond, de notre famille. Quelques anecdotes, des bribes lâchées à une occasion ou une autre par nos parents, et dont on n’ira jamais vérifier l’authenticité…
            Mais parmi ces anecdotes, il y avait celle-ci, que l’on a toujours su (cru savoir) : notre nom, Juldé, est dû à une erreur de copie commise par un officier d’état civil au moment de la naissance de notre grand-père. Nous aurions dû nous appeler, tenez-vous bien : Jugdé.
            Jugdé.
            Et alors là, on est bien avancé : si Juldé est un nom qui n’a pas l’air de vouloir dire grand-chose, Jugdé n’est pas tellement plus parlant…
            Bref. Nous étions donc dans cette église, au premier rang, dans l’attente de la cérémonie, et voilà qu’Erwan me montre sur la paroi la plus proche de nous la longue liste des « enfants d’Argentré morts pour la France ». Et, dans cette liste, deux noms : L. Jugdé, mort en 1915, V. Jugdé, mort en 1916. Nous en déduisons que nous sommes sans doute liés à ces deux Poilus, d’une manière ou d’une autre. De lointains cousins, probablement. Et des cousins, on en trouvera d’autres au cimetière, où l’on remarquera ensuite plusieurs tombes portant ce nom de Jugdé. Argentré, c’est clairement notre fief.
            Nous sommes donc sortis du cimetière et avons repris la route de Laval, cette route si souvent parcourue dans notre enfance, qui passe par Le Pertre et son clocher, le « plus haut de l’Ouest » (paraît-il). Et forcément, les souvenirs revenaient, pêle-mêle, comme toujours après un enterrement. La mort a cet effet sur les vivants : elle les remet à leur place. Leur place dans la famille (okay frangin, on est les prochains sur la liste), leur place dans le monde, leur pays, leur ville – le petit cimetière communal et son caveau familial.
            Ça n’était pas censé aller plus loin que ça. Encore une fois, au niveau des souvenirs de famille, on n’a jamais eu grand-chose à se mettre sous la dent. Pas de quoi faire un texte pour mon blog.
            Et bim.
            Voilà que le lendemain, je lis sur Messenger un message envoyé par un certain Pierre-Alexandre Jugdé, m’expliquant que son père fait la généalogie de sa famille et qu’il aimerait me contacter. Tiens, étrange : je suppose qu’il s’agit de personnes qui ont assisté à la sépulture et n’ont pas eu l’occasion de m’aborder au cimetière… Avant même que j’aie pu lui répondre (j’étais au boulot, désolé), voilà que l’ami Bruno Deniel-Laurent m’envoie un message m’expliquant qu’une de ses connaissances angevines souhaite me contacter, car son mari a fait des recherches généalogiques et que nous sommes de la même famille. Et peu après, c’est Raphaël Lebodindall, ami de Bruno, qui m’écrit pour me dire la même chose !
            Rien à voir avec l’enterrement donc, et c’est ça le plus incroyable : qu’à l’instant même où notre grand-mère déclare forfait, à l’instant où tous les liens avec mes ascendants semblent définitivement rompus, de parfaits inconnus me contactent pour me parler de ma famille. Pour me dire qu’ils ont, eux, remonté la piste, retracé une partie de l’histoire, comblé les blancs !
            Moi, évidemment, la généalogie m’a toujours intéressé. Ne sachant pas où je vais, j’aimerais bien au moins savoir d’où je viens. Seulement, avec du côté paternel une grand-mère qui ne voulait plus voir ses petits-enfants et, du côté maternel, un arrière-grand-père, Jean-Baptiste Chabrun, qui était un enfant naturel, les choses étaient un peu compliquées…
            Donc, le lendemain de l’enterrement de ma grand-mère, le 20 mars (mon père aurait eu 70 ans le jour même), j’entrais en contact avec Pascal Jugdé, un lointain cousin dont je n’avais jamais entendu parler.
            Et comme si, en sortant du paysage, ma grand-mère avait d’un seul coup libéré la parole, j’ai enfin pu partir à la découverte de ma famille, d’abord à travers des échanges téléphoniques qui ont permis de pas mal déblayer le terrain, en résumant les grandes lignes de ses découvertes depuis le de cujus – comme disent les généalogistes qui se la racontent un peu. Le de cujus, c’est le type qui est tout en haut de l’arbre, et duquel tout descend. Enfin, celui jusqu’où on a réussi à remonter, en tout cas. En ce qui nous concerne, il ne s’appelle pas Juldé, ni même Jugdé, mais… Hugedé. Julien Hugedé (né en 1665, mort à Erbrée en 1734). Un nom assez peu répandu, mais qu’on trouve encore pas mal en Mayenne et en Ille-et-Vilaine.

Vive le Roi !


           On n’allait pas, au téléphone, refaire toute l’histoire de la famille, mais on a tout de même pas mal causé d’un ancêtre qui a fait un peu parler de lui. Louis Jugdé, né en 1776 et arrière-petit-fils de Julien Hugedé, est devenu capitaine de chouannerie après la Révolution, dans la région d’Étrelles, plus précisément à La Rouaudière. Il avait pris le surnom de « l’Intrépide » (rien que ça), et apparaît dans le livre qu’Yves Durand-Noël a consacré à Argentré-du-Plessis sous le nom de Pierre Julde. Afin de se protéger, peut-être, il avait modifié son nom en utilisant son deuxième prénom et en changeant le g de son patronyme pour un l. Déjà. Cette précaution ne l’a pas empêché de voir sa ferme incendiée en représailles de ses actes. Il a participé aux combats d’Argentré entre 1795 et 1800, mais il est encore mentionné dans une chanson écrite en mémoire des combats qui ont eu lieu en 1832 autour de la Touche-Esnault :

            N’oubliez pas de Farcy, Morinière,
            Jugdé, Orhant et le brave Rondeau
            Qui de leur sang ont fait rougir la terre,
            Que l’on appelle lande de Touche-Esnault.

            Pour moi qui viens d’une famille située plutôt carrément à gauche, les Chouans ont toujours représenté les méchants royalistes. C’est un sujet plutôt sensible en Mayenne, berceau de Jean Chouan. Mais maintenant que je suis un peu plus intelligent, donc fatalement un peu plus de droite, je suis ému par l’idée que mon ancêtre – plus exactement mon arrière (x5) grand-oncle – ait pu vouloir se battre pour protéger son clocher de village et son curé. Je serais bien incapable, moi, de mourir pour mes convictions, mais il faut dire qu’avec moi, une idée fixe n’a qu’une durée de vie de quelques heures. Ça n’encourage pas au sacrifice.
            Et puis les royalistes, aujourd’hui, font partie de ces espèces disparues, de ces grands vaincus de l’Histoire auxquels il n’est pas interdit de rendre un hommage chevaleresque, aux côtés des Celtes, des Incas, des Indiens d’Amérique du Nord, du rhinocéros blanc du Kenya, des filières générales au lycée, des nazis (euh, non, pas des nazis), etc. Non, décidément, « capitaine de chouannerie », ça en jette. Salut à toi, l’Intrépide !

Deux morts et un ankylosé

 
Fiche matricule de Pierre Juldé (1882-1952)
          
Après ce premier contact par téléphone, il restait à se rencontrer, et en attendant cette occasion, je me suis mis à faire quelques recherches par moi-même. Tout d’abord, j’ai voulu savoir qui étaient les deux Jugdé morts pour la France dont nous avions vu les noms dans l’église d’Argentré. Pour cela, rien de plus simple : j’ai épluché les archives départementales d’Ille-et-Vilaine, disponibles en ligne. Et j’ai donc retrouvé sans difficulté la fiche concernant Louis Joseph Jugdé, soldat au 2e R.I., 9e compagnie, né à Argentré en 1888 et mort des suites de « blessures en service » le 24 juin 1915 à Aubigny-en-Artois (Pas-de-Calais). Il était le fils de Basile Pierre Jugdé et de Modeste Gendron, et il a été inhumé dans le carré militaire du cimetière communal d’Aubigny-en-Artois, rang 12, tombe 540. En revanche, j’ignore par quel embranchement, par quel lien de cousinage il est lié à ma famille. Difficile aussi de savoir quel lien il entretenait avec son homonyme, Victor Alexandre Jugdé, soldat au 136e R.I., né à Argentré en 1892 et « tué à l’ennemi » le 4 septembre 1916 à Maucourt (Somme). Lui était le fils d’Henri Victor Jugdé et de Céline Platier… et l’arrière-grand-oncle de Pascal. Il repose dans la nécropole nationale de Maucourt, tombe 519.

           Et sur ma lancée, je n’ai pas pu m’empêcher de rechercher mon arrière-grand-père dans le registre matricule de l’armée, pour en savoir un peu plus sur son parcours pendant la Grande Guerre. De mon arrière-grand-père – qui s’appelait Pierre, de même que son père, son fils et son petit-fils (mon oncle) – je ne connaissais guère que quelques anecdotes racontées par mon père qui l’a à peine connu (il n’avait que quatre ans à sa mort, en 1952). Des anecdotes, donc, qu’il tenait de son père. Il paraîtrait donc que mon arrière-grand-père, charron de son état, faisait également office de coiffeur le dimanche. Et que durant l’Occupation, il refusait de coiffer les Allemands. Il paraîtrait aussi qu’il avait un chien qu’il se faisait un plaisir d’appeler Adolf pour faire enrager les Boches en criant : « Adolf ! Au pied ! » en pleine rue. Je ne saurai jamais si ces anecdotes sont authentiques, évidemment, ou si mon ancêtre frimait un peu… De cette époque de l’Occupation, j’ai récupéré, à la mort de mon grand-père, un vieil appareil photo Agfa Anastigmat-JGESTAR qui aurait appartenu à un soldat allemand que mes arrière-grands-parents, Pierre et Marie Juldé (née Martin) étaient tenus d’héberger. L’Allemand leur aurait laissé ce cadeau en partant, après la guerre.
            Mon père m’avait aussi expliqué que son grand-père avait été gazé pendant la Première Guerre mondiale. Un détail que sa fiche matricule ne mentionne pas. D’ailleurs, d’après cette fiche, la guerre de mon aïeul a été plutôt brève…
            Le registre matricule m’a appris une chose : que le nom de mon arrière-grand-père était bien Juldé et non Jugdé. Jusqu’ici, j’avais cru que le l était dû à une erreur commise lorsque mon grand-père avait été enregistré à l’état civil. Celui-ci, d’ailleurs, avait voulu corriger son nom au moment de son mariage, en 1947, mais un changement d’identité lui aurait coûté trop cher. Un détail m’émeut, sur le registre de mariage de mes grands-parents : au moment de signer, il semble que mon grand-père a hésité et peut-être commencé l’esquisse d’un g, parce que le l est légèrement raturé.
            Curieux, donc, cet attachement de mon grand-père au nom Jugdé, qui n’était pourtant pas celui de son père, ni même de son grand-père, mais seulement de son arrière-grand-père, comme je le découvrirai lorsque Pascal me confiera l’arbre généalogique détaillé de ma famille, ainsi que de nombreux documents d’état civil.
            Mon arrière-grand-père, donc, s’appelait bien Juldé, Pierre François Emmanuel Juldé, né le 8 juin 1882 à Etrelles, fils de Pierre Juldé et de Marie Orhant et exerçant la profession de charron, comme son fils plus tard.
            Je n’ai pas de photos de lui, mais sa fiche matricule en dresse le signalement : « Cheveux et sourcils châtains, yeux gris (comme moi !), front ordinaire, nez fort, bouche moyenne, menton rond, visage ovale. Taille : 1,64 m. »
            Concernant ses faits d’armes durant la Grande Guerre, j’apprends d’abord qu’il a été exempté en 1903 pour « ankylose et déformation du coude gauche » puis classé dans les services auxiliaires par le conseil de révision d’Ille-et-Vilaine en 1914 pour « gêne fonctionnelle du bras gauche (Décret du 9 septembre 1914). » Cela lui vaut d’être d’abord incorporé à la 10e section d’infirmiers militaires « à compter du 21 mai 1915. » Le 3 décembre de la même année, il est détaché à l’atelier de construction de Rennes – à l’arrière, donc.
            Il passe au 50e régiment d’artillerie le 1er juillet 1917 et ne se retire à Etrelles que le 26 mars 1919. Il ne sera finalement « libéré du service militaire » qu’en octobre 1931. L’employé chargé de rédiger cette fiche matricule me semble d’ailleurs bien mesquin, puisqu’il a résumé le parcours de Pierre Juldé en notant : « Campagne contre l’Allemagne du 25 mai 1915 au 26 mars 1919 », avant de rayer cette dernière date pour la remplacer par le « 3 décembre 1915. » Mais non, je proteste ! Entre juillet 1917 et l’armistice, grand-papi a quand même combattu dix-sept mois, non mais oh ! Ankylosé du bras gauche peut-être, mais il était quand même charron, et puis artilleur, faut pas déconner !
Mon père Rémi Juldé et son frère Pierrot, devant la
maison de leurs  grands-parents (Etrelles, 1951.)
            De retour à Etrelles après la guerre, Pierre Juldé épouse Marie Martin dans les années 20 (je n’ai pas la date exacte). Marie Martin avait été mariée une première fois, le 1er août 1911 (j’ai la date exacte) avec un certain Jean-Baptiste Cailleteau que je suppose mort au front. De lui, elle a eu deux fils, André et Raymond, qui étaient donc les demi-frères de mon grand-père. Celui-ci, Pierre Juldé, est né le 27 avril 1925 à Etrelles. Il est devenu charron comme son père, et c’est encore à Etrelles qu’il a épousé Marcelle Perrier le 9 avril 1947. Mon père, Rémi, est né dans le même bourg le 20 mars 1948 (c’est lui le printemps), son frère Pierre – dit « Pierrot », dit « Le Menhir » – est né le 24 août 1950. Un sacré tas de Pierre dans la famille…
            Pierre François Emmanuel, mon arrière-grand-père, l’ankylosé, est mort le 22 janvier 1952, et Marie Juldé, née Martin, a passé l’arme à gauche en novembre 1973, et on l’a enterrée (à Etrelles bien sûr) deux jours avant le mariage de mes parents (24 novembre). On m’a toujours décrit cette grand-mère comme la gentillesse incarnée. Quand mon père abîmait son pantalon, il passait chez elle pour qu’elle le lui recouse avant de rentrer chez ses parents, afin d’échapper à la torgnole maternelle, ce genre de choses…

La famille s’agrandit

            C’était à peu près tout ce que j’avais pu découvrir sur ma famille avant d’aller à la rencontre de Pascal Jugdé, au cours d’un déjeuner angevin qui m’a permis d’approfondir les choses.
            J’en suis reparti avec plein d’anecdotes et une pile de photocopies d’actes d’état civil et de registres paroissiaux sur lesquels m’esquinter les yeux pour les déchiffrer. J’adore ça. Il y en a, c’est les asperges sauce gribiche, moi rien ne me fait plus plaisir qu’un manuscrit ancien à déchiffrer. Je m’étais déjà amusé à décrypter la fiche matricule de mes arrière-grand-pères maternel et paternel, et voilà qu’on me donnait l’occasion de fouiner dans les actes de naissance, de mariage, de décès, des membres disparus de ma famille. Ô joie !
            « Julien Hugedé âgé de 25 ans de la paroisse d’Erbrée et Anthoinette Fouillet âgée de 18 ans de cette paroisse d’Argentré après leurs fiances et publications de leur mariage dûment faites ès deux paroisses sans opposition reçurent la bénédiction nuptiale le 26e 8bre 1720, présens Julien Hugedé et Jeanne Saplain père et mère de l’époux, François Fouillet père de l’épouse, Pierre Belluez, René Jugedé et autres qui ne signent. »
            Jusqu’à mon arrière-grand-père, ils seront nombreux, ceux qui déclareront « ne savoir signer », ce qui explique la grande inventivité des officiers de l’état civil dans l’orthographe des noms. Ils notaient ce qu’ils entendaient, et le déclarant aurait été bien en peine d’épeler son blaze, de toute façon ! C’est ainsi que Joseph, né Jugdé le 6 novembre 1781, meurt Juldé le 28 novembre 1857. Et que Joseph, fils du précédent, né Jugdé le 28 novembre 1809, épouse Marie Beaudouin sous le nom de Jucdé en 1846 et meurt sous ce même nom le 24 décembre 1863. Et c’est aussi pour cela que Julie Jugdé, fille du précédent, aura pour frères Joseph Juldé, Pierre Juldé (mon arrière-arrière-grand-père, 1851-1911) et Jean-Marie Jugdé.
            J’ai épluché tous ces documents avec un mélange d’excitation et de frustration. Parce qu’après tout, ces gens, la seule chose que je peux dire d’eux, c’est qu’ils étaient de ma famille. Parfois, je sais quelle profession ils exerçaient (cultivateurs, pour la plupart), mais à part cela, je ne peux me fier qu’à trois étapes de leur vie : la naissance, le mariage, la mort. Entre ces dates, ma foi, je peux toujours essayer d’imaginer un peu quelle a été leur existence, mais ça n’ira pas plus loin que la simple supposition.
            Tenez, Julie Jugdé, par exemple. Née à Torcé le 19 février 1846, fille de Joseph Jugdé (1809-1863) et de Marie Beaudouin (1819-1895), aînée de quatre enfants, est morte à cinquante-cinq ans le 12 mai 1898, à Argentré. Elle était ménagère. Elle a épousé en février 1878 un certain Joseph Doreau, mais treize ans avant ce mariage, alors qu’elle était elle-même âgée de dix-neuf ans, elle a donné naissance à une fille, Jeanne-Marie Juldé, de père inconnu. C’est la grand-mère de l’enfant, Marie Beaudouin, qui a présenté celle-ci à la mairie d’Etrelles. À l’époque, Julie était cultivatrice. Quelle a pu être sa vie durant les années qui ont suivi cette naissance et précédé son mariage ? Comment, à la fin du XIXe siècle, vivait une fille de ferme chargée d’un enfant naturel auquel aucun homme n’a voulu donner son nom ? Toute sa vie, Jeanne-Marie est restée une Juldé. Elle est morte en 1912 à l’hospice d’Etrelles à quarante-six ans, célibataire, sans profession. A-t-elle été une enfant cachée, envoyée au couvent pour laver la « faute » de sa mère ? On ne le saura pas, on ne peut que supposer…
            Julie a donc eu trois frères. Le premier, Joseph, né en 1848, est mort à l’âge de vingt-six ans, en 1874. On ne saura pas de quoi. Le plus jeune de la fratrie, Jean-Marie, né en 1853, soldat au 15e d’artillerie, meurt deux ans après Joseph, à vingt-deux ans. C’était lui qui était allé à la mairie annoncer la mort de son frère, avec un voisin.
            Le troisième de la fratrie, mon arrière-arrière-grand-père, Pierre Juldé – le premier d’une longue lignée de Pierre – naît à La Faucherie, à Etrelles, le 4 mars 1851 et meurt le 12 février 1911. Cultivateur, il a épousé en 1881 Marie Orhant, née à Etrelles en 1856. Ils ont trois enfants : mon arrière-grand-père, Pierre (François, Emmanuel) Juldé (1882-1952), dont je n’ai déjà que trop parlé ; une fille, Marie Juldé (1884-1962), dont le deuxième prénom était Sainte, rien que ça, et qui épousera en 1907 un certain Pierre Breton. Ils ont certainement eu une descendance, mais je ne la connais pas. Le troisième enfant, Jean-Marie, est né en février 1899 et mort en septembre de la même année, à sept mois. Cela fait tout de même pas mal d’ancêtres morts jeunes et sans enfants, ce qui explique qu’au final, malgré tout, la famille Juldé est restée plutôt réduite. On aura fait de notre mieux…
            Voilà donc ce que j’ai appris sur les miens. Des choses que mon père lui-même ignorait. Des choses que mon grand-père, peut-être, aurait pu m’apprendre – et encore… Si nous savions que les Jugdé et les Juldé avaient un lien étroit, ma grand-mère avait toujours clos les conversations à propos des Jugdé d’Argentré (dont certains étaient ses voisins !) d’un simple : « C’est pas d’chez nous ! » Pas moyen de causer. Elle refusait même que son mari rende visite à ses demi-frères, André et Raymond Cailleteau, qu’elle n’aimait pas. Avec elle, mon arbre généalogique, côté paternel, ressemblait à un bonsaï. Il a suffit qu’elle meure pour qu’il se mette à pousser d’un coup, vlaff, se révélant chêne centenaire, finalement. Et pour que je rencontre d’autres personnes de ma famille, jusqu’ici inconnus, et avec lesquels je pourrai toujours en discuter, à l’occasion…

           

lundi 16 novembre 2015

Journal


Dimanche 15 novembre 2015.

            Ça y est, toutes les victimes ont été identifiées, la France vit une espèce de gueule de bois ininterrompue depuis vendredi soir. Il semble tout de même que le mot d’ordre soit : « Même pas peur ! » Les terroristes ont visé des lieux culturels et des quartiers populaires, ce sont des terrasses de cafés et de restaurants qui ont été arrosées à la kalachnikov, et la réponse la plus spontanée à ces attentats semble être, sur le mode du slogan Je suis Charlie qui a été lancé dès le 7 janvier : Je suis en terrasse. Pierre a posté sur son mur, sous la sentence : « Nos soirées ne sont pas négociables ! » une photo d’Anne B., dont on ne voit que les jambes (sublimes et bottées), dans une très courte robe noire, un verre de rouge à la main. Puisque les djihadistes nous ont pris pour cible dans ces moments de joie, de convivialité, de fête, de musique, nous n’avons à leur opposer que cette résistance là : continuer à s’installer en terrasse, à faire la fête, à s’amuser entre amis. Je trouve une formule à la con, comme toujours : « Dans apéro, il y a “héros” ! » C’est dérisoire, c’est absurde, bien sûr, c’est exactement le genre de comportement dont un Philippe Muray se moquerait – et pourtant, à ce moment, c’est ce qui semble le comportement le plus juste. L’apéro comme acte de bravoure, il fallait y penser ! Parce que nous avons grandi dans un pays libre, que nous n’avons pas connu la peur, le couvre-feu, le risque d’essuyer une rafale de mitraillette à chaque fois qu’on traverse la rue, et que nous ne voulons pas renoncer à cette liberté, à cette insouciance là. Prétendre que l’on continuera à s’installer à la terrasse des cafés, à se rassembler, c’est refuser la peur. Refus puéril, naïf, bien sûr : la peur est bien présente, palpable, et la foule rassemblée place de la République à Paris a vécu un grand mouvement de panique quand des crétins se sont amusés avec des pétards – la peur est là, donc, mais nous n’en voulons pas.


mardi 22 avril 2014

Van Gogh, Artaud et Gustave Doré...

Deux expositions au Musée d'Orsay

Samedi 12 avril 2014.

            D’un courage exemplaire, je me lève une fois de plus dès les premières lueurs de l’aube. J’aimerais bien y voir le signe d’un changement profond de ma personnalité, mais je ne suis pas dupe. Pierre m’a conseillé d’être à Orsay dès neuf heures afin qu’il puisse me faire entrer au moment de moindre affluence, et comme je veux avant cela prendre un petit déjeuner quelque part, je quitte l’appartement de Jean-Rémi dès 7 h 30. Je prends la ligne 5, change à Gare d’Austerlitz et le RER C me dépose devant le musée. Je prends une table dans le café le plus proche. Le petit déjeuner, c’est sacré. En prenant mon café, je vois passer Pierre qui va au boulot, vers neuf heures moins le quart. Un peu plus tard, je suis devant le musée, et je considère avec empathie ces pauvres gens obligés de faire la queue, alors que je vais pouvoir rentrer gratis comme un putain de privilégié…

            Pierre me fait donc entrer, et me conseille de commencer d’abord par visiter l’exposition sur Van Gogh et Artaud, puis de le retrouver avant 10 h 30 (heure de sa pause) au cinquième étage, dans la deuxième partie de l’expo Gustave Doré.



            « Non, Van Gogh n’était pas fou, mais ses peintures étaient des feux grégeois, des bombes atomiques, dont l’angle de vision, à côté de toutes les autres peintures qui sévissaient à cette époque, eût été capable de déranger gravement le conformisme larvaire de la bourgeoisie second Empire et des sbires de Thiers, de Gambetta, de Félix Faure, comme ceux de Napoléon III. » L’exposition présente en parallèle les parcours d’Artaud et de Van Gogh : manuscrits et dessins d’Artaud d’un côté, lettres à Théo et autoportraits de l’autre. Une salle est consacrée aux paysages de Van Gogh : Les Alyscamps aux arbres gigantesques et rougeoyants comme des rangées de torches enflammées au-dessus des promeneurs minuscules ; le Jardin de l’asile de Saint-Rémy entièrement dévoré par la végétation, des verts lumineux qui emplissent toute la toile ; ou encore sa Forêt de pins au déclin du jour où les arbres tordus du premier plan se découpent sur un ciel d’un jaune éclatant – beaux exemples du « pinceau en ébriété » de Van Gogh. Ailleurs, les Souliers noirs contrastent brutalement avec la palette habituelle du peintre : les couleurs sombres, noirs et verts profonds, tranchent avec les couleurs vives des Tournesols ou de la Chambre à Arles. Je connais bien Van Gogh, qui a longtemps été mon peintre de prédilection, et pourtant j’avais oublié ces Lauriers roses, près desquels est posé le roman de Zola, La Joie de vivre, dont le titre paraît cruellement ironique quand on connaît le destin du peintre…



            Un écran montre des vues du Champ de blés aux corbeaux, ce tableau où le suicide est omniprésent, tandis que la voix d’Alain Cuny lit des passages d’Artaud : « Il n’est pas ordinaire de voir un homme, avec, dans le ventre, le coup de fusil qui le tua, fourrer sur une toile des corbeaux noirs avec au-dessous une espèce de plaine livide peut-être, vide en tout cas, où la couleur lie-de-vin de la terre s’affronte éperdument avec le jaune sale des blés. »

            Antonin Artaud occupe la deuxième partie de l’exposition. Son visage torturé et vieilli photographié à Ivry accueille le visiteur. De nombreux dessins à la mine graphite sont exposés : visages et corps piquetés, tailladés, poignardés par la mine, glossolalie et imprécations, et cet autoportrait au regard chargé d’une mélancolie millénaire, où la douleur et le travail de la mort sont sensibles dans chaque trait de crayon. Il y a aussi ce dessin terrible, La Projection du véritable corps, qui m’évoque les « maîtres-fous » que filmera Jean Rouch dix ans plus tard, et leurs transes hallucinatoires…



            Van Gogh fait son retour avec La Nuit étoilée – sans doute mon tableau fétiche –, L’Église d’Auvers-sur-Oise et une série de fusains et de dessins au crayon qui font un beau parallèle avec ceux d’Artaud, avant de terminer par quelques spécimens de lettres à Théo, ornées d’ébauches commentées par le peintre.

            Après cela, je monte au cinquième étage pour entamer la visite de l’expo Gustave Doré par la fin, puisque c’est là que se trouve Pierre, et que nous allons pouvoir causer un peu. Le grand sujet de moment, avec Pierre, c’est sa remarquable faculté à se brouiller avec ses amis sur Facebook. Jean-Rémi l’a « défriendé » mais ça ne l’empêche pas de continuer à apprécier Pierre in real life ; en revanche avec G. et P., la rupture est officielle. Moi qui suis désespérément incapable de me brouiller avec qui que ce soit – parce que je ne prends rien au sérieux – tout cela me dépasse un peu. Remarque au passage : je ne suis pas à l’abri d’amis qui pourraient me reprocher, justement, cette propension à me foutre de tout, et à tout juger avec légèreté… Pierre me donne rendez-vous à l’heure de sa pause, d’ici une demi-heure, pour qu’on discute plus sereinement autour d’un café, et je prends donc l’expo Doré à rebrousse-toile.


            Je commence par ses croquis humoristiques, ses caricatures de la vie parisienne, des peintres du Salon, ses croquis militaires, ses Des-agréments d’un voyage d’agrément – finalement la part de l’œuvre de Gustave Doré avec laquelle je suis le plus familier (sans parler, évidemment, de ses illustrations des contes de Perrault). C’est ici qu’on voit que la bande dessinée existait bien avant de s’appeler « bande dessinée ». Rodolphe Töpffer, qui en est le véritable précurseur, l’appelait « littérature en estampes ». Cette narration par séquences illustrées, où l’on devine l’héritage des récits épiques sous forme de hiéroglyphes, est un prélude à la bande dessinée de Louis Forton ou au « roman graphique » théorisé par Will Eisner. Tout était déjà en place, seul manquait un nom pour définir cet art…


            Nous passons ensuite, justement, aux illustrations d’ouvrages littéraires : Le Juif errant, Gargantua, Pantagruel… Aquarelles aux sujets « hénaurmes » : Pantagruel bébé jouant dans son lit d’enfant avec des animaux vivants, vaches et bœufs, qui ressemblent à des miniatures entre ses mains, le tout sous le regard de ses gigantesques parents et d’une poignée de curieux grands comme des timbres-poste. Le Grand Derby, de 1870, est une aquarelle d’une exquise finesse, dans la manière, disons… « foutraque » de Doré, qui est le grand peintre des foules et des enchevêtrements, les corps des femmes en grande tenue se confondant en un ample désordre organisé de plis, de coiffes et de parures de bijoux ruisselantes. Gustave Doré flirte avec l’expressionnisme lorsqu’il brosse ses Pauvresse de Londres ou ses illustrations de Coleridge. Ses lavis où les bleus glacials se heurtent aux orangés du soir qui tombe, où la lumière déclinante, qui embrase les façades décrépites, ne suffit plus à réchauffer la scène couverte de neige et de givre, sont des visions d’apocalypse. Sa Maison de jeu, baignée d’une lumière ocre de chandelles, est presque un La Tour. Je poursuis mon chemin en admirant ses illustrations de Macbeth, dans la continuité de celles de Coleridge, et m’interromps à sa période espagnole – olé ! – en retrouvant Pierre, qui s’apprête à prendre sa pause.


Puisqu’il a une demi-heure devant lui, nous allons prendre un café en face du musée. Assez parlé de ses querelles sur Facebook, nous parlons un peu de moi et de mon projet de co-working. Il n'y a à peu près que ça qui m'intéresse en ce moment...

De retour à Orsay, je reprends donc l’expo Doré par le début. Daté de 1862, Entre ciel et terre est un bel exemple de l’imaginaire de l’artiste et de ses prouesses d’exécution : un batracien accroché par une patte à un cerf-volant est arraché du sol et un oiseau fond sur lui, bec grand ouvert – ce n’est pas tous les jours qu’un festin lui est envoyé directement dans la gueule ! Les sujets que privilégie encore Doré sont les scènes populaires : saltimbanques attendant leur entrée en scène, Pierrot grimaçant (où l’on retrouve tout l’attrait du caricaturiste pour les visages déformés), etc. Attachement, aussi, à la vie artistique et à son lot de misère : la Mort de Gérard de Nerval où l’allégorie, déjà, prend place dans cette manière encore mineure qu’est la lithographie.

Quand il s’attaque à la sculpture, avec L’Effroi ou l’Amour maternel, Doré reste dans l’allégorie, qui est au fond assez proche de la caricature. Toute l’œuvre de Gustave Doré témoigne de cette proximité : il s’agit toujours de résumer un concept, une idée, par une seule image forte, singulière, immédiatement compréhensible. Ici, la mère menacée par un serpent qui commence à s’enrouler autour de ses jambes, lève à bout de bras son enfant pour le protéger du monstre…


Lorsqu’il illustre L’Enfer de Dante, Doré peut lâcher la bride à sa passion pour l’allégorie. Quand il s’attaque à ce vers : « Poète, volontiers parlerais-je à ces deux qui vont ensemble et paraissent si légers au vent », il brosse une sorte de Vénus anadyomène de la mort. C’est au fond tout le « problème », avec Doré : ces œuvres en rappellent toujours d’autres. Ici Botticelli, là Michel-Ange ou Raphaël… Pompier, alors ? Mais quel pompier de génie ! Et qui, ignoré de son temps par la critique qui le cantonnait à son rôle d’illustrateur, dédaignant ses grandes pièces, est aujourd’hui un maître incontesté. Pourtant, sa peinture reste encore peu connue, et sa sculpture, n’en parlons pas : La Parque et l’Amour, accueillie froidement par les critiques de l’époque, est loin d’être ce qu’on retient en premier de l’œuvre de Doré. Pourtant, quel soin dans les détails, quel travail sur l’expression des visages – déformation professionnelle : un caricaturiste qui ne chercherait pas dans chaque visage l’expression la plus vive, la plus « parlante », serait un piètre caricaturiste…

Intertextualité toujours : Dante et Virgile dans le neuvième Cercle de l’Enfer évoque irrésistiblement Delacroix et Michel-Ange et, plus loin, l’immense Christ quittant le prétoire rappelle l’École d’Athènes de Raphaël ou (moins glorieux, à mon avis) les Romains de la Décadence de Thomas Couture…

À partir de là, je remonte au cinquième pour finir la deuxième partie. Je passe rapidement devant ce que j’ai déjà vu, pour retourner à l’Espagne à travers les yeux de Gustave Doré, parti en voyage dans le but d’illustrer Don Quichotte. On retrouve la manière de l’artiste amoureux des visages du peuple, corps difformes, trognes inoubliables… Son Guitariste (La Bandura) me fait songer au Pied-bot de José de Ribera – décidément, Doré est une anthologie de l’histoire de l’art à lui tout seul ! Ses scènes de rue (Mendiants à Burgos, Exécution d’un assassin à Barcelone…) ou ses personnages (la Diseuse de bonne aventure) évoquent de nombreux tableaux de peintres espagnols. Mais il faut croire que c’est l’Espagne de ce temps-là qui ressemblait furieusement à du Goya !



L’œuvre de Gustave Doré est en permanence tiraillée entre le grand genre, le gigantisme, et l’attachement au petit, au plus humble. Quand il se lance dans la peinture d’Histoire, ou plus exactement d’actualité, en déclinant le thème du Siège de Paris dans toute une série de tableaux, il retrouve ses grandes figures allégoriques, des créatures fantastiques telles que l’hippogriffe ou le sphinx, mais aussi des femmes du peuple, comme cette Pétroleuse obèse, débordante de seins, baïonnette au canon et bonnet phrygien surmonté d’une auréole…

C’est en abordant la peinture religieuse de Doré, et notamment ses illustrations d’épisodes bibliques, que m’a frappé ce rapport étroit entre la caricature et l’allégorie. Au fond, même dans ses œuvres les plus ambitieuses, Doré n’a jamais cessé d’être un caricaturiste – ce qui explique le peu d’intérêt des critiques d’art à son endroit. Dans ces tableaux, l’artiste montre une parfaite maîtrise du clair-obscur – ce qui n’a rien d’étonnant pour quelqu’un qui a commencé par l’illustration en noir et blanc, la gravure et la lithographie… Son Néophyte, notamment, est baigné d’une lumière extraordinaire, le pur visage du jeune moine apparaissant diaphane au milieu des vieillards enveloppés d’ombre…

La dernière partie de l’exposition est consacrée à la peinture de paysages. Et si Doré traite encore de sujets anecdotiques ou de faits divers (L’Ascension puis la Catastrophe du Mont Cervin…), il excelle dans le sublime. Paysages d’Écosse où aux reliefs gigantesques et aux ciels bouleversés répond la ligne placide du lac, comme une lame brillante traversant la toile. Paysages de montagnes où des alpinistes courageux sont à peine visibles dans l’immensité des roches et le bouillonnement des torrents. Et là, on baigne en plein romantisme, et Caspar Friedrich n’est pas très loin…


Ayant fini ma visite, je retrouve Pierre. Je ne poursuivrai pas par une visite de l’exposition permanente, que j’ai déjà vue maintes fois, alors je le salue, on évoque le prochain vidéodrome, qui n’aura sans doute pas lieu avant la rentrée de septembre, au train où vont les choses et mes finances…

Après Orsay, mon après-midi va être un peu plus détendue : j’ai déjà suffisamment marché à mon goût. Je rejoins à pieds le boulevard Saint-Michel et déjeune rue de La Harpe, à la terrasse de la Petite Hostellerie, à côté d’une Espagnole et d’une Italienne, si j’ai bien compris, qui parlent en français de leurs récents déboires amoureux. Après cela, je reprends mes pérégrinations de librairie en librairie et cette fois-ci, chez Gibert, je me laisse tenter par une réédition d’Henri Calet, De ma lucarne, que j’achète. Ma seule faiblesse. Alors que je m’apprête un peu plus tard à entrer à L’Écume des Pages, je suis arrêté par une diseuse de bonne aventure, une vraie, tout juste échappée d’une toile de Gustave Doré. Elle s’exclame en me voyant : « Oh ! Qu’il est beau !... » (Hum… Ça commence très fort…) Puis m’attrape la main, commence à faire courir ses doigts sur ma ligne de vie, et poursuit : « Il est très aimé, mais il est très fatigué, hein… » (Oui, admettons… Le soleil cogne et j’ai beaucoup marché…) Avant de conclure : « Il aurait pas une petite pièce à me donner ?... » Ben non, et ça, elle aurait dû pouvoir le prédire… Si c’est pour me dire ce que je sais déjà, merci, mais ça ne m’intéresse pas !

L’aboutissement de ma promenade est la terrasse du Mondrian, où je léthargise sous le soleil, devant un Coca et près de deux jolies étudiantes qui parlent français avec toutes deux un accent différent, et expliquent au garçon qui essayait gentiment de leur parler anglais (en les draguant peut-être un peu) qu’elles sont ici pour s’entraîner à parler notre langue.

Mon train n’est qu’à 18 h 45, mais j’arrive à Montparnasse avec trois quarts d’heure d’avance : plus rien à faire à Paris. M’asseoir dans le train et roupiller jusqu’à Laval – voilà mon projet de vie pour le moment.

vendredi 28 décembre 2012

Verdun : un survivant raconte


À propos de fin du monde… Puisqu’il n’est plus question que de ça, désormais… Je me suis rendu à Verdun l’été dernier. Verdun, voilà au moins un endroit où l’Apocalypse doit faire rigoler. S’il y a bien un coin où le monde a fini, c’est celui-là. La fin du monde n’est pas une fin en soi : elle a fait des petits, elle s’accorde au pluriel. On pourrait faire une encyclopédie de toutes les fins du monde, les véritables et celles qu’on s’est inventées pour se faire peur : Alésia, Waterloo, Verdun, Stalingrad, Oradour, Berlin, Auschwitz, Hiroshima, Sarajevo, Manhattan, Bagdad… Et nous qui faisons les malins avec nos éclipses, nos bugs de l’an 2000, nos Mayas de l’an 2012… Peut-être qu’il nous faudrait une bonne guerre, en effet, que c’est ça qui nous manque, et qu’on s’invente dans nos grands petits frissons nostradamiques !...

Alors, partons donc à Verdun, voir comment on se remet d’un désastre. Notre génération a le goût des ruines : normal, tout a l’air de s’être joué avant nous. Même nos parents n’ont pas fait la guerre ! Nous sommes les produits de la Reconstruction générale. Forcément, la destruction nous attire…

D’abord, même en 2012, Verdun n’a pas l’air de se laisser prendre facilement, même par son flanc occidental. À la gare de l’Est, en cette fin juin grisâtre, j’apprends que le train de 12 h 36 pour Saint-Dizier, qui devait m’emmener jusqu’à Châlons-en-Champagne, est tout simplement annulé. Ça commence bien. Si les Poilus avaient dû compter sur la SNCF pour leur envoyer du renfort en 1916, ils attendraient encore ! Un employé m’apprend que pour le prochain train, je devrai patienter deux heures dans la gare, mais finalement les haut-parleurs nous informent qu’un transilien pour Château-Thierry partira à 12 h 51, et qu’une correspondance pour Châlons nous attendra ensuite. Me voilà donc embarqué vers le front de l’Est à une lenteur d’escargot. L’avantage de ne pas vraiment partir à la guerre, c’est qu’il y a aussi des filles dans les trains, et que certaines ne se sont pas encore rendu compte que l’été était pourri, et se sont habillées comme si le soleil brillait – et du coup, c’est comme s’il brillait vraiment. Meaux, Trilport, Changis Saint-Jean, La Ferté-sous-Jouarre, Nanteuil-Saâcy, Nogent-l’Artaud-Charly, Chazy-sur-Marne… Et voilà enfin Château-Thierry, alors que je ne l’espérais même plus. À vrai dire, toutes ces petites gares traversées me suffiraient amplement, comme voyage… Il faut encore attendre une demi-heure pour voir arriver le train pour Châlons, qui s’arrête à Dormans, puis à Épernay « de ces profondeurs pétillantes que plus rien existe », et enfin, nous voilà au bout de la route, avec une heure de retard.

L’imposant monument à la Victoire de Verdun, aussi appelé le « Goldorak » par les habitants.
Le reste se fera en voiture, à peu près 80 kilomètres sur la nationale morne et droite de l’Est de la France. En approchant de mon objectif, j’aperçois plusieurs panneaux annonçant la Voie Sacrée. Commençons donc le pèlerinage par là… Un monument la surplombe, cette route vers la boucherie qui reliait Bar-le-Duc à Verdun, et où les véhicules se sont succédés toutes les dix secondes, de jour comme de nuit, entre février et décembre 1916. Acheminement des combattants et du matériel d’un côté, évacuation des blessés de l’autre. La Voie Sacrée ! Charmante attention, de sacraliser tout ce qui touche à la « mort pour la Patrie »… Pauvres Poilus à qui on greffe des ailes d’anges pour remplacer les guibolles, les bras ou les tripes qu’ils ont laissés sur le champ de bataille… Depuis le promontoire où je me trouve, je les vois bien, les champs de la Champagne. Le paysage est vallonné, doré, paisible. La guerre au milieu de tout ça aurait l’air complètement déplacée. La vache qui paisse devant moi partage sûrement mon opinion sur la question.

Verdun est une ville paradoxale. Je ne sais pas si l’été et l’approche de la fin des cours y sont pour quelque chose, mais je suis surpris d’y voir autant de jeunes, se promenant le long de la Meuse, du côté du port de plaisance, attablés aux terrasses des cafés, de jeunes femmes aux jambes longues parlant de la fac en buvant du thé, comme partout ailleurs. Pourtant, s’il y a une ville enfermée dans son passé, c’est bien celle-là : le monument à la Victoire impose sa masse sur toute la ville, avec ses 73 marches, ses deux canons russes et son soldat gigantesque ; la librairie centrale expose en vitrine romans, BD et essais sur 14-18 ; et la seule affiche annonçant un événement culturel propose un festival consacré… au sport pendant la Grande Guerre ! Impossible de quitter les tranchées, même un siècle après la bataille !

J’établis mon bivouac au camping Les Breuils, encore peu peuplé à cette période de l’année. Mes voisins sont des Allemands. Peut-être que nos arrières-grands-parents se sont croisés dans les environs, baïonnette au canon, allez savoir…
L’ossuaire de Douaumont, bientôt prêt pour le décollage.

Le lendemain, en touriste qui se respecte, je vais voir l’ossuaire de Douaumont, tour de 46 mètres surplombant le champ de bataille. Sur des kilomètres, des bois et de petites collines, de doux reliefs innocents. Il faudrait y ajouter une bande sonore de tirs d’artillerie et de bombardements : avec le silence, on se rend pas bien compte… Aux pieds de la tour s’étend le cimetière de Fleury-devant-Douaumont, où reposent 16 142 soldats français. Au deuxième étage, un long cloître regroupe les tombeaux de 130 000 soldats inconnus. À l’extérieur du bâtiment, à travers des vitres, on peut apercevoir les ossements emmêlés de tous ces combattants, Allemands et Français confondus, tibias, crânes, côtes, bassins, phalanges entassés pêle-mêle, peep-show macabre pour amateurs de partouzes d’os…

Sur la route qui mène à la Tranchée des Baïonnettes, des panneaux reviennent en leitmotiv, tragiquement : « village détruit ». Fleury-devant-Douaumont (village détruit), Bras-sur-Meuse (village détruit), Louvremont (village détruit)… Oui, l’Apocalypse est passée par là. On roule dans un désert, un charnier qui semble s’étendre à l’infini. La Tranchée des Baïonnettes, un monument entièrement bâti sur un mythe : celui du 137e R.I. dont les hommes seraient morts debout dans leur tranchée, le fusil dressé. Belle image héroïque. Plus vraisemblablement, les cadavres ont été enterrés là après le combat, et les fusils plantés dans le sol faisaient office de stèles. Sur cette légende a été bâtie cette espèce de bunker recouvrant les tombes des soldats inconnus, quelques croix alignées dans un couloir de pierre en L. Ils ne dorment pas « debout le fusil à la main », comme l’annonce le fronton de l’édifice : ils sont morts, tout simplement.
Le P.C. de Driant : la guerre comme si vous y étiez.

Tout cela fait encore un peu trop arrangé, un peu trop ordonné : les soldats bien en rang, au cimetière comme à la parade. Il faut se colleter aux lieux. Le Bois des Caures est l’endroit où la bataille de Verdun a commencé, le 21 février 1916. Ce jour-là, l’artillerie allemande a réduit le bois en cendres. Les arbres ont repoussé, mais la terre a gardé un aspect bosselé, accidenté, qui rappelle les combats. On imagine bien des enfants jouant à la guerre ici, se poursuivant derrière les arbres dressés un peu n’importe comment, tout de traviole, dans le sentier qui louvoie jusqu’à Beaumont-en-Verdunois (village détruit). Des adultes aussi. On trouve encore des traces de tranchées, des sillons adoucis traversant les bois. Plus loin, le poste de commandement du lieutenant-colonel Driant fait saillie sous la mousse, blockhaus aux meurtrières désormais braquées sur les bornes dressées en hommage aux chasseurs morts au combat.

Le Mort-Homme, dernière station avant la fin du monde.
J’achève mon périple avec le Mort-Homme et la Côte 304. Moi qui ai une passion pour les squelettes et les crânes, le monument du Mort-Homme me ravit, avec son soldat mort-vivant, recouvert d’un suaire, un drapeau dans une main et un flambeau dans l’autre, au-dessus de l’inscription « Ils n’ont pas passé ». L’averse est revenue au moment où j’arrivais près de Cumières-le-Mort-Homme (village détruit), et elle fait ton sur ton dans cette atmosphère de fin du monde. D’un monument aux morts à l’autre, toute cette région ressemble à une vaste nécropole. Je préfère déguerpir, avant que tous les soldats morts au combat se relèvent pour charger à nouveau, comme dans le J’accuse d’Abel Gance… Ce n’est pas tous les jours qu’on a la chance de ressortir vivant de Verdun. Je l’ai eu, mon grand frisson mémoriel, mon goût des ruines a été satisfait, je peux maintenant revenir à mon quotidien confortable, à mes livres et à mes pâtes au beurre.

Zapoï n°3, décembre 2012.

vendredi 21 décembre 2012

La plus petite apocalypse du monde



Courrier de la Mayenne, 2 août 2012.

Ce n’est pas donné à tout le monde d’avoir survécu à un cataclysme, d’être revenu vivant d’Auschwitz, de s’être extirpé des ruines de Fukushima en époussetant son veston négligemment, avec un petit sifflotement décontracté aux lèvres et plein d’anecdotes pour les copains. C’est toujours la même chose, avec les grands drames collectifs : toujours les autres qui en profitent. Nous, on crève bêtement, avec nos petits cancers égoïstes, nos attaques cardiaques mesquines, nos accidents de la route de ratés. Pas de sublime catastrophe fédératrice ! Pas de flamboyante réunion dans l’horreur universelle ! Pas d’édition spéciale du Journal de 20 heures, ni d’associations d’aide aux victimes, ni de cellules psychologiques : par chez nous, la mort, ça se joue en solo.

Pour satisfaire nos envies de grandeur et de communion, on s’invente donc, de temps en temps, des fins du monde. Et on se passe le mot longtemps à l’avance, on entoure la date sur son agenda, entre un rendez-vous chez le dentiste et l’anniversaire de la petite : « 21 décembre 2012 : fin du monde ! » souligné deux fois, et en rouge. Et entre parenthèses : « (sinon : soirée raclette chez Jean-Mich’) » – parce que c’est important de garder un peu d’optimisme en réserve.

Vous ne trouvez pas ça un peu facile ?

Non, mesdames, messieurs, la mort n’est pas un rendez-vous galant. Elle ne se fait pas annoncer à l’avance, pour vous laisser le temps de faire vos bagages ou de choisir quelle robe vous allez mettre pour l’occasion. Elle ne vous envoie pas de lettres de rappel, comme le Trésor public ! Qu’est-ce que vous croyez ? « Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure », dit l’Évangile. Ce serait bien pratique, de savoir, pourtant : on pourrait se préparer psychologiquement, et puis l’heure passée, rien ne nous étant arrivé, on pousserait un soupir de soulagement : on l’a échappé belle.

Oui mais non. Parce qu’à la fin, de toute façon, il n’y a que la mort qui gagne.

Les raz-de-marée et les tremblements de terre ne défilent pas dans les rues en tapant sur des casseroles pour prévenir du chaos imminent, que je sache ? Non. L’horreur ne se fait pas annoncer. Si une attaque zombie doit avoir lieu, vous pouvez être à peu près sûrs que ce ne sera pas noté dans les petits papiers de Nostradamus, ni sur le calendrier maya des pompiers. C’est pourquoi, il faut se tenir sur ses gardes en permanence.

Il m’a été donné d’assister à une apocalypse. Pas la grande Apocalypse majuscule, johannique, avec la bête à sept têtes immatriculée six-cent soixante-six, les cavaliers et toute la pyrotechnie façon Puy-du-Fou, non, celle-là est réservée à l’élite. Je vous parle d’une petite apocalypse de province, une fin du monde de poche, à l’échelle de ma petite ville de Laval. On fait avec ce qu’on a, vous êtes marrants…

Je vais tout vous raconter. J’ai survécu pour ça, je suppose… Je ne prétends pas éclairer les consciences en étalant ma modeste expérience, mais essayer de vous montrer comment surviennent les cataclysmes, sans prévenir, et comment il faut savoir improviser pour rester, sinon digne, au moins vivant. C’est dans ce but que je me fais le martyrologe du Grand Déluge de Laval.

C’était à la fin du mois de juillet et la journée avait été lourde, de cette lourdeur qui annonce les orages. Il y avait plusieurs jours, d’ailleurs, que l’atmosphère était chargée comme une batterie de campagne avant l’assaut, les nuages prêts à craquer – mais rien n’arrivait. Ce vendredi-là, j’étais très occupé à ne rien faire, comme toujours, et traînais dans les librairies à la recherche de quoi que ce soit qui puisse distraire mon aboulie. L’air climatisé brassait de la chaleur, les femmes autour de moi portaient des vêtements légers, dévoilant des jambes et des bustes où la sueur perlait, j’étais au bord de l’asphyxie et ne savais pas ce qui me faisait suffoquer le plus : l’atmosphère terrible ou ces féminités moites à portée de narines…

En quête d’un peu de fraîcheur, je suis allé me réfugier au café qui se trouve au rez-de-chaussée de la librairie. D’un coup, le ciel est devenu noir, des éclairs l’ont déchiré en tous sens, on se serait cru dans Star Wars. Quand la pluie a fait son entrée en scène, il y a eu comme un « ouf » de soulagement qui a parcouru le hall de la Médiapole. Une belle averse comme ça, bien torrentielle, c’était presque le bonheur. On se voyait déjà sortir le Tahiti Douche et se frictionner en pleine rue comme dans la pub des années 80. Un tel déluge n’allait pas durer, selon moi. J’avais un livre à la main, j’ai commandé un deuxième café, j’étais parfaitement serein. Il suffisait d’attendre que les éléments déchaînés se calment.

Grave erreur d’appréciation. Ils ne se sont pas calmés.

Dans un moment d’optimisme aveugle, ayant pris une légère variation de rythme dans le tambourinement général pour une accalmie, j’ai payé mes consommations et suis sorti du café, prêt à me jeter dans la rue dès que le concert faiblirait. C’est à ce moment que j’ai compris pourquoi les serveurs du café et les libraires avaient l’air de courir dans tous les sens depuis quelques minutes. À travers les vitrines, je me suis aperçu que la rue du Général-de-Gaulle était maintenant un torrent que les voitures remontaient difficilement, comme des kayaks pris dans les rapides. Les employés cherchaient à protéger leurs devantures, mais l’eau s’infiltrait déjà partout, et ce n’étaient pas les piteux boudins de tissu qu’ils plaçaient sous les portes qui allaient l’arrêter.

C’est pour de telles circonstances que l’expression « fait comme des rats » a été inventée.

Mieux valait prendre de la hauteur. Je suis remonté dans la librairie – si je dois mourir, que ce soit entouré de livres – et après avoir demandé à une vendeuse où se trouvaient les canots de sauvetage (car en toute circonstance, il convient de conserver un peu d’humour), j’ai appris que devant cette crue impressionnante, le magasin allait évacuer ses clients et fermer ses portes. Bon, je comprends l’idée de l’évacuation en cas d’alerte générale (et visiblement, c’en était une), mais dans cette situation précise, ça ne revenait pas tout simplement à nous balancer à la flotte ?

Étant pour tout vous dire un peu obsessionnel, et même si j’avais autant envie d’affronter le déluge que de me jeter sous un trente-six tonnes, je crois que ce qui me chagrinait le plus dans toute cette histoire, c’était de quitter ce lieu encore plein de femmes dans les mêmes tenues légères que précédemment, alors que j’anticipais déjà ce qu’allaient devenir leurs robes au contact de l’eau. C’est tout moi, ça. Je suis persuadé que si un jour une femme me mettait un couteau sous la gorge, j’aurais encore le réflexe de me demander ce qu’elle porte sous sa jupe.

Mais tant pis, il est temps de se jeter à l’eau. J’évacue donc la librairie par la rue Souchu-Servinière, et j’ai à peine marmonné un « putain ! » dérisoire que déjà, j’ai perdu toute étanchéité. Traversé de part en part comme un navire sous une déferlante, je marche encore, malgré tout, dans une eau dont le niveau est raisonnable. La rue est large. (Je conseille à mes lecteurs d’outre-Laval de suivre mon périple sur Google Maps.) C’est lorsque je rejoins la rue de Rennes, beaucoup plus étroite, que les réjouissances commencent. Là, la flotte roule, écumante, à hauteur de mes mollets. On imagine mal jusqu’à quel point on peut être mouillé. J’imagine que mes jambes sont des machettes et que je me taille un sentier dans la jungle à chaque pas que je fais en repoussant des trombes d’eau. Je m’arrête, impuissant, juste avant de déboucher sur la rue du Général-de-Gaulle. Devant un magasin de « lingerie féminine, corsetterie et maillots de bain » (ô combien opportun), des femmes passent le balai pour rejeter l’eau dans le caniveau, qui dégorge entre leurs jambes : je crois qu’on appelle ça l’éternel retour. J’observe la scène un moment, elles s’adonnent à leur nettoyage inefficace avec entrain, et même en riant, leurs vêtements collés à leurs corps (robes mouillées, me voilà !).

Bon. Mais je suis toujours bêtement bloqué à l’angle de la rue de Rennes et de la rue du Général-de-Gaulle, où le torrent est impressionnant. J’hésite à aller plus loin, parce que plus loin, l’eau m’arrivera aux genoux. Bizarre, cette timidité soudaine, vu qu’il n’y a déjà plus un millimètre carré de sec sur moi… Des jeunes, torse nu, se croient à la piscine et s’ébattent joyeusement entre les bagnoles immobilisées. Youpi ! C’est la meilleure fin du monde de ma vie ! J’ai sorti mon téléphone portable et prends quelques clichés : c’est indispensable dans les grandes catastrophes, sinon comment voulez-vous que les gens vous croient ?

Assez tergiversé, je prends mon élan et traverse la rue du Général-de-Gaulle avec des mouvements furieux du bassin, je me prends un peu pour Indiana Jones. Mes pompes sont gorgées d’eau, j’ai l’impression d’avoir chaussé des aquariums. L’espoir renaît rue Bernard-Lepecq : quelques mètres plus loin, le niveau de l’eau baisse enfin.

L’espoir est un traître, dans les grands cataclysmes. Méfiance !

Je ne le savais pas. Moi, tout ce que je voyais, c’était l’asphalte qui réapparaissait à quelques mètres devant moi, et je me suis élancé fougueusement, en poussant un cri de victoire mental… et soudain, ma jambe gauche a été avalée par un trou, tout mon corps a suivi comme il a pu, et je me suis étalé à plat ventre sur la chaussée. L’eau a amorti le choc, et tout en poussant une série de jurons prélevés dans les champs lexicaux de la prostitution et de la scorie, j’ai pu analyser ce qui venait de m’arriver. Une bouche d’égout avait été soulevée par les eaux, et le bouillonnement jaunâtre de celles-ci masquait le trou béant dans lequel ma jambe s’est enfoncée. Blessé au genou et dans mon orgueil, je me suis relevé avec un air détaché, en faisant mine d’épousseter mon manteau, comme j’aurais fait à Fukushima, et j’ai continué mon chemin en essayant de boiter avec élégance.

Je vous épargne le reste du trajet : après cela, tout s’est passé sereinement, je suis rentré chez moi où j’ai redécouvert avec plaisir la définition de l’adjectif sec, le lendemain le soleil brillait sur Laval et il n’y avait plus une flaque d’eau dans les rues.

Oui, j’imagine bien que ce récit en aura déçu plus d’un, mais je vous avais prévenu : c’était une apocalypse miniature, une fin du monde à la bonne franquette. Il s’agissait simplement de vous prouver, par cet exemple édifiant, que la catastrophe ne s’annonce pas avant de frapper. Vous buvez tranquillement votre café, un orage éclate, vous ne vous en préoccupez pas plus que ça, habitué que vous êtes des orages, et soudain, c’est le Déluge, la panique, les femmes et les enfants d’abord. Pas le Déluge biblique, on est d’accord, mais quand même, par chez nous, les anciens vous diront qu’on n’avait pas vu ça depuis au moins cinq ans !

Joyeuses fêtes de fin du monde à tous, et à l’année prochaine.