Affichage des articles dont le libellé est nouvelle. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est nouvelle. Afficher tous les articles

mardi 1 août 2017

TJ 3000

Premier prototype de machine à voyager dans le temps, par S. Ferron (1914).

           
            Cela faisait six mois qu’il économisait sur son misérable salaire de programmeur, et cette fois, tous ses calculs tombaient juste : Kristof Vasco pouvait se l’offrir ! Six mois qu’il en rêvait, du TJ 3000 ! Six mois que tous les réseaux sociaux, tous les panneaux publicitaires, toutes les chaînes de télé ne parlaient que de ça : avec le TJ 3000, le voyage dans le temps devenait accessible à tous !

            Avec TJ 3000, le temps, ce n’est plus de l’argent !

            Les slogans étaient matraqués partout. Dans toutes les langues, tous les pays et –paraît-il ! – à toutes les époques ! C’était la grande nouveauté : inventée en l’an 2126, la machine à voyager dans le temps avait été mise sur le marché… à toutes les époques ! Certains scientifiques sceptiques avaient longtemps souligné ce paradoxe : « Si un jour la machine à voyager dans le temps devait exister… comment expliquer qu’elle n’existe pas déjà, puisque c’est une machine à voyager dans le temps ? » Eh bien, c’était désormais chose faite, et les scientifiques du passé ne pouvaient plus se reposer sur cette question piège.
Évidemment, coincé dans son présent grisâtre et quotidien, Kristof n’avait pas encore pu vérifier par lui-même l’existence simultanée de cette machine à toutes les périodes de l’Histoire. Mais depuis que l’appareil formidable, rutilant de chromes et profilé comme un obus, avait été commercialisé, il est vrai qu’il n’était pas rare, dans les rues, de croiser des individus en redingote et haut-de-forme, ou dans d’autres « tenues d’époque » plus bizarres les unes que les autres. Il y a quelques années, on les aurait pris pour des excentriques, amateurs de vieilles choses, ou pour des comédiens costumés : désormais, on se doutait qu’il s’agissait plus vraisemblablement d’individus vivant au XIXe siècle, au siècle des Lumières ou même au Moyen Âge, et qui venaient faire du tourisme dans notre modernité.
            Comme à chaque fois qu’une nouveauté apparaît, il y a ceux qui se précipitent pour être les premiers à l’utiliser, et ceux qui, faute d’argent, doivent attendre longtemps, parfois si longtemps que lorsqu’ils l’achètent enfin, une nouvelle nouveauté a fait son apparition, remisant la précédente au rayon des antiquités. Kristof avait toujours été dans la deuxième catégorie. Cette fois encore, il avait vu ses collègues et ses amis se précipiter sur le TJ 3000 dès sa mise en vente, tandis qu’il comptait péniblement ses économies. Il lui avait donc fallu six mois pour réussir à réunir la somme suffisante à l’achat de ce bijou. Six mois, ce n’était pas si long, et la machine faisait toujours la une de tous les journaux. Il ne passerait pas pour un ringard, cette fois. Malgré tout, déjà, il avait remarqué un air un peu blasé, peut-être même déçu, sur le visage de ses collègues, qui prétendaient même, pour certains, que leur TJ prenait la poussière dans le hangar familial. Kristof mettait ça sur le compte du snobisme. Son voisin avait même revendu le sien ! « Caprice de riches », se disait Kristof en haussant les épaules.

            Le temps passe trop vite ? Rattrapez-le avec le TJ 3000 !

            L’entreprise qui avait inventé et commercialisé le Time Jet 3000 étendait ses bâtiments commerciaux sur des hectares. Kristof Vasco attendait, avec sa femme et ses enfants, enfoncés dans de grands fauteuils trop rouges et trop confortables, qu’on veuille bien s’occuper d’eux. Un employé trop souriant vint les chercher avec emphase, « monsieur et madame Vasco ? Je vous en prie… », réussissant presque à accorder une poignée de main à monsieur, une autre à madame, et une œillade gentille aux enfants, tout en leur faisant signe de le suivre dans son bureau, comme s’il avait eu quatre bras et deux têtes. Kristof ressentit un léger soulagement en constatant que ce n’était pas le cas. Le type, en tout cas, parvenait à maîtriser à la perfection l’art de la politesse sucrée et du dynamisme supraluminique, à tel point que le client pouvait à la fois se sentir accueilli avec les plus grands honneurs et parfaitement conscient que son interlocuteur était un homme pressé avec lequel il s’agissait de ne pas poser trop de questions. La phrase « tout est dans le dossier » revint plusieurs fois dans la conversation, afin de décourager les clients les plus téméraires.
            Ça ne découragea pas Lizzy, la femme de Kristof, d’intervenir, pendant que celui-ci se recroquevillait, la tête dans les épaules, en se disant qu’il aurait mieux fait de venir seul.
            « Je vois dans le contrat que vous déclinez toute responsabilité en cas d’accident ou de décès ? »
            Kristof était prêt à lui répondre, énervé d’avance, un truc du genre : « Que veux-tu qu’il nous arrive ? », mais le conseiller fut plus rapide.
            « Oui, il s’agit d’une clause, n’est-ce pas, que nous avons été obligés d’ajouter afin de nous préserver face aux aventuriers de l’extrême, voyez-vous ? Évidemment, ça ne concerne pas vraiment les vacances en famille (sourire rassurant, clin d’œil taquin aux enfants alors que Kristof, excédé, empêchait d’une tape sur le bras le plus jeune de fourrer son doigt dans son nez), mais il y a des gens qui utilisent le TJ pour se donner le grand frisson en débarquant à Verdun en 1916, ou à Gettysburg en juillet 1863 ! Libre à eux, vous me direz (le sourire se fit carnassier, on sentait que le type les mettait au défi de lui dire, vraiment, “libre à eux”), mais enfin s’ils sont blessés ou tués, notre machine n’y est pour rien ! Je veux dire, s’il prend l’envie à monsieur (grand sourire chaleureux, évidemment que cette envie ne lui prendra pas) d’empêcher l’assassinat de Kennedy, c’est son choix. S’il prend une balle perdue, ma foi, nous n’y sommes pour rien ! (Le sourire s’effaça, on parlait de choses sérieuses) Ce serait malheureux, bien sûr, on est d’accord…
            ‒ Bien sûr ! s’exclama Kristof, trop fort pour être crédible. Mais… Il y a vraiment des gens qui font ça ? »
            Air désolé du conseiller, s’enfonçant dans le dossier de son fauteuil dans un grand craquement de cuir :
            « Mais certainement, certainement ! Vous n’imaginez pas tout ce qui passe par la tête de ceux qui veulent jouer les aventuriers ! Les survivalistes, les sportifs de l’extrême… Avant, ils partaient vivre un mois dans la jungle avec une boussole et une gourde pleine d’eau, ou ils escaladaient l’Everest ! Maintenant, ça ne les intéresse plus : ils veulent se faire Azincourt ou Stalingrad, c’est ça, leur rêve ! »
            Un nouveau craquement de cuir indiqua la fin de l’entretien :
            « Bien, si vous n’avez plus de question (ce n’était pas une question), vous allez pouvoir suivre Sélénia, qui va vous conduire jusqu’à votre véhicule. »
            Il quitta son fauteuil, se débrouillant pour régler le problème des poignées de main et de l’ouverture de la porte quasi simultanément, comme si un cinquième bras lui avait poussé en plus des quatre de tout à l’heure, et Sélénia se trouvait justement derrière la porte. Une grande blonde aux jambes longues comme un aller-retour pour Mars en deuxième classe, pommettes hautes et regard galactique. La jeune femme ouvrit la marche, la famille suivit, et Kristof se mit sans le vouloir à s’intéresser aux hanches qui roulaient sous son nez, jusqu’à ce qu’il réalise que Sélénia était en train de parler.
            « … et que chacun de nos véhicules, évidemment, est équipé du système GHS (Global Historical System) qui vous donne, pour chacune de vos destinations, non seulement l’emplacement géographique de votre site d’atterrissage, mais également un résumé du contexte historique dans lequel vous vous trouvez. »
            Le roulement de hanches s’interrompit devant un grand cylindre vermillon, dont un large pare-brise teinté désignait l’avant du véhicule, auquel on pouvait accéder par une portière latérale.
            Toute en musicalité et en roulements, Sélénia invita la famille Vasco à admirer leur toute nouvelle acquisition.
            « Je vous laisse vous installer et profiter de votre TJ 3000 (elle avait prononcé le nom en y mettant presque l’intonation d’un jingle publicitaire). En vous remerciant d’avoir fait confiance à nos services ! »
            Après tous les remerciements et les politesses d’usage, Kristof appuya, le cœur battant, sur la clé permettant d’ouvrir la portière du véhicule.

            TJ 3000 : prenez le temps… et faites-en ce que vous voulez !

            L’intérieur du TJ 3000 était d’une grande sobriété. Une large banquette pouvant accueillir jusqu’à six personnes, et un tableau de bord central. En dépit des incroyables recherches scientifiques qui avaient, finalement, permis de courber la flèche du temps et rendu possible le voyage temporel, ce tableau de bord brillait par sa relative simplicité. Ainsi, pour rentrer chez eux, les Vasco n’avaient qu’à choisir le jour et l’heure de leur arrivée (cinq minutes plus tard étaient amplement suffisantes) ainsi que le lieu : leur propre adresse. Mais avant de rentrer à la maison, Kristof avait envie de faire un petit détour. « Ce ne sera pas long, les enfants. »
            Kristof avait en main un petit bout de papier sur lequel, quelques mois auparavant, il avait noté les numéros gagnants de la loterie nationale. Il n’avait qu’à retourner exactement six mois plus tôt dans le passé, se rendre à son bureau de tabac habituel, remplir la grille de loto… et une fois de retour dans le présent, il serait un homme riche.
            Lizzy, qui le regardait triturer son bout de papier, soupira :
            « Tu vas vraiment le faire, alors ? Tu crois que ça va marcher ? »
            Kristof, tout en essayant de s’y retrouver avec le tableau de bord de la machine, répondit, agacé :
            « Pourquoi ça ne marcherait pas ? C’est juste un aller-retour : on part six mois dans le passé, je remplis la grille de loto, on revient ici et on est riches ! Tu crois peut-être que le tirage du loto ne sera plus le même ?
            ˗ Non, mais…
            ˗ Bon, alors fais-moi un peu confiance et laisse-moi comprendre ce truc. »
            Après avoir tapé la date et l’heure de son arrivée et pressé le bouton de lancement du Time Jet, la nuit se fit dans l’habitacle, puis un flash, et les lumières revinrent. La voix féminine du GHS se mit à réciter : « Vous êtes arrivés à Paris, le lundi 7 janvier 2126. La température extérieure est de 5° celsius. Le chef de l’État actuel est le président… »
            Kristof tourna le bouton off pour éteindre le GHS : il n’avait pas besoin qu’on lui rappelle les événements historiques survenus six mois plus tôt.
            « Vous pouvez m’attendre là, j’en ai pour cinq minutes. »
            Ofelia, la fille aînée, ne put s’empêcher de se renfoncer dans le siège du TJ en lâchant un sarcastique :
            « Super ! Elles commencent bien, les vacances…
            ˗ Ofelia ! gronda la mère, soudain solidaire de son mari. Ton père va faire en sorte qu’on puisse s’offrir des vacances de rêve, tu ne vas pas commencer à râler ? »
            Kristof avait choisi de faire apparaître son véhicule à quelques mètres seulement de son bureau de tabac habituel. Avec sa tenue d’été, il ne valait mieux pas s’éterniser dans les rues froides de ce mois de janvier. Alors qu’il s’apprêtait à pousser la porte, celle-ci s’ouvrit pour laisser sortir un client manifestement mécontent. Kristof s’approcha du buraliste avec un grand sourire.
            « Bonjour monsieur, je vais vous prendre un loto, s’il vous pl…
            ˗ Et allez, encore un ! ricana le patron. Ne me dites rien : vous venez du futur, et vous avez avec vous les numéros gagnants, hein ? Vous croyez vraiment que ça va marcher ? »
            Kristof, décontenancé par cette question, pourtant la même que celle que sa femme venait de lui poser, ne put que balbutier :
            « Euh… Je…
            ˗ Mais mon pauvre monsieur, c’est fini, ça, les jeux de hasard ! On ne se fait plus avoir, nous ! Le tirage de samedi prochain, c’est le dernier qu’on a fait ! Après ça, on a bien compris qu’avec la possibilité de voyager dans le temps, on allait voir débarquer tout un tas de petits malins dans votre genre qui allaient tenter de se remplir les poches ! »
            Kristof devenait écarlate, comme à l’école quand il avait fait une bêtise.
            « Tenez : mettons que je vous vende le ticket. Vous remplissez votre petite grille avec les numéros gagnants, et pouf ! Je vous revois dans une semaine, la bouche en cœur, pour me dire que vous avez gagné et que vous venez empocher le pactole. Vous croyez peut-être que je ne vais pas me souvenir, dans une semaine, de ce que je suis en train de vous dire aujourd’hui ? »
            Kristof essaya de démêler ses idées embrouillées.
            « Mais, euh… Je veux dire… Bon, d’accord, pour cette fois, c’est raté. Mais si je parviens à retrouver les numéros gagnants d’une loterie… mettons… je sais pas, moi, d’il y a deux ans… Vous croyez qu’il y a moyen…
            ˗ Mais laissez carrément tomber cette idée, mon pauvre monsieur ! Vous croyez être le seul à voyager dans le temps ? Tout le monde voyage dans le temps ! Et tout le monde s’est passé le mot, vous pensez bien ! Vous pourriez bien essayer de filouter un croupier de casino dans les années 1930, là, au temps des pharaons ou je sais pas quoi, qu’il vous verrait venir à trois mille bornes à la ronde ! Lui aussi, qu’est-ce que vous croyez, il se l’est payé, le TJ 3000 ! Dès qu’il a vu quelqu’un débarquer dans son siècle à bord de ce machin, qu’est-ce que vous croyez qu’il a fait ? Non, moi je vous le dis : laissez tomber ce genre d’idée. Le hasard, c’est ter-mi-né. À partir du moment où tout le monde peut aller et venir dans le temps comme ça lui chante, il n’y a plus de hasard. Et donc, plus de jeux de hasard. Faut pas nous prendre pour des buses non plus. »

            Prenez le temps. Prenez TJ 3000.

            Kristof Vasco sentit quelque chose s’effondrer en lui. Comme un échafaudage instable quelque part dans sa cage thoracique. La première véritable raison qui l’avait poussé à posséder le Time Jet, il faut bien l’avouer, c’était de l’utiliser pour toucher le pactole à la loterie. Après cela, adieu les problèmes financiers, et bonjour les voyages autour du monde et autour des âges ! Et voilà que son buraliste habituel lui riait au nez, et démolissait d’un seul coup tous ses rêves de fortune ! Il allait devoir voyager comme le smicard moyen, lui qui voulait offrir à sa famille le luxe dont il a toujours rêvé…
            « Bon. Ça n’a pas marché », annonça-t-il d’une voix froide en retrouvant Lizzy et les enfants à l’intérieur du véhicule. Et il se lança dans une étude attentive du tableau de bord pour éviter d’affronter leurs regards.
            « Ah ! Tu vois, je te l…
            ˗ Oui, bon, ça va ! » coupa Kristof en lançant un regard terrifiant à sa femme. Et se tournant vers Ofelia et Niko, qui ne mouftaient pas : « Bon, les enfants, vous voulez aller où ? »
            Il espérait les entendre râler : « On peut rentrer ? On en a marre ! » C’était exactement son état d’esprit du moment. Hélas, les enfants, d’habitude velléitaires et rétifs à toute activité en famille, étaient pour une fois plutôt enthousiastes.
            « Ben en histoire, on est en train de voir Napoléon, expliqua Ofelia. On pourrait aller voir la bataille de Waterloo ? »
            Kristof sentit un frisson lui parcourir l’échine et se racla la gorge avant de répondre :
            « Euh, chérie… Souviens-toi de ce que le monsieur a dit tout à l’heure. Ça pourrait être dangereux d’atterrir au beau milieu d’une guerre, tu sais… Niko, qu’est-ce que tu aimerais faire, toi ?
            ˗ Moi, j’veux voir les dinosaures !
            ˗ Hum ! Bon, euh… (Kristof se sentit soudain extrêmement fatigué) Vous voulez pas plutôt qu’on rentre à la maison ? On peut faire tout ça demain ? »
            Ofelia, d’un naturel obéissant, se rebella soudain :
            « Mais moi je dois faire un exposé sur Waterloo ! Et puis maman a dit que c’était pas dangereux !
            ˗ Maman a dit quoi ? » répliqua Kristof, incrédule.
            « C’est vrai, chou, dit Lizzy. Pendant que tu étais parti, j’ai consulté un peu le mode d’emploi de l’appareil, et j’ai constaté qu’il y avait sur le tableau de bord une fonction “zone de conflit” à activer. Avec ça, tu peux demander au TJ de se rendre sur le terrain d’une bataille historique, et le véhicule choisit un lieu d’atterrissage sécurisé, à distance des combats. J’ai une paire de jumelles dans mon sac, on peut rester éloignés et avoir un point de vue idéal sur la bataille, non ? »
            Cette idée ne plaisait pas vraiment à Kristof, guère plus rassuré qu’avant. Mais c’était ça ou se faire piétiner par un diplodocus. Et l’idée de rentrer à la maison le déprimait tout autant.
            « Bon, d’accord, Ofelia. Mais on ne s’éloigne pas du TJ, et au moindre souci, on s’en va, c’est bien compris ? Bon. Rappelle-moi quand c’était, ton truc, là, Waterloo ?
            ˗ Le 18 juin 1815. Et c’était pas tout à fait à Waterloo, mais un peu plus au sud, vers Mont-Saint-Jean, en Belgique. »
Ofelia était la première de sa classe en histoire.
« Allez, c’est parti ! » lança Kristof en entrant les données dans la machine, tout en prenant bien garde d’activer la fonction « zone de conflit ».

Vivez l’Histoire au présent, avec TJ 3000.

Extinction des lumières – flash – retour des lumières : la famille Vasco était arrivée. Le GHS se mit aussitôt à égrener une série d’informations pour rappeler le contexte de l’époque. « La bataille de Waterloo oppose l’Armée du Nord, dirigée par l’empereur Napoléon, au sud, à l’armée des Alliés, menée par le duc de Wellington, au nord. Napoléon a prévu d’attaquer dès neuf heures du matin, mais il hésite. Il a plu considérablement durant la nuit et la boue rend la mobilité de la cavalerie difficile. »
Un simple coup d’œil à travers le pare-brise avait suffi aux Vasco pour constater qu’en effet, il faisait un vrai temps de chien. Quel été pourri ! De toute façon, aucun d’entre eux n’avait prévu de maillot de bain.
« On a de la chance, dit Kristof, on est arrivé tôt. Ils viennent de dire qu’ils vont commencer en retard.
− Mais en retard sur quoi ? demanda Ofelia en levant les yeux aux ciel. Papa, la bataille de Waterloo a commencé  vers onze heures du matin près du château de Hougoumont. On le sait, ça, c’est dans les livres d’histoire ! »
Le GHS continuait son monologue, que personne n’écoutait vraiment. Kristof l’éteignit avant de répondre à sa fille.
« Oui, bon, d’accord. Je te signale que l’école, c’est un peu loin pour moi, je peux pas me souvenir de tout ! Allez, on sort : il faut encore qu’on trouve un endroit pour voir la bataille.
− Mais moi j’voulais voir les dinosaures-euuuh ! grogna Niko, comme s’il avait soudain compris que l’excursion accordée à sa grande sœur risquait de durer pas mal de temps.
            − Demain, les dinosaures », promit Kristof, espérant bien que d’ici-là son fils se serait trouvé une nouvelle passion n’impliquant pas de rencontre avec de gros lézards préhistoriques.
            Un peu plus loin devant eux, les Vasco se trouvèrent face à des barrières métalliques, le genre de barrières utilisées pour interdire au public l’accès à certains chantiers. Des éléments tout à fait anachroniques, évidemment : les voyages dans le temps avaient amené leur lot de touristes devant tous les grands événements historiques, et il était d’une importance capitale de tenir les curieux à l’écart du danger.
            Kristof Vasco considérait ces barrières d’un regard dédaigneux. À cause d’elles, il avait l’impression d’attendre un spectacle, une reconstitution historique. C’était pourtant la réalité : nous étions bien le 18 juin 1815, et dans quelques instants, la bataille de Waterloo allait démarrer. Alors, d’où venait ce sentiment étrange qu’une vaste supercherie l’attendait ?
            D’ailleurs où étaient-ils, les touristes ? Naïvement, Kristof n’avait pas songé que, comme pour n’importe quelle visite culturelle, sa famille et lui auraient certainement à faire la queue avant d’espérer voir quelque chose de la bataille. Ils étaient venus là sans la moindre préparation. Mais les barrières venaient de lui rappeler sa situation : il n’était qu’un touriste.
            « Pourquoi y’a personne ? » demanda-t-il dans l’espoir, peut-être, que sa femme trouve une réponse satisfaisante à cette question.
            « Sans blague ? Y’a encore des visiteurs ? Me dites pas que vous êtes venus pour la bataille ? »
            Kristof vit arriver un type rougeaud au menton caché sous une barbe épique. Une vraie figure historique aussi, celui-là, mais Kristof aurait eu bien du mal à l’inclure dans une quelconque époque. Il s’avançait vers les Vasco, bedaine en avant.
            « Ben vous pouvez faire demi-tour, les copains. On n’se bat plus, ici. Par contre, si vous êtes là pour voir Napoléon et Wellington tailler l’bout d’gras en s’curant les ongles, z’avez p’t’être une chance. »
            Les Vasco regardaient l’inconnu sans comprendre, à l’exception du petit Niko, trop occupé à observer les trésors que sa dernière fouille nasale lui avait permis de mettre au jour.
            « Quoi ? Me dites pas qu’ça vous étonne, c’que j’dis ? rigola l’homme. Réfléchissez un peu : depuis le temps qu’on s’balade d’une époque à l’autre en un clin d’œil, vous croyez pas que Napoléon a compris que Waterloo, c’était pas une bonne idée ? Alors au début, quand il a vu débarquer des touristes et qu’il a commencé à potasser les livres d’histoire, il s’est dit, l’empereur, qu’il allait changer les choses, prendre sa revanche, ce genre de trucs. Ça a donné quelques belles batailles, j’vous le cache pas. Mais moi qui suis historien, je peux vous dire que ça m’a foutu la colique ! Seulement, c’était rien comparé à ce qu’il se passe maintenant : les mecs veulent même plus se battre ! Limite, ils sont devenus copains ! Ah ! Si ça vous intéresse, vous pouvez encore voir quelques belles parties de volley-ball, avec le temps ils commencent à devenir sacrément bons à ce jeu-là… Mais la grande bataille de Waterloo, vous pouvez faire une croix dessus. Et les précédentes aussi. Et toutes les guerres suivantes, la bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki, les camps de concentration, la guerre du Vietnam, c’est pareil : oubliez ! Les gens ont compris : ils ne se feront plus avoir. »
            Kristof était abasourdi. Lizzy prit la parole :
            « Eh bien, c’est plutôt une bonne chose, non ? Vous avez l’air contrarié…
            ˗ Une bonne chose ? Un beau bordel, oui ! Vous voyez pas qu’on navigue de paradoxe temporel en paradoxe temporel ? Imaginez tout simplement que tout ce que vous avez appris à l’école ne s’est jamais produit ! La guerre des Gaules ? Aux oubliettes ! Marignan 1515 ? Connais pas ! Charles Martel, Du Guesclin, Jeanne d’Arc ? Jamais eu besoin de prendre une épée ! Le dimanche de Bouvines ? Un dimanche comme un autre, oubliez pas le sauciflard pour le pique-nique ! Alors oui, les pacifistes peuvent se réjouir : on ne se fait plus la guerre ! Mais comment faire avancer l’histoire, du coup, hmm ? J’vous l’demande ? Et qu’est-ce qu’on en fait, de tous nos livres d’histoire ? On les brûle ? On les refait en expliquant qu’à Waterloo, Wellington a mis une raclée à Napoléon au tennis ? Ou qu’Adolf Hitler était un peintre autrichien qui n’a jamais fait de politique ?
            ˗ C’est vrai que ça paraît un peu compliqué, concéda Kristof.
            ˗ J’vous l’fais pas dire ! Non, moi, c’qui m’fait mal, c’est que j’avais prévu ce qui allait se passer. Figurez-vous qu’en 2109, quand ils ont commencé à bosser sur les premiers prototypes du Time Jet – on appelait encore ça le Time Traveller, à l’époque – j’avais participé…
            ˗ Oui, c’est vrai, je m’en souviens ! s’écria Kristof, dans l’espoir d’éveiller un peu de fierté dans l’âme de son interlocuteur, dont la mauvaise humeur devenait préoccupante. Nulle flamme de fierté ne s’alluma.
            ˗ J’avais participé aux études préalables, continua l’autre, agacé par l’interruption. Ils avaient besoin d’historiens, paraît-il. Je m’demande bien pourquoi, vu qu’ils ont jamais écouté un seul de mes conseils ! J’leur avais bien dit que leur machine à voyager dans le temps ne devait surtout pas être commercialisée à grande échelle. Le voyage dans le temps, ça ne peut qu’être le privilège d’un groupe de personnes très restreint, très confidentiel ! Ça ne peut qu’être un projet secret ! Si vous vous mettez à vendre des machines à voyager dans le temps comme on vendait jadis des automobiles, quel est l’intérêt de la chose ? Le temps lui-même n’existe plus, si tout le monde en fait ce qu’il veut ! Et c’est exactement ce qu’il se passe en ce moment – enfin, je ne sais même pas si on peut encore dire « en ce moment », puisque ce moment est voué à se répéter sans cesse, à chaque fois qu’un touriste à la con – sans vouloir vous offenser – se pointera sur le site de Waterloo pour voir de la castagne ! Imaginez qu’il y a même des crétins qui vont rendre visite aux hommes de Cro-Magnon pour leur apporter des smartphones et des imprimantes 3D ! C’est intelligent, j’vous jure…
            − Oui, maintenant que vous le dites, c’est vrai qu’en mettant le voyage temporel à la portée de tous, on l’a rendu nettement moins intéressant, constata Kristof, sans aller jusqu’à évoquer ses rêves de fortune irrémédiablement déçus.
            − Et vous faites pas d’illusion : dans mon projet, vous êtes pas le genre de type qui aurait eu accès au Time Jet ! Désolé, hein, j’dis les choses comme elles sont : il y a l’élite, et vous en faites pas partie. Les mecs ont voulu se faire du blé, ils ont voulu que tout le monde puisse avoir accès à l’expérience, et voilà où on en est : un beau bordel, c’est moi qui vous l’dis. J’appelle ça de la pollution historique, moi ! Et tout ça par souci d’égalité et de “démocratisation” ! Pfff… Y m’font rigoler, tiens. »
            S’il rigolait vraiment, l’homme intériorisait cela à la perfection.
            « Du coup, je fais comment pour mon exposé ? demanda Ofelia.
            ˗ On va voir les dinosaures ? demanda Niko.
            ˗ Bonne chance pour en apercevoir un vivant, dit l’homme en souriant méchamment au gamin. C’est devenu la nouvelle marotte des chasseurs, les dinosaures ! C’est logique, les associations de protection des animaux sont désemparées : comment voulez-vous sérieusement protéger des espèces qui ont déjà disparu ? »
            Ce n’était plus de la lassitude que ressentait Kristof : il était au bout du rouleau. Il calculait le prix que lui avait coûté le TJ 3000, tous ces mois passés à économiser dans le but de se l’offrir, et de l’offrir à sa famille… Finalement, ça ne valait pas le coût. Il aurait voulu remonter le temps jusqu’à l’époque où cette machine n’existait pas encore. Ce qui était impossible, puisqu’elle existait maintenant à toutes les époques. Quelle arnaque !
            « Qu’est-ce que tu as envie de faire, maintenant, chou ? », demanda Lizzy, inquiète de voir son mari aussi abattu.
            Kristof haussa les épaules.
            « On rentre », dit-il.
            Il avait pris une décision : de retour dans le présent (mais était-ce encore le présent ?), il mettrait son TJ 3000 en vente. Comme le voisin. Le voyage dans le temps, c’était mieux avant.
            Alors qu’ils atteignaient leur véhicule, Ofelia remit ça, agacée :
            « Bon, alors je fais quoi, pour mon exposé sur Waterloo ? »
            Ouvrant la portière, Kristof laissa tomber froidement :
            « Eh ben t’auras qu’à dire qu’aux dernières nouvelles, tout s’est bien passé. »



lundi 16 janvier 2017

La colonie



            La colonie se frayait un chemin parmi la terre. Dans la fraîcheur du soir, une longue file silencieuse avançait entre les racines, sous l’humus. Azyx marchait en tête. Il n’avait jamais vu autant d’individus disposés à le suivre, et c’était avec fierté qu’il creusait le sol devant lui, s’enfonçant toujours plus profondément parmi les végétaux en décomposition, les pierres et la mousse.
            L’odeur de plus en plus forte, ces délicieuses émanations qui avaient attiré la colonie jusqu’ici, avertirent Azyx que leur équipée touchait à son but. La surface dure et plane d’un bois vermoulu, déjà entrouvert par endroit sous l’action de l’humidité et de la pression de la terre, confirma que l’escouade était arrivée au terme de son voyage. Il ne restait plus qu’à s’engouffrer entre les planches disjointes et se partager le festin.
            C’était le périple de leur vie. Les membres de la colonie étaient nés à fleur de terre, il y a longtemps, au tout début du voyage. La marche avait été longue. Des œufs avaient éclos en chemin, et d’autres larves avaient rejoint la troupe. Ce n’était pas fini. D’autres arrivaient encore derrière, lent défilé ininterrompu grouillant sous la terre brune.
            Les premiers arrivants avaient déjà entamé la descente le long des parois de bois. Celles-ci étaient recouvertes de centaines d’individus, les antennes dirigées vers la chair en décomposition qui avait déjà nourri des légions de mouches bleues et de diptères voraces, ayant laissé sur leur passage des quantités d’œufs. Une nouvelle génération de nécrophages avait alors pris le relais, s’enfonçant dans les cavités, rongeant les chairs, pompant les fluides du cadavre en putréfaction.
            Azyx et ses congénères appartenaient à une nouvelle escouade d’arthropodes, les mandibules s’entrechoquant d’impatience à mesure qu’ils approchaient du buffet qui les attendait, allongé sur un drap de satin auquel l’humidité, les racines et la terre qui s’était déversée à travers les déchirures du bois avaient fait perdre sa blancheur immaculée. À leur tour d’entrer en scène !
            Glissant sur la soie fatiguée, il avait atteint un talon, qui se dressait comme une montagne devant lui. Il en entreprit aussitôt l’ascension, les pattes crochetées dans la chair molle, la tête en arrière alors qu’il négociait le surplomb, puis retrouvant son équilibre sur la paroi verticale de la plante du pied. La colonie se dispersait derrière lui, certains individus le suivant à la trace, les autres partant explorer des contrées plus lointaines, aux environs des creux poplités, de l’aine, des organes génitaux, ou plus loin encore, dans les confins, vers la tête et ses cavités hospitalières.
            La peau était crevée, déchirée, à certains endroits elle tombait par plaques, comme la façade d’un très vieux bâtiment. Les microbes y avaient laissé leurs germes, qui en s’ouvrant avaient libéré leurs gaz. Sulfure d’hydrogène, fréon et dioxyde de carbone s’étaient répandus, saturant les alentours d’un capiteux fumet de pourriture. L’insecte avait gravi une dernière bosse sous le gros orteil, dont il atteignait maintenant le sommet. C’est alors qu’il commença à se nourrir, plongeant ses mandibules dans la pulpe de la peau. Il aimait particulièrement s’aventurer sous l’ongle, ce couvercle jaune, cassé, qui renfermait de multiples trésors.
            Il apercevait en contrebas, très loin au-dessous de lui, les troupes d’insectes toujours plus nombreuses qui recouvraient presque entièrement les chevilles, les mollets du cadavre. Il savait qu’à perte de vue, le défilé continuait, que tous les plis, tous les orifices du corps couché là étaient pris d’assaut, colonisés par ses frères. Le bruit était assourdissant. Tout autour de lui, on se nourrissait, on s’accouplait, on pondait. C’était le voyage de sa vie. Azyx allait mourir ici, il le savait, mais avant cela, il aurait mangé, il aurait achevé sa mue, il aurait fécondé une femelle, il aurait vu éclore des œufs, ses enfants, et il aurait gagné un creux propice pour y finir ses jours. Il aurait vécu.  
          Azyx ne craignait pas son propre trépas. Il était bien placé pour savoir que la mort n’est rien, rien d’autre qu’une étape de la vie. Comme le cadavre de cet humain permettait à toute une faune exubérante de se nourrir, de croître et de multiplier, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que de la poussière, son corps à lui, également, accueillerait une nuée de microbes nécrophages. Et eux-mêmes, sans doute, une fois morts, se verraient assiégés par d’autres organismes vivants, encore plus petits. La longue chaîne de la vie ne s’arrête jamais. La mort n’en est que le point de départ.


dimanche 17 juillet 2016

Un mariage




            Ça rigolait, ça trinquait à répétition, ça parlait fort, il y en avait quelques-uns qui commençaient à être joliment saouls, les enfants couraient partout en criant joyeusement, quand le premier coup de feu a claqué, provoquant un sursaut de stupeur général. Le deuxième coup de feu a imposé un silence glacial, vite rompu par les hurlements.
            Ah ! Le charme des noces de province… Bien sûr, le mariage en lui-même, à l’église, avait eu la solennité requise, François avait épousé Célia, Célia avait épousé François, les anneaux avaient été échangés et l’assistance, émue, attendrie ou amusée, avait applaudi le baiser des jeunes mariés, comme il se doit. Ceux qui n’avaient que peu d’intérêt pour la messe en général prenaient leur mal en patience, certains attendaient dehors en tirant sur leur cigarette, prêts à acclamer les époux avec tout ce qu’il faut de riz et de confetti dès que les portes de l’église s’ouvriraient.
            Le mariage, finalement, n’est qu’une formalité : ça ne concerne que les mariés. Ce que les autres attendent, c’est faire la fête. Et on allait la faire à deux kilomètres de là, dans la salle des fêtes du village d’à côté, louée pour le week-end, où attendaient un magnifique buffet et un cochon entier qui n’en était déjà plus à son premier tour de broche. Un copain de François faisait le DJ, musique d’ambiance pour l’apéro et le dîner, en attendant de lancer le bal ce soir. Les femmes avaient des robes somptueuses, les hommes avaient affûté leurs blagues les plus graveleuses pour la circonstance, ça parlait foot et politique, le bouquet de la mariée avait atterri dans les bras de sa sœur cadette, toute rougissante de s’imaginer bientôt à la place de son aînée.
            Et bien sûr, la mariée était magnifique dans sa robe blanche, les épaules dorées par les premiers rayons de soleil du printemps, la chevelure savamment entortillée dégageant une nuque adorable, et tout le monde de s’écrier : qu’ils sont beaux, nos mariés ! quel couple bien assorti ! Le contraire eut été gênant, du reste…
            On a beau être cynique, il y a toujours une atmosphère étrange, dans les mariages. On se laisse prendre à l’émotion générale, on sourit bêtement, on trouve tout le monde beau. C’est aussi que tout le monde s’est fait beau pour l’occasion, ça aide. Daniel, le verre de punch à la main, en avait les larmes aux yeux de voir son frangin marié. Pourtant, Célia et François étaient ensemble depuis quatre ans déjà – un mariage ne changeait pas grand-chose à l’affaire.
Un grand sentimental, Daniel : quand les mariés ont annoncé, juste avant d’entrer dans l’église, que Célia était enceinte, il en tremblait d’émotion ! Pour le détendre un peu, François lui avait posé la main sur l’épaule dans un grand éclat de rire en lui promettant qu’il serait le parrain de l’enfant.
            Il y avait eu l’habituelle séance de photos. Les mariés avec l’ensemble de leurs invités, parents, famille proche et éloignée, amis, ribambelle d’enfants assis sagement dans l’herbe, au premier plan. Les mariés avec leurs parents et grands-parents. Avec leurs frères et sœurs. Avec les cousins, les oncles et tantes. Et puis des photos plus détendues avec les copains.
            Dans la salle des fêtes, la famille avait, dans le plus grand secret, installé de larges panneaux couverts d’autres photos, retraçant le passé de chacun des conjoints. Un triptyque à base de tableaux de liège, de cartons et de cordelettes : deux panneaux, l’un consacré à Célia, l’autre à François, entourant un troisième, noué à chacun des deux, en forme de cœur, et qui retraçait leur vie commune.
            Et tout le monde de ricaner ou de s’attendrir devant les panneaux. « Oh, les tronches ! » Images attendrissantes de Célia bébé, blonde, dodue et ouvrant de grands yeux magnifiques sur ses jouets en plastique. Dans les bras de sa mère, dans les bras de son père. À quatre ans, chevelure ample aux reflets plus sombres, yeux en l’air, sourire mutin et quenotte manquante. Toute petite, tenant sa sœur encore plus petite dans les bras. À cinq ans, prise en photo à l’école, feutres en main, avec sa meilleure copine de l’époque, Élodie, couettes et lunettes à montures rouges, trop larges pour elle, sourire timide. Des photos de vacances, à la plage avec papa, jouant au ballon avec sa sœur, à la montagne en combinaison de ski, à dix ans arborant fièrement son premier flocon, bonnet rouge, yeux cachés par les lunettes protectrices. À dix ans toujours, soufflant son gâteau d’anniversaire à côté de sa meilleure copine de l’époque, Malika (qu’est devenue Élodie ?). Le spectacle de fin d’année de CM2 (Célia aurait bien aimé l’oublier, celle-là), en tutu rose à la danse, en tenue de sport au basket, et toujours au basket, une lourde coupe dans les bras. Les photos de l’adolescence permettent de suivre l’évolution physique de Célia, depuis les périodes plus ou moins ingrates jusqu’à l’éclosion glorieuse de la belle jeune femme que tout le monde connaît. Vers treize ans, elle chante dans sa chambre, micro imaginaire en main et cheveux volants devant les yeux, posters de boys bands au mur. Quinze ans, en Angleterre avec sa copine Charlène (qu’est devenue Malika ?), fou rire à Piccadilly Circus, casquettes ornées de l’Union Jack sur la tête. Dans un pub irlandais, avec la bande de potes de l’époque. Il y en a qu’elle n’a plus revus depuis longtemps. Charlène, elle, est toujours là. Les yeux brillants durant le concert de Nick Cave, à la Route du Rock. Même année, dix-huit ans, ouvrant fièrement les bras pour montrer le Grand Canyon à ses pieds – un cliché pris par François.
            Leurs photos en couple sont un hymne à la beauté de Célia. Dix-huit ans, dix-neuf ans, vingt ans, vingt-et-un ans : quatre années insolentes de beauté, de joie de vivre, de réussite et de voyages (en Amérique, en Islande, en Italie. Le Kenya allait suivre, pour le voyage de noces).
            Deux coups de feu venaient de mettre un terme à cette vie prometteuse.


*

            Il y a des moments où le drame n’a pas sa place. L’être humain n’est pas fait pour passer du rire aux larmes sans transition. Dans nos petites vies tranquilles, où le malheur ne franchit que rarement les limites de la télé, il est tout à fait inconcevable de se faire tuer le jour de son mariage. C’est une question de timing.
            Au premier coup de feu, les convives ont sursauté, se sont retournés, le sourire encore collé aux lèvres, croyant qu’un malin avait amené des pétards. Les conversations se sont à peine interrompues. Au deuxième coup de feu, ceux qui étaient dehors ont compris, le silence s’est fait le temps que l’information arrive au cerveau, puis les premiers hurlements ont confirmé l’horreur. Ceux qui étaient dans la salle sont sortis. Le DJ n’a même pas pris la peine de couper la musique. Célia est morte sur un air de bossa nova. Certains, en se précipitant, ont eu le temps de voir une moto qui repartait à toute allure.
            Célia s’était perchée sur un muret pour porter un toast, kir royal dans une main, l’autre posée sur l’épaule de François, autant par affection que pour conserver l’équilibre. Elle dépassait tout le monde d’une ou deux têtes, un petit groupe était réuni devant elle en demi-cercle, rigolard, attendant son discours. Un vrombissement de moto qui ralentit, une détonation, les yeux et la bouche de Célia s’étaient arrondis comme si on venait de la frapper à l’estomac. Au moment où éclatait la deuxième, elle était déjà en train de tomber, François tentant désespérément de la réceptionner. Avec sa robe de mariée, toute cette mousseline blanche, la chute avait quelque chose de très beau, comme une fleur qui tombe au ralenti. Quelque chose d’un peu grotesque aussi, l’armature en cerceaux de la robe donnant au corps couché dans l’herbe une forme bizarre.
            François est resté un instant hébété avant de crier le prénom de sa femme, de retourner son corps et d’exécuter les gestes désordonnés qu’on peut faire quand on se retrouve avec un blessé sur les bras sans avoir été formé aux premiers secours.
            Aux hurlements ont succédé les larmes, on a vite écarté les enfants de  la scène du crime. Les parents de Célia ont tout aussi rapidement rejoint François aux côtés de la mariée, dont la robe blanche se teignait de rouge. Jean-Claude, l’oncle médecin, faisait tout ce qu’il pouvait. Il en faisait même sûrement un peu plus, pour retarder le moment d’annoncer qu’il n’y avait plus rien à faire. Bientôt, François, les yeux embués de larmes, s’aperçut de leur présence, la sœur de Célia hurlant dans les oreilles de celle-ci comme pour la réveiller, son père et sa mère agrippés à sa robe, Jean-Claude concentré, professionnel. Il ne se souvenait pas les avoir vus s’approcher. Il regardait au-dessus de lui les invités debout, pétrifiés, cherchant une aide dans leurs yeux éteints.
            Non, l’homme n’est pas fait pour chuter du rire aux larmes sans passer par un seuil d’acclimatation. Quand l’instant d’avant, tout le monde rigolait et trinquait, on veut pouvoir retourner à cet instant-là. La catastrophe tombe trop mal, on a encore des éclats de rire en réserve, le malheur sonne faux. Les drames n’ont pas lieu d’être, quand on porte un beau costume, que les dames ont arrangé leur coiffure avec un tel art, qu’on a fait courir des bandes de papier crépon sur tous les murs et que les ballons de baudruche oscillent joyeusement au gré du vent. Le punch attend encore des verres à remplir, les petits fours nous font de l’œil – on est là pour s’amuser. Il faut croire que non. Les plus vifs d’esprit, chassant leur nostalgie de la joie, ont su s’emparer de leur portable aussitôt pour appeler les secours. On a même vu l’un des serveurs recrutés pour le festin accourir avec le défibrillateur. Jean-Claude l’avait remercié, en s’abstenant de préciser que cet objet était parfaitement inutile. La première balle avait déchiré le pancréas, la deuxième s’était logée dans le poumon gauche. Espérer voir le cœur redémarrer après un tel carnage, c’était s’attendre à un miracle.
            À mesure que les minutes passaient, dans l’attente des secours, l’horreur prenait de plus en plus de place. Les esprits, maintenant, étaient aiguisés, on remettait de l’ordre dans ce qu’il s’était passé. Certains avaient vu débouler la moto – rouge, peut-être bien – avec deux hommes dessus, tous deux portant des casques. Étaient-ce les casques, qui étaient rouges ? Ou la combinaison de l’un des individus ? Le premier coup de feu avait été tiré depuis la moto, mais pour le deuxième, le gars qui se tenait derrière le conducteur avait quitté le véhicule, fait quelques pas en direction de sa cible, et était remonté précipitamment après le crime, tandis que la moto redémarrait aussitôt. Tout le monde n’était pas d’accord. Il y en avait pour dire que les coupables étaient des Arabes. La plupart des témoins étaient pourtant sûrs, pour les casques. S’ils avaient des casques, comment tu peux dire que c’étaient des Arabes ? À force de rejouer la scène, à force d’échanger ses impressions, on ne savait plus trop.
            François et la famille de Célia étaient toujours à genoux dans l’herbe, autour du corps. Jean-Claude s’était relevé, il avait pris ses distances, désolé. Tous ceux qui entouraient la scène s’en tenaient un peu à l’écart. Il y avait comme un cercle infranchissable autour des quatre personnes recroquevillées sur la jeune femme sans vie. Les parents de François auraient voulu prendre leur fils dans leurs bras, mais ils n’osaient pas avancer. Daniel avait l’air particulièrement affecté par le spectacle. On sait l’attachement qu’il portait à sa belle-sœur. Cette journée avait été tellement pleine d’émotions contradictoires qu’il n’en pouvait plus : il craquait. Comme un barrage qui cède sous une crue gigantesque. Croisant le regard de son frère, François lui ouvrit les bras et Daniel, aussitôt, franchit les quelques mètres qui les séparaient pour redoubler de sanglots contre l’épaule de son aîné.

*

            La petite pute est morte. C’étaient ces mots-là qu’il avait prévu de prononcer, mentalement, quand le projet lui était venu en tête. À cette époque, qui lui semblait maintenant si lointaine, il se réjouissait à l’avance de ce moment. Mais là, la réalité l’accablait. Il ne pouvait même pas se dire qu’il n’avait pas voulu ça, puisqu’il avait exactement voulu ça. Seulement, désirer la mort de quelqu’un, c’est donné à tout le monde. Agir pour que cette mort soit un fait avéré, c’est autre chose. Tout compte fait, Daniel réalisait qu’il n’avait pas les tripes assez solides pour assumer son acte. Trop tard…
            Célia est morte. Pleurant comme un gosse contre l’épaule de son frère, Daniel était horrifié par ce qu’il venait de faire. Comment avait-il pu croire un seul instant que c’était réellement ce qu’il désirait ? Qu’est-ce que j’ai fait ?
            Il avait fallu qu’il lui en veuille vraiment, à Célia, pour se mettre à la recherche de petites frappes qui ne verraient aucun inconvénient à assassiner une femme le jour de son mariage contre une certaine somme d’argent… Aujourd’hui, pourtant, ça lui semblait bien dérisoire, tout ça. Et il lui faudrait encore leur verser le reste de l’argent, maintenant que le contrat était rempli. Comment pourrait-il les regarder en face ? Comment pourrait-il se regarder en face ?
            Tellement ridicule… Il avait fallu qu’un jour, après avoir éclusé pas mal d’alcool, il ait déclaré son amour à Célia, en en faisant des tonnes, un vrai rôle d’amant déchiré, et que celle-ci le repousse, pour qu’il en vienne à la haïr. Absurde, quand on y pense, ce que peut provoquer l’orgueil… Il s’était senti tellement humilié par son regard ! Pourtant, il savait d’avance qu’il n’avait aucune chance, qu’elle était avec son frère et qu’il ne pourrait rien y changer… À se repasser la scène, Daniel se disait même que c’était cette certitude de l’échec qui l’avait convaincu de tenter le coup – comme s’il avait désiré cette humiliation, ce sentiment de rejet. Quelle sale petite pute, comme elle l’avait bien piétiné !... Il voulait la faire souffrir comme elle l’avait fait souffrir, il voulait la tuer. Il allait la tuer.
            Une pensée surgie sur un coup de colère, et qu’il avait laissé germer, cultivant cette colère avec soin, patiemment… C’était le plus étrange de l’histoire, cette constance… Tout être sensé, après avoir dessaoulé, ce serait rendu compte de la monstruosité d’une telle idée. Lui, non. Il était allé jusqu’au bout de son projet, il s’était aventuré dans les quartiers les plus hostiles pour y recruter des types assez tordus pour se salir les mains à sa place (ça non plus, il n’en revenait pas, à quel point c’était facile de trouver des petites frappes prêtes à jouer les tueurs à gages), et jamais il n’avait songé à laisser tomber. La veille encore, il attendait cet instant avec impatience. Ce n’est que lorsque Célia et François ont déclaré qu’ils attendaient un enfant qu’il s’est rendu compte de la réalité de ce qui allait se produire. Et là, il était trop tard pour faire machine arrière, le plan était parfait… Il aurait voulu pouvoir contacter les tueurs, leur dire de tout annuler, qu’ils seraient payés comme prévu, mais il n’avait aucun moyen de le faire. Il lui avait fallu assister à la cérémonie de mariage en sachant parfaitement ce qui allait arriver. « Pénible » est un peu faible pour décrire le sentiment qu’il ressentait à mesure que le temps passait. Au fond de lui, il espérait un cafouillage, il espérait que les types se déballonneraient, qu’un événement inattendu surviendrait qui empêcherait le drame… C’était comme voir un accident se produire au ralenti.
            Maintenant, c’était fini. Tout était consommé. Plus moyen de revenir en arrière, et Daniel allait chialer pour l’éternité sur l’épaule de son frère, pour éviter de le regarder. Il allait falloir, pourtant, se relever, faire face, participer à la tristesse collective en s’efforçant d’oublier qu’on était l’unique responsable de cette tristesse. Peine perdue. Alors, quoi ? Attendre la police et se dénoncer sur-le-champ ? Non. Impossible. Si la police ne trouvait aucun indice susceptible de l’inculper – et il avait veillé à ce que rien ne puisse les mener jusqu’à lui – ce n’était certainement pas lui qui les aiderait à résoudre le problème. D’ailleurs, ça ne ferait qu’ajouter un surcroît de souffrance. Après avoir perdu sa femme et le bébé qu’elle portait, François perdrait son frère. Et leurs parents ? Comment se remettraient-ils d’une telle avalanche de catastrophes ? Non. Il y a des limites à la cruauté.

             

jeudi 4 juin 2015

La dernière émission




            
            Finalement, ils attendaient tous devant le grand écran du salon que l’émission commence.
            Garyan avait pourtant répété que si ce jour-là devait arriver, il passerait du temps avec ses proches, et qu’il s’enverrait en l’air une dernière fois avec sa femme, jusqu’à épuisement.
            Eh bien ! Colynn et lui s’étaient envoyés en l’air à plusieurs reprises, jusqu’à épuisement, et maintenant ils étaient avec leurs proches, tous devant la télé.
            Taraña et Klem étaient arrivés vers sept heures, avec de l’alcool de topinambour et des toasts lyophilisés. Sam et Djimi s’étaient occupés du gâteau. Les enfants s’étaient regroupés pour jouer entre eux, sagement, comme s’ils ignoraient qu’ils se voyaient pour la dernière fois.
         C’était un soir particulier. Il y en avait eu d’autres : des anniversaires, des mariages… Mais celui-ci, dans le genre particulier, se posait un peu là. Le dernier soir du monde. On en avait longtemps parlé, et voilà qu’on y était.
Pour la génération des parents de Garyan, la fin du monde, c’était une plaisanterie, rien de plus. Un truc qui concernerait les hommes du futur, après nous le Déluge… Et puis il y avait eu le Grand Cataclysme de 2203. L’Année terrible. Les journaux n’en pouvaient plus de majuscules et d’expressions choc pour définir le moment « où tout avait basculé ». Des épidémies par dizaines de milliers, des séismes à répétition, sécheresse et inondations en masse, comme un cauchemar d’écologiste qui serait devenu bien réel. Comme si la Terre, à bout de souffle, crevait d’un coup tous ses abcès. Pendant plusieurs mois, les gouvernements du monde traitèrent chaque cas comme il se présentait : quarantaines par ci, recherche d’un vaccin par là, aide aux populations sinistrées… Mais l’horreur s’étendait. Toutes les populations, les unes après les autres, entraient dans la catégorie « sinistré ». Les maladies les plus exotiques devenaient le lot quotidien, les insuffisances respiratoires et les cancers se multipliaient comme jadis les petits pains… Le monde entier était patraque. Fatalement, il y eut un moment où les autorités firent le parallèle entre les problèmes de santé des citoyens et les pics de pollution toujours plus alarmants. L’air était bel et bien devenu irrespirable. « On vous l’avait bien dit ! », toussèrent les écologistes.
Alors, il y eut ce miracle : tous les États du monde se réunissant pour un gigantesque Sommet, oubliant tous les conflits passés pour prendre une décision radicale face à cette situation.
            Et cette décision radicale, ce fut de creuser d’immenses galeries souterraines, partout dans le monde, et d’y vivre comme les rats. Tous les citoyens contaminés furent abandonnés à la surface, seuls ceux qui ne présentaient pas de risque de contagion eurent le privilège de se voir autoriser l’accès au monde souterrain. Les temps étaient venus de vivre sous la lumière des néons et de raconter à ses enfants comment était cette Terre qu’ils ne connaîtront jamais réellement, et à quoi ressemblait le ciel.
            Il y avait trente ans, maintenant, que les humains s’étaient transformés en taupes. Évidemment, il s’agissait à l’origine d’une situation momentanée, le temps de « trouver une solution ». Personne ne l’avait trouvée. Personne n’avait d’ailleurs eu l’air de savoir qui devait la chercher. On comprit que le temporaire allait s’éterniser lorsque les gouvernements se mirent d’accord pour renoncer aux fuseaux horaires, puisque le cycle des jours et des nuits s’établissait désormais artificiellement par l’action des néons. Tous les pays du monde réglèrent leurs montres sur le Méridien de Greenwich, et enterrèrent leurs illusions après avoir enterré le reste. Jamais cette décision n’aurait été prise s’il y avait eu le moindre espoir de remonter un jour à la surface…
            Il y eut une douzaine d’années d’accalmie, où dans les hôpitaux de l’Underworld (comme on appela vite ce nouveau monde, sans grande originalité), les médecins soignaient des maladies classiques. Le taux de mortalité était redevenu acceptable, étant données les circonstances. Personne ne les vit passer, ces années-là. Tout le monde était trop occupé à gérer son traumatisme post-apocalyptique… Pourtant, il y eut des naissances, dans ces catacombes. Des naissances fortement encouragées par les gouvernements. Il s’agissait de sauver la civilisation !
            Il s’agissait, surtout, de faire comme si tout allait bien. Le plus important : rassurer les populations civiles. Les installations souterraines, d’abord sommaires, se firent de plus en plus ambitieuses. Il n’était plus seulement question de survie, on n’allait plus se contenter de créer des abris de fortune et des centres médicaux : bientôt, les entrailles de la Terre virent naître des cinémas, des restaurants, des bibliothèques, des églises, des palais omnisports, des dancings… La vie reprenait ses droits.
Et puis c’est revenu. Des épidémies qui dataient du Moyen Âge faisaient de nouveau parler d’elles et se répandaient à travers les boyaux des nouvelles cités. Ce magnifique ouvrage humain, construit dans la peur et le désespoir, mais avec ce sens du grandiose dont l’homme a le secret, voyait ressurgir les monstres de la surface que tous avaient voulu fuir. Et là, impossible de fuir. Impossible de s’enterrer plus profondément. L’humanité avait le dos au mur, et la Mort n’avait même plus le temps de se curer les ongles. On pouvait presque la voir, la Mort, ramper sans trêve, en engloutissant sur son passage tout ce qui restait de « populations civiles » encore debout.
Une idée fit son chemin, lancée à l’origine par un petit parti obscur, le MSDD (Movement for a Scheduled Doomsday, autrement dit le mouvement pour une fin du monde planifiée). Puisque l’extinction totale de l’humanité s’avérait inéluctable à plus ou moins longue échéance, pourquoi ne pas l’organiser ? Pourquoi ne pas décider d’un jour particulier pour en finir tous ensemble ? Il suffirait d’un immense réseau de bombes toutes reliées entre elles, et d’un certain nombre de personnes désignées pour déclencher les détonateurs à l’heure H, et ce serait ensemble, main dans la main, que les hommes et les femmes du monde entier s’éparpilleraient tous dans de joyeuses envolées d’organes, de membres et de fluides corporels…
Curieusement, ce projet fut d’abord accueilli par des cris scandalisés ou de simples moqueries. Qui serait assez fou pour soutenir un tel programme ? Tout aussi curieusement, à mesure que les hôpitaux de l’Underworld dégorgeaient leur trop-plein de pestiférés, de tuberculeux et de leucémiques, le MSDD fit de plus en plus d’adeptes. Le pic de mortalité vertigineux de l’année 2227, qui épouvanta le monde entier, ou ce qui en restait, fit du MSDD le premier parti de l’Underworld. Désormais, c’étaient les sceptiques et les optimistes, ceux qui voulaient croire que le pire n’était pas encore certain, qui étaient minoritaires. Pour ne fâcher personne, les autorités choisirent la date du 13 novembre 2253, soit cinquante ans jour pour jour après la création de l’Underworld – une date qui paraissait suffisamment éloignée pour ne pas être trop anxiogène. Et puis, vue la rapidité avec laquelle la mort faisait son œuvre, cette date fut avancée de vingt ans, à l’unanimité générale.





Nous y étions. Le 12 novembre 2233, l’humanité allait vivre sa dernière journée dans une belle communauté d’esprit, unie comme jamais. La bombe devait exploser à une heure du matin, le 13.
« Une belle communauté d’esprit », il fallait le dire vite. Dans le dédale des rues de chaque cité, il ne valait mieux pas traîner quand les « feux de jour », ces immenses néons déversant une lumière blanche laiteuse qui anéantissait les ombres, laissaient place aux « feux de nuit », de petites ampoules oranges qui rappelaient vaguement les lampadaires d’antan. Assassinats, viols et pillages étaient monnaie courante : on tuait pour des médicaments, de la nourriture ou un peu d’eau. Cette ultime soirée ne devait pas faire exception à la règle : toutes les perversions étant permises, puisqu’à minuit la sentence était la même pour tous, on n’allait quand même pas se priver… Seule la courbe des suicides s’était inversée depuis quelques années. Une date limite ayant été fixée pour tout le monde, les dépressifs réalisaient qu’ils pouvaient bien patienter un peu.
Les rues ayant été abandonnées aux fous et aux criminels, il valait mieux rester chez soi. Et le MSDD, désormais au pouvoir, avait tout prévu pour que cette dernière soirée soit inoubliable – si toutefois il était possible de conserver le moindre souvenir dans l’au-delà. L’humanité s’éteindrait joyeusement, dans l’union des âmes et les confettis, à la fin d’une gigantesque émission retransmise dans tous les pays de l’Underworld. Des dizaines d’artistes, chanteurs, acrobates, humoristes, magiciens, se relaieraient toute la soirée pour chasser la peur, pour accueillir le néant dans les flonflons de la dignité.
Si un bombardement général de toutes les structures de l’Underworld avait immédiatement paru la meilleure solution pour en finir, le gouvernement encourageait les familles à avaler des cachets avant l’heure prévue pour la Grande Détonation, afin de dormir au moment fatidique. Tout le monde se souvenait de la grande campagne Un “gloups !” plutôt qu’un “boum !”… À minuit, une heure avant la deadline, les animateurs de l’émission inviteraient leurs spectateurs à avaler la pilule avec eux. D’ailleurs, ce spectacle n’avait pas d’autre fonction que celle de sédatif, pour s’occuper un peu avant de mourir, et ne pas trop y penser. La télévision, contre toute attente, se révélait le meilleur média pour apprendre à mourir.
En trinquant à la fin du monde, Garyan et ses invités attendaient donc que commence l’émission. Docilement assis autour de la table comme pour une soirée de réveillon, ils se tenaient devant ce qui ressemblait à un festin princier. Un festin post-apocalyptique, bien sûr, mais tout de même… Il fallait finir les rations !
Ce qui surprit Garyan, ce furent les annonces publicitaires diffusées avant l’émission. Plus personne n’irait acheter quoi que ce soit, désormais ! Pourquoi vanter encore les mérites d’une marque de lave-vaisselle, d’une voiture ou d’une banque ? « Il faut vraiment faire comme si ce jour n’avait rien de particulier », se dit-il avec un sourire en coin.
« Vous savez qu’en réalité, la soirée n’est pas retransmise en direct ? confia Klem sur le ton d’un espion tellement ravi d’avoir mis la main sur des documents ultra secrets qu’il s’empresserait de les divulguer au premier venu. J’ai lu quelque part qu’il y aurait un léger différé de quelques minutes, histoire de pouvoir gérer au cas où un invité craquerait… On est censés rigoler, ce soir ! Vous imaginez, si Argrell s’interrompt au beau milieu de son sketch sur la fièvre jaune pour hurler “J’veux pas mourir ! J’veux pas mourir !” en pleine crise d’hystérie ? Bel exemple pour la jeunesse !
‒ À mon avis, ne plus avoir à subir l’humour d’Argrell, ce sera l’une des plus agréables conséquences du Doomsday… », gloussa Djimi.
Dans un tonnerre de cuivres enthousiastes et un déferlement de couleurs, l’immense plateau de la dernière émission du monde fit son apparition sur l’écran. Au-dessus du vaste public regroupé sur le plus grand stade du monde, quatre gigantesques cavaliers montés sur quatre gigantesques chevaux mécaniques s’avançaient depuis les quatre points cardinaux. L’un des chevaux était blanc, un autre rouge, un autre noir, et un autre pâle. Sept immenses trompettes tenues par sept anges accueillaient leur arrivée. Ayant rejoint le centre du stade où était dressé le plateau, les animaux de métal se tournèrent chacun dans quatre directions opposées et firent une sorte de révérence, échine courbée et patte avant droite levée, sous les acclamations de la foule.
Klem ricana. « Alors c’est ça leur interprétation de l’Apocalypse de saint Jean ? Quatre gentils canassons qui font des courbettes ? Manque plus que la Bête à sept têtes avec un tutu et une plume dans le cul ! »
Après cette longue cérémonie d’ouverture, les plus célèbres animateurs du monde vinrent présenter la soirée dans leurs langues respectives. Chacun bénéficiait d’un espace suffisant pour faire son show à l’attention de ses concitoyens. Pour l’Europe, ce fut évidemment Jean-John Grimstock qui fit son apparition. Toujours aussi fringant, il glissa son flamboyant fauteuil roulant jusqu’au milieu de la scène en lançant de tonitruants « bonsoir » et « merci » pour couvrir les applaudissements déchaînés du public.
Garyan constata une fois de plus avec quelle élégance Grimstock arborait ses lunettes à oxygène, comme s’il s’agissait d’un ornement, au même titre qu’une belle montre ou une cravate. Garyan, lui, se contentait d’un vieux modèle en plastique qui, en comparaison, lui donnait vraiment l’air d’un mourant.
Pendant que s’enchaînaient les vedettes, que les grands tubes du moment laissaient place à des numéros de danse acrobatique ou à des bêtisiers divers, les convives se turent un moment. Ce n’était pas l’émission qui les captivait, pourtant : Garyan sentait bien que chacun faisait le point, que chacun, rassuré par la présence des autres, profitait du brouhaha télévisé pour méditer. Le travail de deuil avait commencé depuis longtemps, depuis des années : c’était presque un soulagement de le voir s’achever aujourd’hui.
Colynn glissa sa main dans celle de Garyan un moment, et ils se regardèrent longuement. Tout bien considéré, ils n’avaient pas eu une mauvaise vie. À quarante-cinq ans, et malgré ses ulcères à répétition, Garyan avait su conserver une assez bonne santé, alors que de nombreuses personnes de sa génération, celle qui avait connu le « monde d’en haut », étaient déjà mortes depuis longtemps. Colynn et lui n’avaient perdu que deux enfants en bas âge, et les deux restants, Glynnda et Merwynn, bien qu’atteints tous deux de poliomyélite, avaient toujours montré une joie de vivre émouvante. Les années avaient été beaucoup plus cruelles pour Taraña et Klem. Garyan ne connaissait pas tous les détails de leur vie, ils n’étaient voisins que depuis cinq ans, mais durant ces cinq années, il avait assisté à leurs nombreuses hospitalisations, il les avait vus pleurer la mort de leur fille aînée, il avait vu Taraña perdre peu à peu toute son autonomie, se ratatiner dans son fauteuil médicalisé, devant son mari impuissant qui souffrait de la voir chaque jour s’éloigner un peu plus de lui.
Sam et Djimi, leurs amis homos, s’étaient résignés assez tôt à l’idée que ni l’un ni l’autre n’auraient jamais trente-cinq ans. Sam avait un cancer du larynx, Djimi une insuffisance rénale. Là où ils s’étaient montrés particulièrement naïfs, c’est en pensant qu’il restait encore un espoir pour les enfants. Huit ans plus tôt, ils en avaient adopté deux, C’hmul et Doris, qui ce soir feraient partie du voyage. Pour l’heure, ils faisaient mine de ne pas trop y penser en s’abîmant dans la contemplation du grand écran de télévision, assis aux côtés de Glynnda et Merwynn. Phénomène assez rare pour être consigné, C’hmul et Doris étaient tous les deux en parfaite santé. « Mourir ainsi, ce doit être terrible », songea tristement Garyan en s’attardant sur les petites têtes des quatre enfants, sagement assis et ne perdant pas une miette des chansons et des animations qui se succédaient sur le plateau de Jean-John Grimstock.
À mesure que l’émission se poursuivait, les spectacles de variétés étant entrecoupés d’images d’archives montrant l’histoire de la télévision, mais aussi « les grands moments de l’humanité », depuis l’invention de la roue jusqu’à la naissance d’Underworld, une certaine anxiété se faisait sentir. Plusieurs coupures publicitaires (dont une pour une compagnie d’assurance-vie qui provoqua un grand moment d’hilarité parmi les convives) surgirent sans prévenir, sans doute pour masquer quelque scandale ou crise d’hystérie « en direct ». La jubilation du public se faisait nettement plus tiède, et même Grimstock semblait fébrile. Chez Garyan, instinctivement, les couples se serrèrent, les enfants rejoignirent leurs parents, des larmes dans les yeux.
Dix secondes avant minuit, un compte à rebours apparut sur l’écran. À minuit pile, chaque citoyen était invité à prendre le médicament qui lui permettrait de tomber dans le coma avant que tout explose. « Cinq ! », criait Grimstock en tenant son comprimé d’une main, et en cherchant toujours à paraître à peu près enjoué.
« Quatre ! », hurla la foule que la caméra parcourait en ne cherchant plus à masquer, cette fois, les cadavres de ceux qui avaient déjà composté leur billet depuis un moment. L’heure n’était plus à la pudeur, on pouvait enfin montrer la mort en face.
« Trois ! », Garyan vit avec soulagement Merwynn et Glynnda avaler leur cachet sans difficulté.
« Deux ! » Colynn et lui échangèrent un ultime baiser.
« Un !... ON AVAAALE !!! », hurla Grimstock, la voix brisée par un sanglot.
Garyan avala.

              


             

samedi 11 janvier 2014

Bernard et Martin


Un jour, Martin Clermont se réveilla dans le corps d’un autre.
Il ne s’en rendit pas compte immédiatement : dans le flou cotonneux du réveil, il se sentait peut-être un peu plus lourd que d’habitude, comme après un repas trop riche. Sa femme n’était pas à ses côtés. Pour le savoir, il n’avait même pas besoin de se tourner vers la droite, là où ses boucles brunes auraient dû dépasser de la couette parme et s’étendre en étoile sur l’oreiller. Non, il le savait d’instinct : il connaissait par cœur la respiration de sa femme, et le silence qui l’environnait ne laissait aucun doute. Cette absence n’avait rien d’étonnant, d’ailleurs : Camille, infirmière, travaillait à l’hôpital deux nuits par semaine.
La conscience que quelque chose n’allait pas s’imposa lentement. Il était plus lourd, mais plus corpulent aussi. Un lit vide, mais où jamais personne d’autre que lui n’avait couché, apparemment. La lumière qui filtrait entre les stores lui révélait des murs inconnus, une tapisserie, un mobilier qu’il voyait pour la première fois. La fenêtre, d’ailleurs, ne s’était jamais trouvée sur le mur de droite, mais en face du lit. Il n’était plus chez lui et – cette certitude le fit se dresser brusquement, une expression d’horreur sur le visage – il n’était même plus lui.
Debout, l’état des lieux était alarmant. Martin n’avait jamais été particulièrement fier de son physique, il s’efforçait humblement de composer avec ce que la nature lui avait donné, mais c’était son physique. La première chose qu’il remarqua, c’est qu’il avait perdu dix bons centimètres. Peut-être même quinze. Lui qui culminait hier encore à 1,85 mètre avait désormais l’impression d’être au ras du sol. Et ce ventre… Non, il n’était pas seulement corpulent. Obèse fut le mot qui lui vint à l’esprit, en même temps qu’une expression de dégoût tordit sa bouche cernée de poils naissants. Cette panse dodue, ces bras épais et flasques…
Encore un sursaut de conscience. L’évidence, décidément, prenait son temps pour le frapper. Dans la mollesse du réveil, l’incrédulité dominait. Mais plus les secondes passaient, plus la réalité s’imposait : il se trouvait dans le corps d’un inconnu. Dans la maison d’un inconnu. Il dut se retenir à la table qui se trouvait juste devant lui pour ne pas tomber. Ses jambes le trahissaient. Son cœur aussi – l’espace d’un instant, il crut qu’il allait succomber à une attaque.
Il chercha un interrupteur sur le mur et aperçut la porte. Tant pis pour la lumière, il se précipita sur la poignée, l’ouvrit brutalement. Un couloir s’offrait à lui. Une porte à gauche, une autre à droite, et au bout du couloir, un angle ouvrait sur une autre partie du logement. Martin comprit ce qu’il cherchait : il voulait voir son visage. Il lui fallait un miroir. L’une des deux portes menait sans doute à une salle de bain.
Il prit au hasard celle de droite et eut le réflexe de songer « Bingo ! » avec un très léger sentiment de satisfaction. La salle de bain n’était pas beaucoup plus petite que la sienne, mais elle n’était pas disposée de la même façon. Plus de baignoire mais une simple douche carrelée d’une couleur saumon. L’interrupteur était sur sa droite, et le néon blanc le fit cligner des yeux. Il croisa enfin son regard dans le miroir. Son regard ? Mais ces petits yeux aux paupières tombantes, ce nez épais, cette bouche mal rasée, il ne les avait jamais vus !
Il resta un moment à se contempler dans le miroir, incapable de réfléchir. Puis il voulut se secouer : nom de Dieu, il faut faire quelque chose ! Mais l’incrédulité était toujours là. Faire quelque chose, oui, mais quoi ? Il ne parvenait pas à fixer sa pensée sur la réalité terrifiante qu’il avait sous les yeux : il n’était plus lui-même ! Il n’était même plus chez lui ! Il se trouvait peut-être à des milliers de kilomètres de son domicile et… Et même si… Même s’il parvenait à retrouver le chemin de sa maison, comment Camille pourrait-elle le reconnaître dans ce corps ? Comment Antoine, son fils de sept ans, pourrait-il comprendre ce qui était en train de se passer ?
Martin fut pris d’un fou rire nerveux. Lui-même ne parvenait pas à comprendre ce qui se passait ! Hier au soir, il était encore Martin Clermont, modeste technicien de maintenance en informatique, marié, père d’un enfant de sept ans et habitant les Yvelines. Aujourd’hui, il était… Qui ?
Son fou rire remballé aussi brutalement qu’il s’était déclenché, Martin – ou ce qui en tenait lieu – se précipita dans la chambre à nouveau, actionna l’interrupteur et chercha des yeux le moindre indice pouvant lui permettre d’en savoir un peu plus sur ce qu’il était devenu. Il vit un manteau sur une chaise – une doudoune bleue, le genre de chose qu’il n’aurait jamais porté – et entreprit de faire l’inventaire de ses poches. Dans un geste de colère un peu théâtral, il en vida le contenu sur le sol. Un paquet de Kleenex entamé, un étui d’Amsterdamer qui se répandit en poudre brune sur la moquette bleu ciel, des clés accrochées à un absurde petit Mexicain endormi sous un sombrero, un portefeuille en cuir usé. Martin se contenta de ramasser celui-ci et de l’ouvrir. Il reconnut sur la photo de la carte d’identité le visage rond qu’il venait de découvrir dans la glace, et lut :

Nom : Derval
Prénom : Bernard
Sexe : M
Né(e) le : 13.03.1967
À : Châteaudun (28)
Taille : 1, 72 m

            Une nouvelle fois, Martin eut l’impression que son cœur allait le lâcher. Il se laissa tomber lourdement – du haut de son pauvre mètre 72 – sur le lit, qui couina. L’incrédulité persistait, et pourtant ces informations le glaçaient par leur réalité. Il était bien dans le corps d’un autre, dans la vie d’un autre. Un corps et une vie qui lui répugnaient. Bernard ! Mais qu’est-ce que c’était que ce prénom de vieillard ? Ce type, d’ailleurs, avait dix ans de plus que lui, fumait, vivait seul dans un appartement en désordre, vieux garçon adipeux, sûrement pervers sur les bords (Martin ne serait pas étonné de trouver des films porno sur l’ordinateur portable qui trônait sur le bureau, où parmi les piles de DVD posées sur la moquette)… Un petit gros dégueulasse, ce Derval !
            Martin se laissait gagner par une douce colère. Évidemment, s’il ne trouvait que des défauts à cet homme, c’est tout simplement parce qu’il ne pouvait pas se faire à l’idée qu’il avait pris sa place. La vie de Martin n’était pas toute rose, non, mais au moins, il avait une femme aimante, un gentil gamin, un bon travail… Derval avait apparemment une situation professionnelle bien plus précaire que lui, et personne pour partager sa vie. « Avec la chance que j’ai, il est au chômage », songea-t-il, en constatant avec amertume que même dans une situation comme celle-ci, il parvenait à faire de l’ironie…
            Il se releva brusquement, en proie à la fureur. Il venait de réaliser que si lui, Martin, avait pris la place de Derval, ce dernier s’était sans doute réveillé dans le lit de Martin ! Il était sûrement, en ce moment même, dans la maison de Martin, auprès de Camille et d’Antoine ! Cette pensée lui était insupportable. Cette fois, la réalité de la situation se dévoilait dans toute son horreur. Il poussa un hurlement de rage et s’écroula au pied du lit, où il se mit à gémir et à sangloter comme un enfant, la tête dans les mains. Il aurait voulu chasser les images qui tournaient dans sa tête : sa femme dans les bras d’un autre, touchée par des mains qui ressemblaient comme deux gouttes d’eau aux siennes, mais qui ne lui appartenaient pas…
            Et qu’est-ce qu’il pouvait faire ? Camille elle-même n’aurait aucun moyen de le reconnaître, dans ce corps qui le dégoûtait de plus en plus ! Il était pris au piège, enfermé dans l’existence d’un autre !

            Un éclair de jalousie puérile le traversa. Le Derval, il s’en sortait bien, en comparaison ! C’était tout bénef pour lui, ce petit changement : voilà qu’il s’était dégotté une femme et un enfant sans remuer le petit doigt – et financièrement, il n’était pas à plaindre non plus, dans sa nouvelle peau…
            Non, ce n’était pas possible, il fallait faire quelque chose ! Martin se ressaisit : Derval avait bien une voiture ! Il suffisait de la trouver, et de rouler jusqu’à la maison ! Là, au moins, il verrait sa femme ! Il était peut-être possible de lui expliquer les choses, de réparer cette erreur…
            Martin ramassa sur le sol les clés pendues à leur moche Mexicain et se mit debout. D’abord, il fallait s’habiller : il était toujours en tee-shirt et en caleçon. Une bonne douche et un rasage soigné s’imposaient aussi. Avec ce nouveau physique, il n’avait pas intérêt à se négliger, s’il ne voulait pas que Camille appelle la police dès qu’il s’approcherait d’elle…
            Pour la salle de bain, il connaissait déjà le chemin. Il n’avait plus qu’à trouver la garde-robe de Derval et à y puiser ce qu’il y avait de plus « portable » parmi ses vêtements. Martin sentit déjà qu’il allait mieux : la perspective d’agir venait de lui remonter le moral. Il n’allait pas se laisser faire. « Je suis Martin Clermont », se dit-il en retirant son tee-shirt. Il faisait bien attention à ne pas se laisser perturber par le ventre mou et enflé qui gigotait sous ses yeux. Il était concentré, il était fort, il était sûr de lui. « Je suis Martin Clermont, dit-il à haute voix en jetant négligemment son caleçon sur le couvercle du bac à linge sale. Je suis Martin Clermont. » L’eau froide gifla ses bras d’obèse alors qu’il tournait les boutons pour régler la température. « Je suis Martin Clermont. » Il glissa sa tête sous l’eau, espérant encore vaguement que sa fraîcheur allait le tirer de ce mauvais rêve – mais il savait très bien qu’il ne rêvait pas.
Je suis Martin Clermont.


Zapoï n°5, décembre 2013.