Affichage des articles dont le libellé est fantastique. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est fantastique. Afficher tous les articles

lundi 2 novembre 2015

Vers le fantastique, 8

- Atelier n° 8 : par le trou de la serrure.
Le défi, pour cette proposition, va être d’organiser une suite de lanceurs d’écriture alors même qu’on n’a pas visibilité globale sur une possible histoire, qu’on n’a pas de plan ni de scénario. (…) Dans cette obscurité de l’intuition on va aller planter autant de minuscules fils qu’il sera possible. Et c’est l’empreinte cumulée de tous ces liens partiels qui vous autorisera à vous saisir du corps invisible de l’histoire par définition impensable. (…)

Et si vous numérotiez ? Ça facilitera amplement. Attention : non pas 1, 2, 3, 4 etc., là ça paralyserait. Mais, votre histoire ou votre livre ou votre film ou votre rêve fantastique, par exemple le numéroter de 1 à 100. Puis, chaque mini-fragment que vous écrirez, le situer dans cette numérotation. Peut-être allez-vous écrire le 47 puis le 64 puis le 18 ou le 5 et le 20 ou le 95. C’est très important pour ce qu’on tente, probablement c’est même décisif. C’est ce qui va autoriser que chaque fragment soit autonome, et n’ait pas besoin de bord avant ni de bord arrière.

Par le trou de la serrure

16. – Après tout, si les murs ont des oreilles, pourquoi n’auraient-ils pas aussi des bouches ? 3. – Dans la lumière des phares on finissait par se demander si ce n’étaient pas les essuie-glaces eux-mêmes qui provoquaient la pluie, si leur balai incessant n’était pas ce qui projetait ces trombes d’eau devant la voiture. L’averse, en tout cas, semblait avoir une motivation propre. C’était comme si le mouvement régulier de ces baguettes, minuscules au milieu de la tempête, avait le don d’irriter celle-ci, de décupler sa fureur, comme le vol d’une mouche pourrait rendre fou un individu déjà peu enclin à la patience. 19. – Tout, ici, hurlait. 87. – « Ça fait un moment que t’es parti, on espérait quand même que tu reviendrais pas les mains vides », lança le plus costaud des deux, avec un regard mauvais. 53. – Cette fois, il était vraiment sûr de ne pas être seul ici. Et ça ne le rassurait pas du tout. A priori, la présence qu’il ressentait quelque part autour de lui n’était pas là pour faire un Scrabble. 22. – Tout hurlait. 14. – C’était comme si les murs, les couloirs, les plaques du faux-plafond, les portes des chambres, la poussière, le papier peint, les quelques appareils qu’ont trouvait abandonnés ici ou là, potence médicale, table roulante, fauteuil défoncé, pot de fleurs sans fleurs, scène en carton d’un théâtre de marionnettes, bout de guirlande encore scotché sur un mur, comme si tout cela n’en pouvait plus du silence qui régnait ici, même à l’époque où il y avait encore de la vie, ce silence d’hôpital, ce silence qui enveloppait le bâtiment, chacune de ses ailes, ce silence que tout l’asile semblait suer comme un corps dévoré par la fièvre. 35. – Il souleva le plateau métallique et découvrit, gravé au couteau dans le bois de la table, en majuscule resserrées, minutieuses : JE SERAI DE RETOUR À 17 h 15. DIS-MOI BONNE CHANCE. BÉA. Instinctivement, il regarda sa montre et constata qu’il était 17 h 14. Il en ressentit une légère inquiétude. Bien sûr, ce message avait été écrit il y a longtemps, mais c’est comme s’il s’attendait à voir surgir cette Béa. Qui était-elle ? Et d’où revenait-elle à 17 h 15 ? Pourquoi fallait-il lui souhaiter bonne chance ? Et à qui s’adressait ce message gravé en secret sur un coin de table ? Il n’avait aucune envie de se préoccuper de ça. C’était de l’histoire ancienne. Il fallait que ce soit de l’histoire ancienne. Alors pourquoi, bon Dieu, pourquoi s’en préoccupait-il ? 36. – Il était 17 h 15. 27. – Tout hurlait. 7. – Le type de l’hôtel lui avait dit que personne ne l’accompagnerait à l’ancien asile. 93. – « Vous croyez quand même pas que j’vais vous faire cadeau des réparations, si ? »

lundi 14 septembre 2015

Vers le fantastique, 7

Depuis le début de l’été, je participe à l’atelier d’écriture hebdomadaire que propose François Bon sur son site Le Tiers Livre. Un atelier qui tombait très bien, son thème étant le récit fantastique, juste au moment où, lisant les nouvelles de Richard Matheson et revoyant même des épisodes de La Quatrième dimension, je baignais dans le fantastique.
L’ambition finale de François Bon étant de composer un livre numérique à partir de tous les textes proposés, une consigne a été imposée dès le départ sur l’ensemble des futures contributions : que chacune d’entre elles soit constituée d’un paragraphe unique.

- Atelier n° 7 : distensions du temps.

Construire un exemple de compression ou de distension du temps, choisi à votre gré (mais c’est cette distorsion du temps qui sera l’enjeu du récit) et de la marquer fictionnellement en y intégrant un élément appelé par cette distorsion même, et si possible le faire passer inaperçu, le rendre acceptable, comme l’âge d’Odette à la fin de la Recherche.

Syuho Sato, Say hello to Black Jack
Distensions du temps

J’ouvre les yeux et le soleil m’éblouit, des gens sont penchés sur moi et je comprends que je suis allongé, je les entends dire : « Il ouvre les yeux », un type s’approche encore plus de moi, masse noire, son buste immense me cache le soleil, je constate qu’il est à genoux devant moi, il regarde derrière lui, geste de la main comme pour chasser les mouches, il dit : « Poussez-vous ! Il lui faut de l’air ! », tourne le visage vers moi, son air rassurant m’inquiète, il me demande : « Est-ce que ça va ? », je crois que ça va, je ferme les yeux. J’ai l’impression étrange de tomber en arrière, sans savoir si ma chute est lente ou rapide. Je sens confusément qu’on me déplace, eh là ! Qu’est-ce qu’ils font ? J’ouvre à nouveau les yeux : je suis allongé sur une civière, on me hisse dans un fourgon, je ne veux pas, j’essaie de bouger, j’ai quelque chose sur le visage, un masque en plastique, des hommes me maintiennent allongé, d’une main sur mes épaules, presque nonchalamment, me disent : « Restez tranquille, ça va bien se passer… » Mais je ne veux pas rester tranquille, moi, j’ai des choses à faire, ça me frappe d’un coup : je vais être en retard au boulot ! Pourquoi on m’embarque ? Où est mon vélo ? Est-ce qu’ils ont au moins pensé à récupérer mon vélo ? Et ma sacoche ? Bon Dieu, ma sacoche ! J’ai tous mes papiers dedans ! Je m’agite, je veux leur dire de me foutre la paix, de me laisser partir, mais avec ce masque, je ne réussis à produire que des gémissements incompréhensibles, et ils m’empoignent plus durement, en me parlant toujours avec gentillesse : « Chhht… Allez, calmez-vous… » Je ne sais pas pourquoi, j’ai envie de leur faire confiance, je n’arrive pas à me souvenir de ce qu’il s’est passé, mais je crois que ces gens sont là pour m’aider. Je ne vois pas vraiment les traits de leur visage, dans l’ombre du fourgon dont les portes se sont refermées. Je discerne un halo de lumière bleue qui semble parcourir l’habitacle d’un bout à l’autre, c’est comme une danse, ça m’apaise, encore cette sensation de chute, et soudain j’ai changé d’endroit. Des murs blancs, des femmes en blouse blanche. Tout est encore un peu cotonneux, je ne comprends pas bien. Une chambre d’hôpital ? Je tourne la tête vers la droite, vois une potence chargée de poches de plastique transparentes contenant un liquide que je prends pour de l’eau. Les femmes me sourient gentiment : « Comment vous sentez-vous, monsieur Gourmel ? » Je crois comprendre que j’ai un tuyau dans le nez, quelque chose comme ça. D’accord, je suis dans un hôpital. Il est arrivé quelque chose. Est-ce que ma femme est au courant ? Il faut que je prévienne mon patron, aussi. Je ne suis pas encore assez en forme, je sens bien que j’ai encore envie de dormir. J’ai l’impression que du temps a passé et j’ouvre à nouveau les yeux. Sophie est là, assise, et je comprends qu’elle a pleuré en même temps que je vois un immense soulagement s’afficher sur son visage. « Ah ! Tu te réveilles ! » Son exclamation est couverte par la voix de mon fils, que je n’avais pas vu. « Bonjour papa ! » Je ne comprends pas : il devrait être à l’école, quelle heure il est ? J’essaie de poser la question, j’ai l’impression de ne plus avoir ouvert la bouche depuis des siècles, je bredouille quelque chose d’incompréhensible où Sophie et Baptiste ont peut-être, bravo à eux, reconnu le mot « école » quelque part. Baptiste me fait les yeux ronds et une sorte de petit rire gêné : « Y’a pas école aujourd’hui, papa. C’est samedi ! » Comment ça, samedi ? Ta mère t’a déposé à l’école ce matin avant de partir travailler, au moment même où je prenais mon vélo pour en faire autant… Bon Dieu, mais qu’est-ce qu’il s’est passé ? J’ai le vague souvenir d’un choc, oui, voilà, une voiture. J’ai eu un accident ? Mais quand ? Quel jour on est ?

lundi 31 août 2015

Vers le fantastique, 6

Depuis le début de l’été, je participe à l’atelier d’écriture hebdomadaire que propose François Bon sur son site Le Tiers Livre. Un atelier qui tombait très bien, son thème étant le récit fantastique, juste au moment où, lisant les nouvelles de Richard Matheson et revoyant même des épisodes de La Quatrième dimension, je baignais dans le fantastique.
L’ambition finale de François Bon étant de composer un livre numérique à partir de tous les textes proposés, une consigne a été imposée dès le départ sur l’ensemble des futures contributions : que chacune d’entre elles soit constituée d’un paragraphe unique.

- Atelier n° 6 : juste avant, tout juste.

À l’intuition, on choisit le lieu qui pour soi-même serait susceptible d’induire ce basculement fantastique. (…) Le basculement vers le fantastique (…), on ne le regarde pas, on ne s’en préoccupe pas. On fait seulement confiance au fait que ça guette derrière notre épaule, que c’est cette possibilité de bascule qui nous a fait choisir ce lieu précis, et que c’est lui, ce lieu précis, juste avant la bascule fantastique, qui la rendra crédible quand elle adviendra. Qu’il va donc se charger malgré nous de tout ce que nous ne savons pas encore y voir.


Juste avant, tout juste

Le soleil perce la cime des arbres en froufroutant dans les branches, à moins que ce ne soit le vent. De face comme ça, dans la clarté aveuglante des fins d’après-midi, il a l’air tout à fait capable, le soleil, de remuer les tilleuls qui encerclent le coin des enfants, le séparant nettement du reste du jardin public. Vraiment, c’est dans ses cordes. Du banc sur lequel je suis assis, le front baigné de sueur, j’ai sous les yeux une sorte de petit théâtre, bien délimité. Au centre de la scène, la grande structure vaguement sphérique, rouge vif, qui sert aux enfants de mur d’escalade, et de laquelle ils s’expulsent eux-mêmes dans des gloussements de bonheur par le biais d’un long toboggan jaune. Ils sont une bonne dizaine à grimper là-dessus comme des petits singes, se prenant pour des pirates, des super-héros ou je ne sais quoi, et une poignée aussi à courir autour – « Touché ! C’est toi le loup ! » – alors qu’un peu plus loin, le portique à balançoires et le trébuchet n’intéressent plus personne. Les cris, les rires, les bousculades me confirment une fois de plus que je ne supporte pas les enfants. Sur les bancs qui encadrent la structure et son bac à sable, les adultes sont assis, les parents des petits chérubins. Un couple avec un landau sur le premier banc à gauche, un groupe de quatre femmes sur le deuxième, et je me demande si elles sont toutes mères, ou s’il s’agit d’un groupe d’amies dont une ou deux seulement ont des enfants parmi le tas braillard et désordonné qui ne cesse d’aller et venir autour de la sphère rouge. À droite, je compte encore deux couples, et un homme et deux femmes ont rejoint leur progéniture autour de la structure, pour les encourager, ou les soutenir moralement dans ce moment difficile et un peu humiliant qu’est l’enfance. Et moi qui viens régulièrement sur ce banc, je réalise seulement aujourd’hui que cette structure, dont je ne vois la plupart du temps que le dos, est censée représenter un dragon, dont le toboggan jaune serait, si je comprends bien, les flammes qui sortent de sa gueule.


jeudi 27 août 2015

Vers le fantastique, 5

Depuis le début de l’été, je participe à l’atelier d’écriture hebdomadaire que propose François Bon sur son site Le Tiers Livre. Un atelier qui tombait très bien, son thème étant le récit fantastique, juste au moment où, lisant les nouvelles de Richard Matheson et revoyant même des épisodes de La Quatrième dimension, je baignais dans le fantastique.
L’ambition finale de François Bon étant de composer un livre numérique à partir de tous les textes proposés, une consigne a été imposée dès le départ sur l’ensemble des futures contributions : que chacune d’entre elles soit constituée d’un paragraphe unique.
  
- Atelier n° 5 : pour un dictionnaire.
Un seul mot par paragraphe (et un paragraphe par contribution), longueur à votre gré. Les contributions seront classées par ordre alphabétique du mot choisi.

Charles-Louis Verboeckhoven, Le Naufrage de la goélette

Pour un dictionnaire

GOÉLETTE – Une goélette à la dérive sur une mer déchaînée. Un bâtiment russe, le Déméter, parti de Bulgarie et avançant toutes voiles dehors au creux des vagues gigantesques. À son bord, un tas de cadavres. Dans ses cales, des caisses remplies de terre. L’une d’elles a servi de couche à cet homme en noir, long et pâle, que mentionne le journal du capitaine. Quand on s’en va pour une traversée au long cours, éviter de mener la Mort en bateau. Les océans sont remplis de sombres histoires, l’équipage est isolé pendant des semaines sur une coque de noix : la peur et la folie sont des bagages dont on se passerait bien. Ô combien de Dracula, combien d’idoles d’argile, partis hanter de braves marins, dans l’aveugle océan leur ont fait perdre la raison ? Krakens et Léviathans peuplant les superstitions des matelots, vaisseaux fantômes et disparitions mystérieuses, depuis toujours les navires prennent le large dans un paysage fantasmagorique, et les femmes attendent leurs marins de maris en priant pour que la mer les ramènent sains et saufs. Iseut attend Tristan : voile blanche bonne nouvelle, voile noire mauvaise nouvelle. Et beaucoup de marins, partis joyeux pour leurs courses lointaines, ne sont jamais revenus au port. Et les légendes ont continué à s’alimenter, et le globe terrestre peut bien ne plus avoir de secrets, l’Autre Monde est toujours de l’autre côté de la mer, avec ses créatures. Et elles sont prêtes à embarquer.


lundi 24 août 2015

Vers le fantastique, 4

Depuis le début de l’été, je participe à l’atelier d’écriture hebdomadaire que propose François Bon sur son site Le Tiers Livre. Un atelier qui tombait très bien, son thème étant le récit fantastique, juste au moment où, lisant les nouvelles de Richard Matheson et revoyant même des épisodes de La Quatrième dimension, je baignais dans le fantastique.
L’ambition finale de François Bon étant de composer un livre numérique à partir de tous les textes proposés, une consigne a été imposée dès le départ sur l’ensemble des futures contributions : que chacune d’entre elles soit constituée d’un paragraphe unique.


- Atelier n° 4 : compter jusqu’à cinq (rêves). 

M.C. Escher, Reptiles
Compter jusqu'à cinq (rêves)

1, on me tire dessus et la sensation des impacts de balles est si réelle que c’est la douleur qui me réveille. 2, j’entre nu dans une baignoire remplie d’eau, que je dois vider pour ouvrir une trappe conduisant à une chambre dont je fouille la bibliothèque. 3, une artiste m’expose ses tableaux composés de centaines de mouches collées ensemble sur la toile, et qui bourdonnent à l’unisson. 4, un dogue monstrueux s’approche de moi et tandis que je veux fermer la porte de ma chambre, ses crocs se referment doucement sur ma main. 5, perdu dans un pays étranger, le soir, le sol se couvre de larges cercles blancs qui me rappellent la lune et les voitures ressemblent à de gros caméléons qui tirent des langues multicolores. 

jeudi 20 août 2015

Vers le fantastique, 3



Depuis le début de l’été, je participe à l’atelier d’écriture hebdomadaire que propose François Bon sur son site Le Tiers Livre. Un atelier qui tombait très bien, son thème étant le récit fantastique, juste au moment où, lisant les nouvelles de Richard Matheson et revoyant même des épisodes de La Quatrième dimension, je baignais dans le fantastique.
L’ambition finale de François Bon étant de composer un livre numérique à partir de tous les textes proposés, une consigne a été imposée dès le départ sur l’ensemble des futures contributions : que chacune d’entre elles soit constituée d’un paragraphe unique.

- Atelier n° 3 : aller perdu dans la ville.
Un travail sur paragraphe monobloc fait d’une seule phrase, en réexplorant un moment où on a réellement été perdu dans une ville, et ce que ça changeait aux signes.

Jean-François Rauzier, Vedute
 Aller perdu dans la ville



Les façades coude à coude dégringolent depuis le haut de la rue jusqu’en bas, en ligne sinueuse, zigzagante et étroite – elles ont l’air de s’affronter, les façades, trottoir de gauche contre trottoir de droite, les Jets contre les Sharks, certaines bombant le torse, un torse 1900, gonflé par les années et la rareté des réfections, le lierre couvrant leur poitrail comme des médailles militaires, d’autres façades plus timides mais moins ventrues, plus athlétiques, et elles dévalent comme ça la rue du haut de laquelle on aperçoit un paquet de toits d’ardoise, avec cheminées, antennes et paraboles, et quelques arbres aussi, taches vertes crevant le noir des toits, et tout au bout le clocher d’une église, perdu entre le vert et le noir, balafré par les lignes à haute tension ; une église ! c’est un point de ralliement, un but à atteindre, le signe que l’on n’est pas perdu, une église c’est un centre, une place, le retour à la civilisation – prochaine étape donc, trouver cette église : rien de compliqué là dedans, un peu de marche, bien sûr, mais je l’ai en ligne de mire, droit devant, cap au nord, je descends la rue vide de monde, me faufile sous les regards des façades qui continuent à se la jouer dur à cuire, les bruits de la circulation montent vers moi, des moteurs qui démarrent dès que le feu est vert, je passe un marché couvert, légumes de saison, autochtones à sacs Écomarché soupesant les laitues avec l’air de s’y connaître drôlement, cris, conversations mêlées, moteurs qui démarrent dès que le feu est vert, j’arrive au bas de la rue et là, dilemme, j’arrive sur une longue rue perpendiculaire, mon église a été avalée par les bâtiments, aucun moyen de savoir comment la retrouver, aller à gauche ou à droite, tout est toujours plus simple à vol d’oiseau, mais même depuis Blériot, l’homme n’est pas foutu de voler quand ça lui chante, il faut avancer à l’aveugle, allez, à gauche, on verra bien, et je m’enfonce dans l’humanité grasse et suante, les parents à landau les gamins qui courent les ados qui postillonnent et fument et crachent et tous le nez dans leur téléphone mobile et je slalome au milieu de tout ça, Jean-Claude Killy contre le reste du monde, passant d’une boutique de vêtements à une boulangerie, d’un bureau de tabac à une boutique de vêtements, d’une bijouterie à une pharmacie, d’une boutique de vêtements à une librairie sans jamais, jamais perdre de vue l’essentiel : dès que je retrouve sur ma droite une rue qui semble se diriger vers mon église, je m’y engouffre, en attendant bien sûr je pourrais toujours demander mon chemin, mais que voulez-vous, on a sa fierté, je veux y arriver seul, éprouver le plaisir, quand j’aurai atteint cette église, de me dire : j’ai réussi ; en attendant, donc, d’une boutique de vêtements à une agence de voyage, d’une banque à un kebab, d’un bureau de tabac à une épicerie, j’avance, j’avance, et je me retrouve enfin à un croisement, allez, je prends à droite, je vais finir par retrouver mon église et manque de chance, pas moyen, le prochain tournant est à gauche encore, toujours à gauche, je m’éloigne de mon but, je lui tourne le dos, virage à gauche encore, me voilà dans de petites rues, bruyantes, des cris, des engueulades, des marmots qui jouent dehors, devant les portes de leurs maisons, petites rues étroites, maisons anciennes, limites moyenâgeuses, un nouveau tournant, je ne sais plus, allez au pif je prends à droite, la lumière a changé, le soleil donne en plein sur les façades, agressif soleil du soir, l’inquiétude monte, si le soleil se couche comment je fais, être égaré en plein jour c’est une chose, mais à la lueur des réverbères, ça n’a plus rien à voir, et puis qu’est-ce que c’est que ce cirque, maintenant, des maisons à pans de bois, voilà que je me retrouve dans le quartier historique de la ville, manquerait plus qu’ils n’aient pas l’électricité, tous ces ploucs, qu’est-ce que je fous là, est-ce qu’il faut que je hèle un cocher, ou quoi ?


lundi 17 août 2015

Vers le fantastique, 2

Depuis le début de l’été, je participe à l’atelier d’écriture hebdomadaire que propose François Bon sur son site Le Tiers Livre. Un atelier qui tombait très bien, son thème étant le récit fantastique, juste au moment où, lisant les nouvelles de Richard Matheson et revoyant même des épisodes de La Quatrième dimension, je baignais dans le fantastique.
L’ambition finale de François Bon étant de composer un livre numérique à partir de tous les textes proposés, une consigne a été imposée dès le départ sur l’ensemble des futures contributions : que chacune d’entre elles soit constituée d’un paragraphe unique.


- Atelier n° 2 : marcher dans la maison vide.
"Ce qui est important, c'est que le lieu - qu'il s'agisse d'un lieu d'autrefois, d'un lieu où on revient parfois, d'un souvenir précis mais fugace, ou d'un lieu qui fait encore partie de notre présent, mais transposé la nuit ou dans l'instant où on le vide (maison qu'on prépare pour l'hiver) - soit vraiment traité en tant que tel. Et qu'on soit à l'intérieur. Pas de description du dehors, sinon on n'arriverait pas à entrer."



Marcher dans la maison vide

C’est le temple de la poussière, ici. Par des interstices entre les volets, les rais de lumière zèbrent les murs, rappelant que dehors, il fait encore jour. On pourrait en douter, dans cette vaste pièce que la crasse a colorée d’un gris uniforme, épais, tenace. Une poussière que l’on dirait vivante, lourdement posée sur tous les meubles, sur le plancher, sur les murs, mais qui volette aussi dans l’air, dansant dans les trous de lumière. Une poussière qui a su conserver sa jeunesse. Elle crisse sous les pas, un crissement qui accompagne le grincement du plancher. La même sensation désagréable qu’au retour de la plage, quand en rentrant chez soi, on répand par maladresse du sable sur le sol. Difficile ici, pourtant, de songer à la plage. Ici, la poussière prend à la gorge, se pose sur les visages, s’insinue dans les narines, dans les oreilles. On ferme la bouche. La tapisserie devait tirer vers le saumon, à une époque. Sa couleur a pris la même teinte de cendre que tout le reste. Elle tombe en lambeaux, mais elle le fait discrètement, sans perturbation chromatique : les crevasses dans la tapisserie se distinguent à peine sur le mur, comme un psoriasis sur une momie. Au coin d’une imposante bibliothèque désormais vide, un rideau reste pendu à un crochet, un peu loqueteux, un peu ridicule. Les meubles, ici, ont l’air de trop. On les sent gênés. Une table aux dimensions très honorables, faite d’un bois qui a dû être luxueux, s’est transformée, comme le reste, en pauvre chose oubliée. Autour d’elle, les chaises ne la ramènent pas. Au plafond lézardé, un lustre a perdu une bonne partie de ses dents : des débris de verre sur la table et le sol témoignent de ses blessures. Au fond, un escalier mène à d’autres pièces. Le brouillard de poussière semble se dissiper, par ici. Les marches les plus hautes sont baignées de lumière, le pan de mur qu’on aperçoit au premier étage rayonne presque : il y a un trou dans la toiture.

jeudi 13 août 2015

Vers le fantastique, 1

Depuis le début de l'été, je participe à l'atelier d'écriture hebdomadaire que propose François Bon sur son site Le Tiers Livre. Un atelier qui tombait très bien, son thème étant le récit fantastique, juste au moment où, lisant les nouvelles de Richard Matheson et revoyant même des épisodes de la Quatrième Dimension, je baignais dans le fantastique.
L'ambition finale de François Bon étant de composer un livre numérique à partir de tous les textes proposés, une consigne a été imposée dès le départ sur l'ensemble des futures contributions : que chacune d'entre elles soit constituée d'un paragraphe unique.

- L'atelier démarrait en douceur, par une proposition sur le thème des peurs. "il ne s’agit pas de développer une peur. Il s’agit d’effectuer dans un seul et unique paragraphe, à chacun d’en décider le format – mais en pensant qu’il doit s’insérer dans la dynamique des autres – l’ensemble des plus anciens souvenirs liés aux peurs, et sans hésiter à remonter à l’enfance."



Les peurs

Il y a un homme qui me surveille. Invisible à la lumière, il apparaît seulement dans le reflet du globe terrestre lorsque j’éteins la lampe. L’une de mes plus anciennes peurs d’enfant. Je demandais chaque soir à mes parents si la porte d’entrée était bien fermée. Pas de monstres sous mon lit, la menace était toujours bien humaine. Enfant encore, je revois ce type en voiture qui était passé à ma portée, alors que je me baladais. Il avait poursuivi sa route jusqu’au premier rond-point et je l’avais vu passer à nouveau, dans l’autre sens. Puis, après un nouveau demi-tour, le voilà revenu, ralentissant en approchant de moi, me lançant par la vitre ouverte : « Eh, petit ! N’aie pas peur, je vais rien te faire ! » Sans doute la phrase la plus effrayante que j’aie jamais entendue. Un homme que j’ai un peu trop dévisagé, dans un centre commercial, qui s’est approché de moi menaçant jusqu’à ce que je détourne la tête. J’ai toujours eu peur de recevoir des coups. Pas besoin d’autrui, pourtant, pour que naisse la terreur : je suis un trouillard encyclopédique. Je n’ai jamais pu apprendre à nager par peur de la noyade, ni à conduire par peur de l’accident. Atteint de vertige alors que je grimpais les marches de pierre d’un immense clocher, j’ai cru devenir fou quand les cloches se sont mises à sonner. Partout, toujours, j’ai peur de m’engager, de parler, d’exister un peu trop. J’ai peur qu’on me repousse, qu’on me veuille du mal. Pourquoi ne m’en voudrait-on pas ?

jeudi 4 juin 2015

La dernière émission




            
            Finalement, ils attendaient tous devant le grand écran du salon que l’émission commence.
            Garyan avait pourtant répété que si ce jour-là devait arriver, il passerait du temps avec ses proches, et qu’il s’enverrait en l’air une dernière fois avec sa femme, jusqu’à épuisement.
            Eh bien ! Colynn et lui s’étaient envoyés en l’air à plusieurs reprises, jusqu’à épuisement, et maintenant ils étaient avec leurs proches, tous devant la télé.
            Taraña et Klem étaient arrivés vers sept heures, avec de l’alcool de topinambour et des toasts lyophilisés. Sam et Djimi s’étaient occupés du gâteau. Les enfants s’étaient regroupés pour jouer entre eux, sagement, comme s’ils ignoraient qu’ils se voyaient pour la dernière fois.
         C’était un soir particulier. Il y en avait eu d’autres : des anniversaires, des mariages… Mais celui-ci, dans le genre particulier, se posait un peu là. Le dernier soir du monde. On en avait longtemps parlé, et voilà qu’on y était.
Pour la génération des parents de Garyan, la fin du monde, c’était une plaisanterie, rien de plus. Un truc qui concernerait les hommes du futur, après nous le Déluge… Et puis il y avait eu le Grand Cataclysme de 2203. L’Année terrible. Les journaux n’en pouvaient plus de majuscules et d’expressions choc pour définir le moment « où tout avait basculé ». Des épidémies par dizaines de milliers, des séismes à répétition, sécheresse et inondations en masse, comme un cauchemar d’écologiste qui serait devenu bien réel. Comme si la Terre, à bout de souffle, crevait d’un coup tous ses abcès. Pendant plusieurs mois, les gouvernements du monde traitèrent chaque cas comme il se présentait : quarantaines par ci, recherche d’un vaccin par là, aide aux populations sinistrées… Mais l’horreur s’étendait. Toutes les populations, les unes après les autres, entraient dans la catégorie « sinistré ». Les maladies les plus exotiques devenaient le lot quotidien, les insuffisances respiratoires et les cancers se multipliaient comme jadis les petits pains… Le monde entier était patraque. Fatalement, il y eut un moment où les autorités firent le parallèle entre les problèmes de santé des citoyens et les pics de pollution toujours plus alarmants. L’air était bel et bien devenu irrespirable. « On vous l’avait bien dit ! », toussèrent les écologistes.
Alors, il y eut ce miracle : tous les États du monde se réunissant pour un gigantesque Sommet, oubliant tous les conflits passés pour prendre une décision radicale face à cette situation.
            Et cette décision radicale, ce fut de creuser d’immenses galeries souterraines, partout dans le monde, et d’y vivre comme les rats. Tous les citoyens contaminés furent abandonnés à la surface, seuls ceux qui ne présentaient pas de risque de contagion eurent le privilège de se voir autoriser l’accès au monde souterrain. Les temps étaient venus de vivre sous la lumière des néons et de raconter à ses enfants comment était cette Terre qu’ils ne connaîtront jamais réellement, et à quoi ressemblait le ciel.
            Il y avait trente ans, maintenant, que les humains s’étaient transformés en taupes. Évidemment, il s’agissait à l’origine d’une situation momentanée, le temps de « trouver une solution ». Personne ne l’avait trouvée. Personne n’avait d’ailleurs eu l’air de savoir qui devait la chercher. On comprit que le temporaire allait s’éterniser lorsque les gouvernements se mirent d’accord pour renoncer aux fuseaux horaires, puisque le cycle des jours et des nuits s’établissait désormais artificiellement par l’action des néons. Tous les pays du monde réglèrent leurs montres sur le Méridien de Greenwich, et enterrèrent leurs illusions après avoir enterré le reste. Jamais cette décision n’aurait été prise s’il y avait eu le moindre espoir de remonter un jour à la surface…
            Il y eut une douzaine d’années d’accalmie, où dans les hôpitaux de l’Underworld (comme on appela vite ce nouveau monde, sans grande originalité), les médecins soignaient des maladies classiques. Le taux de mortalité était redevenu acceptable, étant données les circonstances. Personne ne les vit passer, ces années-là. Tout le monde était trop occupé à gérer son traumatisme post-apocalyptique… Pourtant, il y eut des naissances, dans ces catacombes. Des naissances fortement encouragées par les gouvernements. Il s’agissait de sauver la civilisation !
            Il s’agissait, surtout, de faire comme si tout allait bien. Le plus important : rassurer les populations civiles. Les installations souterraines, d’abord sommaires, se firent de plus en plus ambitieuses. Il n’était plus seulement question de survie, on n’allait plus se contenter de créer des abris de fortune et des centres médicaux : bientôt, les entrailles de la Terre virent naître des cinémas, des restaurants, des bibliothèques, des églises, des palais omnisports, des dancings… La vie reprenait ses droits.
Et puis c’est revenu. Des épidémies qui dataient du Moyen Âge faisaient de nouveau parler d’elles et se répandaient à travers les boyaux des nouvelles cités. Ce magnifique ouvrage humain, construit dans la peur et le désespoir, mais avec ce sens du grandiose dont l’homme a le secret, voyait ressurgir les monstres de la surface que tous avaient voulu fuir. Et là, impossible de fuir. Impossible de s’enterrer plus profondément. L’humanité avait le dos au mur, et la Mort n’avait même plus le temps de se curer les ongles. On pouvait presque la voir, la Mort, ramper sans trêve, en engloutissant sur son passage tout ce qui restait de « populations civiles » encore debout.
Une idée fit son chemin, lancée à l’origine par un petit parti obscur, le MSDD (Movement for a Scheduled Doomsday, autrement dit le mouvement pour une fin du monde planifiée). Puisque l’extinction totale de l’humanité s’avérait inéluctable à plus ou moins longue échéance, pourquoi ne pas l’organiser ? Pourquoi ne pas décider d’un jour particulier pour en finir tous ensemble ? Il suffirait d’un immense réseau de bombes toutes reliées entre elles, et d’un certain nombre de personnes désignées pour déclencher les détonateurs à l’heure H, et ce serait ensemble, main dans la main, que les hommes et les femmes du monde entier s’éparpilleraient tous dans de joyeuses envolées d’organes, de membres et de fluides corporels…
Curieusement, ce projet fut d’abord accueilli par des cris scandalisés ou de simples moqueries. Qui serait assez fou pour soutenir un tel programme ? Tout aussi curieusement, à mesure que les hôpitaux de l’Underworld dégorgeaient leur trop-plein de pestiférés, de tuberculeux et de leucémiques, le MSDD fit de plus en plus d’adeptes. Le pic de mortalité vertigineux de l’année 2227, qui épouvanta le monde entier, ou ce qui en restait, fit du MSDD le premier parti de l’Underworld. Désormais, c’étaient les sceptiques et les optimistes, ceux qui voulaient croire que le pire n’était pas encore certain, qui étaient minoritaires. Pour ne fâcher personne, les autorités choisirent la date du 13 novembre 2253, soit cinquante ans jour pour jour après la création de l’Underworld – une date qui paraissait suffisamment éloignée pour ne pas être trop anxiogène. Et puis, vue la rapidité avec laquelle la mort faisait son œuvre, cette date fut avancée de vingt ans, à l’unanimité générale.





Nous y étions. Le 12 novembre 2233, l’humanité allait vivre sa dernière journée dans une belle communauté d’esprit, unie comme jamais. La bombe devait exploser à une heure du matin, le 13.
« Une belle communauté d’esprit », il fallait le dire vite. Dans le dédale des rues de chaque cité, il ne valait mieux pas traîner quand les « feux de jour », ces immenses néons déversant une lumière blanche laiteuse qui anéantissait les ombres, laissaient place aux « feux de nuit », de petites ampoules oranges qui rappelaient vaguement les lampadaires d’antan. Assassinats, viols et pillages étaient monnaie courante : on tuait pour des médicaments, de la nourriture ou un peu d’eau. Cette ultime soirée ne devait pas faire exception à la règle : toutes les perversions étant permises, puisqu’à minuit la sentence était la même pour tous, on n’allait quand même pas se priver… Seule la courbe des suicides s’était inversée depuis quelques années. Une date limite ayant été fixée pour tout le monde, les dépressifs réalisaient qu’ils pouvaient bien patienter un peu.
Les rues ayant été abandonnées aux fous et aux criminels, il valait mieux rester chez soi. Et le MSDD, désormais au pouvoir, avait tout prévu pour que cette dernière soirée soit inoubliable – si toutefois il était possible de conserver le moindre souvenir dans l’au-delà. L’humanité s’éteindrait joyeusement, dans l’union des âmes et les confettis, à la fin d’une gigantesque émission retransmise dans tous les pays de l’Underworld. Des dizaines d’artistes, chanteurs, acrobates, humoristes, magiciens, se relaieraient toute la soirée pour chasser la peur, pour accueillir le néant dans les flonflons de la dignité.
Si un bombardement général de toutes les structures de l’Underworld avait immédiatement paru la meilleure solution pour en finir, le gouvernement encourageait les familles à avaler des cachets avant l’heure prévue pour la Grande Détonation, afin de dormir au moment fatidique. Tout le monde se souvenait de la grande campagne Un “gloups !” plutôt qu’un “boum !”… À minuit, une heure avant la deadline, les animateurs de l’émission inviteraient leurs spectateurs à avaler la pilule avec eux. D’ailleurs, ce spectacle n’avait pas d’autre fonction que celle de sédatif, pour s’occuper un peu avant de mourir, et ne pas trop y penser. La télévision, contre toute attente, se révélait le meilleur média pour apprendre à mourir.
En trinquant à la fin du monde, Garyan et ses invités attendaient donc que commence l’émission. Docilement assis autour de la table comme pour une soirée de réveillon, ils se tenaient devant ce qui ressemblait à un festin princier. Un festin post-apocalyptique, bien sûr, mais tout de même… Il fallait finir les rations !
Ce qui surprit Garyan, ce furent les annonces publicitaires diffusées avant l’émission. Plus personne n’irait acheter quoi que ce soit, désormais ! Pourquoi vanter encore les mérites d’une marque de lave-vaisselle, d’une voiture ou d’une banque ? « Il faut vraiment faire comme si ce jour n’avait rien de particulier », se dit-il avec un sourire en coin.
« Vous savez qu’en réalité, la soirée n’est pas retransmise en direct ? confia Klem sur le ton d’un espion tellement ravi d’avoir mis la main sur des documents ultra secrets qu’il s’empresserait de les divulguer au premier venu. J’ai lu quelque part qu’il y aurait un léger différé de quelques minutes, histoire de pouvoir gérer au cas où un invité craquerait… On est censés rigoler, ce soir ! Vous imaginez, si Argrell s’interrompt au beau milieu de son sketch sur la fièvre jaune pour hurler “J’veux pas mourir ! J’veux pas mourir !” en pleine crise d’hystérie ? Bel exemple pour la jeunesse !
‒ À mon avis, ne plus avoir à subir l’humour d’Argrell, ce sera l’une des plus agréables conséquences du Doomsday… », gloussa Djimi.
Dans un tonnerre de cuivres enthousiastes et un déferlement de couleurs, l’immense plateau de la dernière émission du monde fit son apparition sur l’écran. Au-dessus du vaste public regroupé sur le plus grand stade du monde, quatre gigantesques cavaliers montés sur quatre gigantesques chevaux mécaniques s’avançaient depuis les quatre points cardinaux. L’un des chevaux était blanc, un autre rouge, un autre noir, et un autre pâle. Sept immenses trompettes tenues par sept anges accueillaient leur arrivée. Ayant rejoint le centre du stade où était dressé le plateau, les animaux de métal se tournèrent chacun dans quatre directions opposées et firent une sorte de révérence, échine courbée et patte avant droite levée, sous les acclamations de la foule.
Klem ricana. « Alors c’est ça leur interprétation de l’Apocalypse de saint Jean ? Quatre gentils canassons qui font des courbettes ? Manque plus que la Bête à sept têtes avec un tutu et une plume dans le cul ! »
Après cette longue cérémonie d’ouverture, les plus célèbres animateurs du monde vinrent présenter la soirée dans leurs langues respectives. Chacun bénéficiait d’un espace suffisant pour faire son show à l’attention de ses concitoyens. Pour l’Europe, ce fut évidemment Jean-John Grimstock qui fit son apparition. Toujours aussi fringant, il glissa son flamboyant fauteuil roulant jusqu’au milieu de la scène en lançant de tonitruants « bonsoir » et « merci » pour couvrir les applaudissements déchaînés du public.
Garyan constata une fois de plus avec quelle élégance Grimstock arborait ses lunettes à oxygène, comme s’il s’agissait d’un ornement, au même titre qu’une belle montre ou une cravate. Garyan, lui, se contentait d’un vieux modèle en plastique qui, en comparaison, lui donnait vraiment l’air d’un mourant.
Pendant que s’enchaînaient les vedettes, que les grands tubes du moment laissaient place à des numéros de danse acrobatique ou à des bêtisiers divers, les convives se turent un moment. Ce n’était pas l’émission qui les captivait, pourtant : Garyan sentait bien que chacun faisait le point, que chacun, rassuré par la présence des autres, profitait du brouhaha télévisé pour méditer. Le travail de deuil avait commencé depuis longtemps, depuis des années : c’était presque un soulagement de le voir s’achever aujourd’hui.
Colynn glissa sa main dans celle de Garyan un moment, et ils se regardèrent longuement. Tout bien considéré, ils n’avaient pas eu une mauvaise vie. À quarante-cinq ans, et malgré ses ulcères à répétition, Garyan avait su conserver une assez bonne santé, alors que de nombreuses personnes de sa génération, celle qui avait connu le « monde d’en haut », étaient déjà mortes depuis longtemps. Colynn et lui n’avaient perdu que deux enfants en bas âge, et les deux restants, Glynnda et Merwynn, bien qu’atteints tous deux de poliomyélite, avaient toujours montré une joie de vivre émouvante. Les années avaient été beaucoup plus cruelles pour Taraña et Klem. Garyan ne connaissait pas tous les détails de leur vie, ils n’étaient voisins que depuis cinq ans, mais durant ces cinq années, il avait assisté à leurs nombreuses hospitalisations, il les avait vus pleurer la mort de leur fille aînée, il avait vu Taraña perdre peu à peu toute son autonomie, se ratatiner dans son fauteuil médicalisé, devant son mari impuissant qui souffrait de la voir chaque jour s’éloigner un peu plus de lui.
Sam et Djimi, leurs amis homos, s’étaient résignés assez tôt à l’idée que ni l’un ni l’autre n’auraient jamais trente-cinq ans. Sam avait un cancer du larynx, Djimi une insuffisance rénale. Là où ils s’étaient montrés particulièrement naïfs, c’est en pensant qu’il restait encore un espoir pour les enfants. Huit ans plus tôt, ils en avaient adopté deux, C’hmul et Doris, qui ce soir feraient partie du voyage. Pour l’heure, ils faisaient mine de ne pas trop y penser en s’abîmant dans la contemplation du grand écran de télévision, assis aux côtés de Glynnda et Merwynn. Phénomène assez rare pour être consigné, C’hmul et Doris étaient tous les deux en parfaite santé. « Mourir ainsi, ce doit être terrible », songea tristement Garyan en s’attardant sur les petites têtes des quatre enfants, sagement assis et ne perdant pas une miette des chansons et des animations qui se succédaient sur le plateau de Jean-John Grimstock.
À mesure que l’émission se poursuivait, les spectacles de variétés étant entrecoupés d’images d’archives montrant l’histoire de la télévision, mais aussi « les grands moments de l’humanité », depuis l’invention de la roue jusqu’à la naissance d’Underworld, une certaine anxiété se faisait sentir. Plusieurs coupures publicitaires (dont une pour une compagnie d’assurance-vie qui provoqua un grand moment d’hilarité parmi les convives) surgirent sans prévenir, sans doute pour masquer quelque scandale ou crise d’hystérie « en direct ». La jubilation du public se faisait nettement plus tiède, et même Grimstock semblait fébrile. Chez Garyan, instinctivement, les couples se serrèrent, les enfants rejoignirent leurs parents, des larmes dans les yeux.
Dix secondes avant minuit, un compte à rebours apparut sur l’écran. À minuit pile, chaque citoyen était invité à prendre le médicament qui lui permettrait de tomber dans le coma avant que tout explose. « Cinq ! », criait Grimstock en tenant son comprimé d’une main, et en cherchant toujours à paraître à peu près enjoué.
« Quatre ! », hurla la foule que la caméra parcourait en ne cherchant plus à masquer, cette fois, les cadavres de ceux qui avaient déjà composté leur billet depuis un moment. L’heure n’était plus à la pudeur, on pouvait enfin montrer la mort en face.
« Trois ! », Garyan vit avec soulagement Merwynn et Glynnda avaler leur cachet sans difficulté.
« Deux ! » Colynn et lui échangèrent un ultime baiser.
« Un !... ON AVAAALE !!! », hurla Grimstock, la voix brisée par un sanglot.
Garyan avala.

              


             

samedi 11 janvier 2014

Bernard et Martin


Un jour, Martin Clermont se réveilla dans le corps d’un autre.
Il ne s’en rendit pas compte immédiatement : dans le flou cotonneux du réveil, il se sentait peut-être un peu plus lourd que d’habitude, comme après un repas trop riche. Sa femme n’était pas à ses côtés. Pour le savoir, il n’avait même pas besoin de se tourner vers la droite, là où ses boucles brunes auraient dû dépasser de la couette parme et s’étendre en étoile sur l’oreiller. Non, il le savait d’instinct : il connaissait par cœur la respiration de sa femme, et le silence qui l’environnait ne laissait aucun doute. Cette absence n’avait rien d’étonnant, d’ailleurs : Camille, infirmière, travaillait à l’hôpital deux nuits par semaine.
La conscience que quelque chose n’allait pas s’imposa lentement. Il était plus lourd, mais plus corpulent aussi. Un lit vide, mais où jamais personne d’autre que lui n’avait couché, apparemment. La lumière qui filtrait entre les stores lui révélait des murs inconnus, une tapisserie, un mobilier qu’il voyait pour la première fois. La fenêtre, d’ailleurs, ne s’était jamais trouvée sur le mur de droite, mais en face du lit. Il n’était plus chez lui et – cette certitude le fit se dresser brusquement, une expression d’horreur sur le visage – il n’était même plus lui.
Debout, l’état des lieux était alarmant. Martin n’avait jamais été particulièrement fier de son physique, il s’efforçait humblement de composer avec ce que la nature lui avait donné, mais c’était son physique. La première chose qu’il remarqua, c’est qu’il avait perdu dix bons centimètres. Peut-être même quinze. Lui qui culminait hier encore à 1,85 mètre avait désormais l’impression d’être au ras du sol. Et ce ventre… Non, il n’était pas seulement corpulent. Obèse fut le mot qui lui vint à l’esprit, en même temps qu’une expression de dégoût tordit sa bouche cernée de poils naissants. Cette panse dodue, ces bras épais et flasques…
Encore un sursaut de conscience. L’évidence, décidément, prenait son temps pour le frapper. Dans la mollesse du réveil, l’incrédulité dominait. Mais plus les secondes passaient, plus la réalité s’imposait : il se trouvait dans le corps d’un inconnu. Dans la maison d’un inconnu. Il dut se retenir à la table qui se trouvait juste devant lui pour ne pas tomber. Ses jambes le trahissaient. Son cœur aussi – l’espace d’un instant, il crut qu’il allait succomber à une attaque.
Il chercha un interrupteur sur le mur et aperçut la porte. Tant pis pour la lumière, il se précipita sur la poignée, l’ouvrit brutalement. Un couloir s’offrait à lui. Une porte à gauche, une autre à droite, et au bout du couloir, un angle ouvrait sur une autre partie du logement. Martin comprit ce qu’il cherchait : il voulait voir son visage. Il lui fallait un miroir. L’une des deux portes menait sans doute à une salle de bain.
Il prit au hasard celle de droite et eut le réflexe de songer « Bingo ! » avec un très léger sentiment de satisfaction. La salle de bain n’était pas beaucoup plus petite que la sienne, mais elle n’était pas disposée de la même façon. Plus de baignoire mais une simple douche carrelée d’une couleur saumon. L’interrupteur était sur sa droite, et le néon blanc le fit cligner des yeux. Il croisa enfin son regard dans le miroir. Son regard ? Mais ces petits yeux aux paupières tombantes, ce nez épais, cette bouche mal rasée, il ne les avait jamais vus !
Il resta un moment à se contempler dans le miroir, incapable de réfléchir. Puis il voulut se secouer : nom de Dieu, il faut faire quelque chose ! Mais l’incrédulité était toujours là. Faire quelque chose, oui, mais quoi ? Il ne parvenait pas à fixer sa pensée sur la réalité terrifiante qu’il avait sous les yeux : il n’était plus lui-même ! Il n’était même plus chez lui ! Il se trouvait peut-être à des milliers de kilomètres de son domicile et… Et même si… Même s’il parvenait à retrouver le chemin de sa maison, comment Camille pourrait-elle le reconnaître dans ce corps ? Comment Antoine, son fils de sept ans, pourrait-il comprendre ce qui était en train de se passer ?
Martin fut pris d’un fou rire nerveux. Lui-même ne parvenait pas à comprendre ce qui se passait ! Hier au soir, il était encore Martin Clermont, modeste technicien de maintenance en informatique, marié, père d’un enfant de sept ans et habitant les Yvelines. Aujourd’hui, il était… Qui ?
Son fou rire remballé aussi brutalement qu’il s’était déclenché, Martin – ou ce qui en tenait lieu – se précipita dans la chambre à nouveau, actionna l’interrupteur et chercha des yeux le moindre indice pouvant lui permettre d’en savoir un peu plus sur ce qu’il était devenu. Il vit un manteau sur une chaise – une doudoune bleue, le genre de chose qu’il n’aurait jamais porté – et entreprit de faire l’inventaire de ses poches. Dans un geste de colère un peu théâtral, il en vida le contenu sur le sol. Un paquet de Kleenex entamé, un étui d’Amsterdamer qui se répandit en poudre brune sur la moquette bleu ciel, des clés accrochées à un absurde petit Mexicain endormi sous un sombrero, un portefeuille en cuir usé. Martin se contenta de ramasser celui-ci et de l’ouvrir. Il reconnut sur la photo de la carte d’identité le visage rond qu’il venait de découvrir dans la glace, et lut :

Nom : Derval
Prénom : Bernard
Sexe : M
Né(e) le : 13.03.1967
À : Châteaudun (28)
Taille : 1, 72 m

            Une nouvelle fois, Martin eut l’impression que son cœur allait le lâcher. Il se laissa tomber lourdement – du haut de son pauvre mètre 72 – sur le lit, qui couina. L’incrédulité persistait, et pourtant ces informations le glaçaient par leur réalité. Il était bien dans le corps d’un autre, dans la vie d’un autre. Un corps et une vie qui lui répugnaient. Bernard ! Mais qu’est-ce que c’était que ce prénom de vieillard ? Ce type, d’ailleurs, avait dix ans de plus que lui, fumait, vivait seul dans un appartement en désordre, vieux garçon adipeux, sûrement pervers sur les bords (Martin ne serait pas étonné de trouver des films porno sur l’ordinateur portable qui trônait sur le bureau, où parmi les piles de DVD posées sur la moquette)… Un petit gros dégueulasse, ce Derval !
            Martin se laissait gagner par une douce colère. Évidemment, s’il ne trouvait que des défauts à cet homme, c’est tout simplement parce qu’il ne pouvait pas se faire à l’idée qu’il avait pris sa place. La vie de Martin n’était pas toute rose, non, mais au moins, il avait une femme aimante, un gentil gamin, un bon travail… Derval avait apparemment une situation professionnelle bien plus précaire que lui, et personne pour partager sa vie. « Avec la chance que j’ai, il est au chômage », songea-t-il, en constatant avec amertume que même dans une situation comme celle-ci, il parvenait à faire de l’ironie…
            Il se releva brusquement, en proie à la fureur. Il venait de réaliser que si lui, Martin, avait pris la place de Derval, ce dernier s’était sans doute réveillé dans le lit de Martin ! Il était sûrement, en ce moment même, dans la maison de Martin, auprès de Camille et d’Antoine ! Cette pensée lui était insupportable. Cette fois, la réalité de la situation se dévoilait dans toute son horreur. Il poussa un hurlement de rage et s’écroula au pied du lit, où il se mit à gémir et à sangloter comme un enfant, la tête dans les mains. Il aurait voulu chasser les images qui tournaient dans sa tête : sa femme dans les bras d’un autre, touchée par des mains qui ressemblaient comme deux gouttes d’eau aux siennes, mais qui ne lui appartenaient pas…
            Et qu’est-ce qu’il pouvait faire ? Camille elle-même n’aurait aucun moyen de le reconnaître, dans ce corps qui le dégoûtait de plus en plus ! Il était pris au piège, enfermé dans l’existence d’un autre !

            Un éclair de jalousie puérile le traversa. Le Derval, il s’en sortait bien, en comparaison ! C’était tout bénef pour lui, ce petit changement : voilà qu’il s’était dégotté une femme et un enfant sans remuer le petit doigt – et financièrement, il n’était pas à plaindre non plus, dans sa nouvelle peau…
            Non, ce n’était pas possible, il fallait faire quelque chose ! Martin se ressaisit : Derval avait bien une voiture ! Il suffisait de la trouver, et de rouler jusqu’à la maison ! Là, au moins, il verrait sa femme ! Il était peut-être possible de lui expliquer les choses, de réparer cette erreur…
            Martin ramassa sur le sol les clés pendues à leur moche Mexicain et se mit debout. D’abord, il fallait s’habiller : il était toujours en tee-shirt et en caleçon. Une bonne douche et un rasage soigné s’imposaient aussi. Avec ce nouveau physique, il n’avait pas intérêt à se négliger, s’il ne voulait pas que Camille appelle la police dès qu’il s’approcherait d’elle…
            Pour la salle de bain, il connaissait déjà le chemin. Il n’avait plus qu’à trouver la garde-robe de Derval et à y puiser ce qu’il y avait de plus « portable » parmi ses vêtements. Martin sentit déjà qu’il allait mieux : la perspective d’agir venait de lui remonter le moral. Il n’allait pas se laisser faire. « Je suis Martin Clermont », se dit-il en retirant son tee-shirt. Il faisait bien attention à ne pas se laisser perturber par le ventre mou et enflé qui gigotait sous ses yeux. Il était concentré, il était fort, il était sûr de lui. « Je suis Martin Clermont, dit-il à haute voix en jetant négligemment son caleçon sur le couvercle du bac à linge sale. Je suis Martin Clermont. » L’eau froide gifla ses bras d’obèse alors qu’il tournait les boutons pour régler la température. « Je suis Martin Clermont. » Il glissa sa tête sous l’eau, espérant encore vaguement que sa fraîcheur allait le tirer de ce mauvais rêve – mais il savait très bien qu’il ne rêvait pas.
Je suis Martin Clermont.


Zapoï n°5, décembre 2013.