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lundi 16 novembre 2015

Journal


Dimanche 15 novembre 2015.

            Ça y est, toutes les victimes ont été identifiées, la France vit une espèce de gueule de bois ininterrompue depuis vendredi soir. Il semble tout de même que le mot d’ordre soit : « Même pas peur ! » Les terroristes ont visé des lieux culturels et des quartiers populaires, ce sont des terrasses de cafés et de restaurants qui ont été arrosées à la kalachnikov, et la réponse la plus spontanée à ces attentats semble être, sur le mode du slogan Je suis Charlie qui a été lancé dès le 7 janvier : Je suis en terrasse. Pierre a posté sur son mur, sous la sentence : « Nos soirées ne sont pas négociables ! » une photo d’Anne B., dont on ne voit que les jambes (sublimes et bottées), dans une très courte robe noire, un verre de rouge à la main. Puisque les djihadistes nous ont pris pour cible dans ces moments de joie, de convivialité, de fête, de musique, nous n’avons à leur opposer que cette résistance là : continuer à s’installer en terrasse, à faire la fête, à s’amuser entre amis. Je trouve une formule à la con, comme toujours : « Dans apéro, il y a “héros” ! » C’est dérisoire, c’est absurde, bien sûr, c’est exactement le genre de comportement dont un Philippe Muray se moquerait – et pourtant, à ce moment, c’est ce qui semble le comportement le plus juste. L’apéro comme acte de bravoure, il fallait y penser ! Parce que nous avons grandi dans un pays libre, que nous n’avons pas connu la peur, le couvre-feu, le risque d’essuyer une rafale de mitraillette à chaque fois qu’on traverse la rue, et que nous ne voulons pas renoncer à cette liberté, à cette insouciance là. Prétendre que l’on continuera à s’installer à la terrasse des cafés, à se rassembler, c’est refuser la peur. Refus puéril, naïf, bien sûr : la peur est bien présente, palpable, et la foule rassemblée place de la République à Paris a vécu un grand mouvement de panique quand des crétins se sont amusés avec des pétards – la peur est là, donc, mais nous n’en voulons pas.


jeudi 22 janvier 2015

Le journal

  
Ce journal est à ma journée ce qu’est la pulpe d’un fruit à son parfum. Il recueille les faits, la fibre grossière et insipide de la vie ; mais la partie éthérée, les pensées ou les sentiments qui ont traversé l’âme s’évaporent sans y laisser de trace.
Henri-Frédéric Amiel, Journal.

            Vous vous doutiez bien que j’allais y venir un jour. Le journal, de préférence intime, c’est mon truc ça ! À la limite, sur n’importe quel autre sujet, on peut toujours se demander si je sais bien de quoi je parle – mais pour ce qui est du journal, alors là pardon, je maîtrise.
            Enfin, je maîtrise le mien.
            Une maladie commune à la plupart des écrivains, et qu’ils ont chopée tout jeune, entre oreillons et rubéole, c’est la graphomanie. Quand ils n’ont pas un carnet et un stylo entre les doigts, ou un clavier sous la main, ils suent, ils sont fébriles, comme des junkies, franchement pas beaux à voir. Addicts à la typographie ! Le journal, c’est un bon moyen de s’injecter des doses quotidiennes, histoire de tenir entre deux « projets littéraires »…
            Le journal intime, c’est un peu spécial. L’intime, normalement, c’est ce qu’on garde pour soi. C’est entre nous et, admettons, notre conjoint. Et encore ! Sans oublier le psy… L’intime, ça ne se balance pas comme ça à la figure des gens. Bon, je devrais parler au passé : aujourd’hui, avec Facebook, c’est un peu plus compliqué que ça. Mais ne changez pas de sujet : l’intime, à la base, c’est intime, quoi. Seulement vous savez comment sont les écrivains, hein ? Eux, à partir du moment où ils ont écrit un truc, ils pensent tout de suite publication ! Ne jamais laisser de l’écrit se perdre !
            Attention toutefois : un journal intime d’écrivain, ça sait se tenir ! Ça ne se promène pas mal rasé et les cheveux en bataille dans un caleçon Snoopy ! D’accord, on se fouille dans le dedans de la tête ; d’accord, on exhibe au public ses petites lâchetés parfois, ses contradictions, toutes ses petites noirceurs ; mais enfin, il y a la manière de le faire ! Ce qui importe, c’est de se montrer mesquin avec du style… Combien de fois par jour je suis tenté d’écrire simplement : « Je suis une merde », avant de me reprendre et d’habiller ce simple constat avec des adjectifs mieux choisis, en développant mon propos, en pesant le pour et le contre, pour dire sensiblement la même chose, mais mieux ! Ce n’est pas parce qu’on est une merde qu’on n’a pas le droit d’être distingué !
            Paul Léautaud était l’apôtre du premier jet, dans son Journal littéraire comme dans ses autres écrits. « Je n’écris bien que si j’écris à la diable. Si je veux m’appliquer, je ne fais rien de bon. » Pourtant, il a passé plusieurs années de sa vie à retravailler Le petit ami, qu’il ne trouvait jamais assez bon. Il peaufinait. Mais c’était sans doute une excuse pour ne pas publier…
            Le problème, c’est qu’à partir du moment où un écrivain décide de publier son journal intime, il cesse d’écrire un journal « intime ». Même avec la meilleure volonté du monde, encore une fois, à partir du moment où vous avez la certitude que quelqu’un va vous lire, vous mettez un costume cravate à vos phrases. Même si vous prétendez tout dire, et que vous ne cachez rien de vos problèmes sexuels, de vos colères ridicules ni de vos crises d’urticaire ; même si vous persistez à employer un style relâché, il est relâché à dessein. Pour se faire bien voir. Pour que le lecteur se dise : « Chouette ! Un journal intime ! »
            Alors, quoi ? Les écrivains sont donc tous des menteurs ? Il ne faudrait lire que les journaux intimes de ceux qui n’ont jamais eu l’intention de les publier ?
            Ah ! Ah ! Eh bien figurez-vous que non. Même eux sont sujets à caution.
            Il y a un truc qui se passe, dès qu’on commence à tenir un journal intime, qu’on soit une jouvencelle de treize ans ou un apprenti écrivain trentenaire : on devient parano. On a beau écrire pour soi, ranger son cahier dans un tiroir fermé à clé ou son fichier Word dans un dossier classé dans un dossier classé dans un dossier classé dans un dossier, on ne peut pas s’empêcher de craindre que quelqu’un mettra la main dessus. La jouvencelle de treize ans aura peur que sa mère tombe sur le cahier en rangeant sa chambre ou, pire encore, que ce soit le grand frère qui mette la main dessus (trop la honte !). Pour l’écrivain, la crainte est plus ténue. On se doute juste qu’après sa mort, il y aura bien des proches qui trouveront le monument intégral inédit… On l’espère peut-être un peu aussi. Enfin bon, on n’est pas tout à fait clair là-dessus. Une chose est sûre : personne n’a envie de porter des chaussettes trouées le jour de sa mort. Être la risée de la morgue, merci bien ! Alors même si on l’écrit pour soi, ce journal, on s’applique. On se corrige. On choisit ses mots. Mais ça n’empêche pas la sincérité. Une « certaine » sincérité.
            Ce qui m’amène à ceci : les puristes qui dénigrent le journal intime publié du vivant de l’auteur, sous prétexte que si celui-ci l’a écrit en prévision d’une future publication, son caractère intime est forcément discutable, se trompent. Car le journal intime écrit pour soi ne l’est pas moins. On se ment à soi-même, on ment par omission, et même quand on a l’audace d’exposer ses hontes, on le fait pour en cacher d’autres. On est comme ça, que voulez-vous ? On n’a jamais fini de se farfouiller l’intime : il y a trop de portes qu’on ne veut pas ouvrir. Un autre jour, peut-être…

mardi 22 avril 2014

Van Gogh, Artaud et Gustave Doré...

Deux expositions au Musée d'Orsay

Samedi 12 avril 2014.

            D’un courage exemplaire, je me lève une fois de plus dès les premières lueurs de l’aube. J’aimerais bien y voir le signe d’un changement profond de ma personnalité, mais je ne suis pas dupe. Pierre m’a conseillé d’être à Orsay dès neuf heures afin qu’il puisse me faire entrer au moment de moindre affluence, et comme je veux avant cela prendre un petit déjeuner quelque part, je quitte l’appartement de Jean-Rémi dès 7 h 30. Je prends la ligne 5, change à Gare d’Austerlitz et le RER C me dépose devant le musée. Je prends une table dans le café le plus proche. Le petit déjeuner, c’est sacré. En prenant mon café, je vois passer Pierre qui va au boulot, vers neuf heures moins le quart. Un peu plus tard, je suis devant le musée, et je considère avec empathie ces pauvres gens obligés de faire la queue, alors que je vais pouvoir rentrer gratis comme un putain de privilégié…

            Pierre me fait donc entrer, et me conseille de commencer d’abord par visiter l’exposition sur Van Gogh et Artaud, puis de le retrouver avant 10 h 30 (heure de sa pause) au cinquième étage, dans la deuxième partie de l’expo Gustave Doré.



            « Non, Van Gogh n’était pas fou, mais ses peintures étaient des feux grégeois, des bombes atomiques, dont l’angle de vision, à côté de toutes les autres peintures qui sévissaient à cette époque, eût été capable de déranger gravement le conformisme larvaire de la bourgeoisie second Empire et des sbires de Thiers, de Gambetta, de Félix Faure, comme ceux de Napoléon III. » L’exposition présente en parallèle les parcours d’Artaud et de Van Gogh : manuscrits et dessins d’Artaud d’un côté, lettres à Théo et autoportraits de l’autre. Une salle est consacrée aux paysages de Van Gogh : Les Alyscamps aux arbres gigantesques et rougeoyants comme des rangées de torches enflammées au-dessus des promeneurs minuscules ; le Jardin de l’asile de Saint-Rémy entièrement dévoré par la végétation, des verts lumineux qui emplissent toute la toile ; ou encore sa Forêt de pins au déclin du jour où les arbres tordus du premier plan se découpent sur un ciel d’un jaune éclatant – beaux exemples du « pinceau en ébriété » de Van Gogh. Ailleurs, les Souliers noirs contrastent brutalement avec la palette habituelle du peintre : les couleurs sombres, noirs et verts profonds, tranchent avec les couleurs vives des Tournesols ou de la Chambre à Arles. Je connais bien Van Gogh, qui a longtemps été mon peintre de prédilection, et pourtant j’avais oublié ces Lauriers roses, près desquels est posé le roman de Zola, La Joie de vivre, dont le titre paraît cruellement ironique quand on connaît le destin du peintre…



            Un écran montre des vues du Champ de blés aux corbeaux, ce tableau où le suicide est omniprésent, tandis que la voix d’Alain Cuny lit des passages d’Artaud : « Il n’est pas ordinaire de voir un homme, avec, dans le ventre, le coup de fusil qui le tua, fourrer sur une toile des corbeaux noirs avec au-dessous une espèce de plaine livide peut-être, vide en tout cas, où la couleur lie-de-vin de la terre s’affronte éperdument avec le jaune sale des blés. »

            Antonin Artaud occupe la deuxième partie de l’exposition. Son visage torturé et vieilli photographié à Ivry accueille le visiteur. De nombreux dessins à la mine graphite sont exposés : visages et corps piquetés, tailladés, poignardés par la mine, glossolalie et imprécations, et cet autoportrait au regard chargé d’une mélancolie millénaire, où la douleur et le travail de la mort sont sensibles dans chaque trait de crayon. Il y a aussi ce dessin terrible, La Projection du véritable corps, qui m’évoque les « maîtres-fous » que filmera Jean Rouch dix ans plus tard, et leurs transes hallucinatoires…



            Van Gogh fait son retour avec La Nuit étoilée – sans doute mon tableau fétiche –, L’Église d’Auvers-sur-Oise et une série de fusains et de dessins au crayon qui font un beau parallèle avec ceux d’Artaud, avant de terminer par quelques spécimens de lettres à Théo, ornées d’ébauches commentées par le peintre.

            Après cela, je monte au cinquième étage pour entamer la visite de l’expo Gustave Doré par la fin, puisque c’est là que se trouve Pierre, et que nous allons pouvoir causer un peu. Le grand sujet de moment, avec Pierre, c’est sa remarquable faculté à se brouiller avec ses amis sur Facebook. Jean-Rémi l’a « défriendé » mais ça ne l’empêche pas de continuer à apprécier Pierre in real life ; en revanche avec G. et P., la rupture est officielle. Moi qui suis désespérément incapable de me brouiller avec qui que ce soit – parce que je ne prends rien au sérieux – tout cela me dépasse un peu. Remarque au passage : je ne suis pas à l’abri d’amis qui pourraient me reprocher, justement, cette propension à me foutre de tout, et à tout juger avec légèreté… Pierre me donne rendez-vous à l’heure de sa pause, d’ici une demi-heure, pour qu’on discute plus sereinement autour d’un café, et je prends donc l’expo Doré à rebrousse-toile.


            Je commence par ses croquis humoristiques, ses caricatures de la vie parisienne, des peintres du Salon, ses croquis militaires, ses Des-agréments d’un voyage d’agrément – finalement la part de l’œuvre de Gustave Doré avec laquelle je suis le plus familier (sans parler, évidemment, de ses illustrations des contes de Perrault). C’est ici qu’on voit que la bande dessinée existait bien avant de s’appeler « bande dessinée ». Rodolphe Töpffer, qui en est le véritable précurseur, l’appelait « littérature en estampes ». Cette narration par séquences illustrées, où l’on devine l’héritage des récits épiques sous forme de hiéroglyphes, est un prélude à la bande dessinée de Louis Forton ou au « roman graphique » théorisé par Will Eisner. Tout était déjà en place, seul manquait un nom pour définir cet art…


            Nous passons ensuite, justement, aux illustrations d’ouvrages littéraires : Le Juif errant, Gargantua, Pantagruel… Aquarelles aux sujets « hénaurmes » : Pantagruel bébé jouant dans son lit d’enfant avec des animaux vivants, vaches et bœufs, qui ressemblent à des miniatures entre ses mains, le tout sous le regard de ses gigantesques parents et d’une poignée de curieux grands comme des timbres-poste. Le Grand Derby, de 1870, est une aquarelle d’une exquise finesse, dans la manière, disons… « foutraque » de Doré, qui est le grand peintre des foules et des enchevêtrements, les corps des femmes en grande tenue se confondant en un ample désordre organisé de plis, de coiffes et de parures de bijoux ruisselantes. Gustave Doré flirte avec l’expressionnisme lorsqu’il brosse ses Pauvresse de Londres ou ses illustrations de Coleridge. Ses lavis où les bleus glacials se heurtent aux orangés du soir qui tombe, où la lumière déclinante, qui embrase les façades décrépites, ne suffit plus à réchauffer la scène couverte de neige et de givre, sont des visions d’apocalypse. Sa Maison de jeu, baignée d’une lumière ocre de chandelles, est presque un La Tour. Je poursuis mon chemin en admirant ses illustrations de Macbeth, dans la continuité de celles de Coleridge, et m’interromps à sa période espagnole – olé ! – en retrouvant Pierre, qui s’apprête à prendre sa pause.


Puisqu’il a une demi-heure devant lui, nous allons prendre un café en face du musée. Assez parlé de ses querelles sur Facebook, nous parlons un peu de moi et de mon projet de co-working. Il n'y a à peu près que ça qui m'intéresse en ce moment...

De retour à Orsay, je reprends donc l’expo Doré par le début. Daté de 1862, Entre ciel et terre est un bel exemple de l’imaginaire de l’artiste et de ses prouesses d’exécution : un batracien accroché par une patte à un cerf-volant est arraché du sol et un oiseau fond sur lui, bec grand ouvert – ce n’est pas tous les jours qu’un festin lui est envoyé directement dans la gueule ! Les sujets que privilégie encore Doré sont les scènes populaires : saltimbanques attendant leur entrée en scène, Pierrot grimaçant (où l’on retrouve tout l’attrait du caricaturiste pour les visages déformés), etc. Attachement, aussi, à la vie artistique et à son lot de misère : la Mort de Gérard de Nerval où l’allégorie, déjà, prend place dans cette manière encore mineure qu’est la lithographie.

Quand il s’attaque à la sculpture, avec L’Effroi ou l’Amour maternel, Doré reste dans l’allégorie, qui est au fond assez proche de la caricature. Toute l’œuvre de Gustave Doré témoigne de cette proximité : il s’agit toujours de résumer un concept, une idée, par une seule image forte, singulière, immédiatement compréhensible. Ici, la mère menacée par un serpent qui commence à s’enrouler autour de ses jambes, lève à bout de bras son enfant pour le protéger du monstre…


Lorsqu’il illustre L’Enfer de Dante, Doré peut lâcher la bride à sa passion pour l’allégorie. Quand il s’attaque à ce vers : « Poète, volontiers parlerais-je à ces deux qui vont ensemble et paraissent si légers au vent », il brosse une sorte de Vénus anadyomène de la mort. C’est au fond tout le « problème », avec Doré : ces œuvres en rappellent toujours d’autres. Ici Botticelli, là Michel-Ange ou Raphaël… Pompier, alors ? Mais quel pompier de génie ! Et qui, ignoré de son temps par la critique qui le cantonnait à son rôle d’illustrateur, dédaignant ses grandes pièces, est aujourd’hui un maître incontesté. Pourtant, sa peinture reste encore peu connue, et sa sculpture, n’en parlons pas : La Parque et l’Amour, accueillie froidement par les critiques de l’époque, est loin d’être ce qu’on retient en premier de l’œuvre de Doré. Pourtant, quel soin dans les détails, quel travail sur l’expression des visages – déformation professionnelle : un caricaturiste qui ne chercherait pas dans chaque visage l’expression la plus vive, la plus « parlante », serait un piètre caricaturiste…

Intertextualité toujours : Dante et Virgile dans le neuvième Cercle de l’Enfer évoque irrésistiblement Delacroix et Michel-Ange et, plus loin, l’immense Christ quittant le prétoire rappelle l’École d’Athènes de Raphaël ou (moins glorieux, à mon avis) les Romains de la Décadence de Thomas Couture…

À partir de là, je remonte au cinquième pour finir la deuxième partie. Je passe rapidement devant ce que j’ai déjà vu, pour retourner à l’Espagne à travers les yeux de Gustave Doré, parti en voyage dans le but d’illustrer Don Quichotte. On retrouve la manière de l’artiste amoureux des visages du peuple, corps difformes, trognes inoubliables… Son Guitariste (La Bandura) me fait songer au Pied-bot de José de Ribera – décidément, Doré est une anthologie de l’histoire de l’art à lui tout seul ! Ses scènes de rue (Mendiants à Burgos, Exécution d’un assassin à Barcelone…) ou ses personnages (la Diseuse de bonne aventure) évoquent de nombreux tableaux de peintres espagnols. Mais il faut croire que c’est l’Espagne de ce temps-là qui ressemblait furieusement à du Goya !



L’œuvre de Gustave Doré est en permanence tiraillée entre le grand genre, le gigantisme, et l’attachement au petit, au plus humble. Quand il se lance dans la peinture d’Histoire, ou plus exactement d’actualité, en déclinant le thème du Siège de Paris dans toute une série de tableaux, il retrouve ses grandes figures allégoriques, des créatures fantastiques telles que l’hippogriffe ou le sphinx, mais aussi des femmes du peuple, comme cette Pétroleuse obèse, débordante de seins, baïonnette au canon et bonnet phrygien surmonté d’une auréole…

C’est en abordant la peinture religieuse de Doré, et notamment ses illustrations d’épisodes bibliques, que m’a frappé ce rapport étroit entre la caricature et l’allégorie. Au fond, même dans ses œuvres les plus ambitieuses, Doré n’a jamais cessé d’être un caricaturiste – ce qui explique le peu d’intérêt des critiques d’art à son endroit. Dans ces tableaux, l’artiste montre une parfaite maîtrise du clair-obscur – ce qui n’a rien d’étonnant pour quelqu’un qui a commencé par l’illustration en noir et blanc, la gravure et la lithographie… Son Néophyte, notamment, est baigné d’une lumière extraordinaire, le pur visage du jeune moine apparaissant diaphane au milieu des vieillards enveloppés d’ombre…

La dernière partie de l’exposition est consacrée à la peinture de paysages. Et si Doré traite encore de sujets anecdotiques ou de faits divers (L’Ascension puis la Catastrophe du Mont Cervin…), il excelle dans le sublime. Paysages d’Écosse où aux reliefs gigantesques et aux ciels bouleversés répond la ligne placide du lac, comme une lame brillante traversant la toile. Paysages de montagnes où des alpinistes courageux sont à peine visibles dans l’immensité des roches et le bouillonnement des torrents. Et là, on baigne en plein romantisme, et Caspar Friedrich n’est pas très loin…


Ayant fini ma visite, je retrouve Pierre. Je ne poursuivrai pas par une visite de l’exposition permanente, que j’ai déjà vue maintes fois, alors je le salue, on évoque le prochain vidéodrome, qui n’aura sans doute pas lieu avant la rentrée de septembre, au train où vont les choses et mes finances…

Après Orsay, mon après-midi va être un peu plus détendue : j’ai déjà suffisamment marché à mon goût. Je rejoins à pieds le boulevard Saint-Michel et déjeune rue de La Harpe, à la terrasse de la Petite Hostellerie, à côté d’une Espagnole et d’une Italienne, si j’ai bien compris, qui parlent en français de leurs récents déboires amoureux. Après cela, je reprends mes pérégrinations de librairie en librairie et cette fois-ci, chez Gibert, je me laisse tenter par une réédition d’Henri Calet, De ma lucarne, que j’achète. Ma seule faiblesse. Alors que je m’apprête un peu plus tard à entrer à L’Écume des Pages, je suis arrêté par une diseuse de bonne aventure, une vraie, tout juste échappée d’une toile de Gustave Doré. Elle s’exclame en me voyant : « Oh ! Qu’il est beau !... » (Hum… Ça commence très fort…) Puis m’attrape la main, commence à faire courir ses doigts sur ma ligne de vie, et poursuit : « Il est très aimé, mais il est très fatigué, hein… » (Oui, admettons… Le soleil cogne et j’ai beaucoup marché…) Avant de conclure : « Il aurait pas une petite pièce à me donner ?... » Ben non, et ça, elle aurait dû pouvoir le prédire… Si c’est pour me dire ce que je sais déjà, merci, mais ça ne m’intéresse pas !

L’aboutissement de ma promenade est la terrasse du Mondrian, où je léthargise sous le soleil, devant un Coca et près de deux jolies étudiantes qui parlent français avec toutes deux un accent différent, et expliquent au garçon qui essayait gentiment de leur parler anglais (en les draguant peut-être un peu) qu’elles sont ici pour s’entraîner à parler notre langue.

Mon train n’est qu’à 18 h 45, mais j’arrive à Montparnasse avec trois quarts d’heure d’avance : plus rien à faire à Paris. M’asseoir dans le train et roupiller jusqu’à Laval – voilà mon projet de vie pour le moment.

samedi 10 août 2013

Le retour de la plus petite apocalypse du monde



Journal d'oisiveté
Juillet 2013
 
Lundi 1er juillet.

            Je rédige mes deux dernières bios ce matin et les envoie en début d’après-midi. Pour que le changement ne soit pas trop brusque après ce week-end parisien, le soleil a décidé de s’afficher même à Laval, et je déambule entre les jambes des femmes comme un bienheureux.

            Puisque c’est la période du Tour de France, j’ai décidé de retrouver Stevenson et son Voyage avec un âne dans les Cévennes.

            Ce soir, je vais voir Man of Steel. L’évangile selon Clark Kent. Un Christ parfait, ce Superman : envoyé par son père pour sauver l’humanité ; la première fois qu’on le voit apparaître dans le film, il est barbu ; il est âgé de trente-trois ans ; et pour enfoncer l’hostie, il s’envole avec les bras en croix en quittant son père !...  Le film est plaisant, mais ce qui m’a frappé en le regardant, c’est qu’on ne croit pas une seconde à la menace qui pèse sur la Terre. Deux heures d’explosions non-stop, d’immeubles qui s’effondrent dans de grands fracas de verre et d’acier – tout ça pour s’apercevoir qu’au fond, ce n’est que ça : du verre et de l’acier. Jamais on ne voit de victimes, je veux dire de vraies victimes ensanglantées – seulement des rescapés aux vêtements noirs de poussière. C’est une apocalypse qui ne concerne que les BTP, et je pense que c’est le principal problème du film. On est dans du grand spectacle, personne ne dira le contraire, mais ça reste de la baston de saloon inoffensive. Au lieu de s’écrouler sur des tables dans de grands éclats de verres et de bouteilles, Superman et ses ennemis, encaissant un coup, traversent une demi-douzaine de buildings dans les mêmes grands éclats de verre. Mais ces buildings sont vides : pas de cris de panique, pas de corps étendus sur l’asphalte, pas de mains sortant des gravats… On en vient à se demander quel réel danger, au fond, court l’humanité. Pourtant, ce n’est pas faute de nous en mettre plein la vue – mais c’est la mort qui nous est cachée. Et quand un personnage est tué (le père), il trouve le moyen de revenir en hologrammes pour aider son fils !



Mardi 2 juillet.

            Je rédige mon journal du week-end, ce qui me prend du temps, et comme les jours ne s’arrêtent pas de passer, le retard dans ce journal va s’accumuler… Il n’y a pas un bouton « pause » quelque part ?


Mercredi 3 juillet.

            Écriture de ma chronique sur le héros, thème choisi au dernier moment, et à défaut d’autre chose. D’ailleurs, c’est un peu de cette façon que je les choisis chaque semaine… Du coup, je me demande bien de quoi je causerai la prochaine fois !
             
            J’ai des envies de films sanglants, en ce moment, et je revois Scream ce soir.

Jeudi 4 juillet.

            Je suis plutôt occupé par l’écriture, en ce moment, et je n’étais vraiment pas sûr d’avoir envie de rejoindre Anthony et toute la bande aux Artistes pour un apéro – d’autant plus que le ciel avait été plutôt couvert dans l’après-midi. Mais voilà qu’à cinq heures, le soleil est revenu comme un invité de dernière minute, et je me suis dit que l’écriture pouvait attendre.

            Anthony est avec Gabriel, Fabien, Guillaume Payen, un certain Clément, une fille dont j’ignore le prénom, et qui tous travaillent à ERDF. Il y a également Jean-Michel avec ses enfants, et les autres nous rejoignent petit à petit : Stan, Line et Joséphine, Mickaël, Candice, Muriel, Yoan, Antoine… Comme il y a des enfants, il est question des enfants, mais aussi de Zapoï (dont quelques exemplaires sont posés sur les tables)… et du boulot, puisque Anthony, qui soupçonne Candice et l’amie de Gabriel de se raconter des anecdotes de travail, est entouré de ses collègues.

            Je ne reste pas très longtemps, afin de me remettre au travail sans y passer toute la soirée. Dit comme ça, on croirait presque que j’ai décidé d’adopter enfin une bonne discipline. En réalité, je m’octroie beaucoup de temps pour glander aussi…


Vendredi 5 juillet.

            Je pensais passer au lycée une dernière fois pour aller consulter les tableaux des résultats du bac et revoir les quelques collègues qui travaillent encore en ce moment – mais j’y ai renoncé, finalement. Je prendrai le journal demain pour voir les résultats.


Samedi 6 juillet.
           
            J’ai une commande d’articles sur des jeux vidéo et des thématiques cinéma à rendre en début de semaine prochaine, il est temps que je m’y mette.


Dimanche 7 juillet.

            Je vais voir World War Z, en m’attendant au pire. À vrai dire, ce n’est pas un mauvais film, il y a même des scènes assez impressionnantes – le réalisateur ne mérite pas l’éreintement auquel il a eu droit de la part des critiques. Alors, certes, les puristes du genre vont s’offusquer : « Les zombies ne courent pas ! » Il faudrait que tous les morts-vivants règlent leur pas sur celui de Bill Hinzman, le premier zombie à apparaître dans La Nuit des morts-vivants de Romero. C’est bien lui la référence en la matière, lui qui a donné une allure, un comportement aux morts-vivants : lents, boiteux, maladroits, plus sensibles au son qu’aux couleurs, etc. Mais il y a déjà un petit moment que les films comme 28 jours plus tard ont donné un nouveau rythme aux individus infectés par les virus étranges que concoctent les cinéastes – même si dans 28 jours plus tard, il n’est jamais question de zombies, mais d’enragés. Max Brooks, dans son roman World War Z, décrit bien des zombies lents, à la Romero. Mais au fond, ce n’est pas vraiment le problème.


Bill Hinzman dans La Nuit des morts-vivants


            Je m’attendais à ce que le film n’ait absolument rien à voir avec le livre de Max Brooks, qui est plutôt inadaptable au cinéma, mais là c’est quand même impressionnant. À part le titre, j’ai du mal à voir un rapport entre les deux… Sans compter Brad Pitt qui part d’un pays à l’autre pour trouver une solution à la peste zombie alors qu’il n’y a aucun personnage principal dans le roman (ou disons plutôt qu’il y en a autant qu’il y a de chapitres), le grand défaut du film, c’est qu’il donne l’impression que tout se passe à cent à l’heure et que le problème se retrouve réglé en l’espace d’une semaine, alors que Brooks raconte une guerre mondiale qui s’inscrit dans la durée. Il aurait pourtant été possible de reprendre des éléments du roman, de montrer différents conflits aux quatre coins du monde (pas seulement sous forme d’extraits de journaux télévisés), la bataille de Yonkers ou de Hope, des militaires en lutte contre des hordes de morts-vivants… Mais non, tout tourne autour du personnage interprété par Brad Pitt, or on ne fait pas la guerre tout seul. Une suite est annoncée. Ce pourrait être une bonne nouvelle, qui règlerait au moins ce problème de la rapidité apparente du conflit – mais pour retrouver un peu de l’esprit du livre, il faudrait que cette suite démarre en Chine, par exemple, ou en Russie, avec des acteurs chinois ou russes. Si c’est pour voir encore Brad Pitt cavaler d’un avion à l’autre pendant deux heures…

            Reste un bon divertissement agrémenté de scènes choc, qui ne révolutionne pas le genre, mais qui est loin de la médiocrité annoncée.

            Le reste de ma journée est consacré à la rédaction de trois articles.


Lundi 8 juillet.

            Je fais un dernier article ce matin pour pouvoir renvoyer ma commande en début d’après-midi. Je dois consacrer cette semaine à ma chronique et au prochain épisode de Bag of Bones, avant de revenir aux biographies. Désormais, j’ai toujours au moins un texte à rédiger chaque jour, voire plus – ce qui est un indéniable progrès sur mon oisiveté passée. Mais ça n’empêche pas la procrastination…

            Avec ce soleil et cette chaleur me revient l’envie de me promener autour de Laval, pour en tirer peut-être de nouveaux textes. Mais il faudrait que j’aie la volonté d’ajouter à tout ce que j’écris en ce moment d’autres pages – et c’est à cet endroit que la procrastination revient se greffer. Demain, je m’organiserai mieux…

           
Mercredi 10 juillet.

            Puisque les coureurs du Tour de France passeront en Mayenne demain, sur l’étape Fougères-Tours, j’ai décidé que ma chronique serait consacrée au sport. C’est un thème que j’avais noté dans ma liste avant même de publier ma toute première chronique, en mars, mais que je gardais en réserve, craignant de n’avoir pas beaucoup de matière pour l’alimenter. Finalement, je ne m’en suis pas trop mal sorti. Désormais, chaque semaine, le sujet de mon texte du jeudi est un mystère. Même – et surtout – pour moi.


Jeudi 11 juillet.
           
            Toujours quelque chose à écrire : aujourd’hui, c’est un épisode de Bag of Bones. Il y avait une éternité que je n’avais plus repris ce feuilleton, puisqu’un numéro de Tranzistor, celui du printemps, a sauté. Je crois que la rédaction de l’épisode précédent remonte au mois d’octobre !

            Le soir, je regarde Je suis une légende, avec Will Smith – qui est un très bon film, ma foi, même s’il est une adaptation très libre du roman de Matheson.


Dimanche 14 juillet.

            Loin des Marseillaise et des engouements patriotiques, je me consacre à mes textes de commande et achève la lecture de L’Homme des morts, de V.M. Zito, encore une histoire de zombies – un roman qui m’a plu d’ailleurs, et Dieu sait pourtant que la littérature n’est pas favorable aux morts-vivants, bien que Richard Matheson ait ouvert la voie en 1954 avec Je suis une légende. Matheson qui, d’ailleurs, est mort le 23 juin dernier, comme je viens de l’apprendre…

            Ce soir, tout de même, je sors profiter de la fraîcheur de la soirée – fraîcheur toute relative : on peut se balader en tee-shirt sans crainte d’attraper froid – à l’occasion du feu d’artifice. Je ne suis pas sensible à ce genre de spectacle, mais j’en profite pour regarder les filles. Après le bouquet final, en creusant mon sillon à travers la foule, j’ai surpris à deux reprises le genre de réflexions « beauf » qu’on entend dans ces moments-là : « Ah ! Là, on les a vu partir, nos impôts ! »

            Bien sûr, si je trouve cette remarque ridicule, c’est certainement parce que je n’en paie pas, d’impôts…

 
Lundi 15 juillet.

            Le directeur d’un lycée de Mayenne m’appelle aujourd’hui pour me proposer un poste de « documentaliste et lettres modernes » (je suppose qu’il faut comprendre « et professeur de français » ?) pour la rentrée, en remplacement d’un congé maternité. Je le verrai la semaine prochaine pour en discuter. Je ne vais pas trop m’emballer cette fois, de peur de voir le poste me passer sous le nez comme en mars dernier. Évidemment, ce qui m’inquiète un peu, c’est l’aspect « et lettres modernes » ; j’ai déjà suffisamment écrit ici même combien je m’imaginais difficilement affronter une classe d’une trentaine d’élèves…

            Je me suis lancé dans la lecture de Jules Verne – que je n’ai pratiquement jamais lu, je dois l’avouer – en commençant par De la Terre à la Lune. Je compte écrire un de ces quatre jeudis une chronique sur la lune, où j’évoquerai Jules Verne, Laforgue, Cyrano de Bergerac (il faudra que je lise également Les États et empires de la Lune) et Camille Flammarion, entre autres…
           
            Reçu une assez grosse commande d’articles à rédiger et à rendre la semaine prochaine (mercredi au plus tard). Il va donc falloir que dès demain, je m’occupe de ma chronique. Comment vais-je pouvoir m’organiser, en septembre, si je travaille à nouveau ?


Mardi 16 juillet.

            Voilà, ma chronique est prête pour jeudi. Je vais donc pouvoir – dès demain, parce que je ne suis pas un bourreau de travail – m’occuper de la commande d’articles reçue hier. Une dizaine d’articles entre 2000 et 3000 signes. J’ai intérêt à en faire au moins deux par jour, et plus si affinités…


Mercredi 17 juillet.

            Je suis vraiment un indécrottable loser… Alors que je devrais me réjouir que le lycée de Mayenne me propose une nouvelle fois de travailler avec eux, je n’en ressens que de l’angoisse. En mars, ils me proposaient un poste de documentaliste, et j’étais parfaitement ravi de cette chance – mais je n’ai pas été pris. Cette fois, il faudrait vraiment que je le sois… mais l’idée d’être à la fois documentaliste et prof de français me terrorise. Je ne sais même pas comment on prépare un cours, moi ! Et à quel moment je saurai quel est le programme de l’année ? Et de combien de classes devrais-je m’occuper ? Une fois de plus, il est idiot de s’inquiéter avant même d’avoir passé l’entretien, mais je ne peux pas m’en empêcher…

            Écriture d’un texte sur L’Écume des jours – le film de Gondry. Je comptais écrire deux textes aujourd’hui, mais celui-ci épuise toute mon énergie (déjà plutôt pauvre, avouons-le). Pourtant, ces petits articles de commande ne me posent généralement pas de problèmes…


Jeudi 18 juillet.

            Anthony et ses collègues ont prévu un apéro aux Artistes. J’ai un texte en chantier, encore un petit texte de 2000 signes qui ne devrait pas me poser trop de problèmes, surtout que je l’abandonne après en avoir rédigé la moitié, laissant la suite pour ce soir. Je retrouve donc Fabien et Anthony aux Artistes, Guillaume Payen nous rejoint, puis Candice, Séverine et Simon accompagnés de Capucine, Yoan, Marie et Charles, et quelques autres… Il est question de la dernière livraison de la revue Feuilleton et notamment de l’article consacré au « pickpocket » Apollo Robbins, de la première victoire française du Tour de France, des baies de goji, mais surtout des vacances et des voyages, Anthony et Candice ayant prévu d’assiéger Berlin, Charles et Marie se rendant sur la Côte d’Azur… Okay, s’il en faut un qui reste en Mayenne pendant ce temps, je serai celui-là (une fois de plus) ! Charles me propose tout de même, pour l’été prochain, de l’accompagner dans des randonnées en montagne. Je suis partant – mais qu’en sera-t-il de ma vie l’année prochaine ?...
           
            Séverine et Simon ayant acheté un mölkky, il est décidé que nous en ferons une partie au square de Boston. Un peu hésitant d’abord (il faut que je me remette à écrire, bla, bla, bla…), je me laisse convaincre. Après une escale au Marché Plus pour acheter quelques victuailles, nous nous retrouvons donc au square. C’est là que Séverine et Simon s’aperçoivent qu’ils ne retrouvent pas le carnet de mölkky censé accompagner leur jeu. Ce mystère demeurera, heureusement Yoan possède une application « mölkky » sur son téléphone portable – nous sommes sauvés. On commence par la répartition des équipes, que l’on choisit d’établir en fonction des bacs passés par chacun de nous. C’est ainsi que Candice et Yoan forme l’équipe des bacs ES, Anthony et Simon celui des bacs D, et Séverine, Marion et moi celui des bacs L. La partie commence très bien : les L remportent la première manche, grâce à un esprit d’équipe en béton armé et au lancer final de Séverine. La deuxième manche est gagnée par les bacs D, et la troisième par les bacs ES. Il faut donc une bonne fois pour toutes nous départager, et c’est Anthony et Simon qui remportent la victoire finale. Les scores ont été serrés, le suspense intense jusqu’au bout : aucun de nous n’a démérité, même pas Capucine qui se faisait dans son coin une partie d’Angry Birds (ou d’autre chose).

            De retour chez moi, je me remets à mon texte, atteins enfin – avec les plus grandes difficultés – les 2000 signes… tout en me disant, comme hier, que ce genre de textes, habituellement, ne me pose pas autant de problèmes. Du coup, par curiosité, je vérifie ma commande : il s’agissait de textes de 1000 signes ! Nom de Dieu ! Depuis hier, je me suis fatigué à rallonger la sauce de mes textes pour rien, et maintenant je dois supprimer une partie de ce que j’ai fait. Si je n’avais pas peur de me faire mal, je me mettrais des gifles…


Vendredi 19 juillet.

            Le plus ennuyeux dans cette histoire, c’est que si je ne m’étais pas échiné à écrire des textes trop longs, j’aurais pu en écrire quatre ces deux derniers jours, au lieu de n’en pondre que deux… Du coup, aujourd’hui, je rattrape le temps perdu en en rédigeant trois !
           

Samedi 20 juillet.

            Assommé par la chaleur orageuse qui règne depuis plusieurs jours maintenant, je décide de m’octroyer une pause dans mes écrits de commande. Je m’y remettrai demain : après tout, le dimanche est le jour du travail, pour moi…

            Je ne sais vraiment pas comment je pourrai m’organiser si je recommence à travailler en septembre, surtout si j’ai des cours à préparer (mais comment prépare-t-on des cours, bon Dieu ?). D’autant plus que je tenterai une nouvelle fois le CAPES de documentation, et qu’il faudra donc que je révise… Peut-être qu’en instaurant des journées de 48 heures…


Dimanche 21 juillet.

            Comme prévu, je me consacre à l’écriture : un article sur le festival de Deauville, un autre sur les personnages célèbres au cinéma (Camille Claudel, Truman Capote, Margaret Thatcher, etc.). Il aurait fallu que j’en fasse d’autres, mais la chaleur et la flemme ont eu raison de ma motivation. Heureusement, l’orage a fini par éclater dans la soirée (et heureusement, je n’étais pas dessous, cette fois…).


Lundi 22 juillet.

            Finalement, l’orage ne change pas grand-chose : la chaleur est toujours aussi étouffante. Ceci dit, je trouve plutôt intéressant de nous laisser profiter du soleil dans la journée et de ne laisser parler la foudre que le soir. C’est encore ce qui se passe aujourd’hui. Timing remarquable.

            Je sais de quoi parlera ma prochaine chronique. Et c’est une bonne chose, puisque je compte bien l’écrire demain, étant donné que je passerai la journée à Mayenne mercredi… Pour ce texte, je resterai dans une thématique estivale et causerai de la littérature de plage. Pour n’en rien dire vraiment, d’ailleurs : surtout pour parler. Je consacre ma soirée à des articles de commande.
           

Mardi 23 juillet.

            Anthony n’a rien trouvé de mieux, pour lutter contre la chaleur, que d’organiser une danse de la pluie autour de l’arbre planté devant le bar des Artistes. Au moins, lui a proposé quelque chose, pas comme ces politiciens qui font semblant de ne rien voir… Bon, en fait de lutte contre la chaleur, il s’agit évidemment de se rafraîchir le gosier après le boulot – puisque les trois quarts des personnes présentes sont des employés d’ERDF qui ont achevé leur journée. Il est donc un peu question du travail, beaucoup question des vacances (mais quand on parle des vacances, on parle toujours un peu du travail…), des grilles de mots fléchés (Fabien est déjà en vacances, il a donc acheté l’accessoire indispensable du vacancier), des bars lavallois cités dans le guide Lonely Planet des Pays de Loire, du film The Human Centipede… Je ne reste pas longtemps parce que je veux écrire ma chronique ce soir, afin de ne pas avoir à le faire demain, après mon entretien à Mayenne. À ce propos, je craignais de devoir passer toute la journée à Mayenne, mais non : il y a des cars qui font la navette jusqu’à Laval le midi. Je vais devoir poireauter un bon moment, avant et après mon entretien, mais au moins, je serai rentré plus tôt que la dernière fois. Du coup, rien ne m’empêcherait d’écrire mon texte demain, mais je préfère m’en occuper ce soir, et en être débarrassé.



Mercredi 24 juillet.

            Je me lève aux aurores pour prendre le car de 8 heures pour Mayenne, un peu comme si je partais en vacances. Sauf que je pars plutôt pour un futur boulot… Je descends à 8 h 45 à la gare de Mayenne, mon rendez-vous n’est qu’à 10 heures. J’ai donc un peu de temps à tuer, et c’est à la terrasse de la Renaissance que je vais lui régler son compte. En buvant mon café, je me dis que décidément, Mayenne a un aspect de petite ville portuaire que je ne m’explique pas. Peut-être que ça vient simplement du fait que je la vois sous le soleil… Et puis, me trouver à la terrasse d’un café à neuf heures et demie du matin, ça ne m’arrive guère que lorsque je suis en vacances au bord de la mer ! Si je ne m’abuse, la dernière fois que cela s’est produit, c’était en 2011, à Paimpol, avec Jacques-Pierre Amette…

            La rencontre avec le directeur du lycée est très brève, il ne s’agit même pas d’un entretien visant à savoir s’il va m’embaucher ou pas : la question ne se pose pas. Il m’explique en quoi consistera mon travail : 25 heures de documentation au CDI, et 5 heures de cours pour une classe de sixième. Je commencerai le 22 septembre, ou peut-être plus tôt, puisque je remplace deux professeurs en congés maternité (qui, donc, se sont débrouillées pour que leurs congés tombent au même moment, ce qui dénote un esprit d’équipe peu commun !). À vrai dire, je me sens rassuré : 5 heures de cours de français par semaine, c’est faisable, a priori, surtout avec une classe unique, et surtout avec des sixièmes. Je m’imaginais déjà enseignant à plusieurs niveaux, y compris à des premières (avec le bac à préparer) – vision d’horreur à m’en faire dresser les cheveux sur la calvitie…

            Puisque je ne suis resté qu’un petit quart d’heure dans le bureau du directeur et qu’il n’y a pas de car avant 12 h 30, je me promène dans les rues de Mayenne, mange un sandwich à l’ombre, sur un banc du jardin public entourant le château et surplombant la rivière. Je me sens l’âme d’un touriste. Ça ne durera pas, puisque pendant quatre mois, je vais être amené à voir cette ville régulièrement !
           
            Soirée Carpenter ce soir, avec The Thing. Eh bien ! Je pensais que ce film génial qui se déroule dans la neige me rafraîchirait un peu… C’est raté.


Jeudi 25 juillet.
           
            Retour à une grasse matinée bienvenue. Au fond, cette fois, je peux me déclarer vraiment en vacances, et non plus au chômage, puisque j’ai au moins la certitude de travailler à la rentrée, jusqu’aux vacances de Noël… Je vais préparer consciencieusement mes cours en m’appuyant sur le programme de la classe de sixième – mais je m’y mettrai au mois d’août. Pour l’instant, j’ai un court article publicitaire à écrire pour une agence de location de voitures, je m’en occupe donc et savoure ensuite mon oisiveté.
           
            Le soir, je regarde la première adaptation cinématographique de Je suis une légende (The Last Man on Earth, 1964), avec Vincent Price. Adaptation très fidèle au roman de Matheson – ce dernier ayant d’ailleurs participé à l’écriture du scénario – et qui préfigure La Nuit des morts-vivants, sorti quatre ans plus tard. Un même noir et blanc englobe ces deux films, et les zombies de Romero ressemblent beaucoup aux vampires de Je suis une légende, depuis leur déplacement lent et maladroit jusqu’à leurs regards inexpressifs. Richard Matheson, à la parution de son livre en 1954, avait posé tous les codes du genre dont Romero allait s’emparer (en avouant s’être inspiré de ce roman) : la maison assiégée par les morts, qu’il faut barricader ; la survie au quotidien (approvisionnement en vivres, en essence, en armes…) ; les vampires/zombies, faciles à neutraliser lorsqu’ils sont seuls, mais redoutables quand ils avancent en nombre ; les proches, jusqu’à l’enfant et la femme aimée, qui peuvent devenir un danger mortel s’ils sont contaminés… Ce dernier point, d’ailleurs, est totalement absent du film World War Z. Dans un blockbuster familial, mieux vaut ne pas laisser entendre que votre gentille fillette ou votre épouse sont susceptibles de vous sauter à la gorge si elles ont été mordues…



Vendredi 26 juillet.
           
            Ce soir, je revois White Zombie, de Victor Halperin, avec Bela Lugosi (1932). Le tout premier film de zombie, qui se passe dans un Haïti peuplé de blancs (il y avait encore peu d’acteurs noirs à Hollywood, encore moins dans des rôles principaux). Le scénario simpliste et l’histoire romantique qui est au cœur du film lui donnent aujourd’hui un air de gentil nanard. Il a pourtant profondément marqué les esprits, autant que les autres grands films d’horreur de l’époque : Frankenstein, Dracula (1931) ou King Kong (1933) !


Samedi 27 juillet.

            Un an jour pour jour après la « plus petite apocalypse du monde », l’inondation de Laval par une belle après-midi d’orage – on remet ça. Et comme je suis le type le moins original du monde, je me trouvais exactement au même endroit que l’année dernière, à la Médiapole, quand les torrents de flotte ont commencé à rouler dans la rue du Général-de-Gaulle. Comme l’année dernière, le hall de la Médiapole a vite été totalement inondé, des clients se pressaient sur la passerelle pour prendre des clichés avec leur téléphone portable… Seulement moi, contrairement à l’an dernier, je ne me faisais aucun souci. Les employés de Chapitre couraient dans tous les sens, et moi je me disais simplement qu’il n’y avait qu’à attendre que ça se calme, que le niveau de l’eau baisse, et voilà tout. Une vendeuse qui se tenait à la caisse est montée à l’étage, les pieds nus et l’air quelque peu paniqué, pour prévenir les clients que les caisses étaient fermées et qu’ils ne pourraient pas acheter de livres aujourd’hui. Comme l’année dernière, la sortie du magasin s’est faite par la rue Souchu-Servinière, mais cette fois, j’ai attendu que la rue ne soit plus inondée pour quitter le magasin. Et je suis rentré chez moi en faisant un détour par la rue Saint-Martin, les pieds parfaitement secs. Quand on a vu une apocalypse, on les a toutes vues.

            Encore un film des frères Halperin ce soir, La Révolte des zombies (1936). Il ne s’agit d’ailleurs pas réellement de zombies, mais plutôt d’individus sous contrôle, en état d’hypnose. Mais encore une fois, ce film qui n’a l’air de rien préfigure un thème qui fera florès, celui de l’armée des zombies. Pendant la Première Guerre mondiale, un officier rencontre un prêtre cambodgien capable de contrôler une armée de zombies qu’aucune balle ne peut faire reculer. Il envisage ce qu’une telle armée pourrait apporter aux forces alliées, mais après toute une série de péripéties, c’est lui-même qui apprendra à dresser des zombies pour reconquérir la femme qu’il aime et qui l’a trahi. Et ces armées de zombies auront beaucoup de succès au cinéma après la deuxième guerre mondiale : ce sont généralement les nazis qui s’amusent à réveiller les morts, comme dans Le Commando des morts-vivants, entre autres…


Dimanche 28 juillet.

            J’ai une cinquantaine d’entrées de dictionnaire à rédiger. Ce ne serait pas très difficile, et même plutôt amusant, s’il n’y avait pas une contrainte absurde à suivre : chaque entrée doit compter une moyenne de deux cents signes, quel que soit le mot à définir. Or, le but d’un dictionnaire est de donner la définition la plus concise possible d’un mot ! Et la plupart du temps, je me trouve obligé de complexifier ma définition afin d’atteindre mes deux cents signes… D’autre part, il y a parmi ces mots à définir, des mots anglais que je dois donc traduire en français, et auxquels je dois ajouter (toujours pour atteindre les deux cents signes) un exemple… en anglais ! Heureusement que je maîtrise un peu la langue de Johnny Rotten…

            Toujours dans mon exploration des films de zombies antérieurs à Romero, je regarde King of the zombies ce soir. Un film de 1941 dans lequel un avion s’écrase sur une île où une espèce de savant fou, à l’accent germanique, utilise l’hypnose et la magie noire pour créer un groupe de zombies. Toujours la même histoire, au fond, mais c’est un film très drôle, notamment grâce à un personnage de domestique noir forcément peureux, superstitieux et ridicule, mais qui s’avèrera le véritable héros et donnera même le mot de la fin, superbe morale à méditer : « Il n’y a pas de pire expérience que celle d’être transformé en zombie ! »



Lundi 29 juillet 2013.
           
           Encore des zombies ce soir (ma « dévédéthèque » en regorge) : Le Commando des morts-vivants (Shock Waves), un film de 1977 avec Peter Cushing et John Carradine. Un film à petit budget pas si nanardesque que ça, notamment grâce au réalisateur qui a eu la bonne idée de ne pas chercher la surenchère d’effets spéciaux. Drôles de zombies aryens et amphibies, parfaitement blonds et élégants dans leurs uniformes SS. Au même moment, Arte rediffusait La Maman et la putain, en hommage à Bernadette Lafont, qui vient de mourir. Mais La Maman et la putain, c’est un film que je connais par cœur, et je n’avais pas le courage de regarder un film de 3 heures et 40 minutes ce soir, surtout dans une version streaming de mauvaise qualité. Si encore, j’avais eu la télé…

           Par ailleurs, je suis plongé dans la lecture de L’Homme qui rétrécit, de Richard Matheson, qui a le don, décidément, pour faire entrer le fantastique et l’épouvante dans le quotidien le plus banal…


Mardi 30 juillet.

            J’ai un gros arrivage de commandes d’articles assez urgents, rien de difficile à faire, mais ils viennent s’ajouter à mes définitions de dictionnaire. J’en suis à me demander si je ne vais pas prendre une semaine de vacances dans ma Bibliothèque de Jupiter, puisque je n’ai toujours pas de sujet en tête et que ça devient problématique. En cette période, une semaine sans chronique ne devrait pas déranger grand monde, puisque la plupart de mes lecteurs sont en train d’attraper des mélanomes sur les plages… Mais je ne sais pas, un vieux fond de culpabilité me pousse à refuser de m’inventer ce genre d’excuse… Serais-je encore plus catholique que je ne le crois ?
           
            Chef d’œuvre trop méconnu ce soir, avec Dellamorte Dellamore de Michele Soavi, l’un des films dont l’humour noir s’accorde certainement le plus au mien, avec ce goût pour le macabre, les cadavres et la pourriture ; et sans doute l’un des films dont l’érotisme m’a le plus marqué quand je l’avais vu à seize ou dix-sept ans. La nécrophilie, dans ce film, est d’une élégance et d’un raffinement rares, à mille lieues du sordide…


Jamais la mort n'a été aussi sexy...


Mercredi 31 juillet.
           
            C’est décidé, je vais me faire haïr des – disons – deux personnes et demie qui lisent encore ma chronique malgré l’appel des planches à voile et du pastis, mais je vais m’octroyer une trêve cette semaine. La première depuis que j’ai commencé cette potacherie hebdomadaire. Je peux bien me permettre de tirer un peu au flanc…