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samedi 7 juillet 2007

Voyage à Istanbul (13/15)


Vendredi 18 juillet 2003.


Habituel petit déjeuner à l’hôtel, vers dix heures. Derrière nous s’installent deux brunes, anglaises peut-être, dont l’une a un assez joli minois et une assez jolie poitrine, et l’autre pas de culotte sous son pantalon de pyjama rouge. Elle nous montre la raie de ses fesses alors qu’elle est assise. Thank you, miss.

D’Istanbul, nous n’avons plus grand-chose à découvrir. Il y a tout ce qu’on n’a pas vu bien sûr, et qu’on ne verra pas. Mais il s’agit surtout maintenant de retourner sur les lieux que nous avons aimés, que nous aurions aimé connaître mieux. Petite promenade tranquille à l’ombre du parc de Gülhane, près de l’église Sainte-Irène. De là nous allons sur la Pointe du Sérail, devant la statue d’Atatürk qui fixe on ne sait trop quel point de l’horizon. Nous observons un peu le trafic des bateaux sur l’embouchure de la Corne d’Or, sous un ciel un peu terne, puis nous longeons les remparts en direction de la Petite Sainte-Sophie. Une petite erreur d’orientation et nous nous retrouvons, surpris, devant la terrasse du Doy-Doy. Nous bifurquons et nous sommes poursuivis par un gérant d’hôtel qui veut nous proposer une chambre. Je lui dis en anglais que nous avons déjà un hôtel, il veut savoir son nom et « how much ? » Sébastien rigole et conclut : « We leave tomorrow… » L’autre n’insiste pas mais continue de nous suivre, comme s’il voulait prouver que s’il était sorti de son hôtel ce n’était pas pour se précipiter sur nous, qu’il avait vraiment quelque chose à faire dehors…


Arrivés devant la Petite Sainte-Sophie, je manque m’étaler de tout mon long en trébuchant sur un pavé ou une bulle de fer fixée dans le sol pour stopper les voitures. Je ne sais pas comment j’ai fini par retrouver l’équilibre, mais je sais que l’espace d’un instant je me suis retrouvé parallèle au sol et que les deux parallèles, pour faire mentir la règle, n’ont pas été très loin de se rejoindre. Il aurait sans doute fallu filmer la scène et la repasser au ralenti pour percer à jour le mystère des lois de la gravité…


Deux ouvriers malins qui travaillaient à l’intérieur de la mosquée en plein ravaudage (comme sa grande sœur) nous demandent à tous les deux un million de livres turques pour monter sur la galerie et regarder l’intérieur. A contrecoeur, nous nous exécutons – allez discuter avec des Turcs… - et pouvons donc voir les monogrammes de Justinien et de l’impératrice Théodora, la frise en grec qui s’étend le long des murs de la galerie, et les dégradations surtout, dues à l’humidité et à la fragilité du terrain. La moitié de la mosquée est envahie par des échafaudages, comme l’autre Sainte-Sophie.


Nous continuons notre route jusqu’au Grand Bazar, dans lequel nous nous enfonçons à la recherche de souvenirs. J’ai déjà quelques idées de cadeaux, notamment pour ma mère et pour Maëva, mais c’est surtout Carine qui nous pose problème, à Sébastien et à moi. L’atmosphère est très vite irrespirable dans le Grand Bazar : nous ressortons sur le parvis de la Mosquée Neuve et traversons le pont de Galata, non sans avoir acheté un verre de jus de cerise à un porteur en costume traditionnel, avec son harnachement de quincaillerie dans le dos… Le Tünel nous porte sur Istiklal Caddesi et nous continuons notre quête en plein air, sous le soleil. Je trouve assez vite un livre sur Istanbul pour ma mère ainsi qu’une petite enluminure, et nous cherchons ce qui pourrait plaire à Carine. Un bijou ou une peluche, c’est ce qu’elle nous a dit, et nous penchons plutôt pour le premier choix. Pour mon frère et pour les Vannier j’achète une boîte de loukoums dans la même pâtisserie que celle où nous les avions pris la dernière fois puis, dans un magasin de jouets, j’achète une poupée qui fait la danse du ventre pour Maëva. Elle n’est pas très belle, cette poupée, mais comme Maëva adore la danse du ventre…


Nous nous posons dans le Coco-Gramofon, je commande un jus d’orange pressé et Sébastien une bière. Il tente de photographier le chat du patron qui se lèche sans s’occuper du reste et finit par s’endormir. Nous terminons par un café turc et retournons sur Eminönü. Dans le souterrain qui passe sous le tablier du pont, je sens qu’on ouvre la fermeture d’une pochette de mon sac. Je me retourne : deux jeunes morveux prennent un air innocent… Désolé, les gars, ce n’est pas là que je planque le magot ! Nous traversons de nouveau le Grand Bazar et lorgnons sur les devantures des bijouteries. Toujours rien. Ca devient énervant, ça fait plusieurs heures qu’on cherche en vain. Un type, hilare, se touche le menton en fixant ma barbe : « Hey ! Religious man ! » On retourne à l’hôtel, on essaie de résoudre le « problème Carine », de nous mettre en mesure de trouver ce qu’on cherche demain matin au plus tard.


Retour au Doy-Doy, bondé ce soir. Je prends un Iskender, il met une bonne demi-heure à arriver. A côté de nous s’assoient un homme et trois femmes qui s’expriment en anglais. La plus proche de moi est une blonde trop bronzée à la peau recouverte de taches de rousseur. Minijupe et décolleté, seins d’un calibre intéressant, mais bof… Elle commence à faire un scandale aux serveurs parce que sa commande est longue à arriver. Nous commandons des kadayif en dessert, pâtisserie extrêmement sucrée et pleine de sirop, assez proche du baklava. Toutes les pâtisseries sucrées ont l’air d’être assez proches, d’ailleurs…


Nous assistons encore à un feu d’artifice au loin, sans l’entendre. Sébastien est pris de fou rire à cause d’un serveur qui ne cesse de courir de table en table et que nous rebaptisons Marielle Goitschel. Nous goûtons au thé à la pomme : ce n’est décidemment pas du thé. Petit pourboire à l’un des serveurs en sortant et nous rentrons à l’hôtel où je me précipite aux chiottes pour me vider les intestins.

lundi 2 juillet 2007

Voyage à Istanbul (8/15)


Dimanche 13 juillet 2003.


Nous avons décidé de passer un dimanche calme. Visite de Sainte-Sophie le matin – l’intérieur du bunker. La nef est gigantesque, la coupole s’élève loin au-dessus de nos têtes, masquée en partie par les échafaudages de la restauration en cours. Sur la conque de l’abside, une Vierge à l’Enfant, superbe mosaïque byzantine à fond doré dont il ne reste qu’une partie, et sur la gauche l’Ange Gabriel. Tout est immense ici, et tout est doré. Ou l’était. Le temps a profondément abîmé tout ça, et les séismes successifs qui ont ravagé l’église se font sans doute encore sentir par endroits. J’avoue que comme tout le monde, je glisse mon pouce dans la colonne suante censée exaucer les vœux. Nous montons aux galeries par un large couloir pavé. Splendeur de la représentation du Jugement dernier : la Vierge à gauche, au centre le Christ, saint Jean-Baptiste à droite. Les croix latines du parapet de marbre ont toutes été grattées sous l’époque ottomane. Seul le bas demeure visible, formant autant de lances. Dans le narthex, des panneaux donnent une vague idée de la splendeur de l’endroit sous le règne de Constantin et à travers les âges. En sortant par le vestibule, nouvelle mosaïque sublime représentant une Vierge à l’Enfant à qui Constantin offre la ville de Constantinople, à droite, tandis que Justinien, à gauche, lui offre Sainte-Sophie.


Une fois sortis du bâtiment, nous retournons rue Divanyolu, cette fois avec le livre sur Loti dans les mains, pour retrouver la maison qu’il avait habitée en 1910 et sur laquelle une plaque fut apposée en 1920. Nous avons beau faire les cent pas dans cette rue assez brève, nous ne trouvons rien qui ressemble à la photo. Nous finissons par prendre un verre dans le (faux) café Loti, hôtel-restaurant minable aux allures de cafétéria. Un thé servi dans une tasse à café (mauvais goût du service), puis jus de pêche dans une boîte en fer (mauvais goût tout court), à l’européenne. Nous saurons à quoi nous en tenir.


Nous avons décidé de passer un dimanche calme. L’après-midi se passe à rédiger des cartes postales. Les brouillons plutôt, étant donné que les cartes achetées le matin sont trop grandes pour nos enveloppes. Jusqu’au soir nous rédigeons en duo une lettre pour Carine, qui aurait dû être du voyage (Carine, pas la lettre)…


Nous avons décidé de passer un dimanche calme. Nous partons à la recherche d’un hammam en suivant les conseils de notre guide (pas toujours très avisés). Tout d’abord nous trouvons le Old Turkish Bath, à la façade triste et fatiguée, aux murs en lézards. Il n’ouvre qu’à 20 heures, nous aurions un quart d’heure à patienter avec un Turc triste et fatigué, aux vêtements en lézards. Aussi gris que sa turne. Nous allons voir ailleurs. Et nos pas nous mènent tout naturellement devant le Cemberlitas Hamami, bain turc dont l’architecte fut notre cher Sinan. La fille de l’accueil est très mignonne, très blonde, très hôtesse de boîte de nuit. On lui donnerait 25 millions sans confession. C’est ce qu’on fait, d’ailleurs. Elle nous indique le coin des hommes, l’escalier qui mène au vestiaire. On croise quelques gras Turcs assis sur un banc, serviette autour de la taille, sous les plis du ventre. A l’étage un type nous indique notre cabine individuelle. Je me désape, laisse mes vêtements, entoure ma taille d’une serviette et descend rejoindre Sébastien dans la salle chaude. A demi allongés sur le marbre, nous perdons vite des litres de sueur. Liquides nous sommes, on en glisserait presque, sur la transpiration des autres. Ca pourrait créer des liens. Nous ne sommes qu’une seule sudation, énorme, une quinzaine de frères de sueur.


En attendant notre tour, nous regardons officier les masseurs. Petite intimidation pour le folklore : l’un d’eux enfile son gant de crin avec la gestuelle exagérée d’un chirurgien et plaf !, donne un grand coup de sa main libre sur sa sœur gantée, très lutteur en démonstration, ou rugbyman néo-zélandais entonnant le haka, comme le dira ensuite Sébastien. Le massage qui suit paraît plus doux, à proportion. Ce qui m’inquiète le plus, ce sont les baquets d’eau vidés violemment sur le sujet : j’ai horreur de recevoir de l’eau dans les yeux, et déjà la sueur qui niagarate de mon front irrite ma paupière gauche. Visiblement, aucun de nos compagnons de misère ne veut partir au feu. Lorsqu’un masseur appelle son client, l’un d’eux, dans un grand geste chevaleresque du doigt, désigne son voisin pour qu’il aille se faire marteler le gras à sa place. Au bout d’une vingtaine de minutes à perdre les eaux, Sébastien et moi étions plutôt impatients de voir surgir nos bourreaux. On ne le dit pas assez, mais beaucoup de héros ne le deviennent que par lassitude. Ca tombe bien, le mien me fait signe avec un petit sourire pervers. Il me sert la main, comme un lutteur avant un combat, et tente une approche : « Where are you from ? England ? » Il m’allonge entre d’autres victimes plus ou moins consentantes. Entre-temps je me suis rendu compte que ma serviette était trempée et collée à mes petites fesses maigrelettes. Heureusement que je n’ai jamais eu beaucoup d’orgueil mâle…


Il ne me fait pas le coup de la baffe dans le gant de crin, il se contente de sourire et de me rapprocher du bord de la pierre en me faisant glisser sur l’eau du corps des autres. Et il attaque au gant, tranquillement d’abord, juste pour me nettoyer. Il va chercher le baquet d’eau, je ferme les yeux et splaf !, un bon litre d’eau tiède vient me fouetter comme un phoque sur la banquise. Il me fait asseoir, me nettoie les bras en me montrant d’un petit air rieur les dépôts de crasse que son gant arrive à enlever de mon corps, comme s’il voulait me culpabiliser, ce con-là. Et je m’allonge sur le ventre, la serviette n’est plus qu’une loque qui fait ceinture, il ne manquerait plus que tout le monde reluque ma petite bite… Je remarque qu’à l’autre bout du marbre, Sébastien aussi subit les derniers outrages. C’est bête, mais ça me rassure de savoir qu’on souffre entre amis. Après le nettoyage, j’attends le baquet d’eau en fermant les yeux, mais rien ne vient. Tiens ? Bizarre… Et voilà que mon masseur s’acharne sur mon dos, mes épaules, mes omoplates, qu’il descend jusqu’à mes mollets – et là j’avoue qu’un cri rauque sort de ma gorge, tout piteux, à peine un cri, une exclamation, rien. Quand on souffre, il n’y a rien à dire. Il me demande de me retourner, s’en prend à mon ventre, mon petit ventre rond tout neuf, acquis après des années de rachitisme ! Il le tourne dans tous les sens, lui fait prendre des aspects que je ne lui aurais jamais imaginé, l’aplatit, le pousse à droite, le tord à gauche, en lace une partie à droite et l’autre à gauche… Les jambes, de nouveau. Il passe sur mes tibias et appuie comme s’il voulait les broyer contre le marbre gluant. J’ouvre une bouche ronde sans pouvoir glapir, je dois avoir l’air d’un poisson rouge. L’autre mollet subit la même pression, mais qu’est-ce que je lui ai fait, à ce mec ? « Good ? » me demande-t-il en me lâchant les jambes. Et, effectivement, je me sens très bien une fois qu’il m’a lâché les jambes. Alors j’acquiesce. Il fait passer sur mon corps une sorte de filet rempli de mousse, enfin un peu de légèreté, de bulles… Il me fait lever, m’amène dans une petite encoignure, à côté de la source d’où il puisait son eau, et me fait asseoir. Ma serviette ne peut plus rien pour moi, et j’ai perdu toute dignité. Un shampooing d’abord, puis rinçage à grandes eaux, flaf !, sur la nuque. Le premier baquet était-il rempli d’eau brûlante ? Je l’ignore. Le deuxième, schiaff !, est nettement plus appréciable. « Good ? » me demande-t-il. « Good ! » réponds-je. Et splaf !, de l’eau glaciale pour achever les blessés !


Il me fait relever, me sert la main comme un lutteur après un combat, et m’amène vers Sébastien qui, dans son encoignure, n’en mène pas plus large que moi. Nous voilà donc nettoyés, récurés, essorés, rincés, propres. Ils nous indiquent une autre salle, nous poussons la porte et nous nous retrouvons dans le hall d’entrée où des employés nous entourent la taille d’une nouvelle serviette, sèche, et nous couvrent tête et dos avec d’autres serviettes, sèches. Ainsi accoutrés nous remontons vers nos cabines, et je manque de peu d’éclater de rire en apercevant ma tronche de chat mouillé dans le miroir qui fait face à la porte. Je dois être encore troublé puisqu’une fois rhabillé et prêt à partir, je file un pourliche de dix millions au type du room service qui me passe sur les mains une lotion au citron.


Nous avions pourtant décidé de passer un dimanche calme.


Plus calmes que nous, on trouverait difficilement, maintenant que nous voilà comme neufs. C’est ainsi que nous arrivons à l’Altin Kupa, petit restaurant proche de la Citerne-basilique, à la terrasse en pente raide. Très bonnes brochettes d’agneau, mais je laisse quelques légumes. Je ferais un très mauvais végétarien. Les prix sont assez élevés, mais encore raisonnables. Sébastien entend encore, sans le voir, un feu d’artifice derrière Sainte-Sophie dont on distingue les minarets. Décidément ! Hier, c’est sur la rive asiatique que nous en discernions un, sans l’entendre… Après notre repas, les serveurs nous apportent gratuitement un thé à la cerise. Etonnant, mais très bon. Nous sommes encore assez vaillants pour chercher des cartes postales de la dimension de nos enveloppes, sans succès. Tant pis, nous rentrons à l’hôtel, une bouteille d’eau à la main, et Sébastien essaie de découper au couteau les contours de quelques cartes postales. Ca marche pour certaines, pour d’autres le résultat est moins probant.

jeudi 28 juin 2007

Voyage à Istanbul (4/15)


Mercredi 9 juillet 2003.


Levés à huit heures. J’ai dormi difficilement, par intermittence, gêné par les bruits de la rue, les cris des marchands ambulants, le rire des mouettes, les klaxons. Un bon petit déjeuner pour commencer (la pastèque reste mon aliment préféré de ce repas).


Nous grimpons ce matin vers le palais de Topkapi. La visite est payante, les guichets se situent au fond de la cour des Janissaires. La file où nous attendons se trouve en plein soleil, bien que la cour soit très ombragée. Parce qu’une affiche placardée au-dessus des guichets porte une notice concernant les « tour guides » Sébastien sort brusquement de la file – alors que nous étions arrivés au bout -, croyant que nous n’attendons pas dans la bonne, que celle-ci est réservée aux guides. Drôle d’idée. Je manque de présence d’esprit et sort de la file à mon tour pour le suivre, au lieu de l’appeler. Du coup, nous voilà obligés de prendre une autre queue. C’est con, on y était presque.


Finalement, nous avons nos tickets (un pour le palais, l’autre pour les salles du Trésor). Nous passons le portique de sécurité (nos sacs subissent les rayons X, ils commencent à avoir l’habitude) et nous pénétrons dans la deuxième cour du palais de Topkapi.


Dans la salle des reliques se trouvent, offerts aux regards de tous, quelques exemplaires des clés de la Kaaba de la Mecque ainsi qu’un morceau de la vraie porte, des cheveux et des poils de la barbe du Prophète, et même l’empreinte de son pied. Dans une guérite, un imam psalmodie des versets du Coran. Plus loin le bâton de Moïse, le turban de Joseph, l’épée de David. Il nous faudrait un peu de sérieux mystique, mais nous avons du mal à y croire. Et ne pas y croire, n’est-ce pas le début de la foi ?


La deuxième salle que nous visitons recèle les portraits de la dynastie des sultans qui se sont succédés à Topkapi depuis Osman, quelques miniatures illustrant des Corans et des arbres généalogiques.


Avant d’aller plus loin, nous achetons les tickets pour la visite du harem puis nous allons voir, une par une, les quatre salles du trésor. Démesure des sultans ! Les émeraudes énormes, les trônes sertis d’or ou d’ébène, les aigrettes gigantesques… Le sultan savait faire les choses en grand pour en mettre plein la vue à sa cour ! Dans une châsse, le crâne de saint Jean-Baptiste et, dans la partie correspondante de son armure : son bras. J’aime les reliquaires, ces métonymies visuelles : on ne voit qu’une boîte, mais on est prié d’adorer ce qui se trouve dedans et de ne pas douter de sa réalité !


Puisque le harem ferme à midi nous visitons la quatrième cour, le Jardin des tulipes. Les touristes se pressent sous le baldaquin du sultan pour être pris en photo devant la Corne d’Or. La salle des circoncisions est fermée, nous nous rabattons sur les deux pavillons, le kiosque de Bagdad et celui de Revan, aux coupoles extraordinaires, couvertes de cette faïence bleue d’Iznik qui est le comble du luxe et de la beauté à Constantinople. Nous retournons du côté de la rive du Bosphore alors qu’un supertanker fait son entrée dans la baie. Puis nous quittons cette cour, retournons devant le harem qui ne devrait plus tarder à ouvrir… quand nous entendons une fanfare derrière nous : c’est un spectacle, l’entrée des janissaires au palais, musique et danse, faste militaire – toujours un peu ridicule…


Ouverture du harem. Nous suivons le guide, nous n’avons pas vraiment le choix de faire autrement. Il y a toujours une frustration à ne pas se sentir libre de découvrir soi-même les pièces du monument. Nous ferons avec. Léger retour de libido devant une blonde aux yeux bleus pas particulièrement jolie mais portant un maillot blanc très sexy (gros seins) et une minijupe de jean.


Nous quittons le palais de Topkapi, achetons une bouteille d’eau à un porteur et nous asseyons près de la fontaine de Soliman, face à Sainte-Sophie, très rigide bonne femme rose sous ses énormes protections anti-sismiques qui lui donnent un air de bunker. Sébastien se fait accoster par un cireur qui insiste pour brosser ses chaussures en nubuck. Hier soir déjà, alors que nous cherchions où nous allions manger, ses pieds avaient attiré la convoitise d’un cireur.


Prochaine étape : la Citerne-basilique qui se trouve à deux pas, le « Palais englouti » des Turcs. L’eau suinte des pierres alors que nous avançons entre les colonnes de ce lieu rafraîchissant. Impressionnantes têtes de Méduse sur les socles de deux colonnes, l’une couchée de profil, l’autre inversée.


De retour à l’extérieur, nous nous mettons en quête de la Citerne aux mille colonnes. Et là nous marchons, nous marchons, nous faisons le tour de quelques rues, toujours les mêmes dans lesquelles nous piétinons sans trêve, sans jamais trouver la citerne. C’est tout simplement que son entrée est devenue celle d’un restaurant. Il faut pénétrer dans celui-ci, payer 8 millions de livres pour pouvoir la visiter et boire un verre. Endroit très rafraîchissant là encore, et caissière très jolie. Les colonnes ne sont visibles qu’en partie, la plateforme ayant été construite à mi-hauteur. Ce n’est plus vraiment qu’un café bâti dans un lieu splendide… Je trouve la croix latine dressée sur un globe dont parle Le Guide du Routard, et nous nous installons pour prendre un café. Nous espérions goûter au vrai café turc, mais ce n’est encore une fois que du Nescafé. Tant pis.


Sinan nous appelle encore et nous entrons, quelques rues plus loin, dans la mosquée de Sokollu Mehmet Pasa. De l’extérieur, elle semble toute petite, entourée de son cimetière. Mais lorsque nous pénétrons dans la cour, tout le charme de l’art de Sinan apparaît et nous foudroie. Des gamins pieds nus s’amusent entre deux prières ou se lavent les pieds à la fontaine. Nous nous déchaussons et soulevons la bâche verte qui masque l’entrée, prêts à être saisis une nouvelle fois par la splendeur du lieu. Et une nouvelle fois, nous sommes saisis. Bleu d’Iznik encore, à pleurer de joie. Istanbul ? Je n’y ai vu que du bleu…


Passant par de petites rues dans des quartiers très pauvres, nous atteignons la petite Sainte-Sophie, modeste sous les arbres, et malheureusement fermée. Nous remontons ensuite vers le square Kadirga, dans lequel nous nous installons une bonne demi-heure. Je prends quelques notes, Sébastien étudie le plan puis, empruntant toujours les quartiers les plus populaires, traversant la voie du chemin de fer, passant outre les remparts et coupant le boulevard Kennedy en profitant d’un temps mort entre deux flots de voitures, nous nous posons devant la Marmara infestée de bateaux, sur une aire pleine d’enfants et de pêcheurs (mais que peuvent-ils bien pêcher de comestible dans cette eau noire au-delà du dégueulasse ?). Nous restons là un certain temps, à voir le trafic des bateaux, et nous longeons la digue, dondaine, nous trouvant soudain nez à nez avec un navire échoué autour duquel pêchent les pêcheurs et se baignent les baigneurs. Une épave sans doute laissée là par mesure préventive et dissuasive.


Nous retraversons le boulevard et remontons dans notre quartier, dans nos rues familières, à la recherche d’un lieu pour manger. Sur Akbiyik Caddesi, Sébastien a noté un petit restaurant vanté par le Routard. Petite terrasse très joliment située, portakal suyu et lamb shish, kebab succulent… Mais j’ai un peu abusé du pain et de la sauce dès l’entrée et ne puis achever mon assiette. Encore une fois. Les chats sont de sortie, tournent autour des tables. Pas de thé pour ce soir. Toujours suivant le Routard, nous rejoignons la rue Pierre-Loti en passant encore par de petits quartiers pauvres. Sébastien achète une carte de téléphone, lui ne parvient pas à joindre ses parents, moi j’appelle ma mère, qui ne me reconnaît même pas au téléphone. Elle m’annonce que les Assedic menacent de me radier et vont le faire : j’ai oublié de faire ma déclaration ce mois-ci. Je suis un peu loin de tout ça… et puis je m’en fous, je ne touche pas d’Assedic. Nous cherchions un magasin de pâtisseries mais ne le trouvons pas. Direction l’hôtel. Sébastien appelle ses parents sur le chemin, nous achetons une bouteille d’eau et arrivons à l’hôtel au moment même où un car rempli de touristes français s’y installe. J’attends un peu pour récupérer la clé et nous nous retirons dans nos appartements.

mardi 26 juin 2007

Voyage à Istanbul (2/15)



Lundi 7 juillet 2003.


Réveillé vers 6 heures par les bruits de la ville : trompes de bateaux, trafic, mouettes… C'est à 9 heures que je me lève pour terminer le compte-rendu de ma journée de la veille alors que Sébastien dort encore. Il se lève à 10 heures, trop tard pour le petit déjeuner. Nous rangeons nos affaires et reprenons la route de l'hôtel Erboy. Notre chambre est la 312, une petite chambre aux meubles verts, aux rideaux et aux couvre-lits rouges. Topkapi et Sainte-Sophie sont à quelques mètres - c'est donc tout naturellement par là que nous nous dirigeons. Nous passons devant la Sublime Porte, longeons les remparts de Topkapi par une petite rue qui monte, aux bâtiments de bois. Nous voilà devant la porte du palais, et devant celles de Sainte-Sophie. Nous ignorons les porteurs d'eau et les passants intéressés qui veulent s'improviser guides et nos pas nous mènent devant la Mosquée bleue, faisant dégouliner ses dômes et dressant ses six minarets. En face, derrière nous, Sainte-Sophie la rouge. Après être entrés dans la cour intérieure de Sultanahmet, nous laissons nos chaussures dans un sac et pénétrons dans la mosquée. Saisissement devant la beauté, l'immensité du lieu. Sous les cercles d'ampoules, nous ne sommes plus rien devant ces colonnes d'or et de faïence bleue. Nous jouissons du plaisir de marcher en chaussettes sur la moquette. Nous ressortons dans les jardins du monument, regardons la Marmara et la rive d'Asie, au loin, entre les maisons.


Une fois dehors, nous délaissons encore les quidams qui nous veulent du bien - " Hey ! You look Turkish ! Can I help you ? " - et poursuivons notre route vers le Grand Bazar. Le temps est assez clément, la mer nous apporte un petit vent agréable, mais la marche nous use vite. Je commence à avoir très soif, la bouche aussi sèche que si je mâchouillais une semelle. Nous entrons dans le Grand Bazar après avoir traversé des rues pleines de monde, de marchands ambulants, de voitures, de taxis, de tramways. Boutiques de bijoux, les unes à côté des autres, puis au détour d'une galerie : parfums et tissus, cuir à gogo, dans des mélanges d'odeurs captivantes. Il fait très lourd ici, nous ressortons et nous voilà dans le coin des vêtements : " tekstil ", c'est ce qu'annoncent tous les magasins. Mes jambes n'en peuvent plus, nous nous asseyons à même le sol dans une petite galerie marchande bâtie sur plusieurs étages. En contrebas, une fontaine offre un point de vue rafraîchissant. Cette fois, nous décidons vraiment de nous mettre à la recherche d'un café. Le quartier vers lequel nous allons semble plus porté sur l'alimentaire : les kebabs se suivent comme les bijoux, puis les tekstil, tout à l'heure. Nous dénichons une terrasse face à la Corne d'Or et à la tour de Galata et commandons du jus de cerise (" visne suyu "). C'est là qu'en potassant le Guide du Routard, Sébastien constate que nous sommes passés sans le savoir du Grand Bazar au Bazar égyptien. Nous nous prélassons un moment à l'ombre de notre terrasse, il est à peine 15 heures mais nous décidons de rentrer à l'hôtel non sans avoir acheté une bouteille d'eau et du jus de cerise au supermarché face à celui-ci.


De retour dans notre chambre, donc, nous nous rafraîchissons, nous nous prélassons, fourbus. Je ne suis pas loin de m'endormir et je crois que Sébastien en a été encore plus près. Vers cinq heures je me ressaisis pour écrire ces lignes, sous la chaleur qui est revenue et tandis que résonne le chant triste du muezzin.


Vers 18 heures, nous ressortons. Le temps dehors s'est de nouveau rafraîchi, la promenade est plus appréciable. Sébastien a repéré un petit restaurant sur le Guide du Routard, le Karadeniz, et nous y allons. Sébastien entre bille en tête, voulant suivre les conseils du Guide et s'installer au premier étage. Mais le patron ne veut pas que nous montions et nous désigne la terrasse, sans doute pour que nous restions visibles des passants. Nous nous asseyons, le serveur nous tend les menus rédigés en anglais, je commande un kebab en voyant inscrit le mot " eggplant ". Je me dis que ça doit avoir un rapport avec les œufs. Je m'attends à recevoir un plat contenant de la viande et une sorte d'omelette, quelque chose comme ça. Nous faisons connaissance avec notre voisin de table, un Français d'origine asiatique, N'Guyen, avec qui nous nous mettons à parler du Guide du Routard, justement, et des voyages que lui a fait. Il est à Istanbul pour le mariage d'une amie, mais il a aussi voyagé en Jordanie, en Syrie, au Vietnam, dans le Sahara… Ce qui explique qu'il arrive assez facilement à se faire comprendre des serveurs : l'habitude des voyages. Les kebabs arrivent sans se presser, et je me rends compte de mon erreur : " eggplant ", c'est l'aubergine. Je ne suis pas très fort sur l'aubergine, mais j'essaie tout de même de lui faire un sort. Je goûte au fameux " ayran ", yoghourt liquide salé, très rafraîchissant. Le plat est très épicé et s'achève par un thé turc, c'est à dire coriace. N'Guyen nous quitte et nous nous en allons peu de temps après. Nos autres voisins sont français aussi : deux femmes et deux enfants. Elles nous expliquent qu'elles viennent de Bulgarie où vit l'une d'elles, mais qu'elles ont eu des problèmes : elles devaient faire le trajet dans la voiture d'un mari, mais la Bulgarie possède une réglementation très stricte concernant les voitures qui passent la frontière, à cause des nombreux trafics de voitures volées. La femme n'ayant pas sur elle de papiers stipulant que son mari était au courant qu'elle conduisait sa voiture, elles ont dû se résoudre à rejoindre Istanbul en car.


Nous traînons un peu dans le quartier, au loin les supertankers se croisent sur le Bosphore dans le jour qui décline. Sur l'hippodrome de Sultanahmet nous admirons l'obélisque de Théodose, la colonne serpentine et l'obélisque muré dans le soleil couchant. À neuf heures commence le spectacle son et lumières en français à la mosquée de Sultanahmet. Nous nous y installons, un type passe et repasse en essayant de vendre du thé. Nous revoyons N'Guyen, qui mange du maïs grillé. Son et lumières sans surprise, le texte est dit par Jean Piat. Nous retournons tranquillement à l'hôtel. Le problème de cet hôtel, c'est qu'il n'y a pas d'air. Le temps à l'extérieur peut-être très doux, nous suons très vite… Une bonne douche, mon journal et au lit.

lundi 25 juin 2007

Voyage à Istanbul (1/15)


(Voici le premier épisode de notre grand feuilleton de l'été. Maintenant que je ne tiens plus mon journal intime en ligne, je peux à loisir en réutiliser les meilleures pages. N'est-ce pas d'ailleurs la période des best-of et autres rediffusions ? Retour donc sur un séjour stambouliote effectué en juillet 2003... L'occasion pour les nostalgiques de mon journal de s'y replonger un peu - et pour ceux qui sont arrivés après la bataille de se faire une idée de ce qu'ils ont raté. Les pauvres.)


Dimanche 6 juillet 2003.


Réveil à l'aube sans avoir dormi, comme de bien entendu. Je voudrais être quinze jours plus loin dans ce journal, et me lire comme un étranger. Ma mère est plus stressée que moi, puisqu'en ce qui me concerne je n'ai jamais l'inquiétude d'oublier quoi que ce soit : je constate que ces choses ont été oubliées, c'est tout, et je me maudis. Elle angoisse parce que Sébastien tarde à faire son apparition à la gare, alors qu'il n'est que 9 h 00 et que notre train part à ¼. Il arrive bien sûr, puisqu'il est écrit que tout doit se dérouler sans histoire, et nous entamons le premier trajet, de Laval au Mans, par train express régional, faisant une halte de quelques instants dans plusieurs petites gares. Le voyage commence en douceur, sur le mode mineur. Au Mans, nous prenons un deuxième train : le TGV pour Roissy, encombré de bagages et de jeunes anglais qui ont fait du wagon leur territoire, criant et gesticulant, faisant même partager à tout le monde leur goût sans faille pour la grande musique : La Macarena, I'm a Scatman… J'espérais secrètement qu'ils disparaîtraient de la surface du monde ferroviaire à Marne-la-Vallée, mais non, ils rentrent au bercail, dans leur Perfide Albion, nous devons donc nous les farcir jusqu'à Roissy.


À notre arrivée, il faut encore s'orienter, trouver le bon terminal, qui mène au bon guichet, qui nous indiquera la bonne porte d'embarquement. Nous grimpons, en traînant nos valises, escalators et escaliers, empruntons une navette qui nous dépose 500 mètres plus loin, à la porte B. Sébastien sort ses billets, le type au guichet nous enregistre et nous montre où nous devons aller : porte F, c'est-à-dire à l'opposé… c'est-à-dire à peu près d'où nous venons. C'est reparti, à pied cette fois, dans l'autre sens. Heureusement, nous avons tout notre temps : notre avion ne décolle qu'à 17 h 05. J'attrape un caddie au vol, y dépose nos sacs à dos et ma valise dont la poignée n'est pas pratique : la valise en elle-même est un peu trop ample et mes jambes un peu trop longues se prennent dedans. Je n'aime pas les aéroports, ces structures immenses et inhumaines où tout est loin de tout, et réciproquement. Nous arrivons, et l'attente commence. Sébastien fait l'aller-retour entre le tableau d'annonce des départs et son siège tandis que j'étouffe quelques fous rires à la lecture du Chameau sauvage de Jaenada. Il n'y a pas de temps perdu. Enfin, deux heures avant le départ, nous enregistrons nos bagages et passons le sas de sécurité sans faire sonner quoi que ce soit.


L'avion de la firme Alitalia qui nous attend est tout petit, une centaine de places à tout casser. Il fait quelques tours sur la piste, lentement, puis s'élance en oblique, perce les nuages, la Seine serpente au loin sous ces moutons géants, puis ils se regroupent pour former tapis, on croirait survoler une mer de glace. Nous laissons la France et toutes les arrestations d'Yvan Colonna du monde. Frugal dîner au-dessus des Alpes, on fait passer la Méditerranée avec un café. Nous redescendons, ciel dégagé sur des champs à perte de vue. Nous cherchons Rome des yeux, mais nous atterrissons avant.


Descente de l'avion à même le tarmac, et nous prenons place dans un bus qui nous conduit à l'entrée de l'aéroport. Là, nous cherchons sur les écrans la porte d'embarquement de notre prochain avion : C32. Nous suivons les autres voyageurs qui vont, eux aussi, à Istanbul. Nouveau passage au détecteur de métal, puis nouvelle navette, sur rail celle-ci. J'aime les aéroports, ces structures incompréhensibles : une fois arrivé là où vous vouliez aller, vous seriez bien incapable de dire, en regardant les bâtiments à travers les fenêtres, par où vous êtes entré… Ici, le sol est moquetté. Nous ne sommes toujours pas parvenus à changer notre monnaie : aucun bureau de change ne fait la livre turque.


Nous embarquons. Rome s'éloigne très vite, nous longeons la côte, Rome est une ville rouge. Mais l'avion amorce un demi-tour, nous revenons vers elle. Une histoire de couloirs aériens. Derrière nous, un jeune Turc, je crois, parle fort et lance des insultes en anglais, en rigolant grassement. Heureusement, il se calme assez vite. À côté de moi, une assez jolie Turque lit un livre. Couché de soleil sur la mer, l'horizon s'emmêle les pinceaux : rouge, orange, jaune, violet, vert, bleu… Puis la nuit tombe vite. Nous devinons au loin des reliefs de côtes illuminées. Le mal de crâne qui m'a saisi durant le premier trajet en avion revient de plus belle. Je pensais tout d'abord que c'était de fixer l'horizon en me déhanchant qui me produisait cet effet, mais c'est peut-être tout simplement la pression de l'appareil. Ça finit d'ailleurs par se calmer. Je ne touche pas beaucoup au repas donné dans l'avion : j'avais mangé le précédent. Sébastien teste leur thé, qui semble être une lavasse sans goût. Soudain, l'appareil amorce une descente alors que nous apercevons une côte pleine de lumières. Les hôtesses nous font remplir un questionnaire concernant le S.A.R.S. Et la pression se fait plus forte : nous atterrissons, à notre grande surprise. Déjà ? Mais il n'est que dix heures ! Atterrissage en catastrophe ? Non, nous nous étions juste trompés : nous pensions que l'horaire d'arrivée en Turquie (23 h 30) était indiqué en heure de Paris, mais c'était en heure locale. Il est bel et bien onze heures à Istanbul, et nous atterrissons assez brutalement sur le tarmac d'Atatürk.


Nouvelle course dans l'aéroport, à la recherche de nos bagages et d'un bureau de change. Je n'aime pas les aéroports, ces grandes structures vides à onze heures du soir… Passage à la douane où un fonctionnaire tamponne vigoureusement des papiers, et nous récupérons nos valises. Là nous pouvons changer nos euros en livres turques. On me donne soixante-quinze millions six cent mille livres turques contre les soixante euros que j'ai déposés. En fait je me suis fait entuber de dix euros : Sébastien en a changé cinquante et a reçu la même somme. Petite tentative pour appeler nos familles, mais les appareils téléphoniques refusent la carte bleue de Sébastien. Nous sortons de l'aéroport. Les " taksis " jaunes, qui la nuit sont orange, comme le disait Nabe dans Visage de Turc en pleurs, font la queue. Un type costaud prend nos bagages, les range dans le coffre et nous demande de l'argent. Non, merci. Nous indiquons notre hôtel au chauffeur : hôtel Erboy, sur Ebusuud Caddesi. Il ne voit pas où ça se trouve, je l'aide un peu : " Topkapi… " (je prononce bien comme il faut, Top-kapeu), mais il demande à d'autres chauffeurs, et la course commence. Les ceintures de sécurité à l'arrière servent de décoration et le chauffeur lui-même n'a pas la sienne. Course poursuite de taxis dans la nuit d'Istanbul. À notre gauche, des bars et des boutiques de luxe éclairés avec tout le kitsch nécessaire, à droite quelques bateaux en mouillage sur la Marmara. Notre taxi se faufile à coups de klaxons et nous pénétrons dans Istanbul. Et l'enchantement commence. Istanbul de nuit, c'est tellement beau qu'on se croirait à Eurodisney. D'un côté la Mosquée bleue, de l'autre Sainte-Sophie, illuminées toutes deux comme il se doit, et séparées par un vague terrain qui les rend irréelles, sortant de là impromptues et pathétiques, toutes bêtes dans leur beauté sublime.


Nous arrivons devant notre hôtel. Le chauffeur nous a surtaxé la course : Sébastien lui donne 25 millions. Ici, si tu ne la demandes pas, le chauffeur ne te rend pas la monnaie. Le nôtre s'engouffre donc dans son véhicule et repart.


Dans le hall de l'hôtel, le réceptionniste nous explique en anglais que pour cette nuit nous dormirons dans un hôtel tout proche, et que nous pourrons retourner à l'Erboy demain. Un de ses " amis " va nous y conduire… et nous voyons surgir un grand type voûté, dégingandé, les bras interminables le long du corps, des épaules à n'en plus finir, entre la créature de Frankenstein et un personnage d'Ed Wood. On le suit, c'est à deux blocs de là, à Hüdavendigar Caddesi, l'Orient-Express. Nous passerons donc notre première nuit stambouliote dans un quatre étoiles. Le porteur de cet hôtel-ci, qui ressemble un peu plus à un être humain, essaie de nous dire quelques mots en français. Je lui laisse un pourboire très chiche : 500 000 livres. La salle de bain est très confortable, nous l'essayons immédiatement, puis Sébastien zappe sur les chaînes de télé tandis que je rédige ces notes.