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vendredi 11 septembre 2015

La voix de Pauline





         

Au moment où Pauline est mise en terre et le trou recouvert d’une simple dalle, sans croix, sans nom, sans la moindre inscription, comme elle l’a demandé, je me rends compte, je ne sais pourquoi seulement maintenant, que si j’ai peut-être appris, à peu près, qui elle était, si je sais certaines choses sur elle, importantes ou non, il y en a une que je ne connaîtrai jamais, c’est le son de sa voix.
Philippe Jaenada, La petite femelle.



            Ne cherchez plus, il est là, le livre de la rentrée. Le seul.
            Philippe Jaenada a toujours dit qu’il ne savait pas inventer. Ses premiers romans étaient principalement inspirés par sa propre vie, et depuis qu’il ne connaît plus que le train-train de la vie de famille, il est bien obligé de parler d’autre chose – d’autres vies que la sienne, comme dirait Emmanuel Carrère. Cela, il l’a expliqué dans pas mal d’interviews, je n’ai pas les sources en tête, vous chercherez si vous voulez.
            En 2013, Jaenada avait raconté – brillamment – la vie de Bruno Sulak, le gentleman-braqueur. Certains lecteurs lui avaient fait remarquer qu’il s’était montré un peu trop élogieux dans son portrait d’un homme qui, certes, n’avait jamais eu de sang sur les mains, mais n’en était pas moins un voyou. Alors, l’auteur s’était dit que pour son prochain livre, il parlerait d’une personne beaucoup plus sombre, qu’il serait beaucoup plus difficile d’aimer. Et il est tombé, dans un ouvrage sur les femmes criminelles, sur l’histoire de Pauline Dubuisson. Celle qu’on a appelée « la hyène », « la ravageuse », qu’on a qualifiée de « démon », d’« hystérique »… Bon, là, au moins, Jaenada était tranquille : pas de risque d’éprouver de l’affection pour une femme pareille !
            Caramba ! Encore raté !
            Parce que Philippe Jaenada a un défaut : il ne se contente pas de recopier ce qui a été écrit avant lui. Il veut retourner aux sources, avoir dans les mains les documents d’origine, faire des recherches aux archives, retrouver les rapports de police de l’époque… Noble choix, seulement voilà : en agissant de la sorte, il s’est aperçu que tout ce qui avait été écrit sur Pauline Dubuisson était faux, que lors de son procès, les magistrats avaient menti, que ce « démon » était fabriqué de toute pièce… et qu’il était finalement plutôt facile d’éprouver de l’affection pour elle, et même d’en tomber carrément amoureux.
            Rappelons les faits : le 17 mars 1951, Pauline Dubuisson a tué son ancien amant, Félix Bailly, de trois balles de pistolet, avant de tenter de se suicider au gaz. Arrivés sur les lieux, les secours auront toutes les peines du monde à la ranimer. Deux ans plus tard, au procès, ils auront toutes les peines du monde à convaincre les juges que cette tentative de suicide était des plus sérieuses : l’opinion générale sera que l’accusée est une simulatrice. Maître René Floriot, avocat de la partie civile, aura un mot resté célèbre : « Il est fabriqué, votre drame passionnel, Pauline Dubuisson. Il est raté. Raté ! Comme sont ratés vos suicides. Vous ne réussissez que vos assassinats ! » Une réplique digne d’un film, et que reprendra Henri-Georges Clouzot quelques années plus tard dans La Vérité.
            C’est que Pauline Dubuisson est belle, intelligente et libre. Elle a vraiment tout contre elle. Au début des années cinquante, on attend d’une femme qu’elle soit, bon allez, jolie si possible, ça fait jamais de mal, mais surtout docile, et qu’elle sache tenir correctement sa maison et élever ses enfants. Une femme cultivée, qui donne son avis sur tout, et puis quoi encore ?


            Née le 11 mars 1927 à Malo-les-Bains, dans l’agglomération de Dunkerque, Pauline Dubuisson est élevée par un père qui la forme comme un petit soldat, lui faisant lire Nietzsche à dix ans et lui apprenant à mépriser les faibles… et par une mère dépressive, évanescente, qui est une sorte d’allégorie de la faiblesse.
            Arrivent la guerre et l’Occupation, juste au moment où Pauline entre dans l’adolescence. Le père, André Dubuisson, fait des affaires avec les Allemands, sa fille lui sert d’interprète. Et finalement, il décide qu’elle peut bien rencontrer l’occupant sans lui… ça l’occupera. Un jour de 1941, elle a à peine quatorze ans quand elle est surprise dans un square en compagnie d’un jeune soldat allemand qui lui offre un bouquet de fleurs. Un fait insignifiant, relevé par un policier, et qui prendra dix ans plus tard des proportions démesurées. Tout le monde sera convaincu qu’elle a été surprise en plein coït, les journaux s’en régaleront. Toute la vie de Pauline Dubuisson sera ainsi transformée, défigurée, pour mieux la détruire. À la Libération, elle est selon toute vraisemblance tondue et humiliée dans les rues de Dunkerque. La rumeur d’un viol collectif n’apparaîtra que dans les années 1990, sans guère de fondement. En tout cas, elle tente pour la première fois de se suicider. Se rate. Pas de problème : la société, elle, ne la ratera pas.
            Après la guerre, fin 1946, elle entame des études de médecine à Lille et rencontre un étudiant de quatre ans son aîné, Félix Bailly. Un pur, celui-là, « élevé dans la religion, l’amour et la bonne morale, couvé par sa mère et guidé par son père, adoré par sa sœur, préparé pour une existence confortable, toute tracée dès sa naissance, bourgeoise et sans histoires », nous dit Jaenada. Après leur première nuit ensemble, tout est clair pour Félix : il veut l’épouser.
            Pour Pauline, ce n’est pas aussi clair. Elle veut devenir médecin, à une époque où c’est encore au mari de décider si sa femme peut travailler ou pas. Pauline aime bien Félix, mais de là à l’épouser… S’ensuit une relation chaotique, elle refuse toutes les propositions de mariage qu’il lui fait (il est opiniâtre), ils rompent plus ou moins, elle fréquente un professeur d’anatomie, Félix continue à la poursuivre, souffre le martyre, se lasse. Et rencontre une jeune femme très bien, une anti-Pauline, bien élevée, et qui ne couchera qu’après le mariage. C’est à ce moment-là, quand il lui échappe, que Pauline réalise qu’elle tient à Félix. Ignorant qu’il s’est engagé avec une autre, encouragée par des rumeurs, elle part le rejoindre à Paris, le 6 mars 1951. D’après elle, ils font l’amour (sous les photos de la fiancée), et le lendemain matin, il la plante là, en lui apprenant qu’il va se marier. Anéantie, Pauline se rend dans une armurerie pour acheter un pistolet. Pour se tuer, elle, sous les yeux de Félix. L’arme est trop coûteuse pour elle, elle renonce. Au procès, on refusera de croire qu’elle a couché avec Félix cette nuit-là – impossible qu’un homme aussi pur se comporte comme un tel mufle – et on ne croira pas non plus qu’elle a cherché à se procurer une arme le lendemain. Pourquoi ? Parce que cela voudrait dire qu’elle a réagi sous le coup de la déception, et qu’il s’agit bien d’un crime passionnel. Or on ne veut pas de cette thèse, trop noble pour la « ravageuse »
            Après avoir enfin obtenu ce pistolet, elle retourne à Paris le 17 mars. Là, les versions divergent, personne d’autre que Pauline ne sait ce qu’il s’est passé – et Pauline, c’est l’accusée. Philippe Jaenada, à son tour, propose sa version « qui ne s’appuie pas que sur les déclarations sujettes à caution de Pauline (elle n’a pas dit grand-chose, de toute manière), mais sur des trucs de poètes rêveurs comme le rapport d’autopsie ou la balistique, de petites choses évidentes et concrètes qui auraient dû sauter aux yeux de quiconque en a deux, mais que les artistes officiels de la Société Bien Protégée, dans leurs belles robes de scène rouges ou noires, ont habilement dissimulées sous leurs foulards soyeux et colorés de magiciens. » Une version qui démontre que, selon toute vraisemblance, Pauline Dubuisson est de bonne foi : qu’elle a réellement tenté de diriger l’arme contre elle, pour se suicider devant Félix, que celui-ci s’est interposé, qu’elle a tiré et qu’il a été touché. Trois fois.
            On pourrait admettre que la thèse de l’accident laisse les enquêteurs sceptiques. Qu’une balle parte par maladresse, passe encore, mais trois, et toutes mortelles, c’est plus difficile à avaler. Pourtant, ce n’est pas ce qui intéressera le plus les magistrats, qui évacueront d’emblée l’accident et refuseront également de croire au crime passionnel, pour parler de meurtre avec préméditation. Pas par amour, non : par orgueil. Vexée que Félix l’ait remplacée, elle serait allée, purement et simplement, lui régler son compte. Et simuler une gentille petite asphyxie au gaz de rien du tout, pour donner le change.

            Ce que révèle Philippe Jaenada dans La petite femelle, c’est qu’un tribunal, au fond, n’est rien d’autre qu’une scène de théâtre. Dès son arrivée dans le box des accusés, Pauline est la cible de dizaines de photographes qui se croient au festival de Cannes, jusqu’à ce que des voix excédées crient « Assez ! » C’est elle la vedette, et pourtant elle n’a pas le droit de jouer. C’est elle qu’on traite de « comédienne », mais les véritables acteurs, ce sont ces hommes en robe. Pauline n’a pas de chance : elle a contre elle un véritable tueur, maître René Floriot, face auquel l’avocat de la défense, maître Baudet, fait pâle figure. Ce sont eux les stars, et suivant le rôle qui leur est confié – avocat général (Raymond Lindon), de la défense (Paul Baudet) ou de la partie civile (René Floriot) – ils doivent s’emparer de ce rôle et se montrer assez convaincants pour bouffer la partie adverse. L’accusée n’est qu’un accessoire : son rôle est de sublimer le jeu des seuls véritables acteurs. On ne pense plus au fait qu’elle risque sa tête ou sa liberté : seul compte le show !
            La vie de Pauline ne lui appartient plus, on refuse de la croire, et Floriot comme le président Raymond Jadin manipulent les pièces à conviction à la manière de prestidigitateurs, déforment les différents rapports de police, ajoutent ou suppriment des détails à leur convenance, mais c’est évidemment Pauline qui ment, puisque c’est elle l’accusée. « Floriot fait son boulot, il joue avec ses cartes, peu importe qu’elles soient truquées. Le meilleur moyen de faire croire que quelqu’un ment, c’est de mentir soi-même. » La cour s’est fait sa petite idée : elle est orgueilleuse, arrogante, vénale, froide, « même pas touchante », c’est une marie-couche-toi-là, une fille à soldats, et à soldats allemands. Une femme un peu trop libre, jugée par une société d’hommes. (En général, quand un homme traite une femme de salope, ce n’est pas d’avoir couché avec un grand nombre d’amants, qu’il lui reproche, mais de ne pas avoir couché avec lui. Intolérable d’être dans le train qui ne lui est pas passé dessus !) C’est presque comique – et ce n’est pas le moindre des talents de Jaenada que de réussir à faire sourire son lecteur avec des faits aussi sordide – de voir comment les témoins susceptibles de présenter un portrait un peu différent de Pauline (ou de Félix) sont évacués d’office, ou comme on fait peu de cas de leur témoignage. La nuance, ça complique les débats.
            La comédie, le drame, la romance : il y a tout dans ce procès. Le plus hilarant (sinistrement hilarant) étant de voir les magistrats parler d’amour à l’accusée, prétendre ne rien comprendre à ses revirements, à ses doutes, au fait que, tout en conservant l’espoir de retrouver un jour Félix, elle ait eu une liaison avec un autre homme. C’est pathétique comme un mauvais vaudeville. « Comme ils ne comprennent rien aux hésitations, aux changements de sentiments (on aime ou on n’aime pas, c’est quand même pas sorcier) et aux agissements de Pauline, ils n’envisagent pour les expliquer que les seuls motifs qui leur viennent à l’esprit : l’orgueil démesuré ou le fric. Car ils sont eux-mêmes obsédés par le pouvoir et l’argent. » Dans la salle, le jeune Jacques Vergès, pas encore avocat, assiste à cette curée : « Bouvard et Pécuchet, assistés de M. Homais, interrogeaient Juliette. » (Dictionnaire amoureux de la justice, p. 22)
            Pauline Dubuisson sortira brisée de ces trois jours de procès. Entre-temps, tout de même, l’opinion de la presse aura évolué : il est évident qu’on s’est acharné sur elle, qu’ils y sont allés trop fort. Condamnée aux travaux forcés à perpétuité, Pauline sera libre après neuf ans de prison, son comportement exemplaire durant sa détention ayant joué en sa faveur. Il n’empêche que, remis dans le contexte de l’époque, cette condamnation est d’une sévérité démesurée : elle a échappé de peu à la guillotine ! Comme à son habitude, Philippe Jaenada n’est pas avare en digressions, et celles-ci en disent long sur la justice de l’époque. Peu avant le procès de Pauline, Yvonne Chevallier, une femme modeste et sans éducation, a tué son mari député qui voulait divorcer, dans des circonstances très proches de la future affaire Dubuisson. Elle sera acquittée. Le président du tribunal était Raymond Jadin et l’avocat général Raymond Lindon. On peut supposer que leur extrême bienveillance envers l’accusée leur aura été reprochée et qu’ils auront juré, il n’est jamais trop tard, qu’on ne les y reprendrait plus…
            S’il ne voulait pas éveiller l’empathie du lecteur pour son héroïne, oui, c’est donc encore un échec pour Jaenada. C’est peu dire qu’on s’y attache, à Pauline Dubuisson : on voudrait la prendre dans ses bras, la réconforter, on enrage entre les pages de ce gros livre qui se lit très vite, on voudrait gifler ces juges odieux, on voudrait enfin la voir défendue correctement ! Et elle l’est, par Jaenada. La petite femelle est, il faut bien le dire, un sale coup porté à Jean-Luc Seigle, qui a publié lui aussi cette année un roman sur Pauline Dubuisson, Je vous écris dans le noir. Un roman dans lequel, pourtant, il prend la défense de Pauline, et parle par sa voix. Un roman dans lequel elle s’exprime à la première personne. Un roman que La petite femelle a ringardisé d’un coup. Parce que Jaenada n’a pas eu besoin de se mettre dans la peau de son personnage ni de la faire parler pour la rendre vivante, et pour lui rendre sa voix, cette voix dont il réalise, alors qu’il décrit l’enterrement de son personnage, qu’il ne l’entendra jamais. On l’entend, la voix de Pauline, à toutes les pages, parce que justement, l’auteur n’a pas cherché à romancer sa vie. « Ce qu’il faut surtout, pour parler technique, c’est que je n’invente, ne truque rien, là aussi elle a eu sa dose. Que je m’efforce d’être le plus précis, le plus juste, le plus fidèle qu’on puisse être si loin dans son futur. »
            Quand on referme le livre de Philippe Jaenada, après avoir suivi les derniers instants de Pauline Dubuisson, exilée à Essaouira et suicidée à trente-six ans le 22 septembre 1963, on éprouve le sentiment étrange d’avoir perdu une amie très chère, qui n’a pas eu de chance, et qu’on aurait voulu aider…

lundi 9 juillet 2007

Voyage à Istanbul (15/15)

Dimanche 20 juillet 2003.

Et la course recommence… Putain de dernière journée !...

Tout a pourtant commencé comme une journée banale : le petit déjeuner, le dernier d’Istanbul, après une petite nuit dans ce brouhaha qui nous est devenu coutumier – une engueulade dans la rue vers trois heures du matin… Aussi étrange que cela puisse paraître, nous n’avons pas eu de mal à fermer nos valises et, notre avion ne partant qu’à 14 h 50, nous avons même pu profiter d’une dernière balade sur la Corne d’Or, sur le pont de Galata infesté de pêcheurs à la ligne, Sébastien voulant acheter des simit avant de partir. Le bruit infernal des klaxons, la cohue du quai, les cris des marchands, le défilé ininterrompu des voitures ; je ne pensais pas que ce genre de détails pouvait me plaire. C’est le poumon de la ville qui me manquera.

Une bouteille de visne suyu achetée au supermarché en face de l’hôtel, nous récupérons nos bagages et montons dans un taksi en maraude – pas besoin d’attendre le taxi, ici : impossible de faire un pas sans en croiser dix.

Et la course recommence… Oh, tout en douceur d’abord, façon promenade à bicyclette : nous arrivons tôt à l’aéroport, nous nous installons sur un siège. Sébastien lit Constantinople en 1890, moi Le Chameau sauvage. Je vais assez vite voir le tableau des départs et le guichet d’enregistrement de nos bagages est déjà annoncé. Tout se goupille à merveille, nous nous débarrassons de nos valises et la fille du guichet est charmante. Nous attendons encore un peu puis nous traversons la douane et partons légers vers la porte d’embarquement… où nous attendons encore, assis par terre, ce qui est logique lorsqu’on est en avance. De nouveaux portillons détecteurs de métaux à franchir (le sac à dos de Sébastien est fouillé minutieusement), et l’embarquement est presque immédiat.

Sébastien somnole dans l’avion et je lis Jaenada. En quelques battements d’ailes nous sommes au-dessus de la Grèce. Le commandant de bord nous désigne, en italien puis en anglais, Corfou et Thessalonique.

A Rome, nous courons pour trouver la salle d’embarquement, persuadés qu’il est 17 h 30 et que nous n’avons qu’une demi-heure avant le départ. En passant sous une horloge nous comprenons notre erreur : j’ai simplement oublié de remettre ma montre à l’heure locale : il n’est que 16 h 30. Du coup, nous patientons encore longtemps, assis à côté d’un gros Noir et de sa moitié, une grosse blonde qui renifle et renâcle et tousse gras ses glaires, avec laquelle il joue à montre-moi-la-photo-de-ta-carte-d’identité-qu’on-rigole. L’avion partira finalement avec vingt minutes de retard. Sébastien lit Le Figaro, moi Le Chameau sauvage. Un café au-dessus des Alpes, nous sommes à 20 heures à Paris.

C’est là, de retour en France, alors que jusque là tout s’était déroulé sinon comme prévu, du moins dans les temps (l’avion Rome-Paris a rattrapé son retard), c’est là que tout part en quenouille.

Notre train, le dernier pour Laval, part à 22 h 05. Nous mettons une bonne vingtaine de minutes à récupérer nos bagages, puis nous devons rejoindre la gare pour y prendre le RER, le train partant de Montparnasse et non de Roissy. Le temps que Sébastien achète les tickets tandis que je garde les valises, il est neuf heures quand nous grimpons dans le RER.

Une heure seulement pour rejoindre la gare… Nous commençons à nous inquiéter. Moi surtout, de savoir qu’il faudra courir après le train en traînant nos valises, alors que la dernière fois que nous nous sommes trouvés dans cette situation j’ai dû mettre une bonne heure avant de reprendre mon souffle… Nous voyons la quinzaine de stations qui séparent Roissy de Denfert passer lentement, trop lentement devant nos yeux. Course folle, arrivés à destination, pour prendre le métro direction Montparnasse… et là je suis coincé dans le portillon, ma valise crochetée par une barre, je perds un temps précieux à me libérer, Sébastien, qui courait devant, fait demi-tour pour m’attendre, nous sautons dans le métro, à 58 nous sommes sur le quai de la station Montparnasse-Bienvenüe et nous galopons, traînant nos saloperies de valises, nous passons un premier tapis roulant, je commence à perdre de la vitesse, Sébastien est loin devant, au deuxième tapis roulant je le perds de vue, je ne sais pas par quel couloir il est passé, ce n’est pourtant pas la première fois que je me trouve dans cette gare mais là j’hésite, prends un couloir au hasard, renonce, reviens sur mes pas, comprends que j’étais sur le bon chemin et repars… Sébastien est loin devant, je ne le vois plus… Peut-être est-il déjà sur le quai… Il courait sans se retourner, il n’a sûrement pas vu qu’il m’avait semé… Je m’essouffle… De toute façon, maintenant, c’est trop tard… Je le cherche encore devant les portes automatiques de ce que je crois être les « Grandes lignes »… Je m’aperçois que je suis seulement devant le Transilien… Il faut encore monter…

Et là je perds les pédales. Il y a des jours comme ça où l’on agit impulsivement, sans s’en rendre compte, pour comprendre ensuite qu’on a tout fait de façon illogique.

J’ai dû vraiment avoir la sensation que j’avais perdu de vue Sébastien depuis une éternité. A aucun moment je n’ai pensé qu’il pouvait être sur le quai, en train de me chercher. Ou j’ai dû croire que, ne me voyant pas, il allait redescendre assez vite. J’ai donc attendu à l’étage du Transilien qu’il réapparaisse, descendant d’un escalator, éreinté et furieux d’avoir raté le train. Tout ce qui monte doit finir par redescendre, ça a dû me paraître plus logique que le contraire. J’ai bien vu plusieurs personnes qui descendaient, mais pas Sébastien.

Peut-être que notre précipitation m’a fait perdre la notion du temps, peut-être que j’ai eu un instant de panique comme lorsque, gamin, on croit s’être perdu sitôt que notre mère a disparu de notre champ de vision, et qu’on la cherche partout où elle ne peut pas être, incapable de reconnaître un lieu pourtant familier… Mon côté Bambi, quoi… Je ne sais pas. Toujours est-il que ne le voyant pas descendre, et pensant sûrement que pas mal de temps s’était écoulé, je me suis dit que soit il ne s’était pas aperçu que je ne le suivais pas et avait bondi dans le train au moment même où celui-ci fermait ses portes, l’empêchant de redescendre ; soit il était déjà redescendu du quai des « Grandes lignes » et m’attendait peut-être plus bas, sans doute devant les guichets du métro pour Châtillon, sachant que je n’avais que de l’argent turc sur moi et donc pas la possibilité d’acheter un ticket.

Toujours pas de Sébastien devant les guichets, bien sûr. Cette fois, je suis persuadé qu’il est dans le train pour Laval, tout surpris d’y être seul. Je demande un ticket à deux jeunes gens et là, impulsif toujours, je passe le portillon. Ce qui est idiot, puisque Sébastien n’aurait jamais l’idée de me chercher du côté du métro, persuadé qu’il est que je n’ai pas pu me payer le ticket. Mais je crois de moins en moins qu’il soit encore à la gare. Je continue à traîner ma valise jusqu’au quai de la ligne 13. Je me suis trompé de côté, ce métro-là va vers Gennevilliers, il faut que j’aille en face.

J’y vais donc, le métro arrive, j’entre : direction Châtillon. Nous nous étions dit que si nous rations le train, nous pourrions toujours dormir chez Arnaud. Sans doute que durant ma course cette optique est devenue une obsession, une évidence – et je me suis dit que si Sébastien avait, comme moi, raté le train (ce qui me paraissait de moins en moins probable), de toute façon nous nous retrouverions chez Arnaud. Et soudain, je songe à un détail, un de ces nombreux détails que j’avais occultés (comme par exemple le fait que, n’ayant que de l’argent turc sur moi, pas de chéquier et encore moins de carte bancaire, je ne pourrais pas plus prendre le train demain qu’aujourd’hui), un détail donc : la porte de la cour où loge Arnaud s’ouvre avec un code que j’ignore !... S’il est couché, il ne pourra peut-être pas m’entendre… Et s’il n’est pas chez lui ?... Je n’ose y penser, je me vois déjà passer une nuit à la belle étoile à Châtillon et incapable ni de prendre le train, ni de téléphoner demain. Je me sens poissard comme le héros du Chameau sauvage, oui, complètement jaenadaïsé. Arrivé à Châtillon et traînant ma valise sur le gravier pour franchir le kilomètre qui me sépare de la rue de Fontenay, je repense à une réflexion que je me suis souvent faite dans les cas « limites » : j’ai généralement plutôt de la chance. Maladroit tant qu’on veut, distrait au-delà de toute norme, mais poissard, justement, non. Généralement, quand je suis à moins une de rater le train, je m’engouffre dedans au dernier moment et tout se passe bien. Le hasard (qui n’existe pas) est en général plutôt de mon côté. Alors qu’est-ce qui a fait que tout déconne ce soir ? Que s’est-il passé pour que je me retrouve à traîner une valise à onze heures du soir dans une petite ville de la banlieue sud de Paris ? Et quand je vais me retrouver comme un con assis sur ma valise devant une porte close, sans savoir de quoi demain sera fait, regardant défiler les secondes sur le cadran digital de ma montre en attendant le lever du jour comme on attend le Messie, est-ce que, oui ou non, je pourrai me déclarer poissard ?

Mais j’arrive enfin, un poivrot zigzague devant moi, je pousse la porte et, ô miracle ! elle s’ouvre ! Je sonne chez Arnaud, deux fois : il vient m’ouvrir.

« Salut… Sébastien est là ?... »

Non, bien sûr, et Arnaud croit même que je lui fais une farce : il s’attend à voir surgir son frère derrière moi. Je lui explique ce qui vient de nous arriver devant un verre d’eau et laisse un message sur le répondeur de ma mère. Nous déplions le canapé-lit, je défais ma valise et constate, comble de la journée, que mon gel douche – ou mon shampooing -, s’est répandu dans ma trousse de toilette pendant le voyage, et de là dans ma valise. Bon, peu de dégâts, visiblement. Quelques minutes plus tard, Sébastien appelle Arnaud : « J’ai perdu Raphaël ! » Il est toujours à la gare, en train de me chercher, évidemment, comme font les gens normaux qui s’inquiètent pour vous. D’après Arnaud, il est furax. Il arrive trois quarts d’heure après. Pour lui aussi, les ennuis se sont succédés : en voulant téléphoner, il s’est aperçu qu’il n’avait plus de carte de crédit. Il a vidé son sac, hors de lui, jusqu’à ce qu’un agent de la RATP qui avait retrouvé sa carte n’intervienne. Puis, dans le métro, il a voulu se rafraîchir avec une bonne rasade de visne… Le métro a freiné, la chemise de Sébastien a été imbibée de jus de cerise et il a dû se changer dans le wagon. Carine va vraiment regretter de ne pas nous avoir accompagnés.

Enfin, nous sommes là, nous nous sommes renseignés par téléphone : il y a un train pour Laval à 8 h 05 demain. Nous achevons cette putain de journée en parlant d’Istanbul parce que quand même, merde ! Nous sommes de retour.