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vendredi 30 septembre 2016

Bag of Bones [épisode 17]


C’est marrant comme on peut s’éclater en répèt’ en se prenant pour des stars et se sentir piteux dès qu’un mec qui s’y connaît un peu décortique votre musique. On s’était jamais vraiment pris la tête pour les pains qu’on multipliait dans notre pauvre local (de vrais p’tits Jésus !), et voilà que pour notre CD quatre titres, on a passé des heures à retravailler chaque piste avec l’impression qu’on ressortirait pas vivants du studio – ou alors très vieux.
            Normalement, c’est le moment où je vous fais un couplet sur le fait que l’expérience du studio, ça te donne une putain de leçon d’humilité t’as vu, et que tu en ressors en te disant que t’as appris plein de trucs et que genre ça t’a fait grandir, un peu. Nous, comme on est des petits cons, on va pas vraiment dire ça.
            Nous, l’impression qu’on a eue, c’est d’entrer en studio avec, mettons, l’idée d’un truc qui serait rouge, et qu’on en est ressortis avec un truc bleu, et bien contents quand même. Parce que l’ingé son a réussi à nous convaincre que c’était un truc bleu qu’il nous fallait.
            Alors bon, nous, c’est sûr, on s’est ramenés avec nos idées, on voulait que ça sonne comme du Motörhead, et le mec nous a tout de suite dit : « Déjà, commencez par jouer comme Lemmy, après on en reparle. » Je pense qu’il a fait ce qu’il a pu aussi, ce brave homme.
            Leçon d’humilité je sais pas, mais en tout cas, quand tu commences à t’enregistrer avec un pro, c’est là que tu vois la distance qui sépare tes ambitions de la réalité. Et donc finalement, ton truc rouge est devenu bleu, mais ça te convient. Parce qu’à la fin, tout ce qui compte, c’est de ressortir de ce studio, de revoir la lumière du jour et de pouvoir goûter à nouveau aux lasagnes de maman. Perso, je manque de patience. Je vaudrais que dalle comme otage.
            Et donc, pour bien faire la différence entre ce quatre titres et la pauvre démo qu’on avait avant, on s’est creusés la tête pour chercher un titre et un visuel un peu classe. Comme on n’est pas connus, Steven a pensé à Not on TV, ou Never seen on TV, mais j’ai dit la télé, y’a plus que les vieux qui la regardent. Alors finalement, Adrien a tranché : Not on YouTube, le voilà, notre titre.
            Pour le visuel, on avait déjà notre petite idée. On est allés à la fête des Angevines avec nos instruments. Moi, j’avais réduit ma batterie à une caisse claire et une cymbale (autant dire un symbole). On a demandé la permission au forain, entre deux tours de manèges, de se prendre en photos sur le carrousel. C’est Florian qui tenait l’appareil, Noémie était au premier plan sur le cheval, Adrien jouait de la guitare sur la moto, Steven se crispait sur sa basse dans la jeep et je jouais des baguettes, les genoux coincés par la caisse claire dans le camion de pompiers. Comme ça, même pas besoin d’écouter le disque pour qu’on soit ridicules.
 Tranzistor, n°59, septembre 2016.

lundi 26 septembre 2016

Bag of Bones [épisode 16]


            Florian, comme manager, il est hyperactif. Je suis sûr que ses parents auraient aimé qu’il mette même moitié moins d’application dans ses études… Comme son père est fan de rock et qu’il suit notre groupe attentivement (même s’il est un peu déçu que le fiston ait mis un terme à sa carrière de chanteur), il s’est mis en tête qu’on devait ab-so-lu-ment enregistrer un ep. Enfin lui, il disait « un 45 tours », mais Florian lui a dit que ça s’appelait plus comme ça putain papa, arrête, tu m’fous la honte là !
            Nous, évidemment, sortir un ep, ça nous intéressait grave, tu penses ! Florian avait quand même fait remarquer à son père qu’on avait déjà une démo pas trop crade, mais le côté fait à la maison, ça le faisait doucement rigoler, le daron, et il disait qu’on valait mieux que ça. Il était même prêt à nous aider financièrement pour le studio d’enregistrement. Ah ben là d’accord, fallait le dire tout de suite !
            D’autant plus que nous, à force de fricoter avec le milieu musical lavallois, on commence à connaître du monde et des bonnes adresses. Entre deux bières au 6par4, il nous arrive de dire salut aux frères Sauvé ou même carrément à Jeff Foulon ! On a donc trouvé un studio en Mayenne, à un prix abordable, et on a choisi parmi nos titres ceux qui avaient le plus de succès parmi un panel représentatif d’à peu près douze personnes. À nous la gloire et les microsillons !
            Bon. Une fois dans le studio, le gars nous a dit comment ça allait se passer. D’abord, on allait enregistrer la batterie. Ça m’a mis un coup de pression direct, mais en même temps je me suis dit qu’après ça, j’allais être quitte pendant que les copains bosseront comme des dingues. Alors je me suis mis derrière ma batterie et le gars m’a dit : « Je vais te mettre un clic. »
            Un clip ? je me suis dit. Pourquoi il veut me mettre un clip ? Je suis venu là pour m’enregistrer, pas pour regarder D8 ! Et puis non, y’avait pas de clip, juste un tic-tac bizarre, alors il m’a dit « Vas-y ! » et j’ai commencé à jouer à fond, comme en répèt’, brada-bang brada-bang, roulements de caisse claire et martelage de fûts et là il m’a fait un signe avec les mains comme au hand-ball : temps mort. J’ai arrêté.
            « Par contre, il faut que tu joues sur le clic ! »
            Et là, j’ai fait un lien avec le tic-tac super chiant que j’entendais pendant que je jouais. « Ah ! Mais il faut que je m’en occupe, de ce truc-là ?
            ‒ Non non, il m’a dit. J’ai juste mis ça pour la déco. » (Le mec qu’a un putain d’humour, sans déconner, MDR.)
Alors je me suis concentré sur le clic et j’ai recommencé, et là j’ai senti la sueur couler sur mon front. Dès que j’entamais un roulement, je me retrouvais aux fraises, obligé de recommencer. Ce truc m’a forcé à décomposer tous mes plans de batterie, j’avais l’impression de faire des maths, pas de la musique ! L’impression de courir un marathon dans des chaussures trop petites ! Elle allait être longue, cette session d’enregistrement…

 Tranzistor n° 58, janvier 2016.

jeudi 15 octobre 2015

Bag of Bones [épisode 15]



La grande différence entre Björk et les Bag of Bones, tu vois, c’est que nous, si on devait jouer dans un grand festival de rock, on n’annulerait pas notre tournée au dernier moment. Dans les Bones, on a le respect du public, on est comme ça, le cœur sur la main, on donne tout ce qu’on a dans le ventre, on fout pas toute une orga dans la merde une semaine avant le concert. Y’a des choses qui se font pas, c’est tout.
            Bon, il faut dire que nous, pour l’instant, on en est encore au stade où jouer dans un festoche d’été, c’est le rêve, quoi. Forcément, si on nous en donne l’occase, on va pas se barrer juste avant pour se faire remplacer par Foals, ils seraient capables d’être meilleurs que nous !
            Tout ça pour dire qu’à partir du moment où on a réussi à s’inscrire pour le off des Trois Ef, il était hors de question que l’un de nous tombe malade, se blesse ou se fasse enlever par des aliens. Ce genre de faute professionnelle, t’oublies tout de suite. C’est encore grâce à Florian qu’on a pu jouer. Entre deux bières au 6par4 il a réussi à tanner Jeff Foulon et à lui refiler notre démo, et nous voilà programmés avec les autres, avec le nom du groupe sur les affiches, notre photo dans la brochure officielle du machin, tout ça… Y’a pas à dire mais Florian, depuis qu’il a quitté le groupe, il est devenu vachement utile !
            Évidemment, on a répété comme des bêtes pour le grand jour. Moi, je voulais prouver au monde entier, à commencer par la presse locale, que mon jeu de batterie n’était pas pourri du tout. J’ai quasiment pris des cours particuliers avec Steven à la basse, et vas-y qu’on s’accorde, et vas-y qu’on joue bien bien ensemble, bien carré, impec. J’étais chaud bouillant. Du coup j’ai chopé un rhume pile poil pour le grand jour, mais j’ai quand même fait le show, moi, je suis pas une vulgaire chanteuse islandaise…

            On n’est pas encore les pros de l’organisation, on met en moyenne deux fois plus de temps qu’un groupe normal à s’installer et à faire nos balances, mais bon, on se débrouille comme on peut. Noémie avait le vent de face, quand elle chantait toute sa voix lui revenait dans la gorge, si bien que le public a dû croire qu’on était un groupe instrumental. Heureusement que Noémie, c’est comme une haleine mentholée dans un champ de tulipes (ouais, je sais pas trop bien ce que ça vaut, comme image, ça), sinon les gens auraient sûrement fini par se demander ce qu’elle foutait là. Adrien n’a même pas cassé de cordes, et il était presque encore bien accordé à la fin du concert. Autant dire qu’on a mis le feu. J’ai même vu des gens danser, c’est plutôt bon signe. Notre musique devait y être pour quelque chose, on peut pas tout mettre sur le dos de l’alcool non plus…

Tranzistor n°57, octobre 2015.

lundi 11 mai 2015

Bag of Bones [épisode 14]


Après notre première tournée mondiale dans le nord Mayenne, la gloire est venue nous serrer la louche et partager quelques bières avec nous. La gloire, vous avez bien lu, avec son petit attaché-case et sa tablette dernier cri, allez les petits gars, signez là, vous faites partie du gratin maintenant.
            Bon en fait, la gloire, elle s’est matérialisée un peu autrement : par un article dans la presse locale. Notre premier article de presse ! Avec notre première photo où Adrien arrive à se confondre avec son manche de guitare, où Noémie est à fond mais cachée par ses cheveux, et où tout le reste est admirablement flou. On a tous acheté le journal, du coup, et on l’a ouvert tous ensemble, dans un grand bruit de papier chiffonné, dans le garage des parents à Florian, entre les cymbales et le synthé, sur la banquette complètement rock’n’roll aussi, c’est-à-dire défoncée. On en avait les larmes aux yeux, c’était trop beau…

            Soirée rock à Évron avec les Bagues of bonnes

Samedi soir, c’était rock dans les bars d’Évron ! Tout a commencé avec un petit groupe de Laval, les Bac of Bounes. Ces gamins turbulents, à peine sortis du lycée, étaient bien décidés à enflammer la scène. Hélas pour eux, ils ont commencé leur prestation un peu tôt, alors que le lieu était aux trois quarts vide. Difficile, dans ces conditions, de chauffer l’ambiance ! Surtout qu’il faut bien l’avouer, le groupe manque de professionnalisme. Des enchaînements laborieux, des morceaux qui finissent en queue de poisson, des fausses notes et des problèmes techniques… Tout ce qu’on peut dire, c’est que ces Gag of Bonze poussent remarquablement loin l’art de l’approximation ! Il se dégage pourtant une belle énergie chez ces quatre jeunes gens (cinq, si l’on compte l’ingé son, que les musiciens considèrent comme un membre à part entière du groupe, sans doute parce qu’il est aussi inefficace qu’eux). Une belle énergie, donc, et il faut bien reconnaître que la chanteuse est charmante. Elle est même probablement dotée d’une très jolie voix, mais pour s’en rendre compte, il faudrait faire abstraction de la batterie, lourde comme un cheval mort, dont les coups tombent avec la régularité d’un métronome en pleine crise d’épilepsie. Le synthé et la guitare essayaient bien de suivre, et il y avait même des moments où les trois s’accordaient, mais ça sentait le coup de chance… Le résultat donnait un peu trop l’impression d’assister à une répétition. Heureusement que le deuxième groupe a su, blablabla…

            Bizarrement, après la lecture, on n’était plus aussi fiers de notre premier article. La gloire a fini sa bière avec un petit air gêné et nous a laissés plantés là genre bon les gars, on se rappelle, hein. J’ai voulu émettre un petit ricanement, de toute façon ils y connaissent rien, ces crétins de journalistes, mais ça a plutôt ressemblé au grincement d’un vieux portail rouillé dans un film d’épouvante. Qu’est-ce qu’il a, mon jeu de batterie ?

Tranzistor n° 56, mai 2015.

jeudi 5 février 2015

De l'hommage à l'outrage : figures de la mère dans le rock

[Cet article aurait dû paraître dans PILC Magazine.]



Le 5 juillet 1954, un jeune homme de dix-neuf ans pousse la chansonnette dans le studio de Sam Phillips, à Memphis, Tennessee. Il y a quelques temps déjà que le gamin essaie de poser sa voix sur microsillon. D’ailleurs, il a déjà produit une galette avec les studios Sun, un seul exemplaire… qu’il a offert à sa mère, Gladys. Personne n’est vraiment convaincu, mais on lui trouve une voix intéressante : il ferait un bon chanteur de ballades. Sam Phillips, lui, attend de voir. La chanson qu’il est venu enregistrer, accompagné par Scotty Moore à la guitare et Bill Black à la contrebasse, une romance country, n’impressionne pas vraiment le producteur. Ni les musiciens, d’ailleurs. Le môme lui-même n’est pas franchement satisfait. À la fin de la séance, ça cause blues, country, hillbilly… On évoque Arthur Crudup, et le gosse se met à improviser sur un de ses morceaux : That’s All Right Mama. Là, il se passe quelque chose : depuis le temps que Phillips recherchait un Blanc capable de swinguer comme un Noir ! Ce gamin-là vient tout simplement de transformer un vieux blues en quelque chose de nouveau – en un morceau de rock’n’roll.
That’s All Right Mama, rebaptisée That’s All Right, sort en 45 tours le 19 juillet, avec en face B Blue Moon of Kentucky. Il s’agit du premier disque enregistré par Elvis Presley – autant dire du premier disque rock de tous les temps.

Les fils à maman

            Dans le rock comme ailleurs, la mère est donc à l’origine de tout. C’est le premier amour, le seul qui n’a jamais déçu. On enregistre son premier disque pour elle, rien que pour elle, on veut qu’elle soit fière de son fils. Elle le sera : c’est une mère. Et même lorsqu’elle s’oppose à nos choix, on veut encore la rassurer. Tout va bien, maman. Tu n’aimes pas cette fille ? Tout va bien. Je vais quitter la ville, je ne vais plus t’embêter, tout va bien. Voilà ce que raconte That’s All Right. La mère, même si on la quitte, c’est sans haine, ne t’inquiète pas. Et quand Little Richard chante True Fine Mama, c’est à la mère consolatrice qu’il s’adresse. Des années plus tard, Ian Curtis, le tragique chanteur de Joy Division, cherchera auprès de la sienne le pardon pour toutes les erreurs commises, les démissions et les échecs, dans Interzone :

            Mother I’ve tried, please believe me
            I’m doing the best that I can

            Dès qu’on parle du rock, il y a des images qui s’imposent. La posture de l’adolescent en rébellion contre l’autorité parentale en est une. N’oublions pas que le Rock Around The Clock de Bill Haley constitue le générique de Blackboard Jungle (Graine de violence), ce film de Richard Brooks qui montre des adolescents en opposition violente avec leurs professeurs… Alors, le rock comme révolte contre les parents ? Visiblement, ce n’est pas si simple. Si le père est souvent représenté comme dominateur, alcoolique ou simplement absent, la mère, elle, protège son enfant, le nourrit, l’habille. Tout est résumé en quelques mots dans The House of the Rising Sun, ce blues immortalisé par The Animals en 1964 :

My mother was a tailor
She sewed my new bluejeans
My father was a gamblin’ man
Down in New Orleans

Papa joue, maman coud.

La vérité, bien souvent, c’est que les parents feraient tout pour leur enfant. Et d’ailleurs, qui lui a offert sa première guitare ? Qui l’a entendu casser ses premières cordes dans sa chambre en criant comme un chat qu’on égorge, et il appelait ça chanter ? Qui l’emmenait à ses premiers concerts quand il n’avait pas encore l’âge de passer le permis ? Il pouvait bien alors gueuler dans le micro toute sa révolte contre le vieux monde de papa et maman, les principaux intéressés savaient bien, eux, que c’était un bon fils, bien content que papa et maman soient aussi cool… « Mon Dieu que c’est triste / D’avoir des parents twist ! » chantait la jeune Stella, future madame Christian Vander, en 1963. Eh oui, c’est triste : on les préférerait de la vieille école, bien autoritaires et remplis de traditions – ça nous ferait au moins une bonne raison de nous opposer à eux… Que peut-on imaginer de plus déchirant que cette histoire, racontée plus que chantée par Johnny Cash, d’un jeune homme amoureux qui arrache le cœur de sa mère pour l’offrir à sa petite amie et, dans son empressement, trébuche, tombe, lâche le cœur… et le coeur se met à crier : « Mon fils, t’es-tu fait mal en tombant ? » (Mother’s Love, 1968).

Ma mère me rend folle !

            Le rock a porté les cheveux courts et gominés, le pantalon cintré et la cravate ficelle : élégance, bonne humeur, bal le samedi soir et église le dimanche. On remuait le bassin pour affoler les filles, et on rentrait gentiment chez sa mère avec l’argent des recettes. Et puis le rock s’est habillé de cuir noir, les bananes ont poussé, aussi longues que les santiags en peau de lézard, le déhanché s’est accentué, la voix a pris des hoquets terrifiants… La wild thing chantée par les Troggs s’est matérialisée sur scène dans ces torsions bestiales du corps – et les bons pères de famille n’ont plus reconnu leurs enfants. À quel moment nos chérubins ont-ils pu se transformer en ces créatures diaboliques nommées Screamin’ Jay Hawkins ou Jerry Lee Lewis ?
            La rupture est consommée : il est désormais établi que les gamins ne pensent qu’à s’amuser, rouler dans de belles voitures et draguer tout ce qui bouge, et que leurs parents, heureusement, sont là pour leur rappeler la dure réalité. En 1958, Eddie Cochran le chante de sa voix légèrement éraillée, dans Summertime Blues :

            Oh well my mom and dad told me
            Son you gotta make some money
If you wanna get the car to go ridin’ next Sunday...

Avec C’mon Everybody, il est encore assez gentil : on attend que papa et maman aient vidé les lieux avant de faire venir les potes : « Now the house is empty and my folks are gone… Ooh ! C’mon everybody ! »

Que les relations conflictuelles entre parents et enfants soient réelles ou imaginaires, au fond, peu importe : le rockeur a définitivement adopté cette image du mauvais garçon qui par son énergie de jeune chien fou électrique est prêt à dynamiter le vieux monde des « croulants ». Que le rock se fasse pousser cheveux et barbes ou qu’il les rase, qu’il les porte hérissés, décolorés ou à l’iroquoise, il est désormais établi que le teenager et ses parents vivent dans deux mondes séparés. Il n’y a pas incompatibilité totale, on peut même discuter à l’occasion, mais bon, on n’a plus les mêmes centres d’intérêt.
En France, nous avons eu Antoine, ses Problèmes et ses Élucubrations (1966) :

Ma mère m’a dit : Antoine, fais-toi couper les ch’veux
Je lui ai dit : Ma mère, dans vingt ans si tu veux !

Mais en France, on est à la traîne. On en est encore à la crise d’adolescence guillerette, la révolte capillaire. On lève le poing discrètement, avec dix ans de retard. En Angleterre, les Who ont débarqué, ils sont violemment agités, ils prennent des acides, ils sont… bègues ?!? Des types qui chantent en bégayant, on aura tout entendu ! Et ils nous imposent leur g-g-g-génération chevelue, grimaçante, briseuse de guitares. Au revoir, maman et papa : vos lois ne sont plus les nôtres… Le garage rock débarque aux États-Unis, ça ne rigole plus, une mèche vient de s’enflammer qui fera exploser la dynamite punk dix ans plus tard.
Bien des années après, en 1998, Didier Wampas, chanteur dont les influences formeraient à elles seules une honorable encyclopédie du rock, fait écho aussi bien à la petite insubordination solitaire d’Eddie Cochran qu’aux Élucubrations d’Antoine avec Ma mère me rend folle. Voix criarde, texte volontairement enfantin, c’est une révolte pour rire : « Mais un beau jour elle va bien voir / Qu’je partirai où ça me plaît… »

L’amour maternel, pourtant, n’est-ce pas tout ce qui compte ? Frank Zappa et ses Mothers of Invention (les mères sont partout, on vous dit !) l’ont déclaré une fois pour toutes dans Motherly Love :

            Forget about
            The brotherly and otherly love
            Motherly love
            Is just the thing for you
            You know your mother gonna love ya
            Till ya don’t know what to do

Zappa l’a dit, oui, mais la chanson est un pied-de-nez ! Les mères en question sont les Mothers of Invention, et… t’as beau n’avoir que dix-huit ans, tu sais que j’ai de l’amour maternel pour toi, chérie ! Voilà les mamans et leur amour si pur ridiculisés à grand renfort de kazoo et d’allusions salaces ! Plus aucun respect. Nous sommes en 1966, et deux ans plus tard, la figure maternelle réapparaît dans une insulte crachée sur une scène de Detroit par Rob Tyner, le chanteur du MC5 : « Kick out the jams, motherfuckers ! » Une insulte immortalisée par l’album live du groupe, sorti en 1969, et qu’on n’a pas fini d’entendre. Ça ne rigole plus.

Psychés, punks et autres motherfuckers

            Entre l’amour maternel de Frank Zappa et le glapissement sauvage du MC5, il y a eu en 1967, les Doors et la chanson The End. Bande sonore idéale à n’importe quelle apocalypse (Coppola ne s’y est pas trompé), le morceau s’étend sur plus de onze minutes d’une rythmique lente et tendue sur laquelle la voix de Jim Morrison semble improviser des paroles de plus en plus inquiétantes, la chanson vire à l’expérience chamanique, on y croise un tueur qui se lève avant l’aube… et tout explose en une crise œdipienne qui s’achève en rugissements :

            Father ? – Yes, son ?
            ‒ I want to kill you.
            Mother, I want to...

            Inutile de hurler la suite, tout le monde a compris quels outrages allait subir la malheureuse génitrice. That’s not quite all right, Mama

            En quelques années, le rock est devenu adulte, et son émancipation ne s’est pas faite sans douleur. Comme les enfants qui finissent par avoir honte que leur mère les accompagne jusqu’au portail de l’école et les embrasse ostensiblement devant les copains, les musiciens en ont eu assez d’être de gentils garçons, polis et bien peignés. Les parents sont définitivement passés à l’ennemi, la famille est une plaie, un carcan dont il faut se libérer. Image d’une famille « heureuse » en 1977 :

            Daddy’s telling lies
            Baby’s eating  flies
            Mommy’s on pills
            Baby’s got the chills
            (Ramones, We’re A Happy Family)
           
            Les punks ayant pour credo de ne plus accepter d’ordres de quiconque, la mère n’est plus guère pour eux, au pire qu’une figure autoritaire et possessive, au mieux qu’une ombre délavée, inconsistante et sous sédatif. Le modèle plus ou moins avoué du punk, comme celui du chanteur de hard-rock, est le délinquant juvénile, le fouteur de merde. Rien d’étonnant à ce que deux groupes, AC/DC et The Damned, en cette même année 77, aient tous deux composé un morceau intitulé Problem Child ! En 1989, un groupe français, Les Rats, enregistrera sa propre version, Enfant à problèmes. Quelques années auparavant, un autre groupe punk français, BB Doc, a fait une remarquable synthèse de la situation :

            Ton père par ci, ta mère par là
            Y’en a plein l’cul d’tout ça !
            La seule famille qu’on veut
            Elle n’a qu’un nom, c’est oï ! oï !

            Il serait fastidieux – voire titanesque – de recenser les occurrences de l’expression motherfucker (et de ses équivalents dans la langue de Ribéry) parmi toute la production rock de ces soixante dernières années. En 1977 toujours, Johnny Thunders et les Heartbreakers en font le titre d’un album mythique, L.A.M.F., autrement dit Like a Motherfucker. En 1992, Prince utilise les mêmes initiales maudites pour son single Sexy MF, qui marque les esprits. Même au Top 50, désormais, on crache au visage de maman. C’est donc officiel, l’insulte n’est plus réservée à la sphère underground, au vinyle indé que seuls les connaisseurs sauront dénicher chez leur disquaire. Elle passe en boucle à la télévision, elle est reprise en chœur dans les cours de récré… Et, comme toute révolte, elle perd tout son sens à se voir institutionnalisée. Heureusement, la même année, le groupe Nirvana sort un album intitulé Incesticide – les œdipes mal résolus ont encore de beaux jours devant eux…

            Mais les années 90 voient aussi la scène hip-hop prendre son envol, et c’est dans le flow des MC que les motherfucker et autre nique ta mère vont jaillir. Le rock a pris un coup de vieux, mais derrière leurs tables de mixage, d’autres jeunes ont repris le flambeau. La figure de la mère, elle, n’est toujours pas réhabilitée. On est bien loin de Gladys Presley recevant émue, des mains de son fils, l’exemplaire unique de son tout premier enregistrement. Le rock a voulu grandir, il a voulu qu’on enlève les petites roues de son tricycle, puis il en a eu marre qu’on lui demande de faire ses devoirs, de mettre son col correctement et de bien se laver derrière les oreilles. Il fallait en passer par là. Maintenant, maman, si tu pouvais me foutre la paix… Il ne reste plus qu’à conclure avec les sales gosses de Green Day qui, dans leur chanson Brat (1994), résument assez bien l’aspect pratique des parents :

            I’ll just wait for Mom and Dad to die
            And got my inheritance

            Penser à l’avenir, c’est important, et ça les enfants, votre mère vous l’a souvent dit.


samedi 24 janvier 2015

Bag of Bones [épisode 13]


Ouais, je crois que la vie d’un groupe de rock, c’est d’abord beaucoup de travail, tu vois, mais aussi de grands moments de plaisir. Si un jour les mecs de Rock & Folk viennent m’interviewer, je crois que je leur dirai à peu près ça. Dernièrement, avec les Bones, on a découvert une nouvelle facette de la vie wackènewoll : on est partis en tournée.
            Bon, alors bien sûr, quand je dis tournée, on n’est pas non plus les Rolling Stones ! On est partis faire deux dates en Mayenne, quoi. Une à Évron et une à Pré-en-Pail. Mais bon, puisque c’était deux soirs d’affilée et à quelques bornes de chez nous, on peut dire que ça fait un genre de tournée.
            Alors c’est vrai qu’Évron et Pré-en-Pail, même dans notre département (qu’est quand même pas franchement reconnu sur la scène internationale), c’est pas non plus les patelins les plus rock. Je veux dire, Saint-Denis-de-Gastines, à la rigueur, ou même Montenay, ça fait plus sérieux. Mais bon, nous, on n’a trouvé que ça. Évron, c’est le père à Florian qui nous a dégoté le plan. Le patron du bar où on a joué, c’est un pote à lui. Pré-en-Pail, c’est parce que Steven, à la base, il est de là-bas, et ses parents connaissent encore pas mal de monde. Enfin j’ai pas trop suivi comment ça s’est fait, mais on s’est donc retrouvés avec deux dates coup sur coup, et loin de chez nous. Je sais pas si vous voyez, mais Pré-en-Pail, à notre échelle, hein, c’est quand même un peu le bout du monde ! Au-delà c’est terminé, y’a plus rien, même Google Map veut pas s’aventurer dans ce coin là.
            La tournée, c’est l’apogée de la vie rock. Tous les musiciens vous le diront, même sans forcément savoir ce que ça veut dire, « apogée ». On the road again, vous voyez le truc… On voit bien les photos des mecs, dans leur car privé, les pieds sur les banquettes parce qu’on est des stars, ou en train de roupiller la joue contre la vitre parce qu’on est bien naze quand même. Et le soir après le concert on va vider le minibar de l’hôtel et foutre un peu en l’air la chambre parce qu’il faut bien se détendre.

            Nous, bon, c’était pas ça quand même. Déjà, on n’a pas de car privé : c’est le père à Adrien qui nous a emmenés, dans le Berlingo de sa boîte. Y’avait juste assez de place pour caser la batterie, les amplis, nos instruments et nous, en se serrant bien. J’ai bien essayé de dormir la joue contre la vitre pour faire le mec bien naze, mais bon, Laval-Pré-en-Pail, y’a une heure de route, alors c’est pas hyper crédible. Et après le concert à Évron (trois cordes cassées, dont une vocale), on est tous rentrés chez nous. Du coup les hôtels du coin n’ont pas eu à se plaindre. On est juste repartis le lendemain pour Pré-en-Pail (trois baguettes cassées, dont une de pain parce que le père à Adrien était passé à la boulangerie), et puis voilà : c’était la première tournée de Bag of Bones.

Tranzistor n°55, janvier 2015.

jeudi 30 octobre 2014

La musique




Il n’est point d’être si brut, si dur, si furieux, dont la musique ne change pour un moment la nature. L’homme qui n’a pas de musique en lui et qui n’est pas ému par le concert des sons harmonieux, est propre aux trahisons, aux stratagèmes et aux rapines.
Shakespeare, Le Marchand de Venise.

            Je suis parfaitement incapable d’écrire en écoutant de la musique, mais il paraît que certains écrivains ont besoin d’un léger fond musical pour jouer des doigts sur leur clavier AZERTY. Comme quoi il n’y a vraiment pas de règles en littérature…
            On imagine bien l’écrivain en costume cravate tapant sur sa machine à écrire ou, désormais, sur son ordinateur portable, tandis que l’électrophone – ou, désormais, Spotify – joue une petite sonate ou une quelconque musique de chambre. Un truc un peu doucereux, bien sûr, tranquille : c’est quand même plus difficile de se concentrer avec La Chevauchée des Walkyries !
            On pourrait faire un joli tableau avec d’un côté, les écrivains qui travaillent en musique, et de l’autre ceux qui ont besoin du plus grand calme pour se mettre à l’ouvrage. On en tirerait sûrement des conclusions fort intéressantes. Mais on ne le fera pas.
            Les écrivains sont des gens comme tout le monde (oui, enfin, n’exagérons rien) : ils aiment la musique. Dans l’Antiquité, Platon, Aristote et tous leurs joyeux amis vénéraient Euterpe, la Muse qui présidait à la création musicale. Un homme de lettres, au fond, c’est un compositeur qui ne connaît pas le solfège. Alors il fait de son écriture un chant, il balance du rythme dans ses phrases, croche, double-croche, demi-soupir : l’écriture swingue ! Il y a des œuvres composées comme des symphonies : finalement, c’est au lecteur de se faire sa bande-son. Inutile d’écouter de la musique pour écrire : l’écriture est musique. Moi qui ne sais même pas dans quel sens il faut tenir une guitare, ni par où il faut souffler pour en sortir une note, ça m’arrange.
            Comme la musique a évolué à travers les siècles, la littérature en a fait autant, y’a pas de raison. Nietzsche en pinçait pour les opéras de Richard Wagner (célèbre punk-rocker allemand, 1813-1883), Stendhal s’est fait le biographe de Mozart et de Rossini, André Suarès celui de Debussy… Les écrivains de la nouvelle génération sont plutôt portés sur les musiques actuelles, électriques ou carrément synthétiques. On imagine plutôt Bret Easton Ellis écoutant du rock ou de l’electro que les Quatre Saisons de Vivaldi. Ses livres sont truffées de références à Sonic Youth, aux Doors, aux Clash, à tel point que certains se sont amusés à dresser des playlists à partir des morceaux évoqués dans ses romans. Il ne s’agit plus seulement de swinguer, mais de remuer la tête en cadence à s’en détruire les cervicales : headbanging devant la page Word. Certains mettront des guillemets devant cette « musique » là. Qu’on l’accepte ou non, il y a une filiation entre Beethoven et Jimmy Page… De même qu’il y en a une entre Shakespeare et Bukowski. Et qu’on l’accepte ou non, les écrivains appartiennent à leur génération. Ceux du XXIIème siècle écouteront sans doute de la musique par transfusion ou en sachet lyophilisé (à moins que d’ici là on ne soit revenus au hautbois et au clavecin…).
            À l’époque où je faisais des recherches dans la presse locale sur l’histoire du rock lavallois, je me souviens être tombé, dans un Ouest-France des années 60, sur un article qui décrivait L’Attrape-cœur de Salinger comme un « roman-twist ». C’était l’époque où le rock balbutiait encore, on ne mettait pas le mot à toutes les sauces, alors on était « twist », c’était déjà ça. Voyage au bout de la nuit ou Sur la route ont été qualifiés de romans « jazz » (alors que Céline détestait cette musique). Les critiques sont rapidement à court de comparatifs dès qu’ils se trouvent face à un style nouveau, qui fait entendre sa propre musique ! Sade écrivait-il des romans « menuet » ou plutôt « gigue » ? Et quel sera le roman « r’n’b » de l’année ?
            Bon, tout ça pour dire que les écrivains, qu’ils écoutent ou non de la musique en travaillant, font entendre chacun la leur, imposant à leur phrase un rythme qui leur vient instantanément ou qui se construit petit à petit, par retouches successives, et que par bonheur, ils n’ont pas besoin pour cela d’avoir dix ans de conservatoire derrière eux.
           
Et là, les vrais musiciens de s’arracher les cheveux en criant que non, quand même, on ne peut pas comparer un orchestre symphonique et un groupe de rock, déjà, ni se contenter d’un parallèle grossier entre la musique et le rythme des phrases dans un texte littéraire !
Ah bon, mince... Ben mettons que je n’ai rien dit, alors. Mais je publie quand même ce texte, parce que je viens de le finir et que je n’aime pas gâcher.

mardi 30 septembre 2014

Bag of Bones [épisode 12]



Ce qu’il y a de bien, quand on veut être un groupe local, c’est qu’il suffit d’habiter dans une ville. N’importe laquelle, au hasard, hop : du moment que vous montez votre groupe dans une ville, vous êtes un groupe local. Pratique. Ensuite, pour devenir le meilleur groupe local du monde, c’est plus compliqué. Ça facilite les choses si vous êtes le seul groupe du coin ou que tous les autres sont des gros nuls.
            On pourrait croire que Laval, c’est une petite ville et que ça doit pas être trop difficile de se faire remarquer à partir du moment où vous avez une guitare dans les mains et juste ce qu’il faut d’électricité. Eh bien, détrompez-vous. Des mecs qui font de la zique, il y en a un paquet à Laval et dans les environs, faut pas croire. Justement, avec les potes, on s’est dit qu’on irait un peu voir jouer tout ce monde-là, histoire de rencontrer un peu les collègues, serrer des mains et parler boutique. « Et toi, t’utilises quoi comme médiator ? Et sinon vous êtes plutôt Marshall ou Peavey ? » Des trucs de professionnels, quoi.
            Bon, des groupes lavallois, on en a déjà vu jouer. Des métalleux, des rockeurs, des électro, des jazzeux, des musiques du monde. Mais du coup, quand on a su que Tranzistor organisait une soirée spéciale pour la sortie de son n°53, avec tout le gratin des gratouilleurs du département, on s’est dit que ce serait un bon moyen de voir tout le monde d’un coup. Et si possible, de faire signe qu’on est là aussi, et que si on nous laisse un petit peu de temps pour nous préparer, on pourrait bien être les futurs Birds in Bridge ou Throw Me Off The Row. Après tout, on n’en sait rien.
            Alors le concept de la soirée, c’est que les grosses vedettes, c’étaient les Bajka, et qu’ils faisaient monter sur scène plein d’invités, des zicos de la région. Et des zicos de tous les styles, justement, les Jack & Lumber, les Bretelle et Garance, les Joy Squander, les Quentin Sauvé, les Claude Renon, les Mad Lenoir… C’était un peu le vide-grenier de la musique, le tout-à-huit-balles des décibels. Nous, le trip Balkans-tsigane-machintruc de Bajka, c’est pas vraiment notre rayon, faut bien dire ce qui est. Mais du coup, écouter ça mélangé à du rock, des samples ou des rythmes africains, ça nous a donné une bonne idée de la tambouille qu’on peut faire en plongeant plusieurs musiciens dans la même marmite. Faut quand même bien remuer pour pas laisser de grumeaux… Bon, ça nous a surtout donné une idée du chemin qu’il nous reste à faire, parce que pour pouvoir s’accorder avec les trompettes de Bajka, il faudrait déjà qu’on s’accorde entre nous !
            Et qu’on se mette à aimer la trompette…

Tranzistor, n° 54, septembre 2014.

lundi 29 septembre 2014

Bag of Bones [épisode 11]



            Je sais pas si c’est parce qu’il se sent coupable d’avoir laissé tomber le groupe, mais Florian a pris son rôle de manager grave au sérieux. Il nous a dit comme ça que si on voulait faire des concerts, il fallait qu’on se vende. Et que si on voulait se vendre, y’avait pas 36 solutions, il nous fallait une démo.
            Ouais, sauf que nous, on n’a pas les moyens d’enregistrer une vraie bonne démo qui arrache ! En répèt’, pour se souvenir de nos morceaux d’une semaine sur l’autre, vu qu’on sait pas écrire la musique, on s’enregistre sur nos portables. D’après Florian, c’est déjà pas mal. D’après nous tous, ce serait mieux si la batterie couvrait pas tous les autres instruments. L’avantage, c’est qu’on entend bien mes pains. Evidemment, le top du top, ce serait de louer un studio pour quelques jours, histoire d’enregistrer quatre ou cinq morceaux dans des conditions de ouf. Mais on n’a pas assez de thunes pour ça, ou pas assez de relations…
            Donc, si je résume : pour faire des concerts, il nous faut une démo, mais pour faire une démo, il faudrait qu’on multiplie les concerts. Et qu’on se fasse payer pour ça, en plus. Pour l’instant, c’est pas gagné. On était déjà bien contents l’autre jour qu’un patron de bar accepte de nous faire jouer et nous paye le repas et les boissons. Ça aide d’avoir des relations de bistrot.
            Du coup, on s’est posés comme ça et on a étudié sérieusement la question. On est allés comparer sur Google les différents logiciels audio, et finalement on en a trouvé un gratuit. Restait plus qu’à revoir nos branchements, nos micros, on était prêts. Le Florian il était tout fou, le plus enthousiaste de nous tous, je crois bien : en plus, il disait, on va avoir un vrai enregistrement live ! Et nous, on est quoi ? Un groupe qui joue en live ! Ouais, okay. Enfin lui il joue plus trop en live, quoi. Moi, j’étais sceptique : le coup de la gratuité, ça m’inquiétait. Je me disais que c’était un peu trop facile, je m’attendais à un son foireux, mais même pas ! On arrivait même parfois à comprendre ce que chantait Noémie.
            Ce qu’il y a de bien, c’est que l’enregistrement de la démo, ça a pas trop changé nos habitudes. Il suffisait qu’on répète plusieurs fois le même morceau, et une fois qu’on avait réussi à faire un truc pas trop crade, c’était dans la boîte. La seule différence, c’est qu’une fois qu’on a eu les quatre morceaux enregistrés live, on les a gravés sur CD, et Adrien a fait un joli dessin sur la pochette, avec le nom du groupe en grand juste au-dessus. Et on a tous voulu en avoir un exemplaire, et on avait l’impression d’avoir dans les mains un truc en métal précieux, vachement rare, le genre de truc que tu chopes dans World of Warcraft seulement après avoir explosé un boss de niveau 90. Je sais pas ce que les patrons de bar en feront, de notre démo, mais nous, putain, on l’a écoutée en boucle !

Tranzistor, n° 53, mai 2014.

jeudi 6 février 2014

Bag of Bones [épisode 10]


Maintenant, on est comme les Beatles : on a notre cinquième membre, celui qui aurait pu faire partie de la grande aventure, devenir une star comme les autres, mais qui s’est barré trop tôt. Perso, je sentais bien depuis un moment qu’il y avait dinosaure sous gravillon. C’est facile à dire maintenant qu’on sait, mais bon : ça se voyait bien que Florian, être sur scène, c’était pas son truc. Il avait l’air de chanter comme si il s’excusait de quelque chose, je sais pas… S’il avait pu se cacher derrière Noémie, il l’aurait fait. Pas de bol, il la dépasse d’au moins quinze centimètres. Sur scène, il avait comme qui dirait la nostalgie des coulisses.
            Il faisait pas le fier, le Florian, quand il nous a expliqué que ça lui foutait trop la trouille, qu’il était pas taillé pour ça, qu’il avait juste envie de rester dans l’ombre, bien à l’abri… Nous, on était emmerdés pour lui, forcément, et puis surtout ce qui nous gênait c’est qu’au fond, on pouvait pas lui dire qu’il prenait la mauvaise décision, vu que Florian sur scène, c’était un peu comme si on avait filé un micro à un cintre…
            Je rigole, mais là où c’était vraiment gênant, cette histoire, c’est que plus de Florian, pour moi, ça voulait dire plus de batterie. Lui parti, je me voyais mal continuer à jouer sur la batterie de son oncle. Et pour le groupe, ça voulait dire plus de local, puisqu’on répétait dans le garage de ses parents. La dure réalité venait nous filer de méchantes pichenettes derrière les oreilles…
            Heureusement, Florian, qui a le sens des responsabilités, a décidé de dire adieu à la scène, mais pas au groupe. Il continuera à promener son look gothique en backstage : il compte bien être aux premières loges, fan de la première heure et tout le bordel, le mec qui gueule plus fort que tout le monde dès que son groupe fait son entrée. Surtout, il a bien insisté là-dessus : il se rendra utile. Il est déjà vachement utile, je trouve, avec la batterie et le garage, mais genre encore plus utile. Genre utile dans le style manager, quoi. Le type qui prend rendez-vous avec les salles de concert, les producteurs, les télés, qui distribue l’oseille et tout ça. Bon, on n’en est pas là, mais vous voyez le truc. C’est parfait, cette idée : Florian, c’est sûrement le plus organisé du groupe. Même que pour le bac, il avait fait des fiches.

            Ça nous a quand même foutu un coup au moral, cette histoire. Maintenant, on n’est plus qu’un groupe de quatre avec une chanteuse. Noémie s’est mise à pleurer et c’était comme voir un gros nuage noir sur le plus beau coucher de soleil du monde. Les filles, c’est fragile. J’avais envie de la prendre dans mes bras mais les potes m’auraient charrié. J’ai préféré rester rock’n’roll jusqu’au bout et j’ai demandé : « Quelqu’un veut une bière ? »

Tranzistor, n° 52, janvier 2014.

samedi 28 septembre 2013

Bag of Bones [épisode 9]

            Répéter entre nous, c’est bien sympa, mais c’est pas comme ça qu’on va entrer dans l’Histoire. C’est Florian qui nous a fait remarquer que maintenant qu’on a un groupe, il y a un truc qu’on peut pas louper, c’est la fête de la musique. Après tout, le 21 juin, n’importe quel nul qui s’est acheté un djembé peut faire chier ses voisins jusqu’à pas d’heure, alors je vois pas pourquoi on se gênerait.
            Moi j’ai pensé quand même : c’est pas mal comme idée, ça nous fera une raison supplémentaire d’angoisser, en plus du bac…
            Surtout qu’on s’y est pris au dernier moment, évidemment. On savait même pas qu’il fallait d’abord aller se renseigner à la mairie pour obtenir un emplacement. On pensait qu’il suffirait de demander poliment aux patrons de bars, et qu’avec nos sourires de beaux gosses, ça allait passer sans problème… Ouais. Sauf que début juin, les patrons de bars avaient déjà une liste de groupes longue comme le bras ! Et des groupes pas beaucoup plus mauvais que nous, en plus. Honnêtement, certains avaient même l’air presque aussi bons.
            On a quand même fini par obtenir l’autorisation de jouer à la terrasse d’un troquet du centre-ville lavallois, à égale distance des enceintes d’une discomobile tonitruante et d’une chanteuse s’époumonant sur tout ce que la chanson française a pu commettre de plus criminel. De Michel Sardou à Michel Fugain, en passant par Michel Cabrel et Michel Nougaro… Au moins, perdus au milieu de tout ce bruit, on était tranquilles : nos fausses notes passeraient inaperçues !
            Installation du matériel et test de la sono en fin d’après-midi, sandwichs avalés viteuf à côté de notre emplacement, de peur qu’un type vienne chourrer la gratte d’Adrien (ou pire : la désaccorder !), et à 20 heures, on était au taquet, chauds comme des mamelons, prêts à envoyer du super lourd.
            Sauf Florian, qui n’a rien trouvé de mieux que de se faire une extinction de voix la veille. Une extinction de voix en plein été. Ce mec est un miracle ambulant.
            Du coup, il nous a regardés jouer depuis le banc de touche, et Noémie a assuré au micro comme une pro. C’est pas pour nous jeter des fleurs, mais on a été grandioses. Adrien n’a même pas cassé de cordes, et moi je vous ai enchaîné de purs roulements de caisse claire que même Lars Ulrich il aurait halluciné.

            Bon. C’est vrai que la fête de la musique, c’est l’occasion de jouer devant plein de monde… mais la plupart des gens ne font que passer. C’est un peu comme si on remplissait le Grand Stade, mais qu’il se vidait avant qu’on ait pu jouer. Heureusement que les copains étaient là. Et aussi quelques curieux qui n’avaient visiblement rien de mieux à faire que nous écouter. Ils ont peut-être aimé, si ça se trouve…

Tranzistor n° 51, automne 2013.

vendredi 31 mai 2013

Bag of Bones [épisode 8]





            C’est quand même la super éclate, la vie rock’n’roll ! On peut bien transpirer pendant les heures de cours sur des fonctions logarithmes, on sait bien entre nous, les copains du groupe, qu’on a la musique dans le sang et qu’on va tout déchirer en répèt’ et que les maths ne s’en relèveront pas. On se jette des coups d’œil en diagonale à travers la salle de classe, genre toi-même tu sais, et dès la sonnerie, on n’a qu’un seul sujet de conversation : la musique.
            Depuis que le groupe existe, je passe des heures sur Spotify. Fini Call of Duty et Minecraft, les jeux vidéo c’est dépassé. Moi, j’aime bien revenir aux origines des choses, et je me suis mis à rechercher des vieux groupes de rock, les pionniers vous savez, et avec les copains, on n’arrête pas de s’envoyer des fichiers de musique, complètement excités, et les Sonics, tu connais ? Et Led Zep ? Les Ramones ? Les Stooges ? Sur ce sujet aussi, on fait nos devoirs, mais alors avec vachement plus de passion ! S’il y avait une épreuve d’histoire du rock au bac, ce serait fingers in the nose ! Comme dirait le père de Florian, qui lui a fait connaître les Doors et Jimi Hendrix, on a bien de la chance (nous les jeunes) d’avoir Internet et de pouvoir découvrir tout ça sans dépenser de la thune dans les disques !
            La thune, quand on en gagnera avec nos jobs d’été, on a décidé de la placer dans un pot commun pour se payer du matos. Limite, on devient sérieux, on économise et tout ! En attendant, avec le peu de matos qu’on a, on se défoule sur nos instrus dans le garage de Florian, et désormais on joue nos propres morceaux.
            Ça aussi, c’est énorme ! Le moment où on s’est pointés, Noémie et moi, avec nos textes, on avait un peu peur que les autres trouvent ça nul, et puis Adrien a commencé à tester un riff qu’il avait trouvé, pas trop sûr de lui non plus, j’ai commencé à battre le rythme, Steven m’a suivi sur la basse, Florian et Noémie ont regardé, sur les quatre chansons qu’on avait écrites, s’il y avait un texte qui pouvait coller, ils se sont lancés timidement, et bingo, ça collait carrément ! Il a fallu couper un mot par ci, en rajouter par là, mais ça le faisait ! Restait plus qu’à améliorer tout ça, à bosser le morceau à fond, mais en tout cas, ça existait ! On l’avait notre morceau, notre tout premier morceau ! Et plus on le répétait, plus on trouvait des arrangements, et plus notre couple vedette, au micro, était à l’aise et donnait de la voix. Derrière mes fûts, tout en tabassant mes toms et mes cymbales, j’avais l’impression d’être au spectacle et je me disais : putain, ce groupe, il envoie du lourd !

Tranzistor n° 50, été 2013.

lundi 1 avril 2013

Paranoïa et réveil tardif




Wakoh Honna, Nozokiana

 
Journal d'oisiveté
Mars 2013
 
Vendredi 1er mars.
 
Oblomov s’est levé encore plus tard que d’habitude, cette fois : trois heures de l’après-midi. Une honte… Mais je ne sors pas de chez moi et m’acquitte du huitième épisode de Bag of Bones pour Tranzistor. Il fallait tout de même que je fasse quelque chose de cette journée si mal entamée…
 
Coup de fil inattendu sur mon portable. Voyant s’afficher un numéro inconnu, je n’ai pas répondu, me contentant d’écouter le message : la Direction de l’enseignement catholique m’appelle pour me proposer le remplacement d’une enseignante, pour la période du 11 mars au 30 juin, dans un ensemble scolaire de Mayenne. Ce message me plonge dans une angoisse terrible, à tel point que je ne rappelle pas ma correspondante, préférant attendre lundi matin pour le faire. Angoisse, parce que bien évidemment je ne suis pas en mesure de refuser un tel emploi, qui de plus tombe à pic en ce moment où j’en suis venu à tourner en rond, sans envie, sans volonté, et où mes finances sont catastrophiques. Mais enseignant… Moi, donnant un cours à une classe ? Mais quel cours ? Comment fait-on ça ? Je n’ai aucune expérience de la chose, et l’idée même d’enseigner me panique ! La femme qui téléphonait n’a pas précisé quelle était la matière enseignée par le professeur que je suis censé remplacer, ni le niveau des classes concernées – l’ensemble scolaire en question regroupant tous les niveaux de la maternelle au lycée. S’il s’agit de donner des cours de maths, il est évident que je ne fais pas l’affaire – mais je suppose que si l’on me propose ce poste, c’est après avoir consulté mon C.V., et qu’il doit donc s’agir d’un poste de professeur de français. Si c’est le cas, encore une fois, je ne suis pas en mesure de refuser. Mais suis-je seulement capable d’enseigner le français à des élèves ? De noter des élèves ? De leur donner un cours bien construit durant une, voire deux heures ? Et cela, pendant quatre mois ? En veillant, peut-être, à les préparer pour le brevet des collèges ou le bac de français ? Je ne me vois pas dans ce rôle. Je ne me vois absolument pas dans ce rôle. Mais je ne peux pas refuser. Refuser, ce serait s’enfermer encore dans l’inappétence, l’attente, le découragement – ce serait une lâcheté. Mais est-ce que ce ne serait pas pire d’être un professeur médiocre ?
 
Tout ce que je peux faire, c’est exposer honnêtement les faits lors de mon entretien : je n’ai jamais enseigné, je n’ai jamais dispensé le moindre cours à aucune classe. Au moins, si le directeur de l’établissement m’engage, que ce soit en connaissance de cause…
 
Bien remué tout de même par ce coup de fil venu (peut-être) ruiner ma carrière de chômeur, j’essaie d’oublier mes angoisses devant Le Garde du corps de Kurosawa.
 
 
Samedi 2 mars.
 
Le plus terrible, avec cette proposition d’emploi, c’est que je suis si effrayé à l’idée de devenir enseignant, même pour une période de quatre mois, que j’espère au fond de moi que lors de l’entretien, le directeur s’avisera que je ne fais pas l’affaire. Loin de moi l’idée d’accentuer mes défauts, de jouer la comédie comme on le ferait pour un conseil de révision : je compte simplement, comme je l’ai déjà dit, pointer le fait que je n’ai aucune véritable expérience dans ce domaine, et que dispenser un cours à une classe, et a fortiori à plusieurs, sera une première pour moi. À mon interlocuteur de juger s’il peut prendre le risque de m’engager ou pas. Et j’ai tellement peur que j’aimerais mieux qu’il ne m’engage pas… Mais s’il n’a personne d’autre sous la main, il n’aura peut-être pas le choix !
 
Je suis incurable : n’importe qui, dans ma situation, se réjouirait de recevoir une offre d’emploi après trois mois de chômage seulement, et sans avoir fourni beaucoup d’efforts dans ses recherches ! Moi, je suis fauché comme les blés, on me propose un job, et j’ai envie de creuser un trou dans le sol et de m’y enfouir…
 
J’essaie de me changer les idées en ville, devant un café au Parvis, mais ce n’est pas concluant. Il y a quelque chose qui m’oppresse, et ça ne vient pas du climat. Quelques filles exhibent leurs jambes sous des collants couleur chair, et plus tard, vers le Carrefour Market, j’en verrai une avec une jupe noire des plus courtes – à croire qu’elle n’a rien à cacher – et c’est toujours agréable à regarder, mais je ne peux pas me détendre. Rien à faire.
 
Pourtant, ce serait merveilleux d’annoncer à tout le monde, à mes parents, à mes anciens collègues, aux copains, que j’ai un nouveau job ! Mais c’est la réalité du truc, moi devant des élèves, étudiant un texte avec eux, corrigeant leurs exercices, que je n’arrive pas à concevoir
 
Revoir L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford ne suffit pas non plus à me distraire de cette angoisse, pas plus qu’achever la lecture du livre très intéressant de Jean-Marie Bouissou sur le manga (qui me donne surtout envie d’en lire jusqu’à plus soif, et pourtant ce ne sont pas les mangas qui m’aideront à préparer des cours pour mes futurs élèves…).
 
 
Dimanche 3 mars.
 
Demain, je dois donc rappeler la Direction de l’enseignement catholique pour en savoir plus sur l’emploi proposé. Eux-mêmes, d’ailleurs, n’auront peut-être pas beaucoup plus d’informations, et me renverront simplement à l’établissement concerné. Enfin, je serai fixé. Ce sera « à suivre » ou « fin ». Mais si c’est « à suivre », je n’en ai pas fini avec les angoisses… Il est idiot de souhaiter que cet entretien se passe mal, vu l’état de mes finances d’une part, et puisque d’autre part, il faudra bien tôt ou tard que je retrouve du travail. Alors, je suis certainement idiot, mais je sais qu’au fond, voir ce job me passer sous le nez serait presque un soulagement.
 
Depuis que j’ai quitté le lycée, j’ai perdu le contact avec beaucoup de gens. Mes collègues, bien sûr, mais aussi mes amis. Il y a longtemps que je ne me montre plus aux soirées, et avec le peu d’argent que me donne le chômage, je ne risque pas d’augmenter mes sorties. Le sentiment de ma solitude profonde m’étreint, et je ne suis pas loin de verser des larmes sur ma petite personne. C’est cette solitude, aussi, qu’un nouvel emploi pourrait rompre. J’ai désespérément besoin de revenir au monde…
 
 
Lundi 4 mars.
 
Mais il fallait le dire, que c’était un poste de professeur-documentaliste qu’on me proposait ! Étonnant à quel point je peux me sentir rassuré, d’un coup, et enthousiaste à l’idée de passer mon entretien avec succès, moi qui, avant de rappeler la direction de l’Enseignement catholique, avais encore de la fuite dans les idées ! Après avoir eu ces précisions, je téléphone donc au directeur de l’ensemble scolaire, qui me propose un entretien demain à 14 h 00. Oui, cette fois, j’aimerais vraiment être embauché. Pourtant, je n’ai pas plus d’expérience dans ce domaine que je n’en ai en tant que professeur de français, mais il me semble que je serais plus à l’aise dans ce rôle – et puis, cela me ferait une expérience réelle à mettre en valeur si je repasse le CAPES l’année prochaine…
 
Comme tout peut changer en vingt-quatre heures : maintenant, j’ai hâte de passer cet entretien, et la seule crainte que j’ai, c’est que ma candidature ne soit pas retenue. Toute cette semaine, je compte me lever à huit heures dernier délai, afin de ne pas me sentir trop déphasé si lundi prochain je devais me lever encore plus tôt. J’ai aussi prévu de passer chez le coiffeur et de racheter des pantalons – I’m back !
 
Mardi 5 mars.
 
Je viens seulement de toucher mon chômage. Comme je craignais qu’aujourd’hui encore, cet argent ne me soit pas versé, j’ai dû demander à ma mère un peu d’argent afin de prendre le car pour Mayenne. Je pars du centre-ville à 12 h 50 et descends une demi-heure plus tard à La Motte, à l’entrée de Mayenne, ne sachant pas s’il existe un arrêt plus proche de l’établissement. Il me faut encore marcher un bon moment pour atteindre l’ensemble scolaire, mais je suis en avance malgré tout, alors je tourne un peu dans les environs à la recherche d’un autre arrêt de car, mais je n’en trouve pas. Il semble donc bien que j’aurai un peu de marche à pied à faire chaque jour – ce qui finalement ne changera pas beaucoup mes habitudes.
 
L’établissement est évidemment en période de vacances scolaires, je dois donc sonner à l’entrée pour que la femme de l’accueil, assez jeune et souriante, m’ouvre et m’accompagne à l’étage où elle prévient le directeur de mon arrivée.
 
L’entretien se déroule parfaitement, c’est du moins l’impression que j’en ai eu, et plus les choses ont l’air de se confirmer, plus j’éprouve vraiment le désir de travailler ici dès lundi. Seulement, il y a un problème : l’arrêt de travail de la personne que je suis censé remplacer n’a toujours pas été établi, et dans ces conditions il est impossible au directeur d’engager qui que ce soit. Mon manque d’expérience réelle dans la fonction de professeur-documentaliste joue contre moi, mais il est intéressé par mes activités littéraires et artistiques, qui pourraient s’avérer utiles pour monter un projet avec les élèves. Je le quitte satisfait, mais un peu déçu aussi de devoir attendre encore avant d’avoir la certitude d’être embauché – ou celle de ne pas l’être.
 
Il est 14 h 20 quand je quitte l’établissement et, vacances scolaires obligent, le prochain car pour Laval ne part qu’à 16 h 58. J’ai donc une après-midi entière à passer à Mayenne, et je regrette immédiatement de ne pas avoir emporté mon appareil photo, puisqu’il y a une jolie lumière et que je ne suis pas sûr, finalement, d’avoir l’occasion d’y retourner prochainement… Je passe l’après-midi à tourner en rond dans Mayenne, jusqu’à en éprouver une vive douleur aux jambes, et je suis à l’affût des souvenirs que cette ville réveille en moi. Il y a peut-être un futur texte qui naît, là…
 
La ville de Mayenne est liée dans mes souvenirs aux années 98-99, l’époque où Matthieu passait son BTS au lycée Lavoisier, et aux copains de cette époque : Cyril, qui habitait l’immeuble qui fait face à la Girouette, la sculpture du rond-point de l’Europe, devant laquelle je passe évidemment, et les triplés rennais Loïc, Antoine et Méline. Bien sûr, il y a la longue rue du 130e R.I., qui n’en finit pas de monter, et l’appartement qu’y occupait Matthieu, juste au-dessus du Ray Vaughan, le pub irlandais. Il y a aussi des souvenirs qui se rattachent plus précisément à la période Trompe la Mort, notamment cette place où nous aurions dû jouer lors d’une fête de la musique – en 2001, me semble-t-il – et où personne ne nous a laissés nous installer. Je me souviens d’avoir fait du mauvais esprit toute la soirée, et de mon compte-rendu plein de sarcasmes dans le fanzine Sinistre farce. Il y a aussi la place où se tenait l’été le festival des « Quatre jeudis » (existe-t-il encore ?), à l’occasion duquel nous avions assisté à un concert de Dick Rivers… Le Grand-Hôtel, que je vois dressé au-dessus de la rivière, m’évoque un autre souvenir, littéraire celui-là : c’est ici que Blondin a écrit L’humeur vagabonde.
 
Lorsque j’étais enfant, la ville de Mayenne se résumait dans mon esprit à son hôpital psychiatrique. À l’époque, pour se moquer de l’imbécillité d’un camarade, on disait facilement « T’es bon pour Mayenne ! », comme un Parisien dirait « T’es bon pour Sainte-Anne ! » Mon père a lui-même fait un séjour dans cet hôpital, pour une dépression, un peu avant le divorce de mes parents (en 1989, donc, ceux-ci ayant divorcé l’année suivante) et lorsque j’avais vu le téléfilm de Jean Schmidt Marche, crève ou rêve, en 1993, je me souviens d’avoir été frappé par une scène qui y a été tournée, et surpris de reconnaître aussi parfaitement les lieux. Aujourd’hui, Laval aussi à son hôpital psychiatrique, mais ce n’est pas la raison pour laquelle le nom de la ville de Mayenne ne m’évoque plus son centre médical. C’est qu’enfant, lorsque j’allais rendre visite à mon père, je ne connaissais que la périphérie de la ville, réduite à cet asile. Depuis, j’ai connu la ville en son centre, et tous mes souvenirs se sont regroupés sur ces années d’amitiés post-adolescentes.
 
Enfin, après avoir longuement marché dans mes souvenirs, je prends un café dans une brasserie, où je repose mes jambes fourbues une bonne demi-heure avant de repartir en direction de l’arrêt de car. J’ai de l’avance sur l’horaire mais ce n’est pas grave, je lis Les Détectives sauvages de Roberto Bolaño devant le lycée Lavoisier en attendant.
           
 
Mercredi 6 mars.
 
Cette semaine, je vais peut-être enfin réussir à me lever de bonne heure tous les jours ! Ce matin, j’ai rendez-vous chez le coiffeur, et je quitte son salon avec les cheveux courts, enfin, et moitié moins de barbe qu’avant. Je me plairais presque, avec cette nouvelle tête. Étrange que l’après-midi, en ville, les filles ne succombent pas toutes à mon charme – à croire qu’une épidémie de myopie a frappé toutes les Lavalloises…
 
Tandis que je me faisais amputer d’une partie de ma chevelure légendaire, la radio de mon coiffeur diffusait une émission dont l’invité était Guillaume Canet. Celui-ci, si j’ai bien suivi l’entretien, est parti aux Etats-Unis travailler à un nouveau film qui sera produit par James Gray. L’association du génial réalisateur de La Nuit nous appartient avec celui des médiocres Petits mouchoirs m’épouvante d’emblée. Et ce qui achève de me désespérer, c’est d’entendre Canet expliquer que, oui, bien sûr, travailler avec les Américains, c’est complètement différent, qu’à Hollywood il n’y a pas de sentiments, que les tournages, en France, se font d’une manière beaucoup plus humaine… C’est sans doute vrai, mais entendre Guillaume Canet donner des leçons d’humanité à James Gray, ça me crispe.
 
 
Jeudi 7 mars.
 
Mais c’est la semaine des offres d’emploi ou quoi ? Je reçois ce matin un message du directeur d’un collège privé de Laval, qui voudrait me proposer un job. Je le rappelle en début d’après-midi pour en savoir plus : il s’agirait d’un emploi… de professeur de français. Rebelote : n’étant pas sûr d’être pris à Mayenne, je ne suis pas vraiment en mesure de refuser cette proposition, mais elle ne m’enchante pas. J’explique tout de même à mon interlocuteur que j’ai reçu une autre proposition et que j’attends toujours la décision du directeur, et il me répond qu’il va l’appeler pour en savoir plus et me recontacter ensuite.
 
J’attends donc qu’il me rappelle, mais au bout d’une heure je décide d’aller en ville, prêt à dégainer mon téléphone portable dès que celui-ci se mettra à sonner (pour l’occasion, je ne l’ai pas mis sur vibreur comme j’en ai l’habitude). Je croise Gérald en ville, qui est surpris de me voir avec ma nouvelle coupe de cheveux, et je lui raconte ces propositions d’emploi en rafales. Je fais un tour à Chapitre, mais j’ai peur que le directeur m’appelle pendant que je m’y trouve. Je m’installe au Parvis avec Les Détectives sauvages et mon portable, mutique, sur la table. Je m’en vais quand une énorme bande de jeunes se regroupe dans le hall de la Médiapole – ils sont au moins une vingtaine, l’endroit devient une ruche, et mon téléphone bourdonne pendant que je paie mon café. Finalement, le directeur de Laval a bien contacté son collègue de Mayenne, qui attend toujours l’arrêt maladie de son employé, et il a décidé de me laisser prendre ce poste de professeur-documentaliste, qui correspond mieux à mon « profil », étant donné que lui-même a d’autres candidats sous la main. Oui, mais peut-être que le directeur de Mayenne ne me choisira pas, finalement ? Enfin, je suis soulagé tout de même d’échapper à ce poste de prof de français… Reste à espérer que si le directeur de Laval a renoncé à me rencontrer, c’est que celui de Mayenne lui a laissé entendre que dès qu’il serait en mesure de proposer un contrat, ce serait à moi qu’il ferait appel… On peut toujours rêver !
 
           
Vendredi 8 mars.
 
Ce week-end parisien commence bien… Parce que j’ai un peu trop traîné avant de sortir de chez moi ce matin, je vois mon train partir au moment où j’arrive à la gare. Je dois donc commencer par changer mon billet pour prendre le suivant, qui ne part que deux heures plus tard. Je n’ai aucune raison d’arriver tôt à Paris, si ce n’est de profiter pleinement de mon après-midi, mais le plus pénible, c’est que j’avais choisi le trajet le moins cher, et que ma nouvelle réservation me coûte 26 euros de plus.
 
Je rentre chez moi en attendant mon prochain train, et je lis le premier tome de L’Île des Téméraires. Il faudra qu’un jour j’écrive un texte sur le manga. Puis je marche une nouvelle fois jusqu’à la gare, et le trajet jusqu’à Paris se fait sous la pluie. Ce n’est pas ce sale temps qui va m’intimider : il y a si longtemps que je ne suis pas allé à Paris que je compte bien en profiter pleinement. Malheureusement, les Parisiennes, elles, n’ont pas mon courage, et sous les averses, elles ont une fâcheuse tendance à se couvrir. Moi qui espérais quelques coups de foudre, j’en serai pour mes frais.
 
Je retrouve l’hôtel Villa du Maine, rue Ledion, mais la chambre que l’on me propose, la 21, me déçoit profondément. Alors que la dernière fois, j’avais été séduit par les prestations de l’hôtel pour un prix raisonnable – 60 euros la nuit pour un deux étoiles à Paris, il n’y a pas de quoi se plaindre – je me retrouve aujourd’hui dans une chambre minuscule à la tapisserie rose, et sans endroit pour écrire confortablement. Il y a bien une tablette maigrelette, mais le minibar, vide, a été placé en dessous, de telle façon que je ne pourrai m’asseoir devant cette tablette pour écrire qu’après une amputation au niveau des genoux. Sachant que je risque d’avoir besoin de l’intégralité de mes jambes ce week-end pour flâner dans la ville, j’hésite.
 
Retour à Saint-Michel, où les passants se sont laissés pousser des parapluies au bout des bras. En quittant la station, j’ai tout de même fait un arrêt brusque devant une brune magnifique, aux yeux bleus comme des lacs de montagne, et à la poitrine généreuse, semble-t-il, bien qu’il soit difficile de s’en assurer sous les épaisseurs de vêtements. Elle était en grande conversation avec une amie, et j’aurais pu rester à l’admirer un bon moment si je n’avais craint de passer pour un débile profond… Je retrouve mes librairies habituelles, les Gibert du boulevard Saint-Michel d’abord, puis la FNAC des Halles. J’avais prévu de ne pas dépenser trop d’argent en livres et en DVD, mais bien sûr, c’est raté, et j’achète d’ailleurs surtout des mangas (les deux premiers tomes de la série Say hello to Black Jack du génial Syuho Sato), ainsi que la septième saison de la série Esprits criminels. J’apaise ma conscience en achetant essentiellement des livres d’occasion. En ce qui concerne les vrais livres « sans images », je prends Le Croquant indiscret d’Henri Calet et un petit livre sur la procrastination d’un philosophe américain, John Perry.
 
Pour la soirée vidéodrome consacrée à la paranoïa, nous jouons les paranos depuis des semaines, par mails, avec Pierre et tous ses invités : Jean-Rémi, Anne, Élise, Julien et son amie Vanessa. Premier vidéodrome sans Cécile et Jacques-Pierre, en ce qui me concerne (en version parano, ça donnerait : « Cécile n’est pas venue parce qu’elle savait que je serais là ! »). À l’interphone, pour me présenter, je dis : « C’est Rouâne Adzendzio, nouvellement reçu au concours de gardien de musée et nommé ces jours-ci au musée d’Orsay ! » Pour Pierre, je pense qu’il n’y a pas plus beau résumé de la paranoïa que cette image… Quand j’entre dans l’appartement de Pierre, Anne et les autres disent des trucs du genre : « Ah mince, il est venu… Pierre, tu ne lui avais pas dit que c’était demain, la soirée ? » Ambiance qui déteste qui, et qui est le plus persuadé que les autres conspirent dans son dos. On joue à se faire peur entre le saucisson sec et les pistaches, en commandant des plats japonais, et enfin, en lançant sur le lecteur DVD les premiers extraits choisis. Là, il s’agit de faire admettre aux autres qu’ils n’ont rien compris au thème de la soirée et qu’ils sont hors sujet.
 
Pierre ouvre le bal avec Le Procès, d’Orson Welles (1962). Après une introduction sur la Loi implacable, Joseph K (Anthony Perkins) se réveille dans sa chambre entouré de policiers. Plafond oppressant, la chambre est une boîte où les personnages occupent toute la place, Joseph K sait qu’il est accusé, il ne lui reste plus qu’à comprendre pourquoi – mais jamais il ne posera les bonnes questions. « Hors sujet ! dit Anne. C’est un vidéodrome sur la paranoïa, pas sur la loi ! »
 
J’enchaîne avec Psychose, d’Alfred Hitchcock (1960). Janet Leigh ayant dérobé de l’argent, rongée par la culpabilité, se croit observée et suivie. Quand un policier lui demande ses papiers, elle s’empresse d’agir en dépit du bon sens, comme une coupable. Vivement qu’elle se trouve un motel, qu’elle prenne une bonne douche et qu’elle soit enfin tranquille…
 
Hitchcock revient avec Jean-Rémi et Fenêtre sur cour (1954). James Stewart observe ses voisins, et les déplacements de l’un d’entre eux déclenchent dans son esprit un raisonnement qui finit par aboutir à un soupçon tenace : et s’il avait tué sa femme ?
 
Les plats japonais arrivent à ce moment-là, et un débat est lancé entre Pierre et Jean-Rémi, le premier considérant qu’il n’y a pas à proprement parler de paranoïa dans Fenêtre sur cour, puisque les soupçons de James Stewart s’avèreront fondés, et surtout qu’on est parano pour soi, pas pour les autres. Croire que votre voisin veut votre mort, c’est peut-être de la paranoïa, mais croire qu’il a tué sa femme, ce n’en est pas.
 
Pendant la pause repas, les discussions en viennent à nos propres paranos, Pierre raconte sa rencontre récente avec une nymphomane alcoolique cinglée, Julien nous parle de ses angoisses (il serait du genre à faire des réserves en cas de catastrophe mondiale), et Anne raconte une promenade en amoureux qui a tourné au grotesque à Enghien-les-Bains (hors sujet !).
 
Réouverture du conflit avec Anne, qui nous propose A history of violence, de Cronenberg (2005). Course poursuite de Viggo Mortensen pour secourir sa famille qui n’est menacée d’aucun danger… pour l’instant. Et le fils hérite de la paranoïa du père.
 
Julien a de quoi être parano, lui : le lecteur DVD refuse les disques gravés qu’il lui propose. Heureusement, Pierre possède son extrait : Les Affranchis, de Martin Scorsese (1990). Jamais on n’a parcouru dix mètres aussi lentement que le fait Lorraine Bracco pour aller chercher des robes volées… Crainte d’on ne sait quoi, qui sait de quoi les gangsters sont capables ? Finalement, mourir pour des fringues, ça ne vaut pas le coup…
 
Scorsese revient grâce à Anne et à Shutter Island (2010). Leonardo DiCaprio en U.S. Marshal persuadé d’un complot contre les patients d’un hôpital psychiatrique, qui découvre qu’il y est lui-même interné depuis deux ans pour de graves troubles mentaux et que les médecins ont décidé d’entrer dans son jeu. S’il ne guérit pas, c’est la lobotomie qui l’attend. S’il guérit, c’est une réalité atroce. Que choisir ?
 
Élise entre en scène avec Lost Highway, de David Lynch (1997). Générique terrifiant et génial, cette route nocturne aux bandes jaunes qui défile à tombeau ouvert. Bill Pullman fume, interphone angoissant, Dick Laurent is dead, rue vide, maison cossue, murs nus, Patricia Arquette en robe rouge, cassette vidéo. La peur comme à la maison.
 
Jean-Rémi enchaîne avec Lynch, de nouveau, et Mulholland Drive (2001). Ou comment, autour d’un expresso, un cinéaste apprend que son film ne lui appartient plus. Parano, complot et voyeur paraplégique. This is the girl.
 
Vanessa débarque avec Répulsion, de Roman Polanski (1962). Catherine Deneuve en angoissée pathologique : insomnies, souffle court et murs tripoteurs.
 
En France, l’insomnie se soigne au Lexomil. Je propose La Moustache, d’Emmanuel Carrère (2005). Vincent Lindon a rasé sa moustache, sa femme Emmanuelle Devos ne s’est aperçue de rien. À la recherche du poil perdu.
 
Pierre présente l’Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, d’Elio Petri (1970), merveilleux film de parano-spaghetti. Le Procès à l’envers : le chef de la brigade criminelle a tué sa femme, il clame sa culpabilité à tout va, fournit les preuves les plus accablantes, mais il n’y a rien à faire : c’est l’innocent idéal.
 
Vanessa revient avec Meurtre mystérieux à Manhattan, de Woody Allen (1993). Une femme est morte de façon étrange, et la voilà qui réapparaît de façon tout aussi étrange dans un bus. Sa voisine, en tout cas, est persuadée qu’elle l’a vue. Son mari (Woody Allen), est persuadé qu’elle débloque.
 
La théorie du complot refait surface quand j’enchaîne avec Docteur Folamour, de Kubrick (1964), parce qu’il fallait bien un Kubrick ce soir… Sterling Hayden en général de l’armée américaine persuadé que les Rouges en veulent à ses précieux fluides corporels – ou ma vie sexuelle à l’heure de la menace soviétique.
 
Après le complot, l’invasion : Julien propose le sketch des Inconnus, Les Envahisseurs. Marcel Vincent les a vus, ces êtres étranges venus d’ailleurs en tajine, au majeur démesurément long. « J’ti jure, on va tous les niquer ! »
 
Puisque nous voilà partis dans l’humour, Pierre lance Y a-t-il un pilote dans l’avion ? de Jim Abrahams et des frères Zucker (1980). Parodie des films catastrophe, deux répliques suffisent à rendre le cliché de la paranoïa. Tout est calme, bien trop calme…
 
Jean-Rémi réplique avec Battle Royale, de Kinji Fukasaku (2001). Durant un jeu mortel sur une île du Pacifique, un groupe de filles s’entretuent après qu’une de leurs copines a été empoisonnée. Psychose, hémoglobine, mitrailleuses M4 et jupes plissées.
 
Je montre un exemple de société paranoïaque avec Brazil, de Terry Gilliam (1985). Ou comment un problème de clim peut faire de vous un ennemi du gouvernement. Clim et châtiment ?
 
Je croyais qu’on n’y aurait pas droit cette fois, mais si : Pierre ressort Harry Potter et les Reliques de la Mort, première partie (2010). Ron, aux prises avec l’horcruxe, affronte son pire cauchemar : Hermione dans les bras d’Harry Potter.
 
Jean-Rémi revient aux choses sérieuses avec Eve, de Mankiewicz (1950). Une actrice quadragénaire (Bette Davis) est peu à peu détrônée par sa doublure de vingt ans plus jeune (Anne Baxter). Mais c’est la peur, infondée, que cette gamine séduise son mari, plus que celle de se faire voler la vedette, qui empoisonne la star. Quand la paranoïa se trompe de menace.
 
Vanessa propose The Game, de David Fincher (1997). Ou comment bien pourrir la vie des gens en leur offrant des jeux incompréhensibles qui transforment leur existence en enfer. C’était ça ou une cravate.
 
Anne conclut la soirée avec un joyau du cinéma français : À la folie, pas du tout, de Laëtitia Colombani (2002), avec Samuel Le Bihan, Audrey Tautou et Isabelle Carré. Excusez du peu. Un médecin est harcelé par une érotomane qu’il n’a jamais vue, il soupçonne tout le monde. Jeu d’acteurs lamentable, suspense mou, sentimentalisme à pleurer de rire. Anne nous veut du mal, c’est sûr.
 
Il est plus d’une heure quand on met un terme à cette soirée. Difficile d’attraper le dernier métro… Élise et moi prenons le dernier de la ligne 8, les autres devront se débrouiller avec les taxis ou les vélibs. Je descends à Boucicaut et rejoins ensuite la rue Ledion à pieds.
 
 
Samedi 9 mars.
 
Je me lève à neuf heures et descends prendre le petit déjeuner. Je note ensuite quelques lignes sur mon journal, mais la femme de chambre étant déjà venue frapper deux fois à ma porte pour savoir si j’y étais encore ou si elle pouvait la nettoyer, je décide de m’en aller vers onze heures. En rejoignant la station Alésia sous le soleil qui ose enfin se montrer, je constate que la ligne 4 est fermée pour travaux sur sa portion Porte d’Orléans – Montparnasse. Je me dis vaguement qu’il faudra que je m’en souvienne ce soir à l’heure où je devrai partir à la gare, et tandis que je rejoins à pieds le boulevard Saint-Germain, je pense à autre chose. Pierre, avec qui je devais déjeuner, me téléphone pour me dire qu’il n’a pas grand-chose à me proposer et qu’il serait préférable qu’on se voie plus tard. Ça me convient parfaitement : le midi, j’ai l’habitude de manger léger. Un café gourmand au Relais-Odéon me suffira. Et tout en lisant Les Détectives sauvages, je pourrai regarder les filles qui montrent enfin leurs jambes, et dont les cheveux attirent tous les rayons du soleil. Je fais du lèche-vitrine.
 
Je suis chez Pierre vers deux heures. Je n’ai pas réfléchi à une manière originale de me présenter à l’interphone, et il refuse de m’ouvrir tant que je n’ai rien trouvé. Alors, bon, je me contente d’un : « C’est Rouâne Adzendzio nouvellement installé dans l’immeuble ». Ça ira pour cette fois. Nous voilà partis dans une de nos grandes discussions sur le cinéma, le dernier Brian de Palma, le dernier Paul Thomas Anderson, le prochain Terrence Malick, le prochain Dumont, sur Facebook dont Pierre fait l’apologie, et je suis bien d’accord avec lui. Ah ! Si nous avions eu Facebook à l’époque du lycée, nos adolescences auraient été complètement différentes ! J’avoue mes difficultés à écrire depuis quelque temps. À propos de mon texte sur l’inondation de Laval, qu’il a beaucoup aimé, Pierre me dit : « Tu devrais être à Laval ce que Bruno Deniel-Laurent est à Angers ! » Il me conseille de reprendre sur mon blog une sorte de journal d’où j’évacuerai l’intime pour ne parler que de mes lectures, mes films, mes promenades, mes disques – ce qui me permettrait de redonner à mes publications sur ce blog une régularité qui lui manque cruellement. Étrange qu’il m’en parle alors que j’y avais moi-même songé dernièrement – pas exactement en ces termes, mais depuis un moment je me dis qu’il me faut donner à mon journal un caractère un peu plus « littéraire », que je m’efforce à tirer de l’écrit de tout ce que je vois, ce que je lis, ce que j’écoute… Il me montre son nouveau PC qui fonctionne sous Windows 8, et me fait part de tous les problèmes auxquels il est confronté avec cette bécane. Je ne peux pas vraiment le conseiller sur ce plan-là, alors je lui raconte des anecdotes : le virus « gendarmerie » qui m’a occupé l’été dernier, ou cette histoire que m’avait raconté Guillaume H. : une cliente à qui il avait demandé de faire une « copie disquette » de ses fichiers lui avait tendu une photocopie de sa disquette… Il est toujours rassurant de trouver plus nul que soi.
 
J’accompagne Pierre qui doit aller acheter des cigares, puis des gourmandises diverses, et tout en faisant le tour de La Motte-Piquet, nous causons amour et sexualité. Vaste programme pour nous : c’est comme si Bouvard et Pécuchet parlaient de la conquête spatiale… On se quitte devant le magasin Nicolas, et je retourne encore une fois à Saint-Germain, où je compte tuer le temps qui me sépare du départ de mon train, à 18 h 38. À L’Écume des Pages, j’achète la revue Schnock et le livre de Milan Dargent, Le Tournant de la rigueur, dont Pierre m’a parlé. Je traîne à la librairie, et m’engouffre à 18 h 00 dans la station Saint-Michel, me trompe de quai et pars dans la direction Porte de Clignancourt, m’aperçois de mon erreur et descends à Cité… où il me faut cinq bonnes minutes pour comprendre qu’il n’y aura pas de métro pour Montparnasse, puisque la ligne 4 est coupée sur cette portion ! Et pourtant, le quai de la rame est plein de monde, à croire que personne n’a compris. Pas le temps de convaincre un monde incrédule que le cauchemar a déjà commencé : je remonte en courant, mon sac sur les épaules, sors de la station et commence à chercher un taxi. Quand je dis que je cours, il serait plus honnête de dire que je trottine – c’est à peu près tout ce dont je suis capable. Je trouve un taxi dans la rue Saint-André-des-Arts, il me dépose à la demie devant la gare, à 18 h 36 je suis sur le quai… mais l’embarquement des passagers est terminé. Train loupé à l’aller, train loupé au retour. La voilà, la parano : la SNCF et la RATP se seraient-elles liguées contre moi ? Bon, évidemment, c’est plus simple que ça : si je ne m’étais pas bêtement trompé de direction à Saint-Michel, je l’aurais eu, mon train…
 
Je suis évidemment en colère, mais je constate que le mécontentement a sur moi un effet curieux : plus je suis contrarié, plus j’éprouve le besoin de redoubler de courtoisie avec les gens que je croise : le chauffeur de taxi, l’employé de la SNCF auprès de qui je vais échanger mon billet après une bonne demi-heure d’attente dans la queue, la dame-pipi de la gare, le serveur de La Grande Assiette qui pose devant moi une Francfort-frites plus coûteuse que consistante… Alors qu’habituellement, je me contenterais d’un simple « bonjour », « au revoir », je m’efforce d’en rajouter : « Au revoir, monsieur, bonne fin de journée… » Je suis si vigilant à ne pas faire subir ma mauvaise humeur à ces gens qui n’y sont pour rien, que j’en deviens exquis. Et ceci, je le précise, sans affectation, sans fausseté – c’est de la politesse au premier degré ! Finalement, les gens qui m’entourent ont tout à gagner à ce que je sois de mauvais poil…
 
Le prochain train pour Laval part à 20 h 08, et j’arrive à destination un peu avant 22 heures. Pas de journal ce soir, rien du tout, laissez-moi tranquille.
 
 
Dimanche 10 mars.
 
Je me lève à midi et passe une journée de repos total, de lecture et de fainéantise. Je ne m’occupe même pas de mon journal de ce week-end.
 
 
Lundi 11 mars.
 
N’ayant toujours pas reçu de nouvelles, je téléphone à l’ensemble scolaire de Mayenne en milieu d’après-midi, mais la secrétaire que j’ai au bout du fil m’apprend que le directeur n’en sait toujours pas plus que la semaine dernière. Ça devient pénible, cette histoire, et je sens mon enthousiasme qui faiblit…
 
Il pleut toute la journée, je sors peu de temps, simplement pour faire quelques provisions. Je poursuis la lecture des Détectives sauvages, mais j’en suis toujours à me demander si ce livre me plaît, ou s’il m’ennuie. Et je crois bien qu’il m’ennuie de plus en plus…
 
 
Mardi 12 mars.
 
Ça y est, j’ai rechuté : je me suis levé à midi. La pluie a fait place à la neige. En plein mois de mars, il y a un petit côté punition divine assez sympathique. À Chapitre, je vois Sébastien, et nous nous lançons dans une grande conversation qui nous emmène jusqu’à une table du Parvis. Je lui raconte mes propositions d’emploi et l’attente où je suis toujours d’une réponse de Mayenne, lui qui est au chômage aussi attend son bilan de compétences. Je lui raconte mon week-end parisien, lui son dernier séjour à Paris, durant lequel il a écumé les salles de cinéma et les musées, notamment Orsay et l’exposition Hopper en nocturne. On parle du dernier film de Spielberg, Lincoln, il me conseille vivement Holy Motors, que je n’ai pas vu, et j’évoque mon projet d’utiliser mon blog pour y faire une sorte de journal littéraire.
 
Toujours pas de nouvelles de Mayenne. Je me sentais pourtant prêt pour ce boulot, et maintenant, plus le temps passe, moins j’y crois.
 
 
Mercredi 13 mars.
 
C’est donc l’archevêque de Buenos Aires, monseigneur Bergoglio, qui a été élu pape ce soir, sous le nom de François Ier. Jésuite et franciscain, donc : un vrai pape des pauvres. Pour moi qui ai dépensé sans vraiment compter lors de ce séjour à Paris – et qui ai dépensé  bien plus que je n’aurais eu à le faire si je n’avais pas raté mes trains – ça devrait être un peu rassurant de savoir qu’un pape veille sur moi…
 
 
Jeudi 14 mars.
           
Toujours dans Les détectives sauvages, dont la lecture continue de m’ennuyer. La première partie, sans me passionner, m’intéressait un peu, malgré tout : le journal de ce Juan García Madero, racontant sa rencontre avec les réal-viscéralistes et ses amours compliquées avait une certaine cohérence. Mais la deuxième partie est constituée de témoignages divers de personnes ayant côtoyé le groupe des réal-viscéralistes, et j’ai du mal à me repérer dans tous ces noms latino-américains. Le jeune Madero semble avoir disparu, plus personne n’en parle, et d’ailleurs je n’arrive plus vraiment à savoir de quoi il est question dans tous ces discours qui semblent ne pas avoir vraiment de lien les uns avec les autres. Je poursuis ma lecture, pourtant, malgré l’ennui qu’elle me procure, parce que je soupçonne que si j’ai autant de mal à suivre l’histoire, c’est à cause de ma paresse intellectuelle du moment. Roberto Bolaño a une telle réputation que son livre doit effectivement être bon – c’est moi qui ne suis pas à la hauteur, sans doute…
 
Voilà, nous sommes le 14 mars et je ne peux de nouveau plus retirer d’argent. Je ne sais vraiment pas comment je vais pouvoir me sortir de cette impasse. Et plus ces histoires d’argent m’angoissent, plus j’ai envie de m’acheter des livres ou d’autres produits culturels – un peu comme ces gens qui ont besoin de se jeter sur la bouffe pour se rassurer…
 
 
Vendredi 15 mars.
 
Je décide de rappeler une fois de plus Mayenne ce matin, en espérant cette fois une réponse définitive, que je soupçonne bien entendu négative, puisque l’établissement scolaire n’a pas jugé bon de me contacter toute cette semaine. Effectivement, je tombe sur une secrétaire qui m’explique qu’elle était justement en train de m’envoyer un courrier pour me dire qu’ils se passeraient de mes services. Pas de surprise, donc, mais cette nouvelle me ramène à mon désastre financier, et j’ignore de quelle façon je vais m’en sortir.
 
Le pire, dans cette histoire, c’est que ce n’est pas un emploi qui m’est passé sous le nez, mais deux, puisque le directeur du collège de Laval m’avait également contacté pour un poste de professeur, et qu’il a décidé d’aller voir ailleurs quand je lui ai expliqué que j’attendais une réponse de Mayenne.
 
 
Samedi 16 mars.
 
Les problèmes de finances entraînent la morosité ; la morosité entraîne l’oblomovisme – je me lève à deux heures de l’après-midi. Horizon bouché. Je stagne dans la lecture des Détectives sauvages, et je crois bien que je vais enfin me décider à l’abandonner. Étrange comme certains livres de 800 pages peuvent vous enthousiasmer au point qu’en ayant atteint la page 300, vous considérez avec gourmandise les cinq cents pages qu’il vous reste encore à dévorer (comme ça pouvait être le cas quand je lisais Les Nus et les morts, par exemple), et combien ces même cinq cents pages, dans un autre livre, peuvent vous sembler un calvaire sans fin. Le livre refermé, vous regardez l’emplacement du marque-page, et c’est terrifiant : il a l’air d’être resté bloqué au premier quart du livre, et le nombre de pages qui le suivent semble ne jamais diminuer. Parfois, j’ai presque l’impression de comprendre les gens qui n’aiment pas lire.
 
 
Dimanche 17 mars.
 
Humeur déplorable, lever tardif, Internet, jeux vidéo. Je comptais profiter de cette journée pour mettre en place mon Journal d’oisiveté (je crois que ce sera son nom) sur mon blog – mais je n’ai aucun élan pour rien.
 
 
Mardi 19 mars.

Ayant, de guerre lasse, renoncé à la lecture des Détectives sauvages (j’ai remis le livre à sa place dans ma bibliothèque, en me disant que je lui laissais une deuxième chance de me plaire, dans une période plus propice pour moi – ou pour lui), me voilà absorbé dans celle du petit livre de John Perry sur la procrastination. Un petit livre à l’allure un peu ridicule – couverture vert fluo – comme toutes ces méthodes censées nous aider à vivre : j’éduque mon enfant, j’apprends à parler à mon poisson rouge, je me réconcilie avec moi-même, etc.

Je ne suis pas certain que ce genre de lecture me soit très profitable – je suis même plutôt convaincu du contraire. Je parcours ces pages en y cherchant une justification à tous mes défauts, la satisfaction d’être enfin compris et pardonné. Mais oui, le personnage que décrit l’auteur, c’est tout moi ! D’ailleurs, le livre s’ouvre sur une phrase de Mark Twain : « Ne jamais remettre au lendemain ce que l’on pourrait faire le surlendemain. » Ce n’est pas ce que l’auteur de Tom Sawyer a écrit de meilleur, mais enfin c’est un signe : John Perry et moi sommes de connivence. Je peux prendre à mon compte tout ce qu’il examine par la suite, et me racheter ainsi à mes propres yeux. On connaît tous ce sentiment rassurant qui nous enveloppe à la découverte d’un mot qui définit à la perfection ce qui nous faisait honte jusque là. Ce terme de procrastination en est un bel exemple : qui n’a pas poussé un soupir de soulagement en l’entendant pour la première fois ? L’instant d’avant, on n’était qu’un vulgaire fainéant, une larve tout juste bonne à attendre que le temps passe, et soudain, d’un coup de baguette magique, nous voilà atteint de procrastination. Ce nouveau vêtement a l’air tellement plus riche, si savamment brodé, cousu si finement ! Nous voilà admis dans un nouveau club, nous qui nous sentions si seul et si incompris dans notre inaptitude à l’action… Pour cela, le livre de John Perry est remarquable : hier encore, je désespérais de voir s’étaler tout autour de moi des tas de papiers et de livres, sur mon bureau, ma table, mes chaises, et jusqu’à mon lit – aujourd’hui, j’ai compris que j’étais tout simplement « un organisateur horizontal dans un monde conçu pour les organisateurs verticaux. » Ça a quand même plus de classe que d’être simplement bordélique…


Mercredi 20 mars.

On dirait bien, pourtant, que la méthode John Perry fonctionne, puisque je me suis levé tôt ce matin et que je me suis immédiatement lancé dans la préparation de mon Journal d’oisiveté – c’est-à-dire la collecte et parfois la réécriture de certains passages de mon journal de février et de mars. Il me reste encore un peu de travail à faire là-dessus, mais si je ne reviens pas trop vite à ma somnolence, je devrais pouvoir publier dès la fin de cette semaine le mois de février sur mon blog. Il serait temps que je revienne un peu sur le devant de la scène (enfin, quand je dis « le devant », et quand je dis « la scène », j’exagère peut-être un peu l’importance de tout ça…).


Jeudi 21 mars.

            Les problèmes d’argent me font honte, vraiment honte, ce qui explique que lorsqu’ils surviennent, plutôt que d’aller voir ma banque ou mes créditeurs pour leur demander des délais, je me cache, je fais le mort, tout en sachant pourtant qu’il faudra bien que je me décide à les contacter. Je repousse toujours un peu plus le moment de prendre mon téléphone ou de me présenter à eux, et les choses empirent.


Vendredi 22 mars.

            C’est en regardant les chroniques de 3615 Usul sur YouTube, petits formats humoristiques plutôt intelligents consacrés aux jeux vidéo, que me vient l’idée de faire quelque chose de semblable, à l’écrit, sur la littérature. Bien sûr, il s’agirait de le faire à ma façon, mais ce qui m’a intéressé chez Usul, c’est cette idée d’aborder chaque semaine un thème différent, parfois clairement en rapport avec les jeux vidéo (les cinématiques, l’arcade, les phases de recherche, les développeurs…), parfois plus général (la violence, la virilité, le tennis, les chatons (!)…). Installé devant mon café au Parvis, je me suis mis à faire une liste préalable de thèmes que je pourrais ainsi illustrer, histoire de voir si ce projet est viable. Parce que si je me lance là dedans, il s’agira de faire une chronique hebdomadaire, que je publierais le jeudi. Pourquoi le jeudi ? Parce que c’est le jour de parution des suppléments littéraires des quotidiens (Le Monde, Libé, Le Figaro…). J’ai donc intérêt, avant même que la première de ces chroniques ne paraisse, jeudi prochain donc, d’en avoir rédigé une ou deux d’avance, afin d’être sûr que le premier essai ne sera pas aussi le dernier. Je me connais, avec mes enthousiasmes qui disparaissent aussi rapidement qu’ils sont venus…

            Mon blog, du coup, va se réanimer violemment, avec une fois par mois mon Journal d’oisiveté et, une fois par semaine, ma chronique. Ça fait au moins cinq textes d’assurés par mois, auxquels s’ajouteront ceux que je pourrais écrire par ailleurs (s’il y en a). Je me demande même si, pour plus de visibilité sur la Toile, je ne devrais pas créer un Tumblr qui serait exclusivement réservé à cette série hebdomadaire. Il faudra d’ailleurs que je lui trouve un nom. J’hésite encore entre Les jeudis littéraires et Jeudi, je lis. La sobriété du premier titre me plaît. L’autre a l’air d’un jeu de mots torché pour une émission littéraire de la Cinquième, avec Daniel Picouly et François Busnel… Mais d’ici jeudi, justement, je peux peut-être encore trouver autre chose…


Samedi 23 mars.

            Première véritable journée de printemps, et qui tombe au bon moment : un samedi. Rues pleines de gens, filles pleines de jambes. Je m’installe au Parvis pour lire Le Tournant de la rigueur, de Milan Dargent, roman rock, si ce genre existe, et aux références que je ne peux qu’approuver : Velvet Underground, Troggs, Jam, Undertones, Stooges, Alan Vega… Je me surprends tout de même à avoir une petite réaction de puriste outré quand l’auteur évoque « la guitare prête à éclater en mille morceaux de la pochette de London Calling ». Guitare ? Mais il s’agit d’une basse, celle de Paul Simonon ! Pur plaisir de rajouter mentalement de la référence à la référence…

            Le bar des Artistes organise un vide-dressing, avec DJ l’après-midi et chorale punk le soir. Je m’y rends vers cinq heures pour voir le set de Yoan, et c’est un peu comme si j’entrais dans une baignoire remplie de filles – sauf qu’il n’y a pas de baignoire. Moi qui n’ai pas eu la chance d’avoir de sœur, je suis tout vacillant à m’enfoncer dans cette atmosphère de féminité, entre les portants à roulettes, les cintres, les jupes, les vestes et les robes. Je me joins au petit groupe qui joue au Scrabble au fond du bar, et dont Charles représente le seul spécimen doté d’une prostate, pacha alangui au milieu d’un harem en quête d’un mot compte triple. Évidemment, je ne participerai pas à cette partie de Scrabble, parce que je crois bien que je préférerais affronter Godzilla avec en guise d’arme un cure-dent plutôt que de jouer à ce jeu. Alors que Yoan passe sa musique, je discute avec lui, notamment des Reflets du cinéma. Je ne suis allé voir aucun des films programmés, évidemment, puisque je n’ai pas un sou. Il me conseille, pour l’année prochaine, de proposer des articles au petit magazine publié à l’occasion du festival, ce qui permet d’avoir accès à toute la programmation gratuitement.

           
Dimanche 24 mars.
           
J’ai mis en ligne le mois de février de mon Journal d’oisiveté cette nuit, et à mon réveil ce matin j’ai pu apprécier sur Facebook les premiers commentaires des anciens lecteurs de mon journal, ravis de me voir de retour. Pourtant, j’ai râlé contre les nouveaux outils de conception de Blogger. À force de ne plus publier qu’une fois tous les trois mois, j’ai l’impression que ces outils changent tout le temps. Et pour corser le jeu, la page de création du texte n’a rien à voir avec l’aperçu du même texte tel qu’il apparaîtra sur le blog. Comme sur ce blog, je ne peux pas créer d’alinéas, j’avais l’intention d’insérer une ligne de séparation entre chaque paragraphe, ce que j’ai fait. Or, cette ligne a disparu sur le blog, où le texte apparaît comme un bloc compact, difficile à lire. Mes lecteurs ont d’autant plus de mérite à avoir eu le courage de venir à bout de ce long billet…


Lundi 25 mars.
           
Dès le matin devant mon écran pour pondre un nouveau texte, le premier de cette chronique hebdomadaire qui devrait finalement s’appeler La Bibliothèque de Jupiter – le jeudi étant le jour de Jupiter, Jovis dies. J’avais hésité entre ce titre déjà un peu pompeux et un autre, Errances jovidiennes, qui pour le coup aurait été vraiment hermétique. Cette chronique initiale est consacrée à la première phrase des livres. Il faut bien commencer par le commencement. Plaisir d’écrire un texte qui « vient » bien, de voir les phrases couler sans difficulté, et satisfaction, dès midi, d’avoir déjà tiré un beau profit de la journée.

            J’ai un peu amélioré la mise en page de mon Journal d’oisiveté. Contrairement à ce que je pensais, sur Blogger, il est encore plus simple, pour obtenir un texte lisible, de se contenter d’un copier-coller de la page Word, plutôt que de batailler avec des interlignes et des tailles de police qui ne correspondront pas, une fois le billet publié, à ce qu’on avait voulu faire. C’est bon à savoir.


Mardi 26 mars.

            J’écris ce matin un deuxième texte pour la Bibliothèque de Jupiter, afin de prendre un peu d’avance pour les prochaines semaines. Connaissant ma faible volonté, je pense qu’il est judicieux d’avoir toujours un ou deux textes d’avance.
           
J’achève la lecture du court roman de Milan Dargent, histoire d’un groupe punk lyonnais en 1983, au moment où la fin des illusions du rock fusionne avec la fin de celles de la gauche socialiste. Roman plein d’humour sur ce groupe de losers, qui montre à quel point le rock est affaire de mythologie. Une mythologie aussi enthousiasmante que stérilisante. Il y a les grandes figures qu’on voudrait égaler, Bowie, Lou Reed, Iggy Pop, les Stones ; et les orgueils mal placés qui font entre autres refuser une première partie de Supertramp parce qu’on ne va quand même pas se compromettre avec ce groupe de variétés. Et puis il y a la culotte de Debbie Harry, qui restera mon passage préféré du bouquin, allez savoir pourquoi…

Cette épopée rock, sous la plume de Milan Dargent, est teintée d’amertume. Rien à voir avec la joie que Bégaudeau mettait en avant dans Deux singes : la joie avant tout, avant la provocation, avant la rébellion – joie d’être dans un groupe de rock, de monter sur scène et de se croire indestructible, de se prendre pour le centre du monde l’espace d’un quart d’heure, d’une heure de concert… L’affirmation de ce plaisir pur est peut-être typiquement nineties. Les musicos des années 80 ont vu leurs illusions s’envoler avec la récupération massive du rock par la Fête de la Musique, MTV et les Live Aid. L’instant d’avant, ils toisaient encore leurs contemporains, ceux qui n’y connaissaient rien au rock, avec un air supérieur : « À la caisse, une grande blonde achetait le nouveau Bruce Springsteen, Born in the USA. Celle-là n’aurait pas besoin d’être initiée, mais rééduquée. Cette fille ne connaissait sûrement pas Monochrome Set. Ni les Associates. Ni Kevin Ayers. Ni Robert Wyatt. Les Troggs, on n’en parle même pas. » Puis leur génération étant devenue officiellement celle du rock, un rock subventionné, bien nourri, un rock aux joues rouges, solidaire, caritatif, ils se sont vus ringardisés d’un coup et, pire encore, dépouillés de leur bien le plus cher. « Des années de fanatisme à collectionner l’intégrale de David Bowie pour en arriver là, à cette version de Heroes du Live Aid, si peu héroïque. Heroes, une chanson on ne peut plus intime, une mélopée méditative qui ne doit pas quitter les quatre murs de votre chambre, livrée ainsi à la foule obéissante d’un stade embrigadé, ça la foutait mal. Heroes, votre chanson à vous, votre jardin secret, soudain transformée en un putain d’hymne. Heroes portait le déguisement de l’hymne et désormais ce déguisement était pris pour son identité réelle. Tout ce que le rock représentait pour Guillaume se dissolvait sous ses yeux, dans une pluie d’eau de rose et de collectivisme triomphant. »

Soirée nanard avec La montagne du dieu cannibale, de Sergio Martino (1978). Un film qui vaut surtout pour le corps nu d’Ursula Andress. Musique omniprésente dans les moments où il ne se passe rien, totalement absente durant les scènes d’action, qui ressemblent du coup à des disputes de sourds-muets. Les indigènes qui accompagnent les explorateurs occidentaux sont bien entendu soit lâches, soit un peu idiots, s’enfuient au moindre problème ou se font bouffer par les alligators (quels cons !), et les autres sont des sauvages cannibales qui feront payer cher aux européens avides de trésors d’avoir profané leur terre sacrée. Il y a aussi un nain, évidemment sadique, pour couronner le tout, et une héroïne (Ursula Undressed, donc) qui ne sait pas crier ‒ ce qui est un peu dommage pour un film d’horreur.

Non, vraiment, une bien belle expérience de cinéma.


Mercredi 27 mars.
           
Je me suis lancé dans la lecture du premier tome du Cycle des robots d’Isaac Asimov. Étrange comme après avoir été toute ma jeunesse réfractaire aux jeux vidéo et à la science-fiction, je me découvre aujourd’hui un tel intérêt pour la culture geek


Jeudi 28 mars.
           
Je publie aujourd’hui la première chronique de La Bibliothèque de Jupiter, à la fois sur mon blog général et sur un nouveau blog, créé spécialement pour cette rubrique sur Tumblr. Comme dirait Zuckerberg dans The Social Network : « Il faut se déployer. »
           

Vendredi 29 mars.
           
Quand on est au chômage, les journées se ressemblent toutes, et quand on n’a pas d’argent, c’est encore pire. Si seulement le printemps se décidait à venir, mon quotidien s’en verrait amélioré : nul besoin d’argent pour apprécier la lumière du jour et les jambes des femmes aux terrasses des cafés – ce plaisir-là est parfaitement gratuit. Mais non, même le ciel est en crise. En rentrant chez moi à l’heure de la fin des cours, je passe devant un collège et vois un ancien collègue qui surveille les élèves devant l’arrêt de bus. On se salue, et je me dis qu’il peut être fier de son job, de protéger les enfants et de les accompagner – ce que j’ai fait pendant six ans. Malgré tout, un beau métier. Me revoilà un homme sans situation.


Samedi 30 mars.

            Sans avoir jamais lu Isaac Asimov, je connaissais globalement son Cycle des robots, et notamment les trois lois de la robotique : « 1° Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger. 2° Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la Première Loi. 3° Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n’entre pas en contradiction avec la Première ou la Deuxième Loi. » C’était à peu près tout ce que je savais. Le génie d’Asimov est de bâtir ses histoires de robots en partant de ces trois lois fondamentales, et d’imaginer les dysfonctionnements qui peuvent survenir chez certains robots lorsqu’ils se voient confrontés à des dilemmes qu’ils ne sauraient résoudre sans enfreindre l’une d’elles. On est à mille lieues des robots destructeurs de Metropolis ou de Terminator.

            Je n’ai jamais été très intéressé par la science-fiction pure, celle qui se déroule à des millions d’années-lumière de notre monde et au 37e siècle, par exemple – parce qu’elle me parle de choses qui me sont complètement étrangères. J’aime l’évocation de sociétés futuristes, comme celles d’Orwell ou d’Huxley, parce qu’il est possible d’en retrouver les origines dans notre histoire immédiatement contemporaine. De la même façon, lorsque Asimov parle de robots créés avant tout pour faciliter le travail des humains, je sais de quoi il parle. Ce genre de robots, d’ailleurs, existe réellement aujourd’hui. Mais s’il s’agit d’évoquer des batailles de planètes dans des galaxies lointaines, planètes gouvernées par des monstres plus ou moins anthropomorphes et dans un futur si lointain que plus rien ne semble nous rattacher à lui, ça me demande un tel effort d’imagination pour m’identifier aux personnages et comprendre leurs choix et leurs buts, que la plupart du temps, je n’éprouve pas l’envie de m’y intéresser. J’ai le même problème avec les mondes imaginaires de l’heroic fantasy. Pourtant, bien sûr, il est toujours possible d’y voir un écho des croisades religieuses ou des grandes explorations du quinzième siècle, ainsi que des récits mythologiques de l’Antiquité – mais les épées laser me laissent froid.

            Cela dit, maintenant que j’ai écrit ceci, et puisque je me sens de plus en plus geek en ce moment, je ne serais pas étonné de me plonger un jour (quand je me remettrai à acheter des livres) dans Fondation ou dans Le Seigneur des Anneaux, et d’y trouver un certain intérêt… Pur esprit de contradiction.

Dimanche 31 mars.

            Ce dimanche de Pâques où je me suis levé tard aurait pu être entièrement voué au néant si je n’avais pas redressé la barre en fin d’après-midi pour écrire un nouveau texte destiné à la Bibliothèque de Jupiter. L’honneur est sauf, et ce mois de mars aura décidément été celui de mon réveil après une longue période de sécheresse et de renoncement. Tremblez, bande d’humains, car je suis de retour !