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samedi 8 février 2014

Vidéodrome 4 : la France (24 février 2012)

Vendredi 24 février 2012.
            (…)
            Voyage sans histoire pendant lequel je lis le roman de Muray. Au Mans monte un type qui me bouscule avec son sac en passant dans la rangée centrale et ne s’excuse pas, avant de dire à une très jolie jeune femme brune, très élégante, pantalon noir, pull noir sans manches sur un chemisier blanc, le teint ambré, qu’elle est assise à sa place à lui. La jeune femme, confuse, est obligée de rassembler ses affaires et d’aller transporter sa beauté, toute son harmonie naturelle (et surnaturelle), ailleurs, et le type la remplace – devenant d’un seul coup mon ennemi intime.
            Gare Montparnasse, les quais du métro sont inaccessibles par l’intérieur, des cordons jaunes interdisent le passage, comme autour d’une scène de crime. Il faut sortir sur le boulevard et entrer de nouveau dans la gare pour accéder au métro. Alors que je vérifie sur le plan la ligne que je dois prendre, je reçois un appel de Cécile, qui est à Saint-Malo avec Jacques-Pierre et m’apprend qu’au lieu des nipponeries habituelles, nous mangerons de la charcuterie ce soir chez Pierre. Ça me convient tout à fait, et puis c’est raccord avec le thème du vidéodrome : la France.
            (…) Au Franprix, j’achète un Coca, du saucisson et du jambon de Parme (petite entorse à la thématique franchouillarde de la soirée), et je me présente à l’Interphone de Pierre.
            Jean-Rémi est déjà là, et Anne arrive peu de temps après moi. Voilà donc Anne Bouillon, la volcanique petite blonde avec laquelle ma rencontre (historique, comme il se doit) a été plusieurs fois reportée… Je l’avais déjà rencontrée il y a cinq ou six ans, à l’occasion du Salon du Livre, alors qu’elle était avec Antoine Buéno, mais seuls mon journal et Pierre s’en souviennent… Elle porte une robe bleu-schtroumpf et des bottes, et ça tombe bien, puisqu’elle interprétera bientôt la schtroumpfette sur scène ! Je pense enfin à laisser mes photos de Paimpol à Pierre, pour que Cécile et Jacques-Pierre puissent les récupérer à leur tour, et à prendre les siennes afin d’alimenter mon masochisme en ayant un aperçu de tout ce que j’ai raté en quittant la Bretagne trop tôt cet été…
            Cécile et Jacques-Pierre en reviennent, eux, de la Bretagne. On les attend vers vingt heures trente, directement balancés de la « cité corsaire » à La Motte-Piquet. Pour lancer la soirée « France », Jean-Rémi a préparé une playlist musicale qui va de La Marseillaise à Un jour en France de Noir Désir, en passant par Ah ! ça ira, Maréchal nous voilà, Hexagone de Renaud, l’inévitable Michel Sardou, l’indétrônable Jean Ferrat – la crème de la crème, donc. Comme Anne veut savoir ce que je fais dans la vie, Pierre lui montre son exemplaire de Rockin’ Laval.
            Débarquent enfin tout frais de Saint-Malo Cécile, Jacques-Pierre et l’andouille de Vire qui est à l’origine du choix de privilégier la charcuterie et le fromage plutôt que les plats japonais. On peut passer à table – après nous être gavés de pistaches et après une dernière Marseillaise au garde-à-vous.
La soirée vidéodrome est lancée, les extraits s’enchaînent, espacés seulement de quelques débats et des sorties de scène d’Anne, de Cécile et de moi-même pour rejoindre les toilettes. Le « boudoir », plutôt, puisque c’est le terme qui m’est venu lorsque Anne s’est excusée afin que je me lève pour la laisser passer. Un terme qui restera, je pense…
Anne passe le premier extrait de la soirée : Drôle de frimousse (Stanley Donen, 1957). Fred Astaire et Audrey Hepburn débarquent à Paris. Clichés, cartes postales, Champs-Elysées et Tour Eiffel. La France vue d’Amérique, c’est Napoléon qui joue du musette ! Il n’y a rien de plus authentique que le kitsch.
Je reste dans le thème de l’arrivée en France des ressortissants étrangers, avec Marie-Antoinette (Sofia Coppola, 2006). De l’Autriche à la France en calèche pour une reine en puissance. Vous qui entrez, laissez tout votre passé. Candeur et innocence de l’Autrichienne dépaysée, rigidité de la Comtesse de Noailles, et les fesses de Kirsten Dunst. C’est aussi ça, la France.
Autre extrait de Marie-Antoinette, proposé par Anne : la France, c’est aussi le plaisir des sens. Gourmandise, coquetterie, sucreries et chaussures, jeux d’argent, coiffures façon pièce montée… On ne peut pas dire que cette reine ait la tête sur les épaules…

On reste dans l’ambiance avec Cécile et Le Festin de Babette (Gabriel Axel, 1987). Stéphane Audran en ex-communarde exilée au Danemark, qui fait découvrir les fastes de la grande cuisine française à une austère famille luthérienne. Les joues rosissent, les langues se délient, les regards se croisent au-dessus des verres de Veuve Clicquot et des babas au rhum. On pensera au salut de son âme une autre fois…
Jean-Rémi renoue avec le regard de l’étranger égaré en France avec un épisode d’Absolutely Fabulous. Deux Anglaises tombées en Provence comme des perles dans le fumier : téléphones à cadran, béret et gitane maïs. L’Enfer existe et on y parle l’argot avec l’accent du Sud !
Avec L’Âge ingrat (Gilles Grangier, 1964), Jacques-Pierre nous montre un autre voyage en Provence, entrepris par une famille de Normands cette fois. Et le dépaysement n’est pas beaucoup moins violent. Nationale 7, esprit râleur à la française, créneau impossible, mais bonhommie et convivialité : on retourne à table avec Gabin et Fernandel.
Cécile renverse la situation avec Dupont-Lajoie (Yves Boisset, 1974). Jean Carmet en bistrotier haineux, mais fort respectueux de l’uniforme. Nouveau départ en vacances, caravane, embouteillages et voyeurisme sordide. Française, Francisque : je vous ai compris.
Jean-Rémi reste dans le racisme ordinaire avec La graine et le mulet (Abdellatif Kéchiche, 2007). Français issus de l’immigration, familles recomposées, licenciements et nouveaux départs… Avec l’administration française, c’est possible, mais ça va être compliqué. Vous comprenez, ça se passe comme ça, dans notre pays !

Pierre a enfin la parole avec Les deux orphelines (D.W. Griffith, 1921). Que donnent les lendemains de la Révolution française vus par le plus grand réalisateur américain ? Scènes de procès, suspens judiciaire, blonde sacrificielle, guillotine grippée, western et cavalerie : Danton finira par sauver l’orpheline sous les yeux aveugles de sa sœur (à qui il faudra raconter le film).
Pour continuer avec l’Histoire de France, je ramène l’action à l’école avec La Maison des Bois (Maurice Pialat, 1970). La France de l’arrière pendant la Grande Guerre. Patriotisme et morale, bleu-blanc-rouge et récitations.

Anne reste à l’école avec L’Esquive (Abdellatif Kéchiche, 2004). Les jeunes de banlieue et Marivaux. L’amour, l’éducation, les riches et les pauvres. Vive la France pluriethnique !
Encore des riches et des pauvres avec Jean-Rémi et La vie est un long fleuve tranquille (Étienne Chatiliez, 1988). Les Groseille d’un côté : aides sociales, resquilles minables et vulgarité. De l’autre, les Le Quesnoy : famille aisée, distinction, catéchisme et ravioli.
Jacques-Pierre retourne en province avec La peau douce (François Truffaut, 1964). Quand un écrivain parisien doit faire une conférence en province, ce n’est déjà pas facile – mais s’il emmène sa maîtresse en plus… Jean Desailly et Françoise Dorléac en voyage à Reims. Guide Michelin, Formule 1 et bas nylon.
Pierre, qui s’est effacé toute la soirée, nous dit Le Mot de Cambronne (Sacha Guitry, 1937). Ce mot auquel un Lavallois ubuesque rajoutait un « r »… Sacha Guitry est Cambronne, marié à une Anglaise (Marguerite Moreno) qui veut absolument connaître son célèbre mot. Le dialogue est en vers libres, Cambronne a fait le pari de ne pas dire le mot – qui finira par sortir avant qu’il le perde !
Puisqu’on en est au langage châtié, Cécile revient avec Les Démons de Jésus (Bernie Bonvoisin, 1997). Patrick Bouchitey et Thierry Frémont en manouches forts en gueule. Flics blagueurs et Ritals en caravane, répliques qui tuent et mitraille de mollards.
Je conclus la soirée avec Petit à petit (Jean Rouch, 1970). Damouré Zika a quitté le Niger pour faire à Paris le même travail que Jean Rouch. Petit cours inversé d’ethnologie, mesures anthropométriques et questions qui fâchent : et la France vue d’Afrique, c’est comment ?

            Ce vidéodrome restera dans les mémoires à plus d’un titre : d’abord, c’est la première fois qu’Anne se joint à notre petit groupe, et ensuite Pierre, le maître des lieux, a été gentiment réduit au silence : contraint de se restreindre à deux extraits (mais quels extraits !). L’esprit révolutionnaire planait sur l’assistance, ce soir…
            Le dernier extrait passé, nous partons assez vite, malgré la proposition alléchante de Pierre de nous montrer un petit film pornographique des années 30, Polissonneries et galipettes. Vive la France qui se retire à temps !

mercredi 23 juin 2010

L'Afrique chez soi


[Ce texte a été écrit et lu à l'occasion de la "fête de la musique des copains" organisée dans le jardin de dame Mélina du Serpolet le vendredi 18 juin de l'an de grâce 2010 (jour de la saint Léonce). Des instantanés de cette soirée mémorable qui regroupait des artistes aussi talentueux que le Solitude Collective Orchestra, DJ Zukry, ou encore les Michel Fugainz dans une indépassable reprise de George Michael, le tout dans un joyeux bordel, sont désormais gravés dans la cire numérique et peuvent s'écouter sur le site de l'émission Les Hommes préfèrent les ondes, sur L'Autre Radio. Les photos sont de Virginie Basset et de Rémi Hagel.]


Il faut cultiver son jardin. Et quand je dis cultiver son jardin, je ne pense pas à Alexandre Jardin, bien sûr : pour lui, il n’y a plus rien à faire. Non, je pense à ce jardin, au jardin. Un jardin à la française, discret, camouflé sous les jupons des façades dix-neuvième, clos de mur, à l’abri. Il faut cultiver son jardin secret.


Le Douanier Rousseau en aurait fait une jungle, de ce jardin de la rue du Douanier-Rousseau. Il y aurait planté des lions en fleurs, avec des enfants agrippés à leurs crinières, il y aurait élevé des arbres, fermement accrochés à leurs singes, et fait pousser des serpents à la face amicale, blottis dans les cheveux verts des arbres.


Mélina n’est pas le Douanier Rousseau, jusqu’à preuve du contraire, mais son jardin ce soir deviendra aussi une jungle, si elle le veut. Peut-être même qu’on y jouera de la jungle, qui sait ? On est capable de tout.


La chasse au lion est ouverte ce soir ! Lions mélodiques et autres félins du rythme, les rois de la jungle des sons sont de sortie ! Sous l’arbre à palabres, c’est l’appel du 18 juin ! Radio-Londres en direct !


« Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n’est perdu pour la fête. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus (l’abus d’alcool est dangereux pour la modération) peuvent faire venir un jour la victoire.


Car la fête n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle a un vaste Empire derrière elle. Cette fête n’est pas limitée au territoire malheureux de notre jardin. Cette fête n’est pas tranchée par le plateau de charcuterie et d’apéricubes. Cette fête est une fête mondiale. Ou en tout cas, elle pourrait, si on connaissait suffisamment de monde. Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance festive ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas. »


Mais je m’égare. Revenons à nos lions.


J’imagine bien un ethnologue, un Claude Lévi-Strauss ou un Jean Rouch en rupture de Niger, s’aventurer penaud entre les Korg et les Roland, les jacks et les potards, comme au devant des Haoukas d’Afrique Noire, traversés par les esprits des dieux de la ville et de la technique comme un parapluie par la foudre, et qui se jetaient au sol la bave aux lèvres pour se redresser aussitôt, au garde-à-vous, et se jeter à nouveau, possédés.


Nous pourrions bien être possédés aussi, nous, à la tombée de la nuit, regroupés comme des antilopes autour d’un point d’eau – ou comme des lions, donc, autour d’une antilope. Nous laisser envoûter par les tam-tams électroniques, les balafons numériques et les arcs à six cordes, le corps recouvert de peintures tribales mentales, la civilisation à portée de main, mais la tête pleine de brousse ! D’ailleurs, n’est-ce pas l’année du Tigre ? Il y en a, parmi nous, qui viennent à peine de sortir de prison – c’est dire si on est prêts à tout.


« Nightclubbing, we’re nightclubbing… » me disait encore pas plus tard qu’hier Iggy Pop, qui n’a pas pu venir. On nightclubbera sans lui, on est grands. La France a perdu une bataille (contre le Mexique, notamment), mais elle n’a pas perdu la guerre. Tous ensemble, unis dans notre solitude collective, nous danserons jusqu’à faire pousser les radis, pour honorer la mémoire de nos ancêtres les lions. On m’objectera sans doute qu’il n’y a pas de radis en Afrique. Alors, réjouissons-nous de ne pas être en Afrique, mais bien là, réunis dans le jardin de Mélina, rue du Douanier-Rousseau, ce petit carré de jungle domestique.


Il reste des bières ?