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samedi 17 octobre 2015
jeudi 15 janvier 2015
La caricature
Jean-François
Copé ne fit son apparition sur les écrans qu’à 21 heures 50. Hâve, mal rasé, la
cravate de travers, il donnait plus que jamais l’impression d’avoir été mis en
examen au cours des dernières heures. Avec une douloureuse humilité il convint
qu’il s’agissait d’un revers, d’un grave revers, dont il assumait l’entière
responsabilité ; il n’alla cependant pas, comme Lionel Jospin en 2002,
jusqu’à envisager de se retirer de la vie politique.
Michel Houellebecq, Soumission.
Au
risque de paraître banal, je commencerai par rappeler que l’art de la
caricature ne date pas tout à fait d’hier. J’imagine assez bien un homme des
cavernes se prendre un pain pour avoir sur la paroi d’une grotte déformé les
traits du chef de clan (ceci juste après qu’un petit fayot venant tout juste
d’inventer le miroir aura montré audit chef son vrai visage pour qu’il puisse
comparer).
Dans
l’Antiquité, Aristophane et Aristote évoquent un peintre du nom de Pauson, dont
Aristote nous dit dans sa Poétique :
« Polygnote représentait ses modèles
en mieux, Pauson en pire et Dionysos à l’identique » On a également retrouvé
de nombreux vases ornés de dessins grotesques, de même qu’on en voit sur les
murailles de Pompéi et d’Herculanum, ou dans les ruines égyptiennes.
Au
XVIe siècle, dans les ateliers de peintres, les artistes s’amusent à
charger (en latin, caricare) leurs
portraits, à en grossir et déformer les traits. Les frères Carrache pratiquent
beaucoup ce genre de jeux d’atelier avec leurs élèves.
Au
Moyen Âge, la figure humaine est associée à un ordre universel. Les vertus et
les vices de l’humanité sont représentés par le Beau et le Laid dans l’art.
Autant dire que les peintres, les enlumineurs, les graveurs, les sculpteurs du
Moyen Âge s’en donnaient à cœur joie dès qu’il s’agissait de transformer les
visages et les corps humains en masse de chairs tordues et bouffonnes !
Le
XVIIIe siècle voit fleurir en Allemagne des caricaturistes aussi
talentueux que Franz Xavier Messerschmidt ou Chodowiecki. Au XIXe,
c’est Honoré Daumier qui domine, génie indiscutable. Si Charlie Hebdo avait existé à l’époque, il en aurait été. S’il
n’avait pas existé, il l’aurait inventé. Il l’a sûrement fait.
Bon,
tout ça, c’était la caricature, les petits dessins – c’était pour rebondir sur
le massacre. Quand on fait de la littérature, on n’emploie pas le mot de
caricature, mais celui de satire. Ça fait mieux. Le mot vient du latin satura, qui désignait un plat garni d’un
mélange de légumes, une sorte de pot-pourri.
Les
écrivains sont des petits cons. Comme les dessinateurs, à ceci près qu’ils ne
savent pas dessiner. Alors quand les Cabu et les Charb passaient leur temps au
fond de la classe à croquer leur prof de maths ou la fille du proviseur, il y
avait à la table d’à côté des Alfred Jarry pour inventer des histoires.
Comme
celles de la caricature, les origines de la satire se perdent dans les limbes.
Les Grecs et les Romains, qui veulent toujours être preum’s sur tout, s’en
disputaient déjà la paternité. C’était
pas mal de siècles avant le Professeur Choron. Homère, toujours le
premier à se faire remarquer, s’est vu attribué le Margitès, une parodie d’épopée affligée d’un héros à peu près bon à
rien. Aristote, toujours dans La Poétique,
voit dans le Margitès l’influence
principale du genre comique. Pourtant, c’est à un esclave affranchi du nom d’Archiloque
de Paros que l’on attribue l’invention de la satire. Celui-ci, outré que le
père de sa promise annule leur mariage à quelques jours de la cérémonie, écrivit
un poème en vers iambiques si virulent que la fiancée et son père n’eurent rien
de mieux à faire que de se pendre. On sait depuis quelques jours que le rire
tue – visiblement, l’absence d’humour aussi.
La
satire se développe à Rome, chez les auteurs d’une part, qu’il s’agisse d’Horace,
de Lucilius ou de Juvénal, d’autre part dans le peuple. Suétone rapporte même,
dans sa Vie de César, qu’il était
d’usage que les soldats, en escortant le char de leur empereur, chantent des
vers satiriques. À propos de la réputation de sodomite que se trimbalait César,
ils chantaient notamment :
César a soumis les Gaules, Nicomède a soumis
César :
Vous voyez aujourd’hui
triompher César qui a soumis les Gaules,
Mais non point
Nicomède qui a soumis César.
Au
Moyen Âge, la satire continue à se développer, depuis le Roman de Renart jusqu’aux œuvres de Rabelais ou de Cervantès, en
passant par le Décaméron de Boccace.
Plus tard viendront La Fontaine, Molière, et bien sûr Voltaire, qui fait un peu
pâle figure désormais, lui qui ne s’est même pas fait buter à la Kalaschnikov…
À partir de là, elle entre dans les mœurs, la presse satirique, apparue à la
Révolution française, se développe au cours du XIXe siècle, et on se
demande bien ce qui pourrait, aujourd’hui, nous empêcher de rigoler, si même un
commando de djihadistes n’y parvient pas !
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mercredi 7 janvier 2015
Massacre pour des bagatelles
Comme
beaucoup de gens de ma génération, j’ai découvert Cabu au début des années 80,
dans Récré A2. Il avait dessiné le
générique de fin d’émission, multipliait les illustrations pendant que Dorothée
annonçait Candy ou Watoo Watoo, et nous enseignait, à nous
les enfants, à faire la caricature d’Alain Gillot-Pétré en dessinant deux
étoiles et un nuage (et plein d’autres personnalités de l’époque, mais je ne me
souviens que de Gillot-Pétré). Il fait partie de ceux qui m’ont appris à
dessiner, et qui m’ont appris à rire de tout. J’ai aussi été nourri aux dessins
de Wolinski. J’ai vraiment découvert Hara-Kiri
et Charlie Hebdo en lisant les livres
autobiographiques de Cavanna – j’avais tout juste dix ou onze ans.
À
propos de Cavanna : à cet âge là, je riais comme un bossu en lisant Les Écritures, sa parodie de la Bible
géniale de mauvais goût et d’outrance. C’était un temps où on pouvait rire des
religions sans risquer de se prendre une balle.
J’ai
vraiment appris à rire avec Hara-Kiri
et Charlie Hebdo. Si je suis aussi
irrésistible aujourd’hui – non, non, je vous en prie, n’en faites pas trop
quand même ! – c’est en grande partie à eux que je le dois. En février
1991, la France partait en guerre contre le Koweït et un nouvel hebdomadaire
satirique faisait son apparition : La
Grosse Bertha. En une, un dessin de Willem : 100 000 morts sinon rien ! J’y retrouvais avec joie
Cavanna, Wolinski, Gébé, Siné, Cabu – et j’y découvrais les tous jeunes Charb,
Luz et Tignous… Et Honoré !
(Bordel, en même temps que j’écris, j’apprends qu’Honoré est mort aussi !)
En 92, quand Philippe Val et Jean-Cyrille Godefroy, le directeur de publication
de La Grosse, se sont fâchés, j’ai
suivi toute la bande partie reformer Charlie
Hebdo. Choron leur en a beaucoup voulu de lui avoir volé ce titre,
d’ailleurs… Tous les mercredis, j’achetais Charlie.
C’était mon rituel : je ne me suis jamais abonné, je ne sais pas vraiment
pourquoi, mais je n’en ratais pas un seul. Au lycée, ma prof de philo le lisait
par-dessus mon épaule.
Et
puis, les années passant, je me suis lassé. Philippe Val, surtout, m’ennuyait.
Mais on ne se refait pas (c’est à peine si on se « fait »,
d’ailleurs) et voilà : aujourd’hui, en apprenant, vers midi, ce qui était
en train de se passer dans les locaux de Charlie
Hebdo, j’ai eu le sentiment que c’étaient les potes avec lesquels je me
suis toujours marré qui étaient en train de se faire flinguer.
Cabu, le Grand
Duduche ! Le type le plus gentil du monde avec sa tête de vieil adolescent
– et qui ne mordait vraiment que le marqueur à la main ! Wolinski !
Oncle Bernard ! Tignous ! Charb ! Honoré ! Sans oublier les
pauvres flics et les autres collaborateurs du journal… Un massacre pour
quoi ? Pour des dessins. On répond à des dessins par des balles. Et il ne
faudrait pas prononcer le mot « barbarie » ? Très bien, alors.
Il me semblait pourtant que des êtres civilisés, s’ils se sentaient blessés par
un dessin, pouvaient toujours en discuter, réagir dans la presse, ou à la
rigueur saisir la justice. Non. Là, trois abrutis cagoulés peuvent entrer dans
un journal pour abattre froidement douze personnes, parce qu’ils n’ont pas
apprécié que l’on souille le nom de leur « prophète ». Et c’est ainsi
qu’Allah est grand.
Qui aurait pu
imaginer que Cabu finirait ainsi ? À soixante-seize ans, on pouvait lui
souhaiter, au moins, de crever dans son lit, comme la plupart des gens… Le
voilà « martyr de la liberté d’expression » – ça doit lui faire
une belle jambe !
J’étais en
train d’écrire ma prochaine chronique de Jupiter, ce midi, quand la nouvelle
est tombée sur mes téléscripteurs… Vous comprendrez que ça ait un peu perturbé
ma rédaction. Charlie et son drôle de
drame a tout foutu par terre. Fini de rire. Pour un temps, au moins : il
faut que je recharge mes batteries, que mes zygomatiques se remusclent un peu…
Je suis à vous tout de suite.
On va quand même
pas se laisser abattre…
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