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mercredi 7 janvier 2015

Massacre pour des bagatelles



            Comme beaucoup de gens de ma génération, j’ai découvert Cabu au début des années 80, dans Récré A2. Il avait dessiné le générique de fin d’émission, multipliait les illustrations pendant que Dorothée annonçait Candy ou Watoo Watoo, et nous enseignait, à nous les enfants, à faire la caricature d’Alain Gillot-Pétré en dessinant deux étoiles et un nuage (et plein d’autres personnalités de l’époque, mais je ne me souviens que de Gillot-Pétré). Il fait partie de ceux qui m’ont appris à dessiner, et qui m’ont appris à rire de tout. J’ai aussi été nourri aux dessins de Wolinski. J’ai vraiment découvert Hara-Kiri et Charlie Hebdo en lisant les livres autobiographiques de Cavanna – j’avais tout juste dix ou onze ans.
            À propos de Cavanna : à cet âge là, je riais comme un bossu en lisant Les Écritures, sa parodie de la Bible géniale de mauvais goût et d’outrance. C’était un temps où on pouvait rire des religions sans risquer de se prendre une balle.
            J’ai vraiment appris à rire avec Hara-Kiri et Charlie Hebdo. Si je suis aussi irrésistible aujourd’hui – non, non, je vous en prie, n’en faites pas trop quand même ! – c’est en grande partie à eux que je le dois. En février 1991, la France partait en guerre contre le Koweït et un nouvel hebdomadaire satirique faisait son apparition : La Grosse Bertha. En une, un dessin de Willem : 100 000 morts sinon rien ! J’y retrouvais avec joie Cavanna, Wolinski, Gébé, Siné, Cabu – et j’y découvrais les tous jeunes Charb, Luz et Tignous…  Et Honoré ! (Bordel, en même temps que j’écris, j’apprends qu’Honoré est mort aussi !) En 92, quand Philippe Val et Jean-Cyrille Godefroy, le directeur de publication de La Grosse, se sont fâchés, j’ai suivi toute la bande partie reformer Charlie Hebdo. Choron leur en a beaucoup voulu de lui avoir volé ce titre, d’ailleurs… Tous les mercredis, j’achetais Charlie. C’était mon rituel : je ne me suis jamais abonné, je ne sais pas vraiment pourquoi, mais je n’en ratais pas un seul. Au lycée, ma prof de philo le lisait par-dessus mon épaule.
            Et puis, les années passant, je me suis lassé. Philippe Val, surtout, m’ennuyait. Mais on ne se refait pas (c’est à peine si on se « fait », d’ailleurs) et voilà : aujourd’hui, en apprenant, vers midi, ce qui était en train de se passer dans les locaux de Charlie Hebdo, j’ai eu le sentiment que c’étaient les potes avec lesquels je me suis toujours marré qui étaient en train de se faire flinguer.

Cabu, le Grand Duduche ! Le type le plus gentil du monde avec sa tête de vieil adolescent – et qui ne mordait vraiment que le marqueur à la main ! Wolinski ! Oncle Bernard ! Tignous ! Charb ! Honoré ! Sans oublier les pauvres flics et les autres collaborateurs du journal… Un massacre pour quoi ? Pour des dessins. On répond à des dessins par des balles. Et il ne faudrait pas prononcer le mot « barbarie » ? Très bien, alors. Il me semblait pourtant que des êtres civilisés, s’ils se sentaient blessés par un dessin, pouvaient toujours en discuter, réagir dans la presse, ou à la rigueur saisir la justice. Non. Là, trois abrutis cagoulés peuvent entrer dans un journal pour abattre froidement douze personnes, parce qu’ils n’ont pas apprécié que l’on souille le nom de leur « prophète ». Et c’est ainsi qu’Allah est grand.
Qui aurait pu imaginer que Cabu finirait ainsi ? À soixante-seize ans, on pouvait lui souhaiter, au moins, de crever dans son lit, comme la plupart des gens… Le voilà « martyr de la liberté d’expression » – ça doit lui faire une belle jambe !

J’étais en train d’écrire ma prochaine chronique de Jupiter, ce midi, quand la nouvelle est tombée sur mes téléscripteurs… Vous comprendrez que ça ait un peu perturbé ma rédaction. Charlie et son drôle de drame a tout foutu par terre. Fini de rire. Pour un temps, au moins : il faut que je recharge mes batteries, que mes zygomatiques se remusclent un peu… Je suis à vous tout de suite.

On va quand même pas se laisser abattre…