Comme
beaucoup de gens de ma génération, j’ai découvert Cabu au début des années 80,
dans Récré A2. Il avait dessiné le
générique de fin d’émission, multipliait les illustrations pendant que Dorothée
annonçait Candy ou Watoo Watoo, et nous enseignait, à nous
les enfants, à faire la caricature d’Alain Gillot-Pétré en dessinant deux
étoiles et un nuage (et plein d’autres personnalités de l’époque, mais je ne me
souviens que de Gillot-Pétré). Il fait partie de ceux qui m’ont appris à
dessiner, et qui m’ont appris à rire de tout. J’ai aussi été nourri aux dessins
de Wolinski. J’ai vraiment découvert Hara-Kiri
et Charlie Hebdo en lisant les livres
autobiographiques de Cavanna – j’avais tout juste dix ou onze ans.
À
propos de Cavanna : à cet âge là, je riais comme un bossu en lisant Les Écritures, sa parodie de la Bible
géniale de mauvais goût et d’outrance. C’était un temps où on pouvait rire des
religions sans risquer de se prendre une balle.
J’ai
vraiment appris à rire avec Hara-Kiri
et Charlie Hebdo. Si je suis aussi
irrésistible aujourd’hui – non, non, je vous en prie, n’en faites pas trop
quand même ! – c’est en grande partie à eux que je le dois. En février
1991, la France partait en guerre contre le Koweït et un nouvel hebdomadaire
satirique faisait son apparition : La
Grosse Bertha. En une, un dessin de Willem : 100 000 morts sinon rien ! J’y retrouvais avec joie
Cavanna, Wolinski, Gébé, Siné, Cabu – et j’y découvrais les tous jeunes Charb,
Luz et Tignous… Et Honoré !
(Bordel, en même temps que j’écris, j’apprends qu’Honoré est mort aussi !)
En 92, quand Philippe Val et Jean-Cyrille Godefroy, le directeur de publication
de La Grosse, se sont fâchés, j’ai
suivi toute la bande partie reformer Charlie
Hebdo. Choron leur en a beaucoup voulu de lui avoir volé ce titre,
d’ailleurs… Tous les mercredis, j’achetais Charlie.
C’était mon rituel : je ne me suis jamais abonné, je ne sais pas vraiment
pourquoi, mais je n’en ratais pas un seul. Au lycée, ma prof de philo le lisait
par-dessus mon épaule.
Et
puis, les années passant, je me suis lassé. Philippe Val, surtout, m’ennuyait.
Mais on ne se refait pas (c’est à peine si on se « fait »,
d’ailleurs) et voilà : aujourd’hui, en apprenant, vers midi, ce qui était
en train de se passer dans les locaux de Charlie
Hebdo, j’ai eu le sentiment que c’étaient les potes avec lesquels je me
suis toujours marré qui étaient en train de se faire flinguer.
Cabu, le Grand
Duduche ! Le type le plus gentil du monde avec sa tête de vieil adolescent
– et qui ne mordait vraiment que le marqueur à la main ! Wolinski !
Oncle Bernard ! Tignous ! Charb ! Honoré ! Sans oublier les
pauvres flics et les autres collaborateurs du journal… Un massacre pour
quoi ? Pour des dessins. On répond à des dessins par des balles. Et il ne
faudrait pas prononcer le mot « barbarie » ? Très bien, alors.
Il me semblait pourtant que des êtres civilisés, s’ils se sentaient blessés par
un dessin, pouvaient toujours en discuter, réagir dans la presse, ou à la
rigueur saisir la justice. Non. Là, trois abrutis cagoulés peuvent entrer dans
un journal pour abattre froidement douze personnes, parce qu’ils n’ont pas
apprécié que l’on souille le nom de leur « prophète ». Et c’est ainsi
qu’Allah est grand.
Qui aurait pu
imaginer que Cabu finirait ainsi ? À soixante-seize ans, on pouvait lui
souhaiter, au moins, de crever dans son lit, comme la plupart des gens… Le
voilà « martyr de la liberté d’expression » – ça doit lui faire
une belle jambe !
J’étais en
train d’écrire ma prochaine chronique de Jupiter, ce midi, quand la nouvelle
est tombée sur mes téléscripteurs… Vous comprendrez que ça ait un peu perturbé
ma rédaction. Charlie et son drôle de
drame a tout foutu par terre. Fini de rire. Pour un temps, au moins : il
faut que je recharge mes batteries, que mes zygomatiques se remusclent un peu…
Je suis à vous tout de suite.
On va quand même
pas se laisser abattre…



