jeudi 21 novembre 2013

L'autoédition

« Mon antiédition n’est pas une de mes portes de Salut, c’est la seule. Le Salut par les Lecteurs. »
Marc-Édouard Nabe

            Fier, seul face au monde et cheveux au vent, l’écrivain est épris de liberté. Les carcans de ce monde ne sont pas pour lui. D’un mot il fait tomber les plus lourdes chaînes, d’un trait d’esprit il rase les prisons, d’une phrase assassine il cloue au pilori tous les gardiens de la morale.
            Sauf si son éditeur lui demande de se calmer un peu.
            Parce qu’il faut bien comprendre que la liberté de l’auteur est toute relative. Dès lors qu’il a signé un contrat chez un grand-éditeur-parisien, l’écrivain est tenu de ne pas trop cracher dans la soupe quand même. Oh, bien sûr, on ne lui présente pas les choses comme ça, non : au début, on salue son courage, sa liberté de ton, on l’encourage même à « ruer dans les brancards », on applaudit sa férocité, son mordant… Et dès les premiers problèmes un peu sérieux, dès que la menace d’un procès pointe à l’horizon, on se désolidarise bravement de son poulain, on n’était pas au courant, on n’a rien vu venir, on lui fait les gros yeux par-dessus la table en acajou massif. Vous allez nous attirer des ennuis avec vos histoires ; c’est une maison sérieuse, ici, monsieur !
            La liberté, encore une fois, se mesure à la longueur de la laisse.
            Alors, parfois, l’auteur veut pouvoir voler de ses propres ailes, s’affranchir enfin de l’autorité parentale, obtenir son émancipation pour pouvoir aller dans les bars avec les copains et se mettre la tête à l’envers à coups de vodka-Red Bull. Il se tourne alors tout naturellement vers l’autoédition, comme un tournesol vers l’astre solaire.
            Aujourd’hui encore, l’autoédition fait un peu rigoler dans les cocktails littéraires. Un truc d’amateur, pas sérieux – forcément un raté qui de toute façon n’aurait jamais vu son manuscrit publié s’il était passé par les éditeurs traditionnels… Le milieu du disque connaît les mêmes losers, ces types qui s’imaginent pouvoir enregistrer et diffuser leur musique sans passer par la SACEM – ah ! les naïfs !
            Oui, pendant des années ce genre de pratiques semblaient vouées à l’échec, un échec pas même retentissant, un tout petit échec qui passerait inaperçu… Et puis est arrivé Internet.
            L’autoédition, d’abord, n’est pas une entreprise de fainéant. C’est la raison pour laquelle, en général, l’écrivain préfère laisser son éditeur s’occuper de la confection, de la mise en vente et de la distribution de son livre. L’écrivain est en général un procrastinateur, il a besoin qu’on le secoue un peu, qu’on lui donne des délais à respecter, bref : il a besoin d’un chef.
            L’auteur qui se lance dans l’autoédition décide donc qu’il est assez grand pour se débrouiller seul. C’est déjà audacieux de sa part. Certes, Internet va grandement faciliter la partie promotion et distribution. Restent l’impression et la fabrication de l’ouvrage, mais aussi la protection juridique, la demande d’ISBN, etc. Des formulaires à remplir, des papiers à renvoyer avant la date limite, tout ce que notre ami l’écrivain, tête en l’air et dédaigneux des futilités du monde, répugne à faire. Oui, ben voilà ce qui arrive quand on veut tout faire par soi-même !
            Comme je l’ai dit, cette pratique a été longtemps considérée par les « gens du milieu » (le milieu littéraire, donc) comme le choix des mauvais auteurs, fort justement recalés par les comités de lecture des grandes maisons d’édition. Ces nuls, persuadés d’être victimes d’un ostracisme odieux, qui n’était dû qu’à leur talent et à leur manière inouïe de révolutionner le langage, se disaient que puisque c’était comme ça, ils allaient se publier eux-mêmes. Na. Le bon écrivain était estampillé Gallimard, Flammarion, Grasset, Stock ou Julliard. Celui qui n’avait pas reçu le tampon de l’un de ces grands noms ne pouvait pas être pris au sérieux.
            Depuis quelque temps, la tendance s’est inversée. Il a suffi que quelques écrivains reconnus décident de tourner le dos à l’édition « traditionnelle » et de publier leurs ouvrages sans passer par tous ces intermédiaires, pour que l’autoédition se voie enfin auréolée de gloire. Quand Marc-Édouard Nabe, par exemple, décide de récupérer les droits de tous ses anciens livres auprès de ses différents éditeurs, et de les vendre désormais à son compte, ainsi que tous les ouvrages qu’il publiera à partir de ce jour, ce sont les grandes maisons d’édition qui, soudain, paraissent ringardes. Du coup, le tampon « Gallimard » ne fait plus de vous un auteur fameux qui joue dans la cour des grands, mais un gentil crétin qui n’a pas encore compris qu’il était en train de se faire bouffer par le système (puisqu’il ne touche qu’une maigre partie de ses droits, l’éditeur, l’imprimeur, la distribution, les libraires, etc., se partageant le reste). Pas bête !

            Juste retour des choses ? Peut-être bien : après tout, l’édition telle que nous la connaissons ne date que du XIXème siècle. Auparavant, l’auteur qui voulait être publié démarchait directement l’imprimeur ou le libraire. D’ici quelques décennies, il est bien possible qu’on aille visiter les derniers grands éditeurs au zoo… et que la mode de l’écrivain bien nourri revienne en force !

lundi 11 novembre 2013

Mauvais dimanche

Me revoilà avec mes histoires de la guerre de 14. La dernière fois, c’était Verdun, et aujourd’hui… Je sais bien ce que vous allez me dire : « C’est bon, Juldé, tu crois pas qu’on va en bouffer suffisamment, de la Grande Guerre, l’année prochaine, avec les commémorations du centenaire ? » Oui, bien sûr, je me mets à votre place : moi aussi, si les récits de guerre m’ennuyaient… les récits de guerre m’ennuieraient. Mais ce n’est pas le cas, j’ai lu pas mal de choses sur la Der des Ders et sur les guerres qui ont suivi (les précédentes aussi, d’ailleurs), et je ne me lasse jamais du sujet. C’est comme certains avec le chocolat ou les bonbons Haribo. Le canon de 75, le casque Adrian et les bandes molletières, c’est un peu mes bonbons Haribo. Alors forcément, quand j’ai appris que mon arrière-grand-père maternel avait tenu un carnet pendant la campagne de 14-18, et que j’ai eu ce petit calepin entre les mains, j’étais comme un enfant devant le bateau de pirates Playmobil…
            Si j’ai l’air de parler de tout ça avec légèreté, c’est parce qu’il faut bien se l’avouer, la guerre, pour les gens de ma génération, ça reste quand même plutôt abstrait. L’armée, pour ceux qui ont fait leur service militaire, se résume plus ou moins à d’interminables parties de belote, des gardes à la con et des exercices de tir au Famas qui laissaient les cibles à peu près intactes. Pour ceux qui n’ont pas eu la chance de connaître cette grande famille, la guerre, ça consiste surtout à tirer sur tout ce qui bouge au AK-47 dans Call of Duty. Bien sûr, c’est très dangereux : on peut mourir, ce qui équivaut à devoir attendre à peu près cinq secondes avant de recommencer à tirer. Trop relou. Mais moins relou, vous en conviendrez, que de retrouver ses intestins accrochés à une branche d’arbre après le passage des shrapnels…
            Mon arrière-grand-père, Jean-Baptiste Chabrun, est né en 1894 et mort en 1969. Autant dire que je ne l’ai pas connu. Autant dire aussi qu’en 1914, il avait tout juste vingt ans, l’âge idéal pour aller décorer les arbres avec ses tripes. La première page de son carnet porte la mention « 231e Artillerie, 28e Batterie ». Le carnet commence à la date du 3 septembre 1915, jour où « le grand-père », comme l’appellent ma mère, mon oncle et mes tantes, rejoint son régiment à Grandvillers, dans les Vosges.
            Sur Internet, je suis allé consulter le journal des marches et opérations du 231e régiment d’artillerie de campagne, 28e batterie. Pour voir si le récit du grand-père correspondait. Mais le J.M.O. du 231e ne commence qu’à la date du 1er avril 1917. Coup d’œil sur l’Historique du 231e R.A.C., déniché sur Gallica :

« Le 231e régiment d’artillerie de campagne a été formé le 1er avril 1917 avec les trois groupes suivants :
            Le 8e groupe du 24e d’artillerie, devenant le 1er groupe du 231;
            Le 4e groupe du 31e d’artillerie, devenant le 2e groupe du 231;
            Le 5e groupe du 44e d’artillerie, devenant le 3e groupe du 231e. »

            Bon. Pour savoir dans quel groupe avait servi mon arrière-grand-père avant le 1er avril 1917, il ne me restait plus qu’à faire ce que j’aurais dû faire depuis longtemps : consulter sa fiche matriculaire aux archives départementales. C’est pratique, je n’avais pas à aller chercher loin : du côté de ma mère, on est Mayennais depuis l’âge des cavernes, à peu près.
Pour trouver son matricule, je n’avais besoin que du nom et du prénom de mon ancêtre, ainsi que de sa classe (1914, donc). Me voilà donc aux archives à manipuler le lourd registre et à déchiffrer les pleins et les déliés du greffier qui s’est chargé de résumer la carrière militaire de Jean-Baptiste Chabrun. C’est là que j’ai su qu’avant le 1er avril 1917, il avait été affecté au 44e d’artillerie, où il est arrivé le 4 septembre 1914. Après une année de classe, il est parti dans les Vosges en septembre 1915, et c’est là que commence son carnet.
            Sa fiche m’apprend aussi qu’il a été cité à l’ordre du régiment (décoré de la croix de guerre avec étoile de bronze) le 13 novembre 17, pour avoir, dix jours plus tôt, « par l’exécution de mouvements corrects sous le feu ennemi et en terrain difficile, évité (…) à ses camarades servants un trop long stationnement en terrain battu par l’artillerie allemande ». D’autre part, il « a déjà fourni maintes preuves de courage et en particulier à la position sud du Chemin des Dames au cours d’une mise en batterie sous un bombardement par obus toxiques ».
            Tout ce que j’apprends là vient grossir les renseignements que donne mon arrière-grand-père dans son carnet, qui ressemble plus à une suite ininterrompue d’étapes, de ville en village, des Vosges à l’Alsace, en passant par la Champagne, la Lorraine ou l’Oise… La guerre est bien présente, mais à peine évoquée. Arrivé le 2 juin 1916 à Laneuveville-devant-Nancy (Meurthe-et-Moselle), il écrit : « on est pour aller au repos et en place du repos on a été envoyés à Verdun (…) on a monté en position le 15 juin et on a été relevés le 3 juillet. » De temps en temps, l’artilleur se permet tout de même de donner ses impressions, d’une manière laconique qui me rendrait presque jaloux : « Le 11 (août 1918), partis en avant encore jusqu’à Boulogne-la-Grasse, resté dans un chemin sous les marmites, mauvais dimanche. » Les « marmites », dans l’argot du Poilu, ce sont les obus. Voilà à quoi ressemble un « mauvais dimanche », pour mon arrière-grand-père… Pour moi, un mauvais dimanche, c’est quand il pleut ou qu’il n’y a plus de baguette de pain au Proxi.
            N’ayant pas connu mon arrière-grand-père, ses souvenirs de guerre ne devraient pas me toucher autant. Pourtant, retrouver son parcours tout au long de ces années de guerre a donné plus de poids à l’image mentale que je m’en étais fait en entendant ma mère raconter les souvenirs qu’elle gardait de lui… Sa haute taille, sa maigreur, la froideur avec laquelle il saluait ses petits-enfants : « Bonjour grand-fille »… Et sa méchanceté avec les bêtes, les chevaux qu’il brutalisait pour les faire obéir (peine perdue), et ses enfants qu’il traitait à peu près comme les bêtes… D’ailleurs, il estimait qu’il avait eu beaucoup trop d’enfants (sept).
            En lisant les livres de Paul Lintier, qui était dans le même régiment que mon arrière-grand-père, je n’ai pas pu m’empêcher de me dire qu’il était dommage que personne n’ait eu l’idée de les lui offrir, un jour, en lui disant simplement : « Voilà. Peut-être que tu n’auras pas envie de te replonger dans ces souvenirs-là, mais peut-être aussi que ça t’apaisera, que tu y trouveras un certain réconfort – parce que ces livres ont été écrits par quelqu’un qui a vécu la même chose que toi, cette chose que personne ne peut comprendre s’il ne l’a pas vécue. »

            Mais bon. Même si j’avais connu « le grand-père », je ne pense pas qu’il était du genre à se laisser tutoyer. Et pour avoir l’âge de lire Lintier et de le lui offrir, il aurait fallu que je sois au moins son fils, c’est-à-dire mon grand-père. Mais alors, j’aurais été plus manuel qu’intellectuel, capable de différencier une charolaise d’une limousine, peut-être, mais pas une synecdoque d’une métonymie. Et je n’aurais sans doute jamais trouvé le temps de m’intéresser aux écrits de Lintier. Enfin, du coup, la rencontre ne s’est pas faite, quoi. Mais au moins, j’ai eu le sentiment qu’il avait un peu ressuscité. Un tout petit peu.

Zapoï, n°4, juin 2013

jeudi 7 novembre 2013

Le pamphlet

On n’a pas grand mérite à prendre patience quand on est incapable d’un mouvement de colère…
Marcel Aymé, Lucienne et le boucher.

            Parfois, l’écrivain se met en colère.
            Un écrivain qui se fâche peut choisir de garder son mécontentement pour lui, bien caché à l’intérieur, de le ruminer sans jamais laisser deviner sa mauvaise humeur et de mourir d’un ulcère. Ou bien il peut choisir de l’exprimer au grand jour et de profiter de son statut d’écrivain pour ça. Il publie alors ce qu’on appelle un pamphlet.
            Pour qu’un pamphlet ait des chances de faire parler de lui, il convient de choisir un sujet de mécontentement un peu classe. C’est sans doute la raison pour laquelle aucun éditeur n’a accepté le manuscrit de Jean-Baptiste Patafion, violent réquisitoire pour dénoncer les files d’attente au Carrefour Market de Bures-sur-Yvette. S’il avait étendu sa colère à toutes les files d’attente, à la file d’attente en soi, peut-être que son essai aurait pu trouver preneur.
            Il faut être un peu universel, quand on écrit un pamphlet. Évoquer un grand sujet d’ampleur au moins nationale. Ce qui marche bien : la censure, le racisme, l’antiracisme, la modernité, les réactionnaires, le libéralisme, le nationalisme, l’Amérique, la guerre, la pauvreté, la richesse, la mauvaise littérature, la malbouffe, la malbaise, la psychanalyse, les prisons, la violence, la justice, l’école, la vie chère, le recul de l’âge de la retraite, la France, la télévision, Internet, la politique, etc.
            Attention tout de même si vous choisissez d’écrire un pamphlet pour dénoncer la censure : le simple fait de parvenir à le publier tendra à prouver que finalement, la censure, il n’y en a pas tant que ça…
            Bon, mais d’où ça vient, le pamphlet ?
            On peut supposer qu’avant même de savoir écrire, l’homme savait parfaitement se mettre en colère et refuser la modernité (par exemple). Je vois très bien un homme des cavernes réac dénoncer la maîtrise du feu : ce truc-là va nous attirer des problèmes, le confort et la chaleur amollissent les corps et les âmes, rien ne vaut la viande crue, et pourquoi ne pas inventer l’électricité, pendant que vous y êtes ?
            Le mot « pamphlet » est chargé d’ironie, puisque issu du latin pamfletus, qui trouve son origine dans un poème du XIIe siècle intitulé Pamphilus, et que ce nom est lui-même issu du grec pámphilos, qui signifie « aimé de tous » !
            Si l’on se replonge dans l’histoire, les origines du pamphlet seraient à chercher du côté de Démosthène et de ses Philippiques. Grand orateur malgré (ou grâce à) son bégaiement, Démosthène s’est violemment opposé à Philippe II de Macédoine dans des discours polémiques restés célèbres et auxquels Cicéron rendra hommage trois siècles plus tard en intitulant Philippiques ses discours contre Marc-Antoine. Les hommes politiques, à l’époque, n’avaient pas d’humour, et Marc-Antoine fera assassiner Cicéron. Rappelons que cela se passait de nombreuses années avant les Guignols de l’Info.
            Par la suite, le pamphlet a acquis ses lettres de noblesse à travers la satire du théâtre d’Aristophane, les fabliaux du Moyen Âge, jusqu’aux chansonniers et aux intellectuels de la Révolution. L’homme de lettres est bien souvent un type que rien n’amuse tant que de se dresser contre l’ordre établi, ou contre une quelconque tête de Turc, puisée en général chez les puissants du temps. Il y a, évidemment, un peu plus de noblesse à s’en prendre à Napoléon plutôt qu’à un obscur marchand de vin – quand bien même celui-ci vous a vendu un infâme picrate tout juste bon à dégraisser votre cuisine… Qu’il s’agisse de Calvin, La Boétie, Molière, Boileau, Pascal, Voltaire ou Mirabeau, l’art pamphlétaire s’est exercé en France avec virulence et joie au cours des siècles.
            Aujourd’hui, le genre s’est un peu perdu dans le ricanement des humoristes télévisés, et une certaine bienveillance généralisée. Nos colères sont domestiquées, à tel point que certaines maisons d’édition ont inclus l’art du pamphlet à leurs collections. Souvenons-nous de la collection Lettre ouverte d’Albin Michel, par exemple. Rien de tel, pour désamorcer un écrit polémique, que de l’insérer dans une liste d’ouvrages du même tonneau. De toute façon, tout le monde est un peu contre les hommes politiques, contre Sarkozy, contre la guerre, contre la finance, contre tout. Avec ses Chroniques du règne de Nicolas Ier, Patrick Rambaud n’a eu à craindre ni censure ni menaces physiques. Ce n’est que lorsqu’un auteur décide de s’attaquer à ce que les médias considèrent comme la norme du temps – en dénonçant, par exemple, l’immigration, l’antiracisme ou le mariage gay – qu’il a de bonnes chances de finir au bûcher. Au bûcher médiatique, bien sûr : pris au piège d’un tribunal improvisé qui tendra à démontrer qu’un tel auteur, en 1941, aurait fait partie du camp de ceux qui dénonçaient leurs voisins juifs. Alors qu’on n’en sait rien, au fond.
            Mais maintenant qu’on n’a plus à s’engager massivement dans des guerres mondiales, maintenant qu’on élit démocratiquement nos crapules préférées, contre quoi voulez-vous qu’on râle ? On est bien obligés de chercher la petite bête : la violence urbaine (La France orange mécanique, Laurent Obertone), l’islamisation de la France (Le Changement de peuple, Renaud Camus), l’antiracisme donc (De l’antiracisme considéré comme terreur littéraire, Richard Millet), etc.
            Parce que, évidemment, vous comprenez bien que si votre pamphlet est favorablement accueilli par la critique, c’est que vous ne dénoncez que ce qu’il est convenu de dénoncer. Aucun intérêt, donc…


jeudi 31 octobre 2013

Les prix

Ah ! c’est un peu dégoûtant, la cuisine des prix !
Jacques Brenner, Journal, 6 novembre 1989.

            Vous ai-je déjà dit que les écrivains étaient de grands enfants ? Il faut les voir se faire beaux pour la remise des prix de fin d’année, dès qu’arrive le mois de novembre ! Oh, il y en a bien aussi quelques uns pour se moquer ouvertement de ces cérémonies dérisoires, mais ce sont toujours les mêmes : les jaloux, les cancres, ceux qui savent déjà qu’ils ne seront jamais les chouchous des jurés de chez Drouant !
            Au fond, on en rigole, on dénigre la « cuisine des prix », mais on a quand même envie d’être sur la photo, verre de pouilly en main et chèque de dix euros en poche. Dix euros ? Oui, c’est ça, le Goncourt : un chèque de dix euros. Juste de quoi payer le taxi pour rentrer chez soi. Ça, et puis la notoriété, un bandeau rouge sur la couverture, des tirages énormes et la satisfaction d’être enfin reconnu par sa boulangère… On ne va pas cracher sur les ventes record qui nous permettront d’acheter enfin cet appartement parisien planté au beau milieu du sixième arrondissement, nombril intellectuel de la Ville-Lumière…
            Le prix imaginé par Edmond de Goncourt récompensait d’abord « le meilleur ouvrage d’imagination en prose paru dans l’année ». Il s’élevait à l’époque à un montant de cinq mille francs or. L’inflation est venue remettre un peu d’ordre dans tout ça et la valeur du chèque est devenue symbolique. « Mon vœu suprême, écrivait Goncourt, vœu que je prie les jeunes académiciens futurs d’avoir présent à la mémoire, c’est que le prix soit donné à la jeunesse, à l’originalité du talent, aux tentatives nouvelles et hardies de la pensée et de la forme. »
            Les « jeunes académiciens »… La formule est un oxymoron : Philippe Claudel, le plus jeune des jurés, a cinquante-et-un ans, et la doyenne, l’inusable Edmonde Charles-Roux, en a quatre-vingt-quatorze. Quant à la « jeunesse » des œuvres primées – décidément une lubie chez le père Goncourt, qui avait pourtant lui-même dépassé son demi-siècle au moment de rédiger son célèbre « testament » –, cette « jeunesse », donc, est aujourd’hui purement rhétorique. À l’exception de Jonathan Littel en 2006, on veille désormais à ne jamais décerner le Goncourt à un premier roman – d’ailleurs, il existe maintenant un prix Goncourt du Premier Roman pour régler la question, et un prix Goncourt des Lycéens pour que les jeunes aient l’impression d’avoir un avis qui compte.
            Le Prix Goncourt est une institution. Le recevoir, une consécration. Mais il suffit de lui ajouter des compléments pour qu’il perde tout son charme. Recevoir le Goncourt, c’est la grande classe. Recevoir le Goncourt du Premier Roman, c’est plutôt sympa. Recevoir le Goncourt des Lycéens, c’est pas de bol.
            Pour les recalés du Goncourt, il existe également des prix de consolation, le premier d’entre eux étant le Renaudot. Il y a aussi le Femina, le Grand Prix du roman de l’Académie Française, le prix Décembre, le prix de Flore, le Médicis, le prix des Lectrices de Elle, le Prix de la Closerie des Lilas, et la liste est encore longue… Si un jour, un de vos romans se voit décerner l’un de ses prix, vous aurez au moins une certitude : vous n’avez pas eu le Goncourt.
            Un bel exemple du jeu de chaises musicales en quoi consiste la répartition des prix littéraires se trouve dans le Journal de Jacques Brenner, à la page du 7 novembre 1988 :
            « … nous n’avons parlé que du Renaudot. Berger a commencé par cette phrase extraordinaire : “De toi va dépendre le choix du lauréat Goncourt !” Il m’explique : “Orsenna est actuellement le favori, mais les Goncourt ne voudraient pas voler leur lauréat aux Renaudot : ainsi, si dimanche Orsenna obtient le Renaudot, c’est Rousseau qui aura le Goncourt lundi.”
            J’ai répondu que je défendrais d’abord Anger, mais qu’ensuite je pourrais me rallier aux partisans d’Orsenna. “Après Orsenna, peux-tu proposer Deplant ? – Non, je préférerais proposer Rousseau. Après tout, Orsenna pourrait quand même recevoir le Goncourt. Le Renaudot serait alors une consolation pour Rousseau. – Mais n’est-il pas écarté de vos votes pour avoir obtenu le Médicis ? – Non, c’était il y a sept ans…” »

            Reste à vous donner le quarté pour lundi : Karine Tuil, Frédéric Verger, Pierre Lemaître et Jean-Philippe Toussaint. Je vous précise qu’il est inutile d’essayer de voter par SMS.

jeudi 24 octobre 2013

Le style

J’aimerais un jour parvenir à la morne platitude distante des catalogues de la Manufacture française d’armes et cycles de Saint-Étienne, du Comptoir commercial d’outillage, du Manuel de synthèse ostéologique de MM. Müller, Allgöwer, Willeneger, ou des vitrines du magasin de pompes funèbres Borniol (ces beaux poncifs).
Jean-Jacques Schuhl, Rose poussière.

            Comme celle du sexe des anges ou celle de l’œuf ou de la poule, la question du style a fait couler beaucoup d’encre, voire de sang, dans les milieux littéraires. Doit-on placer le style avant les idées ? La forme avant le fond ? Ou bien les deux doivent-ils être liés ?
Pour les uns, il n’y a pas de doute : c’est le style qui fait l’écrivain.
Pour les autres, c’est une certitude : l’écrivain est avant tout un homme (ou une femme) qui raconte des histoires.
            Allez vous y retrouver…
            Le style ? Les idées ? Il y en a qui se sont jeté des coupes de champagne au visage pour moins que ça !
            Mais d’abord, c’est quoi, le style ?
            Le style, mes enfants, toutes les méthodes pour « devenir un écrivain » vous le diront, c’est ce que vous devez trouver avant même de songer à entamer la rédaction de votre premier roman. Il ne s’agit pas de trouver un style – il faut trouver votre style. Ce qui fera dire au lecteur fidèle, à chaque fois que vous publierez un nouveau livre : « Ça, c’est du Patafion ! » Bien sûr, pour s’aider, le lecteur avait le nom de l’auteur en tête du bouquin. Difficile de se tromper. Mais en plus, oui, il reconnaîtrait entre mille cette façon de placer le COD après le verbe. C’est signé Patafion.
            Donc, tout le monde vous le dira : si vous voulez devenir écrivain, commencez par trouver votre style. Mais d’un autre côté, tout le monde vous le dira : nous avons tous notre style. Alors, il faut le trouver ou on l’a déjà ? Ce serait bien de se mettre d’accord, pour commencer…
            Okay. Bon, alors disons : chacun d’entre nous possède son propre style – il s’agit ensuite de le travailler. Cent fois sur le métier, c’est en bûchant qu’on devient bûcheron, etc.
            En fait, le style s’impose à nous à travers nos lectures – car l’écrivain est aussi un lecteur, comme nous l’avons vu lors d’une précédente séance – et nos choix. Si vous avez été marqué au fer rouge par le style fleuri des auteurs de la fin du dix-neuvième siècle, les Huysmans, Bloy et autres Mallarmé, peut-être aimerez-vous compliquer vos phrases et y joindre des mots savants où abondent les y et les h. Vos scènes d’intérieur se verront décorées de clepsydres et de psychés, vos héros y cultiveront l’héliotrope, collectionneront les améthystes et attraperont sans nul doute la syphilis. Pour le plaisir des mots.
            Si vous êtes un fervent lecteur de Céline (j’en connais), vous aurez tendance, du moins au début, à tenter de retranscrire l’oral à l’écrit. Et un oral bien populaire, bien argotique, des mots comme crachés sur un coin de trottoir et mitraillés de points de suspension.
            C’est ainsi qu’on se forge un style : d’abord par l’imitation. Puis en se détachant petit à petit de ses modèles pour bidouiller quelque chose qui nous ressemble un peu plus, qui nous vient presque naturellement, qui s’affirme petit à petit. Voilà, on y est : on a notre style, notre ton. Quand un lecteur achètera notre livre, après avoir bien vérifié le nom de l’auteur, il nous reconnaîtra à travers nos mots, et il sera satisfait : c’est bien nous, il n’y a pas eu tromperie. À vingt euros le bouquin, c’est rassurant.
            Alors, la question paraît du coup inutile : le style ou les idées ? Maintenant qu’on l’a, ce style, autant s’occuper des idées !
            Oui, mais parmi les écrivains, il existe une espèce que l’on nomme les « stylistes », les amoureux de l’art pour l’art. Eux ne veulent pas se contenter d’avoir « un » style. Ils veulent que leur style, ce soit tout. Ils voient leur œuvre comme une cathédrale gothique, chaque phrase est une ornementation magnifiquement dentelée, ils vous fignolent des paragraphes comme des arcs, des courbes et des contre-courbes flamboyant sur le papier. On comprend pas tout, mais putain c’est beau.
C’est beau quand c’est maîtrisé : n’est pas styliste qui veut. La plupart des écrivains ont plutôt intérêt à avoir des idées quand même…

jeudi 17 octobre 2013

Les œuvres complètes

« Il n’y a pas d’œuvre achevée, il n’y a que des œuvres abandonnées. »
Paul Valéry

                Il existe un moment particulièrement jouissif dans la vie d’un homme de lettres : celui où il publie ses œuvres complètes. Voir sur une couverture – souvent élégante, parfois reliée – le titre Œuvres complètes sous son nom de plume, c’est un moment inoubliable. Un peu comme pour le candidat à un jeu de télé-réalité le moment où il se fait éliminer et retourne dans le monde réel où il reçoit en pleine gueule tout l’amour de ses fans (« Ouiiiiiiiiii ! Jean-Kéviiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiin !! On t’aiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiime !!! »). Le top du top, c’est lorsque ces Œuvres complètes sont publiées dans la Bibliothèque de la Pléiade.
Malheureusement, très peu d’écrivains ont eu l’occasion de connaître ce bonheur de leur vivant. Et il faut avouer que connaître le bonheur après sa mort, c’est un peu frustrant. Il y a une raison assez simple à ça : pour que des œuvres soient complètes, il faut que l’écrivain ait renoncé à sa sale habitude d’écrire. Et pour être certain que la retraite soit définitive, il n’y a rien de mieux que la mort. Encore en vie, rien ne l’empêche de reprendre la plume, et de contrarier les gentils éditeurs qui lui ont fignolé ce volume d’Œuvres. On se démène pour faire plaisir, et voyez le résultat. Les morts sont plus dociles. A priori, ils sont calmés question graphomanie. Il y a toujours des petits malins qui se débrouillent pour qu’on retrouve un manuscrit inédit dans une vieille malle, plusieurs décennies après avoir lâché la rampe – mais bon, dans l’ensemble, les écrivains morts se tiennent plutôt tranquilles.
            Certains écrivains vivants, parmi les plus prolifiques, peuvent tout de même connaître cette jouissance mégalomaniaque. Généralement, ils ont déjà un âge avancé, les éditeurs estiment qu’ils peuvent prendre de l’avance, et ces Œuvres complètes se voient publiées en plusieurs volumes. Œuvres complètes, tome 1. Puis tome 2. Puis tome etc. Jusqu’à ce que mort s’ensuive et que tout rentre dans l’ordre. La jouissance est là, mais un peu assombrie par l’idée du temps qui passe, des rides qui se creusent et de l’incontinence qui guette. On voit déjà se rapprocher la ligne d’arrivée, la fin du voyage, on se transforme petit à petit en métaphore du bout des choses, du terminus-tout-le-monde-descend de la vie. Vérifiez que vous n’avez rien oublié à votre place.
            Mais si l’on fait abstraction de la vieillesse, il y a tout de même de quoi se réjouir : des Œuvres complètes, ça vous pose un homme. C’est un aboutissement. Ça prouve qu’on n’a pas chômé, quand même. Seulement, l’édition « en feuilleton » des Œuvres complètes du vivant du bonhomme a tout de même un aspect un peu mesquin. À ce compte-là, l’auteur d’un premier roman peut lui aussi prétendre avoir publié le premier volume de ses Œuvres complètes. Et toc !
            Parmi les rares auteurs à s’être retrouvés « couchés sur papier bible », en Garamond du Roi, dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade, on retrouve André Gide, Nathalie Sarraute, Marguerite Yourcenar, Claude Lévi-Strauss, Milan Kundera et même André Malraux – ce qui prouve bien qu’on accepte n’importe qui.
            En fait, publier des Œuvres complètes, en règle générale, c’est un vrai casse-tête. À moins de tomber sur un auteur fainéant qui a publié quatre ou cinq livres et qui s’est arrêté là. Mais avec les autres, les Victor Hugo, les Balzac, les Dostoïevski, ceux qui ont laissé un corpus monstrueux, c’est terrifiant. Entre les inédits à authentifier, les romans inachevés (et comment des œuvres peuvent-elles être complètes si certaines d’entre elles sont inachevées ?), les écrits intimes, la correspondance – quand y’en a plus, y’en a encore ! Quand l’édition intégrale est enfin achevée, il est déjà temps de réimprimer les premiers volumes, devenus introuvables en librairie depuis belle lurette…
            Non, vraiment, les éditeurs ont bien du mérite à s’intéresser encore aux jeunes auteurs qui débutent, avec tout le boulot que leur ont laissé les anciens !


jeudi 3 octobre 2013

Le manuscrit



Au quotidien, l’écriture autographe se raréfie ; on commence à imaginer qu’elle pourrait un jour se limiter au paraphe et à la signature, avant que la griffe cryptée, l’identifiant personnel, le code barre individuel, ou toute autre forme de signature électronique ne s’y substituent définitivement.
Pierre-Marc de Biasi.



Jadis, les écrivains étaient des travailleurs manuels. C’était avec la main qu’ils écrivaient leurs livres, et quand je dis la main, je ne parle pas de la pulpe du doigt qui heurte rythmiquement les touches d’un clavier – non : je parle de la main toute entière, recourbée sur le corps d’un objet cylindrique appelé communément stylo, et dont la friction sur une feuille de papier laissait des traces appelées lettres.
Bien avant ce jadis, les premiers hommes s’étaient entraînés sur les parois de leurs grottes, en se trempant les mains dans l’argile, mais ce n’était pas concluant : ils se contentaient de laisser des traces de doigts sur la pierre, et pour les plus artistes d’entre eux, de faire des petits dessins. Ils n’avaient pas appris à écrire, ils se débrouillaient comme ils pouvaient, nous aurions tort de les juger.
Et puis, je ne sais pas bien comment ça s’est fait, si l’homme a inventé le crayon avant de savoir écrire ou le contraire, mais toujours est-il qu’il s’est mis à écrire sur de papier, donc, et avec une plume. Je ne sais plus comment s’appelait le gars qui a eu l’idée d’utiliser une plume trempée dans l’encre, mais ce devait être un officier militaire (d’où les plumes Sergent-Major).
Aujourd’hui encore, il existe des nostalgiques de cette époque où les écrivains laissaient ce qu’on appelle un « manuscrit », c’est-à-dire un bloc de feuilles noircies manuellement donc, avec des lettres tarabiscotées, toutes mal fichues, pas régulières du tout – rien à voir avec le bon vieux Times New Roman corps 12 qui se range bien docilement sur la page Word, bien en ligne, bien justifié, et je ne veux voir qu’une seule tête. Dégradé, le sergent-major !
Difficile de croire qu’on puisse préférer à ces caractères bien ordonnés (c’est pas pour rien qu’on appelle ça une « police » !) des gribouillages souvent illisibles où d’horribles ratures, des rajouts et des signes étranges – qui n’ont de sens que pour l’auteur, je suppose… – rendent les choses encore plus obscures. Mais croyez-le ou non, il y a des gens qui passent leur temps à se pencher sur les paperasses de Flaubert, de Balzac, de Proust, et qui s’arrêtent sur chaque rature, sur chaque « repentir » (c’est comme ça qu’ils causent), et qui en ont même fait leur métier ! On les appelle des généticiens du texte, rien que ça !
Heureusement, de nos jours, les écrivains sont plus raisonnables, ils maîtrisent tous le traitement de texte et savent apporter à leur éditeur un manuscrit – qui a gardé ce nom à tort, puisqu’il n’est plus vraiment écrit à la main (même si c’est avec les doigts qu’on tape sur le clavier, admettons) – un manuscrit, donc, bien propre et bien lisible. Les brouillons de l’auteur sont constitués de feuilles blanches recouvertes de lettres imprimées que le crayon s’est contenté de corriger, de raturer – et encore, il s’agit là des auteurs qui n’ont pas entendu parler des bienfaits de la fonction « insérer un commentaire », qui leur permettrait d’ajouter des corrections tout aussi proprement alignées en marge de leur prose !
Les choses changent doucement, mais bon : on n’en est plus à l’époque des traces de mains sur les murs ! Vous en êtes encore au Bic, vous ?


                                                                                          La Bibliothèque de Jupiter # 26