Affichage des articles dont le libellé est bonheur universel. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est bonheur universel. Afficher tous les articles

mercredi 2 mars 2011

La vie, tu l'aimes ou tu la quittes


Monsieur,

L'association pour le respect de la joie de vivre (ARJV) et le département de l'innocence et du bonheur sans faille (DIBOF) vous informent que votre existence est désormais considérée comme nuisible à l'équilibre de l'insouciance planétaire.

En effet, il nous est apparu qu'à de nombreuses reprises, vous avez fait montre dans vos écrits d'un pessimisme morbide, d'un humour noir souvent déplacé et d'une certaine complaisance dans le désespoir qui nous incitent à penser, Monsieur, que vous travaillez secrètement à la démoralisation générale de la société.

"Vivre est une humiliation", avez-vous pu écrire par exemple. Vraiment ? Savez-vous que par ces mots, vous insultez plus de six milliards de vivants et de vivantes ? Et nous ne parlons que des humains, bien entendu. Mais peut-être jugez-vous aussi que la vie des animaux est une humiliation ?

Il est vrai que vous concédez parfois à autrui un courage dont vous vous sentez vous-même incapable, ce qui tendrait à prouver que vous ne méprisez pas l'humanité autant que vous pouvez le prétendre parfois. Nous y voyons, pour notre part, de coupables contradictions. Ainsi, cet extrait de votre journal intime, daté de 1999, et que nos agents ont pu se procurer :

"Chaque jour qui passe est un jour perdu, irrémédiablement perdu... Eternel leitmotiv... Quel effort faut-il fournir jour après jour, heure après heure, pour tenir debout, pour vivre, ne serait-ce qu'un peu... Quels combats faut-il mener pour espérer avoir droit à une infime part de bonheur... Quels drames intérieurs se nouent dès lors qu'il faut approcher les gens, se prendre en main, agir en homme responsable... Parfois les passants croisés dans la rue, les gens les plus insignifiants, me font l'effet d'être des combattants de l'ombre... N'ont-ils pas dû remiser leur orgueil, l'enfouir au plus profond d'eux-mêmes, avant d'oser aborder la personne qui partage maintenant leur vie ? N'ont-ils pas dû enterrer leur timidité, leurs maladresses, leurs contradictions avant d 'oser ouvrir la porte d'une agence pour l'emploi ? Mais moi, comment pourrais-je être aussi fort qu'eux ? Comment pourrais-je un jour avoir le courage de vivre ?"

Alors ? Vivre est une humiliation, ou au contraire une action qu'il faut avoir le courage de mener ? La vie est nulle, ou elle mérite d'être vécue ? Il faudrait savoir !

Et cette pratique odieuse du journal intime ! Le lacrymatoire quotidien, l'épanchement onaniste ! Et je suis malheureux, et je suis seul, et personne ne m'aime - et qu'est-ce que je suis beau quand j'ai mal ! Comme mes blessures me vont bien ! Exquises ecchymoses ! Névrose adorée ! Embrasse-moi, Malheur ! Caresse-moi, Catastrophe ! Foutaises...

Bien sûr, ces lignes datent un peu. Mais vous ne nous ferez pas croire que vos sentiments sur la question ont évolué. Voulez-vous des extraits plus récents ? Tenez, ces lignes qui datent de 2007 :

"J'ai réglé la question du suicide le jour où je me suis aperçu que je n'en avais pas besoin, puisque je n'étais pas suffisamment en vie pour éprouver le désir de mourir. Je me suicide au quotidien, en restant enroulé sous mes couvertures jusqu'au milieu de l'après-midi, inatteignable. A l'armée, j'aurais été grandiose dans les opérations de camouflage... Mais l'armée, non merci. Je suis un déserteur professionnel."

Félicitations, vraiment ! Avec quel orgueil vous assénez cette vérité ! La fierté des lâches. Je suis paresseux et je le revendique. C'est bien la seule chose que vous revendiquez, d'ailleurs ! Nous vous croisons rarement à proximité des isoloirs, le jour des élections ; et nous ne nous souvenons pas vous avoir vu manifester pour défendre les peuples opprimés... Il paraît que vous refusez même de donner votre sang ? "Les prises de sang me font tourner de l'oeil !" Chochotte !

Mais la vie, ce n'est pas pour les planqués ! Le bonheur ça se mérite, Monsieur ! La joie de vivre, c'est un travail de chaque instant ! Il ne suffit pas de flâner dans les rues en regardant les filles et d'attendre que ça vous tombe tout cuit dans le bec ! Il faut se donner les moyens du bonheur ! Se lever tôt, prendre un bain, porter des chemises Dolce & Gabbana, faire du sport, offrir un bouquet à sa mère, apprendre à parler aux femmes, trier ses déchets... En un mot : s'ouvrir aux autres !

Au lieu de cela, vous vous fermez. Vous vous pelotonnez autour de votre souffrance chérie, votre seul animal de compagnie... Et vous vous en rendez compte, et vous ne faites rien pour changer. Comme un enfant têtu qui ne veut pas embrasser sa grand-mère parce qu'elle pique. Si vous vous contentiez de ça... Mais non : vous écrivez, en plus ! Monsieur a des prétentions littéraires ! Monsieur se trouve tellement intéressant qu'il veut enseigner à tout le monde sa profonde philosophie de la vie !

Ah oui ! Cioran, Schopenhauer, Houellebecq, Rosset... Belles références ! Le simple fait de taper ces noms m'épuise déjà. Vous dites ? Céline ?!?... Il serait préférable pour vous que nous n'insistions pas sur cet individu...

Non vraiment, il n'est pas possible de vous sauver. Et vous ne nous ferez pas croire qu'à trente-quatre ans, vous pouvez encore changer. Tout est joué avant six ans ! On ne vous a pas appris ça, dans vos bouquins ?

Monsieur, vous êtes néfaste à la société. Par votre exemple, vous êtes une publicité vivante pour l'aboulie, le manque d'entrain, le renoncement... Vous découragez tous les enthousiasmes, vous fatiguez tous les héroïsmes. Ne parlons même pas de l'amour : vous feriez fuir la plus bienveillante des adoratrices ! Dans la grande course au bonheur universel, vous êtes une entorse.

Le bonheur, ce n'est pas pour vous ? Très bien ! Mais alors, vous n'avez plus rien à faire dans notre société. Dehors, les rabats-joie ! Fini, le temps du suicide-au-quotidien ! Les faibles de votre sorte, les faibles qui ne veulent pas faire l'effort de changer, nous n'en avons plus besoin. A compter du jour où vous recevrez cette lettre, vous aurez une semaine pour dire adieu à vos proches - si vous en avez, pauvres d'eux ! - et quitter la vie par tout moyen que vous jugerez opportun. L'un de nos agents se présentera à votre domicile lundi matin pour constater le décès.

Avec nos meilleurs sentiments,

L'association pour le respect de la joie de vivre (ARJV)
et
Le département de l'innocence et du bonheur sans faille (DIBOF).



Le bonheur n'est pas un droit mais un devoir !

Luttons contre le mauvais esprit mortifère !

Protégeons les droits de l'homme heureux et de la femme heureuse !


lundi 19 novembre 2007

Crucifist


Nous venions de terminer le tournage de la dernière scène, celle où toute l’équipe des acteurs et des actrices est réunie, c’est une coutume dans les films de David Lèche : l’orgie finale, la fontaine de foutre... C’est sa façon de montrer que désormais, tout ira bien ; sa grande théorie sur le bonheur universel exposée là, en quelques minutes de corps huilés et torrides, imbriqués les uns dans les autres. Nous ne formons plus qu’un seul corps, une seule jouissance, un seul rut magistral, ouais mec, c’est ça le bonheur. Se sentir soi dans les autres. Et ce jour-là, Marc a vraiment tout donné, toute son énergie vitale, toute cette puissance concentrée, presque violente: des coups de boutoirs les dents serrés, le regard rageux... C’est le lendemain que j’ai appris par David qu’il s’était suicidé en s’émasculant avec une lame de rasoir.


Pour beaucoup, il était bien plus qu’un simple acteur porno. C’est en le voyant dans des films que j’ai eu envie de me lancer dans ce métier. Il était respecté, craint. Il n’abusait pas de cette supériorité naturelle qu’il avait sur son entourage, malgré les légendes qui circulent autour de lui. Il était exigent, ça c’est évident. Il ne supportait pas la médiocrité. Il détestait la vulgarité. Il s’arrangeait toujours pour que dans le scénario il ait l’occasion d’exercer son talent de comédien. Il ne se contentait pas de tringler les filles à la va-vite. “ Un cerveau au bout de la queue ” : c’est ce que les gens disaient de lui. Extrêmement cultivé, raffiné, élégant, d’une intelligence et d’une sensibilité très rares dans le métier. Un gentleman. Le Jean-Pierre Léaud de la branlette espagnole, le De Niro du broute-minou. Le Luchini anal, en moins bavard, en plus anal. Dans tous les films qu’il a tourné il y a des références littéraires. Je ne sais pas si vous avez vu “ Nietzche : le partouzeur de Sils Maria ” ? Il est tout bonnement incroyable dans ce film avec sa moustache folle, son accent allemand, son air exalté et fou. Il était vraiment à l’aise dans ce rôle. Malgré le succès de ce film il a refusé de tourner la suite : “ Ainsi jouissait Sarah Zoustra ”. Il ne voulait pas s’enfermer dans un rôle, dans une typologie particulière ; sa palette de personnalités était infinie.


C’est la liberté qu’il chérissait par dessus tout. Et c’est parce qu’il était libre qu’il croyait en Dieu. Pour lui, la foi était le dernier terreau de la liberté : on peut encore choisir son Dieu, ou choisir de ne pas en avoir. Marc était un mystique, bien sûr. Ce n’est pas pour rien que sa position préférée était à genoux. Une scène de baise était une longue prière. Il se donnait corps et âme à sa partenaire. “ Buvez, ceci est mon sperme ”. Cette réplique était de lui. Il participait souvent à l’écriture des dialogues dans ses films. Il refusait le port du préservatif. Il voulait être au plus près de la chair. Au cœur même de la chair : au nom du Père et de l’orifice. Il offrait son sexe tumescent aux lèvres de ses partenaires comme le Christ avait offert son corps : par la fellation, elles revivaient l’Eucharistie. Il ne parlait pas de pornographie mais de communion. Il dégageait un réel magnétisme, les gens qui l’ont approché pourront vous le dire. On se sentait petit à côté de lui, cette impression se renforçait à la vue de sa queue : "le Dandy aux 25 centimètres". J’ai tourné pour la première fois avec lui en 2001. Je débutais dans le métier : c’est d’ailleurs lui qui m’a baptisé (pour ainsi dire). Il m’a réellement transcendé. Il rendait les autres bons. Le tournage terminé, il rentrait chez lui, seul. Il disait toujours : "Pas de sexe avant le mariage !". Il était chaste. Un jour, j’en suis presque convaincu, il sera canonisé.

Ecrit et publié par Raphaël Juldé et DJ Zukry le 28/12/2004 sur le blog Palindrome