Affichage des articles dont le libellé est kafka. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est kafka. Afficher tous les articles

mercredi 4 novembre 2009

Vingt ans d'autisme !


"Ce journal est un exutoire ; ma virilité s'évapore en sueur d'encre. Il m'a souvent dispensé d'ami et de femme, en un mot du prochain ; il me délivre encore de mon Moi actif. Tout mon être se résout en contemplation, en réflexion. Ce qui pour d'autres se condense et se concrète en oeuvres et en actes, ce qui devient ailleurs livre, famille, capital, gloire, vertu, se distille ici en phrases vaines, en sentences creuses, en formules stériles. J'ai quelquefois pensé que la rédaction de ces pages, était un remplaçant de la vie, était une variété de l'onanisme, une ruse de l'égoïsme couard, une manière d'échapper au devoir, de tromper la société et la Providence."

H.-F. Amiel, Journal intime, 13 juillet 1860.

Il y a vingt ans, jour pour jour, je commençais un journal intime. Moins d'une semaine plus tard, des Allemands abattaient une cloison - et on en fait encore tout un plat aujourd'hui. Moi, au contraire, discrètement, je construisais mon Mur, comme Bob Geldof dans le film de Pink Floyd.

Le samedi 4 novembre 1989, j'avais douze ans, un appareil dentaire et des parents en instance de divorce. Je venais de lire le Journal d'Anne Frank. J'aurais pu en concevoir une horreur farouche pour l'Allemagne nazie et la barbarie humaine, m'accrocher une main jaune "Touche pas à mon pote" - c'était encore la mode - et faire un exposé en classe sur la déportation des Juifs (j'aurais sûrement eu une bonne note), mais tout ce que cette lecture m'a apporté, c'est le désir d'avoir moi aussi un cahier pour y consigner ma petite vie. Anne Frank tenait un journal pour oublier qu'elle vivait recluse dans quelques mètres carrés ; moi qui aurais pu bénéficier de toute la liberté dont peut rêver un gamin de douze ans, je me suis caché dans mon journal. Comme un rat. J'étais à la fois la pauvre petite Juive terrifiée et le grand méchant nazi - le prisonnier et son geôlier.

Oh, les premiers temps, c'était encore la liberté surveillée : trop fainéant pour me contraindre à une tenue régulière de ce journal, j'en venais à l'oublier. De loin en loin, parce que je n'avais rien d'autre à faire, ou parce que je pensais que la journée que je venais de vivre en valait le coup, je revenais à mon cahier. Un week-end à Paris avec mes parents - à l'époque, c'était encore magique, pour un petit provincial, d'aller à Paris - ou la femme de ma vie (Rachel Gougeon, rousse flamboyante, classe de 5ème 204 au lycée Jacques-Monod) qui s'était retournée pendant le cours de maths pour me demander du Blanco : voilà le genre d'événements capitaux que je me devais de consigner soigneusement. Mais pour le reste, j'étais peu attentif. Je laissais filer les jours, tous semblables, et les semaines, et puis les mois aussi. Au cours de l'année 1991, mon activité de diariste m'est totalement sortie de la tête. Je ne sais pas ce qu'il s'est passé pour que le jeudi 30 avril 1992, je m'empare d'un nouveau cahier (petit format, grands carreaux, 48 pages - je restais modeste) et que je revienne au journal intime sans plus jamais l'abandonner. Je veux dire, plus un seul jour. C'est peut-être la seule fois de ma vie où j'ai fait preuve de constance... et désormais, il n'y a rien à faire : je me traîne ce boulet au pied où que j'aille. 30 avril 92, je ne risque pas de l'oublier : ce jour-là, j'ai pris perpète.

Je ne sais pas à quoi je pensais, ni le 4 novembre 89, ni le 30 avril 92 - qu'est-ce que j'avais en tête, bon Dieu, quand j'ai commencé à raconter ma petite vie sur un cahier ? Un an auparavant, déjà, j'avais trouvé ma voie en lisant L'Île au trésor : je serai écrivain. J'aurais pu choisir grand voyageur, pirate ou unijambiste, mais j'ai pris le parti le moins aventureux : bien calé dans mon fauteuil, je raconterai des histoires - ça me dispensera de les vivre.

Le plus drôle, c'est qu'à cet âge-là, je croyais que j'étais de la race de ceux qui agissent. Je pensais qu'il n'y avait qu'à attendre, que j'étais encore un peu jeune et trop timide, mais que moi aussi, je connaîtrais des passions amoureuses, que je voyagerais, que j'accomplierais de grandes choses. Comme n'importe qui de normalement constitué. Ah ! C'te bonne blague...

J'ai passé la scolarité la plus sage qui soit. Quand mes camarades de classe se retrouvaient après les cours pour traîner, draguer les filles, jouer au baby-foot ou sniffer de l'eau écarlate, quand tout le monde était invité à la boum de Ludo, devinez qui rentrait seul chez lui ? Oh, épargnez-moi vos larmes, hein ! Je n'avais aucune envie de traîner avec les gens de ma classe, qui me considéraient comme un crétin et recherchaient toujours des moyens faciles pour me ridiculiser. J'étais bien content de rentrer tout seul, c'était des ennuis en moins. Il y a juste que j'aurais bien aimé tenir la main d'une fille de temps en temps, sur le chemin - mais de toute façon, une fois de retour chez moi, je n'aurais pas su quoi en faire. Non, l'essentiel, c'était que chez moi, j'étais sûr de retrouver mon seul véritable ami, ma seule véritable maîtresse : mon journal intime.

Ce que je voulais, c'était pouvoir retrouver, à tout moment, tout ce que j'avais pu faire dans mon passé. Je n'ai jamais vraiment vécu au présent : j'écris mon journal pour pouvoir me relire dans le futur, et me souvenir - je vis donc dans le passé d'un moi illusoire qui me redécouvrirais grâce à ces cahiers. Mais pour me redécouvrir, il faudrait qu'entre-temps, j'aie quelque peu changé... et ça ne risque pas d'arriver, vu que je suis fossilisé ! Bien que je sois devenu aujourd'hui le Raphaël Juldé du futur pour lequel j'écrivais ce journal il y a vingt ans - je suis toujours ce même adolescent qui écrit à l'attention de la grande personne qu'il deviendra plus tard. Oui, mais voilà ; quand j'avais quinze ans, je n'osais pas parler aux filles de mon âge, de peur qu'elles se foutent de moi (ou de peur qu'elles acceptent mon invitation, qui sait ?), et aujourd'hui que j'en ai trente-deux, je suis un adolescent timide entouré d'adultes de son âge. Plus de connexion possible avec les filles du lycée (il ne s'agit pas de plaisanter avec ça, en ces temps de pédophilophobie généralisée), et les gens de mon âge me sont étrangers.

Très vite, ce que j'ai voulu fixer sur mon journal, ce sont les filles que je voyais au collège, au lycée, dans la rue... Comme je ne pouvais pas les aborder, il fallait bien que je les possède, d'une manière ou d'une autre. Alors, comme un coléoptériste, je me suis mis à les punaiser dans ma vitrine intime. Le temps que j'ai pu passer, en salle de classe, dans la cour du lycée, à la bibliothèque municipale, à l'université, à me retourner sur les épaules ou les mollets des filles, à capter un sourire et à vouloir le conserver à jamais en mémoire, à me brûler les rétines devant des regards océan... J'aurais dû être photographe, ou filmer ma vie : quand je feuillette d'anciens cahiers de mon journal, ce qui me manque, ce sont les images. J'aurai beau m'échiner sur mon stylo ou sur mon Packard Bell, je ne parviendrai jamais à retrouver l'émotion de l'instant.

Mon rêve aurait été de pouvoir dessiner ressemblant. Pouvoir, en trente seconde, immortaliser ma vision d'un simple griffonnage. C'est raté. Je ne vois pas vraiment à quoi me sert d'avoir un "bon coup de crayon", comme on dit, de savoir faire quelques petits dessins amusants - si je suis incapable de faire un véritable portrait. Je suis peut-être l'un des seuls voyeurs à ne pas savoir regarder.

Donc j'écris, j'écris, et les cahiers s'accumulent : j'en suis au trente-et-unième. Aujourd'hui, j'ai même compliqué l'exercice, puisque je continue de rédiger mon journal au stylo, pour ensuite le taper sur ordinateur. Je me suis même amusé à recopier tous mes anciens cahiers sous Word. Qui a dit "monomaniaque" ?

Vous voulez des chiffres ? Eh bien nous en sommes à 3373 pages de cahier, ou sur PC 3170 pages en Times New Roman corps 12, simple interligne.

Le plus vicieux là-dedans, c'est que je ne peux m'empêcher d'imaginer un jour publier ce journal, tout mal foutu soit-il. Tout inintéressant, vide, immature et obsessionnel soit-il. Et durant les cinq années où je l'ai mis en ligne sur Internet, la plupart des réactions que j'en ai reçu étaient favorables. Génial, cette vie de raté, de mec qui n'accomplit rien, qui n'y arrive tout simplement pas, quoi qu'il fasse - on dirait un personnage fictif ! Mais non, il existe bel et bien, et aucun détail de son quotidien ne vous est épargné. Ah ! Le succès que j'ai eu ! Et d'un autre côté, je me suis définitivement grillé auprès de quelques Lavalloises qui, si elles ignoraient jusque là avoir affaire à un voyeur, n'en ont plus douté une seconde par la suite. Gloire et déchéance/héros et paria : vie et mort d'un cancrelat qui rêvait d'humanité. Kafka avait imaginé un homme qui se réveillerait transformé en scarabée ; je suis un scarabée qui se prend pour un homme.

Donc : vingt ans, et puis quoi ? Qu'est-ce qu'on trouve dans ces milliers de feuillets, dans cette vingtaine d'années de vie ? Pas grand-chose, et surtout pas de la vie. L'histoire d'un gamin devenu adulte, et qui essaie pitoyablement d'être un peu en vie, comme tout le monde. Mais qui ne vit réellement que lorsqu'il est seul, face à sa page blanche, et qu'il écrit. Les contacts avec l'extérieur sont la plupart du temps voués à l'échec, ou à la déception. C'est mon autisme, ce journal.

Et les vingt ans à venir, alors, que raconteront-ils ? Sans doute pas grand-chose non plus, si je parviens à vivre sans vivre encore suffisamment longtemps. Ah, une petite piste, tout de même : nous sommes le mercredi 4 novembre 2009, j'ai trente-deux ans, une calvitie et des parents divorcés, et dans deux jours, mon premier livre sera publié. Modeste ouvrage d'histoire locale écrit en collaboration, mais qui marque une date, tout de même. Il va me falloir sortir de moi un peu, me sociabiliser quelque temps, peut-être faire face à une petite gloire locale, avant de revenir au silence. À moins que je ne prenne goût à la lumière, qui sait ?



"En attendant un peu de loisir et de délire, je me rabats sur ce carnet, qui n'a pas besoin, pour être continué, de l'approbation d'autrui et de la publicité. Il est ce que j'entretiens de plus efficace contre la désolation."

Henri Thomas, Carnets, 22 juillet 1936.

vendredi 27 juillet 2007

Un galop de retard




La vie et l'oeuvre d'Enguerrand Labûche (1902-1939)

Il y a les génies et il y a les autres. Les premiers n’ont bien souvent rien de plus que les seconds, si ce n’est une longueur d’avance. Enguerrand Labûche avait certainement l’âme d’un génie, mais son plus grand malheur fût, dans tout ce qu’il entreprenait, d’avoir un galop de retard. Né en 1902 (« Ce siècle avait deux ans… », etc., etc.) et élevé dans le respect de la famille, petit-fils d’un héros de 1870, il comprit très tôt qu’il était né pour de grandes choses. Son frère aîné, Amédée Labûche, meurt à Verdun en 1916. À seize ans, le jeune Enguerrand, ne cessant de rechercher la fierté dans les yeux de son père, devance l’appel pour se battre contre les Allemands. « Je mourrai en héros plutôt que de vivre comme un lâche ! », lance-t-il en quittant ses parents au matin du 11 novembre 1918… Un peu tard, évidemment. Il reviendra trois ans plus tard sous le toit maternel, sans avoir tué de boche, même accidentellement.

Passionné par les avant-gardes, il se lance dans la rédaction d’une immense œuvre dadaïste (plus de cinq mille pages), qu’il achève en juillet 1923. Il propose son manuscrit à Tristan Tzara qui lui rit au nez et lui annonce la mort du mouvement Dada. De rage, Enguerrand brûle son manuscrit. Pas démonté, il rédige un long pensum sur la littérature telle qu’il la conçoit mais, lorsqu’il propose à un éditeur parisien sa Doctrine du labûchisme, en 1924, c’est pour apprendre qu’André Breton vient de publier le Manifeste du Surréalisme, qui énonce à peu de choses près les mêmes objectifs artistiques. De rage, Enguerrand brûle les rideaux de son appartement en voulant mettre le feu à son manuscrit, et se brûle les doigts en voulant éteindre le début d’incendie.

Il songe alors que sa voie est peut-être le roman, et imagine un personnage, nommé L., qui est arrêté par la police à son réveil un beau matin, et mené devant les tribunaux pour un crime dont il ignore tout. Labûche vient à peine d’achever Le Jugement lorsqu’il apprend la publication posthume du roman de Kafka, Le Procès. Si même les morts s’y mettent, alors… De rage, Enguerrand jette son manuscrit dans la cheminée et se prend une escarbille dans l’œil.

Commence alors une période de sécheresse et de doute. La littérature semblant ne plus vouloir de lui, il se tourne vers le cinématographe. Il souhaite réaliser un grand film sur Jeanne d’Arc. Mais il apprend en 1927 qu’un Danois du nom de Dreyer en prépare un aussi. De rage, il va se jeter sur une voie de chemin de fer… mais le dernier train de la journée vient de passer.

On n’entend plus parler de lui pendant quelques années. C’est d’autant plus facile qu’à l’époque, on n’a encore jamais entendu parler de lui. Durant toutes ces années de silence, il préparait un grand roman autobiographique, intitulé Séjour au fin fond de l’obscurité. Il s’apprête à le publier en 1932, mais Céline le devance en publiant Voyage au bout de la nuit.

Enguerrand Labûche aurait réellement pu être un précurseur, s’il ne s’était pas trouvé face à des précurseurs plus rapides que lui… Passons rapidement sur la suite : il achève en 1936 la rédaction d’un nouveau roman, Lettres d’un abbé de province… et Bernanos publie Journal d’un curé de campagne ! En 1938, il compte enfin apparaître au grand jour en publiant La Migraine… et il se fait devancer par un petit prof globuleux qui remporte un franc succès avec sa Nausée !

Mais Labûche n’a pas dit son dernier mot, il sent le vent tourner… Un vent qui cette fois sera peut-être pour lui porteur de grands espoirs… Le 1er septembre 1939, la France ordonne la mobilisation générale. Ce que Labûche n’a pas pu faire en 1918, il compte bien le faire maintenant. Ce retour à la case départ lui semble plein de signification : son véritable destin, c’était sans doute la guerre, pas la littérature… Il commence le jour même la rédaction d’un Journal intime qu’il compte poursuivre jusqu’à sa mort, conscient qu’il s’agira sans doute de son chef d’œuvre. Il connaîtra peut-être une gloire posthume, mais il connaîtra la gloire, il le sent. C’est avec ce cahier sous la vareuse qu’il part combattre l’Allemagne nazie. Il y inscrit : « Pour la première fois de ma vie, je suis conscient d’être en plein dans l’Histoire. Plus jamais en retard ! Désormais l’avenir m’appartient. À moi de devancer les autres ! » Il se tue en tombant du train le lendemain, 2 septembre 1939.


Labûche et la presse de l’époque



D’abord nous avons cru que l’auteur du Jugement était Tchèque ; ensuite nous avons cru qu’il était mort. Quelle ne fût pas notre surprise, donc, d’entendre dire que se trouvait près de Paris, et bien vivant, un Français dénommé Labûche, qui se prétendait l’auteur de ce roman incroyable dépeignant l’enfer d’un homme tiré du sommeil par la police pour répondre d’un crime dont il ne sait rien et qu’il n’a pas commis ! L’affaire était étonnante, nous prîmes sur-le-champ le premier train pour Fontenay où le drôle était censé vivre. De petits yeux mobiles de fugitif paniqué, un costume anthracite repassé par une mère abusive, l’homme avait les oreilles rougissantes du gamin timide qui sort d’une correction sévère ou se prépare à la prochaine. Il nous fallût user de toute notre délicatesse pour que l’énergumène nous laisse entrer et daigne nous proposer un café fait de la veille. Cet Enguerrand Labûche était, semble-t-il, un insomniaque à l’esprit enfiévré qui n’eût pas manqué d’intéresser certain médecin viennois… Je pris bien garde qu’il ne ferme pas sournoisement la porte à clé derrière moi, songeant qu’il me faudrait peut-être fuir en catastrophe s’il prenait l’envie à cet agité de me bondir à la gorge. (…)

Extrait d’un article de Paul Noyé dans L’Insubmersible, avril 1925.


Louis-Ferdinand Céline n’avait pas voulu m’ouvrir la porte de son cabinet de médecine. Ayant entendu parler d’un auteur inconnu qui avait publié un Séjour au fin fond de l’obscurité, je m’étais dit que c’était toujours mieux que rien. Faute de grives, on mange des merles, dit le vieil adage. L’homme qui m’ouvrit la porte n’était ni vraiment maigre, ni très gros. Assez costaud, comme M. Cendrars, mais avec quelque chose de fluet, comme M. Roussel. Il portait une moustache qui évoquait un peu Léon Bloy, et le même monocle que Tristan Tzara. Il avait le cheveu revêche, comme M. Artaud, mais avec le front haut comme M. Gide. Entouré de femmes, comme MM. de Goncourt, mais aussi de jeunes hommes, comme feu M. Proust. Sa tenue vestimentaire était aussi excentrique que celle de M. Léautaud, mais avec l’élégance de M. Bourget. En définitive, Enguerrand Labûche m’apparût comme quelque chose de plus qu’un écrivain : un échantillon d’écrivains. Nous nous installâmes à sa table de travail et je commençais l’interview :
— Monsieur Labûche, que pensez-vous du roman de ce M. Céline ? (…)


Extrait d’une interview avec Maurice Maurice, Le Cafard enchanté, 1932.



Une lettre inédite à son éditeur


Ceci est la dernière lettre envoyée par Labûche à son éditeur, Léandre Marcellin. D'après le cachet de l'enveloppe elle daterait du 27 août 1939.


Très cher éditeur et, si j’ose encore l’écrire, très cher ami,

Je reviens d’un court séjour en Bretagne où j’ai pu me ressourcer à satiété. J’ai beaucoup lu, beaucoup réfléchi, à la fois sur ma vie d’homme de lettres, et ma vie d’homme au quotidien – mais est-il vraiment possible de dissocier les deux ? Et j’en suis arrivé à ce constat : ce combat que j’ai mené contre moi-même, contre mes angoisses, contre cette folie qui ronge peu à peu mon cerveau, et qui avilit mon corps, cette bataille sans cadavre qu’est mon existence, cette guerre livrée à moi-même par mes soins dont je ne connais, hélas, pas la date d’amnistie… oui, ce long cheminement incertain vers la fin – mon unique préoccupation est de toucher enfin du doigt cet infini que seuls les mots me font approcher – ne mériterait-il pas que je m’y attarde, que j’y plaque mes mots comme le marteau du forgeron sur une barre de fer réticente ?

Vous vous dîtes certainement, mon cher ami, quelle idée saugrenue ce bon vieil Enguerrant a-il encore à me faire partager ? Je rougis, d’un rouge de joie, de bonheur, et peut-être d’un rouge de timidité aussi – un reste de mon enfance enfouie sous ma carcasse d’adulte bedonnant - de vous importuner à la veille de ce nouveau conflit. J’ai choisi de commencer aujourd’hui, et ce jusqu’au restant de mes jours, mon carnet de bord, mon journal de route et d’y décrire, sans fausse pudeur et sans complaisance, ma vie au quotidien. Car c’est pendant les heures les plus obscures de notre histoire d’Homme que la lumière d’une âme éclaire l’avenir. Vous comprenez que ces phrases vous révèlent un nouvel Enguerrand Labûche, plus sérieux, plus réfléchi, si loin de l’Enguerrand Labûche que vous avez connu il y a à peine dix ans. C’est que la proximité de l’âge de la raison m’incite au calme, à la réflexion et je le dis en toute simplicité, à l’engagement. Mes valises sont prêtes, cher Léandre, elles sont prêtes et je n’ai jamais été aussi serein, loin du tumulte politique, loin des idéologies partisanes, loin des inimitiés de ces gens de lettres qui ne comprendront jamais ce qui anime un artiste comme moi.

Je vous enverrai régulièrement quelques pages de mon journal. Vous tiendrez là un document unique, j’en suis sûr. Tenez-moi informé de vos réflexions sur l’utilité de publier un tel livre en ces temps troubles dont l’issue me paraît plus qu’incertaine – mon « pessimisme frondeur », comme vous dîtes, n’est que de la lucidité à toute épreuve, et embrassez pour moi votre charmante compagne ainsi que vos deux garnements.

Je pense bien à vous,
Enguerrand Labûche.
Ecrit avec la collaboration de DJ Zukry et publié dans le Journal de la Culture n°12, janvier-février 2005.