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jeudi 22 août 2013

La rentrée littéraire

Beaucoup de livres « pas mal » en cette rentrée. Il y a les chefs-d’œuvre et les grosses merdes, mais on néglige les livres « pas mal ».
Frédéric Beigbeder, L’Égoïste romantique.

            Les écrivains sont de grands enfants. Tous les ans à la même date, on les voit revenir gentiment coiffés, cartable au dos et chapelet de bagues sur les dents, avec leur tout nouveau cahier de devoir de vacances dûment rempli : cent cinquante à trois cents pages reliées entre elles sous une couverture souple et publiées chez le meilleur épicier du coin.
            Avec un peu de chance, leur bronzage n’aura pas encore totalement disparu quand ils se présenteront sur les plateaux des émissions littéraires de septembre. Il faudra qu’ils pensent à choisir une tenue qui fasse ressortir leur hâle. Peut-être une barbe de trois jours pour faire décontracté ? (N.B. : ce dernier point est à proscrire si l’on est une femme écrivain)
            Bien sûr, nous retrouverons comme tous les ans notre gentille élève consciencieuse, Amélie Nothomb – qui n’a toujours pas compris qu’on ne portait pas de chapeau en classe. Ça fait plaisir de savoir qu’il y a des choses immuables : les gens ont besoin de repères.
            Les premières sanctions tomberont rapidement, inutile d’attendre la fin du premier trimestre : on saura très vite ceux qui ont bien fait leur travail (on entendra parler d’eux), et ceux qui n’ont pas su convaincre les professeurs (leur nom sera vite effacé du tableau). Les professeurs, entendez bien : les « critiques » littéraires. Des gens à qui l’on envoie quelques livres à lire et à noter, et qui jugeront ensuite que la « rentrée littéraire » concerne exclusivement ce petit paquet de livres. Notre pauvre Jean-Baptiste Patafion, avec son Cri de la biscotte et sa timidité naturelle, sera vite écrasé par les poids lourds habituels, les abonnés à la remise des prix de fin d’année – ce bulletin scolaire de l’homme de lettres…
            Il y aura quelques redoublants : les romans de la rentrée 2012 qui sortiront en poche un an plus tard, afin de permettre aux lecteurs qui étaient passés à côté l’année précédente de les ignorer une fois de plus.
            Le gauchiste chevelu qui sommeille en chacun de nous peut allègrement brandir son sourire méprisant devant cette foire annuelle des granzécrivains, qui va voir sortir plusieurs centaines de romans (cinq cent cinquante-cinq cette année, paraît-il) dont la majeure partie seront complètement oubliés, tandis qu’on nous rebattra les oreilles du dernier Yann Moix, du dernier d’Ormesson, du dernier Éric-Emmanuel Schmidt ou de la dernière Nancy Huston. Ce même hérault de l’indignation s’offusquera de ce cirque uniquement voué pour les éditeurs à promouvoir leurs poulains et à se faire un max de fric durant cette période de matraquage intensif en vue des fêtes de fin d’année où le client en mal d’idée-cadeau finira bien par choisir le dernier Goncourt ou le dernier Renaudot, ou le Prix des lectrices de Elle, parce que ça devrait bien faire plaisir à la belle-mère, vu qu’elle aime bien bouquiner.
            Faire du fric, c’est mal. L’argent, voilà l’ennemi.
            L’apolitique déplumé qui veille en nous, étouffant calmement le gauchiste chevelu, hausse les épaules d’un air blasé. Une histoire de fric ? On s’en fout un peu, non ? On fera le tri parmi les bacs des librairies, comme chaque année, on attrapera un Jaenada bien mûr, on se laissera peut-être tenter par une tranche de Richard Ford, et pour le reste, on relira quelques vieux classiques… De toute façon, les nouveautés, c’est toujours la même chose.


jeudi 23 août 2007

Premières pages (1/4)


C'est la rentrée littéraire ! Une fois de plus... Voyons ce qu'elle nous a apporté cette année, et gageons qu'il n'y aura pas de grande différence avec la rentrée dernière, pas plus qu'avec la précédente. Relisons-donc les livres d'il y a deux ans, pour nous faire une idée !

Comment j’ai failli me faire éditer chez Flammarion.
Baptiste Allain – Grasset (2005)

L’hôtesse d’accueil m’a fait bonne impression : grand sourire, grand bonjour, de bonne humeur mais très pro, vous êtes important – vous lisez cela dans son regard, vous le sentez que vous êtes important. Vous avez votre manuscrit à la main, vous êtes chez Flammarion, et vous sentez qu’aujourd’hui c’est sûr, vous allez enfin trouver un éditeur.

- « Je voudrais parler à Monsieur Beigbeder, s’il vous plaît, Mademoiselle ».
- « Vous avez pris rendez-vous ? ».
- « On peut dire ça : disons plutôt que j’ai rendez-vous avec mon destin ».
- « Nous n’avons pas ce nom-là chez nous ».
- « Oui, bien sûr… Vous n’êtes pas encore habitué à mon humour si cinglant. Sérieusement, pouvez-vous donc appeler, avec le téléphone qui est là, à vos côtés, Monsieur Beigbeder et lui annoncer ma venue imminente dans son local ».
- « Monsieur Beigbeder est en réunion. Dois-je lui laisser un message, ou lui déposer votre manuscrit ? ».

Je suis resté calme, elle ne pouvait pas deviner qu’elle avait en face d’elle le plus grand écrivain de sa génération, LE SEUL ECRIVAIN DE SA GENERATION, sale petite pute. J’ai couru, mon manuscrit sous les bras, et j’ai ouvert tous les bureaux, j’étais sûr de tomber sur celui de mon futur éditeur, j’ai croisé des gens à qui je faisais sans doute peur, je courais dans les couloirs, haletant, le teint pâle, la langue pendante, le souffle rauque, et il est sorti de son bureau, se demandant sans doute d’où venait ce bruit : « Tiens, je digère de plus en plus mal la Vodka, ce soir je bouffe bio ». Je suis resté planté devant lui. JE SUIS LE PLUS GRAND ECRIVAIN DE CE SIECLE NAISSANT. « Bien, asseyez-vous, calmez-vous, qui êtes-vous ? ». Il était gentil, calme et attentionné : il devait sortir de table.

Il ne me connaît pas, c’est normal, pour l’instant je suis un artiste en gestation, il ne peut pas deviner qu’il a en face de lui un type incroyable qui vient proposer généreusement, comme ça, en toute sympathie, alors qu’il pourrait aller chez Gallimard, le manuscrit hallucinant que vous lisez actuellement. Il prend des notes, c’est bon signe, je l’impressionne, non, ne lui dévoile pas trop le sujet de ton livre, laisse-le saliver, ah, je suis malin comme un singe, non, ne critique pas son menton, non, pauvre con, non, merde, voilà, c’est malin, il te raccompagne à la porte, tu lui serres la main, tu souris à l’hôtesse d’accueil, tu reprends le métro, tu t’effondres sur ton lit. Demain, tu iras chez Grasset.

Choix bibliographique établi avec DJ Zukry, et déjà publié dans le Journal de la Culture n°11, novembre-décembre 2004.