jeudi 23 janvier 2014

Vidéodrome 1 : l'écriture (17 juin 2011)

[A partir de cette semaine, je vais poster sur ce blog les comptes-rendus des divers vidéodromes auxquels j'ai participé chez Pierre Cormary. Le principe du vidéodrome est simple : après avoir décidé en commun d'un thème particulier, chaque participant doit apporter quelques extraits de films en relation avec ce thème.

Je publierai ces comptes-rendus chaque samedi. Aujourd'hui, nous sommes jeudi, mais je dois avouer que j'avais la flemme d'écrire une chronique pour ma Bibliothèque de Jupiter. Ne vous plaignez pas : ça vous fera deux vidéodromes cette semaine !]

Shining.

Vendredi 17 juin 2011.

(…) La ligne 8 remonte lentement jusqu’à La Motte-Piquet, mais Cécile descend à Daumesnil, et je reste seul avec mon sac de provisions pour terminer ce long calvaire, station après station, jusqu’à l’avenue de Suffren où je débouche enfin une éternité plus tard. Je passe chez Nicolas acheter du vin et : « C’est le dinosaure de Terrence Malick », je dis à travers l’interphone de l'immeuble. Et Pierre, qui s’attendait à me voir arriver avec Cécile, me voit avec Jean-Rémi, qui arrivait tout juste au moment où j’ouvrais la porte.

Jacques-Pierre apparaît un peu après nous, il revient de Guernesey grippé, et Cécile appelle Pierre pour lui dire qu’elle sera un peu en retard et que nous devons commencer les entrées sans elle. Hors de question de se rebeller contre les ordres de Cécile, nous attaquons le boulgour et le tarama.

Quand Cécile fait son entrée, nous sommes tous en admiration, comme d’hab’, et quand elle nous félicite de ne pas l’avoir attendue pour manger, nous sommes un peu comme des petits chiens à qui on caresse le poitrail. Jean-Rémi moins que nous, peut-être, et encore… Cécile investit la cuisine pour nous préparer une purée succulente accompagnée de légumes, et Pierre admire son côté sacrificiel.
Barton Fink.

Pierre lance la soirée « vidéodrome » consacrée à l’écriture au cinéma avec un extrait des Histoire(s) du cinéma de Godard. L’écriture filmée, la citation, les mots qui se croisent et s’entremêlent, l’image qui écrit un scénario, la machine à écrire… Jean-Rémi enchaîne avec une scène de Shining. La machine à écrire, encore elle, l’écrivain dérangé dans son travail (ou dans son impuissance à écrire), la folie. C’est à mon tour, je passe une séquence de Barton Fink des frères Coen et on retrouve la machine à écrire, l’écrivain dérangé dans son travail (dans son impuissance à écrire), le gêneur, la théorie de l’auteur cherchant à parler de « l’homme de la rue », cet homme de la rue à qui il est incapable de serrer la main, la chambre d’hôtel minable… « C’est fou comme les extraits que l’on choisit nous ressemblent ! », remarque Pierre. J’assume. Jacques-Pierre Amette passe un extrait de La Terrasse d’Ettore Scola. La machine à écrire a laissé place au crayon, crayon que l’écrivain torture. La compromission de l’écrivain, ses rapports avec l’éditeur (ou le producteur), l’impuissance à écrire, les inventions, les mensonges pour s’en tirer. Au tour de Cécile, qui a choisi Nos plus belles années de Sidney Pollack, où l’on retrouve ce thème de la compromission, l’éditeur (producteur) tout puissant, et le créateur réduit à faire ce qu’on lui demande, et acceptant son sort.

Tout le monde a passé un premier extrait, et on continue ! Encore un extrait « sérieux » avant qu’on ne se permette quelques fantaisies : Jean-Rémi nous fait revivre la dictée d’Amadeus, de Milos Forman. La musique est écriture, l’écriture est musique, Mozart compose son Requiem en direct, Salieri le copiste peine à suivre. La mesure ! La mesure !

Avec le Journal intime d’une call-girl, Cécile propose à la fois l’intime livré au public (tiens donc…), la confession sexuelle, mais aussi l’imposture, le vol d’identité. Pierre revient au sadisme avec Quills, où Sade (Geoffrey Rush), privé d’encre et de plume dans sa prison de Charenton, écrit avec son sang, ses vêtements se transformant en texte. Plus d’encre, du sang ! Jacques-Pierre enchaîne avec Comme une image, d’Agnès Jaoui : deux écrivains, l’un vieux briscard de la littérature dont le public s’est lassé, l’autre jeune écrivain prometteur, en pleine gloire, attirant les médias et les starlettes customisées. La compromission, toujours, les sales petites affaires du milieu littéraire…

Je passe à autre chose avec Des nouvelles du bon Dieu, de Didier Le Pêcheur : des personnages en quête d’auteur. Nous sommes tous les personnages d’un roman, reste à retrouver son Créateur, c’est-à-dire Dieu, c’est-à-dire Jean Yanne, pour lui demander des comptes. Pourquoi nous avoir collé une vie de merde ? Parce que pour Dieu non plus, ce n’est pas facile tous les jours.
Des nouvelles du bon Dieu.

Cécile transgresse la règle (implicite) du vidéodrome (il n’y a qu’elle qui peut se le permettre) en passant un deuxième extrait du Journal intime d’une call-girl. Nous ne sommes peut-être pas tous les personnages d’un roman, mais nous pouvons devenir, l’espace d’un coït tarifé, un personnage, et pourquoi pas James Bond ?

J’enchaîne cette fois dans l’absurde avec Kaamelott, « La Poétique » I et II. Arthur et Perceval, les règles du récit, Aristote, la légende, les vieux (« Y’a que vous que ça fait fantasmer, les vieux… »), le scribe (le Père Blaise), la bêtise de Perceval. Tout le monde est écroulé de rire, je suis content de moi.

Pierre passe une séquence d’Harry Potter et la chambre des secrets, où l’on retrouve le thème du journal intime (tiens donc…), l’écriture qui tue, le passé au présent, les lettres de feu, le texte-corps. Jean-Rémi enchaîne avec… Harry Potter et l’ordre du Phénix : le sadisme, l’encre devenue sang, le texte-corps, le règlement et le châtiment… Le corps en saignant, quoi ! « C’est La Colonie pénitentiaire de Kafka ! », dira Pierre.
Harry Potter et l'Ordre du Phénix

Enfin, Jacques-Pierre passe un dernier extrait, Alice de Woody Allen… et l’apparition de la Muse. Parce qu’au commencement était l’Inspiration ?...

Après toutes ces images, nous ne tardons pas à lever le camp. Jacques-Pierre est fatigué, il est tard, nous avons tous de la route à faire (à l’exception de Pierre, évidemment). C’était une excellente soirée. Il s’agissait de mon premier « vidéodrome » et je suis comblé, vraiment : un thème idéal pour nous tous (et dédié à Jacques-Pierre, bien sûr, le premier d’entre nous à avoir décroché le Goncourt !), des extraits très divers, mais qui se répondent, se prolongent… On est resté un peu à réfléchir au thème de la prochaine soirée. Pierre tient à son vidéodrome sur l’amitié, mais en passant en revue beaucoup de thèmes difficiles à traiter (le voyage, l’objet, le voyeurisme…), on tombe soudain d’accord sur… l’enseignement ! Un vidéodrome de rentrée des classes, sûrement…


jeudi 16 janvier 2014

Le livre audio

Il ne faut jamais écouter. Écouter est une marque d’indifférence vis-à-vis de nos auditeurs.
Oscar Wilde

            Dans ses États et Empires de la Lune, publiés en 1657, deux ans après sa mort, Savinien Cyrano de Bergerac envoie son narrateur en expédition sur l’astre des nuits. Là, parmi de nombreuses rencontres et découvertes qui l’amènent à reconsidérer toutes les connaissances acquises sur Terre, il se voit remettre deux livres qu’il s’empresse de décrire au lecteur.

            « À l’ouverture de la boîte, je trouvai dedans un je ne sais quoi de métal quasi tout semblable à nos horloges, plein d’un nombre infini de petits ressorts et de machines imperceptibles. C’est un livre à la vérité, mais c’est un livre miraculeux qui n’a ni feuillets ni caractères ; enfin c’est un livre où, pour apprendre, les yeux sont inutiles ; on n’a besoin que d’oreilles. Quand quelqu’un donc souhaite lire, il bande, avec une grande quantité de toutes sortes de clefs, cette machine, puis il tourne l’aiguille sur le chapitre qu’il désire écouter, et au même temps il sort de cette noix comme de la bouche d’un homme, ou d’un instrument de musique, tous les sons distincts et différents qui servent, entre les grands lunaires, à l’expression du langage. »

            Il semblerait donc que le livre audio, qui ressemble de nos jours peu ou prou à un CD, et dont on serait tenté de dater la création peu de temps après celle de l’enregistrement sur microsillon, il semblerait donc que cette invention nous vienne de la lune. Ça peut paraître bizarre, mais bon.
            Au fond, le livre audio n’existait-il pas bien avant l’enregistrement ? Au fond, le livre audio n’a-t-il pas toujours existé, avant même l’imprimerie ?
            Oui, bien sûr, et vous voyez déjà tellement où je veux en venir que j’ai un peu honte d’y venir (mais j’assume) : la littérature, à l’origine, était orale. Eh oui, les copains ! Personne n’était là pour enregistrer les chanteurs de geste, personne pour capter sur magnétophone les discours de Socrate sur l’agora – d’ailleurs celui-là, le connaissant, il aurait refusé de parler dans le micro – alors il a fallu coucher par écrit toutes ces histoires. Mais au commencement, comme dirait l’Autre, il y avait la voix. L’écriture, puis l’imprimerie, sont d’abord considérées comme des menaces pour la littérature et la mémoire des hommes, puisqu’elles fixent les récits qui jusqu’alors ne cessaient de s’enrichir au gré des improvisations de leurs conteurs, et dispensent les hommes d’utiliser leur mémoire puisque tout est écrit. L’écrit est une perte par rapport à l’oral – alors que dire de l’« audio » ! La littérature, orale d’abord, puis écrite, était jusqu’ici une discipline active – consistant à dire, puis à écrire. Elle devient une discipline passive, puisqu’il ne suffit plus que d’écouter. Les œuvres ont déjà été créées, il ne reste plus qu’à les entendre. On glisse le CD dans le chargeur de la Twingo et on peut se faire Du côté de chez Swann entre Paris et Bordeaux, peinard.
            « Je vais aller vite, parce que je crois que ces choses-là coûtent très cher, il faut donc être ménager de ses mots », disait Céline, invité à parler de son œuvre dans « un décor de chaise électrique », un studio d’enregistrement, en 1957. Certes, à la fin des années 50, on pouvait encore s’inquiéter du prix de tout ce matériel. Aujourd’hui que tout le monde a chez soi un petit home studio à faire baver d’envie Pascal Nègre (si ça, c’est pas un nom d’écrivain !), on n’hésite plus à enregistrer des auteurs lisant leurs œuvres, des acteurs lisant des auteurs morts (en choisissant plutôt Denis Podalydès ou Jeanne Balibar, parce qu’ils font plus intellectuels que Dany Boon ou Jean Réno), enfin ce genre de choses… La littérature passe à nouveau par les oreilles, comme au bon vieux temps, et comme sur la lune.


samedi 11 janvier 2014

Bernard et Martin


Un jour, Martin Clermont se réveilla dans le corps d’un autre.
Il ne s’en rendit pas compte immédiatement : dans le flou cotonneux du réveil, il se sentait peut-être un peu plus lourd que d’habitude, comme après un repas trop riche. Sa femme n’était pas à ses côtés. Pour le savoir, il n’avait même pas besoin de se tourner vers la droite, là où ses boucles brunes auraient dû dépasser de la couette parme et s’étendre en étoile sur l’oreiller. Non, il le savait d’instinct : il connaissait par cœur la respiration de sa femme, et le silence qui l’environnait ne laissait aucun doute. Cette absence n’avait rien d’étonnant, d’ailleurs : Camille, infirmière, travaillait à l’hôpital deux nuits par semaine.
La conscience que quelque chose n’allait pas s’imposa lentement. Il était plus lourd, mais plus corpulent aussi. Un lit vide, mais où jamais personne d’autre que lui n’avait couché, apparemment. La lumière qui filtrait entre les stores lui révélait des murs inconnus, une tapisserie, un mobilier qu’il voyait pour la première fois. La fenêtre, d’ailleurs, ne s’était jamais trouvée sur le mur de droite, mais en face du lit. Il n’était plus chez lui et – cette certitude le fit se dresser brusquement, une expression d’horreur sur le visage – il n’était même plus lui.
Debout, l’état des lieux était alarmant. Martin n’avait jamais été particulièrement fier de son physique, il s’efforçait humblement de composer avec ce que la nature lui avait donné, mais c’était son physique. La première chose qu’il remarqua, c’est qu’il avait perdu dix bons centimètres. Peut-être même quinze. Lui qui culminait hier encore à 1,85 mètre avait désormais l’impression d’être au ras du sol. Et ce ventre… Non, il n’était pas seulement corpulent. Obèse fut le mot qui lui vint à l’esprit, en même temps qu’une expression de dégoût tordit sa bouche cernée de poils naissants. Cette panse dodue, ces bras épais et flasques…
Encore un sursaut de conscience. L’évidence, décidément, prenait son temps pour le frapper. Dans la mollesse du réveil, l’incrédulité dominait. Mais plus les secondes passaient, plus la réalité s’imposait : il se trouvait dans le corps d’un inconnu. Dans la maison d’un inconnu. Il dut se retenir à la table qui se trouvait juste devant lui pour ne pas tomber. Ses jambes le trahissaient. Son cœur aussi – l’espace d’un instant, il crut qu’il allait succomber à une attaque.
Il chercha un interrupteur sur le mur et aperçut la porte. Tant pis pour la lumière, il se précipita sur la poignée, l’ouvrit brutalement. Un couloir s’offrait à lui. Une porte à gauche, une autre à droite, et au bout du couloir, un angle ouvrait sur une autre partie du logement. Martin comprit ce qu’il cherchait : il voulait voir son visage. Il lui fallait un miroir. L’une des deux portes menait sans doute à une salle de bain.
Il prit au hasard celle de droite et eut le réflexe de songer « Bingo ! » avec un très léger sentiment de satisfaction. La salle de bain n’était pas beaucoup plus petite que la sienne, mais elle n’était pas disposée de la même façon. Plus de baignoire mais une simple douche carrelée d’une couleur saumon. L’interrupteur était sur sa droite, et le néon blanc le fit cligner des yeux. Il croisa enfin son regard dans le miroir. Son regard ? Mais ces petits yeux aux paupières tombantes, ce nez épais, cette bouche mal rasée, il ne les avait jamais vus !
Il resta un moment à se contempler dans le miroir, incapable de réfléchir. Puis il voulut se secouer : nom de Dieu, il faut faire quelque chose ! Mais l’incrédulité était toujours là. Faire quelque chose, oui, mais quoi ? Il ne parvenait pas à fixer sa pensée sur la réalité terrifiante qu’il avait sous les yeux : il n’était plus lui-même ! Il n’était même plus chez lui ! Il se trouvait peut-être à des milliers de kilomètres de son domicile et… Et même si… Même s’il parvenait à retrouver le chemin de sa maison, comment Camille pourrait-elle le reconnaître dans ce corps ? Comment Antoine, son fils de sept ans, pourrait-il comprendre ce qui était en train de se passer ?
Martin fut pris d’un fou rire nerveux. Lui-même ne parvenait pas à comprendre ce qui se passait ! Hier au soir, il était encore Martin Clermont, modeste technicien de maintenance en informatique, marié, père d’un enfant de sept ans et habitant les Yvelines. Aujourd’hui, il était… Qui ?
Son fou rire remballé aussi brutalement qu’il s’était déclenché, Martin – ou ce qui en tenait lieu – se précipita dans la chambre à nouveau, actionna l’interrupteur et chercha des yeux le moindre indice pouvant lui permettre d’en savoir un peu plus sur ce qu’il était devenu. Il vit un manteau sur une chaise – une doudoune bleue, le genre de chose qu’il n’aurait jamais porté – et entreprit de faire l’inventaire de ses poches. Dans un geste de colère un peu théâtral, il en vida le contenu sur le sol. Un paquet de Kleenex entamé, un étui d’Amsterdamer qui se répandit en poudre brune sur la moquette bleu ciel, des clés accrochées à un absurde petit Mexicain endormi sous un sombrero, un portefeuille en cuir usé. Martin se contenta de ramasser celui-ci et de l’ouvrir. Il reconnut sur la photo de la carte d’identité le visage rond qu’il venait de découvrir dans la glace, et lut :

Nom : Derval
Prénom : Bernard
Sexe : M
Né(e) le : 13.03.1967
À : Châteaudun (28)
Taille : 1, 72 m

            Une nouvelle fois, Martin eut l’impression que son cœur allait le lâcher. Il se laissa tomber lourdement – du haut de son pauvre mètre 72 – sur le lit, qui couina. L’incrédulité persistait, et pourtant ces informations le glaçaient par leur réalité. Il était bien dans le corps d’un autre, dans la vie d’un autre. Un corps et une vie qui lui répugnaient. Bernard ! Mais qu’est-ce que c’était que ce prénom de vieillard ? Ce type, d’ailleurs, avait dix ans de plus que lui, fumait, vivait seul dans un appartement en désordre, vieux garçon adipeux, sûrement pervers sur les bords (Martin ne serait pas étonné de trouver des films porno sur l’ordinateur portable qui trônait sur le bureau, où parmi les piles de DVD posées sur la moquette)… Un petit gros dégueulasse, ce Derval !
            Martin se laissait gagner par une douce colère. Évidemment, s’il ne trouvait que des défauts à cet homme, c’est tout simplement parce qu’il ne pouvait pas se faire à l’idée qu’il avait pris sa place. La vie de Martin n’était pas toute rose, non, mais au moins, il avait une femme aimante, un gentil gamin, un bon travail… Derval avait apparemment une situation professionnelle bien plus précaire que lui, et personne pour partager sa vie. « Avec la chance que j’ai, il est au chômage », songea-t-il, en constatant avec amertume que même dans une situation comme celle-ci, il parvenait à faire de l’ironie…
            Il se releva brusquement, en proie à la fureur. Il venait de réaliser que si lui, Martin, avait pris la place de Derval, ce dernier s’était sans doute réveillé dans le lit de Martin ! Il était sûrement, en ce moment même, dans la maison de Martin, auprès de Camille et d’Antoine ! Cette pensée lui était insupportable. Cette fois, la réalité de la situation se dévoilait dans toute son horreur. Il poussa un hurlement de rage et s’écroula au pied du lit, où il se mit à gémir et à sangloter comme un enfant, la tête dans les mains. Il aurait voulu chasser les images qui tournaient dans sa tête : sa femme dans les bras d’un autre, touchée par des mains qui ressemblaient comme deux gouttes d’eau aux siennes, mais qui ne lui appartenaient pas…
            Et qu’est-ce qu’il pouvait faire ? Camille elle-même n’aurait aucun moyen de le reconnaître, dans ce corps qui le dégoûtait de plus en plus ! Il était pris au piège, enfermé dans l’existence d’un autre !

            Un éclair de jalousie puérile le traversa. Le Derval, il s’en sortait bien, en comparaison ! C’était tout bénef pour lui, ce petit changement : voilà qu’il s’était dégotté une femme et un enfant sans remuer le petit doigt – et financièrement, il n’était pas à plaindre non plus, dans sa nouvelle peau…
            Non, ce n’était pas possible, il fallait faire quelque chose ! Martin se ressaisit : Derval avait bien une voiture ! Il suffisait de la trouver, et de rouler jusqu’à la maison ! Là, au moins, il verrait sa femme ! Il était peut-être possible de lui expliquer les choses, de réparer cette erreur…
            Martin ramassa sur le sol les clés pendues à leur moche Mexicain et se mit debout. D’abord, il fallait s’habiller : il était toujours en tee-shirt et en caleçon. Une bonne douche et un rasage soigné s’imposaient aussi. Avec ce nouveau physique, il n’avait pas intérêt à se négliger, s’il ne voulait pas que Camille appelle la police dès qu’il s’approcherait d’elle…
            Pour la salle de bain, il connaissait déjà le chemin. Il n’avait plus qu’à trouver la garde-robe de Derval et à y puiser ce qu’il y avait de plus « portable » parmi ses vêtements. Martin sentit déjà qu’il allait mieux : la perspective d’agir venait de lui remonter le moral. Il n’allait pas se laisser faire. « Je suis Martin Clermont », se dit-il en retirant son tee-shirt. Il faisait bien attention à ne pas se laisser perturber par le ventre mou et enflé qui gigotait sous ses yeux. Il était concentré, il était fort, il était sûr de lui. « Je suis Martin Clermont, dit-il à haute voix en jetant négligemment son caleçon sur le couvercle du bac à linge sale. Je suis Martin Clermont. » L’eau froide gifla ses bras d’obèse alors qu’il tournait les boutons pour régler la température. « Je suis Martin Clermont. » Il glissa sa tête sous l’eau, espérant encore vaguement que sa fraîcheur allait le tirer de ce mauvais rêve – mais il savait très bien qu’il ne rêvait pas.
Je suis Martin Clermont.


Zapoï n°5, décembre 2013.

jeudi 9 janvier 2014

Le jeu de mots

Le jeu de mots, méprisable comme fin en soi, peut être le moyen le plus noble d’une intention artistique dans la mesure où il sert à l’abrégé d’une vie spirituelle. Il peut être une épigramme sociocritique.
Karl Kraus.


            La grande Littérature regarde de haut les petits plaisantins, ceux que les calembours amusent. D’un haussement d’épaule, elle se détourne des facéties : les acrobates du langage ne lui inspirent que du mépris. Les jeux de mots sont la fiente de l’esprit qui vole, selon Victor Hugo. Etonnant, de la part d’un type qui écrivait, dans son Booz endormi :

« Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth »,

inventant un lieu imaginaire dans le but avoué – avoué par calembour interposé – de trouver une rime à « demandait » (« J’ai rime à –dait ») !
Alors moi, je veux bien qu’on requalifie vite fait le jeu de mot en « licence poétique », mais il faudrait voir à pas nous prendre pour des idiots non plus…
Le jeu de mot n’est pas noble. Il sent l’esprit potache des soirs de beuverie, or les grands écrivains sont des gens sérieux. On a même inventé un terme, « kakemphaton », pour désigner le jeu de mot involontaire, celui que l’auteur, lorsqu’il le découvre trop tard, s’empresse de corriger en rougissant comme un collégien surpris à regarder dans les toilettes des filles. Dans le genre, Corneille est un multirécidiviste : « Je suis romaine hélas, puisque mon époux l’est » (Horace), « Et le désir s’accroît quand l’effet se recule » (Polyeucte). Kakemphaton, mon œil…
On oublie – comme toujours – de rappeler les phrases qui suivent la fameuse « attaque » de Victor Hugo contre le calembour :

« Le calembour est la fiente de l'esprit qui vole. (…) Loin de moi l'insulte au calembour ! Je l'honore dans la proportion de ses mérites ; rien de plus. Tout ce qu'il y a de plus auguste, de plus sublime et de plus charmant dans l'humanité, et peut-être hors de l'humanité, a fait des jeux de mots. Jésus-Christ a fait un calembour sur saint Pierre, Moïse sur Isaac, Eschyle sur Polynice, Cléopâtre sur Octave. »

Ouf ! Pas si mauvais, ce monsieur Hugo, finalement. Et même plutôt adepte de la fiente de temps à autres : « Chexpire, quel vilain nom ! On croirait entendre mourir un Auvergnat. »
Les écrivains sont des enfants : ils ne pensent qu’à s’amuser. Malheureusement, ils en ont parfois honte, et certains s’échinent à gommer toute trace d’humour de leurs livres. Même Antoine Blondin, qui était un maître en la matière, réservait la plupart de ses traits d’esprit à ses articles (« Un Namur comme le nôtre », « De la Suisse dans les idées »… Ça n’empêche pas tous ses romans d’être drôles à crever !) Erreur grave : il n’y a pas un seul grand écrivain qui soit totalement dépourvu d’humour ! La littérature populaire affiche dès la couverture, souvent, son esprit déconneur (et ce n’est pas toujours très heureux). Quelques titres en vracs : La petite écuyère a cafté (Jean-Bernard Pouy), Nazis dans le métro (Didier Daeninckx), Bosphore et fais reluire (San Antonio)… Ah ! On n’est pas dans le très haut de gamme, hein ! On sent que le budget jeu de mots était insuffisant…
C’est que l’humour est un sujet trop sérieux pour être laissé aux plaisantins. Heureusement qu’il y a eu les auteurs de l’Oulipo – dont on a déjà parlé ici – pour transformer le calembour en or. Les oulipiens ont réussi à réhabiliter le jeu de mots, à l’élever au rang d’art, à coups de lipogrammes, de méthode S+7 et en récupérant les bons vieux rigolos de naguère, tel Alphonse Allais et ses vers holorimes…
Petit rappel du principe des vers holorimes :

Par le bois du Djinn où s’entasse de l’effroi,
Parle ! Bois du gin ou cent tasses de lait froid !

Si vous n’avez pas l’impression de voir Homère, Victor Hugo, Blondin et Raymond Devos se tenir la main et faire une ronde tous ensemble, c’est que vous n’avez vraiment aucune imagination.

Alors ? Faut-il fusiller tous les écrivains qui usent et abusent des calembours ? Il faudrait plutôt leur rappeler qu’un jeu de mots n’est drôle que s’il a un sens – que la plaisanterie doit avoir un but. Pour le reste, mieux vaut en rire…

jeudi 19 décembre 2013

La littérature étrangère

Il n’est pas nécessaire d’entendre une langue pour la traduire, puisque l’on ne traduit que pour des gens qui ne l’entendent point.
Denis Diderot
           
On parle de la France et de sa littérature, on vante ses grands esprits, comme si la littérature et la France étaient liées depuis les origines, et pas de discussion. Or, non seulement certains étrangers se permettent de toucher à cette grande dame (de petite vertu) qu’est la Littérature avec toutes les majuscules qui s’imposent, mais en plus, figurez-vous que les plus anciens textes de l’humanité n’ont pas été écrits en français. Pas même en ancien français, ou à la rigueur en latin – non, non : des pictogrammes, de l’araméen, des trucs incompréhensibles, pas de chez nous…
            C’est plutôt vexant.
            La littérature étrangère a donc précédé la littérature française. Mince alors. Gilgamesh a précédé Tartarin de Tarascon, Homère a précédé Philippe Sollers. Je ne sais pas ce qu’on foutait, nous, pendant ce temps-là, avec nos moustaches de Gaulois et tout le bazar : un peu de guerre, un peu d’agriculture, de la chasse, enfin bon : que de l’alimentaire. Les idées, c’était pas pour nous. Pour séduire une femme, on n’écrivait pas de poèmes : on assassinait sa famille, on brûlait sa maison et on se couchait sur elle sans enlever nos godasses. Peu ou prou.
            Aujourd’hui encore, un nombre incalculable d’écrivains s’évertuent à écrire dans des langues incompréhensibles. Ce sont ce qu’on appelle dans notre jargon des « écrivains étrangers ». Et ils ne sont même pas tous du même coin de l’étranger : anglais, allemands, japonais, américains, arabes, chinois, portugais… Ils ont la supériorité numérique. La littérature française, à côté, fait pâle figure. Pourtant, Chrétien de Troyes, Villon, Racine, Chateaubriand, Hugo, Proust, c’est pas tout à fait du pipi de chat ! Mais bon, eux nous répondent Ovide, Dante, Shakespeare, Cervantès, Dostoïevski, Mishima, Dit du Genji et Mille et Une Nuits, et on doit bien reconnaître que ce n’est pas mal non plus (une fois traduit en français, bien sûr).
            Les écrivains étrangers parlent de sujets étrangers, mais pas seulement. Et c’est là que ça devient intéressant. Parfois, un lecteur français peut tout à fait comprendre ce qui se passe dans la tête d’un quelconque Alexeï Nikolaïevitch Andronikov (par exemple), d’un John Smith ou d’une Petra Von Glück. Car la littérature est – eh oui – universelle. Une fois traduite en français, bien sûr.
            Il y a aussi des gens qui vous diront qu’ils lisent Tolstoï, Faulkner ou Goethe dans le texte. Il en faut toujours pour faire les malins.
            Même avec toute la mauvaise foi du monde, force est de constater que la littérature étrangère, c’est pas mal. On aura beau faire les plus grands éloges sur Proust, Camus, Gide ou Céline, on aura du mal à se passer de Joyce. Ou de Kafka. Ou de Melville. Pour rester dans les contemporains.

            Alors, voilà : ce qu’il faut retenir de tout ça, c’est qu’il faut accepter l’Autre, n’est-ce pas, comme un autre Nous-même, et voilà. Et qu’on a beaucoup à apprendre de nous-mêmes grâce aux autres, que l’étranger est un miroir, enfin bon, vous avez compris. Il y a des jours comme ça où je suis d’un esprit positif absolument déprimant. Aimez-vous les uns les autres et crevez, bande de cons. Joyeux Noël.

jeudi 12 décembre 2013

Le vrai métier

Ce mois qui aurait pu être particulièrement bien employé par suite de l’absence de mon chef, je l’ai passé sans raison valable (…) à ne rien faire et à dormir.
Franz Kafka, Journal.

            Les écrivains aiment se la raconter, mais la plupart d’entre eux, quand ils ne s’amusent pas à chatouiller la virgule et à filer la métaphore, ont un vrai boulot et ne font pas les malins.
            Ça, évidemment, quand on passe chez Taddéï, ça fait toujours plus classe de présenter son dernier roman de chez Flammarion, plutôt que de se voir désigné comme un modeste employé du tri à la Poste… Des employés du tri, voyez-vous, il y en a des tas. Mais l’auteur du fameux Mes fouilles dans tes caisses, grand roman d’archéologie policière, il n’y en a qu’un.
            Prenons deux employés de bureau. Le premier, que nous appellerons « petit a », a passé un bac ES avant de rater les concours d’entrée aux grandes écoles de commerce. Pas démonté pour autant, il a suivi un BTS force de vente, ou autre, et après moult stages et formations, il est désormais chef d’équipe dans une entreprise jeune et dynamique (ou pas). Le deuxième, que nous appellerons Jean-Baptiste Patafion, rêve depuis son plus jeune âge de trousser les muses, a passé un bac L, raté lamentablement sa prépa littéraire, a considéré qu’il était trop génial et d’un esprit trop indépendant pour se laisser manipuler par les théoriciens de la pensée, a vécu quelques années en profitant des revenus de ses parents pour écrire son œuvre et, voyant combien le milieu éditorial était pourri et frileux, puisque personne n’osait le publier, a décidé de trouver un emploi alimentaire.
            Alimentaire, mon cher Watson !
            Qu’on n’aille surtout pas s’imaginer que notre homme a pour vocation de rentrer des chiffres dans un fichier Excel ou de vendre des encyclopédies ! Non : il fait ça pour gagner sa vie le temps que son talent d’écrivain soit reconnu, ce qui ne saurait tarder, excusez-moi, j’attends un coup de fil d’une minute à l’autre… C’est là toute sa différence avec « petit a » (un brave garçon, au demeurant, et même un collègue tout à fait charmant, mais que voulez-vous, tout le monde ne peut pas être un artiste).
            Beaucoup d’écrivains embrassent (sans mettre la langue) le beau métier de professeur. Déjà parce que c’est un beau métier, qu’il offre un peu de temps libre, et enfin parce que nos hommes de lettres sont malheureusement un peu trop diplômés pour faire éboueur ou caissière chez Monoprix. Ils le regrettent beaucoup, d’ailleurs, car ils sont proches du peuple et qu’ils auraient volontiers plongé leurs mains d’artiste dans le cambouis (ou autre chose) pour en ressortir, à coup sûr, le Germinal des années 2010 !
            L’écrivain a donc généralement, en plus de son statut d’écrivain, un vrai métier. Vrai métier qu’il se doit de mépriser un peu, bien entendu. Ce n’est qu’un gagne-pain. Il convient d’ailleurs que l’écrivain soit présenté comme un médiocre tâcheron dans tout ce qui ne touche pas à la grande littérature. Mallarmé était professeur, certes – mais « chahuté par ses élèves », donc tout va bien. Kafka lui-même qualifiait avec dédain son emploi dans les assurances de gagne-pain – mais il était plutôt bien noté par ses supérieurs et il a bénéficié de plusieurs promotions : c’est louche. Saint-Exupéry a trouvé le bon plan : aviateur, c’est un métier qui fait rêver – ça fait aventurier, le contre-pied idéal de l’image qu’on a de l’écrivain assis devant sa vieille Remington ou son jeune MacBook, donc ça colle. On lui pardonne volontiers de ne pas avoir été qu’un plumitif.
            Pour les médias, il va sans dire que le vrai métier de l’écrivain est écrivain. On n’a pas fait venir Bégaudeau à la télé pour qu’il nous raconte son dernier conseil de classe ! Mais ce n’est pas chez Gallimard ou à Actes Sud que notre Patafion va pointer tous les jours ! Et quand il reçoit son bulletin de salaire à la fin du mois, les chiffres le prouvent : il est d’abord facteur (ou prof, vendeur de cravates, boulanger, pédicure-podologue…) avant d’être écrivain !
            Tout ça pour dire que si vous avez des joints à changer dans votre salle de bain, il vaut mieux pour vous que votre plombier ne soit pas du genre à avoir un manuscrit volumineux qui l’attend dans le tiroir de son bureau…


jeudi 5 décembre 2013

La ville

De même qu’il n’existe plus de bons enfants rue des Bons-Enfants, ni de lilas à la Closerie, ni de calvaire place du Calvaire, de même il ne fleurit plus de bruyères à Bécon-les-Bruyères.
Emmanuel Bove.

On dirait bien que la ville est une invention d’écrivain. C’est trop beau, ce cadeau : des rues pleines d’histoires, des faits divers sur chaque trottoir, des rencontres, des séparations, des portes-cochères et des portières qui claquent, des autobus qu’on rate et des taxis qui se traînent… Notre ami l’écrivain n’a qu’à se pencher à sa fenêtre, ou s’asseoir à une terrasse, et regarder son roman se dérouler sous ses yeux.
Il existe pourtant des écrivains de la campagne. On se demande bien comment ils font. Sans parler de cette aberration qu’est le « roman du terroir » ! Non mais sérieusement, qu’est-ce qu’on peut bien écrire entre un tracteur et deux plants de vigne ? Ceux qui parviennent à trouver des histoires à raconter au beau milieu d’un bocage ont toute mon admiration. Vraiment, les mecs, je sais pas comment vous faites, moi je pourrais pas.
L’écrivain des champs est généralement rougeaud, un peu rustre, porte des vestes de velours côtelé et aime le vin de pays, qu’il consomme sans aucune modération. L’écrivain des villes, lui, est généralement blême, neurasthénique, divorcé, porte une écharpe en toute occasion et consomme tout ce que le milieu littéraire peut lui fournir d’alcools forts et de drogues diverses – là encore sans aucune modération.
La ville attire l’écrivain comme la pourriture les mouches. Il s’agit de chanter le béton, le verre et l’acier, la pollution de l’air, le capharnaüm des moteurs, des klaxons, des cris, des musiques qui s’entremêlent, les déjections canines (ou humaines), la misère, le polychlorure de vinyle, les gaz d’échappement, les ruelles. Chanter l’homme des foules, le corps qui se fond dans la masse indistincte, la fusion des corps, des individualités, dans un tout sans visage – la grande Disparition dans un maelström anonyme.
La ville est séduisante parce qu’il est aussi facile de s’y perdre que de s’y trouver. De trouver quelque chose. Combien de graals à conquérir parmi le dédale des rues ? (« Dédale des rues » : cliché à proscrire si vous voulez avoir l’air d’un écrivain sérieux !) Et pourtant, on ne peut pas dire que les romans arthuriens fassent grand cas des villes ! Ce n’était pas la mode, à l’époque, visiblement. James Joyce, lui, a eu la bonne idée de transformer Ulysse, symbole du grand voyageur ayant parcouru toutes les mers du globe, en citadin. Pas besoin de mers, pas besoin du globe : un plan de Dublin suffit pour partir à l’aventure. Aventure intérieure, chez Joyce, évidemment : la ville est le nombril de tout homme. Cartographier la ville, c’est se cartographier soi-même. Et je vous laisse vous amuser avec les mots qui appartiennent aussi bien au lexique de la ville qu’à celui de l’anatomie humaine : artères, circulation, le cœur de la cité (le centre-ville), son poumon (un simple jardin public fera l’affaire), etc. La ville est un corps, et la ville a une âme. Son âme, ce sont ses habitants. L’écrivain se fera un devoir d’étudier en profondeur l’âme de la ville. D’aller au plus près de ses habitants. Car l’écrivain aime les gens.
La ville est si vaste, si foisonnante, qu’elle peut aussi bien se décrire par le vide. Pas de bruyères à Bécon-les-Bruyères, pas de métro pour Zazie dans le métro.
Ville inhumaine ! Ville broyeuse d’hommes ! Ville-Lumière ! Ville pleine de vies ! Ville pleine de quartiers pleins de vies ! Ville-village, ô gentil clocher de mon enfance ! Ville pourrie, dirty old town, ville dépotoir de souvenirs ! Fourmilière ! Nécropole ! Ventre chaud ! Bouillonnement ! Grouillement ! Sexe béant ! Ville-martyr ! Ville-matrice ! Ville à vendre ! Ville imaginaire ! Paris ! New York ! Venise ! Sarajevo ! Noirceur-sur-la-Lys ! Metropolis ! Laval ! La ville tentaculaire attire à elle les points d’exclamation comme les fêtards du vendredi soir attirent les plaintes pour tapage nocturne. Elle est vulgaire, elle est gueularde, elle est belle la nuit, toute enguirlandée de lumières, comme une poule de luxe croulant sous les paillettes. La ville s’offre et l’écrivain la prend : pas besoin qu’on le lui dise deux fois.
Mais de quoi pouvait-on bien causer avant Haussmann ?