jeudi 22 mai 2014

Le peuple


Je veux bien mourir pour le peuple, mais je ne veux pas vivre avec.
François Mauriac

            Les écrivains d’aujourd’hui, surtout les écrivains français, se soucient assez peu du peuple. Ils vous affirmeront le contraire, bien entendu, mais enfin, le peuple dont ils parlent, c’est celui qui boit son café à la terrasse du Flore, avec un foulard en soie autour du cou et un livre d’Éric-Emmanuel Schmitt dans la poche de son manteau. Le bourgeois-bohème aime oublier qu’il est avant tout un bourgeois. Et il aime parler de lui. L’écrivain qui souffre entre deux cocktails, ça marche pas mal. Il lui suffit d’être un peu crasseux et ça passe, on lui trouve un air prolo tout à fait crédible. Finalement, manier une pioche ou un stylo, n’est-ce pas, c’est un peu la même chose…
            Mais vous qui êtes allés à l’école, vous le savez, peut-être même que c’est là-dessus que vous êtes tombés au bac de français : le peuple a passionné de nombreux auteurs par le passé, des Victor Hugo, des Émile Zola, des Jules Vallès. Jeunes comme vous êtes, ou comme vous avez su rester, il est possible que vous ayez conservé de votre scolarité l’idée que, bon, globalement, les écrivains sont de gauche. Comme tout un chacun.
            Eh bien, figurez-vous que les choses ne sont pas si simples. Dans la littérature médiévale, la figure du peuple est représentée par celle du vilain. Et quand un chevalier croise un vilain, la rencontre est toujours houleuse. Les vilains sont des êtres fourbes, comme les nains et les personnages disgracieux. C’est d’ailleurs un très bon moyen de repérer les êtres malhonnêtes : ils sont moches. Pourtant, les chevaliers se font avoir à chaque fois, à croire qu’ils n’ont pas été prévenus.
            L’écrivain rejoint l’homme du peuple par le langage. Dans son Dom Juan, Molière fait parler des paysans dans le patois de l’Île-de-France. « Aga, guien, Charlotte, je m’en vas te conter tout fin drait comme cela est venu… » La langue du peuple s’oppose à celle, académique, de Dom Juan. Molière s’amuse et amuse son public en multipliant les incorrections de langage, l’argot et les jurons comiques. Le langage populaire est encore ce qui prête à rire en marquant un contraste surprenant avec la norme. Il faudra attendre quelques siècles avant qu’il ne devienne la norme. Grosso modo, il faudra attendre Céline.
            Mais d’ici là, le peuple fait son petit bonhomme de chemin dans la littérature. D’abord en tant qu’invité rigolo, le cousin de province un peu simplet qu’on a fait venir au banquet pour détendre l’atmosphère. Puis en tant que sujet. Le peuple a déjà un peu fait parler de lui en 1789 en décidant comme ça, parce qu’il avait faim ou froid ou que la charrue était trop lourde, qu’il pouvait sur un coup de tête aller découper celle de son roi suivant les pointillés et mettre les aristocrates à la lanterne. Du coup, certains hommes de lettres, ceux qui avaient un peu de temps à perdre, se sont mis à s’intéresser à lui. À l’écouter se plaindre, et à se dire qu’il n’avait pas tout à fait tort de le faire. Avec les débuts de l’industrie, quand le peuple a quitté la charrue pour rejoindre la mine, ça a continué. Victor Hugo a fait ses Misérables, et comme Molière, il a mêlé à la rigueur de la prose les accents éraillés de l’argot. Et pas pour s’en moquer, cette fois, mais pour en faire l’éloge. Employer l’argot, faire parler le peuple dans sa propre langue, c’est aller au plus profond de la vérité. Les brigands ne s’expriment pas comme des lords (et les lords ne s’expriment pas encore comme des brigands. Ça viendra.).
            Au temps de Hugo, de Balzac et de Zola, l’emploi de l’argot en littérature choque encore. « Lorsqu’en 1828, écrit Hugo, le narrateur de cette grave et sombre histoire introduisait dans Le Dernier Jour d’un condamné un voleur parlant argot, il y eut ébahissement et clameur. – Quoi ! Comment ! L’argot ! Mais l’argot est affreux ! Mais c’est la langue des chiourmes, des bagnes, des prisons, de tout ce que la société a de plus abominable ! » Et pourtant le peuple s’est introduit en littérature, et par la grande porte. Il a été adoubé. Le chevalier, maintenant, c’est lui. Et sa langue, si elle fait s’offusquer l’honnête homme, plaît à l’écrivain. Parce qu’il n’y a rien de plus jouissif, pour un écrivain, que de dynamiter la syntaxe, de trousser sa langue maternelle comme une soubrette un soir de bordée, d’écrire « merde » entre deux imparfaits du subjonctif. Dès lors, le poète verra en l’homme du peuple un frère, un frère malheureux parce qu’il ne peut s’exprimer. Au poète donc, de lui donner une voix. Rimbaud, Baudelaire, Corbière, Charles Cros, Laforgue se sont ainsi emparés de la langue du prolétaire, de la langue du pauvre, pour faire de celui-ci un double. L’écrivain a d’abord vu dans le pauvre un poète – puis il a vu dans le poète un pauvre. C’était encore mieux : jouer à l’homme du peuple à la terrasse du Flore, je vous le conseille, c’est la grande classe.
            Dans les années 30, en France, Henri Poulaille crée le Groupe des écrivains prolétariens de langue française, qui désigne comme auteur prolétarien tout écrivain issu du milieu ouvrier ou paysan, autodidacte et témoignant dans ses écrits de sa condition sociale. L’instruction publique et obligatoire a permis ce miracle : désormais, le pauvre sait lire et écrire ! Il n’a plus besoin de Zola ou de Balzac pour raconter sa vie : il est assez grand pour le faire tout seul. Poulaille et la littérature prolétarienne auront pour héritiers Charles-Ferdinand Ramuz, Blaise Cendrars, Céline, Gabriel Chevallier… Il a fallu que le peuple fasse entendre sa voix dans la littérature pour qu’enfin il se confonde avec elle. Certes, l’écrivain n’a jamais eu besoin d’être pauvre pour parler de la misère. Mais pour en parler sérieusement, être fauché, c’est vrai, ça peut aider.


jeudi 15 mai 2014

Le cut-up

All writing is in fact cut ups. A collage of words read heard overhead. What else ? Use of scissors renders the process explicit and suject to extension and variation. Clear classical prose can be composed entirely of rearranged cut ups.
William Burroughs

« Sire, fait li chevaliers, il covient que vos me trenchiés la teste de ceste hache, car de teil arme est ma mort jugié, ou je vos trencherai la vostre !
– Avoi ! Sire chevalier, fait Lancelot, que che est que vos dites ?
– Sire, fait li chevaliers, cho que vos oés : faire le vos covient issi, puis que vos estes venus en ceste chitei !
– Sire, fait Lancelot, il seroit fous qui de cest juparti ne prendroit le meillor a son oés ! Mais jou serai blasmeis se jo vos ochi sans nul mesfait.
  Certes, fait li chevaliers, n’en poés autrement partir ! »

En tapant sur Google les mots « sexualité, handicap », je suis tombé sur un site appelé Overground, destiné aux gens sexuellement attirés par les amputés. Ils se nomment eux-mêmes les « fervents » − en anglais, devotees – et certains sont plus que des fervents, des « prétendants » − wannabees −, c’est-à-dire qu’ils aspirent à se faire amputer eux-mêmes afin de s’identifier à l’objet de leur désir. Les prétendants qui passent vraiment à l’acte sont rares, la plupart se contentent de jouer avec l’idée, de bricoler des photomontages sur lesquels ils se voient avec le moignon dont ils rêvent. Ceux qui vont jusqu’au bout vivent un calvaire. J’ai lu le témoignage de l’un d’entre eux : pendant des années, il a essayé en vain de trouver un chirurgien compréhensif qui accepterait de lui couper une jambe saine, et pour finir massacré lui-même cette jambe au fusil de chasse, assez efficacement pour que l’amputation devienne inévitable.


UNE ASSISTANTE SOCIALE
DECAPITEE PAR SON PATIENT
Il avait caché dans sa chambre une hache, des machettes, une tronçonneuse

            La guerre propose un corps nouveau à la fois anonyme et morcelé : un corps en vaut un autre et : dans un corps qui vole en morceaux, le pied vaut la tête. Kampala, mardi (Reuter) : « “J’ai tué la femme à qui appartient cette jambe”, a déclaré M. L. Rusoké, un Ougandais de vingt ans, en déposant une jambe sur le bureau du commissaire de police de Kampala. M. Rusoké a expliqué qu’il avait eu l’intention également d’amener la tête de sa victime mais qu’il avait trouvé que la jambe était plus légère et aussi plus facile à transporter. » Le corps de la guerre n’a ni commencement ni fin.

            Ravachol avait été condamné, Louis Deibler et son fils lui avaient coupé la tête en juillet 1892, mais loin d’avoir évacué le problème, par leur geste même, ils exacerbaient la haine et la vengeance des anarchistes. Des représailles furent lancées contre les exécuteurs : lettres anonymes, intimidations, tentative d’enlèvements se succéderaient tout au long des années quatre-vingt-dix. Le contexte politique relevait de l’histoire de France, et si la crainte l’emporta tout d’abord, il s’ensuivit pour Anatole, après l’exécution d’Emile Henry, la volonté d’assumer sa destinée jusqu’au mensonge, jusqu’au désir de convaincre, haut et fort, tous ceux qui doutaient encore de sa conviction. Mais il le cria trop longtemps. Trop fort aussi pour que cette profession de foi ne lui portât pas préjudice… Il en mesurerait les premières conséquences lorsque le père Heurteloup, pourtant fournisseur officiel des bois de potence, lui refuserait la main de sa fille.

Furieux de son traitement
LE PATIENT TRANCHE LES DEUX MAINS DE SON MEDECIN


Sources :
Le Haut Livre du Graal.
Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne.
Jean-Jacques Schuhl, Télex n° 1.

Gérard A. Jaeger, Anatole Deibler, l’homme qui trancha 400 têtes.

jeudi 8 mai 2014

Le critique

« On dit que tous les critiques sont à vendre. À voir la façon dont ils s’habillent, ils ne doivent pas coûter très cher ! »
Oscar Wilde.

            « C’est facile, de critiquer ! »
            Cette phrase de cour d’école, vous aurez beau l’avoir prononcée des milliers de fois, vous ne la répéterez jamais autant qu’un écrivain. Il faut le comprendre, l’écrivain : bien qu’il soit devenu adulte depuis longtemps, les bonnes et les mauvaises notes distribuées par les critiques littéraires le cantonnent à cette image de grand gamin à la morve au nez, cartable au dos et genoux écorchés, qui n’est pas vraiment sûr que ses résultats du troisième trimestre lui permettront de passer dans la classe supérieure…
            Il y a la critique, et il y a le critique. La critique est légitime. L’écrivain, si vous le lui demandez, vous dira qu’il accepte la critique, bien sûr, cela va de soi. Le critique, en revanche…
            Le critique est un homme (et même parfois une femme, ce qui est encore plus énervant) dont la légitimité est toujours douteuse. Souvent, il s’agit d’un écrivain raté. « Raté » par rapport à l’écrivain qu’il est en train de critiquer, bien sûr. Alors il est fielleux, voyez-vous. Il veut se venger, il cherche des poux, il a rempli son stylo d’une encre diluée dans l’aigreur. L’écrivain, en face, l’écrivain réussi, n’est pas dupe : l’autre aura beau lui plonger le nez dans sa crotte, lui montrer à quel point telle séquence de son récit est stéréotypée, lui prouver par a + b que son chapitre 5 est mauvais, il sait bien qu’au fond, c’est le dépit qui le fait parler. Mon Dieu que c’est laid, un critique. Regardez comme la conscience de sa propre nullité a flétri ce teint, comme la haine a creusé ces joues, comme la misère morale a éteint ce regard… Le pauvre homme a sûrement un ulcère et des problèmes d’alcool. Ce serait presque triste si ce n’était aussi comique !
            Évidemment, c’est le critique malveillant qui a généralement à répondre de sa légitimité devant l’écrivain en place, l’écrivain invité sur le plateau de télévision (ou évoqué dans l’article, selon que le critique est télégénique ou non). Jamais vous ne verrez un écrivain se lever, outré, en désignant son interlocuteur d’un doigt menaçant, pour lui dire : « Comment osez-vous prétendre que mon livre est une réussite ? Qui vous a fait juge ? Qui êtes-vous, monsieur, pour dire que je suis de très loin le meilleur écrivain de ma génération ? » Pourtant, ce serait un spectacle amusant…
            À partir du moment où son livre est publié, l’écrivain n’est pas à l’abri d’avoir des lecteurs. Ça lui donne un argument de poids, le genre de truc irréfutable à opposer au critique. « Vous n’avez pas aimé mon livre, mais le public, lui, l’a aimé. Et le public est le seul juge. » L’écrivain n’ajoute pas « nananère », car il sait se tenir, mais le cœur y est. Le critique est battu à plate couture, il ne sait plus quoi répondre, et pourtant il sait bien que le public n’a pas fait les mêmes études que lui. C’est un spécialiste, lui. Le lecteur, bon, c’est juste un type qui maîtrise l’alphabet…
            Ce qui rassure le vrai écrivain, c’est que les critiques ne laissent pas de trace dans l’histoire littéraire. Qui se souvient des critiques du temps de Flaubert, de Sade ou même de Proust ? À part un ou deux universitaires décrépis, je veux dire ?... Le vrai écrivain a raison. Encore faut-il ne pas lui rappeler, pour ne pas lui faire de peine, que des auteurs comme Mauriac, Chesterton, Orwell, Baudelaire, Zola… euh… qu’au fond, la grande majorité des écrivains ont été des critiques !
            Oui, d’accord, mais eux c’est pas pareil…


jeudi 1 mai 2014

La mélancolie


Je suis le ténébreux, – le veuf, – l’inconsolé,
Le prince d’Aquitaine à la tour abolie :
Ma seule étoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.
Gérard de Nerval, El Desdichado

            Les portières automatiques se sont refermées, la machine doucement s’ébranle, des gens vous bousculent mais vous n’y faites pas attention, vous demeurez planté sur le quai à regarder le train imperceptiblement s’éloigner, peut-être que d’une fenêtre un visage aimé vous regarde tristement, puis d’autres fenêtres passent devant vos yeux, puis c’est l’arrière du train qui s’éloigne, vous n’avez jamais été aussi seul, quelque chose dans votre poitrine s’est serré, vous avez froid. Vous êtes l’incarnation parfaite de la mélancolie.
            La mélancolie est ce sentiment diffus, vague, qui vous prend devant le spectacle de la nature indomptée : écume s’abattant sur le récif breton, sauvage majesté des paysages de montagne, nous sommes bien peu de chose… Un sentiment qui vous enveloppe, venu de nulle part, qui semble même avoir toujours été là, un état qui vous a précédé – qui n’attendait que vous. Pas encore ce désespoir qui vous donnerait envie de combler votre dent creuse avec du calibre 9 mm, mais une douce tristesse, presque agréable parfois, dont vous ignorez l’origine. Vous ne l’ignorez pas vraiment, vous avez toutes les raisons du monde d’être malheureux, évidemment, il suffit de chercher un peu. Mais la mélancolie s’accompagne généralement d’une forme de paresse de l’âme qui incite à ne pas se poser trop de questions. On se prend le menton dans la main, on fait une mine un peu boudeuse, on lève les yeux au ciel et le vent agite une mèche de nos cheveux : la mélancolie est une tristesse élégante, poseuse – une tristesse de dandy.
            La mélancolie est aristocratique. Rien de plus classe que de broyer des idées noires alangui devant sa piscine privée, un verre de mojito à la main. Elle touche certes également l’artiste incompris, désargenté, qui hante la bohème plus ou moins galante de Paris ; mais c’est une affection pour lettrés – un désespoir d’élite. Ne vous y trompez pas : le paysan du Malawi n’a pas les moyens d’être mélancolique. Son malheur est nettement plus concret, et puis il n’a pas de récifs bretons à disposition pour s’abîmer dans la contemplation muette du sublime océan blablabla.
            Il ne faut pas confondre, ce n’est pas le « Soleil noir de la Mélancolie » qui a poussé Gérard de Nerval à se pendre à une grille d’égout de la rue de la Vieille-Lanterne, un soir de l’hiver 1855, mais la misère. La mélancolie est une tristesse présentable, un vague malaise en gants blancs. La misère, c’est de la tristesse qui ne rigole plus.
            Si la mélancolie a des accointances avec la mort, c’est que l’angoisse du temps qui passe et de la faucheuse qui vient est une excellente raison de se morfondre. La mort dans l’âme, l’acédique se torture l’esprit à regarder sa vie s’écouler comme du sable, les aiguilles tourner tic-tac tic-tac inexorablement, pendant que lui ne fait rien. Car la mélancolie est un travail à plein temps, mais allez expliquer ça aux – justement – Assedic…
            Le dix-neuvième siècle a été celui où la mélancolie est devenue une star. Tout le monde en voulait un morceau, tout le monde voulait se la taper. Victor Hugo parlait du « bonheur d’être triste », et certes, pour qu’elle ait autant de succès, il faut bien qu’elle apporte un peu de plaisir. D’abord, la mélancolie donne souvent de belles pages de littérature, bien douloureuses, dont l’écriture présente le double avantage de ne pas être très difficile (la tristesse est bien plus aisée à faire partager que la joie) et de soulager leur auteur. Et puis c’est un sujet tout trouvé, il suffit de se laisser porter vers ses sentiments les plus sombres : un super plan pour l’écrivain paresseux qui cherche un bon moyen de tirer au flanc sans que ça se voit trop…
            L’écrivain mélancolique possède en lui, sinon le remède à son mal, du moins le palliatif adéquat : sa littérature. Le mélancolique qui se suicide est un artiste raté : il n’a pas réussi à sublimer sa dépression. Ou un véritable artiste, mais qui a commis l’erreur de se prendre un peu trop au sérieux. Son idée fixe, il en aura usé jusqu’à la corde. La mélancolie est une souffrance morale passée au tamis de la littérature. En psychanalyse, elle se transforme en psychose maniaco-dépressive – c’est déjà moins gentil. On sent la camisole pas loin, et les électrochocs. L’écrivain prudent préférera ravaler sa bile noire et continuer son chemin : il ne manquerait plus que des médecins le débarrassent de son gagne-pain !


jeudi 24 avril 2014

L'impuissance

  
Il était bien loin de penser qu’il aimait, il avait ce sentiment en horreur. Il s’était juré mille fois depuis quatre ans que jamais il n’aimerait. Cette obligation de ne pas aimer était la base de toute sa conduite et la grande affaire de sa vie.
Stendhal, Armance
           
Toute œuvre créatrice a partie liée avec l’impuissance sexuelle.
            Voilà une belle phrase d’accroche, je la laisse donc marcher seule en tête et passe directement à la ligne. Pour aussitôt préciser, et donc atténuer l’effet.
Évidemment, l’acte de création et l’acte sexuel ont de nombreux points communs. Personne ne le niera. Et donc la sécheresse créatrice, la page blanche, a beaucoup à voir avec la débandade – avec le fiasco. Voilà, vous avez compris où je voulais en venir, merci, bonsoir, à la semaine prochaine.
            Le grand roman de l’impuissance sexuelle est Armance de Stendhal (1827), un livre dans lequel l’impuissance n’est jamais nommée. On tourne autour du problème sans jamais le toucher – comme Octave tourne autour d’Armance sans jamais la prendre. Toute l’intrigue du roman est centrée sur ce grand secret du héros, « secret affreux » dont l’aveu est constamment retardé.
« ‒ Oui, chère amie, lui dit-il en la regardant enfin, je t’adore, tu ne doutes pas de mon amour ; mais qui est l’homme qui t’adore ? c’est un monstre.
            À ces mots, l’attendrissement d’Octave sembla l’abandonner ; tout à coup il devint comme furieux, se dégagea des bras d’Armance qui essaya en vain de le retenir, et prit la fuite. »
            Toujours la fuite ! Les hommes sont lâches. Surtout quand ils dissimulent leur trouille derrière des actes de courage. Pour échapper à Armance, Octave veut se faire… canonnier ! Substituer l’érection du canon à ses défaillances viriles ! Autant dire que ce n’est pas gagné.
            Le sexe est la grande affaire de la littérature. Du Roman de la Rose aux badinages du XVIIIe siècle, des Mémoires de Casanova à Charlot s’amuse de Bonnetain (plus grand livre du monde sur la masturbation) et de Sade au Septentrion de Calaferte, amoureux, pervers et grands séducteurs se taillent la part du lion. Les bande-mous, eux, se font plutôt discret. Ça peut se comprendre : on ne se ramène pas avec un malheureux sifflet dans un orchestre de cuivres… On peut bien dépeindre tous ses déboires amoureux, se montrer en amant toujours déçu, éperdu de passion, bavant devant toutes les femmes – oui, mais Priape quand même ! Priape toujours ! Le cœur brisé, mais la queue dressée ! Amant ridicule, peut-être, apollon minable – mais en érection.
            L’eunuque ne fait pas recette.
            Même Tristan Corbière, mon cher Tristan Corbière, pourtant champion toute catégorie de la misère sexuelle, parvient dans ses Amours jaunes à comparer son sexe à un phare. Lui qui se présentait pourtant avec « De l’amour, – mais pire étalon » dans son grand poème-autoportrait-tombeau Épitaphe, a la faiblesse de ne pas être tout à fait impuissant. À qui se fier ?
            Il faut croire que la sécheresse, en littérature, n’est pas très vendeuse. Un écrivain qui ne jouit pas est un écrivain qui ne saura pas faire jouir sa phrase. Mieux vaut éviter d’aborder le sujet. Malheur aux mous !
            Dans son Histoire amoureuse des Gaules (1665), qui lui valu plusieurs années de prison, Bussy-Rabutin décrit le fiasco du comte de Guiche, dans le lit de la comtesse d’Olonne. Et cette fois, la scène est explicite : "Ainsi tous deux couchés, nous nous baisâmes mille fois, n'en voulant pas demeurer là, et cherchant quelque chose de plus solide, mais de ma part inutilement. Il faut se connoître, Vineuil, et savoir à quoi l'on est propre. Pour moi, je vois bien que je ne suis pas né pour les dames ; il me fut impossible d'en sortir à mon honneur, quelque effort que fit mon imagination et l'idée et la présence du plus bel objet du monde." De Guiche, après avoir tenté de se rattraper et n'ayant fait qu'empirer les choses, quelque peu blessé dans son orgueil, décide de régler le problème, ce qui inspire à Bussy quelques vers savoureux :

            D’un juste dépit tout plein,
Je pris un rasoir en main ;
Mais mon envie étoit vaine,
Puisque l’auteur de ma peine,
Que la peur avoit glacé,
Tout malotru, tout plissé,
Comme allant chercher son centre,
S’étoit sauvé dans mon ventre.

            La bandaison, papa, ça n’se commande pas.


mardi 22 avril 2014

Van Gogh, Artaud et Gustave Doré...

Deux expositions au Musée d'Orsay

Samedi 12 avril 2014.

            D’un courage exemplaire, je me lève une fois de plus dès les premières lueurs de l’aube. J’aimerais bien y voir le signe d’un changement profond de ma personnalité, mais je ne suis pas dupe. Pierre m’a conseillé d’être à Orsay dès neuf heures afin qu’il puisse me faire entrer au moment de moindre affluence, et comme je veux avant cela prendre un petit déjeuner quelque part, je quitte l’appartement de Jean-Rémi dès 7 h 30. Je prends la ligne 5, change à Gare d’Austerlitz et le RER C me dépose devant le musée. Je prends une table dans le café le plus proche. Le petit déjeuner, c’est sacré. En prenant mon café, je vois passer Pierre qui va au boulot, vers neuf heures moins le quart. Un peu plus tard, je suis devant le musée, et je considère avec empathie ces pauvres gens obligés de faire la queue, alors que je vais pouvoir rentrer gratis comme un putain de privilégié…

            Pierre me fait donc entrer, et me conseille de commencer d’abord par visiter l’exposition sur Van Gogh et Artaud, puis de le retrouver avant 10 h 30 (heure de sa pause) au cinquième étage, dans la deuxième partie de l’expo Gustave Doré.



            « Non, Van Gogh n’était pas fou, mais ses peintures étaient des feux grégeois, des bombes atomiques, dont l’angle de vision, à côté de toutes les autres peintures qui sévissaient à cette époque, eût été capable de déranger gravement le conformisme larvaire de la bourgeoisie second Empire et des sbires de Thiers, de Gambetta, de Félix Faure, comme ceux de Napoléon III. » L’exposition présente en parallèle les parcours d’Artaud et de Van Gogh : manuscrits et dessins d’Artaud d’un côté, lettres à Théo et autoportraits de l’autre. Une salle est consacrée aux paysages de Van Gogh : Les Alyscamps aux arbres gigantesques et rougeoyants comme des rangées de torches enflammées au-dessus des promeneurs minuscules ; le Jardin de l’asile de Saint-Rémy entièrement dévoré par la végétation, des verts lumineux qui emplissent toute la toile ; ou encore sa Forêt de pins au déclin du jour où les arbres tordus du premier plan se découpent sur un ciel d’un jaune éclatant – beaux exemples du « pinceau en ébriété » de Van Gogh. Ailleurs, les Souliers noirs contrastent brutalement avec la palette habituelle du peintre : les couleurs sombres, noirs et verts profonds, tranchent avec les couleurs vives des Tournesols ou de la Chambre à Arles. Je connais bien Van Gogh, qui a longtemps été mon peintre de prédilection, et pourtant j’avais oublié ces Lauriers roses, près desquels est posé le roman de Zola, La Joie de vivre, dont le titre paraît cruellement ironique quand on connaît le destin du peintre…



            Un écran montre des vues du Champ de blés aux corbeaux, ce tableau où le suicide est omniprésent, tandis que la voix d’Alain Cuny lit des passages d’Artaud : « Il n’est pas ordinaire de voir un homme, avec, dans le ventre, le coup de fusil qui le tua, fourrer sur une toile des corbeaux noirs avec au-dessous une espèce de plaine livide peut-être, vide en tout cas, où la couleur lie-de-vin de la terre s’affronte éperdument avec le jaune sale des blés. »

            Antonin Artaud occupe la deuxième partie de l’exposition. Son visage torturé et vieilli photographié à Ivry accueille le visiteur. De nombreux dessins à la mine graphite sont exposés : visages et corps piquetés, tailladés, poignardés par la mine, glossolalie et imprécations, et cet autoportrait au regard chargé d’une mélancolie millénaire, où la douleur et le travail de la mort sont sensibles dans chaque trait de crayon. Il y a aussi ce dessin terrible, La Projection du véritable corps, qui m’évoque les « maîtres-fous » que filmera Jean Rouch dix ans plus tard, et leurs transes hallucinatoires…



            Van Gogh fait son retour avec La Nuit étoilée – sans doute mon tableau fétiche –, L’Église d’Auvers-sur-Oise et une série de fusains et de dessins au crayon qui font un beau parallèle avec ceux d’Artaud, avant de terminer par quelques spécimens de lettres à Théo, ornées d’ébauches commentées par le peintre.

            Après cela, je monte au cinquième étage pour entamer la visite de l’expo Gustave Doré par la fin, puisque c’est là que se trouve Pierre, et que nous allons pouvoir causer un peu. Le grand sujet de moment, avec Pierre, c’est sa remarquable faculté à se brouiller avec ses amis sur Facebook. Jean-Rémi l’a « défriendé » mais ça ne l’empêche pas de continuer à apprécier Pierre in real life ; en revanche avec G. et P., la rupture est officielle. Moi qui suis désespérément incapable de me brouiller avec qui que ce soit – parce que je ne prends rien au sérieux – tout cela me dépasse un peu. Remarque au passage : je ne suis pas à l’abri d’amis qui pourraient me reprocher, justement, cette propension à me foutre de tout, et à tout juger avec légèreté… Pierre me donne rendez-vous à l’heure de sa pause, d’ici une demi-heure, pour qu’on discute plus sereinement autour d’un café, et je prends donc l’expo Doré à rebrousse-toile.


            Je commence par ses croquis humoristiques, ses caricatures de la vie parisienne, des peintres du Salon, ses croquis militaires, ses Des-agréments d’un voyage d’agrément – finalement la part de l’œuvre de Gustave Doré avec laquelle je suis le plus familier (sans parler, évidemment, de ses illustrations des contes de Perrault). C’est ici qu’on voit que la bande dessinée existait bien avant de s’appeler « bande dessinée ». Rodolphe Töpffer, qui en est le véritable précurseur, l’appelait « littérature en estampes ». Cette narration par séquences illustrées, où l’on devine l’héritage des récits épiques sous forme de hiéroglyphes, est un prélude à la bande dessinée de Louis Forton ou au « roman graphique » théorisé par Will Eisner. Tout était déjà en place, seul manquait un nom pour définir cet art…


            Nous passons ensuite, justement, aux illustrations d’ouvrages littéraires : Le Juif errant, Gargantua, Pantagruel… Aquarelles aux sujets « hénaurmes » : Pantagruel bébé jouant dans son lit d’enfant avec des animaux vivants, vaches et bœufs, qui ressemblent à des miniatures entre ses mains, le tout sous le regard de ses gigantesques parents et d’une poignée de curieux grands comme des timbres-poste. Le Grand Derby, de 1870, est une aquarelle d’une exquise finesse, dans la manière, disons… « foutraque » de Doré, qui est le grand peintre des foules et des enchevêtrements, les corps des femmes en grande tenue se confondant en un ample désordre organisé de plis, de coiffes et de parures de bijoux ruisselantes. Gustave Doré flirte avec l’expressionnisme lorsqu’il brosse ses Pauvresse de Londres ou ses illustrations de Coleridge. Ses lavis où les bleus glacials se heurtent aux orangés du soir qui tombe, où la lumière déclinante, qui embrase les façades décrépites, ne suffit plus à réchauffer la scène couverte de neige et de givre, sont des visions d’apocalypse. Sa Maison de jeu, baignée d’une lumière ocre de chandelles, est presque un La Tour. Je poursuis mon chemin en admirant ses illustrations de Macbeth, dans la continuité de celles de Coleridge, et m’interromps à sa période espagnole – olé ! – en retrouvant Pierre, qui s’apprête à prendre sa pause.


Puisqu’il a une demi-heure devant lui, nous allons prendre un café en face du musée. Assez parlé de ses querelles sur Facebook, nous parlons un peu de moi et de mon projet de co-working. Il n'y a à peu près que ça qui m'intéresse en ce moment...

De retour à Orsay, je reprends donc l’expo Doré par le début. Daté de 1862, Entre ciel et terre est un bel exemple de l’imaginaire de l’artiste et de ses prouesses d’exécution : un batracien accroché par une patte à un cerf-volant est arraché du sol et un oiseau fond sur lui, bec grand ouvert – ce n’est pas tous les jours qu’un festin lui est envoyé directement dans la gueule ! Les sujets que privilégie encore Doré sont les scènes populaires : saltimbanques attendant leur entrée en scène, Pierrot grimaçant (où l’on retrouve tout l’attrait du caricaturiste pour les visages déformés), etc. Attachement, aussi, à la vie artistique et à son lot de misère : la Mort de Gérard de Nerval où l’allégorie, déjà, prend place dans cette manière encore mineure qu’est la lithographie.

Quand il s’attaque à la sculpture, avec L’Effroi ou l’Amour maternel, Doré reste dans l’allégorie, qui est au fond assez proche de la caricature. Toute l’œuvre de Gustave Doré témoigne de cette proximité : il s’agit toujours de résumer un concept, une idée, par une seule image forte, singulière, immédiatement compréhensible. Ici, la mère menacée par un serpent qui commence à s’enrouler autour de ses jambes, lève à bout de bras son enfant pour le protéger du monstre…


Lorsqu’il illustre L’Enfer de Dante, Doré peut lâcher la bride à sa passion pour l’allégorie. Quand il s’attaque à ce vers : « Poète, volontiers parlerais-je à ces deux qui vont ensemble et paraissent si légers au vent », il brosse une sorte de Vénus anadyomène de la mort. C’est au fond tout le « problème », avec Doré : ces œuvres en rappellent toujours d’autres. Ici Botticelli, là Michel-Ange ou Raphaël… Pompier, alors ? Mais quel pompier de génie ! Et qui, ignoré de son temps par la critique qui le cantonnait à son rôle d’illustrateur, dédaignant ses grandes pièces, est aujourd’hui un maître incontesté. Pourtant, sa peinture reste encore peu connue, et sa sculpture, n’en parlons pas : La Parque et l’Amour, accueillie froidement par les critiques de l’époque, est loin d’être ce qu’on retient en premier de l’œuvre de Doré. Pourtant, quel soin dans les détails, quel travail sur l’expression des visages – déformation professionnelle : un caricaturiste qui ne chercherait pas dans chaque visage l’expression la plus vive, la plus « parlante », serait un piètre caricaturiste…

Intertextualité toujours : Dante et Virgile dans le neuvième Cercle de l’Enfer évoque irrésistiblement Delacroix et Michel-Ange et, plus loin, l’immense Christ quittant le prétoire rappelle l’École d’Athènes de Raphaël ou (moins glorieux, à mon avis) les Romains de la Décadence de Thomas Couture…

À partir de là, je remonte au cinquième pour finir la deuxième partie. Je passe rapidement devant ce que j’ai déjà vu, pour retourner à l’Espagne à travers les yeux de Gustave Doré, parti en voyage dans le but d’illustrer Don Quichotte. On retrouve la manière de l’artiste amoureux des visages du peuple, corps difformes, trognes inoubliables… Son Guitariste (La Bandura) me fait songer au Pied-bot de José de Ribera – décidément, Doré est une anthologie de l’histoire de l’art à lui tout seul ! Ses scènes de rue (Mendiants à Burgos, Exécution d’un assassin à Barcelone…) ou ses personnages (la Diseuse de bonne aventure) évoquent de nombreux tableaux de peintres espagnols. Mais il faut croire que c’est l’Espagne de ce temps-là qui ressemblait furieusement à du Goya !



L’œuvre de Gustave Doré est en permanence tiraillée entre le grand genre, le gigantisme, et l’attachement au petit, au plus humble. Quand il se lance dans la peinture d’Histoire, ou plus exactement d’actualité, en déclinant le thème du Siège de Paris dans toute une série de tableaux, il retrouve ses grandes figures allégoriques, des créatures fantastiques telles que l’hippogriffe ou le sphinx, mais aussi des femmes du peuple, comme cette Pétroleuse obèse, débordante de seins, baïonnette au canon et bonnet phrygien surmonté d’une auréole…

C’est en abordant la peinture religieuse de Doré, et notamment ses illustrations d’épisodes bibliques, que m’a frappé ce rapport étroit entre la caricature et l’allégorie. Au fond, même dans ses œuvres les plus ambitieuses, Doré n’a jamais cessé d’être un caricaturiste – ce qui explique le peu d’intérêt des critiques d’art à son endroit. Dans ces tableaux, l’artiste montre une parfaite maîtrise du clair-obscur – ce qui n’a rien d’étonnant pour quelqu’un qui a commencé par l’illustration en noir et blanc, la gravure et la lithographie… Son Néophyte, notamment, est baigné d’une lumière extraordinaire, le pur visage du jeune moine apparaissant diaphane au milieu des vieillards enveloppés d’ombre…

La dernière partie de l’exposition est consacrée à la peinture de paysages. Et si Doré traite encore de sujets anecdotiques ou de faits divers (L’Ascension puis la Catastrophe du Mont Cervin…), il excelle dans le sublime. Paysages d’Écosse où aux reliefs gigantesques et aux ciels bouleversés répond la ligne placide du lac, comme une lame brillante traversant la toile. Paysages de montagnes où des alpinistes courageux sont à peine visibles dans l’immensité des roches et le bouillonnement des torrents. Et là, on baigne en plein romantisme, et Caspar Friedrich n’est pas très loin…


Ayant fini ma visite, je retrouve Pierre. Je ne poursuivrai pas par une visite de l’exposition permanente, que j’ai déjà vue maintes fois, alors je le salue, on évoque le prochain vidéodrome, qui n’aura sans doute pas lieu avant la rentrée de septembre, au train où vont les choses et mes finances…

Après Orsay, mon après-midi va être un peu plus détendue : j’ai déjà suffisamment marché à mon goût. Je rejoins à pieds le boulevard Saint-Michel et déjeune rue de La Harpe, à la terrasse de la Petite Hostellerie, à côté d’une Espagnole et d’une Italienne, si j’ai bien compris, qui parlent en français de leurs récents déboires amoureux. Après cela, je reprends mes pérégrinations de librairie en librairie et cette fois-ci, chez Gibert, je me laisse tenter par une réédition d’Henri Calet, De ma lucarne, que j’achète. Ma seule faiblesse. Alors que je m’apprête un peu plus tard à entrer à L’Écume des Pages, je suis arrêté par une diseuse de bonne aventure, une vraie, tout juste échappée d’une toile de Gustave Doré. Elle s’exclame en me voyant : « Oh ! Qu’il est beau !... » (Hum… Ça commence très fort…) Puis m’attrape la main, commence à faire courir ses doigts sur ma ligne de vie, et poursuit : « Il est très aimé, mais il est très fatigué, hein… » (Oui, admettons… Le soleil cogne et j’ai beaucoup marché…) Avant de conclure : « Il aurait pas une petite pièce à me donner ?... » Ben non, et ça, elle aurait dû pouvoir le prédire… Si c’est pour me dire ce que je sais déjà, merci, mais ça ne m’intéresse pas !

L’aboutissement de ma promenade est la terrasse du Mondrian, où je léthargise sous le soleil, devant un Coca et près de deux jolies étudiantes qui parlent français avec toutes deux un accent différent, et expliquent au garçon qui essayait gentiment de leur parler anglais (en les draguant peut-être un peu) qu’elles sont ici pour s’entraîner à parler notre langue.

Mon train n’est qu’à 18 h 45, mais j’arrive à Montparnasse avec trois quarts d’heure d’avance : plus rien à faire à Paris. M’asseoir dans le train et roupiller jusqu’à Laval – voilà mon projet de vie pour le moment.

jeudi 17 avril 2014

La chambre

« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. »
Blaise Pascal

            Tout le monde n’a pas la chance d’être en prison. Et de l’être dans les meilleures conditions qui soient : cellule individuelle avec petite tablette pour écrire, encre et papier à disposition permanente. Et même un ordinateur, si possible. L’idéal étant la cellule monacale, entièrement vouée aux « choses de l’esprit ».
            Sade, par exemple, a eu beaucoup de chance. De nos jours, un écrivain qui se retrouve en prison risque fort de partager sa cellule avec quelque délinquant mal élevé et brutal, peu respectueux de la quiétude nécessaire à la réflexion et à l’écriture. Les prisons sont des lieux de plus en plus mal fréquentés, c’est une honte.
            Virginia Woolf constatait en 1929 que pour qu’une femme se mette à écrire, elle devait disposer de deux choses : une chambre à soi, qu’elle puisse fermer à clé afin de n’être dérangée par personne, et cinq cent livres de rente pour être à l’abri du besoin. Deux choses impensables pour l’époque : les femmes ne pouvaient pas disposer de l’argent qu’elles gagnaient, qui revenait au père ou au mari. Quant à avoir un lieu clos où elles pouvaient rester seules sans rendre de comptes à personne, inutile d’y songer : de toute façon, une femme n’a pas besoin de penser, encore moins d’avoir des secrets…
            Une chambre à soi, donc, et suffisamment d’argent pour se consacrer exclusivement à l’écriture : voilà les deux outils indispensables à l’écrivain. En refusant aux femmes la possibilité de les obtenir, on s’épargnait le désagrément de voir le monde se peupler de Shakespearettes ou de Flaubertines. On restait entre couilles, et c’était très bien comme ça.
            De nos jours, une femme peut étudier et écrire sans que son mari n’éprouve immédiatement le besoin d’appeler l’hôpital psychiatrique le plus proche. Sauf peut-être chez certains couples caricaturaux, le genre qui cause avec l’accent picard et qu’on voit témoigner dans Confessions intimes sur TF1. Il n’empêche que cette question de la chambre, du lieu pour écrire, de l’atelier, restent pertinentes.
            Laissons de côté le problème de l’argent, on a déjà parlé ici du « vrai métier » des écrivains.
            Reste l’idée qu’une œuvre littéraire ne peut se concevoir que dans un espace clos, hors du monde et de ses distractions. Bien sûr, on pourra nous objecter quelques écrivains baroudeurs, aimant la foule, le bruit, capables d’écrire en musique, debout sur une jambe ou la tête en bas. Il y en a toujours qui font les malins. Mais les écrivains normaux, eux, ont besoin de concentration.
            En soulevant la question d’une chambre à soi, Virginia Woolf parlait des femmes, les intellectuels de son temps étant des hommes qui avaient tous réglé ce problème. Mais aujourd’hui, avec la télévision, Facebook et Twitter, même une chambre close n’est pas suffisante à nous couper du monde. On ne ferme pas la porte à la procrastination.
            L’écriture étant une activité solitaire, elle subit les aléas de la solitude : manque d’entrain, manque de motivation, découragement… « Pourquoi me mettre à écrire maintenant, puisque je pourrai tout aussi bien le faire demain… et que de toute façon, personne n’attend aucun texte de moi ? » Une chambre à soi, très bien, mais qui dit chambre dit lit, et pourquoi quitterais-je la position horizontale, si confortable, si naturelle, si propice à la méditation ? Pour m’asseoir et mettre par écrit les fruits de cette méditation ? Bof…
            Parfois, sortir de la chambre est une solution. Trouver un lieu d’écriture hors de chez soi, qui nous incite à respecter des horaires, qui nous tienne à l’écart de toute tentation (vagabondages sur le Net, visionnage de DVD, musique…). Du temps de Virginia Woolf, il suffisait de s’enfermer dans sa chambre pour trouver le calme propice à l’écriture. Maintenant que le monde grouille jusque dans notre chambre, s’insinuant par câble ou Wi-Fi, il est nécessaire de fuir les lieux trop familiers. Certains écrivains préconisent la chambre d’hôtel – ce qui se rapproche le plus de la cellule monacale : une table, une chaise, un lit, un cabinet de toilettes. Et, misère de misère, trente-six chaînes de télé. Aujourd’hui, même enfermé dans sa chambre du Grand Hôtel de Mayenne, Antoine Blondin trouverait encore de quoi se détourner de son manuscrit. Mais l’idée est là, quand même. S’extraire du lieu où l’on a amassé des années de mauvaises habitudes et de mauvaise volonté pour se dénicher un endroit tout neuf, entièrement dévolu au travail. Quitter la chambre à soi.