mercredi 18 mai 2011

La famille, la langue, le monde


"On ne fait pas innocemment l'amour face à la photo de quelqu'un. Les gens dont on met l'effigie autour de soi sont présents. Je crois, Louise, à la présence des absents et des morts !"
François Taillandier, Option Paradis.


Alors, pendant que nous avions le dos tourné, à causer de tout et de rien, François Taillandier achevait sa fresque commencée huit ans auparavant. Il est temps pour lui de passer à autre chose - Time to turn ! Et pour nous, de revenir sur cette Grande intrigue dont l'ultime volume est paru l'année dernière. Cinq tomes, onze chapitres chacun : cinquante-cinq chapitres bâtis autour de deux familles, les Maudon d'un côté, les Rubien de l'autre, que l'on suit sur cinq générations.

"Suivre" n'est d'ailleurs pas vraiment le terme adéquat : il suppose un point de départ et un point d'arrivée. Suivre une famille sur plusieurs générations, c'est partir d'un point précis dans le passé pour rejoindre le temps présent. Ou le contraire, si l'envie nous prend de grimper dans l'arbre généalogique. Rien de toute cela chez Taillandier : avec lui, le temps ne passe plus, le passé, le présent et l'avenir se confondent. Normal, puisque le présent n'existe que parce que le passé a eu lieu, et qu'il engage d'ores et déjà l'avenir...

Mai 2001. Louise Herdoin et Nicolas Rubien sont cousins et, depuis quelques temps, amants. Ils ont décidé de revenir passer un moment à Vernery-sur-Arre, "gros bourg de quatre mille âmes situé aux confins du Sancerrois et de l'Yonne", dans la maison de leur grand-mère commune, Gabrielle Maudon. Une grand-mère à l'ancienne, soucieuse des convenances, des traditions... "C'était l'époque où la revoyait Nicolas - une image qui la résumait tout entière dans sa mémoire - revenant de l'église, ôtant les aiguilles qui tenaient son chapeau, s'exclamant "Dieu soit loué, la pluie s'est arrêtée juste avant la fin de la messe", parlant des personnes rencontrées "sur le cimetière", jugeant son prochain avec un petit mouvement du menton, sec et involontaire, qui lui était habituel."

Durant ce séjour sur le lieu du crime, Louise et Nicolas vont faire revenir les membres de leur famille, soulever les secrets, explorer les oubliettes que cache toute tribu qui se respecte... Parce que les mots, chez Taillandier, cachent autant qu'ils disent. Entre le mutisme du grand-père Etienne Maudon, "l'homme le plus silencieux de son siècle", et les calembours et contrepèteries de François Rubien, le père de Nicolas, le langage pose problème. Taillandier crée des concepts dont il devient difficile de se débarrasser. Pour un lecteur de La grande intrigue, comment évoquer ces récits que l'on fait de sa propre vie, de son histoire, faisant coïncider des éléments disparates pour donner un sens à tout ça, sans employer le terme de "telling"? "Un telling, en gros, expliquait Dan, c'est un discours qu'on tient et qui vous justifie. Ça clarifie, un telling, ça te fait un truc qui met le monde en ordre. Ce que nous construisons, toi, moi, tous les autres, quand nous parlons de nous, de ce que nous voulons, de la façon dont nous voyons notre vie, ce n'est pas la vérité, c'est du discours, c'est du telling."

Oui, la langue, le discours est le fil conducteur des cinq tomes de cette saga. Silence ou logorrhée, les personnages se définissent par ce qu'ils disent, par ce qu'ils taisent, et l'aboutissement de ce questionnement incessant est l'unilog, ce langage créé par un homme d'affaires d'origine chinoise surnommé Fou-Fou. Ce spécialiste d'Internet que les langues inquiètent imagine une sorte d'espéranto simplifié, un langage qui ne nécessitera aucun apprentissage, puisqu'il sera formé des signes et des termes déjà employés internationalement : langage informatique, signalétique urbaine, termes étrangers connus de tous... "Mettre le langage à distance, le regarder pour lui-même, le transformer comme on réaménage une maison, est une tendance générale des humains, dont témoignent des siècles de culture. Les grands écrivains, les forgerons de langues, les Dante, les Rabelais, les Luther, ont eu cette ambition secrète, n'être plus dominés par la langue, mais la dominer. Fou-Fou ne veut rien de très différent. Fou-Fou, petit dieu perché sur une planète de Saint-Ex, refait le Logos en Lego."

On interroge le langage comme on interroge le temps, obsessionnellement, dans les cinq volumes de François Taillandier. Nicolas Rubien a affiché trois photographies : son père, lui et son fils, tous les trois âgés d'environ douze ans au moment du cliché. "Ces garçons de douze ans feront des hommes, et ils subsisteront à l'intérieur de ces hommes, pour leur dire quelque chose. Ce sont trois petits soldats qui ne savent pas encore quelles guerres ils auront à mener..." Le passé, le présent, le futur, toujours déjà réunis.

On interroge le temps pour interroger le changement. Nicolas, architecte, souffre de voir son métier réduit à une simple fonction utilitaire, pratique. "Charlemagne", ancien professeur d'université reconverti en penseur mystique, a établi la théorie de l'"option Paradis", estimant que les sociétés libérales de l'après-guerre avaient projeté d'instaurer le paradis sur terre. Cette théorie ayant fait long feu, "Charlemagne" invente "World V". L'humanité aurait selon lui habité quatre mondes différents au cours de son histoire: le monde agraire, le monde des petites communautés, le monde des villes classiques et le monde industriel. Le cinquième monde, son nouvel habitat, désigne "le monde unique et délocalisé, le monde en réseau, le monde des migrations de toutes sortes, le monde plurilingue, le monde des masses indifférenciées".

Quel rapport entre la grand-mère Gabrielle Maudon, la mystérieuse Pauline, cette orpheline mal mariée dont on perd la trace dans les années 1920, "Charlemagne", Fou-Fou, le pendu de Vernery-sur-Arre et Sobel, l'écrivain issu d'une peuplade d'Afrique, les Bantamas, qui décide d'écrire une trilogie sur l'histoire de son pays ?

C'est justement tout l'art de François Taillandier de tisser des liens entre tous ces personnages, s'invitant lui-même dans l'oeuvre, discourant avec Sobel, son personnage et son confrère. Il n'y a pas d'extérieur à La grande intrigue, vaste fresque du monde actuel et de son passé, et le lecteur lui-même n'est pas loin de s'incruster dans le tableau. Je m'y suis bien retrouvé, moi : cette famille, c'est un peu la mienne, et le père de Nicolas Rubien ressemble étrangement au mien, avec sa manie de déformer les mots, de rire de tout, et la grand-mère Maudon, si religieuse, si attachée à ses traditions, c'est la mienne aussi, et cette province, c'est chez moi... La grande intrigue, une saga dont vous êtes le héros.

Le Magazine des Livres, avril 2011.

mercredi 11 mai 2011

Mon entretien avec Oussama Ben Laden

[Quelques jours après le 11 septembre 2001, j'avais rédigé un article dégoulinant de mauvais esprit dans lequel je m'imaginais interrogeant Oussama Ben Laden dans sa cachette. Je comptais publier cet "entretien" (le titre était un clin d'œil à André Suarès et à son "Entretien avec le Pape") dans le fanzine Bigorno que des amis venaient de créer quelques mois plus tôt. Mais il n'y a rien qui refroidisse plus vite que l'actualité, et j'ai finalement renoncé à faire paraître un texte qui serait déjà périmé au moment de sa sortie. Alors, je l'ai rangé dans un tiroir. Aujourd'hui, l'actualité est brûlante, et c'est Ben Laden qui est refroidi. C'est toujours un peu déprimant de ressortir les dossiers qu'on croyait classés, mais après avoir soufflé sur la poussière, j'ai trouvé plutôt amusant de retrouver, dix ans après, cet esprit de polémique confortable qui avait vu le jour devant nos écrans de télévision, sur nos canapés, pendant que l'ancien Nouveau Monde s'effondrait...]

Quelque part dans les montagnes qui bordent l'Afghanistan, le 25 septembre 2001...

Il m'en aura fallu, de la patience, avant d'atteindre ces reliefs sacrés qui cachent l'homme le plus recherché du monde, celui dont on ne peut prononcer le Nom sans sentir le sang se figer dans nos veines, celui qui a mis l'Amérique à genoux, et tout le monde occidental... C'est entouré d'une solide garde armée jusqu'aux dents et visiblement pas prête à plaisanter que je suis arrivé, après des heures et des heures de marche sous un soleil écrasant, dans cet endroit retiré, isolé du reste du monde, devant Oussama Ben Laden.

Son beau visage hâlé rayonnait dans le soleil couchant, sa barbe aux entrelacements sensuels frissonnait dans le vent frais du soir, et sa dextre terrible, négligemment, caressait le canon d'un pistolet mitrailleur comme elle l'aurait fait de la tête d'un chien docile et affectueux. Mes mots se figeaient dans ma gorge. Dans un anglais parfait, avec un calme olympien, inattendu de la part d'un homme conscient que le reste du monde ne désire rien d'autre que sa mort, il me fit signe de m'asseoir à ses côtés.

- Posez vos questions, je vous écoute...

Dès lors, je n'avais plus aucun doute : cet homme était un émissaire de Dieu ! Il savait que sa vie ne lui appartenait plus et sa force incroyable, sa force sublime, lui venait de cette certitude. Que peuvent les bombes américaines contre un homme qui a donné sa vie à Allah ? Après tout, même sous bonne garde, j'aurais pu piéger ce magnétophone que je posais délicatement sur la table, à quelques centimètres de sa main gauche, comme ses hommes l'avaient fait avec la caméra censée filmer le commandant Massoud, quelques jours plus tôt... Mais Ben Laden ne semblait ressentir aucune peur. Sans doute savait-il qu'un occidental était tout bonnement incapable d'accomplir un acte kamikaze. L'homme blanc n'a pas l'âme du sacrifice : il est tout juste bon à considérer comme un acte d'héroïsme le fait d'aller gagner sa vie huit heures par jour pour payer sa petite retraite et partir en voyage organisé... De son œil noir, Oussama Ben Laden me fit signe de commencer l'entretien.

- Que pensez-vous des représailles que les Américains ont engagées envers les talibans ?

- Les Américains recherchent un coupable. Ils se précipitent et désignent le coupable avant même d'entamer une quelconque enquête. Ma tête est mise à prix et ils espèrent m'effrayer, me faire sortir de ma cachette pour protéger mes hommes. C'est un comportement typique d'un peuple sans dieu.

- Les Américains sans dieu ? Un Américain ne se déplace jamais sans sa bible ! Il va à la messe tous les dimanches ! Il porte le nom de Dieu sur chaque billet de banque ! Et "Dieu bénit l'Amérique" !!!

- Outrecuidance américaine ! Comment Allah pourrait-Il bénir un seul peuple ? Et comment pourrait-Il choisir le peuple américain ? Allah est avec les humbles, avec les faibles... Je persiste à dire que les Américains, dans leur précipitation à se venger, se comportent comme un peuple sans dieu. C'est d'ailleurs là que l'on peut voir à quel point sont ridicules leurs constantes invocations à un Dieu qui serait à leur service ! Dieu n'est au service de personne ! C'est l'homme qui est à Son service... Les occidentaux se savent mortels, ils savent qu'ils n'ont que très peu de temps à vivre, parce que Dieu n'est pas là pour eux ! Aussi se pressent-ils de désigner les coupables et de leur donner la chasse. Mais ils craignent l'adversaire, car ils savent dans quel camp se trouve Dieu. Ils l'ont compris le 11 septembre dernier. Les talibans ne craignent pas la mort. Il n'est rien de plus terrible qu'un adversaire qui se bat pour le Nom d'Allah et sait que sa mort lui offrira une place près du Très-Haut, près de Celui dont grande est la Colère de voir ce que l'homme blanc a fait de Son Nom !

- Vous laissez entendre que les Américains ont été un peu trop vite en besogne en désignant les coupables. Avez-vous réellement commandité les attentats du 11 septembre ?

- Allah seul sait qui pilotait les avions le 11 septembre.

- Parlons d'autre chose. A propos du régime taliban, vous savez que les occidentaux s'insurgent contre ses pratiques qui lui semblent venir d'un autre âge... Vous excisez vos femmes, vous leurs faites porter un voile qui les avilit, les ramène à un rang inférieur à celui de la bête, vous les exécutez froidement si elles trompent leur mari...

- Et vous, chiens d'occidentaux ? Que faites-vous subir à vos femelles ? Vous n'y prêtez attention qu'à la condition qu'elles soient belles et désirables, vous leur donnez la parole mais en réprimant un léger ricanement - osez dire le contraire ! - comme pour dire qu'elles feraient mieux de rester dans leur cuisine ou de torcher leurs mômes plutôt que de venir ramener leur science... La femme occidentale n'a acquis que depuis quelques années une liberté qui n'est encore qu'apparente, de même que l'esclavage n'est aboli que depuis peu de temps... Vous avez beau jeu de critiquer nos pratiques, vous dont les femmes s'imposent des régimes qui sont de véritables tortures pour satisfaire leur mari et tenter de se rapprocher d'un idéal toujours plus inaccessible, toujours plus superficiel... Les pratiques de l'Islam intégristes peuvent vous paraître odieuses, elles ne sont que l'exagération de vos propres pratiques.

- Pour en revenir à ce qui s'est passé le 11 septembre aux Etats-Unis...

- Les Américains se croyaient puissants ! Ils érigeaient leurs tours vers les cieux, toujours plus haut, sans jamais songer qu'elles pourraient de cette façon prêter le flanc à une quelconque attaque aérienne. Protégés derrière leurs dollars, ils entendaient régir le monde entier, le maintenir sous leur botte étoilée, et faisaient souffrir des milliers de peuples sans craindre de représailles. Les attentats du 11 septembre ont vengé l'extermination des Indiens, les bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki, la déforestation du Viêt-Nam. Cette catastrophe a remis le monde à l'endroit. Maintenant, le monde peut repartir à zéro : les Etats-Unis sont morts. Avouez, jeune homme, que même vous, en tant qu'Européen, vous vous sentez soulagé...

- J'avoue qu'en voyant les tours du World Trade Center s'effondrer, j'ai senti un frisson de joie m'envahir, oui. Et lorsque j'entends sur toutes les chaînes nos gouvernants répéter : "Nous sommes tous Américains", je me dis que c'était bien la peine de lutter contre les Allemands en 39...

- Vous voyez ! Aujourd'hui, l'Amérique est redevenue un pays du Tiers-Monde comme les autres. Vous aurez remarqué qu'il a été très peu question des quelques 5000 morts des attentats, mais surtout de l'orgueil meurtri de l'Amérique. L'orgueil ! Toujours l'orgueil ! Allons, un Dieu réellement juste, réellement bon, ne pouvait pas se trouver du côté de ce peuple ignoble...

- Comptez-vous (si vous avez commandité les attentats) prévoir d'autres actions terroristes contre le monde occidental ?

- Il se fait tard. Cet entretien est terminé. Ravi d'avoir fait votre connaissance, jeune homme. Faites attention si vous prenez l'avion pour rentrer chez vous : les vols ne sont pas sûrs, de nos jours...

Alors, avec l'élégance d'un lion, Oussama Ben Laden se leva de la chaise de bois qui supportait sa force latente et lentement, sans se retourner, pénétra dans une pièce annexe où devait se trouver sa chambre. Avec une étrange impression de plénitude, je suivis machinalement les gardes qui me guidaient vers le chemin du retour.

vendredi 22 avril 2011

Du sous-réalisme

Copyright Goossens, 2011.

Un écrivain, c'est un type qui a un vrai métier et qui, à ses heures perdues, fait professeur de français, manucure, bibliothécaire, ambulancier, gardien de phare ou assistant d'éducation. Je suis assistant d'éducation, mais j'aimerais bien avoir un vrai métier. Être un écrivain reconnu, ça doit être sympa. Ma boulangère m'aurait vu l'autre soir chez Ruquier : "Il a été un peu dur avec vous, Éric Naulleau, non ? Une baguette moulée, comme d'habitude ?" Mes copains se foutraient de moi : "Alors, Zola ? T'as pas arrêté de mater les seins d'Amel Bent de toute la soirée, hein, vieux vicelard ?"

Parfois, devant ma télé, je participe aux débats, je réponds aux questions de l'animateur, je coupe les invités : "Mais non, Bernard-Henri, sur la Côte d'Ivoire, vous avez tout faux !", j'amuse la galerie par mes bons mots qui rendent jaloux l'animateur... Je suis brillant, fin, et même un peu beau avec le maquillage et les lumières du plateau.

En réalité, je pense que je ne serais pas très à l'aise sur un plateau de télévision, aveuglé par les projecteurs, barbouillé de fond de teint que j'aurais l'impression de sentir couler sous l'effet de la chaleur... Je ne suis pas doué à l'oral. Déjà, à l'école, je n'osais pas lever le doigt même quand j'étais sûr de connaître la réponse. J'envie les gens qui avancent dans la vie remplis de certitudes, leur assurance brillant comme un bracelet de montre, et qui vous assènent leur vérité sans bafouiller, sans la moindre hésitation, et prêts à répondre à la contradiction avec un sourire confiant... Moi, je louvoie, je me tâte, je réfléchis longuement avant d'ouvrir la bouche, je ne veux pas dire de bêtise, et puis au moment d'affirmer mes convictions, je m'aperçois que je ne suis pas si convaincu que ça, qu'en y repensant, je me trompe peut-être... Sur les questions politiques, par exemple, je me sens parfaitement médiocre. Je n'arrive pas vraiment à m'y intéresser. Sur un plateau de télé, je serais sans doute forcé de m'en tirer par une plaisanterie : "Oh, moi, de toute façon, je ne reconnais pas ma droite de ma gauche..."

Je suis plus à l'aise à l'écrit. En tout cas, je l'espère. Oui, devenir écrivain, ça ne me déplairait pas. Ça doit être réconfortant de voir la couverture de son livre dans les étalages de sa librairie habituelle... Mon grand problème, c'est que j'ai un peu trop tendance à rêvasser à ma future vie d'écrivain et à oublier d'écrire.

Aujourd'hui, on ne fait plus vraiment de grandes découvertes dans le domaine littéraire. Ce serait bien étonnant que je devienne avec mes petites compositions la révélation de la deuxième décennie du vingt-et-unième siècle. Il n'y a plus beaucoup d'expérimentation : on a perdu l'habitude des manifestes littéraires.

Pourtant, quand on se lance dans l'écriture, il faut avoir l'illusion, au moins pendant toute la durée du travail, d'avoir des choses importantes à dire - des choses que personne, peut-être, n'a dites avant nous. C'est préférable, en tout cas. Je manque d'imagination, dans ce domaine, et j'ai du mal à croire en moi. Si j'étais un peu plus fort, je créerai bien un manifeste, moi aussi : le manifeste du sous-réalisme !

Allez, comme on est entre nous, je vais tout de même essayer.


MANIFESTE DU SOUS-RÉALISME

"La réalité dépasse la fiction." C'est ce qu'on entend partout, et depuis très longtemps. Ces temps-ci, effectivement, on le sent bien : nos fictions ne sont plus du tout à la hauteur de la réalité. La réalité, c'est évidemment celle que montre le journal télévisé. Les attentats du 11 septembre 2001 ont dépassé la fiction en long, en large et en travers. La réalité, ce jour-là, a été une véritable artiste. Vous connaissez une œuvre d'art qui rivalise avec les révolutions qui ont lieu en ce moment dans le monde arabe ? Et Komatsu Sakyo avait l'imagination bien modeste quand il a écrit La Submersion du Japon en 1973...

Mais là, nous parlons de la réalité collective, de la réalité de groupe, celle qui se retrouve au journal télévisé. Contre cette réalité-là, certes, nos fictions font pâle figure. Alors, que faire ? Agir sur la fiction ? La rendre encore plus catastrophique, encore plus apocalyptique ? Viser le paroxysme ? Allez, tout ça a déjà été fait maintes et maintes fois... On oubliera toujours d'imaginer le petit désastre en plus, celui qui nous paraîtrait un peu exagéré (il faut rester crédible, quand même), et que la réalité, elle, se chargera de provoquer. Ce n'est pas son problème, à la réalité, de ne pas être crédible !

Non, il n'est plus temps d'agir sur la fiction : c'est sur la réalité qu'il faut travailler. Les grandes catastrophes collectives nous dépassent, il faut enfin l'admettre ! Il nous faut des réalités à notre hauteur, des réalités de proximité... Il nous faut des réalités pour petits-bras.

Dès maintenant, retournons au quotidien, à l'humilité, au profil bas ! Retrouvons l'homme. Pas le héros, pas le sauveur de l'humanité : le petit. L'homme fragile, l'homme qui doute, l'homme qui n'ose pas s'avancer. Refusons les machineries de l'intrigue traditionnelle !

Monsieur Leflan a la cinquantaine bedonnante, il quitte son appartement meublé Ikéa. Que va-t-il faire ? Non, il ne va pas croiser l'amour, non, il ne va pas être victime d'un accident de la circulation - même pas de la circulation sanguine -, rien de toute cela ne lui arrivera : monsieur Leflan va faire son tiercé. Il en profitera pour acheter un paquet de tabac à rouler et pour regarder dans le décolleté de la patronne du PMU, puis il rentrera chez lui. Et rien ne lui arrivera, parce qu'à monsieur Leflan, rien n'arrive jamais. Des courbatures, parfois. Une petite grippe. Il devrait penser à réduire sa consommation de tabac, son médecin le lui a assez répété. Mais à part ça, rien. Ça va ! Il n'est pas logé en terrain inondable, il n'est pas harcelé par ses patrons, il n'a pas de tendances suicidaires, il ne fait pas d'excès de vitesse, ou si ça lui arrive, eh bien il paie l'amende et ça ne va pas plus loin. Il aimerait bien, évidemment, que sa vie soit plus aventureuse. Mais il n'a pas le pied marin, et puis il manque de curiosité. L'été, il va parfois aux Sables d'Olonne. Ça le dépayse, monsieur Leflan. Ça le change du boulot. Monsieur Leflan travaille au tri postal. On ne lui connaît pas de relation amoureuse. Ça ne l'empêche pas de rêver, bien sûr. S'il osait, il inviterait bien sa collègue Lucile à dîner, un soir. Elle est célibataire, elle aussi. Mais il ne le fera pas. Il ne le fera pas, parce que tout le monde s'attend à ce qu'il le fasse ! Enfin, nous entrerions dans une intrigue ! Oui, mais non. Pas d'intrigue, on a dit. Il faut à tout prix décevoir toutes les attentes du lecteur. Si un bateau attend au bout du quai, le héros n'embarquera pas dedans. Jamais ! Il faut revenir au degré zéro du récit.

Le sous-réalisme ne visera jamais à la réalité. La fiction, allègrement dépassée par la réalité, saute à pieds joints au-dessus du sous-réalisme. Le sous-réalisme, c'est la nullité élevée au rang d'art. Vive la vie quotidienne ! Vive la routine !

Soyons humbles. Au ras des pâquerettes. C'est joli aussi, les pâquerettes. Il n'y a pas que les roses, dans la vie.

Plus du tout d'intrigue, alors ? Plus du tout d'intrigue ! Monsieur ou madame se lève, va bosser, rentre à la maison, regarde la télé, et dodo. La routine, je vous dis ! L'enjeu, c'est de créer à partir de ça.

Comment ça, déjà fait ? Flaubert, vous dites ? Ah, mais Flaubert n'avait pas été aussi loin que ça... Balzac ? Allons, vous plaisantez ! Balzac, c'est une saga, c'est l'humanité se confrontant sans cesse à l'Histoire ! Non, à mon avis, la seule chose qui puisse rivaliser, d'un point de vue littéraire, avec le roman sous-réaliste, c'est l'annuaire de la Drôme.

Ceci posé, je vous rappelle que j'ai déclaré plus haut ne pas tenir grand cas de mes convictions. En général, elles ne font pas long feu. Le sous-réalisme c'est une mode, mais c'est une mode qui a fait son temps, je crois. Il ne devrait pas même survivre à son manifeste.

*

Et d'ailleurs, pour enterrer définitivement ce manifeste à peine né, je viens de constater grâce à Google, le castrateur du Net, que le sous-réalisme existait déjà. Rien à voir avec une quelconque entreprise littéraire, mais n'empêche : ça fait toujours mal de se faire piquer une idée avant même de l'avoir eue. J'ai la foulée faiblarde, je me fais toujours doubler...

dimanche 3 avril 2011

Céline en clandestin


"Plus on est haï, je trouve, plus on est tranquille..."
Céline


Cinquante ans après sa mort, le nom de Louis-Ferdinand Céline continue de faire frémir, de scandaliser, de dégoûter. C'en serait presque drôle : Céline, le grand refusé de partout (qui se trouve quand même en cinq volumes dans la Pléiade !), le vaincu triomphal du Goncourt 1932, l'exilé des "heures sombres", aujourd'hui privé de "célébration".

C'est un bel hommage, finalement, que lui ont rendu Serge Klarsfeld et Frédéric Mitterrand en retirant son nom du recueil des célébrations nationales 2011. Une fois de plus, il sera le grand absent, la place laissée vacante au milieu des autres "célébrés" : Philippe de Commynes, Cendrars, Boileau, Théophile Gautier, Hervé Bazin, Cioran, Maillol, Méliès, Bougainville, Marie Curie... Et bien sûr, cette chaise vide au milieu de l'assemblée des illustres disparus, on ne verra qu'elle. Henri Troyat aura presque l'air de s'excuser de prendre la place de Ferdinand, de même que Guy Mazeline n'a jamais pu se remettre d'avoir reçu le Goncourt à la place de l'auteur du Voyage... 2011 sera l'année Céline, qu'on le veuille ou non.

Quel encombrant cadavre ! Mais il faut dire que le style de Céline est aujourd'hui encore bien plus vivant que beaucoup de ceux de nos auteurs contemporains... Il n'est pas facile de se débarrasser de lui, de faire comme s'il n'avait pas existé, de regarder ailleurs. Depuis la parution de Voyage au bout de la nuit, ce malotru a tout dévasté ! Ignorer Céline, c'est faire l'impasse sur l'un des plus profonds bouleversements que la littérature française du XXe siècle a connu. L'autre bouleversement est venu de Proust. Si l'antisémitisme vous rebute et que les longues phrases vous ennuient, vous êtes foutu, la littérature française vous est passée sous le nez et vous n'avez rien vu, vous pouvez aller vous recoucher.

Oui, mais il faut faire avec l'antisémitisme, n'est-ce pas ? Admirer, certes, le génial anarchiste du Voyage, réglant son compte à la guerre, à la colonisation, au travail à la chaîne, à la misère sociale ; mais frémir d'horreur devant les imprécations du bouffeur de juifs de Bagatelles pour un massacre ! Difficile, hein, de concilier les deux ? André Gide avait bien essayé de s'en tirer par une pirouette, dans La Nouvelle Revue Française, en affublant Céline d'un nez rouge : "Alors quand Céline vient parler d'une sorte de conspiration du silence, d'une coalition pour empêcher la vente de ses livres, il est bien évident qu'il veut rire. Et quand il fait le Juif responsable de sa mévente, il va de soi que c'est une plaisanterie. Et si ce n'était pas une plaisanterie, alors il serait, lui Céline, complètement maboul." Eh bien non, mon cher Gide, Céline n'est pas un faux-monnayeur. Ce serait trop facile...

On continuera de s'arracher les cheveux sur ce paradoxe : comment l'auteur de Voyage au bout de la nuit, ce cri extraordinaire surgi des bas-fonds, ce roman pour barricades, a-t-il pu tomber si bas, se vautrer dans la haine antisémite comme un cochon dans sa bauge ? Et pourquoi faudrait-il que l'un empêche l'autre ? Depuis quand la pauvreté rend-elle humaniste ? Ont-ils l'air si nobles, les misérables que dépeint Céline dans Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit ? Après ce deuxième roman, d'ailleurs, les communistes qui avaient accueilli le premier comme une Bible commençaient déjà à se pincer le nez. Il ne leur aura pas fallu longtemps pour vomir tripes et boyaux : Mort à crédit, paru en 1936, est suivi dès 1937 par Mea Culpa, pamphlet anticommuniste lapidaire et définitif... et par Bagatelles pour un massacre.

Célébrer Céline ? Impossible. Il faudra se souvenir de ce qu'il s'est passé en ce début d'année 2011. Les Archives de France avaient inscrit le nom de Céline sur le recueil des Célébrations nationales pour le cinquantenaire de sa mort. Il a suffi que Serge Klarsfeld, président de l'Association des fils et filles de déportés juifs de France, demande le retrait immédiat de Céline de ce recueil pour qu'il obtienne gain de cause de la part de Frédéric Mitterrand. "J'ai été tellement bafoué, injurié, recouvert de toutes les ordures et les merdes que cent mille tonnes de parfums d'Arabie ne me feraient pas sentir bon!" écrivait Céline.

"Indignez-vous !", comme dirait l'autre. Oui, depuis sa tombe du cimetière de Meudon, l'abominable docteur Destouches continue d'indigner.

Ah ! Si seulement Céline n'avait pas écrit Voyage au bout de la nuit ! Les choses seraient plus simples, il n'y aurait plus de questions à se poser : on l'aurait depuis longtemps balayé, inscrit sur le fichier des salauds sans intérêt, seuls quelques nostalgiques de la francisque se refileraient encore ses romans et ses pamphlets sous le manteau... "Je regimbe un petit peu ?... pas du tout !... mes idées racistes sont pour rien ! Tartuffes !... [...] c'est le Voyage qui m'a fait tout le tort... mes pires haineux acharnés sont venus du Voyage... Personne m'a pardonné le Voyage... depuis le Voyage mon compte est bon !..." (D'un château l'autre)

C'est qu'avec le Voyage, il est impossible d'ignorer Céline. Avec Mort à crédit, Féerie pour une autre fois ou la trilogie allemande non plus, bien sûr - mais ceux-là, quand on les lit, on fait déjà plus ou moins partie des "céliniens". Le néophyte, bien souvent, s'arrête au Voyage, à la rigueur à Mort à crédit, et ne va pas plus loin, puisqu'on lui a dit qu'ensuite, c'était caca. Le néophyte, bien obéissant, se fie au jugement des grandes personnes et n'essaie même pas d'approcher ses narines du caca.

Alors, une fois de plus, Céline se fait la belle. Ceux qui l'aiment le célèbreront à leur manière clandestine, à l'abri des médailles. On ne donnera pas le nom de Louis-Ferdinand Céline à un lycée, on n'érigera pas de statue devant le passage Choiseul - c'est mieux comme ça. Céline restera à l'abri de tous les hommages, inaccessible à tous les pardons, toutes les reconnaissances posthumes, tout : qu'on n'en parle plus.

Le Magazine des Livres, mars 2011.

mercredi 16 mars 2011

Propagande 7 - Le Magazine des Livres n° 29


Nouvelle formule, nouvelle périodicité : Le Magazine des Livres est devenu mensuel et se présente maintenant sous format tabloïd. Andrée Chédid, André Gide et Louis-Ferdinand Céline en sont les sujets principaux, et c'est à ce dernier que j'ai consacré mon article... Bonne lecture !

mercredi 2 mars 2011

La vie, tu l'aimes ou tu la quittes


Monsieur,

L'association pour le respect de la joie de vivre (ARJV) et le département de l'innocence et du bonheur sans faille (DIBOF) vous informent que votre existence est désormais considérée comme nuisible à l'équilibre de l'insouciance planétaire.

En effet, il nous est apparu qu'à de nombreuses reprises, vous avez fait montre dans vos écrits d'un pessimisme morbide, d'un humour noir souvent déplacé et d'une certaine complaisance dans le désespoir qui nous incitent à penser, Monsieur, que vous travaillez secrètement à la démoralisation générale de la société.

"Vivre est une humiliation", avez-vous pu écrire par exemple. Vraiment ? Savez-vous que par ces mots, vous insultez plus de six milliards de vivants et de vivantes ? Et nous ne parlons que des humains, bien entendu. Mais peut-être jugez-vous aussi que la vie des animaux est une humiliation ?

Il est vrai que vous concédez parfois à autrui un courage dont vous vous sentez vous-même incapable, ce qui tendrait à prouver que vous ne méprisez pas l'humanité autant que vous pouvez le prétendre parfois. Nous y voyons, pour notre part, de coupables contradictions. Ainsi, cet extrait de votre journal intime, daté de 1999, et que nos agents ont pu se procurer :

"Chaque jour qui passe est un jour perdu, irrémédiablement perdu... Eternel leitmotiv... Quel effort faut-il fournir jour après jour, heure après heure, pour tenir debout, pour vivre, ne serait-ce qu'un peu... Quels combats faut-il mener pour espérer avoir droit à une infime part de bonheur... Quels drames intérieurs se nouent dès lors qu'il faut approcher les gens, se prendre en main, agir en homme responsable... Parfois les passants croisés dans la rue, les gens les plus insignifiants, me font l'effet d'être des combattants de l'ombre... N'ont-ils pas dû remiser leur orgueil, l'enfouir au plus profond d'eux-mêmes, avant d'oser aborder la personne qui partage maintenant leur vie ? N'ont-ils pas dû enterrer leur timidité, leurs maladresses, leurs contradictions avant d 'oser ouvrir la porte d'une agence pour l'emploi ? Mais moi, comment pourrais-je être aussi fort qu'eux ? Comment pourrais-je un jour avoir le courage de vivre ?"

Alors ? Vivre est une humiliation, ou au contraire une action qu'il faut avoir le courage de mener ? La vie est nulle, ou elle mérite d'être vécue ? Il faudrait savoir !

Et cette pratique odieuse du journal intime ! Le lacrymatoire quotidien, l'épanchement onaniste ! Et je suis malheureux, et je suis seul, et personne ne m'aime - et qu'est-ce que je suis beau quand j'ai mal ! Comme mes blessures me vont bien ! Exquises ecchymoses ! Névrose adorée ! Embrasse-moi, Malheur ! Caresse-moi, Catastrophe ! Foutaises...

Bien sûr, ces lignes datent un peu. Mais vous ne nous ferez pas croire que vos sentiments sur la question ont évolué. Voulez-vous des extraits plus récents ? Tenez, ces lignes qui datent de 2007 :

"J'ai réglé la question du suicide le jour où je me suis aperçu que je n'en avais pas besoin, puisque je n'étais pas suffisamment en vie pour éprouver le désir de mourir. Je me suicide au quotidien, en restant enroulé sous mes couvertures jusqu'au milieu de l'après-midi, inatteignable. A l'armée, j'aurais été grandiose dans les opérations de camouflage... Mais l'armée, non merci. Je suis un déserteur professionnel."

Félicitations, vraiment ! Avec quel orgueil vous assénez cette vérité ! La fierté des lâches. Je suis paresseux et je le revendique. C'est bien la seule chose que vous revendiquez, d'ailleurs ! Nous vous croisons rarement à proximité des isoloirs, le jour des élections ; et nous ne nous souvenons pas vous avoir vu manifester pour défendre les peuples opprimés... Il paraît que vous refusez même de donner votre sang ? "Les prises de sang me font tourner de l'oeil !" Chochotte !

Mais la vie, ce n'est pas pour les planqués ! Le bonheur ça se mérite, Monsieur ! La joie de vivre, c'est un travail de chaque instant ! Il ne suffit pas de flâner dans les rues en regardant les filles et d'attendre que ça vous tombe tout cuit dans le bec ! Il faut se donner les moyens du bonheur ! Se lever tôt, prendre un bain, porter des chemises Dolce & Gabbana, faire du sport, offrir un bouquet à sa mère, apprendre à parler aux femmes, trier ses déchets... En un mot : s'ouvrir aux autres !

Au lieu de cela, vous vous fermez. Vous vous pelotonnez autour de votre souffrance chérie, votre seul animal de compagnie... Et vous vous en rendez compte, et vous ne faites rien pour changer. Comme un enfant têtu qui ne veut pas embrasser sa grand-mère parce qu'elle pique. Si vous vous contentiez de ça... Mais non : vous écrivez, en plus ! Monsieur a des prétentions littéraires ! Monsieur se trouve tellement intéressant qu'il veut enseigner à tout le monde sa profonde philosophie de la vie !

Ah oui ! Cioran, Schopenhauer, Houellebecq, Rosset... Belles références ! Le simple fait de taper ces noms m'épuise déjà. Vous dites ? Céline ?!?... Il serait préférable pour vous que nous n'insistions pas sur cet individu...

Non vraiment, il n'est pas possible de vous sauver. Et vous ne nous ferez pas croire qu'à trente-quatre ans, vous pouvez encore changer. Tout est joué avant six ans ! On ne vous a pas appris ça, dans vos bouquins ?

Monsieur, vous êtes néfaste à la société. Par votre exemple, vous êtes une publicité vivante pour l'aboulie, le manque d'entrain, le renoncement... Vous découragez tous les enthousiasmes, vous fatiguez tous les héroïsmes. Ne parlons même pas de l'amour : vous feriez fuir la plus bienveillante des adoratrices ! Dans la grande course au bonheur universel, vous êtes une entorse.

Le bonheur, ce n'est pas pour vous ? Très bien ! Mais alors, vous n'avez plus rien à faire dans notre société. Dehors, les rabats-joie ! Fini, le temps du suicide-au-quotidien ! Les faibles de votre sorte, les faibles qui ne veulent pas faire l'effort de changer, nous n'en avons plus besoin. A compter du jour où vous recevrez cette lettre, vous aurez une semaine pour dire adieu à vos proches - si vous en avez, pauvres d'eux ! - et quitter la vie par tout moyen que vous jugerez opportun. L'un de nos agents se présentera à votre domicile lundi matin pour constater le décès.

Avec nos meilleurs sentiments,

L'association pour le respect de la joie de vivre (ARJV)
et
Le département de l'innocence et du bonheur sans faille (DIBOF).



Le bonheur n'est pas un droit mais un devoir !

Luttons contre le mauvais esprit mortifère !

Protégeons les droits de l'homme heureux et de la femme heureuse !


mercredi 23 février 2011

John Fante, la vie brute


"J'avais vingt ans à l'époque. Putain, je me disais, prends ton temps, Bandini. T'as dix ans pour l'écrire ton livre, alors du calme, faut s'aérer, faut sortir et se balader dans les rues et apprendre comment c'est la vie. C'est ça ton problème : tu ne sais rien de la vie."
John Fante,
Demande à la poussière.


Il est celui qui a décomplexé la littérature américaine. Il était nécessaire, dans le premier tiers du vingtième siècle, qu'un écrivain surgisse des bas-fonds avec une langue chargée d'alcool et de colère pour rendre à la vie ses vraies couleurs : gris, rouille, jaune pisseux - rien d'étincelant sous la poussière, rien de glorieux. Dieu s'est fait porter pâle.

En France, nous avons eu Céline. Aux Etats-Unis, c'est John Fante qui a endossé le rôle du voyou des Lettres. Oui, je sais que c'est un cliché, qu'il est devenu traditionnel, désormais, de sanctifier les bad boys de la plume et de se pincer le nez devant les ringards au style académique, ceux qui "troufignolisent l'adjectif", qui barbotent joyeusement au milieu des phrases complexes et qui n'hésitent pas à titiller le subjonctif imparfait... Le bon vieux duel Céline-Proust. Voilà un débat qui ne m'intéresse pas : l'un et l'autre sont essentiels. Et sans académisme, sans langue classique, qu'aurait bien pu dynamiter Céline ?

Seulement, parfois, des dynamiteurs, il en faut. Ne serait-ce que pour redonner sa langue au peuple. Parler de la misère dans une langue bourgeoise, c'est une chose. Faire entendre au bourgeois la voix des misérables, c'en est une autre. Il faut de temps en temps mettre les égouts à ciel ouvert.

Arturo Bandini, le double de John Fante dans ses romans, ne connaît rien de la vie au début de Demande à la poussière. "Bon Dieu, dis donc, est-ce que tu te rends compte que tu n'as jamais eu d'expérience avec une femme ? Oh, que si, des tas de fois, même. Oh, que non, menteur. T'as besoin d'une femme, t'as besoin de prendre un bain, t'as besoin d'un bon coup de pied où je pense, t'as besoin d'argent. C'est un dollar, à ce qu'on dit. Deux dollars dans les endroits bien, mais du côté de la Plaza c'est un dollar ; bon, épatant, sauf que t'as pas un dollar, et encore autre chose, dégonflé, même si t'avais un dollar tu n'irais pas, parce qu'une fois à Denver t'as eu l'occasion d'y aller et tu t'es dégonflé." Fante a appris la vie à tout un tas d'Américains. Sans Fante, aurait-on eu Kerouac, Burroughs ou Bukowski ? Rien n'est moins sûr.

On imagine parfaitement Charles Bukowski, pas encore écrivain, déjà ivrogne, mettant la main sur Demande à la poussière à la bibliothèque municipale de Los Angeles, et rencontrant soudain son maître : "Un jour j'ai sorti un livre, je l'ai ouvert et c'était ça. Je restai planté un moment, lisant et comme un homme qui a trouvé de l'or à la décharge publique. J'ai posé le livre sur la table, les phrases filaient facilement à travers les pages comme un courant. (...) Voilà enfin un homme qui n'avait pas peur de l'émotion", écrit-il dans la préface au roman de Fante.

Comment un jeune homme inexpérimenté, timide, mal dans sa peau et voulant désespérément devenir écrivain, pourrait-il ne pas s'identifier à Arturo Bandini ? Bandini ! Aussi touchant qu'il peut être exécrable, aussi grandiose qu'il peut être désespérant... Arturo Bandini, le Don Quichotte de Bunker Hill : il voit l'amour de sa vie, le monde des lettres à ses pieds, la gloire déroulant son tapis rouge devant lui, là où tout le monde verrait des moulins à vent. Mythomane d'hôtels borgnes, il passe son temps à rêver qu'il obtient le prix Nobel, relit cent fois ses deux nouvelles publiées, transforme une serveuse mexicaine dérangée en "princesse Maya", réinvente à chaque instant tous les moments de sa vie - déformation professionnelle de l'écrivain, sans doute. Il parvient ainsi à supporter un quotidien de soiltude et de misère en attendant un chèque illusoire de son éditeur. Mais lorsqu'il se prend enfin la réalité en pleine gueule, sans protège-dents, sans la ouate rassurante de ses fantaisies juvéniles, la tragédie se dévoile dans toute son ampleur. Alors, le rêve se déchire. Alors, Bandini est devenu grand. Il ne joue plus. Il ne se cache plus. Il n'est plus le grand écrivain Bandini que la foule acclame. Il n'est qu'un pauvre descendant d'immigrés italiens qui essaie de survivre, comme tout le monde. "Je suis sorti faire un tour en ville. Bon Dieu, voilà que je remettais ça, traîner la savate dans les rues. Je regardais les gueules autour de moi, et je savais que la mienne était pareille. Des tronches vidées de leur sang, des mines pincées, soucieuses, paumées. Des tronches comme des fleurs arrachées de leurs racines et fourrées dans un joli vase ; les couleurs ne duraient pas bien longtemps. Fallait vraiment que je quitte cette ville."

Il faut se replonger dans les quatre volumes du cycle Bandini : Bandini, La Route de Los Angeles, Demande à la poussière et Rêves de Bunker Hill ! Il faut relire aussi Mon chien Stupide, qui montre un Henry Molise, autre double de l'auteur, au crépuscule de sa vie de scénariste, dressant le bilan amer de son existence. Un chien impressionnant fait son apparition dans le foyer familial et sème le désordre par sa seule présence, réveillant les rancœurs du couple, accélérant le départ des quatre enfants. Tous vont partir, abandonnant la maison à son silence et le chien, d'abord rejeté, un temps en fuite, deviendra alors la seule créature à laquelle se raccrocher. "A dire vrai, je ne pouvais affronter une journée de plus. J'en avais marre de cette grande maison. A quoi bon ces chambres vides et un jardin grand comme un parc où personne ne se promène ? A quoi bon des arbres sans des chiens pour pisser dessus ? Je ne pouvais plus écrire une seule ligne dans cette maison."

John Fante sait livrer une émotion brute avec cette retenue virile, cette pudeur qui passe par l'humour des situations, par le silence parfois, et qui est la marque des grands écrivains. Virile, oui, parce que tout le monde sait que les garçons ne pleurent pas, alors il faut assumer dignement la honte quand on est surpris à embrasser religieusement sur un mur la marque d'une allumette frottée par une belle inconnue (irrésistible scène de La Route de Los Angeles), il faut tordre le mauvais sort pour lui donner un aspect plus glorieux, tourner la déconfiture à son avantage. Et surtout, garder ses émotions pour soi. La dernière phrase de Mon chien Stupide nous apprend que c'est raté pour cette fois : "Soudain, je me mis à pleurer."

Le Magazine des Livres, janvier-février 2011.