jeudi 31 octobre 2013

Les prix

Ah ! c’est un peu dégoûtant, la cuisine des prix !
Jacques Brenner, Journal, 6 novembre 1989.

            Vous ai-je déjà dit que les écrivains étaient de grands enfants ? Il faut les voir se faire beaux pour la remise des prix de fin d’année, dès qu’arrive le mois de novembre ! Oh, il y en a bien aussi quelques uns pour se moquer ouvertement de ces cérémonies dérisoires, mais ce sont toujours les mêmes : les jaloux, les cancres, ceux qui savent déjà qu’ils ne seront jamais les chouchous des jurés de chez Drouant !
            Au fond, on en rigole, on dénigre la « cuisine des prix », mais on a quand même envie d’être sur la photo, verre de pouilly en main et chèque de dix euros en poche. Dix euros ? Oui, c’est ça, le Goncourt : un chèque de dix euros. Juste de quoi payer le taxi pour rentrer chez soi. Ça, et puis la notoriété, un bandeau rouge sur la couverture, des tirages énormes et la satisfaction d’être enfin reconnu par sa boulangère… On ne va pas cracher sur les ventes record qui nous permettront d’acheter enfin cet appartement parisien planté au beau milieu du sixième arrondissement, nombril intellectuel de la Ville-Lumière…
            Le prix imaginé par Edmond de Goncourt récompensait d’abord « le meilleur ouvrage d’imagination en prose paru dans l’année ». Il s’élevait à l’époque à un montant de cinq mille francs or. L’inflation est venue remettre un peu d’ordre dans tout ça et la valeur du chèque est devenue symbolique. « Mon vœu suprême, écrivait Goncourt, vœu que je prie les jeunes académiciens futurs d’avoir présent à la mémoire, c’est que le prix soit donné à la jeunesse, à l’originalité du talent, aux tentatives nouvelles et hardies de la pensée et de la forme. »
            Les « jeunes académiciens »… La formule est un oxymoron : Philippe Claudel, le plus jeune des jurés, a cinquante-et-un ans, et la doyenne, l’inusable Edmonde Charles-Roux, en a quatre-vingt-quatorze. Quant à la « jeunesse » des œuvres primées – décidément une lubie chez le père Goncourt, qui avait pourtant lui-même dépassé son demi-siècle au moment de rédiger son célèbre « testament » –, cette « jeunesse », donc, est aujourd’hui purement rhétorique. À l’exception de Jonathan Littel en 2006, on veille désormais à ne jamais décerner le Goncourt à un premier roman – d’ailleurs, il existe maintenant un prix Goncourt du Premier Roman pour régler la question, et un prix Goncourt des Lycéens pour que les jeunes aient l’impression d’avoir un avis qui compte.
            Le Prix Goncourt est une institution. Le recevoir, une consécration. Mais il suffit de lui ajouter des compléments pour qu’il perde tout son charme. Recevoir le Goncourt, c’est la grande classe. Recevoir le Goncourt du Premier Roman, c’est plutôt sympa. Recevoir le Goncourt des Lycéens, c’est pas de bol.
            Pour les recalés du Goncourt, il existe également des prix de consolation, le premier d’entre eux étant le Renaudot. Il y a aussi le Femina, le Grand Prix du roman de l’Académie Française, le prix Décembre, le prix de Flore, le Médicis, le prix des Lectrices de Elle, le Prix de la Closerie des Lilas, et la liste est encore longue… Si un jour, un de vos romans se voit décerner l’un de ses prix, vous aurez au moins une certitude : vous n’avez pas eu le Goncourt.
            Un bel exemple du jeu de chaises musicales en quoi consiste la répartition des prix littéraires se trouve dans le Journal de Jacques Brenner, à la page du 7 novembre 1988 :
            « … nous n’avons parlé que du Renaudot. Berger a commencé par cette phrase extraordinaire : “De toi va dépendre le choix du lauréat Goncourt !” Il m’explique : “Orsenna est actuellement le favori, mais les Goncourt ne voudraient pas voler leur lauréat aux Renaudot : ainsi, si dimanche Orsenna obtient le Renaudot, c’est Rousseau qui aura le Goncourt lundi.”
            J’ai répondu que je défendrais d’abord Anger, mais qu’ensuite je pourrais me rallier aux partisans d’Orsenna. “Après Orsenna, peux-tu proposer Deplant ? – Non, je préférerais proposer Rousseau. Après tout, Orsenna pourrait quand même recevoir le Goncourt. Le Renaudot serait alors une consolation pour Rousseau. – Mais n’est-il pas écarté de vos votes pour avoir obtenu le Médicis ? – Non, c’était il y a sept ans…” »

            Reste à vous donner le quarté pour lundi : Karine Tuil, Frédéric Verger, Pierre Lemaître et Jean-Philippe Toussaint. Je vous précise qu’il est inutile d’essayer de voter par SMS.

jeudi 24 octobre 2013

Le style

J’aimerais un jour parvenir à la morne platitude distante des catalogues de la Manufacture française d’armes et cycles de Saint-Étienne, du Comptoir commercial d’outillage, du Manuel de synthèse ostéologique de MM. Müller, Allgöwer, Willeneger, ou des vitrines du magasin de pompes funèbres Borniol (ces beaux poncifs).
Jean-Jacques Schuhl, Rose poussière.

            Comme celle du sexe des anges ou celle de l’œuf ou de la poule, la question du style a fait couler beaucoup d’encre, voire de sang, dans les milieux littéraires. Doit-on placer le style avant les idées ? La forme avant le fond ? Ou bien les deux doivent-ils être liés ?
Pour les uns, il n’y a pas de doute : c’est le style qui fait l’écrivain.
Pour les autres, c’est une certitude : l’écrivain est avant tout un homme (ou une femme) qui raconte des histoires.
            Allez vous y retrouver…
            Le style ? Les idées ? Il y en a qui se sont jeté des coupes de champagne au visage pour moins que ça !
            Mais d’abord, c’est quoi, le style ?
            Le style, mes enfants, toutes les méthodes pour « devenir un écrivain » vous le diront, c’est ce que vous devez trouver avant même de songer à entamer la rédaction de votre premier roman. Il ne s’agit pas de trouver un style – il faut trouver votre style. Ce qui fera dire au lecteur fidèle, à chaque fois que vous publierez un nouveau livre : « Ça, c’est du Patafion ! » Bien sûr, pour s’aider, le lecteur avait le nom de l’auteur en tête du bouquin. Difficile de se tromper. Mais en plus, oui, il reconnaîtrait entre mille cette façon de placer le COD après le verbe. C’est signé Patafion.
            Donc, tout le monde vous le dira : si vous voulez devenir écrivain, commencez par trouver votre style. Mais d’un autre côté, tout le monde vous le dira : nous avons tous notre style. Alors, il faut le trouver ou on l’a déjà ? Ce serait bien de se mettre d’accord, pour commencer…
            Okay. Bon, alors disons : chacun d’entre nous possède son propre style – il s’agit ensuite de le travailler. Cent fois sur le métier, c’est en bûchant qu’on devient bûcheron, etc.
            En fait, le style s’impose à nous à travers nos lectures – car l’écrivain est aussi un lecteur, comme nous l’avons vu lors d’une précédente séance – et nos choix. Si vous avez été marqué au fer rouge par le style fleuri des auteurs de la fin du dix-neuvième siècle, les Huysmans, Bloy et autres Mallarmé, peut-être aimerez-vous compliquer vos phrases et y joindre des mots savants où abondent les y et les h. Vos scènes d’intérieur se verront décorées de clepsydres et de psychés, vos héros y cultiveront l’héliotrope, collectionneront les améthystes et attraperont sans nul doute la syphilis. Pour le plaisir des mots.
            Si vous êtes un fervent lecteur de Céline (j’en connais), vous aurez tendance, du moins au début, à tenter de retranscrire l’oral à l’écrit. Et un oral bien populaire, bien argotique, des mots comme crachés sur un coin de trottoir et mitraillés de points de suspension.
            C’est ainsi qu’on se forge un style : d’abord par l’imitation. Puis en se détachant petit à petit de ses modèles pour bidouiller quelque chose qui nous ressemble un peu plus, qui nous vient presque naturellement, qui s’affirme petit à petit. Voilà, on y est : on a notre style, notre ton. Quand un lecteur achètera notre livre, après avoir bien vérifié le nom de l’auteur, il nous reconnaîtra à travers nos mots, et il sera satisfait : c’est bien nous, il n’y a pas eu tromperie. À vingt euros le bouquin, c’est rassurant.
            Alors, la question paraît du coup inutile : le style ou les idées ? Maintenant qu’on l’a, ce style, autant s’occuper des idées !
            Oui, mais parmi les écrivains, il existe une espèce que l’on nomme les « stylistes », les amoureux de l’art pour l’art. Eux ne veulent pas se contenter d’avoir « un » style. Ils veulent que leur style, ce soit tout. Ils voient leur œuvre comme une cathédrale gothique, chaque phrase est une ornementation magnifiquement dentelée, ils vous fignolent des paragraphes comme des arcs, des courbes et des contre-courbes flamboyant sur le papier. On comprend pas tout, mais putain c’est beau.
C’est beau quand c’est maîtrisé : n’est pas styliste qui veut. La plupart des écrivains ont plutôt intérêt à avoir des idées quand même…

jeudi 17 octobre 2013

Les œuvres complètes

« Il n’y a pas d’œuvre achevée, il n’y a que des œuvres abandonnées. »
Paul Valéry

                Il existe un moment particulièrement jouissif dans la vie d’un homme de lettres : celui où il publie ses œuvres complètes. Voir sur une couverture – souvent élégante, parfois reliée – le titre Œuvres complètes sous son nom de plume, c’est un moment inoubliable. Un peu comme pour le candidat à un jeu de télé-réalité le moment où il se fait éliminer et retourne dans le monde réel où il reçoit en pleine gueule tout l’amour de ses fans (« Ouiiiiiiiiii ! Jean-Kéviiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiin !! On t’aiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiime !!! »). Le top du top, c’est lorsque ces Œuvres complètes sont publiées dans la Bibliothèque de la Pléiade.
Malheureusement, très peu d’écrivains ont eu l’occasion de connaître ce bonheur de leur vivant. Et il faut avouer que connaître le bonheur après sa mort, c’est un peu frustrant. Il y a une raison assez simple à ça : pour que des œuvres soient complètes, il faut que l’écrivain ait renoncé à sa sale habitude d’écrire. Et pour être certain que la retraite soit définitive, il n’y a rien de mieux que la mort. Encore en vie, rien ne l’empêche de reprendre la plume, et de contrarier les gentils éditeurs qui lui ont fignolé ce volume d’Œuvres. On se démène pour faire plaisir, et voyez le résultat. Les morts sont plus dociles. A priori, ils sont calmés question graphomanie. Il y a toujours des petits malins qui se débrouillent pour qu’on retrouve un manuscrit inédit dans une vieille malle, plusieurs décennies après avoir lâché la rampe – mais bon, dans l’ensemble, les écrivains morts se tiennent plutôt tranquilles.
            Certains écrivains vivants, parmi les plus prolifiques, peuvent tout de même connaître cette jouissance mégalomaniaque. Généralement, ils ont déjà un âge avancé, les éditeurs estiment qu’ils peuvent prendre de l’avance, et ces Œuvres complètes se voient publiées en plusieurs volumes. Œuvres complètes, tome 1. Puis tome 2. Puis tome etc. Jusqu’à ce que mort s’ensuive et que tout rentre dans l’ordre. La jouissance est là, mais un peu assombrie par l’idée du temps qui passe, des rides qui se creusent et de l’incontinence qui guette. On voit déjà se rapprocher la ligne d’arrivée, la fin du voyage, on se transforme petit à petit en métaphore du bout des choses, du terminus-tout-le-monde-descend de la vie. Vérifiez que vous n’avez rien oublié à votre place.
            Mais si l’on fait abstraction de la vieillesse, il y a tout de même de quoi se réjouir : des Œuvres complètes, ça vous pose un homme. C’est un aboutissement. Ça prouve qu’on n’a pas chômé, quand même. Seulement, l’édition « en feuilleton » des Œuvres complètes du vivant du bonhomme a tout de même un aspect un peu mesquin. À ce compte-là, l’auteur d’un premier roman peut lui aussi prétendre avoir publié le premier volume de ses Œuvres complètes. Et toc !
            Parmi les rares auteurs à s’être retrouvés « couchés sur papier bible », en Garamond du Roi, dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade, on retrouve André Gide, Nathalie Sarraute, Marguerite Yourcenar, Claude Lévi-Strauss, Milan Kundera et même André Malraux – ce qui prouve bien qu’on accepte n’importe qui.
            En fait, publier des Œuvres complètes, en règle générale, c’est un vrai casse-tête. À moins de tomber sur un auteur fainéant qui a publié quatre ou cinq livres et qui s’est arrêté là. Mais avec les autres, les Victor Hugo, les Balzac, les Dostoïevski, ceux qui ont laissé un corpus monstrueux, c’est terrifiant. Entre les inédits à authentifier, les romans inachevés (et comment des œuvres peuvent-elles être complètes si certaines d’entre elles sont inachevées ?), les écrits intimes, la correspondance – quand y’en a plus, y’en a encore ! Quand l’édition intégrale est enfin achevée, il est déjà temps de réimprimer les premiers volumes, devenus introuvables en librairie depuis belle lurette…
            Non, vraiment, les éditeurs ont bien du mérite à s’intéresser encore aux jeunes auteurs qui débutent, avec tout le boulot que leur ont laissé les anciens !


jeudi 3 octobre 2013

Le manuscrit



Au quotidien, l’écriture autographe se raréfie ; on commence à imaginer qu’elle pourrait un jour se limiter au paraphe et à la signature, avant que la griffe cryptée, l’identifiant personnel, le code barre individuel, ou toute autre forme de signature électronique ne s’y substituent définitivement.
Pierre-Marc de Biasi.



Jadis, les écrivains étaient des travailleurs manuels. C’était avec la main qu’ils écrivaient leurs livres, et quand je dis la main, je ne parle pas de la pulpe du doigt qui heurte rythmiquement les touches d’un clavier – non : je parle de la main toute entière, recourbée sur le corps d’un objet cylindrique appelé communément stylo, et dont la friction sur une feuille de papier laissait des traces appelées lettres.
Bien avant ce jadis, les premiers hommes s’étaient entraînés sur les parois de leurs grottes, en se trempant les mains dans l’argile, mais ce n’était pas concluant : ils se contentaient de laisser des traces de doigts sur la pierre, et pour les plus artistes d’entre eux, de faire des petits dessins. Ils n’avaient pas appris à écrire, ils se débrouillaient comme ils pouvaient, nous aurions tort de les juger.
Et puis, je ne sais pas bien comment ça s’est fait, si l’homme a inventé le crayon avant de savoir écrire ou le contraire, mais toujours est-il qu’il s’est mis à écrire sur de papier, donc, et avec une plume. Je ne sais plus comment s’appelait le gars qui a eu l’idée d’utiliser une plume trempée dans l’encre, mais ce devait être un officier militaire (d’où les plumes Sergent-Major).
Aujourd’hui encore, il existe des nostalgiques de cette époque où les écrivains laissaient ce qu’on appelle un « manuscrit », c’est-à-dire un bloc de feuilles noircies manuellement donc, avec des lettres tarabiscotées, toutes mal fichues, pas régulières du tout – rien à voir avec le bon vieux Times New Roman corps 12 qui se range bien docilement sur la page Word, bien en ligne, bien justifié, et je ne veux voir qu’une seule tête. Dégradé, le sergent-major !
Difficile de croire qu’on puisse préférer à ces caractères bien ordonnés (c’est pas pour rien qu’on appelle ça une « police » !) des gribouillages souvent illisibles où d’horribles ratures, des rajouts et des signes étranges – qui n’ont de sens que pour l’auteur, je suppose… – rendent les choses encore plus obscures. Mais croyez-le ou non, il y a des gens qui passent leur temps à se pencher sur les paperasses de Flaubert, de Balzac, de Proust, et qui s’arrêtent sur chaque rature, sur chaque « repentir » (c’est comme ça qu’ils causent), et qui en ont même fait leur métier ! On les appelle des généticiens du texte, rien que ça !
Heureusement, de nos jours, les écrivains sont plus raisonnables, ils maîtrisent tous le traitement de texte et savent apporter à leur éditeur un manuscrit – qui a gardé ce nom à tort, puisqu’il n’est plus vraiment écrit à la main (même si c’est avec les doigts qu’on tape sur le clavier, admettons) – un manuscrit, donc, bien propre et bien lisible. Les brouillons de l’auteur sont constitués de feuilles blanches recouvertes de lettres imprimées que le crayon s’est contenté de corriger, de raturer – et encore, il s’agit là des auteurs qui n’ont pas entendu parler des bienfaits de la fonction « insérer un commentaire », qui leur permettrait d’ajouter des corrections tout aussi proprement alignées en marge de leur prose !
Les choses changent doucement, mais bon : on n’en est plus à l’époque des traces de mains sur les murs ! Vous en êtes encore au Bic, vous ?


                                                                                          La Bibliothèque de Jupiter # 26

samedi 28 septembre 2013

Bag of Bones [épisode 9]

            Répéter entre nous, c’est bien sympa, mais c’est pas comme ça qu’on va entrer dans l’Histoire. C’est Florian qui nous a fait remarquer que maintenant qu’on a un groupe, il y a un truc qu’on peut pas louper, c’est la fête de la musique. Après tout, le 21 juin, n’importe quel nul qui s’est acheté un djembé peut faire chier ses voisins jusqu’à pas d’heure, alors je vois pas pourquoi on se gênerait.
            Moi j’ai pensé quand même : c’est pas mal comme idée, ça nous fera une raison supplémentaire d’angoisser, en plus du bac…
            Surtout qu’on s’y est pris au dernier moment, évidemment. On savait même pas qu’il fallait d’abord aller se renseigner à la mairie pour obtenir un emplacement. On pensait qu’il suffirait de demander poliment aux patrons de bars, et qu’avec nos sourires de beaux gosses, ça allait passer sans problème… Ouais. Sauf que début juin, les patrons de bars avaient déjà une liste de groupes longue comme le bras ! Et des groupes pas beaucoup plus mauvais que nous, en plus. Honnêtement, certains avaient même l’air presque aussi bons.
            On a quand même fini par obtenir l’autorisation de jouer à la terrasse d’un troquet du centre-ville lavallois, à égale distance des enceintes d’une discomobile tonitruante et d’une chanteuse s’époumonant sur tout ce que la chanson française a pu commettre de plus criminel. De Michel Sardou à Michel Fugain, en passant par Michel Cabrel et Michel Nougaro… Au moins, perdus au milieu de tout ce bruit, on était tranquilles : nos fausses notes passeraient inaperçues !
            Installation du matériel et test de la sono en fin d’après-midi, sandwichs avalés viteuf à côté de notre emplacement, de peur qu’un type vienne chourrer la gratte d’Adrien (ou pire : la désaccorder !), et à 20 heures, on était au taquet, chauds comme des mamelons, prêts à envoyer du super lourd.
            Sauf Florian, qui n’a rien trouvé de mieux que de se faire une extinction de voix la veille. Une extinction de voix en plein été. Ce mec est un miracle ambulant.
            Du coup, il nous a regardés jouer depuis le banc de touche, et Noémie a assuré au micro comme une pro. C’est pas pour nous jeter des fleurs, mais on a été grandioses. Adrien n’a même pas cassé de cordes, et moi je vous ai enchaîné de purs roulements de caisse claire que même Lars Ulrich il aurait halluciné.

            Bon. C’est vrai que la fête de la musique, c’est l’occasion de jouer devant plein de monde… mais la plupart des gens ne font que passer. C’est un peu comme si on remplissait le Grand Stade, mais qu’il se vidait avant qu’on ait pu jouer. Heureusement que les copains étaient là. Et aussi quelques curieux qui n’avaient visiblement rien de mieux à faire que nous écouter. Ils ont peut-être aimé, si ça se trouve…

Tranzistor n° 51, automne 2013.

jeudi 26 septembre 2013

Le point G

J’ai tué soixante-dix-sept personnes et je dois peser mes mots pour ne pas passer pour un intolérant. La force de la propagande…
Laurent Obertone, Utøya.


            De temps en temps, les écrivains aiment bien aller chatouiller la littérature dans ses endroits les plus secrets, dans ses recoins les plus noirs. Ils aiment flirter avec le Mal. Parfois aussi, ils n’en font pas exprès, c’est comme ça, c’est dans leur nature. Eux pensent rouler du bon côté de la route, mais ils ne se rendent pas compte qu’ils vont à contresens des lecteurs du futur – des lecteurs d’aujourd’hui. Et ce qui leur paraissait parfaitement inoffensif, à peine digne d’être noté, saute au visage de nos pudiques lecteurs du XXIe siècle, et les heurte dans leurs certitudes.
            Par exemple, Mignonne, allons voir si la rose, de M. de Ronsard, c’est pas un peu misogyne ? C’est pas un peu méprisant envers les personnes âgées ? Et la fourmi de la Cigale et la Fourmi, elle serait pas carrément sarkozyste, dans son genre ?
            Parmi les écrivains chatouilleurs, il y a ceux qui sont allés trop loin. Qui sont allés chatouiller des endroits où pullulaient les panneaux de sens interdit et les défenses de marcher sur la pelouse. Écrivains de droite, réactionnaires, voire collaborationnistes ou fascistes, ceux-là se sont amusés à chatouiller le ventre d’où est sortie la Bête immonde ! Ventre qui, comme chacun sait, est encore fécond (ce qui force le respect, pour une dame de cet âge…).
            La France n’aime pas qu’on lui rappelle les Heures-les-plus-sombres de son Histoire. Elle n’aime pas se souvenir qu’en juin 40, elle a perdu à la fois la bataille et la guerre. Elle veut qu’on la remarque sur la photo officielle des grands vainqueurs de la finale : elle n’a peut-être pas été aussi glorieuse que les Ricains, mais bon, elle avait quand même De Gaulle et Jean Moulin ! Il faut la comprendre, hein : on préfèrera toujours se souvenir de la Coupe du Monde de 1998 plutôt que de celle de 2002…
            La France aime aussi se rappeler qu’il y avait à cette époque une poignée de méchants qui collaboraient avec les Allemands, et que les nazis ont commis la pire des atrocités. On appelle ça le Devoir de Mémoire (n’oublions pas de nous en souvenir). Alors, quand aujourd’hui, un écrivain se réclame de Louis-Ferdinand Céline, les journalistes lèvent un sourcil inquiet, vigilant. Car les petits critiques littéraires n’oublient jamais qu’ils se doivent d’être vigilants, de traquer le Mal, persuadés qu’un jour, le tri sera fait entre les Purs et les Salauds (et qu’ils seront du bon côté). « Vous aimez Céline, vous dites ? Tiens, tiens… » Là, si vous précisez en rougissant que c’est bien entendu le Céline de Voyage au bout de la nuit que vous admirez, vous avez une chance de vous en sortir. Au contraire, si vous affirmez haut et fort que tout Céline est à lire et à relire, y compris les pamphlets, alors là, bingo : vous en êtes. Bienvenue au Club des Nauséabonds ! Installez-vous donc par là, entre Richard Millet et Renaud Camus ; il doit rester quelques chouquettes, si Marc-Édouard Nabe ne les a pas toutes englouties…
            Il va sans dire que le Mal est de droite. Un écrivain désireux d’avoir la paix devra choisir soigneusement quel totalitarisme admirer. Vous vénérez Mao ? Entrez donc, camarade, vous êtes ici chez vous !
           « − Mais t’es antisémite ma vache ! C’est vilain ! C’est un préjugé !... » (Céline, Bagatelles pour un massacre.)
            Dans le temps, on parlait d’écrivains « sulfureux ». Aujourd’hui, ils sont nauséabonds. Ils ont cessé de sentir le souffre : désormais ils puent, tout simplement. Comme des cadavres ou des petits enfants qui se négligent. Ils puent la haine, diront certains. On peut établir une liste (non exhaustive) d’écrivains à ne pas citer dans n’importe quel dîner mondain ni sur n’importe quel plateau télé : Léon Bloy (qui fut un fasciste fort précoce, puisque mort en 1917), Céline, Lucien Rebatet, Robert Brasillach, Drieu la Rochelle, et donc Renaud Camus (Renaud comme le chanteur, Camus comme l’écrivain), Richard Millet, Nabe, Soral, bientôt Laurent Obertone… La liste s’allonge de jour en jour, le repérage d’écrivains « limite » étant devenu depuis quelques années une sorte de concours dans les rédactions des quotidiens et des magazines culturels. J’imagine que bientôt seront créées des brigades anti-nauséabonds, avec des lecteurs spécialisés qui traqueront le mot « juif » et ses dérivés dans tous les livres parus ou à paraître.
            L’antisémitisme, aujourd’hui, est un peu passé de mode : c’est l’islamophobie qui attire désormais les regards scrupuleux des flics de la pensée. Malheur à l’écrivain qui n’apprécie pas vraiment d’entendre des jeunes issus de la diversité tourner en mobylette pendant des heures sous ses fenêtres, et qui ose l’écrire dans un de ses livres. La qualification de « raciste » lui pend au nez. On jurerait, vraiment, que les critiques se font un petit pourcentage en plus dès qu’ils ont « levé » un lièvre mal-pensant. Si seulement c’était le cas ! Mais même pas : ils le font par goût. Bientôt, le simple fait de ne pas être tout à fait de gauche, pas vraiment altermondialiste, d’avoir – c’est ballot – oublié d’appeler à voter Mélenchon aux dernières élections, ou de trouver qu’il serait bon que les délinquants et les criminels subissent des peines de prison à la hauteur de leurs délits plutôt que d’être relâchés avec une sucette, vous vaudra de rejoindre le Club des Nauséabonds (pour le coup, plus très « select »). Car on l’a dit : le Mal n’est pas seulement nazi. Le Mal est de droite. C’est plus facile à classifier, et ça permet aux critiques anti-nauséabonds d’élargir plus rapidement leur collection de points.
            Pardon ? Quels points ?
Des points Godwin, bien sûr…


jeudi 19 septembre 2013

Le lecteur

L’écrivain souhaite des lecteurs qui lui ressemblent et lui soient tout juste inférieurs ; à son image, mais plus naïfs.
Jean Rostand.


            C’est quoi, un lecteur ?
            Comment ça vit ? Qu’est-ce que ça mange ? Faut-il l’arroser tous les jours ?
            Le lecteur est-il soluble dans l’intelligence ?
            Pourquoi y a-t-il des lecteurs plutôt que rien ? Qui a précédé, du lecteur ou de l’écrivain ? Le premier écrivain était-il aussi le premier lecteur ?
            Combien faut-il de lecteurs pour soulever une voiture ?
           
            Pour l’écrivain, le lecteur est avant tout une énigme.

            L’écrivain, pourtant, est un lecteur aussi. Mais lui, ce n’est pas pareil : il est du métier. C’est un peu comme un chef cuisinier qui irait déjeuner dans un grand restaurant : il repère tout de suite le verre sale, la cuisson de la viande qui laisse à désirer, ou au contraire, les petites idées à piquer à droite à gauche (ah tiens ! Pas con, ces petites lumières tamisées…). Ou encore – la métaphore est plus juste – comme un médecin qui tomberait malade. Il saura tout de suite si l’aide-soignante lui prend le pouls correctement, et que le pneumothorax n’est pas une maladie située dans le ménisque ! Là aussi, il pourra piocher des petites astuces (malin, l’Ibuprofène avec le Maalox : je tâcherai de m’en souvenir…). Bref : même lorsqu’il lit, l’écrivain reste un écrivain. Bien vu, l’idée des chapitres dans l’ordre décroissant : je prends !
            Alors que le lecteur, même s’il écrit, reste un lecteur.
            Oui, parce qu’un écrivain, en dépit d’une idée très répandue, n’est pas quelqu’un qui écrit. Un écrivain est quelqu’un qui publie.
            Qui publie pour un lecteur. Et si possible plusieurs. Mais écrit-il pour le lecteur ?
            Là, il y a deux écoles.
            D’un côté, vous avez l’auteur qui aime son lecteur, qui le comprend, qui sait ce qu’il aime, et qui va le lui donner sans compter. T’en veux de l’amour ? Vas-y, prends ! Toi, là bas, un peu de suspense ? J’en ai aussi ! Et toi, le petit caïd au tee-shirt rouge ? Tu veux ? Un fol esprit de liberté ? Mais oui, j’en ai aussi, un plein panier ! Servez-vous ! Amusez-vous !
C’est l’école Marc Levy.
Et de l’autre côté, vous avez l’auteur qui aime que son lecteur l’aime et le comprenne. Toujours, il ira proclamant par monts et par vaux que jamais, ô grand jamais, il n’écrit pour son lecteur ! Adepte du contre-pied, il pourra même prétendre écrire contre lui. Ce n’est pas très gentil. Mais le grantécrivain n’a pas à être gentil, il ne brossera jamais son lecteur dans le sens du poil, et ça tombe bien, parce que le lecteur du grantécrivain a horreur qu’on le brosse dans le sens du poil, il attend qu’on le surprenne, qu’on le déroute, qu’on le choque, et c’est exactement ce que fait le grantécrivain. Du coup, il lui apporte quand même un peu ce qu’il attend, le lecteur. Finalement, écrire pour ou contre le lecteur, ça revient au même, puisque quoi qu’on fasse, il est content, ce con-là.
            C’est l’école « nouveaux réactionnaires ».
            Mais au fond, l’écrivain, le vrai, se place devant son écran comme devant son lecteur idéal, celui qui sera à même de le comprendre, de percevoir toutes les petites astuces, d’apprécier cette petite métaphore hyper chiadée et en même temps discrète, de le suivre sans se perdre dans ses digressions, de rire quand c’est drôle et de s’émouvoir quand c’est triste. Le lecteur idéal, pour l’écrivain, c’est lui-même. Et ensuite, celui qui se rapprochera le plus de lui-même. Le meilleur lecteur, c’est celui qui a tout pigé et qui est d’accord. Puis, celui qui n’est pas toujours d’accord, mais qui a tout pigé et qui est capable d’apporter un commentaire construit, argumenté, intelligent. Puis, bon, le lecteur de masse, pas très intéressant, pas très futé, mais qu’il faut bien faire semblant d’apprécier puisque c’est lui qu’on rencontre au salon de l’agri… du Livre et dans les librairies de province pour les séances dédicaces. Et alors pour finir, l’ennemi, évidemment, c’est le lecteur qui n’a rien, mais alors rien compris – et qui d’ailleurs a détesté le livre, comme par hasard.
            Et juste derrière lui, en dernière position : le critique.

            Mais le critique, ce sera pour une autre fois.