lundi 1 avril 2013

Paranoïa et réveil tardif




Wakoh Honna, Nozokiana

 
Journal d'oisiveté
Mars 2013
 
Vendredi 1er mars.
 
Oblomov s’est levé encore plus tard que d’habitude, cette fois : trois heures de l’après-midi. Une honte… Mais je ne sors pas de chez moi et m’acquitte du huitième épisode de Bag of Bones pour Tranzistor. Il fallait tout de même que je fasse quelque chose de cette journée si mal entamée…
 
Coup de fil inattendu sur mon portable. Voyant s’afficher un numéro inconnu, je n’ai pas répondu, me contentant d’écouter le message : la Direction de l’enseignement catholique m’appelle pour me proposer le remplacement d’une enseignante, pour la période du 11 mars au 30 juin, dans un ensemble scolaire de Mayenne. Ce message me plonge dans une angoisse terrible, à tel point que je ne rappelle pas ma correspondante, préférant attendre lundi matin pour le faire. Angoisse, parce que bien évidemment je ne suis pas en mesure de refuser un tel emploi, qui de plus tombe à pic en ce moment où j’en suis venu à tourner en rond, sans envie, sans volonté, et où mes finances sont catastrophiques. Mais enseignant… Moi, donnant un cours à une classe ? Mais quel cours ? Comment fait-on ça ? Je n’ai aucune expérience de la chose, et l’idée même d’enseigner me panique ! La femme qui téléphonait n’a pas précisé quelle était la matière enseignée par le professeur que je suis censé remplacer, ni le niveau des classes concernées – l’ensemble scolaire en question regroupant tous les niveaux de la maternelle au lycée. S’il s’agit de donner des cours de maths, il est évident que je ne fais pas l’affaire – mais je suppose que si l’on me propose ce poste, c’est après avoir consulté mon C.V., et qu’il doit donc s’agir d’un poste de professeur de français. Si c’est le cas, encore une fois, je ne suis pas en mesure de refuser. Mais suis-je seulement capable d’enseigner le français à des élèves ? De noter des élèves ? De leur donner un cours bien construit durant une, voire deux heures ? Et cela, pendant quatre mois ? En veillant, peut-être, à les préparer pour le brevet des collèges ou le bac de français ? Je ne me vois pas dans ce rôle. Je ne me vois absolument pas dans ce rôle. Mais je ne peux pas refuser. Refuser, ce serait s’enfermer encore dans l’inappétence, l’attente, le découragement – ce serait une lâcheté. Mais est-ce que ce ne serait pas pire d’être un professeur médiocre ?
 
Tout ce que je peux faire, c’est exposer honnêtement les faits lors de mon entretien : je n’ai jamais enseigné, je n’ai jamais dispensé le moindre cours à aucune classe. Au moins, si le directeur de l’établissement m’engage, que ce soit en connaissance de cause…
 
Bien remué tout de même par ce coup de fil venu (peut-être) ruiner ma carrière de chômeur, j’essaie d’oublier mes angoisses devant Le Garde du corps de Kurosawa.
 
 
Samedi 2 mars.
 
Le plus terrible, avec cette proposition d’emploi, c’est que je suis si effrayé à l’idée de devenir enseignant, même pour une période de quatre mois, que j’espère au fond de moi que lors de l’entretien, le directeur s’avisera que je ne fais pas l’affaire. Loin de moi l’idée d’accentuer mes défauts, de jouer la comédie comme on le ferait pour un conseil de révision : je compte simplement, comme je l’ai déjà dit, pointer le fait que je n’ai aucune véritable expérience dans ce domaine, et que dispenser un cours à une classe, et a fortiori à plusieurs, sera une première pour moi. À mon interlocuteur de juger s’il peut prendre le risque de m’engager ou pas. Et j’ai tellement peur que j’aimerais mieux qu’il ne m’engage pas… Mais s’il n’a personne d’autre sous la main, il n’aura peut-être pas le choix !
 
Je suis incurable : n’importe qui, dans ma situation, se réjouirait de recevoir une offre d’emploi après trois mois de chômage seulement, et sans avoir fourni beaucoup d’efforts dans ses recherches ! Moi, je suis fauché comme les blés, on me propose un job, et j’ai envie de creuser un trou dans le sol et de m’y enfouir…
 
J’essaie de me changer les idées en ville, devant un café au Parvis, mais ce n’est pas concluant. Il y a quelque chose qui m’oppresse, et ça ne vient pas du climat. Quelques filles exhibent leurs jambes sous des collants couleur chair, et plus tard, vers le Carrefour Market, j’en verrai une avec une jupe noire des plus courtes – à croire qu’elle n’a rien à cacher – et c’est toujours agréable à regarder, mais je ne peux pas me détendre. Rien à faire.
 
Pourtant, ce serait merveilleux d’annoncer à tout le monde, à mes parents, à mes anciens collègues, aux copains, que j’ai un nouveau job ! Mais c’est la réalité du truc, moi devant des élèves, étudiant un texte avec eux, corrigeant leurs exercices, que je n’arrive pas à concevoir
 
Revoir L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford ne suffit pas non plus à me distraire de cette angoisse, pas plus qu’achever la lecture du livre très intéressant de Jean-Marie Bouissou sur le manga (qui me donne surtout envie d’en lire jusqu’à plus soif, et pourtant ce ne sont pas les mangas qui m’aideront à préparer des cours pour mes futurs élèves…).
 
 
Dimanche 3 mars.
 
Demain, je dois donc rappeler la Direction de l’enseignement catholique pour en savoir plus sur l’emploi proposé. Eux-mêmes, d’ailleurs, n’auront peut-être pas beaucoup plus d’informations, et me renverront simplement à l’établissement concerné. Enfin, je serai fixé. Ce sera « à suivre » ou « fin ». Mais si c’est « à suivre », je n’en ai pas fini avec les angoisses… Il est idiot de souhaiter que cet entretien se passe mal, vu l’état de mes finances d’une part, et puisque d’autre part, il faudra bien tôt ou tard que je retrouve du travail. Alors, je suis certainement idiot, mais je sais qu’au fond, voir ce job me passer sous le nez serait presque un soulagement.
 
Depuis que j’ai quitté le lycée, j’ai perdu le contact avec beaucoup de gens. Mes collègues, bien sûr, mais aussi mes amis. Il y a longtemps que je ne me montre plus aux soirées, et avec le peu d’argent que me donne le chômage, je ne risque pas d’augmenter mes sorties. Le sentiment de ma solitude profonde m’étreint, et je ne suis pas loin de verser des larmes sur ma petite personne. C’est cette solitude, aussi, qu’un nouvel emploi pourrait rompre. J’ai désespérément besoin de revenir au monde…
 
 
Lundi 4 mars.
 
Mais il fallait le dire, que c’était un poste de professeur-documentaliste qu’on me proposait ! Étonnant à quel point je peux me sentir rassuré, d’un coup, et enthousiaste à l’idée de passer mon entretien avec succès, moi qui, avant de rappeler la direction de l’Enseignement catholique, avais encore de la fuite dans les idées ! Après avoir eu ces précisions, je téléphone donc au directeur de l’ensemble scolaire, qui me propose un entretien demain à 14 h 00. Oui, cette fois, j’aimerais vraiment être embauché. Pourtant, je n’ai pas plus d’expérience dans ce domaine que je n’en ai en tant que professeur de français, mais il me semble que je serais plus à l’aise dans ce rôle – et puis, cela me ferait une expérience réelle à mettre en valeur si je repasse le CAPES l’année prochaine…
 
Comme tout peut changer en vingt-quatre heures : maintenant, j’ai hâte de passer cet entretien, et la seule crainte que j’ai, c’est que ma candidature ne soit pas retenue. Toute cette semaine, je compte me lever à huit heures dernier délai, afin de ne pas me sentir trop déphasé si lundi prochain je devais me lever encore plus tôt. J’ai aussi prévu de passer chez le coiffeur et de racheter des pantalons – I’m back !
 
Mardi 5 mars.
 
Je viens seulement de toucher mon chômage. Comme je craignais qu’aujourd’hui encore, cet argent ne me soit pas versé, j’ai dû demander à ma mère un peu d’argent afin de prendre le car pour Mayenne. Je pars du centre-ville à 12 h 50 et descends une demi-heure plus tard à La Motte, à l’entrée de Mayenne, ne sachant pas s’il existe un arrêt plus proche de l’établissement. Il me faut encore marcher un bon moment pour atteindre l’ensemble scolaire, mais je suis en avance malgré tout, alors je tourne un peu dans les environs à la recherche d’un autre arrêt de car, mais je n’en trouve pas. Il semble donc bien que j’aurai un peu de marche à pied à faire chaque jour – ce qui finalement ne changera pas beaucoup mes habitudes.
 
L’établissement est évidemment en période de vacances scolaires, je dois donc sonner à l’entrée pour que la femme de l’accueil, assez jeune et souriante, m’ouvre et m’accompagne à l’étage où elle prévient le directeur de mon arrivée.
 
L’entretien se déroule parfaitement, c’est du moins l’impression que j’en ai eu, et plus les choses ont l’air de se confirmer, plus j’éprouve vraiment le désir de travailler ici dès lundi. Seulement, il y a un problème : l’arrêt de travail de la personne que je suis censé remplacer n’a toujours pas été établi, et dans ces conditions il est impossible au directeur d’engager qui que ce soit. Mon manque d’expérience réelle dans la fonction de professeur-documentaliste joue contre moi, mais il est intéressé par mes activités littéraires et artistiques, qui pourraient s’avérer utiles pour monter un projet avec les élèves. Je le quitte satisfait, mais un peu déçu aussi de devoir attendre encore avant d’avoir la certitude d’être embauché – ou celle de ne pas l’être.
 
Il est 14 h 20 quand je quitte l’établissement et, vacances scolaires obligent, le prochain car pour Laval ne part qu’à 16 h 58. J’ai donc une après-midi entière à passer à Mayenne, et je regrette immédiatement de ne pas avoir emporté mon appareil photo, puisqu’il y a une jolie lumière et que je ne suis pas sûr, finalement, d’avoir l’occasion d’y retourner prochainement… Je passe l’après-midi à tourner en rond dans Mayenne, jusqu’à en éprouver une vive douleur aux jambes, et je suis à l’affût des souvenirs que cette ville réveille en moi. Il y a peut-être un futur texte qui naît, là…
 
La ville de Mayenne est liée dans mes souvenirs aux années 98-99, l’époque où Matthieu passait son BTS au lycée Lavoisier, et aux copains de cette époque : Cyril, qui habitait l’immeuble qui fait face à la Girouette, la sculpture du rond-point de l’Europe, devant laquelle je passe évidemment, et les triplés rennais Loïc, Antoine et Méline. Bien sûr, il y a la longue rue du 130e R.I., qui n’en finit pas de monter, et l’appartement qu’y occupait Matthieu, juste au-dessus du Ray Vaughan, le pub irlandais. Il y a aussi des souvenirs qui se rattachent plus précisément à la période Trompe la Mort, notamment cette place où nous aurions dû jouer lors d’une fête de la musique – en 2001, me semble-t-il – et où personne ne nous a laissés nous installer. Je me souviens d’avoir fait du mauvais esprit toute la soirée, et de mon compte-rendu plein de sarcasmes dans le fanzine Sinistre farce. Il y a aussi la place où se tenait l’été le festival des « Quatre jeudis » (existe-t-il encore ?), à l’occasion duquel nous avions assisté à un concert de Dick Rivers… Le Grand-Hôtel, que je vois dressé au-dessus de la rivière, m’évoque un autre souvenir, littéraire celui-là : c’est ici que Blondin a écrit L’humeur vagabonde.
 
Lorsque j’étais enfant, la ville de Mayenne se résumait dans mon esprit à son hôpital psychiatrique. À l’époque, pour se moquer de l’imbécillité d’un camarade, on disait facilement « T’es bon pour Mayenne ! », comme un Parisien dirait « T’es bon pour Sainte-Anne ! » Mon père a lui-même fait un séjour dans cet hôpital, pour une dépression, un peu avant le divorce de mes parents (en 1989, donc, ceux-ci ayant divorcé l’année suivante) et lorsque j’avais vu le téléfilm de Jean Schmidt Marche, crève ou rêve, en 1993, je me souviens d’avoir été frappé par une scène qui y a été tournée, et surpris de reconnaître aussi parfaitement les lieux. Aujourd’hui, Laval aussi à son hôpital psychiatrique, mais ce n’est pas la raison pour laquelle le nom de la ville de Mayenne ne m’évoque plus son centre médical. C’est qu’enfant, lorsque j’allais rendre visite à mon père, je ne connaissais que la périphérie de la ville, réduite à cet asile. Depuis, j’ai connu la ville en son centre, et tous mes souvenirs se sont regroupés sur ces années d’amitiés post-adolescentes.
 
Enfin, après avoir longuement marché dans mes souvenirs, je prends un café dans une brasserie, où je repose mes jambes fourbues une bonne demi-heure avant de repartir en direction de l’arrêt de car. J’ai de l’avance sur l’horaire mais ce n’est pas grave, je lis Les Détectives sauvages de Roberto Bolaño devant le lycée Lavoisier en attendant.
           
 
Mercredi 6 mars.
 
Cette semaine, je vais peut-être enfin réussir à me lever de bonne heure tous les jours ! Ce matin, j’ai rendez-vous chez le coiffeur, et je quitte son salon avec les cheveux courts, enfin, et moitié moins de barbe qu’avant. Je me plairais presque, avec cette nouvelle tête. Étrange que l’après-midi, en ville, les filles ne succombent pas toutes à mon charme – à croire qu’une épidémie de myopie a frappé toutes les Lavalloises…
 
Tandis que je me faisais amputer d’une partie de ma chevelure légendaire, la radio de mon coiffeur diffusait une émission dont l’invité était Guillaume Canet. Celui-ci, si j’ai bien suivi l’entretien, est parti aux Etats-Unis travailler à un nouveau film qui sera produit par James Gray. L’association du génial réalisateur de La Nuit nous appartient avec celui des médiocres Petits mouchoirs m’épouvante d’emblée. Et ce qui achève de me désespérer, c’est d’entendre Canet expliquer que, oui, bien sûr, travailler avec les Américains, c’est complètement différent, qu’à Hollywood il n’y a pas de sentiments, que les tournages, en France, se font d’une manière beaucoup plus humaine… C’est sans doute vrai, mais entendre Guillaume Canet donner des leçons d’humanité à James Gray, ça me crispe.
 
 
Jeudi 7 mars.
 
Mais c’est la semaine des offres d’emploi ou quoi ? Je reçois ce matin un message du directeur d’un collège privé de Laval, qui voudrait me proposer un job. Je le rappelle en début d’après-midi pour en savoir plus : il s’agirait d’un emploi… de professeur de français. Rebelote : n’étant pas sûr d’être pris à Mayenne, je ne suis pas vraiment en mesure de refuser cette proposition, mais elle ne m’enchante pas. J’explique tout de même à mon interlocuteur que j’ai reçu une autre proposition et que j’attends toujours la décision du directeur, et il me répond qu’il va l’appeler pour en savoir plus et me recontacter ensuite.
 
J’attends donc qu’il me rappelle, mais au bout d’une heure je décide d’aller en ville, prêt à dégainer mon téléphone portable dès que celui-ci se mettra à sonner (pour l’occasion, je ne l’ai pas mis sur vibreur comme j’en ai l’habitude). Je croise Gérald en ville, qui est surpris de me voir avec ma nouvelle coupe de cheveux, et je lui raconte ces propositions d’emploi en rafales. Je fais un tour à Chapitre, mais j’ai peur que le directeur m’appelle pendant que je m’y trouve. Je m’installe au Parvis avec Les Détectives sauvages et mon portable, mutique, sur la table. Je m’en vais quand une énorme bande de jeunes se regroupe dans le hall de la Médiapole – ils sont au moins une vingtaine, l’endroit devient une ruche, et mon téléphone bourdonne pendant que je paie mon café. Finalement, le directeur de Laval a bien contacté son collègue de Mayenne, qui attend toujours l’arrêt maladie de son employé, et il a décidé de me laisser prendre ce poste de professeur-documentaliste, qui correspond mieux à mon « profil », étant donné que lui-même a d’autres candidats sous la main. Oui, mais peut-être que le directeur de Mayenne ne me choisira pas, finalement ? Enfin, je suis soulagé tout de même d’échapper à ce poste de prof de français… Reste à espérer que si le directeur de Laval a renoncé à me rencontrer, c’est que celui de Mayenne lui a laissé entendre que dès qu’il serait en mesure de proposer un contrat, ce serait à moi qu’il ferait appel… On peut toujours rêver !
 
           
Vendredi 8 mars.
 
Ce week-end parisien commence bien… Parce que j’ai un peu trop traîné avant de sortir de chez moi ce matin, je vois mon train partir au moment où j’arrive à la gare. Je dois donc commencer par changer mon billet pour prendre le suivant, qui ne part que deux heures plus tard. Je n’ai aucune raison d’arriver tôt à Paris, si ce n’est de profiter pleinement de mon après-midi, mais le plus pénible, c’est que j’avais choisi le trajet le moins cher, et que ma nouvelle réservation me coûte 26 euros de plus.
 
Je rentre chez moi en attendant mon prochain train, et je lis le premier tome de L’Île des Téméraires. Il faudra qu’un jour j’écrive un texte sur le manga. Puis je marche une nouvelle fois jusqu’à la gare, et le trajet jusqu’à Paris se fait sous la pluie. Ce n’est pas ce sale temps qui va m’intimider : il y a si longtemps que je ne suis pas allé à Paris que je compte bien en profiter pleinement. Malheureusement, les Parisiennes, elles, n’ont pas mon courage, et sous les averses, elles ont une fâcheuse tendance à se couvrir. Moi qui espérais quelques coups de foudre, j’en serai pour mes frais.
 
Je retrouve l’hôtel Villa du Maine, rue Ledion, mais la chambre que l’on me propose, la 21, me déçoit profondément. Alors que la dernière fois, j’avais été séduit par les prestations de l’hôtel pour un prix raisonnable – 60 euros la nuit pour un deux étoiles à Paris, il n’y a pas de quoi se plaindre – je me retrouve aujourd’hui dans une chambre minuscule à la tapisserie rose, et sans endroit pour écrire confortablement. Il y a bien une tablette maigrelette, mais le minibar, vide, a été placé en dessous, de telle façon que je ne pourrai m’asseoir devant cette tablette pour écrire qu’après une amputation au niveau des genoux. Sachant que je risque d’avoir besoin de l’intégralité de mes jambes ce week-end pour flâner dans la ville, j’hésite.
 
Retour à Saint-Michel, où les passants se sont laissés pousser des parapluies au bout des bras. En quittant la station, j’ai tout de même fait un arrêt brusque devant une brune magnifique, aux yeux bleus comme des lacs de montagne, et à la poitrine généreuse, semble-t-il, bien qu’il soit difficile de s’en assurer sous les épaisseurs de vêtements. Elle était en grande conversation avec une amie, et j’aurais pu rester à l’admirer un bon moment si je n’avais craint de passer pour un débile profond… Je retrouve mes librairies habituelles, les Gibert du boulevard Saint-Michel d’abord, puis la FNAC des Halles. J’avais prévu de ne pas dépenser trop d’argent en livres et en DVD, mais bien sûr, c’est raté, et j’achète d’ailleurs surtout des mangas (les deux premiers tomes de la série Say hello to Black Jack du génial Syuho Sato), ainsi que la septième saison de la série Esprits criminels. J’apaise ma conscience en achetant essentiellement des livres d’occasion. En ce qui concerne les vrais livres « sans images », je prends Le Croquant indiscret d’Henri Calet et un petit livre sur la procrastination d’un philosophe américain, John Perry.
 
Pour la soirée vidéodrome consacrée à la paranoïa, nous jouons les paranos depuis des semaines, par mails, avec Pierre et tous ses invités : Jean-Rémi, Anne, Élise, Julien et son amie Vanessa. Premier vidéodrome sans Cécile et Jacques-Pierre, en ce qui me concerne (en version parano, ça donnerait : « Cécile n’est pas venue parce qu’elle savait que je serais là ! »). À l’interphone, pour me présenter, je dis : « C’est Rouâne Adzendzio, nouvellement reçu au concours de gardien de musée et nommé ces jours-ci au musée d’Orsay ! » Pour Pierre, je pense qu’il n’y a pas plus beau résumé de la paranoïa que cette image… Quand j’entre dans l’appartement de Pierre, Anne et les autres disent des trucs du genre : « Ah mince, il est venu… Pierre, tu ne lui avais pas dit que c’était demain, la soirée ? » Ambiance qui déteste qui, et qui est le plus persuadé que les autres conspirent dans son dos. On joue à se faire peur entre le saucisson sec et les pistaches, en commandant des plats japonais, et enfin, en lançant sur le lecteur DVD les premiers extraits choisis. Là, il s’agit de faire admettre aux autres qu’ils n’ont rien compris au thème de la soirée et qu’ils sont hors sujet.
 
Pierre ouvre le bal avec Le Procès, d’Orson Welles (1962). Après une introduction sur la Loi implacable, Joseph K (Anthony Perkins) se réveille dans sa chambre entouré de policiers. Plafond oppressant, la chambre est une boîte où les personnages occupent toute la place, Joseph K sait qu’il est accusé, il ne lui reste plus qu’à comprendre pourquoi – mais jamais il ne posera les bonnes questions. « Hors sujet ! dit Anne. C’est un vidéodrome sur la paranoïa, pas sur la loi ! »
 
J’enchaîne avec Psychose, d’Alfred Hitchcock (1960). Janet Leigh ayant dérobé de l’argent, rongée par la culpabilité, se croit observée et suivie. Quand un policier lui demande ses papiers, elle s’empresse d’agir en dépit du bon sens, comme une coupable. Vivement qu’elle se trouve un motel, qu’elle prenne une bonne douche et qu’elle soit enfin tranquille…
 
Hitchcock revient avec Jean-Rémi et Fenêtre sur cour (1954). James Stewart observe ses voisins, et les déplacements de l’un d’entre eux déclenchent dans son esprit un raisonnement qui finit par aboutir à un soupçon tenace : et s’il avait tué sa femme ?
 
Les plats japonais arrivent à ce moment-là, et un débat est lancé entre Pierre et Jean-Rémi, le premier considérant qu’il n’y a pas à proprement parler de paranoïa dans Fenêtre sur cour, puisque les soupçons de James Stewart s’avèreront fondés, et surtout qu’on est parano pour soi, pas pour les autres. Croire que votre voisin veut votre mort, c’est peut-être de la paranoïa, mais croire qu’il a tué sa femme, ce n’en est pas.
 
Pendant la pause repas, les discussions en viennent à nos propres paranos, Pierre raconte sa rencontre récente avec une nymphomane alcoolique cinglée, Julien nous parle de ses angoisses (il serait du genre à faire des réserves en cas de catastrophe mondiale), et Anne raconte une promenade en amoureux qui a tourné au grotesque à Enghien-les-Bains (hors sujet !).
 
Réouverture du conflit avec Anne, qui nous propose A history of violence, de Cronenberg (2005). Course poursuite de Viggo Mortensen pour secourir sa famille qui n’est menacée d’aucun danger… pour l’instant. Et le fils hérite de la paranoïa du père.
 
Julien a de quoi être parano, lui : le lecteur DVD refuse les disques gravés qu’il lui propose. Heureusement, Pierre possède son extrait : Les Affranchis, de Martin Scorsese (1990). Jamais on n’a parcouru dix mètres aussi lentement que le fait Lorraine Bracco pour aller chercher des robes volées… Crainte d’on ne sait quoi, qui sait de quoi les gangsters sont capables ? Finalement, mourir pour des fringues, ça ne vaut pas le coup…
 
Scorsese revient grâce à Anne et à Shutter Island (2010). Leonardo DiCaprio en U.S. Marshal persuadé d’un complot contre les patients d’un hôpital psychiatrique, qui découvre qu’il y est lui-même interné depuis deux ans pour de graves troubles mentaux et que les médecins ont décidé d’entrer dans son jeu. S’il ne guérit pas, c’est la lobotomie qui l’attend. S’il guérit, c’est une réalité atroce. Que choisir ?
 
Élise entre en scène avec Lost Highway, de David Lynch (1997). Générique terrifiant et génial, cette route nocturne aux bandes jaunes qui défile à tombeau ouvert. Bill Pullman fume, interphone angoissant, Dick Laurent is dead, rue vide, maison cossue, murs nus, Patricia Arquette en robe rouge, cassette vidéo. La peur comme à la maison.
 
Jean-Rémi enchaîne avec Lynch, de nouveau, et Mulholland Drive (2001). Ou comment, autour d’un expresso, un cinéaste apprend que son film ne lui appartient plus. Parano, complot et voyeur paraplégique. This is the girl.
 
Vanessa débarque avec Répulsion, de Roman Polanski (1962). Catherine Deneuve en angoissée pathologique : insomnies, souffle court et murs tripoteurs.
 
En France, l’insomnie se soigne au Lexomil. Je propose La Moustache, d’Emmanuel Carrère (2005). Vincent Lindon a rasé sa moustache, sa femme Emmanuelle Devos ne s’est aperçue de rien. À la recherche du poil perdu.
 
Pierre présente l’Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, d’Elio Petri (1970), merveilleux film de parano-spaghetti. Le Procès à l’envers : le chef de la brigade criminelle a tué sa femme, il clame sa culpabilité à tout va, fournit les preuves les plus accablantes, mais il n’y a rien à faire : c’est l’innocent idéal.
 
Vanessa revient avec Meurtre mystérieux à Manhattan, de Woody Allen (1993). Une femme est morte de façon étrange, et la voilà qui réapparaît de façon tout aussi étrange dans un bus. Sa voisine, en tout cas, est persuadée qu’elle l’a vue. Son mari (Woody Allen), est persuadé qu’elle débloque.
 
La théorie du complot refait surface quand j’enchaîne avec Docteur Folamour, de Kubrick (1964), parce qu’il fallait bien un Kubrick ce soir… Sterling Hayden en général de l’armée américaine persuadé que les Rouges en veulent à ses précieux fluides corporels – ou ma vie sexuelle à l’heure de la menace soviétique.
 
Après le complot, l’invasion : Julien propose le sketch des Inconnus, Les Envahisseurs. Marcel Vincent les a vus, ces êtres étranges venus d’ailleurs en tajine, au majeur démesurément long. « J’ti jure, on va tous les niquer ! »
 
Puisque nous voilà partis dans l’humour, Pierre lance Y a-t-il un pilote dans l’avion ? de Jim Abrahams et des frères Zucker (1980). Parodie des films catastrophe, deux répliques suffisent à rendre le cliché de la paranoïa. Tout est calme, bien trop calme…
 
Jean-Rémi réplique avec Battle Royale, de Kinji Fukasaku (2001). Durant un jeu mortel sur une île du Pacifique, un groupe de filles s’entretuent après qu’une de leurs copines a été empoisonnée. Psychose, hémoglobine, mitrailleuses M4 et jupes plissées.
 
Je montre un exemple de société paranoïaque avec Brazil, de Terry Gilliam (1985). Ou comment un problème de clim peut faire de vous un ennemi du gouvernement. Clim et châtiment ?
 
Je croyais qu’on n’y aurait pas droit cette fois, mais si : Pierre ressort Harry Potter et les Reliques de la Mort, première partie (2010). Ron, aux prises avec l’horcruxe, affronte son pire cauchemar : Hermione dans les bras d’Harry Potter.
 
Jean-Rémi revient aux choses sérieuses avec Eve, de Mankiewicz (1950). Une actrice quadragénaire (Bette Davis) est peu à peu détrônée par sa doublure de vingt ans plus jeune (Anne Baxter). Mais c’est la peur, infondée, que cette gamine séduise son mari, plus que celle de se faire voler la vedette, qui empoisonne la star. Quand la paranoïa se trompe de menace.
 
Vanessa propose The Game, de David Fincher (1997). Ou comment bien pourrir la vie des gens en leur offrant des jeux incompréhensibles qui transforment leur existence en enfer. C’était ça ou une cravate.
 
Anne conclut la soirée avec un joyau du cinéma français : À la folie, pas du tout, de Laëtitia Colombani (2002), avec Samuel Le Bihan, Audrey Tautou et Isabelle Carré. Excusez du peu. Un médecin est harcelé par une érotomane qu’il n’a jamais vue, il soupçonne tout le monde. Jeu d’acteurs lamentable, suspense mou, sentimentalisme à pleurer de rire. Anne nous veut du mal, c’est sûr.
 
Il est plus d’une heure quand on met un terme à cette soirée. Difficile d’attraper le dernier métro… Élise et moi prenons le dernier de la ligne 8, les autres devront se débrouiller avec les taxis ou les vélibs. Je descends à Boucicaut et rejoins ensuite la rue Ledion à pieds.
 
 
Samedi 9 mars.
 
Je me lève à neuf heures et descends prendre le petit déjeuner. Je note ensuite quelques lignes sur mon journal, mais la femme de chambre étant déjà venue frapper deux fois à ma porte pour savoir si j’y étais encore ou si elle pouvait la nettoyer, je décide de m’en aller vers onze heures. En rejoignant la station Alésia sous le soleil qui ose enfin se montrer, je constate que la ligne 4 est fermée pour travaux sur sa portion Porte d’Orléans – Montparnasse. Je me dis vaguement qu’il faudra que je m’en souvienne ce soir à l’heure où je devrai partir à la gare, et tandis que je rejoins à pieds le boulevard Saint-Germain, je pense à autre chose. Pierre, avec qui je devais déjeuner, me téléphone pour me dire qu’il n’a pas grand-chose à me proposer et qu’il serait préférable qu’on se voie plus tard. Ça me convient parfaitement : le midi, j’ai l’habitude de manger léger. Un café gourmand au Relais-Odéon me suffira. Et tout en lisant Les Détectives sauvages, je pourrai regarder les filles qui montrent enfin leurs jambes, et dont les cheveux attirent tous les rayons du soleil. Je fais du lèche-vitrine.
 
Je suis chez Pierre vers deux heures. Je n’ai pas réfléchi à une manière originale de me présenter à l’interphone, et il refuse de m’ouvrir tant que je n’ai rien trouvé. Alors, bon, je me contente d’un : « C’est Rouâne Adzendzio nouvellement installé dans l’immeuble ». Ça ira pour cette fois. Nous voilà partis dans une de nos grandes discussions sur le cinéma, le dernier Brian de Palma, le dernier Paul Thomas Anderson, le prochain Terrence Malick, le prochain Dumont, sur Facebook dont Pierre fait l’apologie, et je suis bien d’accord avec lui. Ah ! Si nous avions eu Facebook à l’époque du lycée, nos adolescences auraient été complètement différentes ! J’avoue mes difficultés à écrire depuis quelque temps. À propos de mon texte sur l’inondation de Laval, qu’il a beaucoup aimé, Pierre me dit : « Tu devrais être à Laval ce que Bruno Deniel-Laurent est à Angers ! » Il me conseille de reprendre sur mon blog une sorte de journal d’où j’évacuerai l’intime pour ne parler que de mes lectures, mes films, mes promenades, mes disques – ce qui me permettrait de redonner à mes publications sur ce blog une régularité qui lui manque cruellement. Étrange qu’il m’en parle alors que j’y avais moi-même songé dernièrement – pas exactement en ces termes, mais depuis un moment je me dis qu’il me faut donner à mon journal un caractère un peu plus « littéraire », que je m’efforce à tirer de l’écrit de tout ce que je vois, ce que je lis, ce que j’écoute… Il me montre son nouveau PC qui fonctionne sous Windows 8, et me fait part de tous les problèmes auxquels il est confronté avec cette bécane. Je ne peux pas vraiment le conseiller sur ce plan-là, alors je lui raconte des anecdotes : le virus « gendarmerie » qui m’a occupé l’été dernier, ou cette histoire que m’avait raconté Guillaume H. : une cliente à qui il avait demandé de faire une « copie disquette » de ses fichiers lui avait tendu une photocopie de sa disquette… Il est toujours rassurant de trouver plus nul que soi.
 
J’accompagne Pierre qui doit aller acheter des cigares, puis des gourmandises diverses, et tout en faisant le tour de La Motte-Piquet, nous causons amour et sexualité. Vaste programme pour nous : c’est comme si Bouvard et Pécuchet parlaient de la conquête spatiale… On se quitte devant le magasin Nicolas, et je retourne encore une fois à Saint-Germain, où je compte tuer le temps qui me sépare du départ de mon train, à 18 h 38. À L’Écume des Pages, j’achète la revue Schnock et le livre de Milan Dargent, Le Tournant de la rigueur, dont Pierre m’a parlé. Je traîne à la librairie, et m’engouffre à 18 h 00 dans la station Saint-Michel, me trompe de quai et pars dans la direction Porte de Clignancourt, m’aperçois de mon erreur et descends à Cité… où il me faut cinq bonnes minutes pour comprendre qu’il n’y aura pas de métro pour Montparnasse, puisque la ligne 4 est coupée sur cette portion ! Et pourtant, le quai de la rame est plein de monde, à croire que personne n’a compris. Pas le temps de convaincre un monde incrédule que le cauchemar a déjà commencé : je remonte en courant, mon sac sur les épaules, sors de la station et commence à chercher un taxi. Quand je dis que je cours, il serait plus honnête de dire que je trottine – c’est à peu près tout ce dont je suis capable. Je trouve un taxi dans la rue Saint-André-des-Arts, il me dépose à la demie devant la gare, à 18 h 36 je suis sur le quai… mais l’embarquement des passagers est terminé. Train loupé à l’aller, train loupé au retour. La voilà, la parano : la SNCF et la RATP se seraient-elles liguées contre moi ? Bon, évidemment, c’est plus simple que ça : si je ne m’étais pas bêtement trompé de direction à Saint-Michel, je l’aurais eu, mon train…
 
Je suis évidemment en colère, mais je constate que le mécontentement a sur moi un effet curieux : plus je suis contrarié, plus j’éprouve le besoin de redoubler de courtoisie avec les gens que je croise : le chauffeur de taxi, l’employé de la SNCF auprès de qui je vais échanger mon billet après une bonne demi-heure d’attente dans la queue, la dame-pipi de la gare, le serveur de La Grande Assiette qui pose devant moi une Francfort-frites plus coûteuse que consistante… Alors qu’habituellement, je me contenterais d’un simple « bonjour », « au revoir », je m’efforce d’en rajouter : « Au revoir, monsieur, bonne fin de journée… » Je suis si vigilant à ne pas faire subir ma mauvaise humeur à ces gens qui n’y sont pour rien, que j’en deviens exquis. Et ceci, je le précise, sans affectation, sans fausseté – c’est de la politesse au premier degré ! Finalement, les gens qui m’entourent ont tout à gagner à ce que je sois de mauvais poil…
 
Le prochain train pour Laval part à 20 h 08, et j’arrive à destination un peu avant 22 heures. Pas de journal ce soir, rien du tout, laissez-moi tranquille.
 
 
Dimanche 10 mars.
 
Je me lève à midi et passe une journée de repos total, de lecture et de fainéantise. Je ne m’occupe même pas de mon journal de ce week-end.
 
 
Lundi 11 mars.
 
N’ayant toujours pas reçu de nouvelles, je téléphone à l’ensemble scolaire de Mayenne en milieu d’après-midi, mais la secrétaire que j’ai au bout du fil m’apprend que le directeur n’en sait toujours pas plus que la semaine dernière. Ça devient pénible, cette histoire, et je sens mon enthousiasme qui faiblit…
 
Il pleut toute la journée, je sors peu de temps, simplement pour faire quelques provisions. Je poursuis la lecture des Détectives sauvages, mais j’en suis toujours à me demander si ce livre me plaît, ou s’il m’ennuie. Et je crois bien qu’il m’ennuie de plus en plus…
 
 
Mardi 12 mars.
 
Ça y est, j’ai rechuté : je me suis levé à midi. La pluie a fait place à la neige. En plein mois de mars, il y a un petit côté punition divine assez sympathique. À Chapitre, je vois Sébastien, et nous nous lançons dans une grande conversation qui nous emmène jusqu’à une table du Parvis. Je lui raconte mes propositions d’emploi et l’attente où je suis toujours d’une réponse de Mayenne, lui qui est au chômage aussi attend son bilan de compétences. Je lui raconte mon week-end parisien, lui son dernier séjour à Paris, durant lequel il a écumé les salles de cinéma et les musées, notamment Orsay et l’exposition Hopper en nocturne. On parle du dernier film de Spielberg, Lincoln, il me conseille vivement Holy Motors, que je n’ai pas vu, et j’évoque mon projet d’utiliser mon blog pour y faire une sorte de journal littéraire.
 
Toujours pas de nouvelles de Mayenne. Je me sentais pourtant prêt pour ce boulot, et maintenant, plus le temps passe, moins j’y crois.
 
 
Mercredi 13 mars.
 
C’est donc l’archevêque de Buenos Aires, monseigneur Bergoglio, qui a été élu pape ce soir, sous le nom de François Ier. Jésuite et franciscain, donc : un vrai pape des pauvres. Pour moi qui ai dépensé sans vraiment compter lors de ce séjour à Paris – et qui ai dépensé  bien plus que je n’aurais eu à le faire si je n’avais pas raté mes trains – ça devrait être un peu rassurant de savoir qu’un pape veille sur moi…
 
 
Jeudi 14 mars.
           
Toujours dans Les détectives sauvages, dont la lecture continue de m’ennuyer. La première partie, sans me passionner, m’intéressait un peu, malgré tout : le journal de ce Juan García Madero, racontant sa rencontre avec les réal-viscéralistes et ses amours compliquées avait une certaine cohérence. Mais la deuxième partie est constituée de témoignages divers de personnes ayant côtoyé le groupe des réal-viscéralistes, et j’ai du mal à me repérer dans tous ces noms latino-américains. Le jeune Madero semble avoir disparu, plus personne n’en parle, et d’ailleurs je n’arrive plus vraiment à savoir de quoi il est question dans tous ces discours qui semblent ne pas avoir vraiment de lien les uns avec les autres. Je poursuis ma lecture, pourtant, malgré l’ennui qu’elle me procure, parce que je soupçonne que si j’ai autant de mal à suivre l’histoire, c’est à cause de ma paresse intellectuelle du moment. Roberto Bolaño a une telle réputation que son livre doit effectivement être bon – c’est moi qui ne suis pas à la hauteur, sans doute…
 
Voilà, nous sommes le 14 mars et je ne peux de nouveau plus retirer d’argent. Je ne sais vraiment pas comment je vais pouvoir me sortir de cette impasse. Et plus ces histoires d’argent m’angoissent, plus j’ai envie de m’acheter des livres ou d’autres produits culturels – un peu comme ces gens qui ont besoin de se jeter sur la bouffe pour se rassurer…
 
 
Vendredi 15 mars.
 
Je décide de rappeler une fois de plus Mayenne ce matin, en espérant cette fois une réponse définitive, que je soupçonne bien entendu négative, puisque l’établissement scolaire n’a pas jugé bon de me contacter toute cette semaine. Effectivement, je tombe sur une secrétaire qui m’explique qu’elle était justement en train de m’envoyer un courrier pour me dire qu’ils se passeraient de mes services. Pas de surprise, donc, mais cette nouvelle me ramène à mon désastre financier, et j’ignore de quelle façon je vais m’en sortir.
 
Le pire, dans cette histoire, c’est que ce n’est pas un emploi qui m’est passé sous le nez, mais deux, puisque le directeur du collège de Laval m’avait également contacté pour un poste de professeur, et qu’il a décidé d’aller voir ailleurs quand je lui ai expliqué que j’attendais une réponse de Mayenne.
 
 
Samedi 16 mars.
 
Les problèmes de finances entraînent la morosité ; la morosité entraîne l’oblomovisme – je me lève à deux heures de l’après-midi. Horizon bouché. Je stagne dans la lecture des Détectives sauvages, et je crois bien que je vais enfin me décider à l’abandonner. Étrange comme certains livres de 800 pages peuvent vous enthousiasmer au point qu’en ayant atteint la page 300, vous considérez avec gourmandise les cinq cents pages qu’il vous reste encore à dévorer (comme ça pouvait être le cas quand je lisais Les Nus et les morts, par exemple), et combien ces même cinq cents pages, dans un autre livre, peuvent vous sembler un calvaire sans fin. Le livre refermé, vous regardez l’emplacement du marque-page, et c’est terrifiant : il a l’air d’être resté bloqué au premier quart du livre, et le nombre de pages qui le suivent semble ne jamais diminuer. Parfois, j’ai presque l’impression de comprendre les gens qui n’aiment pas lire.
 
 
Dimanche 17 mars.
 
Humeur déplorable, lever tardif, Internet, jeux vidéo. Je comptais profiter de cette journée pour mettre en place mon Journal d’oisiveté (je crois que ce sera son nom) sur mon blog – mais je n’ai aucun élan pour rien.
 
 
Mardi 19 mars.

Ayant, de guerre lasse, renoncé à la lecture des Détectives sauvages (j’ai remis le livre à sa place dans ma bibliothèque, en me disant que je lui laissais une deuxième chance de me plaire, dans une période plus propice pour moi – ou pour lui), me voilà absorbé dans celle du petit livre de John Perry sur la procrastination. Un petit livre à l’allure un peu ridicule – couverture vert fluo – comme toutes ces méthodes censées nous aider à vivre : j’éduque mon enfant, j’apprends à parler à mon poisson rouge, je me réconcilie avec moi-même, etc.

Je ne suis pas certain que ce genre de lecture me soit très profitable – je suis même plutôt convaincu du contraire. Je parcours ces pages en y cherchant une justification à tous mes défauts, la satisfaction d’être enfin compris et pardonné. Mais oui, le personnage que décrit l’auteur, c’est tout moi ! D’ailleurs, le livre s’ouvre sur une phrase de Mark Twain : « Ne jamais remettre au lendemain ce que l’on pourrait faire le surlendemain. » Ce n’est pas ce que l’auteur de Tom Sawyer a écrit de meilleur, mais enfin c’est un signe : John Perry et moi sommes de connivence. Je peux prendre à mon compte tout ce qu’il examine par la suite, et me racheter ainsi à mes propres yeux. On connaît tous ce sentiment rassurant qui nous enveloppe à la découverte d’un mot qui définit à la perfection ce qui nous faisait honte jusque là. Ce terme de procrastination en est un bel exemple : qui n’a pas poussé un soupir de soulagement en l’entendant pour la première fois ? L’instant d’avant, on n’était qu’un vulgaire fainéant, une larve tout juste bonne à attendre que le temps passe, et soudain, d’un coup de baguette magique, nous voilà atteint de procrastination. Ce nouveau vêtement a l’air tellement plus riche, si savamment brodé, cousu si finement ! Nous voilà admis dans un nouveau club, nous qui nous sentions si seul et si incompris dans notre inaptitude à l’action… Pour cela, le livre de John Perry est remarquable : hier encore, je désespérais de voir s’étaler tout autour de moi des tas de papiers et de livres, sur mon bureau, ma table, mes chaises, et jusqu’à mon lit – aujourd’hui, j’ai compris que j’étais tout simplement « un organisateur horizontal dans un monde conçu pour les organisateurs verticaux. » Ça a quand même plus de classe que d’être simplement bordélique…


Mercredi 20 mars.

On dirait bien, pourtant, que la méthode John Perry fonctionne, puisque je me suis levé tôt ce matin et que je me suis immédiatement lancé dans la préparation de mon Journal d’oisiveté – c’est-à-dire la collecte et parfois la réécriture de certains passages de mon journal de février et de mars. Il me reste encore un peu de travail à faire là-dessus, mais si je ne reviens pas trop vite à ma somnolence, je devrais pouvoir publier dès la fin de cette semaine le mois de février sur mon blog. Il serait temps que je revienne un peu sur le devant de la scène (enfin, quand je dis « le devant », et quand je dis « la scène », j’exagère peut-être un peu l’importance de tout ça…).


Jeudi 21 mars.

            Les problèmes d’argent me font honte, vraiment honte, ce qui explique que lorsqu’ils surviennent, plutôt que d’aller voir ma banque ou mes créditeurs pour leur demander des délais, je me cache, je fais le mort, tout en sachant pourtant qu’il faudra bien que je me décide à les contacter. Je repousse toujours un peu plus le moment de prendre mon téléphone ou de me présenter à eux, et les choses empirent.


Vendredi 22 mars.

            C’est en regardant les chroniques de 3615 Usul sur YouTube, petits formats humoristiques plutôt intelligents consacrés aux jeux vidéo, que me vient l’idée de faire quelque chose de semblable, à l’écrit, sur la littérature. Bien sûr, il s’agirait de le faire à ma façon, mais ce qui m’a intéressé chez Usul, c’est cette idée d’aborder chaque semaine un thème différent, parfois clairement en rapport avec les jeux vidéo (les cinématiques, l’arcade, les phases de recherche, les développeurs…), parfois plus général (la violence, la virilité, le tennis, les chatons (!)…). Installé devant mon café au Parvis, je me suis mis à faire une liste préalable de thèmes que je pourrais ainsi illustrer, histoire de voir si ce projet est viable. Parce que si je me lance là dedans, il s’agira de faire une chronique hebdomadaire, que je publierais le jeudi. Pourquoi le jeudi ? Parce que c’est le jour de parution des suppléments littéraires des quotidiens (Le Monde, Libé, Le Figaro…). J’ai donc intérêt, avant même que la première de ces chroniques ne paraisse, jeudi prochain donc, d’en avoir rédigé une ou deux d’avance, afin d’être sûr que le premier essai ne sera pas aussi le dernier. Je me connais, avec mes enthousiasmes qui disparaissent aussi rapidement qu’ils sont venus…

            Mon blog, du coup, va se réanimer violemment, avec une fois par mois mon Journal d’oisiveté et, une fois par semaine, ma chronique. Ça fait au moins cinq textes d’assurés par mois, auxquels s’ajouteront ceux que je pourrais écrire par ailleurs (s’il y en a). Je me demande même si, pour plus de visibilité sur la Toile, je ne devrais pas créer un Tumblr qui serait exclusivement réservé à cette série hebdomadaire. Il faudra d’ailleurs que je lui trouve un nom. J’hésite encore entre Les jeudis littéraires et Jeudi, je lis. La sobriété du premier titre me plaît. L’autre a l’air d’un jeu de mots torché pour une émission littéraire de la Cinquième, avec Daniel Picouly et François Busnel… Mais d’ici jeudi, justement, je peux peut-être encore trouver autre chose…


Samedi 23 mars.

            Première véritable journée de printemps, et qui tombe au bon moment : un samedi. Rues pleines de gens, filles pleines de jambes. Je m’installe au Parvis pour lire Le Tournant de la rigueur, de Milan Dargent, roman rock, si ce genre existe, et aux références que je ne peux qu’approuver : Velvet Underground, Troggs, Jam, Undertones, Stooges, Alan Vega… Je me surprends tout de même à avoir une petite réaction de puriste outré quand l’auteur évoque « la guitare prête à éclater en mille morceaux de la pochette de London Calling ». Guitare ? Mais il s’agit d’une basse, celle de Paul Simonon ! Pur plaisir de rajouter mentalement de la référence à la référence…

            Le bar des Artistes organise un vide-dressing, avec DJ l’après-midi et chorale punk le soir. Je m’y rends vers cinq heures pour voir le set de Yoan, et c’est un peu comme si j’entrais dans une baignoire remplie de filles – sauf qu’il n’y a pas de baignoire. Moi qui n’ai pas eu la chance d’avoir de sœur, je suis tout vacillant à m’enfoncer dans cette atmosphère de féminité, entre les portants à roulettes, les cintres, les jupes, les vestes et les robes. Je me joins au petit groupe qui joue au Scrabble au fond du bar, et dont Charles représente le seul spécimen doté d’une prostate, pacha alangui au milieu d’un harem en quête d’un mot compte triple. Évidemment, je ne participerai pas à cette partie de Scrabble, parce que je crois bien que je préférerais affronter Godzilla avec en guise d’arme un cure-dent plutôt que de jouer à ce jeu. Alors que Yoan passe sa musique, je discute avec lui, notamment des Reflets du cinéma. Je ne suis allé voir aucun des films programmés, évidemment, puisque je n’ai pas un sou. Il me conseille, pour l’année prochaine, de proposer des articles au petit magazine publié à l’occasion du festival, ce qui permet d’avoir accès à toute la programmation gratuitement.

           
Dimanche 24 mars.
           
J’ai mis en ligne le mois de février de mon Journal d’oisiveté cette nuit, et à mon réveil ce matin j’ai pu apprécier sur Facebook les premiers commentaires des anciens lecteurs de mon journal, ravis de me voir de retour. Pourtant, j’ai râlé contre les nouveaux outils de conception de Blogger. À force de ne plus publier qu’une fois tous les trois mois, j’ai l’impression que ces outils changent tout le temps. Et pour corser le jeu, la page de création du texte n’a rien à voir avec l’aperçu du même texte tel qu’il apparaîtra sur le blog. Comme sur ce blog, je ne peux pas créer d’alinéas, j’avais l’intention d’insérer une ligne de séparation entre chaque paragraphe, ce que j’ai fait. Or, cette ligne a disparu sur le blog, où le texte apparaît comme un bloc compact, difficile à lire. Mes lecteurs ont d’autant plus de mérite à avoir eu le courage de venir à bout de ce long billet…


Lundi 25 mars.
           
Dès le matin devant mon écran pour pondre un nouveau texte, le premier de cette chronique hebdomadaire qui devrait finalement s’appeler La Bibliothèque de Jupiter – le jeudi étant le jour de Jupiter, Jovis dies. J’avais hésité entre ce titre déjà un peu pompeux et un autre, Errances jovidiennes, qui pour le coup aurait été vraiment hermétique. Cette chronique initiale est consacrée à la première phrase des livres. Il faut bien commencer par le commencement. Plaisir d’écrire un texte qui « vient » bien, de voir les phrases couler sans difficulté, et satisfaction, dès midi, d’avoir déjà tiré un beau profit de la journée.

            J’ai un peu amélioré la mise en page de mon Journal d’oisiveté. Contrairement à ce que je pensais, sur Blogger, il est encore plus simple, pour obtenir un texte lisible, de se contenter d’un copier-coller de la page Word, plutôt que de batailler avec des interlignes et des tailles de police qui ne correspondront pas, une fois le billet publié, à ce qu’on avait voulu faire. C’est bon à savoir.


Mardi 26 mars.

            J’écris ce matin un deuxième texte pour la Bibliothèque de Jupiter, afin de prendre un peu d’avance pour les prochaines semaines. Connaissant ma faible volonté, je pense qu’il est judicieux d’avoir toujours un ou deux textes d’avance.
           
J’achève la lecture du court roman de Milan Dargent, histoire d’un groupe punk lyonnais en 1983, au moment où la fin des illusions du rock fusionne avec la fin de celles de la gauche socialiste. Roman plein d’humour sur ce groupe de losers, qui montre à quel point le rock est affaire de mythologie. Une mythologie aussi enthousiasmante que stérilisante. Il y a les grandes figures qu’on voudrait égaler, Bowie, Lou Reed, Iggy Pop, les Stones ; et les orgueils mal placés qui font entre autres refuser une première partie de Supertramp parce qu’on ne va quand même pas se compromettre avec ce groupe de variétés. Et puis il y a la culotte de Debbie Harry, qui restera mon passage préféré du bouquin, allez savoir pourquoi…

Cette épopée rock, sous la plume de Milan Dargent, est teintée d’amertume. Rien à voir avec la joie que Bégaudeau mettait en avant dans Deux singes : la joie avant tout, avant la provocation, avant la rébellion – joie d’être dans un groupe de rock, de monter sur scène et de se croire indestructible, de se prendre pour le centre du monde l’espace d’un quart d’heure, d’une heure de concert… L’affirmation de ce plaisir pur est peut-être typiquement nineties. Les musicos des années 80 ont vu leurs illusions s’envoler avec la récupération massive du rock par la Fête de la Musique, MTV et les Live Aid. L’instant d’avant, ils toisaient encore leurs contemporains, ceux qui n’y connaissaient rien au rock, avec un air supérieur : « À la caisse, une grande blonde achetait le nouveau Bruce Springsteen, Born in the USA. Celle-là n’aurait pas besoin d’être initiée, mais rééduquée. Cette fille ne connaissait sûrement pas Monochrome Set. Ni les Associates. Ni Kevin Ayers. Ni Robert Wyatt. Les Troggs, on n’en parle même pas. » Puis leur génération étant devenue officiellement celle du rock, un rock subventionné, bien nourri, un rock aux joues rouges, solidaire, caritatif, ils se sont vus ringardisés d’un coup et, pire encore, dépouillés de leur bien le plus cher. « Des années de fanatisme à collectionner l’intégrale de David Bowie pour en arriver là, à cette version de Heroes du Live Aid, si peu héroïque. Heroes, une chanson on ne peut plus intime, une mélopée méditative qui ne doit pas quitter les quatre murs de votre chambre, livrée ainsi à la foule obéissante d’un stade embrigadé, ça la foutait mal. Heroes, votre chanson à vous, votre jardin secret, soudain transformée en un putain d’hymne. Heroes portait le déguisement de l’hymne et désormais ce déguisement était pris pour son identité réelle. Tout ce que le rock représentait pour Guillaume se dissolvait sous ses yeux, dans une pluie d’eau de rose et de collectivisme triomphant. »

Soirée nanard avec La montagne du dieu cannibale, de Sergio Martino (1978). Un film qui vaut surtout pour le corps nu d’Ursula Andress. Musique omniprésente dans les moments où il ne se passe rien, totalement absente durant les scènes d’action, qui ressemblent du coup à des disputes de sourds-muets. Les indigènes qui accompagnent les explorateurs occidentaux sont bien entendu soit lâches, soit un peu idiots, s’enfuient au moindre problème ou se font bouffer par les alligators (quels cons !), et les autres sont des sauvages cannibales qui feront payer cher aux européens avides de trésors d’avoir profané leur terre sacrée. Il y a aussi un nain, évidemment sadique, pour couronner le tout, et une héroïne (Ursula Undressed, donc) qui ne sait pas crier ‒ ce qui est un peu dommage pour un film d’horreur.

Non, vraiment, une bien belle expérience de cinéma.


Mercredi 27 mars.
           
Je me suis lancé dans la lecture du premier tome du Cycle des robots d’Isaac Asimov. Étrange comme après avoir été toute ma jeunesse réfractaire aux jeux vidéo et à la science-fiction, je me découvre aujourd’hui un tel intérêt pour la culture geek


Jeudi 28 mars.
           
Je publie aujourd’hui la première chronique de La Bibliothèque de Jupiter, à la fois sur mon blog général et sur un nouveau blog, créé spécialement pour cette rubrique sur Tumblr. Comme dirait Zuckerberg dans The Social Network : « Il faut se déployer. »
           

Vendredi 29 mars.
           
Quand on est au chômage, les journées se ressemblent toutes, et quand on n’a pas d’argent, c’est encore pire. Si seulement le printemps se décidait à venir, mon quotidien s’en verrait amélioré : nul besoin d’argent pour apprécier la lumière du jour et les jambes des femmes aux terrasses des cafés – ce plaisir-là est parfaitement gratuit. Mais non, même le ciel est en crise. En rentrant chez moi à l’heure de la fin des cours, je passe devant un collège et vois un ancien collègue qui surveille les élèves devant l’arrêt de bus. On se salue, et je me dis qu’il peut être fier de son job, de protéger les enfants et de les accompagner – ce que j’ai fait pendant six ans. Malgré tout, un beau métier. Me revoilà un homme sans situation.


Samedi 30 mars.

            Sans avoir jamais lu Isaac Asimov, je connaissais globalement son Cycle des robots, et notamment les trois lois de la robotique : « 1° Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger. 2° Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la Première Loi. 3° Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n’entre pas en contradiction avec la Première ou la Deuxième Loi. » C’était à peu près tout ce que je savais. Le génie d’Asimov est de bâtir ses histoires de robots en partant de ces trois lois fondamentales, et d’imaginer les dysfonctionnements qui peuvent survenir chez certains robots lorsqu’ils se voient confrontés à des dilemmes qu’ils ne sauraient résoudre sans enfreindre l’une d’elles. On est à mille lieues des robots destructeurs de Metropolis ou de Terminator.

            Je n’ai jamais été très intéressé par la science-fiction pure, celle qui se déroule à des millions d’années-lumière de notre monde et au 37e siècle, par exemple – parce qu’elle me parle de choses qui me sont complètement étrangères. J’aime l’évocation de sociétés futuristes, comme celles d’Orwell ou d’Huxley, parce qu’il est possible d’en retrouver les origines dans notre histoire immédiatement contemporaine. De la même façon, lorsque Asimov parle de robots créés avant tout pour faciliter le travail des humains, je sais de quoi il parle. Ce genre de robots, d’ailleurs, existe réellement aujourd’hui. Mais s’il s’agit d’évoquer des batailles de planètes dans des galaxies lointaines, planètes gouvernées par des monstres plus ou moins anthropomorphes et dans un futur si lointain que plus rien ne semble nous rattacher à lui, ça me demande un tel effort d’imagination pour m’identifier aux personnages et comprendre leurs choix et leurs buts, que la plupart du temps, je n’éprouve pas l’envie de m’y intéresser. J’ai le même problème avec les mondes imaginaires de l’heroic fantasy. Pourtant, bien sûr, il est toujours possible d’y voir un écho des croisades religieuses ou des grandes explorations du quinzième siècle, ainsi que des récits mythologiques de l’Antiquité – mais les épées laser me laissent froid.

            Cela dit, maintenant que j’ai écrit ceci, et puisque je me sens de plus en plus geek en ce moment, je ne serais pas étonné de me plonger un jour (quand je me remettrai à acheter des livres) dans Fondation ou dans Le Seigneur des Anneaux, et d’y trouver un certain intérêt… Pur esprit de contradiction.

Dimanche 31 mars.

            Ce dimanche de Pâques où je me suis levé tard aurait pu être entièrement voué au néant si je n’avais pas redressé la barre en fin d’après-midi pour écrire un nouveau texte destiné à la Bibliothèque de Jupiter. L’honneur est sauf, et ce mois de mars aura décidément été celui de mon réveil après une longue période de sécheresse et de renoncement. Tremblez, bande d’humains, car je suis de retour !



jeudi 28 mars 2013

La première phrase

[Ce texte inaugure une nouvelle chronique, que j'espère hebdomadaire : La Bibliothèque de Jupiter. Tous les jeudis, un texte consacré à la littérature, plus ou moins sérieux, souvent farfelu, consacré à un thème différent. La littérature par des chemins détournés, en somme. Cette chronique se trouve également ici.]



Au commencement était le Verbe.
Saint Jean


            La nuit avait été lourde et oppressante. L’homme, harassé d’avance par la tâche qui lui incombait, regardait son écran d’ordinateur ouvert sur une page à la blancheur hostile. Il allait falloir remplir ce blanc de noir, une fois de plus. « C’est parti ! », se dit-il pour se donner du courage.
           
            Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais tous les livres commencent par une première phrase. Celle-ci se reconnaît assez facilement au fait qu’elle est placée au tout début du premier chapitre, s’il s’agit d’un de ces livres où il y a des chapitres. Si ce n’est pas le cas, vous la trouverez après la dédicace de l’auteur, la citation liminaire d’un ou deux grands écrivains et la préface, s’il y en a une. Dans ce genre de livres où l’on trouve des préfaces et des avant-propos, déjà, on peut remarquer la difficulté de l’auteur à commencer. Sa première phrase, il la retarde, comme un timide chercherait à ralentir le temps avant un premier rendez-vous amoureux. Mais elle est bien là, cette première phrase. Elle est là, et en première ligne, prête à recevoir son lecteur.
            En gros, la première phrase est celle par quoi le livre commence. Incipit, en latin : « Il commence… »
            On en fait tout un plat, de la première phrase, au point qu’on en oublierait presque qu’elle est toujours suivie d’une ribambelle d’autres, qui n’ont pas toutes la chance d’attirer autant l’œil du critique. En général, les auteurs la bichonnent, leur première phrase, la fignolent et, quand il s’agit de bons écrivains, ils la fignolent surtout pour qu’elle n’ait pas l’air trop apprêtée, trop laborieuse – pour qu’elle paraisse un peu nonchalante, comme une belle femme en déshabillé de soie. Exactement le contraire de la première phrase de cette chronique : « La nuit avait été lourde et oppressante. » Voilà un bel exemple d’incipit raté : cliché de la nuit étouffante de l’été, d’où le sommeil est banni, c’est avant tout la phrase elle-même qui est lourde. Le lecteur qui tomberait sur elle au début d’un roman pourrait déjà supposer, sans craindre de se tromper, qu’il va bien s'amuser (nous aborderons le thème de l'ironie un autre jour). Heureusement, la première phrase d’un article compte beaucoup moins que celle d’un roman. Une chronique chasse l’autre, et si l’auteur de l’article, comme le romancier, doit bel et bien se creuser la tête parfois pour savoir « comment commencer », il sait que le but de cette première phrase est simplement de charmer suffisamment le lecteur potentiel pour lui donner envie d’aller jusqu’au bout de sa lecture. Sur un texte de trois mille signes, c’est jouable. Sur un roman de cinq cent mille signes (équivalant à peu près à trois cents pages), c’est déjà plus délicat.
            Dans les temps anciens, on ne se prenait pas autant la tête : les contes commençaient tous par « Il était une fois », et les romans du Moyen Âge par « Or dit li contes ». C’est assez tardivement que les écrivains ont cherché à se démarquer les uns des autres.
            Des phrases, il y en a donc plein, dans un roman. La première phrase, il n’y en a qu’une. Exemples de premières phrases célèbres : « Longtemps je me suis couché de bonne heure. » Incipit de Du côté de chez Swann, premier tome d’À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust. Je suis sûr que vous l’avez tous déjà entendue une fois. Si je vous demande de me citer de tête la deuxième phrase de la Recherche (comme on dit dans le métier), je pense que vous serez déjà moins nombreux à faire les malins. Remarquez tout de même, dans cette phrase, l’apparente nonchalance dont je parlais plus tôt. Une phrase sobre, brève, bien loin de l’image d’un Proust amateur de sentences interminables et complexes. On peut y voir un brin d’humour aussi : un roman qui s’ouvre sur l’image d’un narrateur en train d’aller se coucher, c’est pour le moins audacieux.
            Autre phrase : « Ça a débuté comme ça. » Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit. On retrouve un peu de la formule initiale des romans médiévaux, avec déjà un bel exemple de l’humour et du style faussement « lâché », populaire, de l’auteur : le ça répété en début et en fin de phrase, et le choix du verbe débuter là où commencer aurait été plus correct.
            Importance indéniable de la première phrase : tout l’écrivain, toute l’œuvre, doivent s’y retrouver, d’emblée. La première phrase, c’est l’œuvre complète en miniature. Flaubert, dans Salammbô, nous invite à un dépaysement total au milieu de noms aux sonorités étranges : « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar. »
            Parfois, tout de même, on se souvient aussi de la deuxième phrase, qui vient compléter la première. « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. » (Paul Nizan, Aden Arabie). Ou encore : « Aujourd’hui, Maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » (Albert Camus, L’Étranger). Le bon écrivain ne doit donc pas se contenter d’écrire une belle première phrase : il faut que le reste soit aussi bon, et si possible jusqu’à la fin.

dimanche 24 mars 2013

Western et suicide mou



 
Journal d'oisiveté
 
Février 2013

 
[Les plus vieux d'entre vous s'en souviennent peut-être : entre 2001 et 2007, j'ai tenu sur Internet un journal intime. L'expérience, passionnante au départ, a fini par s'avérer difficile à vivre au quotidien, surtout dans une petite ville de province. J'ai continué malgré tout à tenir mon journal, mais cette fois-ci de manière réellement intime et privée. Aujourd'hui, je me propose, une fois par mois, de publier ici non pas l'intégralité de mon journal, mais une version centrée sur mes lectures, mes films, mes promenades. Journal littéraire ? Ce serait un peu exagéré. Journal Culturel ? Ça ferait penser au bulletin trimestriel d'une MJC. Alors, puisqu'il s'agit de flâner, dans les rues ou entre les livres, appelons ça un Journal d'oisiveté...]
 

Samedi 2 février.
Toujours l’otage de Mark Twain, je lis les pages magnifiques qu’il consacre à sa fille, Suzy Clemens, morte à vingt-quatre ans, et à la biographie que celle-ci avait faite, enfant, de son père. Page 539, je retiens cette phrase : « Il a exactement l’esprit d’un auteur, il ne comprend pas certaines choses parmi les plus simples. »
Ce soir, je revois, après plusieurs années, Pulp Fiction. C’est un peu comme réécouter une vieille chanson de son enfance et s’apercevoir qu’on en connaît toutes les paroles par cœur. Ce moment, par exemple, où Uma Thurman lance sur sa chaîne le morceau de Urge Overkill, « Girl, You’ll Be A Woman Soon » et se met à danser, est particulièrement chargé de souvenirs, de nostalgie… Il faut reconnaître que Tarantino sait remuer la mémoire du spectateur, avec son goût pour les chansons et les films de série B des années 60…
 
Dimanche 3 février.
Levé tôt un dimanche, non pas pour aller à la messe, mais au cinéma, voir le Lincoln de Spielberg. Daniel Day-Lewis est assez convaincant dans le rôle titre, et Tommy Lee Jones est un Thaddeus Stevens impressionnant – mais évidemment, je trouve le film bien trop hagiographique – en plus d’être extrêmement bavard. En choisissant de se focaliser sur la signature du 13e amendement, l’abolition de l’esclavage, Spielberg laisse entendre, une fois de plus, que la guerre de Sécession se réduisait à cette question, et fait passer les délégués de l’Union pour des humanistes éclairés, et les Confédérés pour de vieux réactionnaires s’accrochant désespérément à leurs traditions barbares. Or l’esclavage a très vite été remplacé par la ségrégation raciale, et la « reconstruction » qui a suivi la guerre civile a consisté en une saignée impitoyable du Sud…
C’est très agréable de se lever tôt un dimanche : j’ai toute une journée devant moi, que je pourrais utiliser pour travailler à mon concours – mais que je préfère utiliser pour ne travailler à rien. Le soir, je revois Boulevard de la Mort, de Tarantino – grand film d’humour noir où se retrouvent tous les codes de la série Z et des films de sexploitation : jolies filles, sexy et provocantes, croisant la route d’un méchant sadique qui, après leur avoir fait subir les pires tortures, voit s’abattre sur lui la vengeance de ses victimes. Catharsis, fétichisme du pied et moteurs qui grondent.
 
Lundi 4 février.         
Ce soir, je regarde L’Ibis rouge, de Mocky, dont la première séquence ne pouvait que me plaire, puisqu’il y est question de l’obsession du personnage interprété par Michel Serrault pour les mamelles de son professeur de piano…
 
Mardi 5 février.
À la veille de mon concours, je n’éprouve aucun stress à l’idée de le passer, rien à voir avec mon état d’esprit de la semaine dernière pour le CAPES de documentation. Cette fois, je sais parfaitement que j’ai travaillé en dépit du bon sens. Je ne vois dans cet examen que la contrainte d’une nouvelle nuit à passer à Nantes – une nouvelle perte de temps.
Mon train est à 17 h 20. En début d’après-midi, je descends en ville avec mes affaires, je vais me promener avant de me rendre à la gare, et prendre un café, et même deux, au Parvis. Je lis tous les fichiers consacrés aux bibliothèques pendant le trajet, ne change pas de train au Mans, mais tout de même de voiture, et bien m’en a pris, puisque je me retrouve à faire une partie du trajet restant avec face à moi – pas tout à fait en face, en réalité, parce que les dossiers des sièges devant moi nous séparent – une brune au visage très joli, aux yeux et au sourire magnifiques, qui bavarde avec trois amis. Elle porte un pull rose pâle au col « boule », et elle a l’air d’avoir une poitrine très honorable. Elle descend à Angers St-Laud.
Mon hôtel n’est pas très loin de la gare de Nantes, où j’arrive à 19 h 49. Je le rejoins donc à pied : hôtel du Grand Monarque, rue du Maréchal-Joffre. Ma chambre est très belle, elle semble si grande qu’elle n’est pas loin de l’être. J’en ressors tout de même assez vite pour aller dîner. J’ai des envies de crêperie, comme toujours en Bretagne (oui, bon, en « Bretagne » avec des guillemets, quoi), et après avoir tourné en rond un petit moment, je jette mon dévolu sur la crêperie Sainte-Croix. La serveuse qui s’occupe de moi est plutôt ronde, tee-shirt noir décolleté, minijupe noire, collants noirs, la poitrine opulente… Je suis sous le charme, malgré son piercing sous la lèvre, que je lui pardonne bien volontiers. Il y a une autre serveuse, une brune assez mince, en courte robe noire – toutes les serveuses du restaurant sont habillées de noir – avec des collants noirs plus transparents. Même les clients sont beaux dans cette crêperie : un jeune homme arrive entouré d’une brune et d’une blonde aussi ravissantes l’une que l’autre. Tout en dégustant ma galette épaule-fromage-œuf-pommes de terre et ma crêpe au chocolat, je regrette amèrement de ne pas être venu à Nantes pour faire du tourisme. Moi, je m’attache vite – et je regrette déjà ma serveuse généreuse et souriante quand je règle l’addition.
De retour à l’hôtel, pas de révisions : je rédige ce journal tout en regardant la télé. C’est fou comme le monde de la télé-réalité, des bêtisiers et des documentaires complaisants semble un théâtre de guignol incompréhensible, quand on s’en est tenu éloigné longtemps… Bon sang, mais c’est vrai : Valérie Damidot, Cyril Hanouna et Carole Rousseau existent toujours !...
 
Mercredi 6 février.
Même William Leymergie est encore là, comme je le constate en quittant mon lit à 6 h 30 (après une nuit encore maigrelette). Je ne sais pas s’il faut s’en réjouir ou le déplorer…
Copieux petit déjeuner à l’hôtel : les croissants sont monstrueux. Décidément, si je dois revenir à Nantes, il faut que je garde cet hôtel en tête. Je le quitte à huit heures et rejoins le cours des Cinquante-Otages pour y prendre le tramway. Le terminus de celui que j’ai pris est à l’École centrale, j’ai donc encore quelques mètres à parcourir à pieds, mais je suis largement en avance à l’IUFM, que je commence à connaître par cœur. Même bâtiment que la semaine dernière, même étage, salle 202. Les assistants bibliothécaires passent leurs concours en même temps que nous. Il y a un grand nombre de tables inoccupées. Sur les vingt-sept inscrits au concours interne, nous ne sommes que sept. Une fille se pointe trente secondes après que les sujets nous ont été distribués, et l’examinatrice lui refuse l’entrée.
L’étude de cas porte sur les plans de conservation partagée de périodiques – un sujet que je ne connais absolument pas. S’il n’y avait pas eu de documents joints au dossier, c’était la copie blanche assurée – mais grâce aux documents, j’ai pu faire un peu de paraphrase – enfin, je veux dire, presque exclusivement de la paraphrase – et j’ai quitté la salle à 11 h 30 au lieu de 13 h 00. C’est un nouvel échec sans surprise…
Je me rends à la gare où j’échange mon billet pour partir à 13 h 00 au lieu de 14 h 41, ce qui me permettra d’être à Laval dès 15 h 20.
Relâche ce soir : je revois Inglourious Basterds de Tarantino.
 
Jeudi 7 février.
Bien parti pour me faire l’intégrale de Tarantino (dans le désordre), je revois Reservoir Dogs ce soir. Toujours cet art du flash-back – ou plutôt, déjà cet art du flash-back, puisque Reservoir Dogs est le premier film de Tarantino… J’avais d’abord vu Pulp Fiction, au cinéma, et c’est à ce moment-là que j’avais découvert le réalisateur, et quand par la suite j’ai vu Reservoir Dogs, je m’étais dit qu’il y avait, dans cette façon de filmer l’histoire comme une boucle, la dernière image du film renvoyant à la première, tout le développement étant contenu dans un retour en arrière a priori labyrinthique, une sorte de signature de l’auteur. J’imaginais même qu’il continuerait à tourner ses films futurs de la même façon. Heureusement, dès Jackie Brown, il a trouvé autre chose.
 
Vendredi 8 février.
Maintenant que mes concours sont passés, je vais pouvoir me remettre à l’écriture et à la recherche d’emploi. C’est maintenant que je ne dois surtout pas m’endormir, mais rester actif, conserver ou renouer les liens avec mon entourage, pour ne pas sombrer dans l’indolence. Il faut surtout que je tâche de m’en convaincre…
Jackie Brown ce soir. Autre technique que le flash-back : la même scène montrée sous des points de vue différents. Un cliché du cinéma, sans doute, mais qui a le don de me séduire, et même de me fasciner quand il est bien utilisé, comme c’est le cas chez Tarantino.
 
Samedi 9 février.
En librairie, j’achète La France orange mécanique de Laurent Obertone et Deux singes ou ma vie politique, de Bégaudeau – parce qu’il s’agit d’une sorte d’autobiographie et que l’auteur y parle abondamment de la période Zabriskie Point (le groupe punk, pas le film). Je poursuis ma lecture de Mark Twain – qui m’accompagne tout de même depuis le mois de décembre ! – au Parvis.
Le soir, je revois Kill Bill, premier du nom, que j’apprécie réellement pour la première fois.
En fin de soirée, ou plutôt au milieu de la nuit, j’apprends grâce à Facebook et à un statut de Bob Ngadi, que Bertrand Rousseau vient de mourir.

 


Bertrand Rousseau et le groupe Euphoric Trapdoor Shoes


  

Dimanche 10 février.
Bertrand Rousseau… J’avais écrit ici même, la dernière fois que je l’ai croisé devant la porte de l’immeuble, il y a cinq ou six mois, que j’avais bien l’impression que c’était, effectivement, la dernière fois que je le voyais vivant. J’espérais me tromper. Eh bien non. Encore un de Rockin’ Laval qui s’en va. À l’époque où nous travaillions sur l’ouvrage, on savait déjà que « Bertrus » ne ferait pas de vieux os. La vie n’a pas été tendre avec lui. Heureusement qu’il y avait la musique…
Je voulais revoir quelques passages de ses entretiens pour Rockin’ Laval, aujourd’hui, mais je n’ai pas réussi à lire les fichiers vidéo. Malédiction…
            Kill Bill, la suite, ce soir. C’est ainsi que s’achève ma rétrospective intégrale de Tarantino. J’aimerais bien avoir le courage d’écrire un article-fleuve sur le sujet, mais décidément, j’ai la flemme – je suis désespérément sec.
 
Lundi 11 février.
Benoît XVI vient d’annoncer qu’il quitterait dès la fin du mois sa fonction de pape. Une belle leçon de lucidité et de courage pour tous les hommes de pouvoir du monde. Je devrais peut-être envoyer un CV au Vatican, maintenant qu’une place s’est libérée…
Je dois être en manque de grands espaces, de poussière et d’harmonica : je revois Il était une fois dans l’Ouest, ce soir…
Avant de me coucher, tard dans la nuit, ou plus exactement tôt le matin, j’arrive enfin au terme de ma lecture de Mark Twain, qui m’aura tout de même accompagné durant cinquante-deux jours ! (Quand on aime, on compte.)

 
 
 

Mardi 12 février.
Je me plonge dans l’accablant – comme diraient les journalistes – dossier de Laurent Obertone, La France orange mécanique. Lecture qui me fait physiquement mal, à moi qui suis pourtant rompu à la lecture des faits divers les plus violents… Je crois que ce qui me touche le plus, dans les récits d’Obertone, c’est la négation de la parole des victimes. Le coupable semble être le seul dont la douleur semble pouvoir encore être entendue. Enfance difficile, problèmes sociaux, troubles psychologiques : on en oublierait la souffrance qu’il a fait subir à sa victime. Qu’une femme violée et battue puisse s’entendre dire qu’elle a peut-être provoqué son agresseur alors que l’avocat de ce dernier lui trouvera toutes les circonstances atténuantes possibles me révolte particulièrement. J’avais ressenti la même chose en lisant l’ouvrage de John Douglas, Prédateurs et victimes. Il me semble que c’est le premier scandale que soulève le livre d’Obertone, bien avant tout ce qui a nourri les polémiques à la télé et sur le Net – bien avant de savoir si l’auteur ne ferait pas un peu le jeu du Front national, par hasard… Qu’un tribunal estime que la parole d’une victime mérite moins d’attention que celle de son agresseur, c’est odieux.
Sergio Leone, suite : Le bon, la brute et le truand ce soir. Le western restera toujours lié à mon père dans mon esprit. Lui qui n’est pas particulièrement cultivé, qui n’est pas non plus un grand cinéphile, connaît par cœur les films de John Ford ou de Sergio Leone, les plus grands classiques du western comme les films les plus médiocres du genre – ou du moins, c’est l’impression que j’ai toujours eu. Et quand je vois les films de Leone, leur lenteur, leur silence, l’attention du cinéaste à filmer l’enseigne branlante d’une boutique que le vent fait grincer, la goutte de sueur qui perle sur le front du héros, le geste de Clint Eastwood allumant son cigare, le paysage désolé qui s’étend à perte de vue, et que j’essaie de les regarder avec les yeux de mon père – avec ce que je m’imagine être ses yeux – je me demande comment, lui qui aime les films où ça bastonne et où ça flingue allègrement, pouvait ne pas trouver ennuyeux cette lenteur, ce silence. Mais mon père, comme moi bien sûr, était fasciné parce que cette lenteur, cette attention presque hypnotique portée sur le moindre détail – éperon scintillant, poussière soulevée par la marche, chapeau qu’on rabaisse sur les yeux, regard en très gros plan, et la musique d’Ennio Morricone qui déchire l’air comme des hurlements – portent déjà en elles l’action qui va suivre. La violence, les détonations de six-coups sont déjà là bien avant d’éclater. Ces moments sont comme un élastique tendu à l’extrême, au bord de la rupture, qui va claquer comme une balle d’un instant à l’autre.
 
Mercredi 13 février.
J’achète le premier volume d’un manga consacré à l’histoire de la deuxième guerre mondiale et aux kamikazes, Zéro pour l’éternité. Bien sûr, je devrais veiller à économiser mon argent. Je commence demain.
 Et ce soir, retour de Sergio Leone avec Et pour quelques dollars de plus. Au fond, pas étonnant que ces films aient pu fasciner mon père comme ils me fascinent : ces grands espaces nus étendus en Cinémascope et en Technicolor, c’est le grand spectacle, l’invitation au voyage, l’Ouest sauvage domestiqué, assis sur vos genoux. C’était l’époque où le cinéma populaire se confondait encore avec le grand cinéma, où il n’y avait pas de frontière. La Nouvelle vague, ensuite, est venue perturber les choses…

 



Jeudi 14 février.
Pour faire écho à la lecture de La France orange mécanique, je revois Faits divers, le documentaire de Raymond Depardon (1982). Ce n’est plus la violence au quotidien décrite par Obertone, mais la misère au quotidien, les petites combines, la prostitution, le vol, et aussi les agressions, les tentatives de suicide, la vie et la mort défilant sans cesse dans ce commissariat du Ve arrondissement. La caméra braquée sous la jupe de Paris, et c’est un peu triste à voir. Pourtant, sous les jupes, en général, il y a plutôt de quoi se réjouir…
 
Vendredi 15 février.
Toujours Depardon ce soir, avec Délits flagrants (1994). J’espérais trouver dans ces documentaires de Depardon de quoi illustrer le vidéodrome sur la paranoïa du mois prochain, mais mes recherches ne sont pas concluantes. En revanche, sur le mensonge, il y aurait de la matière. C’est plutôt dans Urgences, du même Depardon, que la paranoïa est à l’honneur…
 
Dimanche 17 février.
Je me lance dans la lecture de Deux singes ou ma vie politique, de Bégaudeau, passe l’après-midi sur Internet et la soirée à revoir La Journée de la jupe. L’écriture m’attend. L’écriture m’attendra.

Y’avait un temps, j’étais étudiant. C’était en 98 et seul dans ma chambre je beuglais en chœur les paroles de la chanson « Punk », du groupe Zabriskie Point, découvert sur une compilation intitulée Dites-le avec des fleurs. Cette chanson parlait si bien de moi – « J’écoutais les Doors en lisant Cioran / J’trouvais les Pistols un peu bruyants / (…) Aujourd’hui j’suis punk, c’est plus marrant » (à l’époque, je n’écoutais plus les Doors et j’avais assimilé les Pistols depuis longtemps, preuve que les dossiers que le groupe avait sur moi dataient un peu, mais qu’importe) – cette chanson parlait si bien de moi, donc, qu’en quelques mois j’ai rattrapé mon retard et acheté tous les albums du groupe formé six ans plus tôt, dont je suis devenu le fan numéro un (bien que jamais je ne les ai vus en concert). Enfin un groupe de punk français aux textes originaux et bien écrits, et qui, « feinte de corps et contre-pied », s’opposaient aux habituels refrains anti-flics, anti-FN, anti-patrons, anti-armée, des crêteux à la « haine institutionnalisée », prêcheurs des convertis du samedi soir !

Un an plus tard, les Zab’ se séparaient, nouvelle désolante pour moi, devenu orphelin, mais parfaitement cohérente avec l’esprit punk : la durée de vie d’un groupe se doit d’être éphémère.

Alors quand j’ai découvert que le chanteur du groupe était devenu écrivain, peu après la sortie d’Entre les murs – le livre – j’ai eu envie de lire tout ce qu’il avait écrit, et notamment sa biographie de Mick Jagger. J’avais aimé Entre les murs, et particulièrement le travail qu’avait fait Bégaudeau sur l’oralité. Le film a été une déception, et les apparitions télévisées de l’auteur, qui avait l’air de se réjouir que l’image donnée à l’éducation dans ce film soit conforme à la réalité (à aucun moment dans ce film n’apparaît une scène où le professeur, joué par Bégaudeau, dispense un véritable cours), ont achevé de me détourner de mes anciennes amours. Cependant je m’étais promis que si un jour l’auteur revenait sur l’histoire des Zab’ dans un de ses livres, je le lirais religieusement. Deux singes est un récit autobiographique dans lequel le groupe punk tient une place importante – je suis donc fidèle au rendez-vous que je m’étais fixé.

 


 

Lundi 18 février.
Le soleil est radieux, on dirait que le printemps est en avance, et je vais lire Bégaudeau sur un banc, devant la Mayenne. Mais c’est tout de même encore un peu l’hiver et au bout d’un chapitre j’ai les doigts bleus. Je préfère poursuivre ma lecture au chaud chez moi.
 
Mardi 19 février.
Je ne suis toujours pas prêt à me lever tôt, les quelques fois où ça m’arrive sont l’exception qui confirment la règle. Dans le but sans doute de me rassurer moi-même, j’ai commencé enfin mon article sur Mark Twain, me contentant pour l’instant d’introduire le sujet – comme je l’ai fait pour Bram Stoker ou Norman Mailer avant de les abandonner à leur triste sort. Mon retour à l’écriture est frileux : le gros orteil immergé dans le grand bain, j’hésite encore à y plonger toute la jambe…
Je vais bouquiner – « bouquiner », c’est le mot juste, « lire » serait trop dire – à la bibliothèque et, en la quittant, je croise Anthony qui me propose de boire un verre chez lui. Là, pendant que Candice achève de repeindre une table, on cause littérature, musique, Spotify, et on déconne sur toute sorte de sujets, l’annonce d’un biopic sur Laurent Fignon interprété par Lorànt Deutsch étant la cerise sur le gâteau de notre hilarité. Anthony me propose de dessiner une série de portraits d’artistes et d’écrivains qu’il utiliserait ensuite pour décorer un de ses murs. Nous parlons du prochain Zapoï, il propose d’écrire en commun, avec Yoan et moi, un « Dictionnaire haineux de la justice », et pour ma part je compte maintenant réaliser en dessin une série de « lecteurs » pour remplacer mes « buveurs ».
           
Mercredi 20 février.
Je ne poursuis pas la rédaction de mon article, ne me remets pas, comme je l’avais envisagé, au dessin… Je revois Phantom of the Paradise, de Brian de Palma. Pierre a proposé à tout le groupe (Cécile, Jean-Rémi, Anne, mais aussi Élise et Julien) une soirée vidéodrome sur la paranoïa, le week-end du 8 mars. Malheureusement, Cécile risque de ne pas pouvoir participer, parce qu’elle sera en vacances à Limoges…
 
Jeudi 21 février.
Encore une semaine à attendre avant de toucher mon versement mensuel de Pôle Emploi. Je me suis levé assez tôt (neuf heures et demie), et ai repris mon journal un peu délaissé ces jours-ci. Mon stylo plume fuit de nouveau. Cette fois, c’est une déclaration de guerre ! (Pour ce que j’ai à écrire dans ce journal, de toute façon…)
Un stylo qui fuit… Ah ! On n’avait pas ce genre de problème dans le temps, quand on écrivait sur des ordinateurs…
Le ciel est d’un bleu magnifique, comme il l’a été toute cette semaine. Le soleil se fout bien de mes problèmes de fric.
Le soir, je revois La Moustache, en quête d’un extrait susceptible d’illustrer le thème de la paranoïa, et viens à bout de la lecture du livre de Bégaudeau. Auquel je consacrerais bien un article…
La phrase qui résumerait le mieux le livre de Bégaudeau est la suivante : « Je me suis cru révolté je n’étais qu’énervé, je me suis cru énervé j’étais excité, je me suis cru excité par l’injustice comme le taureau par le rouge et j’étais excité sexuellement. » Prise de conscience, à la maturité, que l’esprit de rébellion juvénile n’est bien souvent guidé que par la joie, une énergie pulsionnelle et sexuelle qui fait brandir le poing dans les manifs, et qu’on retrouve dans la puissance binaire du rock. « Longtemps j’ai occulté le fait que les Pistols avaient glissé un Sex dans leur nom, qu’ils s’étaient rencontrés dans une boutique de mode barrée de ces mêmes trois lettres, et qu’un autre hit punk, Orgasm Addict, simule son thème en refrain. Longtemps négligé de voir que le rock est le cri de l’orgasme qu’il se procure. »
 
Vendredi 22 février.
J’ai beau faire, je n’arrive pas à m’intéresser aux débats concernant le mariage pour tous. Moi qui pratique depuis mon plus jeune âge ce mariage contre tous que représente le célibat, j’ai d’abord eu du mal à comprendre que les homosexuels puissent réclamer le droit de se mettre des chaînes. Cela dit, je n’y vois pas d’inconvénient. Le mariage hétérosexuel n’est pas une tradition que j’ai envie de défendre corps et âme, et apprendre que des homos se sont mariés à l’église ne m’empêchera pas de dormir. Reste la question de la gestation pour autrui, et de la procréation médicalement assistée. GPA et PMA. Déjà, je n’aime pas les sigles – ce serait une première raison pour m’y opposer. Le problème, ensuite, est lié à l’éthique. Je trouve l’euthanasie révoltante, peu de chance que je défende cette autorisation d’enfanter n’importe comment. Seulement, je suis dans une période d’aboulie si complète que j’ai perdu toute ma faculté d’indignation. N’est pas Stéphane Hessel qui veut. Encore moins qui ne veut pas.
Mais je me suis mis à relire Le Meilleur des mondes, et il y a des passages qui, aujourd’hui, sonnent d’une façon particulièrement moderne :
 
« ‒ Les êtres humains, autrefois, étaient…, dit-il avec hésitation ; le sang lui affluait aux joues. – Enfin, ils étaient vivipares.
‒ Très bien. – Le Directeur approuva d’un signe de tête.
‒ Et quand les bébés étaient décantés…
‒ Naissaient, corrigea-t-il.
‒ Eh bien, alors, c’étaient les parents. C’est-à-dire : pas les bébés, bien entendu, les autres. – Le pauvre garçon était éperdu de confusion.
‒ En un mot, résuma le Directeur, les parents étaient le père et la mère. – Cette ordure, qui était en réalité de la science, tomba avec fracas dans le silence gêné de ces jeunes gens qui n’osaient plus se regarder. – La mère…, répéta-t-il très haut, pour faire pénétrer bien à fond la science ; et, se penchant en arrière sur sa chaise : Ce sont là, dit-il gravement, des faits désagréables, je le sais. Mais aussi, la plupart des faits historiques sont désagréables. »
 
Samedi 23 février.
Bien que je n’aie plus un sou, je prends un café au Parvis. C’est une façon de faire de la résistance.
 
Dimanche 24 février.
En vérité, bien sûr, je ne suis résistant à rien du tout. Bloqué dans mon article sur Mark Twain (comment puis-je caler sur un article, bon Dieu ?!?), et branché sur le rock depuis ma lecture du livre de Bégaudeau, je décide de me lancer d’abord dans le texte que je comptais consacrer à ce dernier… et je m’interromps au bout de deux paragraphes, écoute une ancienne émission de radio dans laquelle Bégaudeau présente ses dix disques de rock favoris, regarde une ancienne émission d’On n’est pas couché avec Didier Wampas… et perds mon temps.
 
Lundi 25 février.
Avançant dans mon texte sur Bégaudeau, je prends conscience de son inutilité : je m’applique plus à raconter l’importance qu’a eu le groupe Zabriskie Point pour moi, à tracer un portrait de moi écoutant les Zab’, qu’à critiquer son livre. Abandon. Un de plus.
 
Mardi 26 février.
Levé tard, aucun courage. Ce deuxième mois de l’année aura été encore plus morne et déprimant que le premier. J’ai donc renoncé à mon texte sur Bégaudeau, et je devrais me mettre au huitième épisode de Bag of Bones – bouclage du prochain Tranzistor le 8 mars – mais je n’en fais rien. Je ne sais même pas de quoi parlera cet épisode… Je traîne un peu en ville, mais le ciel maussade et mes phynances désastreuses ont assez vite raison de ma volonté déjà faible…
 
Mercredi 27 février.
Aujourd’hui, je reste chez moi. Mais je ne me lance toujours pas dans Bag of Bones, ni dans le dessin, comme j’en aurais pourtant envie. Ah ! Si je tenais le compte de toutes ces journées gâchées, inutiles, dans ma vie ! Ce suicide mou
 
Jeudi 28 février.
Le deuxième mois de l’année s’achève, et je n’ai rien fait, et je m’enferme dans l’inertie, dans la paresse, dans la fuite de tout, dans la dépression… J’ai pu me lever à 9 h 30, ce qui par rapport à mes horaires de ces derniers jours est un exploit, mais je n’ai pas mis à profit cet effort. Moins j’agis, plus j’ai honte de moi ; plus j’ai honte, plus j’éprouve le besoin de me recroqueviller, de ne plus bouger, d’attendre que les choses se passent…
Daniel Darc, lui, est mort comme il a vécu : d’une overdose d’alcool et de médicaments. 
 
 

  http://youtu.be/bvPks9yXuPk