mardi 28 août 2007

Premières pages (4/4)


Armageddon forever
Robert G. Prozac – Flammarion (2005)




I
NÉCROGRAPHIE DE LA SPHÈRE DU CHAOS



Quelque impavide qu’on puisse être, on envie, en de tels moments, la simplicité des tous petits à qui Jésus déclare que ces choses, si profondément cachées aux sages et aux prudents, seront révélées un jour par son Père qui est dans les cieux.

LÉON BLOY



La quatrième Guerre mondiale battait son plein, nous venions de pénétrer dans le sixième Cercle du quatrième Monde. Un néon exsangue grésillait au-dessus de nos têtes dans le grand silence des rêveries opiacées. Schwarzmann caressait mollement une boulette de shit de la flamme de son Zippo.

— T’en penses quoi, de tout ça, Korvald ?

La question perça le silence un instant, puis se tint suspendue en l’air, comme vidée de son sens, sans recevoir plus d’écho qu’une mouche se grillant les pattes au tube luminescent du plafond. Il n’y avait pas grand-chose à dire, et Schwarzmann le savait. Les mots depuis des siècles étaient devenus inutiles, et seuls certains d’entre nous faisaient encore semblant, de temps à autres, de s’intéresser à quelque éternuement de pensée surgi du larynx d’un quelconque fonctionnaire androïde.

Depuis quelques temps d’ailleurs, je ne m’intéressais plus guère à la personne du commissaire Shwarzmann qu’en raison de son stock inépuisable d’hallucinogènes et d’excitants divers. Le Démiurge était entré dans ma vie et d’un revers de bras céleste avait balayé affaires en cours, mains courantes et dossiers classés à rouvrir. À l’avenir, je n’aurais plus, je le savais déjà, à me soucier d’autre chose que des souffrances du Crucifié à l’heure sacrée de la Rédemption. Je savais qu’éternellement je pourrais boire au Calice jamais tari le sang jailli du flanc de Celui qui était mort pour nous.

L’Europe avait sombré et nous n’y pouvions rien. J’avais tenté, à ma misérable échelle, d’empêcher le désastre. Du moins certains de ses avatars. J’y avais gagné plus de cheveux blancs que de galons et j’avais compris que si l’Homme méritait d’être sauvé, il le serait par lui-même. J’avais aperçu le génocide final dans le délire d’une nuit-méthédrine, et le spectacle était resté gravé dans ma rétine, phosphène ultime d’un monde éteint. Nous ne serions plus désormais que les guerriers cyborgs, invincibles parce que sans cesse régénérés, d’une planète où la Guerre sans cause serait devenue un état permanent et nécessaire.

Nous avions échoué lorsque nous étions nos propres ancêtres, mais désormais notre armée de clone serait éternellement triomphante d’un combat aux victimes immortelles.




Choix bibliographique établi avec DJ Zukry, et déjà publié dans le Journal de la Culture n°11, novembre-décembre 2004.

lundi 27 août 2007

Première pages (3/4)


Forget the funk, get the punk !
Mélinda Descotes – Grasset (2005).


Chirdée foncedée cramée cramoisie… le concert déchire tout, c’est clair, les bières et les joints tournent bien, sur scène c’est le kiff, Cyril me tient par la main, comme si nous étions in love, c’est comme un frangin pour moi, Cyril. Il a su me guider quand dans ma tête j’étais à bout, que la dope m’empêchait de vivre, que j’avais des suicidal tendencies. On se connaît depuis qu’on est gosses, je l’adore ce mec, il a toujours été là dans les moments les plus durs de ma foutue existence. Je regarde la scène, puis je me tourne vers lui. Putain, il rayonne ce mec ! Ouais, sûre. Il dégage un truc, un truc que seul un Cobain pouvait dégager, putain de vie ! La bière circule dans les rangs, une osmose se dégage, une harmonie envoûtante, et l’harmonie des guitares aussi, le rythme déchaîné du batteur, l’énergie, yeah, l’énergie ! L’énergie c’est la vie ! Cyril part dans un slam tordant, je flippe toujours qu’il se fasse mal, que les types le laissent s’écraser au sol, qu’il faille que je l’amène à l’hosto, aux urgences, je peux plus supporter ces odeurs de cadavres, ce blanc immaculé, j’y ai trop zoné. Cyril était là aussi pendant ma cure de désintox, quand la came me ramollissait le cerveau pire qu’un sitcom TV. Dès fois, je me dis que sans Cyril je serai plus là aujourd’hui. Je m’accroche à lui, je le tiens par le blouson, je lui serre la main, fort, très fort, et le bassiste est déchaîné, tout le monde à côté de moi crie, ce moment est magique, vraiment strong. Le concert se termine, je prends ma tire et je dépose Cyril devant chez lui. Moment de blues, il me serre très fort dans ses bras, je me dis putain tu vas pas craquer. Je chiale comme une gosse. Il me dit : « Les vraies femmes ne pleurent pas ». On se marre, comme deux teenagers. Demain je vais avoir 40 ans, et ça me fout le bourdon. Je vois mon mec par intermittence, je bosse pour un journal à la con, mon patron me fait chier, quant à la famille, n’y pensons pas. Anyway, j’ai toujours réussi à rebondir, parce qu’au fond je lâche jamais le morceau.


Choix bibliographique établi avec DJ Zukry et déjà publié dans le Journal de la Culture n°11, novembre-décembre 2004.

vendredi 24 août 2007

Premières pages (2/4)


Papa, je t’aime.
July Moquette – Stock (2005)


Papa m’attend toujours quand je rentre de l’école. Je sais qu’il aime me voir remonter la rue en danseuse sur mon vélo violet, les jambes nues sous ma jupe légère. Mon cartable est lourd sur mes épaules. Parfois, dans le dernier virage, ma trousse glisse par terre. Je dois m’arrêter et repartir la chercher. Ça fait beaucoup rire papa. Il aime bien rire, papa. Il me regarde me baisser pour prendre ma trousse, puis remonter sur mon vélo. Il aime bien quand le vent soulève ma jupe, papa. Souvent, ça le démange en haut des cuisses. Maman, elle dit qu’il a le feu où elle pense. Oh, non ! Je veux pas que papa prenne feu, jamais.

Papa m’embrasse. Il pique un peu, ça fait bizarre sur les lèvres. Il est toujours en train de vérifier si mes seins poussent. Il appuie fort sur ma poitrine à travers le tee-shirt. Après il est tout rouge et contrarié. C’est parce qu’il s’applique. Il fait bien attention à ma santé. J’aime mon papa.

Papa, je t’aime.

Parfois, je voudrais que tu crèves.

Mais je n’y pense pas trop : les enfants ne doivent pas dire du mal de leurs parents. Un papa sait ce qui est bien pour sa fille chérie. Parfois ça me paraît bizarre, ce qui est bien pour moi. Mais il me promet qu’il ne me fera pas bobo, alors je n’ai pas peur. Parfois ça saigne un peu, mais je m’essuie et c’est fini. Il me demande gentiment si j’ai eu mal, il veut dire vraiment mal. Alors je réfléchis un peu, et je dis non. C’est à partir de quand, vraiment mal ?

Papa, il essuie souvent son zizi dans mes cheveux, après. Moi, j’aime pas trop ça. Ils sont tous gras après, et mes tresses sont toutes collantes. Alors je dois laver mes cheveux longtemps pour que ça parte. Mais il sait ce qui est bon pour moi. La colle de papa, ça doit être bon pour les cheveux. Une fois, maman est rentrée plus tôt de son travail, et lorsqu’elle a ouvert, papa avait son zizi dans mes cheveux. J’étais un peu gênée. Comme papa me tenait le bras, je ne pouvais pas aller embrasser maman. Papa aussi était un peu gêné. Maman a regardé mes cheveux, elle a froncé les sourcils et elle m’a dit :

« Toi, demain, je t’emmène chez le coiffeur. »
Choix bibliographique établi avec DJ Zukry, et déjà publié dans le Journal de la Culture n°11, novembre-décembre 2004.

jeudi 23 août 2007

Premières pages (1/4)


C'est la rentrée littéraire ! Une fois de plus... Voyons ce qu'elle nous a apporté cette année, et gageons qu'il n'y aura pas de grande différence avec la rentrée dernière, pas plus qu'avec la précédente. Relisons-donc les livres d'il y a deux ans, pour nous faire une idée !

Comment j’ai failli me faire éditer chez Flammarion.
Baptiste Allain – Grasset (2005)

L’hôtesse d’accueil m’a fait bonne impression : grand sourire, grand bonjour, de bonne humeur mais très pro, vous êtes important – vous lisez cela dans son regard, vous le sentez que vous êtes important. Vous avez votre manuscrit à la main, vous êtes chez Flammarion, et vous sentez qu’aujourd’hui c’est sûr, vous allez enfin trouver un éditeur.

- « Je voudrais parler à Monsieur Beigbeder, s’il vous plaît, Mademoiselle ».
- « Vous avez pris rendez-vous ? ».
- « On peut dire ça : disons plutôt que j’ai rendez-vous avec mon destin ».
- « Nous n’avons pas ce nom-là chez nous ».
- « Oui, bien sûr… Vous n’êtes pas encore habitué à mon humour si cinglant. Sérieusement, pouvez-vous donc appeler, avec le téléphone qui est là, à vos côtés, Monsieur Beigbeder et lui annoncer ma venue imminente dans son local ».
- « Monsieur Beigbeder est en réunion. Dois-je lui laisser un message, ou lui déposer votre manuscrit ? ».

Je suis resté calme, elle ne pouvait pas deviner qu’elle avait en face d’elle le plus grand écrivain de sa génération, LE SEUL ECRIVAIN DE SA GENERATION, sale petite pute. J’ai couru, mon manuscrit sous les bras, et j’ai ouvert tous les bureaux, j’étais sûr de tomber sur celui de mon futur éditeur, j’ai croisé des gens à qui je faisais sans doute peur, je courais dans les couloirs, haletant, le teint pâle, la langue pendante, le souffle rauque, et il est sorti de son bureau, se demandant sans doute d’où venait ce bruit : « Tiens, je digère de plus en plus mal la Vodka, ce soir je bouffe bio ». Je suis resté planté devant lui. JE SUIS LE PLUS GRAND ECRIVAIN DE CE SIECLE NAISSANT. « Bien, asseyez-vous, calmez-vous, qui êtes-vous ? ». Il était gentil, calme et attentionné : il devait sortir de table.

Il ne me connaît pas, c’est normal, pour l’instant je suis un artiste en gestation, il ne peut pas deviner qu’il a en face de lui un type incroyable qui vient proposer généreusement, comme ça, en toute sympathie, alors qu’il pourrait aller chez Gallimard, le manuscrit hallucinant que vous lisez actuellement. Il prend des notes, c’est bon signe, je l’impressionne, non, ne lui dévoile pas trop le sujet de ton livre, laisse-le saliver, ah, je suis malin comme un singe, non, ne critique pas son menton, non, pauvre con, non, merde, voilà, c’est malin, il te raccompagne à la porte, tu lui serres la main, tu souris à l’hôtesse d’accueil, tu reprends le métro, tu t’effondres sur ton lit. Demain, tu iras chez Grasset.

Choix bibliographique établi avec DJ Zukry, et déjà publié dans le Journal de la Culture n°11, novembre-décembre 2004.

samedi 11 août 2007

Brève rencontre


C’était une époque où le monde semblait avoir oublié mon existence et où je ne m’en portais pas plus mal. Je me promenais tranquillement en réfléchissant comme d’habitude au meilleur moyen de se tuer, le soleil éclaboussait les voitures, faisait chanter les oiseaux, brillait pour les autres. C’était juin, et tout transpirait. Avaler des lames de rasoir est assurément la meilleure façon d’en finir, mais si par malheur on s’en sort, les séquelles peuvent être difficilement supportables. La corde, le revolver, le gaz ou les somnifères sont à bannir, tout cela étant vraiment trop commun. De même que la défenestration. Se jeter sous une voiture ou un train peut avoir ceci d’intéressant que le conducteur dudit véhicule se sentira éternellement responsable de ce malheur... Ah ! le choix est dur ! mais de toute façon j’avais décidé depuis longtemps que je me détestais trop pour avoir envie d’abréger mes souffrances. Non, décidément, il y a bien mieux que le suicide : la vie. On n’a jamais su — et on ne saura jamais — inventer de plus terrible punition. Voilà une question de réglée.

Et pendant mes tergiversations je continuais ma promenade, et le soleil en sueur frappait de plus belle les fronts éblouissants des badauds. J’étais né par erreur, cela ne faisait pas l’ombre d’un doute, à un spermatozoïde près c’était quelqu’un d’autre qui s’y collait, et moi je pouvais tranquillement en rester au stade du possible, de l’envisageable. C’était vraiment pas de chance. Alors j’ai vécu comme ça par habitude, en y pensant le moins possible, et au fil du temps bien sûr mon corps a évolué, j’ai grandi, comme on dit, j’ai même eu — comble de la honte — des pulsions hormonales comme tout un chacun, peut-être plus tardives et moins fréquentes que celles des autres individus, mais qu’importe ? J’ai évolué ainsi dans l’humiliation quotidienne de n’être qu’un représentant parmi d’autres du genre humain.

Et soudain je L’a vis et j’oubliai de respirer quelques instants, subjugué que j’étais par Sa beauté froide. Sa peau blanche semblait attirer la lumière si bien que le reste du monde m’apparaissait en contre-jour. Je ne voyais qu’Elle. Elle était là, assise à une terrasse de café, dans toute Sa splendeur noire et blanche. Noire Sa robe d’été, blanches Ses jambes et blanc Son visage... Mais flamboyants Ses cheveux roux dans lesquels le soleil semblait s’être planqué. C’était comme un incendie de forêt nocturne qu’Elle porterait à perpétuité sur la tête. Et Son regard vert qui aurait pu percer un coffre-fort à distance...

Juste avant que je ne meure d’asphyxie, je me souvins qu’on ne m’avait accordé la vie qu’à condition que je fasse l’effort d’aspirer et d’expirer à intervalles réguliers l’air environnant. Comme je venais de trouver une raison de ne pas vouloir mourir aussi vite que ça, je me suis de nouveau attelé à cette tâche sans pour autant détourner mon attention du tableau vivant que j’avais sous les yeux. Elle était belle comme une guillotine sous le soleil couchant, quand l’astre rouge fait étinceler le couperet... Croyez-moi, c’est avec le plus vif enthousiasme que j’aurais posé ma tête sur le billot si Elle m’y avait invité !

Mais pour l’instant, Elle ne m’invitait à rien du tout, étant donné qu’elle ne m’avait pas remarqué. Je faisais tout simplement partie du monde, du chaos, de l’inorganique. Pourquoi m’aurait-Elle remarqué, puisqu’Elle était toute Splendeur et Éclat et que je n’étais que Ténèbres ?...

Alors je pris la résolution d’attraper une chaise et de m’asseoir à cette même terrasse de café, à quelques mètres de ce Soleil qui sirotait paisiblement une boisson à bulles. Et je me mis à La contempler, à me repaître de ce spectacle. Et plus je La regardais et plus le monde qui nous entourait m’apparaissait comme une sorte de vide informel qui me donnait une idée assez précise de ce qu’avait pu être l’univers avant la Création. Quand vous fixez le soleil trop longtemps et que vous détournez les yeux, vous ne pouvez plus rien voir distinctement, n’est-ce pas ? Eh bien c’est de cela que je parle.

Au bout d’un certain temps, une forme obscure, aléatoire, qui ne semblait même pas savoir elle-même ce qu’elle était censée représenter, surgit du néant et vint me demander ce que je voulais boire. Totalement pris au dépourvu, je restai muet pendant un temps qui me parut une éternité, tant ce silence me fit honte. Je n’aime pas être pris au dépourvu, être rappelé aussi brusquement à la réalité bassement humaine. Je n’allais tout de même pas dire : « Comme la Demoiselle, là-bas... » ! L’importun aurait immédiatement compris mon manège et, intérieurement, il aurait pu en toute liberté s’amuser de l’intérêt qu’une piètre chose comme moi pouvait porter à une Merveille pareille. Peut-être même en aurait-il ri avec ses collègues, voire avec les clients qu’il connaissait ! Non. Il me fallait songer au plus vite à quelque chose qui se boit et qui serait susceptible d’être bu par moi. Ayant trouvé, je lançai triomphalement : « Un café ! » Je ne compris tout d’abord pas pourquoi le serveur me lança un regard surpris avant de s’exécuter. Et soudain ce fut clair : un café ! Je commande un café en pleine canicule ! Quel imbécile ! Un café, c’était vraiment la dernière chose que j’avais envie de boire par une telle chaleur !

Et lorsque je regardai à nouveau dans la direction où l’Objet de mon attention dégustait l’instant d’avant une boisson qui semblait, elle, vraiment rafraîchissante — plus rafraîchissante qu’un café en tout cas — ce fut pour constater qu’il n’y avait plus personne. Une fois encore ma respiration s’interrompit, je mourus quelques secondes, puis je La vis sortir du café où Elle venait de régler Son addition. Du moins c’est ce que je supposai qu’Elle avait fait. Bien entendu, il était hors de question, cette éventualité ne se présenta pas une seconde à mon esprit, qu’Elle aie pu aller aux toilettes... La Beauté n’a pas d’intestins, voyons !

Mais Elle partait. Alors je me suis levé et L’ai suivie, sans regretter le café que je n’aurai pas bu de toute façon... Peut-être que la monnaie que m’aurait tôt ou tard réclamé le garçon n’était même pas en ma possession. Alors vraiment, peu de remords j’avais.

Et donc je La suivais, et même de dos Elle illuminait le monde entier. Même en Chine il devait faire jour ! Et je La suivais... sans savoir pourquoi, à vrai dire. Découvrir où Elle allait ne m’était pas a priori d’une grande utilité... Et puis, si Elle remarquait ma présence, je n’allais pas Lui faire une déclaration, tout de même ! Qu’aurais-je eu à Lui déclarer ?... Non, je pense tout simplement qu’Elle était devenue ma seule raison de vivre et que c’était ce qui me poussait à La suivre... Est-ce qu’une mouche se demande pourquoi la lumière l’attire ?... Et que suis-je de plus qu’une mouche ?...

Mais elle finit par me remarquer. Bien sûr : un type s’assoit à quelques mètres de vous à une terrasse de café et se lève en même temps que vous, avant même d’avoir été servi, puis emprunte le même chemin que vous en se tenant à une distance raisonnable, ce qui l’oblige à adopter un rythme de marche qui à première vue n’est pas le sien, trop lent, trop inégal... Et son regard qui vous transperce la nuque... Bien sûr que vous finissez par le remarquer, mesdemoiselles !

Une femme qui remarque qu’un homme la suit n’est pas le moins du monde touchée. Oh que non ! De deux choses l’une : soit elle se trouve avec un groupe d’amies et toutes se révèlent solidaires, et toutes font bloc pour se moquer de l’espion ridicule, soit elle est seule et le regard la gêne, tout simplement.

Elle était seule. Elle était gênée. J’ai remarqué qu’Elle m’avait remarqué à la fréquence des regards en arrière qu’Elle jetait pour voir si j’étais toujours là. Moi, bien sûr, j’étais toujours là. J’avais décidé de consacrer le reste de ma vie à La contempler. C’est le genre de décision qu’on ne prend pas à la légère et à laquelle on ne peut pas renoncer si facilement... Alors je m’y tenais, une fois pour toutes. Et je continuais à La regarder, et je continuais à La suivre.

Et Elle se retournait de plus en plus souvent pour savoir si j’étais toujours là, et chaque fois qu’Elle devait se rendre à l’évidence qu’effectivement j’étais toujours là, Elle devenait de plus en plus inquiète. C’était assez émouvant, en quelque sorte. Jugez vous-mêmes : il n’y avait définitivement que nous deux : je ne voyais qu’Elle, et Elle ne voyait que moi. Tout ce qui n’était pas Elle, tout ce qui n’était pas moi, avait oublié d’exister. Comme dans les vraies histoires d’amour, vous savez...

Elle s’apprêtait à traverser la rue, se retourna une dernière fois sur moi au moment même où la voiture démarra. Ça s’est passé comme ça. Un choc, et elle fut projetée dans les airs, grande forme noire dont les cheveux rouges donnaient à penser qu’une de ses extrémités avait pris feu. Quand Son corps s’est immobilisé au sol, j’avais encore en tête l’ultime regard qu’Elle m’avait jeté. J’étais le dernier homme qu’Elle avait connu !

Les passants s’attroupèrent autour d’Elle. Le rouge du sang qui s’étoilait autour de sa tête semblait rivaliser avec le rouge de ses cheveux. Je songeai qu’il était préférable de ne pas être mêlé à cela, fis semblant de n’avoir rien vu ni rien entendu, bifurquai à droite, continuai ma route sans me retourner et me mis à penser à autre chose.

vendredi 27 juillet 2007

Un galop de retard




La vie et l'oeuvre d'Enguerrand Labûche (1902-1939)

Il y a les génies et il y a les autres. Les premiers n’ont bien souvent rien de plus que les seconds, si ce n’est une longueur d’avance. Enguerrand Labûche avait certainement l’âme d’un génie, mais son plus grand malheur fût, dans tout ce qu’il entreprenait, d’avoir un galop de retard. Né en 1902 (« Ce siècle avait deux ans… », etc., etc.) et élevé dans le respect de la famille, petit-fils d’un héros de 1870, il comprit très tôt qu’il était né pour de grandes choses. Son frère aîné, Amédée Labûche, meurt à Verdun en 1916. À seize ans, le jeune Enguerrand, ne cessant de rechercher la fierté dans les yeux de son père, devance l’appel pour se battre contre les Allemands. « Je mourrai en héros plutôt que de vivre comme un lâche ! », lance-t-il en quittant ses parents au matin du 11 novembre 1918… Un peu tard, évidemment. Il reviendra trois ans plus tard sous le toit maternel, sans avoir tué de boche, même accidentellement.

Passionné par les avant-gardes, il se lance dans la rédaction d’une immense œuvre dadaïste (plus de cinq mille pages), qu’il achève en juillet 1923. Il propose son manuscrit à Tristan Tzara qui lui rit au nez et lui annonce la mort du mouvement Dada. De rage, Enguerrand brûle son manuscrit. Pas démonté, il rédige un long pensum sur la littérature telle qu’il la conçoit mais, lorsqu’il propose à un éditeur parisien sa Doctrine du labûchisme, en 1924, c’est pour apprendre qu’André Breton vient de publier le Manifeste du Surréalisme, qui énonce à peu de choses près les mêmes objectifs artistiques. De rage, Enguerrand brûle les rideaux de son appartement en voulant mettre le feu à son manuscrit, et se brûle les doigts en voulant éteindre le début d’incendie.

Il songe alors que sa voie est peut-être le roman, et imagine un personnage, nommé L., qui est arrêté par la police à son réveil un beau matin, et mené devant les tribunaux pour un crime dont il ignore tout. Labûche vient à peine d’achever Le Jugement lorsqu’il apprend la publication posthume du roman de Kafka, Le Procès. Si même les morts s’y mettent, alors… De rage, Enguerrand jette son manuscrit dans la cheminée et se prend une escarbille dans l’œil.

Commence alors une période de sécheresse et de doute. La littérature semblant ne plus vouloir de lui, il se tourne vers le cinématographe. Il souhaite réaliser un grand film sur Jeanne d’Arc. Mais il apprend en 1927 qu’un Danois du nom de Dreyer en prépare un aussi. De rage, il va se jeter sur une voie de chemin de fer… mais le dernier train de la journée vient de passer.

On n’entend plus parler de lui pendant quelques années. C’est d’autant plus facile qu’à l’époque, on n’a encore jamais entendu parler de lui. Durant toutes ces années de silence, il préparait un grand roman autobiographique, intitulé Séjour au fin fond de l’obscurité. Il s’apprête à le publier en 1932, mais Céline le devance en publiant Voyage au bout de la nuit.

Enguerrand Labûche aurait réellement pu être un précurseur, s’il ne s’était pas trouvé face à des précurseurs plus rapides que lui… Passons rapidement sur la suite : il achève en 1936 la rédaction d’un nouveau roman, Lettres d’un abbé de province… et Bernanos publie Journal d’un curé de campagne ! En 1938, il compte enfin apparaître au grand jour en publiant La Migraine… et il se fait devancer par un petit prof globuleux qui remporte un franc succès avec sa Nausée !

Mais Labûche n’a pas dit son dernier mot, il sent le vent tourner… Un vent qui cette fois sera peut-être pour lui porteur de grands espoirs… Le 1er septembre 1939, la France ordonne la mobilisation générale. Ce que Labûche n’a pas pu faire en 1918, il compte bien le faire maintenant. Ce retour à la case départ lui semble plein de signification : son véritable destin, c’était sans doute la guerre, pas la littérature… Il commence le jour même la rédaction d’un Journal intime qu’il compte poursuivre jusqu’à sa mort, conscient qu’il s’agira sans doute de son chef d’œuvre. Il connaîtra peut-être une gloire posthume, mais il connaîtra la gloire, il le sent. C’est avec ce cahier sous la vareuse qu’il part combattre l’Allemagne nazie. Il y inscrit : « Pour la première fois de ma vie, je suis conscient d’être en plein dans l’Histoire. Plus jamais en retard ! Désormais l’avenir m’appartient. À moi de devancer les autres ! » Il se tue en tombant du train le lendemain, 2 septembre 1939.


Labûche et la presse de l’époque



D’abord nous avons cru que l’auteur du Jugement était Tchèque ; ensuite nous avons cru qu’il était mort. Quelle ne fût pas notre surprise, donc, d’entendre dire que se trouvait près de Paris, et bien vivant, un Français dénommé Labûche, qui se prétendait l’auteur de ce roman incroyable dépeignant l’enfer d’un homme tiré du sommeil par la police pour répondre d’un crime dont il ne sait rien et qu’il n’a pas commis ! L’affaire était étonnante, nous prîmes sur-le-champ le premier train pour Fontenay où le drôle était censé vivre. De petits yeux mobiles de fugitif paniqué, un costume anthracite repassé par une mère abusive, l’homme avait les oreilles rougissantes du gamin timide qui sort d’une correction sévère ou se prépare à la prochaine. Il nous fallût user de toute notre délicatesse pour que l’énergumène nous laisse entrer et daigne nous proposer un café fait de la veille. Cet Enguerrand Labûche était, semble-t-il, un insomniaque à l’esprit enfiévré qui n’eût pas manqué d’intéresser certain médecin viennois… Je pris bien garde qu’il ne ferme pas sournoisement la porte à clé derrière moi, songeant qu’il me faudrait peut-être fuir en catastrophe s’il prenait l’envie à cet agité de me bondir à la gorge. (…)

Extrait d’un article de Paul Noyé dans L’Insubmersible, avril 1925.


Louis-Ferdinand Céline n’avait pas voulu m’ouvrir la porte de son cabinet de médecine. Ayant entendu parler d’un auteur inconnu qui avait publié un Séjour au fin fond de l’obscurité, je m’étais dit que c’était toujours mieux que rien. Faute de grives, on mange des merles, dit le vieil adage. L’homme qui m’ouvrit la porte n’était ni vraiment maigre, ni très gros. Assez costaud, comme M. Cendrars, mais avec quelque chose de fluet, comme M. Roussel. Il portait une moustache qui évoquait un peu Léon Bloy, et le même monocle que Tristan Tzara. Il avait le cheveu revêche, comme M. Artaud, mais avec le front haut comme M. Gide. Entouré de femmes, comme MM. de Goncourt, mais aussi de jeunes hommes, comme feu M. Proust. Sa tenue vestimentaire était aussi excentrique que celle de M. Léautaud, mais avec l’élégance de M. Bourget. En définitive, Enguerrand Labûche m’apparût comme quelque chose de plus qu’un écrivain : un échantillon d’écrivains. Nous nous installâmes à sa table de travail et je commençais l’interview :
— Monsieur Labûche, que pensez-vous du roman de ce M. Céline ? (…)


Extrait d’une interview avec Maurice Maurice, Le Cafard enchanté, 1932.



Une lettre inédite à son éditeur


Ceci est la dernière lettre envoyée par Labûche à son éditeur, Léandre Marcellin. D'après le cachet de l'enveloppe elle daterait du 27 août 1939.


Très cher éditeur et, si j’ose encore l’écrire, très cher ami,

Je reviens d’un court séjour en Bretagne où j’ai pu me ressourcer à satiété. J’ai beaucoup lu, beaucoup réfléchi, à la fois sur ma vie d’homme de lettres, et ma vie d’homme au quotidien – mais est-il vraiment possible de dissocier les deux ? Et j’en suis arrivé à ce constat : ce combat que j’ai mené contre moi-même, contre mes angoisses, contre cette folie qui ronge peu à peu mon cerveau, et qui avilit mon corps, cette bataille sans cadavre qu’est mon existence, cette guerre livrée à moi-même par mes soins dont je ne connais, hélas, pas la date d’amnistie… oui, ce long cheminement incertain vers la fin – mon unique préoccupation est de toucher enfin du doigt cet infini que seuls les mots me font approcher – ne mériterait-il pas que je m’y attarde, que j’y plaque mes mots comme le marteau du forgeron sur une barre de fer réticente ?

Vous vous dîtes certainement, mon cher ami, quelle idée saugrenue ce bon vieil Enguerrant a-il encore à me faire partager ? Je rougis, d’un rouge de joie, de bonheur, et peut-être d’un rouge de timidité aussi – un reste de mon enfance enfouie sous ma carcasse d’adulte bedonnant - de vous importuner à la veille de ce nouveau conflit. J’ai choisi de commencer aujourd’hui, et ce jusqu’au restant de mes jours, mon carnet de bord, mon journal de route et d’y décrire, sans fausse pudeur et sans complaisance, ma vie au quotidien. Car c’est pendant les heures les plus obscures de notre histoire d’Homme que la lumière d’une âme éclaire l’avenir. Vous comprenez que ces phrases vous révèlent un nouvel Enguerrand Labûche, plus sérieux, plus réfléchi, si loin de l’Enguerrand Labûche que vous avez connu il y a à peine dix ans. C’est que la proximité de l’âge de la raison m’incite au calme, à la réflexion et je le dis en toute simplicité, à l’engagement. Mes valises sont prêtes, cher Léandre, elles sont prêtes et je n’ai jamais été aussi serein, loin du tumulte politique, loin des idéologies partisanes, loin des inimitiés de ces gens de lettres qui ne comprendront jamais ce qui anime un artiste comme moi.

Je vous enverrai régulièrement quelques pages de mon journal. Vous tiendrez là un document unique, j’en suis sûr. Tenez-moi informé de vos réflexions sur l’utilité de publier un tel livre en ces temps troubles dont l’issue me paraît plus qu’incertaine – mon « pessimisme frondeur », comme vous dîtes, n’est que de la lucidité à toute épreuve, et embrassez pour moi votre charmante compagne ainsi que vos deux garnements.

Je pense bien à vous,
Enguerrand Labûche.
Ecrit avec la collaboration de DJ Zukry et publié dans le Journal de la Culture n°12, janvier-février 2005.

lundi 16 juillet 2007

La machine à essorer les tripes


Il y a des écrivains qu’on ne peut évoquer sans automatiquement voir défiler une armée de lieux communs. Ainsi, quand on prononce le nom de Charles Bukowski, tout un chacun peut, sans crainte d’être contredit, aligner les poncifs sur la presse underground américaine, l’alcool, les courses de chevaux, les femmes, la maladie, la folie ordinaire. En grattant un peu, on peut même aller jusqu’au rôle interprété par Mickey Rourke dans le Barfly de Barbet Schroeder (1987). En France, on se souvient encore d’une émission catastrophique d’Apostrophes diffusée le 22 septembre 1978, et durant laquelle Bukowski, qui se serait vu offrir deux bouteilles de vin blanc à son arrivée dans les studios d’Antenne 2, s’était joliment cuité tout au long du show télévisé, sous les sarcasmes d’un Bernard Pivot au meilleur de son mépris : « Finalement, il ne tient pas tellement la bouteille, cet écrivain américain ! »

Oui, Bukowski, c’est tout ça. Six romans, des tonnes de poèmes et de nouvelles sont là pour le montrer. Comme la plupart des enfants battus, comme la plupart des adolescents complexés – par une acné purulente dont il gardera les cicatrices à vie – « Hank » a dû apprendre à survivre seul, comme un animal délaissé par la meute, et pour continuer à s’estimer un peu, il ne lui restait plus qu’à devenir, non pas laid, mais le plus laid ; non pas méprisable, mais le plus méprisable[1]. D’où son attirance, très jeune, pour les clochards, les fous, les putes, toute la faune des bars, seuls exemplaires de l’humanité parmi lesquels il se sentait chez lui – seul environnement où il n’avait rien à prouver, où il pouvait tranquillement boire sa bière sans s’attirer la moindre remarque. La rue, la folie, la violence et la mort appartiennent à Bukowski comme Bukowski leur appartient.

Confessions d’un homme assez fou pour vivre avec des bêtes

Pour autant, il n’a jamais été clochard. Pauvre et vagabondant d’hôtels miteux en hôtels miteux, à la recherche d’un emploi quelconque qui lui permettrait de tenir encore quelques jours, avant de se faire virer ou de partir, oui. Mais la rue, les bars et plus tard les champs de courses lui serviront surtout de modèles, car ce sont ces endroits qui attirent le malheur dont l’Art se nourrit. « À chaque fois que j’essaie de me tenir à distance du champ de courses, je me ronge les sangs, je broie du noir et, quand la nuit tombe, c’est un homme éteint, apathique, qui branche son ordinateur. En sorte que pour vaincre cette angoisse de la page blanche, je m’oblige à aller là-bas observer l’Humanité, car il n’est pas de meilleur catalyseur que le travail d’après motif. Là-bas, le pire survient inéluctablement, l’horreur s’y donne sans relâche en spectacle. Oui, là-bas, je m’accepte tel que je suis, je ne flippe plus, à chacun son université, pas vrai ? Moi, je suis étudiant en science infernale. »[2]

Peut-être que ce qui a tenu Henry C. Bukowski Jr. en vie assez longtemps pour devenir Charles Bukowski, malgré les coups de ceinture, malgré l’absence d’amour, malgré l’alcool, étaient une simple machine à écrire, la sensation d’avoir quelque chose à dire et l’espoir qu’un jour une de ses nouvelles finirait par être acceptée. Il a vingt-quatre ans, en 1944, lorsque la revue Story, dirigée par Whit Burnett, publie Aftermath of a Lengthy Rejection Slip[3]. Il lui faudra attendre plus de dix ans avant que le miracle se reproduise, mais dès ce premier texte, Bukowski impose sa marque : d’une anecdote vécue, il tire un récit amer, sordide et drôle. Car la majeure partie de ses textes seront des souvenirs plus ou moins fidèles, des « confessions d’un homme assez fou pour vivre avec des bêtes »[4].

Depuis son enfance catastrophique dans la belle maison du 2122 Longwood Avenue, Los Angeles, racontée dans Souvenirs d’un pas grand-chose, jusqu’à ses dernières années à San Pedro, avec sa femme Linda Lee et leurs neuf chats, durant lesquelles il fit sa seule et unique expérience de journal intime – Le Capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau –, il y a bien peu de moments de sa vie qui n’aient été exploités dans ses livres. Et lorsqu’il s’abandonne à la fiction dans une nouvelle, plus rarement dans un roman (Pulp, son ultime roman, est le seul qui soit réellement fictif), les personnages sont bien trop cabossés, bien trop au bout du rouleau, pour ne pas figurer, dans l’imaginaire du lecteur, de parfaits alter ego de l’auteur. « Manny Hyman était dans le show-business depuis l’âge de seize ans. Quarante ans de galère et même pas de quoi s’offrir une cuvette pour gerber dedans. »[5] « Le plus grand désir de Robert – quand il se mettait à cogiter sur ce chapitre – était d’entrer subrepticement au musée de Cire, une nuit, pour faire l’amour avec les femmes en cire. »[6] « Et voilà pourquoi je m’étais retrouvé au petit matin dans mon bureau, comme je l’ai indiqué au début de ce chapitre. Lessivé. Au trente-sixième dessous. Elles étaient pourtant des millions dans cette ville, mais aucune d’entre elles ne semblait vouloir franchir ma porte. Pourquoi, direz-vous ? Tout simplement parce que je suis un perdant. Un privé qui ne mène jamais à bien une enquête. »[7]

Perdants, alcooliques et pervers de toute sorte sont donc les héros récurrents des œuvres de Bukowski. Rien d’étonnant à ce que son succès soit avant tout populaire. Rien d’étonnant, non plus, au mépris qu’il inspire aux littérateurs de son temps ! Quand les poètes de son entourage, y compris les plus underground, posent à l’artiste engagé, s’indignent et s’interrogent sur le sens de la vie, l’amour et Dieu dans tout ça, Hank, lui, se retrousse les manches et plonge les deux mains dans la merde. Des coups de fouet assénés pour rien, parce qu’il avait laissé dépasser un brin d’herbe en tondant la pelouse, de la laideur et de l’isolement de son adolescence, naîtra Souvenirs d’un pas grand-chose (Ham on Rye, 1982). De ses errances sur les routes américaines, de piaules sordides en bars louches et de femmes cinglées en boulots minables, il fera Factotum (1975). Ses quinze ans de travail abrutissant à la Poste fourniront la trame du Postier (Post Office, 1970). Les femmes qui se précipiteront dans son lit, attirées par sa notoriété dans les années 70, peupleront Women (1978). L’expérience du cinéma et la rédaction du scénario de Barfly lui inspireront Hollywood (1989). Et dans le calme des dernières années de sa vie, quand il aura épuisé les expériences, que le cancer l’aura rendu plus sage et qu’il n’aura plus qu’à attendre la fin, il écrira Pulp (1994[8]), son dernier roman, dont l’héroïne n’est autre que la Grande Faucheuse elle-même.


Bukowski a payé chacun de ses mots, et il les a payés de sa sueur, de son sang, de sa raison parfois. Forcément, les coteries littéraires et les lectures de poèmes aux quatre coins des Etats-Unis, dans le confort des avions de ligne et des motels, ne peuvent guère lui inspirer que du mépris mêlé de dégoût. Il aura quitté, grâce à son éditeur John Martin, l’esclavage de la Poste pour tomber dans celui des mondanités. Rien de pire, pour un poète, que de devoir supporter les autres poètes. Il faut lire, à ce sujet, la nouvelle intitulée Voilà ce qui a tué Dylan Thomas, recueillie dans Au Sud de nulle part.

La machine à essorer les tripes

Le style de Bukowski, maintenant. Il est fidèle à l’homme : posé. Sans fioritures. Pas d’épate, pas de tape-à-l’œil. Il lui suffit bien d’avoir vécu ce qu’il raconte, Buk ne va pas en plus en faire des tonnes. Cette simplicité, parfois, désarçonne le traducteur, toujours prêt à faire du zèle. Ainsi, pour ce bout de poème, cité dans Le Capitaine est parti déjeuner… : « Jack with the hair hanging, Jack demanding money, Jack of the big gut, Jack of the loud, loud voice, Jack of the trade, Jack who prances before the ladies, Jack who thinks he´s a genius, Jack who pukes, Jack who badmounts the lucky, Jack getting older and older, Jack still demanding money…» Gérard Guégan n’a pu s’empêcher d’ajouter des rimes et des conjonctions de coordination où il n’y en avait pas, gonflant abusivement le texte : « Jack qui ne coupe pas ses tifs, mais qui n’oublie pas de tendre la griffe, Jack qui ne fait pas dans la nuance, et qui ne manque pas de grandiloquence, Jack qui constamment traficote, mais qui n’en cavale pas moins après les jeunottes, Jack qui se pense un génie, mais qui sur lui se vomit, Jack qui a l’éternelle cerise, mais qui conchie la divine surprise, Jack qui prend de la bouteille, et qui ne cesse de mendier son oseille… »


L’art de Bukowski consiste à présenter les choses de manière brute, sans ajouter de commentaire. Ne prenant pas son lecteur pour un imbécile, il le juge capable de comprendre par lui-même si la scène qu’il lit est censée lui inspirer du dégoût, de l’horreur, de l’indignation ou tout autre sentiment. « C’est alors que le premier coup de cuir m’arriva dessus. Ça fit un grand bruit plat, un bruit presque aussi horrible que la douleur que je ressentis. Le cuir s’abattit une deuxième fois. À agiter son cuir, mon père ressemblait à une machine à frapper. J’eus l’impression d’être enfermé dans un tombeau. Le cuir s’abattit encore une fois : je me dis que c’était sûrement le dernier coup. Mais non. Il retomba encore et encore. Mon père, je ne le haïssais pas. Il y avait seulement qu’il était incroyable, que moi, j’avais tout simplement envie de m’éloigner de lui. Je n’arrivais pas à pleurer. J’étais bien trop mal pour pleurer, bien trop paumé. Le cuir atterrit encore une fois. Et puis mon père s’arrêta. Je me redressai et attendis. Je l’entendis raccrocher le cuir. “La prochaine fois, dit-il, des poils, j’veux plus en trouver un seul.” Je l’entendis sortir de la salle de bain. Il avait refermé la porte de la salle de bain. Les murs de la salle de bain étaient beaux, la baignoire était belle, le lavabo était beau, et aussi le rideau de la douche. Même le siège des W.-C. Mon père n’était plus là. »[9]

Les écrivains qui s’attachent à la forme trahissent la littérature en sacrifiant ce qui en fait l’essence même : la vérité et l’émotion. Ce que Bukowski a résumé dans le plus bref de ses poèmes, Art :

« comme
l’esprit
s’évanouit
la forme
apparaît. »
[10]

Encore une créature qui se rend malade d’amour

Ce qu’on ne pardonne pas aux écrivains, c’est de montrer l’homme tel qu’il est. On ne pardonnera pas à Bukowski d’avoir fait de l’homme une usine à merde, à foutre et à vomi. La légende veut que Bukowski, pas plus que Céline, l’une de ses plus grandes influences, n’aimait les hommes. Tout juste lui accorde-t-on un certain goût pour les animaux – et pour le cul des femmes. Il est temps d’affirmer qu’un écrivain qui fouille l’humanité jusqu’au plus profond de ses intestins, ne peut qu’aimer celle-ci. Quitte à ne l’observer que de loin, en évitant tout contact prolongé avec les individus dont elle se compose. Il n’empêche que la curiosité est là, et avec elle une immense compassion. Pour s’en assurer, il suffit de lire avec quelle tendresse il évoque Cass, l’héroïne de La plus jolie fille de la ville, le premier des Contes de la folie ordinaire. Et pour mettre fin au cliché sur l’écrivain obsédé sexuel, misogyne et dédaigneux, de relire les magnifiques poèmes de L’Amour est un chien de l’enfer, ou de se replonger dans Women, dans la simple beauté des histoires de Women où les femmes ne sont pas simplement des culs et des cons, mais des jambes, des chevelures et tout le reste, et mettent à la torture Henry Chinaski, le double de Bukowski, par leur folie qu’il craint autant qu’il la recherche, par leurs trahisons, par ses trahisons, par l’inéluctabilité des choses. « Les Femmes : j’aimais les couleurs de leurs vêtements ; leur démarche ; la cruauté de certains visages ; de temps en temps, la beauté presque parfaite d’un autre visage, totalement et superbement féminin. Elles possédaient un avantage sur nous : elles planifiaient beaucoup mieux leur vie, elles étaient mieux organisées. Pendant que les hommes regardaient les matches de football ou buvaient une bière ou jouaient au bowling, elles, les femmes, pensaient à nous, se concentraient, étudiaient le problème, décidaient – de nous accepter, de nous rejeter, de nous échanger, de nous tuer ou, plus simplement, de nous quitter. En fin de compte, cela avait peu d’importance ; quel que soit leur choix, nous finissions dans la solitude et la folie. »[11]


Charles Bukowski, donc. Le clodo d’Apostrophes, le pilier de bar ; Bukowski et ses bières, Bukowski et sa gueule de papier mâché, Bukowski et sa merde – l’histoire littéraire ne retient jamais que ce qui l’arrange pour faire entrer ses auteurs dans les cases qui conviennent. Charles Bukowski est l’un des écrivains américains les plus importants de la deuxième moitié du XXème siècle, point. Sa violence, sa noirceur ne font que répondre à la réalité d’un monde de plus en plus brutal, que l’écrivain dissèque de l’intérieur, sans pleurnicheries mais sans illusions. Sans issue de secours. À son éditeur, John Martin, il écrit en août 1986 : « Ne pas avoir entièrement gâché une vie me semble être un accomplissement digne de mérite, même si c’est seulement pour moi-même. »[12]


Voilà Hank : un type qui ne se berce pas de vains espoirs, qui goûte juste le fait d’être en vie et qui sait que ça ne durera pas.


Publié dans La Presse littéraire n°2, janvier 2006.


[1] « C’EST MA MERDE QUI PUE LE PLUS FORT APRÈS CELLE DES CHIENS », voilà un aphorisme téméraire que l’on trouve, signé Charles Bukowski, sur les murs de la maison du vieux Sanchez, dans la nouvelle intitulée Dix branlettes, in Nouveaux contes de la folie ordinaire, Grasset, 1982. Traduction de Léon Mercadet.
[2] Le Capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau, traduction de Gérard Guégan, illustrations de Robert Crumb, Grasset, 1999.
[3] Séquelles d’une longue lettre de refus.
[4] Titre d’une nouvelle recueillie dans Au sud de nulle part, traduction de Brice Matthieussent, Grasset, 1982.
[5] There’s no business, in Apporte-moi de l’amour, Mille et une nuits, 1999. Traduction de Jean-Luc Fromental.
[6] L’Amour pour $ 17,50, in Au Sud de nulle part, op. cit.
[7] Pulp, Grasset, 1995. Traduction de Gérard Guégan.
[8] Les dates données entre parenthèses sont celles de la première édition américaine.
[9] Souvenirs d’un pas grand-chose, Grasset, 1985. Traduction de Robert Pépin.
[10] In Jouer du piano ivre comme d’un instrument à percussion jusqu’à ce que les doigts saignent un peu, Grasset, 1992. Traduction de Michel Lederer.
[11] Women, Grasset, 1981. Traduction de Brice Matthieussent.
[12] Correspondance 1958-1994, Grasset, 2005. Traduction de Marc Hortemel.