mardi 11 octobre 2011

Bag of Bones [épisode 02]


C'est bien joli de vouloir monter un groupe de rock, mais il suffit pas de lui donner un nom. Je veux dire, honnêtement, y'a pas vraiment de musiciens parmi nous. Bon, à part le Steven, mais lui son truc c'est le piano. Essayez de jouer l'intro de "Smoke On The Water" au piano, à mon avis vous risquez de vous faire courser par le fantôme de Kurt Cobain armé d'une tronçonneuse ! On a voulu faire le tour des instruments de musique qu'on avait, et d'abord on s'est dit qu'on en avait à peu près zéro virgule deux à nous quatre. C'est-à-dire qu'Adrien doit avoir un harmonica, et moi une demie flûte à bec. Les voisins peuvent pas se plaindre.

Steven a quand même fait remarquer qu'il avait un synthé chez lui, je lui ai dit : "Tu veux pas plutôt faire le mec qui court partout sur la scène pour ramasser les pieds de micro et les cymbales ?", et c'est là que Florian a dit qu'à propos de cymbales, son oncle avait une batterie qu'il pourrait peut-être nous prêter. Il paraît qu'il a fait du balloche quand il était jeune, ou je sais pas quoi, et que c'était même un fan de Phil Collins. Ouais, je sais, moi aussi ça m'a fait bizarre : wow ! y'a peut-être un fan de Phil Collins dans le monde, et c'est l'oncle à Florian, dis donc !

Mais en tout cas, ça a réglé la question de la batterie. Du coup, comme Adrien bosse toutes les vacances chez ses parents qui tiennent un restau et qu'il a un peu de thunes de côté, on s'est dit qu'on irait voir un peu les guitares et les amplis dans un magasin de musique. Ça se goupillait pas mal du tout, notre affaire. Florian serait à la batterie, Adrien à la gratte (en plus il les dessine super bien) et moi derrière le micro. Logique qu'on ait les meilleures places, celles qui font craquer les filles, puisque le groupe, c'est notre idée ! C'est pas planqué derrière une grosse caisse que je pourrai éblouir Noémie...

Un mercredi après-midi, Adrien et moi on s'est pointé dans un magasin de musique et on a commencé à baver devant les espèces de mitraillettes à cordes qu'il y avait là, et un type chevelu est sorti du magasin en bousculant un peu Adrien avec un vague "désolé", et Adrien s'est retourné vers moi genre livide, et il m'a dit : "T'as vu ce mec ?" Moi, j'avais pas gaffe, j'étais resté bloqué devant une Fender blanche. "Non, mais t'as pas vu ? C'était le guitariste d'Homestell !" Ah bon ? J'ai jeté un oeil dans rue voir s'il était encore dans le coin, mais que dalle. Alors là, je me suis dit ouaaah, dans quelques mois peut-être, y'aura des mecs comme nous qui nous croiseront dans les rues et qui se retourneront : "Eh, ce s'rait pas les gars de Bag of Bones ?" Bon, j'ai dit à Adrien qu'était encore à dix mètres du sol, tu l'achètes, ta guitare ? A l'heure qu'il est, on devrait déjà être des stars !

Tranzistor, N° 44, automne 2011.

dimanche 9 octobre 2011

Fabien Hein, "Ma petite entreprise punk"


Fabien Hein avait déjà retenu notre attention avec son étude sur le metal, Hard-rock, Heavy Metal, Metal. Histoires, cultures et pratiquants. Il revient avec un passionnant travail de sociologue sur une dimension majeure mais plutôt obscure de la scène punk rock : le do it yourself, ou DIY (que l'on pourrait traduire en français par "fais-le toi-même"). Avec Ma petite entreprise punk, sous-titré Sociologie du système D, Fabien Hein décrit sur le terrain le fonctionnement et les enjeux du DIY en prenant l'exemple du groupe d'Épinal Flying Donuts, figure de la scène punk française.

A travers l'histoire de ce groupe que l'on suit pas à pas, depuis les premières répétitions jusqu'aux tournées en France et à l'étranger, depuis les premiers concerts dans les bars locaux jusqu'au troisième album, on oublie enfin l'image d'Épinal (justement) du punk destroy, négatif et sid-viciousesque - le côté : la destruction, c'est sympa - pour souligner au contraire tout ce que cette scène peut avoir de constructif. Les réseaux de groupes, les échanges, l'entraide sont les maîtres-mots de ce système D où les musiciens partagent scènes, labels et tournées.

Quoi de plus normal, pour des punks, que d'appliquer à la lettre le précepte anarchiste de la récupération des moyens de production ? Le DIY, on y vient tout naturellement, par contrainte mais aussi par passion, parce qu'on veut jouer sur scène et faire connaître sa musique, et qu'on finit par s'en donner les moyens. Et on y reste, assurant le show mais aussi le management, se constituant en une véritable entreprise pour faire vivre son groupe. C'est un vrai travail, pas toujours enthousiasmant, qui s'ajoute à la création et bien souvent au job alimentaire qui occupe la semaine. Être punk, ce n'est pas de tout repos ! Premières scènes, premières critiques, premiers soutiens, premiers pas dans l'auto-production, l'organisation chaotique de tournées, les recherches de subventions, le merchandising, mais aussi le quotidien et les galères de la route, rien n'est laissé de côté par Fabien Hein dans ce portrait de groupe vu du côté de la débrouille. Édité par le très rock'n'roll label Kicking records, cet ouvrage accompagné d'une compilation CD est aussi consultable gratuitement sur le site de son auteur. Punk jusqu'au bout !

Tranzistor, n° 44, automne 2011.

samedi 17 septembre 2011

Un far-west de poche


Il y a des lieux qui sont accrochés à vous comme un harpon. Quoi que vous fassiez, ils sont là. Vous n’êtes même plus obligé d’y retourner. C’est comme un tatouage derrière la nuque : vous ne le voyez pas, mais il est indélébile. Le jardin de La Perrine, c’était un peu la jungle pour moi, quand j’y allais avec mes grands-parents, mon frère et mes cousins, dans les années 80. Pas une jungle dangereuse, une jungle à crotales, fièvres tropicales, alligators et tribus cannibales – non. Une jungle pour enfants, rassurante, familiale, avec des indiens, à la rigueur, mais au tomahawk paisible. C’était mon frère et mes cousins les sioux, les squaws mes cousines : on enterrait la hache de guerre dès qu’une partie de billes se profilait à l’horizon… Après m’avoir proprement scalpé, mon frère gagnait toutes mes billes (qui de toute façon étaient les siennes) ; j’ai toujours été bon perdant.

Ayant échappé de justesse à Géronimo, je me transformais en explorateur, plutôt Tintin que Cortes – à cet âge-là on a les références qu’on peut – et je m’enfonçais dans des contrées hostiles, là où mamie avait parfois du mal à me suivre. J’étais bien parti pour me lancer dans une carrière d’aventurier… Je me demande pourquoi je n’ai pas poussé l’expérience plus loin.

Aujourd’hui, je n’ai même plus besoin de retourner à La Perrine. Le lieu m’appartient. J’en garde un bout sous la peau, près du cœur. Aujourd’hui, quand il m’arrive tout de même d’y retourner, l’espace s’est considérablement rétréci. Bien sûr, j’ai grandi, et je sais bien que les jungles n’existent pas plus que les fantômes. Ma forêt amazonienne, j’en fais le tour en un quart d’heure, et encore, en prenant mon temps. Mais en plus, je n’ai plus jamais l’occasion d’en faire le tour. Ah ! Où s’en est allée ma jeunesse, tout ça, tout ça…

C’est à peine si je me souvenais que le jardin de La Perrine s’étendait au-delà de la roseraie qui domine la ville, avec le donjon du Vieux-Château au premier plan, et une cascade de toits plongeant en direction de la rivière qui se faufile entre les pattes du viaduc comme un félin qui a envie de jouer… Avec ce lieu de mon enfance, je n’avais plus que des rapports lointains, des rapports utilitaires : j’y étais revenu avec des amis pour organiser une exposition burlesque il y a quelques années et, par la suite, je me contentais – pour d’obscures raisons professionnelles – de pénétrer au musée-école, à l’entrée du jardin, où se cache la direction des affaires culturelles, sans même jeter un œil à mon ancien terrain de jeu.

Pour entrer à La Perrine, on longe les grilles du musée des sciences, construit à la fin du dix-neuvième siècle par Léopold Ridel, l’architecte à tout faire de Laval, et dont les expositions sont toujours passionnantes à condition de ne pas avoir plus de huit ans. Une fois franchi le portail du jardin public, on se trouve face à un bassin autour duquel les enfants courent toujours, en faisant généralement crier leurs parents que la balade dominicale a fatigués. « Allez ! On rentre à la maison ! »

On tourne le dos à la façade arrondie du musée-école et on descend quelques marches. Devant nous, une statue ferait mieux d’aller se rhabiller. On descend encore vers la roseraie, créée en 1920 par Jules Denier. D’un rosier l’autre, on se retrouve avec Laval à ses pieds et, au-dessus de sa tête, le bateau d’Alain Gerbault, qui a réalisé la première traversée de l’Atlantique en solitaire. Les Lavallois célèbres le sont généralement pour avoir quitté Laval.

Si on continue sur la droite, on voit un mur de pierre avec une ouverture en arcade, qui mène sur un petit escalier, également de pierre. Une fois descendu, on longe en la regardant de haut la Mayenne, cette feignasse qui ne quitte pas son lit, on apprécie avec l’œil du connaisseur la noble architecture de la Chapelle Saint-Julien, entièrement retapée en 1899 par Léopold Ridel, encore lui. C’est notre Sacré-Cœur à nous, plus petit, plus provincial, et placé plus bas.

On avance sous l’ombre des arbres, un seul chemin possible à moins de vouloir se heurter constamment au même muret comme une mouche qui revient affronter avec entêtement la même vitre. On passe devant la plus petite clairière du monde, où se trouve la plus petite grotte du monde. Une table de pique-nique en bois qui a vu des générations de familles prendre le goûter de quatre heures – thermos de chocolat chaud, madeleines et chocos B.N. – et quelques mètres plus loin des bancs de bois verts qui ont vu s’embrasser des générations d’adolescents. Chewing-gum à la chlorophylle, Biactol et mots doux. Il est temps de remonter : pour les enfants c’est un jeu d’enfant, pour les parents la pente est un peu raide. D’un âge à l’autre, on a gaspillé notre énergie dans des futilités : travailler, payer des impôts, être responsable. Adieu veaux, vaches, cow-boys, indiens…

Ensuite, si l’on tourne à droite, on revient sur nos pas, vers l’entrée du jardin, et ce n’était vraiment pas la peine de raconter tout ça. Pour l’aventure, le far-west, bref, pour l’enfance, il faut prendre à gauche.

Là, à peine remonté, on redescend, et l’odeur nous prend à la gorge. Les gamins s’agglutinent autour du grillage derrière lequel des chèvres et des boucs les dévisagent. Peep-show d’un côté comme de l’autre : chacun essaie de jouer son rôle consciencieusement. « On va voir les biquettes ! » C’était le refrain du dimanche, ou du mercredi, durant toute mon enfance – à croire que le règne animal ne nous intéressait vraiment qu’à travers des grilles. Ce ne sont plus les « biquettes » de mon enfance, et je ne suis même pas sûr qu’il s’agisse de leurs descendantes. Un panneau rappelle qu’il est interdit de nourrir les animaux. Nulle part il n’est écrit qu’il est également interdit de les mutiler. Il y a quelques années, des sadiques ont tronçonné quelques bêtes, par plaisir… C’est peut-être la seule chose qu’ils ont trouvée pour graver leurs noms dans l’histoire de La Perrine. Raté : je suis incapable de me souvenir qui c’était.

De l’odeur on passe au bruit, comme dans un cauchemar chiraquien (et par cette allusion sarcastique, j’espère flatter mon lectorat de gauche), et des quadrupèdes aux volatiles. L’espace des poules et des coqs est en état de révolution permanente : ça se bouscule, ça volète dans tous les sens, et le gallinacé en chef, dressé sur ses ergots, chante à s’en arracher les barbillons. À côté se trouve la cage des oiseaux exotiques, qui chantent moins mais font autant de bruit en se lançant contre le grillage où en battant des ailes d’un perchoir à un autre sans jamais se rentrer dedans. Les animaux peuvent-ils souffrir du tapage de leurs voisins ?

Face aux volatiles, les palmipèdes. La mare aux canards attire les enfants presque plus encore que les oiseaux colorés. De mon temps, on leur jetait des miettes de pain. C’était même un peu le clou de la promenade : on ouvrait nos petits sacs plastiques remplis de pain sec, on jetait nos miettes à l’eau et on regardait émerveillés les canards glisser jusqu’à la nourriture en caquetant. On attendait avec avidité qu’ils remarquent le dé de pain qu’on venait de lancer, ravis d’en voir un se précipiter pour l’engloutir, ou déçus si aucun d’eux ne semblaient y prêter attention... Aujourd’hui, eux non plus, on ne peut plus les nourrir. Pourtant, les enfants ont toujours l’air aussi émerveillés. L’intérêt ne devait donc pas résider dans le pain.

Le sentier se sépare en plusieurs embranchements. On pourrait tous les emprunter : de toute façon, tous ces chemins font des cercles et finissent toujours par nous ramener vers la sortie, à un moment ou à un autre. Difficile de se perdre à La Perrine : c’est vraiment une jungle pratique. Tiens, je vais vous montrer la cabane. Enfin, c’est comme ça qu’on l’appelait. En fait, c’est un simple abri circulaire en bois, avec un banc. Juste un endroit où s’asseoir cinq minutes, pour profiter de l’ombre ou se protéger de la pluie. « Cabane », c’est un bien grand mot. Il faut toujours que les enfants exagèrent. Dessinez-leur deux tours et une vague palissade, ils voient Fort Alamo ! Les gosses feraient d’excellents hommes politiques… Non, cette cabane vers laquelle on accourait à chaque fois, et le dernier arrivé a perdu, n’a vraiment rien d’un repaire d’aventuriers. Quoique, à bien y regarder, et à parcourir les messages inscrits un peu partout sur les murs et sur le banc, il faut admettre qu’un bon paquet de gens ont tenté l’aventure, ici-même. Est-ce que « Juliette » a fait les « rencontres hot » qu’elle espérait en notant son numéro de portable ? Est-ce que « H 25 ans » a fini par trouver « H 18-25 ans », qu’il convoitait « pour relation sérieuse » ? Nous, gamins, nous espérions simplement trouver un endroit qui fasse un peu western – les rondins de bois, c’était un bon début – où nous pourrions nous prendre pour Davy Crockett. Rien à voir avec « Irène 17 ans », qui nous annonce : « Je suce, avale, ne laisse pas de traces. » Moi non plus, je crois que je n’ai pas laissé de traces, à La Perrine. Et pourtant, partout où je regarde, c’est chez moi.

C’est drôle, quand je repense à mon enfance, je ne me vois pratiquement jamais en train de jouer. Ou alors tout seul, dans ma chambre. Je me vois lire, dessiner, puis, à quinze ans, prendre des poses de punk rocker en écoutant les Sex Pistols – mais jouer, jouer avec les autres, très peu. Mais quand je reviens à La Perrine et que je survole du regard les arbres, les sentiers, les bancs qui attendent déjà les prochaines générations de marmots, et si je pousse jusqu’au petit portail de fer forgé peint en vert qui ouvre sur la rue d’Avesnières, le territoire de mes grands-parents, je ne peux que me rendre à l’évidence : ici, j’ai joué. Il y a eu des cavalcades, des parties de cache-cache et des rigolades. Bien penser à ne pas oublier ça. La Perrine a été un de mes terrains de jeu. D’ailleurs, il y avait le coin des jeux d’enfants, avec des balançoires, un toboggan, un trébuchet et, dans mon souvenir, un bassin peut-être parfois rempli d’eau, mais le plus souvent vide – et qui est devenu un bac à sable. Les jeux se sont multipliés depuis : aujourd’hui, il y a un manège de chevaux de bois, une structure avec aires d’escalade et de glissade, et même un faux rocher pour les gamins plus inspirés par la guerre du feu que par la conquête de l’Ouest ! Haussement d’épaule du trentenaire blasé : on n’avait pas besoin de tout ça, de mon temps, pour s’amuser…

Il est temps de s’en aller. Retour vers le musée-école, le bassin où les enfants, après s’être écarquillé les yeux sur les biquettes, les canards, les aras, après s’être écorché les genoux sur le sable de l’aire de jeux, trouvent encore le moyen de s’émerveiller devant les poissons rouges, auxquels ils font un dernier adieu. Ma jungle a rétréci ou mes jambes ont poussé : le tour a été rapide. Mais le saut dans le passé, lui, a été éprouvant. Je passe les grilles du jardin et le soleil m’éblouit. Derrière moi, il y a un blondinet à lunettes qui se retourne une dernière fois pour apercevoir les poissons.

mercredi 13 juillet 2011

Bag of Bones [épisode 01]


Illustration : Matthias Picard.


[Voici le premier épisode d'un feuilleton à suivre chaque trimestre dans le magazine Tranzistor, feuille d'info des musiques actuelles en Mayenne.]

Si vous voulez tout savoir, c'est en cours de philo qu'on l'a eue, l'idée du siècle. Ça faisait déjà un moment qu'on tournait autour de la question, à se refiler des mp3, et le dernier Gojira tu l'as écouté, et BB Brunes c'est vraiment trop d'la merde, ce genre de trucs, et puis on commençait à se saper avec des purs tee-shirts Slipknot ou Guérilla Poubelle, et en plein cours sur la liberté, Adrien s'est arrêté de dessiner des grattes sur son cahier - il les fait super bien - et il m'a donné un coup de coude et mon stylo a lacéré la page en diagonale et sur son cahier il avait écrit : "Envie de monter un groupe ?"

Alors là, je vous raconte même pas l'excitation ! J'aurais pu recharger tous les iPhone de la classe rien qu'en les touchant ! J'ai plus rien compris à ce que racontait la prof, j'ai cru que l'intercours arriverait jamais, et puis finalement ça a sonné et on était déjà dehors et les autres étaient du genre euh, quelle mouche vous pique et tout, alors on leur a dit : "On fait un groupe de rock, les mecs !"

Y'avait Florian avec son pur look gothique tout en noir des rangers aux cheveux, Adrien donc qui dessine super bien les grattes et qui avait ce jour-là un tee-shirt System of a Down, et Steven qu'on sait pas trop ce qu'il foutait là, avec sa pauvre mèche sur l'œil et son tee-shirt Pepe Jeans. Et puis est arrivée Noémie, qui est comme un soleil après trois semaines de pluie. Et puis moi évidemment, Alex, je m'étais pas présenté. Alors Steven qu'on n'avait pas sonné nous a dit que c'était une pure idée et que ça tombait bien parce qu'il a fait trois ans de piano. Je voyais pas bien le rapport, peut-être qu'il croyait qu'on allait faire des reprises de Chopin.

Et on s'est mis à réfléchir au nom du groupe. Le style, c'était trop pas compliqué : du bon gros rock qui envoie, bien crade, on n'est pas là pour rigoler. Alors les noms se sont mis à venir de partout : Kalachnikov (on n'était pas d'accord sur l'orthographe), Trompe la Mort (non, ça c'est pourri), Fukushima Dolls (j'étais content de moi), Prolégomènes à la destruction (ta gueule, Steven, va réviser), les Bâtards, les Morveux, les Morbacs, et alors j'ai dit stop les gars, on oublie tout de suite les noms qui commencent par "les", les Vermines, les Furoncles, les Blattes, les Machins, on n'est plus dans les années 30, et Noémie m'a regardé avec ses yeux qui sont comme deux lacs et j'étais super fier de m'être imposé comme ça, moi. Et Florian a dit un nom anglais, ce serait bien, et Noémie qui est comme le Paradis en condensé a dit: "Pourquoi pas un truc genre Bag of Bones ?" Je sais pas d'où elle sortait ça et j'ai dit ah ouais, génial, et voilà comment on est devenu Bag of Bones. Juste pour une histoire d'hormones.

Tranzistor n° 43, été 2011.


jeudi 30 juin 2011

Cioran, la consolation d'être né


"Se débarrasser de la vie, c'est se priver du bonheur de s'en moquer. Unique réponse possible à quelqu'un qui vous annonce son intention d'en finir."
Cioran, Aveux et anathèmes.

Le 5 juin 1997, je traînais dans le rayon philosophie de la FNAC du Mans sans rien chercher de précis. J'étais là pour rendre les clés du logement dans lequel je restais terré entre deux cours à la fac. Et un livre m'a figé sur place. Son titre, surtout : De l'inconvénient d'être né. Tout de suite, la certitude d'avoir trouvé un miroir - un livre qui me parle de moi. Je l'ai ouvert : une suite d'aphorismes très brefs, de vérités cinglantes, et toutes plus bouleversantes les unes que les autres : "Ce n'est pas la peine de se tuer, puisqu'on se tue toujours trop tard" ; "Qu'est-ce qu'une crucifixion unique auprès de celle, quotidienne, qu'endure l'insomniaque ?" ; "Si le dégoût du monde conférait à lui seul la sainteté, je ne vois pas comment je pourrais éviter la canonisation" ; "Une existence constamment transfigurée par l'échec" ; "Nous avons perdu en naissant autant que nous perdrons en mourant. Tout" ; "Tristesse automatique : un robot élégiaque" ; "Chacun expie son premier instant"...

J'aurais pu me mettre à pleurer, au milieu des clients, dans ce recoin du magasin. Toutes les phrases de Cioran me transperçaient - j'ai acheté le livre et par la suite, il m'a fallu lire tous les autres, aux titres aussi admirables : Sur les cimes du désespoir, Syllogismes de l'amertume, Précis de décomposition, Bréviaire des vaincus, Ecartèlement, La Tentation d'exister, Le Livre des leurres... Découvrir Cioran à vingt ans ! Il y avait donc quelqu'un qui avait réussi à mettre des mots sur mes vertiges, sur mes angoisses, sur mon inaptitude à vivre ? Un complice, un frère en dévastation... Avec lui, comme lui, j'allais désormais pouvoir avancer en arborant mon désespoir sur la poitrine, comme une décoration. Vaincu, je pouvais relever la tête et répondre à la compassion par le sarcasme.

"Que faites-vous du matin au soir?
- Je me subis."

J'ignorais encore tout de Cioran. Ce n'est que petit à petit que j'allais découvrir qu'il était né en Roumanie en 1911 et mort à Paris en 1995, deux ans seulement avant que je ne le découvre. L'exil (d'un pays et d'une langue), la chute, et surtout ce combat quotidien, au corps à corps, contre soi, contre le monde, contre la vie... Et cette autre découverte : ainsi, on peut passer toute son existence avec un colt sur la tempe, un colt mental, et ne mourir qu'à quatre-vingt cinq ans ? Ainsi, la tentation du suicide conserve ? "Je ne vis que parce qu'il est en mon pouvoir de mourir quand bon me semblera : sans l'idée du suicide, je me serais tué depuis toujours."

Je vois mal comment parler de Cioran objectivement, en me laissant de côté. Cioran est l'écrivain qui vous donne la clé pour descendre en vous-même. Et qui vous montre que cette immersion peut être drôle - qu'on peut rire de ses propres ténèbres ! L'humour de Cioran est ravageur : il n'y a bien que les désespérés qui peuvent rire aux larmes comme ça... Quoi de plus jouissif qu'une telle déclaration : "Ma mission est de tuer le temps et la sienne de me tuer à son tour. On est tout à fait à l'aise entre assassins" ? Ou : "J'ai perdu au contact des hommes toute la fraîcheur de mes névroses" ? Ou encore : "Depuis deux mille ans, Jésus se venge sur nous de n'être pas mort sur un canapé" ? Ou pour finir : "Au plus fort de l'Incuriosité, on pense à une bonne crise d'épilepsie comme à une terre promise" ?

C'est que le désespoir de Cioran n'est pas déprimant. Il n'est pas lourd, il ne vous terrasse pas. L'Ennui, chez Cioran, se change en exaltation. C'est en ce sens qu'il est salvateur. Cioran vous détourne du suicide plus sûrement que n'importe quel écrivain optimiste qui répète à longueur de chapitre que la vie est merveilleuse. "Il ne s'agit pas d'être plus ou moins abattu, expliquait-il dans un entretien avec François Bondy, il faut être mélancolique jusqu'à l'excès, extrêmement triste. C'est alors que se produit une réaction biologique salutaire. Entre l'horreur et l'extase, je pratique une tristesse active."

Oui, la lecture de Cioran est vivifiante. Rien de plus rassurant, au fond, qu'un auteur qui vous enseigne que la conscience de notre mort, si elle nous paralyse, nous libère aussi de la nécessité de "faire" quelque chose de notre vie - de la tyrannie du but. A quoi bon trouver un sens à son existence, quand la mort est là pour y mettre un terme et réduire à néant tout ce qu'on aura passé sa vie à bâtir ? Il faut au contraire apprendre à se retirer, à prendre du recul, à méditer - et il devient alors agréable de regarder les humains s'agiter autour de nous, les saisons poursuivre leur cycle, presque sans nous. Le "paléontologue d'occasion" prendrait presque des allures de moine zen : il faut revenir à la vie contemplative. "On ne découvre une saveur aux jours que lorsqu'on se dérobe à l'obligation d'avoir un destin."

Apôtre du renoncement, Cioran a même renoncé à sa propre langue, le roumain, pour s'enfermer dans le français, cette langue rigide qu'il lui a fallu domestiquer. "Parce que le roumain, c'est un mélange de slave et de latin, c'est une langue extrêmement élastique. On peut en faire ce qu'on veut, c'est une langue qui n'est pas cristallisée. Le français, lui, est une langue arrêtée", explique-t-il à Jean-François Duval. Comme Céline qui noircissait des milliers de pages pour arriver à cette musique éclatée, ces phrases fracassées, cette mitraille de mots, Cioran a dû travailler la langue française avec acharnement pour aboutir à ce style fragmentaire, en apparence si simple, où chaque sentence renferme un monde. "Pour un écrivain, changer de langue, c'est écrire une lettre d'amour avec un dictionnaire."

Fils de pope, il a très jeune perdu la foi, et c'est sur ce vide qu'il va fonder sa philosophie. Sans foi mais pas sans mystique, Cioran ne cesse de mesurer sa solitude à celle de Dieu. Comme Job se mettant à parler d'homme à homme avec son Créateur, il sait que les larmes sont le véhicule le plus sûr pour rejoindre la sainteté. Et que si Dieu a laissé place au Néant, Il en est aussi affecté que Sa créature... "Avec un peu d'empressement, nous aurions pu rendre Dieu plus heureux. Mais nous l'avons abandonné, et il est maintenant plus seul qu'avant le commencement du monde." (Des Larmes et des saints) Aussi seul que le plus seul d'entre nous.

La Presse littéraire, juin 2011.

jeudi 9 juin 2011

Point de fuite


Un beau jour, on se dit que cette fois, c'est bien fini. On jette l'éponge. Ça suffit comme ça. On claque la porte. On démissionne.

Un beau jour... Oui, il faisait beau, ce mardi-là, en plein mois de mai, quand Antoine Salmon décida de continuer tout droit après le feu rouge de la rue des Arcades, au lieu de tourner à droite pour rejoindre le magasin d'ameublement qui l'employait depuis bientôt douze ans. Le soleil se reflétait sur les vitrines de Rancœur-sur-Mièvre, tombait en cascade sur les façades des bâtiments étonnés de retrouver une peau dorée, rajeunie, alors que peu de temps auparavant, tout n'était que grisaille et décrépitude... Et la radio jouait On The Road Again. Antoine reconnut le morceau dès les premières mesures d'harmonica. C'était le nom du groupe qui ne lui revenait pas. Un nom de boîte de conserve...


Well, I'm so tired of crying, but I'm out
On the road again - I'm on the road again...


Ah ! oui : Canned Heat.

Comme tout paraît simple, soudain : continuer tout droit au lieu de tourner le volant. Aller voir ailleurs, plus loin, ce que les habitudes du quotidien ont fini par vous cacher. D'autres rues, d'autres visages que ceux que l'on croise chaque matin, à la même heure, depuis des années... Un beau jour, rompre les rangs. Déserter. On s'en fait une montagne, on pense qu'on n'osera jamais tout plaquer comme ça, sur un coup de tête, renoncer à tout ce qu'on a bâti depuis des années... Et puis finalement, il n'y a rien de plus facile. Tout est dans le "coup de tête", justement. Le renoncement, il suffit de le vouloir. C'est la réflexion qui vous empêche de vivre. Penser aux autres. Au patron, à la tête qu'il fera en ne vous voyant pas à votre poste. Aux collègues. Et puis surtout à l'épouse, aux enfants...

Nathalie. Son désespoir quand elle va comprendre... Et les filles ! Julie et Margot... Combien de temps avant qu'elles comprennent qu'elles ne me reverront plus ? Que papa est parti pour toujours ? D'abord, Nathalie recevra un appel de Giroux lui annonçant que je ne me suis pas présenté au travail ce matin. Elle pourra tout imaginer - elle se dira sans doute que j'ai eu un accident, quand elle s'apercevra qu'elle n'arrive pas à joindre...

Antoine regarda le téléphone portable qui attendait muettement sur le siège passager. Il l'attrapa de la main droite, ouvrit sa vitre et le jeta hors de la voiture au moment même où il s'engageait sur le pont. Un beau lancé : il crut l'entendre, plouf, s'engloutir au fond de la Mièvre.

... quand elle s'apercevra qu'elle n'arrive pas à joindre mon portable. Peut-être qu'elle se mettra à téléphoner aux hôpitaux du coin... Ou d'abord à la police ? A quel moment va-t-elle se rendre à l'évidence qu'il ne m'est rien arrivé - que j'ai tout simplement décidé de disparaître ?

Assez. Ce genre de choses qui vous trottent dans la tronche, c'est du poison. Un coup à lui faire rebrousser chemin. Il pourrait encore le faire : un demi-tour au prochain rond-point, et il arriverait à l'heure au boulot. Personne ne s'apercevrait qu'il a eu un moment l'intention de foutre le camp. Ses collègues reprendraient les conversations habituelles, les mêmes éternelles blagues, comme si rien ne s'était passé... puisque rien ne se serait passé. Non. Se soucier des autres, de ceux qui restent, c'est renoncer à sauver sa peau. Tout ce qui compte, désormais, c'est penser à soi, penser à toutes les raisons qui nous poussent à agir. Retrouver toutes les excellentes raisons que l'on a de tirer sa révérence - de quitter la scène avant la fin du tableau.

Je pense, donc je fuis.


*


A la sortie de Rancœur, il s'engagea sur la route nationale. Au même moment, ses collègues devaient actionner le rideau de fer pour accueillir les premiers clients. Désormais, son absence ne faisait plus aucun doute. Mais il s'agissait d'une simple absence, et encore, de quelques minutes de retard - pas d'une disparition. Il faudrait plusieurs heures pour qu'on s'aperçoive qu'Antoine était introuvable. Et plusieurs jours pour que l'évidence s'impose : cette disparition était sérieuse. Pas du chiqué, pas une lubie qui lui passerait après quarante-huit heures d'errance hors du domicile conjugal... Sa femme lancerait une recherche "dans l'intérêt des familles"... Il serait déjà loin.

La circulation, d'abord dense, s'était raréfiée peu à peu, à mesure que les travailleurs avaient gagné leurs bureaux et leurs usines. On avait dépassé l'heure de pointe... Droit devant lui, Antoine voyait les arbres, de chaque côté de la route, se resserrer là-bas, à l'horizon. Il pouvait tracer mentalement les lignes formées par ces arbres, qui se croisaient au point de fuite. Le point de fuite. Quel beau nom ! "Fuir ! Là-bas fuir !" C'est de qui déjà, Rimbaud ? Non, pas Rimbaud. A vue de nez, il dirait Mallarmé...

Fuir, oui. Mais comment fait-on ?

Comment disparaître ? Comment disparaître vraiment ? Un homme laisse toujours des traces derrière lui : un retrait bancaire dans un guichet automatique, un plein dans une station service, une réservation d'hôtel...

Antoine pensait d'abord à mettre le plus de distance possible entre son domicile et lui. Le réservoir d'essence avait été rempli la veille, il était tranquille pour plusieurs heures. Ensuite... Allait-il devoir retirer d'un seul coup tout l'argent qu'il possédait sur son compte pour ne plus payer ensuite qu'en liquide ? Il faudrait aussi se débarrasser de son alliance. Devrait-il songer à se procurer de faux papiers ? Il ne savait pas comment faire ce genre de choses. Il y avait sûrement des réseaux à connaître, qu'il ne connaissait pas... Il lui faudrait dépenser une fortune... Et puis il ne se voyait pas passer le restant de ses jours dans la clandestinité. Il n'était pas bâti pour ça. Il était tout juste taillé pour la fuite, l'absence, l'effacement - pour raser les murs. Ce n'était pas l'homme de la cavale sublime à la Spaggiari, de la marge glorieuse, de la grande vie des truands en exil...

Non, il allait rester Antoine Salmon, né le 2 novembre 1968 à Périgueux, marié depuis juin 1997 avec Nathalie Herrault et père de deux enfants : Julie, née en 1999, et Margot, née en 2002. Des dates. Finalement, c'est à peu près tout ce qu'il reste de la vie d'un homme quand on cherche à la résumer : quelques dates, quelques lieux, quelques noms... Mais ce qui faisait les jours, chacun des jours, l'ennui, les joies, les odeurs... Ça ne rentre pas dans les cases des fichiers administratifs.

Alors, comment disparaître ? Passer les frontières, traverser les océans ? Partir vivre en Afrique, en Bolivie, en Australie ? Toute une vie à réapprendre, alors... De toute façon, il lui faudrait repartir de zéro. Alors, oui, pourquoi ne pas carrément changer de latitude ? Tout était possible, maintenant. Tout s'ouvrait à lui. La vie allait recommencer. Cette fois, il faudrait tâcher de ne pas complètement la rater...


*


L'absence, ça le connaissait. Il avait toujours eu des prédispositions pour ça. A l'école, déjà, il s'évadait en pensée par les fenêtres de la classe. "Toujours dans la lune", constatait avec un air d'accablement amusé son institutrice de CM2, madame... Le nom lui échappait. Peu importe, de toute façon, puisque lui aussi, il s'échappait.

Dans la lune, oui. Ou ailleurs. Et quand ses copains de lycée traînaient aux bras des filles, lui se faisait tout petit, incapable de parler. Il baissait la tête quand une fille s'adressait à lui, il essayait de rentrer à l'intérieur des murs quand le prof de maths lui posait une question... Et oui, déjà, il ne pensait qu'à disparaître. Cette envie d'être absent, il la retrouva intacte ensuite pendant les examens, les entretiens d'embauche, les rendez-vous amoureux... Il n'était pas assez robuste pour cette vie-là. Il avait un trou dans la coque, il prenait l'eau... Il n'était pas là. Il était tout juste vivant, et le moins possible. Déjà, il lorgnait vers les canots de sauvetage, pour pouvoir s'esquiver avant la catastrophe...

A bien y réfléchir, Nathalie avait toujours eu un mari absent. Peut-être qu'il lui faudrait beaucoup plus de temps que prévu, après tout, pour réaliser que cette fois, c'était pour de bon. Il était déjà tellement effacé, retranché dans le silence, évanescent... Un homme discret. C'était avec cette discrétion qu'il l'avait séduite, d'ailleurs. Elle avait trouvé sa timidité "touchante". Ça lui avait donné une bonne excuse pour ne pas la toucher plus.

Jeunes et amoureux, ils avaient des rêves, des semblants de rêves. Ça arrive même à des gens très bien. Ils avaient voulu ouvrir une librairie d'occasion. Un rêve commun, comme en ont les amoureux. Elle avait l'esprit d'initiative, et lui encore un peu de curiosité. Il avait toujours été d'un naturel curieux. Curieux de voir comment les choses tourneraient mal... Et ils l'avaient ouverte, cette librairie, sur la place principale de Rancœur. C'était un peu leur premier enfant, leur œuvre à tous les deux.

Ils avaient tenu trois ans, le temps de s'apercevoir que les gens ne lisent plus. Antoine s'était senti responsable du dépôt de bilan. C'était comme ça : il avait l'impression que le ratage était en lui depuis toujours. La rencontre avec Nathalie l'avait un peu rassuré sur ses aptitudes, et elle avait de l'ambition pour deux. Il avait cru que peut-être, avec son aide, il allait réussir à faire quelque chose de sa vie, en fin de compte. L'histoire avait tourné court, et il n'en avait pas éprouvé de surprise particulière. Il fallait viser moins haut, il fallait veiller à une certaine stabilité sociale (ils s'étaient mariés, et Nathalie était enceinte) : il devint vendeur chez Monsieur Meuble et elle secrétaire médicale. Du concret, du solide : solide et stable et immobile comme un meuble. Un salaire tous les mois. Les enfants allaient pouvoir grandir dans un univers protégé.

Protégé, il l'avait été depuis sa naissance, Antoine. C'était peut-être ce qui l'avait rendu aussi frileux devant la vie. Curieux, mais poltron. Sortir de soi, se risquer à l'extérieur, c'était s'exposer au danger. Oui, longtemps, il avait cru que c'était ce qu'il pouvait faire de mieux pour ses enfants : leur offrir la sécurité, les tenir à l'abri du risque, des hasards de la vie.

Eh bien ! Les "hasards de la vie", c'était ce qu'il recherchait, maintenant. Il ne pouvait plus les supporter, ces quatre murs protecteurs, chaleureux. Il voulait des aléas, du chaotique. En disparaissant aux yeux des autres, qui sait, il allait peut-être enfin apparaître à ses propres yeux ? Peut-être aussi que c'était vers un nouvel échec qu'il s'en allait ainsi, à tombeau ouverts comme on dit... Mais alors, ce serait un vrai, un bel échec ! Un naufrage qui aurait du panache, pas cette agonie molle, aseptisée, ce cancer en sucre d'orge...

C'était d'abandonner ses filles qui lui faisait le plus de peine. Il essayait de ne pas trop y songer. Il ne serait même pas présent pour le dixième anniversaire de Margot. Et inutile d'imaginer envoyer des cartes postales : on brûle ses vaisseaux, on coupe tous les liens. Table rase. C'est dur, mais c'est le seul moyen de sauver sa peau.

Antoine employait des termes comme ça, dans ses ruminations, alors qu'à la radio passait maintenant un truc que Julie écoutait souvent. Rihanna, peut-être, ou quelque chose dans le genre... "Table rase". "Sauver sa peau". Le genre de vocabulaire qui en jette, qui vous pose en héros... En vérité, ce qui faisait fuir Antoine, c'était peut-être la trouille, et rien d'autre. La trouille d'être un mari et un père responsable, la trouille de se sentir moins libre qu'avant, surchargé de devoirs qui le dépassaient. La trouille et l'égoïsme, aussi : "Laissez-moi tranquille ! Vous ne m'aurez pas vivant ! Laissez-moi me retrouver enfin, moi ! Moi tout seul ! Voir à quoi je ressemble..."


*


Antoine gara son Audi à sa place habituelle sur le parking des employés de Monsieur Meuble. Il était à l'heure, comme toujours. De plus en plus souvent, maintenant, il se laissait aller pendant le trajet à imaginer qu'il plaquait tout, du jour au lendemain, et qu'il prenait la route. De l'entrée, un collègue arrivé un peu plus tôt lui fit un geste de la main pour le saluer de loin. Antoine coupa le contact et sortit de la voiture. Il marchait un peu voûté. Il avait quarante-deux ans de remords sur les épaules.

mercredi 25 mai 2011

André A., le dernier des purs


[André A. sévissait depuis quatre ans dans les colonnes du magazine Tranzistor, feuille d'informations lavalloise sur la pratique des musiques actuelles en Mayenne. Autant dire que c'est de la micro-histoire locale. Tant pis. Lorsque ce génie méconnu a décidé de jeter l'éponge, un recueil de l'intégralité de ses chroniques a été publié - et il m'a demandé d'en rédiger la préface. On ne refuse rien à un ami. On peut lire l'ouvrage en question ici, si l'on veut briller en société ensuite.]

J'aurais pu intituler cette préface "le dernier des rebelles" - mais c'est un vocable qui aurait certainement faire rire (ou vomir) celui qui, par ses chroniques trimestrielles dans Tranzistor, n'avait rien d'un excité boutonneux à tee-shirt Che Guevara. André A. n'a jamais prétendu révolutionner quoi que ce soit, et surtout pas la chronique musicale. Quant à réveiller les consciences, ce n'était pas son truc : d'ailleurs il savait bien qu'un tel réveil tiendrait du miracle de la Résurrection.

André A. était l'homme le plus désintéressé qu'il m'ait été donné de rencontrer. Toute sa vie, il aura fui les honneurs, les mondanités que son talent aurait pu lui offrir sur un plateau. Il n'aurait jamais sacrifié sa solitude pour un quelconque cocktail de cultureux locaux - malgré son goût avoué pour les boissons alcoolisées.

Le raté lumineux, le clochard céleste, l'artiste sans œuvre, voilà ce qu'il recherchait avant tout - voilà ce qu'il voulait glorifier. L'humanité, il la croisait à la sortie des bars louches, à deux heures du matin, et c'était là qu'il dénichait le génie, la beauté des borborygmes de pochtrons, la mélancolie des regards délavés, jaunis par le demi-pression, la violence des petits matins qui succèdent à la nuit blanche : tout ce qui nourrissait ses papiers brûlants de vie.

Cette attirance pour les humbles, les refusés de partout, les invisibles, conférait à André A. un regard de sociologue du monde des "musiques actuelles" (encore une expression qui lui donnait de l'urticaire). Qu'on relise son article consacré aux festivals de l'été, ou ses rencontres avec des musiciens de province, Jipé l'ambitieux, Adèle et José les amoureux chantant pour le Christ, le groupe mayennais AMPC : à chaque fois, ce sont des tranches de vie qui nous sont offertes. A chaque fois, nous sommes frappés par la vérité qui se dégage de ces échanges. Parce que c'était ça qui l'intéressait, André A., par-dessus tout : la vérité des êtres. La musique, les styles, les genres : il s'en moquait, et d'ailleurs sans doute n'y connaissait-il pas grand-chose. Rap, dub, punk, électro, garage... Du chinois, tout ça ! Mais derrière tout ce jargon, il y a ce type qui sue derrière ses platines ou sa guitare désaccordée, avec ses rêves de gloire au bout des doigts - et c'était tout ce qui comptait.

André A. passait souvent pour un réactionnaire, on reprochait à ses articles de démolir gratuitement tout ce qui "marchait" bien, tout ce qui plaisait aux jeunes... Gratuitement, vraiment ? Non. J'affirme que ses violences verbales étaient une manière pudique de cacher ce qu'était réellement André A. : un pur. Le dernier, sans doute.