dimanche 17 juillet 2016

Un mariage




            Ça rigolait, ça trinquait à répétition, ça parlait fort, il y en avait quelques-uns qui commençaient à être joliment saouls, les enfants couraient partout en criant joyeusement, quand le premier coup de feu a claqué, provoquant un sursaut de stupeur général. Le deuxième coup de feu a imposé un silence glacial, vite rompu par les hurlements.
            Ah ! Le charme des noces de province… Bien sûr, le mariage en lui-même, à l’église, avait eu la solennité requise, François avait épousé Célia, Célia avait épousé François, les anneaux avaient été échangés et l’assistance, émue, attendrie ou amusée, avait applaudi le baiser des jeunes mariés, comme il se doit. Ceux qui n’avaient que peu d’intérêt pour la messe en général prenaient leur mal en patience, certains attendaient dehors en tirant sur leur cigarette, prêts à acclamer les époux avec tout ce qu’il faut de riz et de confetti dès que les portes de l’église s’ouvriraient.
            Le mariage, finalement, n’est qu’une formalité : ça ne concerne que les mariés. Ce que les autres attendent, c’est faire la fête. Et on allait la faire à deux kilomètres de là, dans la salle des fêtes du village d’à côté, louée pour le week-end, où attendaient un magnifique buffet et un cochon entier qui n’en était déjà plus à son premier tour de broche. Un copain de François faisait le DJ, musique d’ambiance pour l’apéro et le dîner, en attendant de lancer le bal ce soir. Les femmes avaient des robes somptueuses, les hommes avaient affûté leurs blagues les plus graveleuses pour la circonstance, ça parlait foot et politique, le bouquet de la mariée avait atterri dans les bras de sa sœur cadette, toute rougissante de s’imaginer bientôt à la place de son aînée.
            Et bien sûr, la mariée était magnifique dans sa robe blanche, les épaules dorées par les premiers rayons de soleil du printemps, la chevelure savamment entortillée dégageant une nuque adorable, et tout le monde de s’écrier : qu’ils sont beaux, nos mariés ! quel couple bien assorti ! Le contraire eut été gênant, du reste…
            On a beau être cynique, il y a toujours une atmosphère étrange, dans les mariages. On se laisse prendre à l’émotion générale, on sourit bêtement, on trouve tout le monde beau. C’est aussi que tout le monde s’est fait beau pour l’occasion, ça aide. Daniel, le verre de punch à la main, en avait les larmes aux yeux de voir son frangin marié. Pourtant, Célia et François étaient ensemble depuis quatre ans déjà – un mariage ne changeait pas grand-chose à l’affaire.
Un grand sentimental, Daniel : quand les mariés ont annoncé, juste avant d’entrer dans l’église, que Célia était enceinte, il en tremblait d’émotion ! Pour le détendre un peu, François lui avait posé la main sur l’épaule dans un grand éclat de rire en lui promettant qu’il serait le parrain de l’enfant.
            Il y avait eu l’habituelle séance de photos. Les mariés avec l’ensemble de leurs invités, parents, famille proche et éloignée, amis, ribambelle d’enfants assis sagement dans l’herbe, au premier plan. Les mariés avec leurs parents et grands-parents. Avec leurs frères et sœurs. Avec les cousins, les oncles et tantes. Et puis des photos plus détendues avec les copains.
            Dans la salle des fêtes, la famille avait, dans le plus grand secret, installé de larges panneaux couverts d’autres photos, retraçant le passé de chacun des conjoints. Un triptyque à base de tableaux de liège, de cartons et de cordelettes : deux panneaux, l’un consacré à Célia, l’autre à François, entourant un troisième, noué à chacun des deux, en forme de cœur, et qui retraçait leur vie commune.
            Et tout le monde de ricaner ou de s’attendrir devant les panneaux. « Oh, les tronches ! » Images attendrissantes de Célia bébé, blonde, dodue et ouvrant de grands yeux magnifiques sur ses jouets en plastique. Dans les bras de sa mère, dans les bras de son père. À quatre ans, chevelure ample aux reflets plus sombres, yeux en l’air, sourire mutin et quenotte manquante. Toute petite, tenant sa sœur encore plus petite dans les bras. À cinq ans, prise en photo à l’école, feutres en main, avec sa meilleure copine de l’époque, Élodie, couettes et lunettes à montures rouges, trop larges pour elle, sourire timide. Des photos de vacances, à la plage avec papa, jouant au ballon avec sa sœur, à la montagne en combinaison de ski, à dix ans arborant fièrement son premier flocon, bonnet rouge, yeux cachés par les lunettes protectrices. À dix ans toujours, soufflant son gâteau d’anniversaire à côté de sa meilleure copine de l’époque, Malika (qu’est devenue Élodie ?). Le spectacle de fin d’année de CM2 (Célia aurait bien aimé l’oublier, celle-là), en tutu rose à la danse, en tenue de sport au basket, et toujours au basket, une lourde coupe dans les bras. Les photos de l’adolescence permettent de suivre l’évolution physique de Célia, depuis les périodes plus ou moins ingrates jusqu’à l’éclosion glorieuse de la belle jeune femme que tout le monde connaît. Vers treize ans, elle chante dans sa chambre, micro imaginaire en main et cheveux volants devant les yeux, posters de boys bands au mur. Quinze ans, en Angleterre avec sa copine Charlène (qu’est devenue Malika ?), fou rire à Piccadilly Circus, casquettes ornées de l’Union Jack sur la tête. Dans un pub irlandais, avec la bande de potes de l’époque. Il y en a qu’elle n’a plus revus depuis longtemps. Charlène, elle, est toujours là. Les yeux brillants durant le concert de Nick Cave, à la Route du Rock. Même année, dix-huit ans, ouvrant fièrement les bras pour montrer le Grand Canyon à ses pieds – un cliché pris par François.
            Leurs photos en couple sont un hymne à la beauté de Célia. Dix-huit ans, dix-neuf ans, vingt ans, vingt-et-un ans : quatre années insolentes de beauté, de joie de vivre, de réussite et de voyages (en Amérique, en Islande, en Italie. Le Kenya allait suivre, pour le voyage de noces).
            Deux coups de feu venaient de mettre un terme à cette vie prometteuse.


*

            Il y a des moments où le drame n’a pas sa place. L’être humain n’est pas fait pour passer du rire aux larmes sans transition. Dans nos petites vies tranquilles, où le malheur ne franchit que rarement les limites de la télé, il est tout à fait inconcevable de se faire tuer le jour de son mariage. C’est une question de timing.
            Au premier coup de feu, les convives ont sursauté, se sont retournés, le sourire encore collé aux lèvres, croyant qu’un malin avait amené des pétards. Les conversations se sont à peine interrompues. Au deuxième coup de feu, ceux qui étaient dehors ont compris, le silence s’est fait le temps que l’information arrive au cerveau, puis les premiers hurlements ont confirmé l’horreur. Ceux qui étaient dans la salle sont sortis. Le DJ n’a même pas pris la peine de couper la musique. Célia est morte sur un air de bossa nova. Certains, en se précipitant, ont eu le temps de voir une moto qui repartait à toute allure.
            Célia s’était perchée sur un muret pour porter un toast, kir royal dans une main, l’autre posée sur l’épaule de François, autant par affection que pour conserver l’équilibre. Elle dépassait tout le monde d’une ou deux têtes, un petit groupe était réuni devant elle en demi-cercle, rigolard, attendant son discours. Un vrombissement de moto qui ralentit, une détonation, les yeux et la bouche de Célia s’étaient arrondis comme si on venait de la frapper à l’estomac. Au moment où éclatait la deuxième, elle était déjà en train de tomber, François tentant désespérément de la réceptionner. Avec sa robe de mariée, toute cette mousseline blanche, la chute avait quelque chose de très beau, comme une fleur qui tombe au ralenti. Quelque chose d’un peu grotesque aussi, l’armature en cerceaux de la robe donnant au corps couché dans l’herbe une forme bizarre.
            François est resté un instant hébété avant de crier le prénom de sa femme, de retourner son corps et d’exécuter les gestes désordonnés qu’on peut faire quand on se retrouve avec un blessé sur les bras sans avoir été formé aux premiers secours.
            Aux hurlements ont succédé les larmes, on a vite écarté les enfants de  la scène du crime. Les parents de Célia ont tout aussi rapidement rejoint François aux côtés de la mariée, dont la robe blanche se teignait de rouge. Jean-Claude, l’oncle médecin, faisait tout ce qu’il pouvait. Il en faisait même sûrement un peu plus, pour retarder le moment d’annoncer qu’il n’y avait plus rien à faire. Bientôt, François, les yeux embués de larmes, s’aperçut de leur présence, la sœur de Célia hurlant dans les oreilles de celle-ci comme pour la réveiller, son père et sa mère agrippés à sa robe, Jean-Claude concentré, professionnel. Il ne se souvenait pas les avoir vus s’approcher. Il regardait au-dessus de lui les invités debout, pétrifiés, cherchant une aide dans leurs yeux éteints.
            Non, l’homme n’est pas fait pour chuter du rire aux larmes sans passer par un seuil d’acclimatation. Quand l’instant d’avant, tout le monde rigolait et trinquait, on veut pouvoir retourner à cet instant-là. La catastrophe tombe trop mal, on a encore des éclats de rire en réserve, le malheur sonne faux. Les drames n’ont pas lieu d’être, quand on porte un beau costume, que les dames ont arrangé leur coiffure avec un tel art, qu’on a fait courir des bandes de papier crépon sur tous les murs et que les ballons de baudruche oscillent joyeusement au gré du vent. Le punch attend encore des verres à remplir, les petits fours nous font de l’œil – on est là pour s’amuser. Il faut croire que non. Les plus vifs d’esprit, chassant leur nostalgie de la joie, ont su s’emparer de leur portable aussitôt pour appeler les secours. On a même vu l’un des serveurs recrutés pour le festin accourir avec le défibrillateur. Jean-Claude l’avait remercié, en s’abstenant de préciser que cet objet était parfaitement inutile. La première balle avait déchiré le pancréas, la deuxième s’était logée dans le poumon gauche. Espérer voir le cœur redémarrer après un tel carnage, c’était s’attendre à un miracle.
            À mesure que les minutes passaient, dans l’attente des secours, l’horreur prenait de plus en plus de place. Les esprits, maintenant, étaient aiguisés, on remettait de l’ordre dans ce qu’il s’était passé. Certains avaient vu débouler la moto – rouge, peut-être bien – avec deux hommes dessus, tous deux portant des casques. Étaient-ce les casques, qui étaient rouges ? Ou la combinaison de l’un des individus ? Le premier coup de feu avait été tiré depuis la moto, mais pour le deuxième, le gars qui se tenait derrière le conducteur avait quitté le véhicule, fait quelques pas en direction de sa cible, et était remonté précipitamment après le crime, tandis que la moto redémarrait aussitôt. Tout le monde n’était pas d’accord. Il y en avait pour dire que les coupables étaient des Arabes. La plupart des témoins étaient pourtant sûrs, pour les casques. S’ils avaient des casques, comment tu peux dire que c’étaient des Arabes ? À force de rejouer la scène, à force d’échanger ses impressions, on ne savait plus trop.
            François et la famille de Célia étaient toujours à genoux dans l’herbe, autour du corps. Jean-Claude s’était relevé, il avait pris ses distances, désolé. Tous ceux qui entouraient la scène s’en tenaient un peu à l’écart. Il y avait comme un cercle infranchissable autour des quatre personnes recroquevillées sur la jeune femme sans vie. Les parents de François auraient voulu prendre leur fils dans leurs bras, mais ils n’osaient pas avancer. Daniel avait l’air particulièrement affecté par le spectacle. On sait l’attachement qu’il portait à sa belle-sœur. Cette journée avait été tellement pleine d’émotions contradictoires qu’il n’en pouvait plus : il craquait. Comme un barrage qui cède sous une crue gigantesque. Croisant le regard de son frère, François lui ouvrit les bras et Daniel, aussitôt, franchit les quelques mètres qui les séparaient pour redoubler de sanglots contre l’épaule de son aîné.

*

            La petite pute est morte. C’étaient ces mots-là qu’il avait prévu de prononcer, mentalement, quand le projet lui était venu en tête. À cette époque, qui lui semblait maintenant si lointaine, il se réjouissait à l’avance de ce moment. Mais là, la réalité l’accablait. Il ne pouvait même pas se dire qu’il n’avait pas voulu ça, puisqu’il avait exactement voulu ça. Seulement, désirer la mort de quelqu’un, c’est donné à tout le monde. Agir pour que cette mort soit un fait avéré, c’est autre chose. Tout compte fait, Daniel réalisait qu’il n’avait pas les tripes assez solides pour assumer son acte. Trop tard…
            Célia est morte. Pleurant comme un gosse contre l’épaule de son frère, Daniel était horrifié par ce qu’il venait de faire. Comment avait-il pu croire un seul instant que c’était réellement ce qu’il désirait ? Qu’est-ce que j’ai fait ?
            Il avait fallu qu’il lui en veuille vraiment, à Célia, pour se mettre à la recherche de petites frappes qui ne verraient aucun inconvénient à assassiner une femme le jour de son mariage contre une certaine somme d’argent… Aujourd’hui, pourtant, ça lui semblait bien dérisoire, tout ça. Et il lui faudrait encore leur verser le reste de l’argent, maintenant que le contrat était rempli. Comment pourrait-il les regarder en face ? Comment pourrait-il se regarder en face ?
            Tellement ridicule… Il avait fallu qu’un jour, après avoir éclusé pas mal d’alcool, il ait déclaré son amour à Célia, en en faisant des tonnes, un vrai rôle d’amant déchiré, et que celle-ci le repousse, pour qu’il en vienne à la haïr. Absurde, quand on y pense, ce que peut provoquer l’orgueil… Il s’était senti tellement humilié par son regard ! Pourtant, il savait d’avance qu’il n’avait aucune chance, qu’elle était avec son frère et qu’il ne pourrait rien y changer… À se repasser la scène, Daniel se disait même que c’était cette certitude de l’échec qui l’avait convaincu de tenter le coup – comme s’il avait désiré cette humiliation, ce sentiment de rejet. Quelle sale petite pute, comme elle l’avait bien piétiné !... Il voulait la faire souffrir comme elle l’avait fait souffrir, il voulait la tuer. Il allait la tuer.
            Une pensée surgie sur un coup de colère, et qu’il avait laissé germer, cultivant cette colère avec soin, patiemment… C’était le plus étrange de l’histoire, cette constance… Tout être sensé, après avoir dessaoulé, ce serait rendu compte de la monstruosité d’une telle idée. Lui, non. Il était allé jusqu’au bout de son projet, il s’était aventuré dans les quartiers les plus hostiles pour y recruter des types assez tordus pour se salir les mains à sa place (ça non plus, il n’en revenait pas, à quel point c’était facile de trouver des petites frappes prêtes à jouer les tueurs à gages), et jamais il n’avait songé à laisser tomber. La veille encore, il attendait cet instant avec impatience. Ce n’est que lorsque Célia et François ont déclaré qu’ils attendaient un enfant qu’il s’est rendu compte de la réalité de ce qui allait se produire. Et là, il était trop tard pour faire machine arrière, le plan était parfait… Il aurait voulu pouvoir contacter les tueurs, leur dire de tout annuler, qu’ils seraient payés comme prévu, mais il n’avait aucun moyen de le faire. Il lui avait fallu assister à la cérémonie de mariage en sachant parfaitement ce qui allait arriver. « Pénible » est un peu faible pour décrire le sentiment qu’il ressentait à mesure que le temps passait. Au fond de lui, il espérait un cafouillage, il espérait que les types se déballonneraient, qu’un événement inattendu surviendrait qui empêcherait le drame… C’était comme voir un accident se produire au ralenti.
            Maintenant, c’était fini. Tout était consommé. Plus moyen de revenir en arrière, et Daniel allait chialer pour l’éternité sur l’épaule de son frère, pour éviter de le regarder. Il allait falloir, pourtant, se relever, faire face, participer à la tristesse collective en s’efforçant d’oublier qu’on était l’unique responsable de cette tristesse. Peine perdue. Alors, quoi ? Attendre la police et se dénoncer sur-le-champ ? Non. Impossible. Si la police ne trouvait aucun indice susceptible de l’inculper – et il avait veillé à ce que rien ne puisse les mener jusqu’à lui – ce n’était certainement pas lui qui les aiderait à résoudre le problème. D’ailleurs, ça ne ferait qu’ajouter un surcroît de souffrance. Après avoir perdu sa femme et le bébé qu’elle portait, François perdrait son frère. Et leurs parents ? Comment se remettraient-ils d’une telle avalanche de catastrophes ? Non. Il y a des limites à la cruauté.

             

lundi 30 mai 2016

Retour au Royaume des Sept Couronnes (partie 4)

Ceci n'est pas un tableau préraphaélite.


« Les treize chapitres que tu as en main devraient te donner une idée concernant ma stratégie narrative. Les trois livres vont représenter une mosaïque complexe de points de vue qui se recoupent, choisis parmi les différents acteurs de ma troupe vaste et diverse. »
Lettre de George R. R. Martin à son agent Ralph M. Vicinanza, octobre 1993.


            Il y a deux sortes de fans de Game of Thrones : ceux qui se contentent de regarder la série, et ceux qui se sont farcis les cinq tomes déjà parus de la saga A Song of Ice and Fire. Oui, rappelons tout de même le titre original de l’œuvre, et que A Game of Thrones n’était que celui du premier tome… Jusqu’à la sortie de la cinquième saison, les lecteurs possédaient un pouvoir énorme sur le reste de l’humanité : ils pouvaient menacer de révéler des éléments importants de l’intrigue, comme les prochaines morts de personnages. Même Obama et Poutine n’avaient pas une force de frappe aussi badasse. La saison 5 ayant rattrapé le temps des livres, le lecteur de George R. R. Martin est désormais à peu près au même point que le spectateur. Impossible pour lui de deviner ce qui se passera dans la saison suivante, puisque l’auteur n’a pas encore publié le sixième tome, The Winds of Winter.
            Alors le lecteur, loin de s’avouer vaincu, prend des airs hautains en rappelant au simple mortel spectateur que l’univers créé par Martin est si dense, si vaste, que la série ne fait jamais qu’en arpenter la surface, se concentre sur un arbre et en oublie la forêt…
            Et je vous épargnerai les airs hautains, mais quand même, il faut bien reconnaître qu’il y a du vrai là-dedans.
            Se lancer dans la somme de George R. R. Martin, c’est s’embarquer pour un long voyage semé d’embûches et de déviations, dont le lecteur/passager n’est même pas sûr de voir le bout. La métaphore du roman comme voyage, ça vous la coupe, ça, hein ? Une originalité pareille, c’est l’Académie direct, et la Légion d’honneur ! Rigolez, rigolez… N’empêche que la saga de Martin est autant une Iliade qu’une Odyssée. Un monde rongé par la guerre et les trahisons d’un côté, des pérégrinations sans fin de l’autre. Je vous ai déjà fait un topo sur lesdites pérégrinations, je n’y reviens pas.

Points de vue et rumeurs : à propos du style

            Parlons un peu des livres, et notamment du style. Le style de Martin a été critiqué pour sa simplicité et son aspect répétitif. Moi qui, en littérature, préfère la simplicité, je suis enclin à la clémence envers l’auteur sur ce point. Reste le problème de la traduction. Jean Sola, qui a traduit en français les quatre premiers tomes de la saga, a veillé à revêtir le texte original de tenues médiévales. Une idée qui se défend, et qui donne souvent de très belles pages – mais trop souvent aussi des phrases maladroites, mal foutues, sur lesquelles le lecteur va trébucher une ou deux fois avant de pouvoir les comprendre. Il suffit de lire la première phrase du premier tome pour s’en convaincre : « “Mieux vaudrait rentrer, maintenant…, conseilla Gared d’un ton pressant, tandis que, peu à peu, l’ombre épaississait les bois à l’entour, ces sauvageons sont bel et bien morts. […]” » Trop de virgules à la suite, et bim, on se prend les pieds dans le tapis au moment où, après la dernière virgule, le dialogue reprend. Ce n’est qu’un léger croche-pied, rien de bien méchant : dommage que ça arrive dès la première phrase…
La traduction de Sola n’est pas déplaisante, loin de là, mais elle demande un certain temps d’acclimatation. Le plus grave étant qu’avec cette manie de contorsionner la phrase, le traducteur a une fâcheuse tendance a complexifier certaines sentences qui auraient eu beaucoup plus de force si elles avaient conservé leur simplicité originale. Lorsque Jaime pousse Bran du haut de la tour, le « Ce que me fait faire l’amour, quand même ! » de Jean Sola est nettement moins efficace que le sobre « The things I do for love » de Martin. Avec ce clownesque « quand même ! », Jaime a l’air d’en rajouter des caisses. Il ne lui manque plus que de froncer les sourcils avec les poings sur les hanches, et de conclure d’un « Rhô là là ! » pour que le tableau soit parfait. Vous allez me dire, ça lui fait de belles jambes, à Bran…

Bran apprend à voler.

            Passons sur les choix de traduction parfois gênants (traduire direwolf par « loup-garou », c’est quand même difficile à avaler sans tousser), et les manies typographiques (Jean Sola raffole des points de suspension suivis de virgules, il en met partout, alors que George R. R. Martin n’a pas ce genre de lubies), la lecture intégrale de A Song of Ice and Fire procure des heures d’intense jubilation et fait entrer le lecteur dans un monde extraordinairement complexe dont la série, aussi brillante soit-elle, n’est qu’un pâle reflet – et c’est tout ce qu’on attend d’elle.
            La grande idée de Martin, c’est le chapitre point de vue. Chaque chapitre est écrit à la troisième personne, mais en focalisation interne. Il s’agit du point de vue d’un personnage, qui n’a pas plus d’informations que le lecteur sur ce qui est en train de se passer, et parfois même moins. Ainsi, lorsque dans le cinquième tome, Tyrion, en exil après son évasion de Port-Réal, est enlevé par Jorah Mormont, le lecteur peut identifier le ravisseur, qu’il a déjà rencontré, avant que sa victime ne le fasse. Évidemment, Martin ne fait qu’appliquer là un principe de l’intrigue vieux comme le monde. Ce qui est intéressant, c’est la systématisation de ce principe sur une œuvre aussi longue, et aussi riche en personnages.
            On pourrait s’amuser à établir une liste des personnages point de vue. Nous pouvons nous dispenser de cet effort, d’autres l’ont déjà fait. Il est surtout curieux de voir quels personnages ne tiennent jamais ce rôle. Au début de l’histoire, Tyrion est le seul Lannister à bénéficier de chapitres point de vue. On peut le comprendre : permettre au lecteur d’entrer dans la tête de Jaime ou de Cersei Lannister, c’est lui donner la clé de leurs stratagèmes. On va éviter de se tirer une balle dans le pied tout de suite… Autres personnages en majorité dispensés de chapitres dédiés : les rois. Robert Baratheon n’est jamais personnage point de vue, pas plus que Joffrey, Tommen, Robb Stark (le Roi du Nord) ou Stannis. Il n’y a guère que Daenerys et Cersei qui échappent à la punition. Honneur aux dames ! Les rois gouvernent, mais ce sont les subalternes qui observent et analysent ce qui se passe. Le règne de Joffrey est passé au crible du regard de Tyrion, la Main du Roi (ainsi que de Sansa, la femme répudiée), comme celui de Robert était considéré par Eddard Stark ; les conseils de guerre de Stannis sont observés par le fidèle Davos, le chevalier-oignon ; quant à Robb, il entraîne le Nord dans la guerre sous l’œil bienveillant et inquiet de Catelyn, sa mère.

Tout le monde n'e peut pas donner son point de vue.

            L’auteur ayant établi avec soin ce partage entre les personnages qui bénéficient de chapitres dédiés et les autres, le récit se construit autant sur des scènes auxquelles le personnage point de vue, et donc le lecteur, assistent, que sur des scènes rapportées, des anecdotes, des rumeurs. Ainsi, les batailles menées par Robb Stark dans le Conflans sont observées de l’arrière par Catelyn, qui ne les perçoit que par ce que les hommes en racontent. Lorsque Theon Greyjoy, après sa prise désastreuse de Winterfell, est capturé par Ramsay Snow, à la fin du deuxième tome, il disparaît corps et bien. Le lecteur ne le retrouve en personnage point de vue que dans le cinquième tome, sous le nom de Schlingue (Reek). Sa réapparition, d’ailleurs, est l’occasion de pages magnifiques nous plongeant dans le cerveau tourmenté d’un homme enfermé dans le noir, affamé, torturé, sans aucun repère temporel, se nourrissant de rats dans une peur constante des mauvais traitements, allant jusqu’à oublier son propre nom… Avant cela, ce n’est qu’indirectement, de loin en loin, que le lecteur a pu avoir de ses nouvelles, notamment lorsque Roose Bolton a voulu offrir un doigt coupé de Theon à Catelyn. Autre rumeur qui se met à circuler après l’épisode fameux des Noces pourpres : celle de la « malédiction » des Frey (maudits pour avoir tué leurs hôtes), dont le lecteur n’aura un véritable aperçu que dans le tome 5.

Histoire et fiction

Il y aurait des tonnes de choses à dire encore sur l’univers de Game of Thrones. On sait que George R. R. Martin s’est inspiré de la Guerre des Deux Roses, qui opposa les Lancastre aux York durant la deuxième moitié du XVe siècle, et qu’il est par ailleurs un grand amateur des Rois maudits, la fresque historique de Maurice Druon. Mais là où Druon respecte scrupuleusement la réalité historique, à laquelle il ne fait qu’ajouter – avec talent – des intrigues parfaitement crédibles, Martin réinvente sa propre Guerre des Deux Roses, la transposant dans un univers fictionnel où dragons et morts-vivants existent. Tywin Lannister n’est pas Edouard Ier, pas plus que Tyrion n’est Richard III, Cersei Marguerite d’Anjou ou Robert Baratheon Edouard IV, mais l’auteur est allé puiser dans la biographie de ces différents personnages historiques de quoi façonner les siens. Daenerys tient autant de Cléopâtre que de Jeanne d’Arc (dans sa version ignifugée) ou d’Henri Tudor. Le reste, c’est la petite cuisine de Martin.

Cléopâtre et ses dragons.

Qu’il puise son inspiration dans la Guerre des Deux Roses ou dans l’Antiquité, qu’il se souvienne du Mur d’Hadrien pour bâtir ce Mur gigantesque séparant la civilisation de la barbarie, que les Noces pourpres soient une réminiscence du Black Dinner écossais de 1440 ou du massacre de Glencoe, que la Garde de Nuit rappelle les ordres de moines soldats, le peuple dothraki les hordes d’Attila et les Immaculés les spartiates ou les mamelouks, il ne s’agit là que d’ingrédients qui, savamment mélangés, donnent naissance à cet univers complexe et cohérent qu’est Game of Thrones.
C’est ce mélange qui séduit. Le lecteur est certes projeté dans un monde imaginaire, mais c’est un monde dont il possède déjà certaines clés. L’univers de Game of Thrones s’inspire du système féodal, on y retrouve le principe des fiefs et de la vassalité, la question des droits de succession et l’importance des alliances par le mariage, on y retrouve des armures et des bannières, des cachots et des conseils royaux, des espions, des putains et des courtisans, des gueux et des princesses. Étant dans un monde dont il connaît les codes mais qu’il sait fictif, le lecteur, ou le spectateur, est déjà captif quand déferlent sur lui dragons, magie noire et autres monstruosités. Piégé !
J’aurais pu faire un point sur le rôle des armes dans Game of Thrones, du lien qui les unit aux personnages qui les portent. Il y aurait beaucoup à dire sur Glace, l’épée de Ned Stark, qui a servi à sa décapitation et qui a été fondue pour forger deux nouvelles épées : celle de Joffrey, et celle qui était destinée à Jaime et que celui-ci donne à Brienne. Et je suppose que vous avez noté que Grand-Griffe, l’épée bâtarde (tiens donc) que lord Mormont donne à Jon Snow, est celle de son propre fils, Jorah Mormont, le protecteur de Daenerys ? Je n’en conclus rien, c’est une remarque en passant…
J’aurais pu faire une liste des châtiments que l’on retrouve dans la saga. Martin a, semble-t-il, voulu montrer dans son histoire une véritable anthologie de la torture et de la mise à mort. Décapitations, écorchages, supplices bestiaux (Brienne luttant contre un ours, des victimes dévorées par les chiens de Ramsay Snow, d’autres brûlées par les dragons de Daenerys ou grignotés par les rats dans les ruines d’Harrenhal), bûchers, précipitations dans le vide (à travers la Porte de la Lune, au sommet des Eyriés), égorgements, crucifiements, mutilations, empoisonnements… Ne faites pas ça chez vous.
On n’en a jamais fini avec Game of Thrones, événement littéraire et télévisuel passionnant et riche, quoi qu’en disent les pédants qui ne jurent que par les classiques et le cinéma, et ne voient là-dedans qu’un amusement populaire de peu d’intérêt. Alexandre Dumas, Jules Verne, Stevenson étaient aussi des auteurs populaires. Quand la littérature populaire atteint cette hauteur là, je demande volontiers du rab. 

 
Des répliques qui  tuent.

            

lundi 9 mai 2016

Retour au Royaume des Sept Couronnes (partie 3)

Viens voir papa...

« Le Maître de la Lumière veut qu’on brûle ses ennemis, le Dieu Noyé qu’on les noie. Pourquoi les dieux sont-ils tous des connards malveillants ? Où est le dieu des nichons et du vin ? »
Tyrion Lannister.

Croyances et magie : le retour du refoulé

L’épopée de Game of Thrones se déroule dans un monde où les saisons s’étendent sur plusieurs années. Si l’on excepte cette particularité, l’œuvre de George R. R. Martin se présente comme une histoire de medieval fantasy où la fantasy se montre tout d’abord assez discrète. Bien que le prologue du premier tome, tout comme la scène d’exposition de l’épisode pilote, nous ait déjà mis en présence des « Marcheurs blancs », ces cadavres ambulants aux yeux bleus qui vous coupent en deux avec une facilité quelque peu humiliante, l’histoire se concentre ensuite sur les luttes de pouvoir, les manigances, les trahisons – le grand jeu de chaise musicale (au singulier) autour du trône de fer. On lorgne beaucoup plus vers la Guerre des Deux-Roses que vers Le Seigneur des Anneaux. Pas de gobelins ni d’orcs à l’horizon. Les Marcheurs blancs, vous dites ? De vieilles légendes ! Les dragons ? Les dragons ont disparu depuis des siècles. Le fantastique ne va se révéler que progressivement aux différents personnages, qui n’en reviendront pas de voir une princesse dothrakie – une khaleesi – ressortir saine et sauve d’un bûcher, entourée de trois bébés dragons ; de faire face pour la première fois à un revenant vindicatif ou à un géant ; de parvenir à entrer dans l’esprit d’un loup…
            C’est certainement ce qui a séduit même ceux qui ne sont pas familiers des histoires d’heroic fantasy : on vous présente avant tout un drame shakespearien – les élucubrations à la Tolkien sont une toile de fond d’abord discrète, qui prend de plus en plus d’ampleur à mesure que l’hiver approche.
            Je l’ai déjà dit : lorsque nous entrons dans l’histoire des Sept Couronnes, à travers les livres ou la série, nous entrons dans un monde déjà vieux, un monde dont le passé remonte à 12 300 ans. Et ce n’est pas le moindre des talents de Martin que de parvenir à nous faire sentir réellement ce passé, cette longue histoire qui survit à travers les récits des anciens, le temps ayant fait son œuvre à tel point qu’on ne sait plus vraiment ce qui appartient à l’Histoire véritable et ce qui n’est que pure légende. Les aventures vécues par les héros semblent parfois la répétition de faits plus anciens, enfouis dans la mémoire collective, le comportement de Daenerys rappelle celui de Rhaegar Targaryen, son frère mort lors de la Bataille du Trident, et qu’elle n’a jamais connu.

Janos Slynt, un sceptique.

Au contraire des habitants du sud, les « nordiens », dont font partie les Stark, ont conservé des liens très forts avec le passé, notamment à travers la religion, puisqu’ils continuent d’honorer les anciens dieux sans nom, ces dieux auxquels se vouaient les Enfants de la forêt, premiers occupants de Westeros, qui creusaient des visages dans les arbres sacrés. La religion des Sept, importée par les Andals qui se sont installés à Westeros trois mille ans avant l’histoire racontée ici, est la religion dominante. Elle est marquée par la croyance en sept dieux qui sont en fait les sept visages d’un dieu unique : le Père, la Mère, l’Aïeule, le Guerrier, le Ferrant, la Jouvencelle et l’Étranger – le dieu de la mort. Les habitants des Îles de Fer, peuple de marins, vénèrent le Dieu Noyé. Vient ensuite R’hllor, le Maître de la Lumière, qui est adoré par les prêtres rouges venus d’Asshaï, à l’extrême sud-est d’Essos. Une religion encore très rare à Westeros, mais qui fait son chemin petit à petit, grâce à Thoros de Myr et Mélisandre. Enfin, pour compliquer encore un peu plus les choses, il faut ajouter le dieu multiface, qui fait l’objet d’un culte très secret au sein de la Demeure du Noir et du Blanc, à Braavos.
La secte des prêtres rouges est considérée avec méfiance par les habitants de Westeros, tant son culte semble imprégné de sorcellerie, de magie noire. Le feu et le sang sont les éléments principaux du culte, des sacrifices humains y sont pratiqués. Thoros de Myr avait sans succès tenté de convertir à cette croyance le roi Aerys II Targaryen, dit le Roi Fou, et désormais, il est essentiellement préposé à la résurrection de lord Béric Dondarrion, qui a une fâcheuse tendance à mourir pour un oui ou pour un non. Mélisandre d’Asshaï, quant à elle, s’est mise au service de Stannis Baratheon, qu’elle veut aider à reconquérir le trône de fer. Elle a vu sa victoire dans les flammes, paraît-il, mais à l’heure où nous mettons sous presse, elle n’est plus aussi sûre de ce qu’elle a vu.

Lady Mélisandre n'y voit que du feu.

Ainsi, tout l’univers fantastique qui compose l’arrière-plan de Game of Thrones est connu des habitants des Sept Couronnes, notamment des nordiens, qui continuent à raconter aux enfants des histoires de dragons et de marcheurs blancs – mais il a été refoulé. Y croire paraît aussi stupide que croire au Père Noël ou à une princesse qui aurait dormi cent ans avant d’ouvrir les yeux sous le baiser d’un prince (je vous dis pas l’haleine au réveil). Les dragons, certes, ont existé, personne ne le nie : mais il y a près de deux siècles qu’ils ont disparu. Seuls les dix-neuf crânes des derniers spécimens restent encore visibles dans les sous-sols du Donjon Rouge. Quand Tyrion Lannister accompagne Jon Snow au Mur, ce n’est que la curiosité qui le pousse.  Pas plus qu’un autre, il ne croit à ces histoires de créatures d’au-delà du Mur. Le patrouilleur Gared, qui a déserté la Garde de Nuit après avoir vu les marcheurs blancs à l’œuvre, est exécuté par Ned Stark qui le croit dément. Pourquoi pas des vampires et des sorcières, pendant qu’on y est ?
Lorsque les œufs de dragon que transporte Daenerys éclosent et qu’elle-même surgit intacte des flammes – dans le livre, elle y a tout de même laissé sa chevelure ; il faut croire que l’actrice Emilia Clarke n’était pas prête à se la jouer Ripley dans Alien 3 – et lorsque les plus incrédules doivent se rendre à l’évidence que ce qu’ils ont sous les yeux est bien un cadavre ambulant et énervé, c’est tout l’univers que les hommes avaient voulu enfouir dans l’oubli qui refait surface. Le passé reprend sa place et soudain, les guerres humaines ont l’air bien vaines. Stannis Baratheon en prend conscience qui, après avoir essuyé une défaite dans les eaux de la Néra, comprend que le véritable combat doit se mener au nord. Que les Lannister s’accrochent à leur misérable trône de fer ! La véritable menace est ailleurs… Même les hommes de la Garde de Nuit n’ont pas conscience du danger, et s’imaginent encore que le Mur a été construit pour les protéger des sauvageons. Jon Snow est le seul à avoir compris qu’ils ont besoin des sauvageons et que ce qui se cache derrière le Mur est bien plus terrible qu’une bande de pillards et d’assassins. Cette clairvoyance lui attirera quelques ennuis.
Bran, l’estropié, est peut-être celui qui, pour avoir suivi la corneille à trois yeux jusque dans les confins au-delà du Mur, sauvera l’univers des Sept Couronnes, et qui le fera sans aucun intérêt pour les luttes de pouvoir autour d’un siège ridicule. C’est une hypothèse… Au fond, Game of Thrones n’est peut-être rien de plus qu’une fable écolo visant à nous rappeler que toutes nos ambitions sont bien futiles si nous ne savons pas nous réconcilier avec la nature. (Et si c’est vraiment ça, alors okay, c’est nul.)

Notre Sauveur ?

 On the road again

            Game of Thrones met à l’honneur une figure emblématique de la littérature médiévale, celle du chevalier errant. D’un bout à l’autre de Westeros et d’Essos, on n’arrête pas de marcher. Il n’y a pas que les chevaliers, d’ailleurs, pour prendre la route : enfants en fuite, brigands, soldats sans bannière, armées en marche… Du reste, peu de chevaliers, dans Game of Thrones, méritent réellement ce titre. Sandor Clegane, le « Limier », refuse de le porter. Lui sait bien que la plupart des hommes d’armes qui gravitent autour du roi Joffrey ne méritent pas leur titre de noblesse, à commencer par son frère Gregor, la « Montagne »…
            Des chevaliers errants, on peut en dénombrer quelques-uns : Brienne de Tarth et Jaime Lannister, notamment. Mais tout le monde erre, en quête de quelque chose… Souvent, il s’agit simplement d’une question de survie : il faut fuir. Le voyage a rarement l’honneur pour point de mire. Le Limier quitte Port-Réal parce qu’après la bataille de la Néra, il ne veut plus servir Joffrey. Barristan Selmy, véritable chevalier, lui, s’en va humilié, renvoyé de la Garde royale. À l’exception des grands seigneurs qui partent livrer bataille et espèrent se couvrir de gloire (ils sont souvent déçus), les personnages de la saga sont souvent jetés sur la route la queue entre les jambes, quand ils en ont une. Mais Game of Thrones, tout de même, a son Graal : comment désigner autrement cette corneille à trois yeux vers laquelle Bran s’est lancé avec toute la vigueur de ses jambes mortes ?

Promenons-nous dans les bois...
            La route a une importance capitale dans Game of Thrones, parce qu’elle rythme le récit. On ne voyage pas tranquillement de Port-Réal à Winterfell, ou de Winterfell au Mur. On n’arrive pas à destination comme une fleur, en l’espace d’une ellipse, d’un fondu-enchaîné – non, le trajet demande du temps, beaucoup de temps, et de nombreux obstacles peuvent se rencontrer en chemin. Certains voyageurs n’atteignent jamais leur but, d’autres sont détournés de leur chemin par les hasards des rencontres, heureuses ou malheureuses. Plus souvent malheureuses, on va pas se mentir…
            Tiens ! Amusons-nous à suivre un de ces trajets. Où était censée aller Arya Stark, à la mort de son père, déjà ? Ah oui ! Au Mur, déguisée en garçon, avec Yoren, Gendry (l’un des nombreux bâtards de Robert) et une poignée d’autres. Hélas pour elle, la reine-mère Cersei a lancé ses hommes à la recherche du bâtard et, après ce qu’il faut de massacres, la voilà prisonnière dans le château d’Harrenhal pour un bon moment. Elle finit tout de même par s’évader grâce à la complicité de Jaqen H’ghar et tente de rejoindre Vivesaigues. En chemin, elle tombe sur des hommes de la Fraternité sans bannière, qui la mènent à lord Béric Dondarrion. Elle y trouve le Limier, également prisonnier de la Fraternité. Après un duel judiciaire entre Béric et le Limier (Béric meurt, mais il va tout de suite mieux), elle s’enfuit à nouveau, mais Clegane la rattrape et veut l’emmener aux Jumeaux pour la livrer contre rançon à son frère Robb Stark. Ils arrivent au moment où Robb et Catelyn Stark sont assassinés par les Frey. Caramba ! Encore raté. C’est donc de nouveau vers Vivesaigues que Sandor Clegane et Arya se dirigent, mais après un combat contre des hommes de Gregor Clegane, Arya abandonne le Limier blessé à mort (le combat contre Brienne de Tarth est une invention (brillante) de la série télé) et s’embarque, enfin, pour Braavos. Ces pérégrinations occupent deux tomes sur les cinq écrits par George R. R. Martin, trois saisons de la série. Les voyageurs qui se plaignent des retards de la SNCF ne connaissent pas leur bonheur.
            Quant à Daenerys, elle est censée rentrer à Westeros, plein ouest, impossible de se tromper, et depuis le début de la saga, elle ne cesse de s’enfoncer toujours plus loin vers l’est. Mais ça, j’en ai déjà parlé la dernière fois…

Quand on arrive en ville...

            Tous ces déplacements, donc, imposent leur rythme à l’histoire. Tandis que certains restent fixés à un endroit, au moins pour un temps – les Lannister à Port-Réal, la Garde de Nuit au Mur, etc. – d’autres sont en mouvement, des informations sont transmises, des nouvelles arrivent (quand les corbeaux messagers ne sont pas tués en vol), et la géographie du royaume, telle qu’elle apparaît en images de synthèse au générique de la série, la carte évoluant à chaque épisode, prend tout son sens. Des fans se sont amusés à créer une carte interactive sur laquelle il est possible de suivre tous les déplacements des personnages principaux. Le lecteur à l’âme vagabonde pourrait même, crayon en main, se faire un véritable Guide du Routard de Westeros et d’Essos. En notant scrupuleusement les bed & breakfast qui jalonnent le parcours : l’auberge de Masha Heddle, au carrefour du Trident, où Catelyn s’empare de Tyrion, ou celle de l’Homme-à-genoux, où Arya, Gendry et Tourte s’imaginent avoir trouvé refuge… Il est possible d’attribuer quelques étoiles, mais dans l’ensemble, on est assez mal reçu, et on court toujours le risque de se retrouver avec plusieurs centimètres de fer dans le ventre. Je ne sais pas ce qu’en pense TripAdvisor.


(A suivre)

dimanche 1 mai 2016

Des buveurs, 14.

Dessin paru dans Zapoï, 2012.

jeudi 28 avril 2016

Retour au Royaume des Sept Couronnes (partie 2)

Je crois qu'on a été coupés.


« Regardez-moi ! Stannis est un tueur. Les Lannister sont des tueurs. Votre père était un tueur. Votre frère est un tueur. Un jour, vos fils seront des tueurs. Le monde est façonné par les tueurs. Vous feriez mieux de vous habituer à les regarder. »
Sandor Clegane, à Sansa Stark.

Il y a toujours un problème, avec les séries à succès : assez vite, on les soupçonne d’occuper une place qu’elles ne méritent pas. Game of Thrones, la série de HBO, rencontre depuis sa création en 2011 un succès phénoménal qui ne s’est jamais démenti. C’est louche. Même certains fans de la première heure commencent à faire la fine bouche depuis la cinquième saison. Ils étaient « accros », mais ils commencent à montrer des signes de fatigue. Et puis la mort de Jon Snow à la fin de la saison cinq, c’est le pompon… Alors que la sixième saison approche, il est temps de rappeler un principe simple, définitif, indiscutable :
GAME OF THRONES EST LA MEILLEURE SÉRIE DU MONDE. Point barre.

Valar morghulis : de la mort et de son utilité

            « Une série racoleuse, qui se complait dans le sexe et la violence », diront certains. Ceux-là n’ont sans doute pas lu le Perlesvaus, roman arthurien du XIIIe siècle, dans lequel des demoiselles se promènent avec des têtes coupées de chevaliers, tandis que tortures et mutilations s’égrènent à un rythme ininterrompu tout au long de l’histoire… Alors, certes, rien ne nous est épargné dans la série de David Benioff et D.B. Weiss : décapitations, éventrations, démembrements en tous genres, personnages écorchés vifs, brûlés vifs… La caméra ne se détourne pas pudiquement lorsque le sang gicle ou que les intestins se répandent. Complaisance ? Perversité des scénaristes qui cherchent à satisfaire la perversité des spectateurs ?
            Non. La violence n’est jamais gratuite dans Game of Thrones, et le spectateur jamais du côté du tortionnaire. Lorsque dès le premier épisode de la première saison, Eddard Stark, seigneur de Winterfell et gardien du Nord, doit condamner à mort un déserteur de la Garde de Nuit, il enseigne à ses enfants que la sentence doit être exécutée par celui qui l’a proclamée. C’est ainsi qu’on fait dans le Nord : il faut avoir pleinement conscience de ce que cela signifie, de trancher la tête d’un homme.

Ramsay Snow entame sa carrière d'humoriste.

Chez George R. R. Martin, le sang coule à flots, certes, mais chaque crime pèse, et lorsque Ned Stark est à son tour décapité par le bourreau Ilyn Payne sur les ordres du roi Joffrey Baratheon, le spectateur est horrifié par la scène. La catharsis fonctionne aussi efficacement que dans un drame shakespearien : les camps du Bien et du Mal sont parfaitement définis, même lorsque la frontière entre les deux se fait plus floue. Jamais le spectateur ne va acclamer Joffrey pour sa cruauté, et s’il se met à haïr Theon Greyjoy lorsque celui-ci envahit Winterfell dans le but de faire la fierté de son père (c’est raté), il ne peut supporter de le voir torturé par ce sadique de Ramsay Snow. Eh oui, surprise : le spectateur n’est pas si bête. Quand Daenerys Targaryen, la mère des dragons, un personnage identifié depuis le début comme appartenant au camp du Bien (guillemets avec les genoux), refuse la grâce à un ancien esclave de Meereen et lui fait trancher la tête, on comprend qu’elle est dans l’erreur, qu’elle vient de faire un pas vers le côté obscur de la Force (comment ça, je me trompe de saga ?). La perversité des personnages ne fait pas du spectateur un pervers. Vous me copierez cent fois cette phrase.
            C’est vrai, à Westeros, ça meurt à tour de bras. Et surtout, personne ne semble à l’abri. Valar morghulis : « tous les hommes doivent mourir. » Cela devient une sorte de concours, avant chaque nouvelle saison : « Qui va y passer cette fois ? » Quand on voit la famille Stark se faire décimer petit à petit, on se dit que c’est le monde à l’envers, cette histoire où ce sont les héros qui cassent leur pipe ! Il vaut mieux éviter de s’attacher aux personnages si l’on ne veut pas souffrir (moi qui vous parle, je ne sais pas ce que je ferai si on me dézingue Arya Stark…).

Arya Stark, dans une belle imitation de Jon Snow.

Le plus étrange, c’est qu’en éliminant certains des principaux protagonistes, George R. R. Martin ne craint pas d’éliminer en même temps des éléments narratifs potentiels importants. Le meilleur exemple concerne Jon Snow, le bâtard. La mort de Jon Snow, d’une certaine façon, rappelle une fois de plus au lecteur étourdi qu’ici, tout le monde peut mourir. Comme le disait Nietzsche : « Si Jon Snow est mort, alors tout est permis. » On peut – on doit – trembler pour Daenerys, pour Tyrion, pour Arya (non, s’il vous plaît…). Personne n’est à l’abri. Mais avec Jon Snow, il y a un problème : il meurt avant qu’on sache d’où il vient. Lorsqu’il quitte Ned Stark avant de rejoindre le Mur, celui-ci lui dit qu’à leur prochaine rencontre, il lui parlera de sa mère. Ned meurt, le mystère reste entier... et maintenant que Jon Snow est mort à son tour, nous n’avons pas eu de réponse sur sa filiation et l’intérêt même de cette question semble avoir disparu avec lui. Or, il y a une règle implicite de la fiction qui veut que toute question finisse par trouver sa réponse. Ou alors, il faudrait considérer que Martin est le genre d’auteur qui, plutôt que de résoudre une intrigue, préfère encore supprimer tous les personnages qui sont liés à cette intrigue. Mais il s’agirait là d’un travail d’écrivaillon, d’une imposture, et Martin n’est pas un imposteur. Non, cette saga a un sens, elle se dirige vers un dénouement, quel qu’il soit, et l’auteur sait très bien où il nous emmène. Faites-moi confiance.
Alors, pourquoi créer un personnage de bâtard, et faire autant de mystère sur ses origines, si celles-ci n’ont pas un rôle déterminant à jouer dans la suite de l’histoire ?  Il est évident que la mère de Jon Snow n’est pas une simple fille de rencontre que Ned aurait engrossée après une bataille – sans quoi il aurait dit son nom une bonne fois pour toutes, vu le peu d’intérêt de la question. Il est évident, d’ailleurs (à condition d’être un petit peu attentif) que Ned Stark n’est pas le père de Jon. Seulement, encore une fois, si ce dernier est mort, que nous chaut ? Un cadavre n’a pas pour habitude de revendiquer un héritage… Simple réflexion personnelle qui m’amène à penser que Jon Snow fera son come back, d’une manière ou d’une autre. Après tout, Renaud a bien ressorti un album !
            En effet, si l’on meurt beaucoup dans Game of Thrones, on y ressuscite aussi pas mal. Si Béric Dondarrion et Gregor Clegane, la Montagne, ont pu être ramenés du royaume des morts (et je n’évoque là que les ressuscités de la série télé), pourquoi pas Jon Snow ? Maintenant que la série s’achemine vers la fin et qu’à peu près tout le monde est mort, la question que se pose le fan à l’orée d’une nouvelle saison n’est plus « qui va mourir ? », mais « qui va revenir ? » Parce que bon, valar morghulis d’accord, mais valar dohaerys d’abord : « tous les hommes doivent servir. »

Tombe la neige, impassible manège...

           
Bâtards, infirmes et choses brisées

             Des bâtards, il y en a un paquet dans le Royaume des Sept Couronnes. Chaque région nomme les siens différemment. Au nord, ils reçoivent le nom de Snow, à Hautjardin, ils sont baptisés Flowers, dans le Val, Stone, à Dorne, Sand, etc. Tyrion Lannister, lorsqu’il offre à Bran une selle adaptée à son handicap, exprime un sentiment de bienveillance envers « les bâtards, les infirmes et les choses brisées ». Il a une bonne raison pour cela : son statut de nain l’a habitué à subir rejet et mépris. « Tous les nains sont des bâtards aux yeux de leur père », dit-il à Jon Snow.
            D’ailleurs, regardez-les bien, tous les personnages de Game of Thrones… Vous en voyez beaucoup qui ne soient pas estropiés, bâtards ou plus ou moins rejetés pour une raison ou pour une autre ? De Varys l’eunuque à Sandor Clegane, le « Limier », et sa face brûlée ; de Hodor (Hodor !) à Theon Greyjoy qui finit en kit ; de Jon à Ramsay Snow, ou du bâtard des Stark au bâtard de Bolton ; de Samwell Tarly, l’obèse protecteur du Mur qui avoue sa lâcheté (et se montrera d’un courage exemplaire en temps voulu) à Mestre Aemon l’aveugle ; d’Arya Stark à Brienne de Tarth, les filles qui préfèrent l’escrime au tricot – et qui pourraient bien s’entendre avec Cersei Lannister sur ce sujet, d’ailleurs… Oui, la nature est taquine, le destin est farceur, et chacun traîne son pied-bot en essayant de rester digne. Certains s’en sortent mieux que d’autres : les enfants de Cersei aussi sont des bâtards, et des bâtards nés d’un inceste (cumul des outrages !), mais tout va bien tant que le Royaume fait semblant d’ignorer ce détail. Notre bon roi Joffrey aura même le bonheur de mourir sans avoir rien compris à son ascendance.

Sandor Clegane, un visage intéressant.

            Mais alors, quoi ? Y a-t-il des personnages « normaux » dans Game of Thrones ? Eh bien, pas tant que ça, si on y réfléchit bien. À part peut-être Sansa Stark, fille aînée de Ned, et qui tient à la perfection son rôle de fille aînée d’une grande maison. Autant dire que cette « normalité » ne joue pas en sa faveur, d’ailleurs. Même Ned est un puîné ! Tywin Lannister, avec sa rigidité et son sens de l’honneur, ferait un beau candidat à la normalité, mais il a quand même écopé de deux jumeaux incestueux et d’un nabot qui, en naissant, l’a rendu veuf ! Pas de quoi pavoiser…
            Et Daenerys, alors ? La belle Daenerys du Typhon, l’Imbrûlée, reine de Meereen, des Andals, des Rhoynars et des Premiers Hommes, Khaleesi de la Grande Mer d’Herbe, Briseuse des fers et Mère des Dragons (mais vous pouvez l’appeler Dany, c’est plus simple) ? Bâtarde, elle aussi ? Certainement pas. Infirme, alors ? Non plus. Mais chose brisée, en revanche… On sait que Daenerys est née durant une tempête d’une extrême violence (d’où la mention « du Typhon » ou « Typhon-Née », Stormborn en V.O.) et que sa mère est morte en la mettant au monde. On sait que depuis sa naissance, elle n’a connu que l’exil – et l’exil à côté d’un frère particulièrement crétin ! Elle est la descendante d’Aerys II Targaryen, et avec son armée dothraki et ses dragons, elle est censée reprendre le Trône de Fer à l’Usurpateur Baratheon. Seulement ça, c’était le rêve de son frère Viserys, le roi-gueux, qui finit avec une belle couronne d’or bien méritée. Daenerys, elle, la déracinée, n’a jamais connu Westeros. Plus elle voyage à travers les vastes plaines d’Essos, moins elle semble prête à traverser le Détroit pour se réapproprier le siège de son père. Au fond, sa place est ici, à Meereen, avec son peuple – ce peuple qu’elle a libéré des chaînes, comme elle l’a fait à Astapor et à Yunkaï, et qui la considère comme une mère (mhysa). Mais l’exercice du pouvoir n’étant pas chose aisée et ses dragons, en grandissant, lui posant quelques problèmes, son règne à Meereen est compromis, ce qui pourrait bien, finalement, l’inciter à revenir vers le Trône de Fer, voire à unifier les deux continents… Les dieux et George R.R. Martin seuls le savent !

Daenerys & fils.

            Bâtards, infirmes et choses brisées sont légion au Mur, dans la Garde de Nuit, réceptacle de tous ceux dont le Royaume ne veut plus : voleurs, violeurs, félons, puînés, tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, sont la honte de la famille. Mais au sud du Mur, ils ne sont pas moins nombreux : beaucoup se cachent avec plus ou moins de talent – et certains parviennent même à cacher leur bâtardise à la tête du Royaume, le cul vissé sur le Trône.
            Heureusement qu’il y a la mort pour mettre un peu d’ordre dans tout ça ! Martin s’amuse beaucoup à réserver à ses personnages les morts les moins réjouissantes possible (si tant est qu’une mort puisse l’être). Ned Stark, l’honnêteté faite homme, est décapité après s’être trahi lui-même en s’arrachant une « confession » dans laquelle il nomme Joffrey Baratheon seul roi légitime. Le juste meurt dans l’indignité. Catelyn et Robb Stark sont assassinés de façon atroce, coincés dans un traquenard. Joffrey s’écroule dans des étouffements et des convulsions grotesques (à ce propos : qui a jamais filmé de manière aussi réaliste les effets d’une mort par empoisonnement ?). Tywin Lannister crève transpercé de carreaux d’arbalète sur ses chiottes… Étrangement (tiens donc ?), c’est encore le bâtard Jon Snow, devenu lord commandeur de la Garde de Nuit, qui s’en sort presque le mieux, avec cette mort à la César : piégé, certes, lui aussi, comme son demi-frère Robb – mais comment ne pas voir une forme d’hommage dans chacun de ces coups de couteau assénés « pour la Garde » ?


(A suivre)


dimanche 24 avril 2016

Des buveurs, 13.

Dessin paru dans Zapoï, 2012.

samedi 23 avril 2016

Retour au Royaume des Sept Couronnes (partie 1)

Goûtez aux charmes de Port-Réal...



"À la vue du joueur se renfrognent les dieux."
Rodrik Cassel, maître d'armes de Winterfell.

            Avant toute chose, et puisque le spoil semble être devenu le crime des crimes, impardonnable et imprescriptible, je préfère prévenir : cet article parle de Game of Thrones, et va évoquer des événements survenus dans les cinq premières saisons de la série, ainsi que dans les cinq tomes parus de la saga de George R. R. Martin, A Song of Ice and Fire, dont cette série est l’adaptation. Si vous n’êtes pas à jour, ne lisez pas, ou ne venez pas vous plaindre après.

Si vous avez raté le début…

            Comme beaucoup de gens, j’ai découvert l’univers de Game of Thrones à travers la série télé. Comme certains, ce programme m’a tellement captivé que je suis allé sans attendre me procurer les livres de George R. R. Martin pour prolonger l’enchantement. Et ce que l’on soupçonne au visionnage du feuilleton de HBO se confirme à la lecture de l’immense saga A Song of Ice and Fire : non seulement la série ne fait que survoler l’univers créé par Martin, mais les cinq tomes déjà parus sont eux-mêmes bâtis sur un arrière-plan historique et géographique si dense qu’il semble que le lecteur le plus attentif ne peut l’embrasser dans sa totalité. Je renvoie les curieux à l’excellent site de La Garde de Nuit, véritable encyclopédie des Sept Couronnes.
            L’auteur nous transporte donc dans un monde imaginaire, constitué de deux continents, Westeros à l’ouest, Essos à l’est (bon, en fait il y en a trois, mais sur le troisième, Sothoryos, on ne sait pas encore grand-chose à l’heure où je vous parle). Westeros est composé du royaume des Sept Couronnes au sud du Mur, et d’un territoire méconnu, peuplé de sauvageons, au nord. Essos est un territoire plus complexe, plus vaste, assez peu connu – à l’exception des neuf Cités libres – et globalement méprisé des habitants de Westeros. Chaque région, chaque peuple de Westeros et d’Essos possède ses propres dieux, ses propres légendes, son histoire, son climat, ses mœurs…
            Lorsque notre histoire commence, Westeros est au terme d’un été qui a duré dix ans et qui annonce un hiver d’autant plus long. Winter is coming, la devise de la maison des Stark de Winterfell, devient le leitmotiv de la série, et cet hiver longtemps annoncé, qu’on attend mais qui n’arrive jamais, se fait plus menaçant encore à mesure que l’automne s’éternise. À la fin de la cinquième saison de la série, l’hiver interminable est devenu une certitude.

Le bon roi Robert


            Nous sommes en l’an 298 après la fondation de Port-Réal (King’s Landing en version originale) par Aegon le Conquérant. Robert Baratheon est le roi des Sept Couronnes, l’occupant du Trône de Fer dont il a chassé les Targaryen, exterminés avec l’aide des Lannister de Castral Roc. Il a épousé Cersei Lannister, qui lui a donné trois enfants : Joffrey, Myrcella et Tommen. Au début de l’histoire, nous apprenons la mort de la Main du Roi, Jon Arryn. Le roi Robert part à Winterfell avec la famille royale pour demander à son vieil ami Eddard Stark, dit Ned, gouverneur du Nord, de devenir sa Main en remplacement de Jon Arryn. Bientôt, une lettre de la veuve de Jon Arryn, Lysa, envoyée à sa sœur Catelyn, épouse de Ned Stark, lui apprend que l’ancienne Main aurait été empoisonnée par les Lannister. Ned, devenu le bras droit de Robert, s’installe à Port-Réal avec ses filles Arya et Sansa, et cherche à comprendre le secret compromettant que Jon Arryn aurait pu découvrir sur les Lannister. Il finit par découvrir qu’aucun des enfants du couple royal n’est de Robert, mais qu’il s’agit de bâtards nés des amours incestueuses de Cersei et de son frère jumeau Jaime – le régicide qui a tué Aegon II Targaryen, le Roi Fou.
            Pendant ce temps, dans les Cités libres d’Essos, Daenerys Targaryen, née peu de temps après la fuite des derniers Targaryen, et son frère Viserys, vivent leur exil en gardant l’espoir de chasser du Trône de Fer l’usurpateur qui l’occupe, pour s’en emparer à nouveau. Afin de se constituer une armée, Viserys marie sa sœur, âgée de treize ans, au Khal Drogo, seigneur de guerre dothraki. En cadeau de mariage, Daenerys, reçoit trois œufs de dragons, apparemment pétrifiés.
            Alors que Ned Stark se dirige vers Port-Réal avec la famille royale, son fils bâtard Jon Snow, dont les origines véritables sont floues, part rejoindre la Garde de Nuit, chargée de surveiller le Mur dressé entre Westeros et les territoires du nord, peuplés par les sauvageons et possiblement hantés par des créatures légendaires.
            Voilà les trois arcs narratifs que nous suivons au début de l’histoire : celui de la famille Stark à Port-Réal, au sein de la cour royale ; celui de Daenerys Targaryen de l’autre côté du Détroit ; celui de Jon Snow à la Garde de Nuit. D’autres viendront s’y ajouter plus tard, à mesure que les personnages se révéleront et que les événements les obligeront à se séparer : Bran Stark, l’un des enfants de Ned, paralysé depuis que Jaime Lannister l’a poussé dans le vide du haut de l’une des tours de Winterfell ; le nain Tyrion Lannister, frère de Jaime et Cersei ; Stannis Baratheon, qui revendique le Trône de Fer à la mort de son frère Robert, etc. Je sais que ça fait beaucoup de noms à retenir d’un coup, mais on finit par s’y habituer, je vous jure. (Même si maintenant que j’y pense, je connais des fans de la série qui ouvrent des yeux en billes de loto en entendant des noms tels que Gendry, Renly, Brienne de Tarth, Tywin, Davos, Barristan Selmy ou Shoren. Au bout d’un moment, ils s’en sortent par des périphrases : « Ah oui ! Le-mec-qui-se-fait-tuer-sur-ses-chiottes ! La-gamine-qui-crame-à-la-fin-de-la-saison-5 !... » L’essentiel, c’est qu’on se comprenne.)

Ned Stark a fait une mauvaise pioche.

           
Le jeu des trônes

Donc, voilà notre Eddard Stark tenu d’accompagner le roi Robert à Port-Réal, capitale politique de Westeros, avec ses deux filles – une corvée dont il se passerait bien. Aucune envie de quitter le rude climat du nord pour s’installer dans ce « nid de vipères ». Ned Stark est un personnage dont la loyauté ne fait aucun doute, dès le début, un personnage que les mensonges et l’espionnage répugnent. Ned Stark n’aime pas le jeu. Il est le héros honnête par excellence, qui cherche à faire ce qui est juste, et que la malhonnêteté des autres rend mal à l’aise.
Fils cadet de la famille Stark, Ned n’était pas censé devenir gouverneur du nord, encore moins Main du roi. C’est à la mort de son frère aîné Brandon Stark, bien plus aguerri aux manœuvres politiques, qu’il est appelé, par les lois de la succession, à diriger Winterfell et les régions du nord. Peut-être pour ça que les arcanes de la politique lui échappent : Ned ne comprend pas, ne veut pas comprendre qu’on ne lui laisse pas le choix. Refuser le jeu, c’est se condamner à mort. « Au jeu des trônes, il faut vaincre ou mourir », lui dit Cersei Lannister. L’un ou l’autre, mais de toute façon, on est sur l’échiquier. Impossible de déclarer forfait. Si l’on refuse d’avancer ses pions, si l’on refuse la tricherie et le bluff, on perd. Et perdre, c’est mourir. Une loi que Ned Stark ignorera jusqu’au bout, pour son malheur. « Jon Arryn et Ned Stark étaient des hommes bien. Des hommes d’honneur, dira plus tard l’eunuque Varys, maître-espion du royaume, à Tyrion Lannister. Mais ils dédaignaient le jeu et ses participants. »

Deux joueurs de renommée internationale.

Un défaut que n’a pas Tyrion, autre personnage positif (guillemets avec les doigts) de l’histoire. En tant que Lannister, il est censé faire partie des méchants (guillemets avec les sourcils), mais son statut de nain et le fait que sa mère soit morte en le mettant au monde (particularité qu’il partage avec Daenerys) lui donnent une place à part dans la famille. Mal-aimé sauf de son frère Jaime, lui se montre particulièrement habile au jeu, surtout quand il s’agit de faire enrager Cersei. C’est que Tyrion ne joue pas pour les Lannister, mais pour lui-même.
Avant le carnage, avant l’exécution capitale de Ned Stark et le chaos qui s’ensuit, le premier événement qui révèle la nature du jeu et sa cruauté a lieu sur la route royale qui sépare Winterfell de Port-Réal. Le prince Joffrey, à qui est promise Sansa Stark, fille aînée de Ned, surprend sa cadette Arya et un garçon-boucher s’exerçant à l’escrime avec des épées de bois. Joffrey s’interpose avec sa propre épée pour terroriser les deux enfants et se retrouve blessé et humilié par Arya et la louve de cette dernière, Nymeria. Un simulacre de procès a lieu dans un château voisin. Si beaucoup s’amusent de la déconfiture du jeune prince humilié par une fillette de neuf ans armée d’un bâton de bois (dans le livre, Renly Baratheon doit quitter la salle avant d’exploser de rire), la sentence est nettement moins drôle. La version d’Arya est démentie par Joffrey qui l’accuse de l’avoir attaqué, la louve de Sansa, la gracieuse et docile Lady, est sacrifiée à la place de Nymeria, introuvable, et le garçon-boucher est tué. C’est à travers cet événement que le lecteur (ou le spectateur) entrevoit la nature de cette saga : ici, il ne suffit pas d’être juste, ni de dire la vérité. Face à la reine Cersei protégeant farouchement son bambin blessé et à un roi Robert plus ennuyé que véritablement concerné par le débat, les Stark n’ont pas la moindre chance.

La Nuit debout, version Games of Thrones.

Dans Game of Thrones, ce n’est pas la loyauté qui triomphe : même les gentils (guillemets avec les oreilles) devront apprendre à se salir les mains s’ils veulent triompher. Même Sansa Stark, la délicate, la candide Sansa, finit par le comprendre. Un personnage intéressant, Sansa, sous ses dehors insipides : il s’agit du caractère le moins armé, en apparence, pour survivre dans cet univers hostile. Fille aînée des Stark, elle a grandi dans la certitude que son destin était d’épouser un grand seigneur, de régner sur un beau château et d’enfanter des chevaliers. À l’âge de treize ans, bingo !, elle est promise au beau prince Joffrey, héritier du Trône de Fer. Ce qu’elle connaît du monde, elle l’a appris dans les chansons qui parlent de grands chevaliers courageux, et son rêve est de ressembler à la belle reine Cersei. Quand Joffrey fait décapiter son propre père en parlant de clémence, l’oblige à contempler la tête de celui-ci plantée sur un pieu au milieu de celles de ses hommes, la fait battre et humilier par sa garde personnelle, Sansa découvre la vérité dans toute son atrocité – autant dire qu’on lui a fait ouvrir les yeux au pied-de-biche ! Et manque de bol : elle se retrouve toute seule à Port-Réal, piégée comme un rat au milieu de ses ennemis. Ned est mort, Arya est introuvable, ses frères sont au nord, Jon Snow est au nord du nord… Elle doit donc apprendre, elle aussi, à mentir, à se faire une carapace de sa bonne éducation – à survivre en faisant la révérence. Essayez, vous verrez que c’est pas facile.

Sansa Stark apprend les bonnes manières.


Il n’y a pas de place pour l’innocence au royaume des Sept Couronnes. C’est un jeu, certes, mais un jeu d’adultes. « Tue l’enfant ! » lance Mestre Aemon à Jon Snow : débarrasse-toi de la naïveté, fous le feu à ton innocence. Ce n’est que dans ces conditions qu’on peut espérer vaincre. Seuls survivent ceux qui luttent, ceux qui acceptent de tuer, ceux qui ne reculent pas devant le danger. Arya est animée par la vengeance, c’est ce qui la fait avancer : elle a sa petite liste de noms à rayer. Même le jeune Bran, qui par ses dons se situe en marge des complots et des batailles, n’échappe pas à la nécessité de se battre pour survivre et atteindre son but. Alors c’est ça, la morale de Game of Thrones ? La vie est un combat, les ennemis sont partout ? Ben oui. La petite maison dans la prairie, c’est sur l’autre chaîne.

Et bien sûr, c’est un jeu qui ne se joue pas n’importe comment. Personne n’est à l’abri de l’erreur stratégique. Lorsque Catelyn Stark capture Tyrion Lannister, le croyant coupable de l’attentat contre Bran, elle pense agir pour le bien de tous – mais elle provoque une suite d’événements qui vont aboutir à l’exécution de Ned et à la guerre. L’arrestation de Tyrion, c’est un peu l’attentat de Sarajevo version Westeros ! Et lorsque Joffrey, tout juste couronné, fait décapiter Ned, il ne pense qu’à satisfaire son sadisme et agit contre les intérêts des Lannister… Certains joueurs sont moins rusés que d’autres.

(À suivre...)