vendredi 6 avril 2012

Bag of Bones [épisode 4]


C’est vrai qu’on a un peu débarqué dans le monde du rock comme des danseurs de claquettes sur la lune. Pas un pour relever l’autre, aussi innocents que des chiards au biberon, j’avoue. Mais quand on s’y est mis, on s’y est mis. Tous les soirs après les cours, et avant de rentrer chez moi faire mes leçons (si on veut), j’allais faire une heure de batterie chez Florian. Le reste du temps, je potassais « La Batterie pour les Nuls » ou des trucs comme ça. Ça me changeait de Platon et des identités remarquables !

Un soir que j’étais chez Florian, il m’a appris que Steven avait eu une basse pour son anniversaire. Être un gosse de riches, c’est quand même le bon plan.

- Je l’ai pas vue, il m’a dit Florian, mais il paraît qu’elle est super classe. Il m’a dit que c’était une basse libyenne, j’crois bien.

- Ils font des basses, en Libye ? j’ai demandé. C’est quelle marque ? Genre Ibanez ?

- Ah oui, c’est ça : libanaise. Moi tu sais, la géo…

Des claquettes sur la lune, je vous dis !

Et alors tous les mercredis et les samedis après-midi, on répétait dans le garage de Florian. On pensait plus qu’à ça. On avait tapissé les murs du garage avec des boîtes d’œufs, comme on avait vu sur des photos de groupes. Ça empêchait pas le père de Florian de venir gueuler de temps en temps parce qu’on jouait trop fort (ou trop mal). Nous, on se prenait juste pour le meilleur groupe du monde. D’ailleurs c’est pas dur, citez-moi un seul groupe de rock actuel qui tabasse ?

Ah ! Vous voyez ?

Bon, comme on ramait un peu question rythmique, au début on a surtout bossé le concept. Il fallait qu’on se mette d’accord sur notre style. Niveau influences, dans le groupe, c’était un peu le bordel. Genre Florian, son truc c’était plutôt le rock pour dépressif en phase terminale. En gros, Marilyn Manson. C’est moi qui lui ai fait découvrir Joy Division ! Adrien est tombé dans le métal quand il était petit. Steven, je crois bien que son rockeur préféré, c’était Jean-Paul Sartre. Noémie, elle est si merveilleuse et tout que ses goûts musicaux sont forcément hyper pointus, et moi, je m’y connais pas mal dans tout ce qui fait du bruit et qui date, grosso modo, d’avant ma naissance. Je suis le vieux con du groupe.

Du coup, on s’est dit que Bag of Bones, ça devait refléter un peu tout ça, et on n’était pas beaucoup plus avancés. Mais quand même Adrien, qui dessine super bien, et pas que les guitares, avait fini par nous faire des putains de visuels. On n’avait pas de compos, on savait à peine jouer, on n’avait aucune idée de ce qu’on allait faire, mais on savait déjà à quoi ressembleraient les affiches des concerts. Tout à l’envers : c’était ça, notre style.

Tranzistor, n°46, printemps 2012.

samedi 17 mars 2012

Laval de A à Z

On l’a dit, Paris, Rouen, Le Havre, sont une même ville dont la Seine est la grand’rue. Éloignez-vous au midi de cette rue magnifique, où les châteaux touchent aux châteaux, les villages aux villages ; passez de la Seine-Inférieure au Calvados, et du Calvados à la Manche, quelles que soient la richesse et la fertilité de la contrée, les villes diminuent de nombre, les cultures aussi ; les pâturages augmentent. Le pays est sérieux ; il va devenir triste et sauvage. Aux châteaux altiers de la Normandie vont succéder les bas manoirs bretons. Le costume semble suivre le changement de l’architecture. Le bonnet triomphal des femmes de Caux, qui annonce si dignement les filles des conquérants de l’Angleterre, s’évase vers Caen, s’aplatit dès Villedieu ; à Saint-Malo, il se divise, et figure au vent, tantôt les ailes d’un moulin, tantôt les voiles d’un vaisseau. D’autre part, les habits de peau commencent à Laval. Les forêts qui vont s’épaississant, la solitude de la Trappe, où les moines mènent en commun la vie sauvage, les noms expressifs des villes Fougères et Rennes (Rennes veut dire aussi fougère), les eaux grises de la Mayenne et de la Vilaine, tout annonce la rude contrée.

Jules Michelet, Tableau de la France.


Anjou… Maine… Normandie… Bretagne… Le département de la Mayenne a toujours eu le cul entre un paquet de chaises ! Quand les députés de la Constituante créèrent les départements en 1790, la généralité de Tours fut divisée en quatre. Trois départements autour des villes de Tours, d’Angers et du Mans – le quatrième (celui qui nous intéresse ici) constitué par le Bas-Maine, auquel on ajouta au sud une partie du Haut-Anjou correspondant à la baronnie de Craon et au marquisat de Château-Gontier. Comme une rivière portant ce nom se faufilait au milieu de tout ça, on appela ce département Mayenne. Les Lavallois sont donc trop au nord pour chanter avec du Bellay la « doulceur angevine », trop à l’est pour se dire bretons, trop au sud pour se dire normands. Alors, ils sont quoi ? Eh bien, mayennais. Au mieux, ils peuvent se revendiquer ligériens : les Pays de la Loire, au moins, c’est quelque chose. Avec Nantes comme préfecture, ça y est, on touche la Bretagne ! Bombardes et binious, à nous l’appartenance régionaliste ! C’est que, il faut l’avouer, nous sommes un peu complexés, nous autres culs-terreux… Notre département, le plus rural de l’Ouest, on ne l’entend pas beaucoup chanté dans les hit-parades ! Quel poète a vanté les maisons à pans de bois, la Porte Beucheresse ou le bocage des Coëvrons ? Nous aussi, on en a, de « l’ardoise fine » ! Et du lin fin, aussi ! C’est même pour ça qu’ont été regroupées ces villes, Laval, Mayenne, Château-Gontier, sous la même bannière : il s’agissait de regrouper « toutes les communes où l’on cultivait le lin, où on le manœuvrait, on l’apprêtait, on le filait, on le convertissait en toile » ! Et bien, malgré tout, à chaque fois qu’un Lavallois doit préciser d’où il vient dans une conversation, il est d’abord obligé de situer sa ville pour ses interlocuteurs. « Laval ? C’est simple : c’est entre Paris et Rennes. » À une vache près, bien sûr…

Bibliothèque municipale. La bibliothèque Albert-Legendre, c’est le nombril de mon monde. Mon monde en papier. Il y avait d’abord, quand j’étais petit, sa version réduite et mobile, le bibliobus, qui était garé place de la Commune, un mercredi toutes les trois semaines. J’y empruntais des bandes dessinées et des romans que je lisais le soir même. Au bout d’une ou deux semaines, en général, tout était lu. Il ne me restait plus qu’à attendre le retour du bibliobus en me morfondant. Avec mon entrée au collège et ma première carte de TUL (voir ce mot) – une carte gratuite avec le coupon « mercredi et samedi » – j’ai enfin pu me rendre, deux fois par semaine, à la bibliothèque. Plus besoin d’attendre vingt-et-un jours entre deux bouquins ! La bibliothèque municipale, c’est un peu ma famille d’adoption. Je m’y suis nourri auprès du meilleur comme du pire, de Stevenson à San Antonio, de Baudelaire aux Tuniques bleues… C’est le lieu de mes premiers émois. Émois culturels (en plus des livres, il y avait les disques, au sous-sol) et sexuels. Car c’est ici que s’est confirmé et développé mon goût pour le voyeurisme. J’en ai passé des heures, recroquevillé derrière une étagère de livres, à faire mine d’en consulter un tout en lorgnant sur les cuisses des lycéennes et des étudiantes plongées dans leurs cours… J’en ai encore des fièvres nocturnes ! Enfin, la bibliothèque municipale, c’est aussi le lieu de mes premiers exploits. Pas sexuels : littéraires. J’y ai obtenu trois fois le deuxième prix de poésie (en 1996, 1998 et 2000), et une fois le premier (en 2001). Puisqu’on en est au sujet des récompenses littéraires, et en attendant le Goncourt, j’ai également obtenu en 97 le premier prix de la section poésie et le deuxième de la section nouvelle au concours des Arts et Lettres de France, ce qui m’a valu une médaille de bronze – médaille qui m’a permis de rivaliser enfin un peu avec mon frère dont les coupes obtenues au foot ou au tennis de table envahissaient le buffet de la salle à manger. Ce n’est pas que j’attende des compliments : ça m’amène juste à penser qu’après tout, ma carrière littéraire est peut-être déjà derrière moi…

Contrepèterie. J’habite Laval.

Diablintes. Vers 450-50 avant J.-C., le territoire de l’actuelle Mayenne est divisé entre plusieurs tribus gauloises. Le nord et le centre sont occupés par les Aulerques Diablintes, dont le nom signifie « ceux qui sont loin de leurs traces ». Le groupe des Aulerques comprenait aussi les Cénomans (région du Mans), et les Éburovices (région d’Évreux). Le nom de la ville de Jublains, au nord-est de Laval, où se voient encore les ruines d’une cité gallo-romaine, est une déformation du nom « Diablintes ». Franchement, si la région ne valait pas le détour, vous croyez que l’armée de César s’y serait installée ?

Écluses. Il y en a quarante-six sur La Mayenne. Je n’ai pas l’âme d’un marinier, mais je ne m’imagine pas vivre dans une ville qui ne serait pas traversée par une rivière. Une ville sans fleuve, c’est comme un livre qui n’aurait qu’un seul paragraphe. Bloc unique, sans respiration : ça peut se lire, bien sûr, mais c’est étouffant. Ma métaphore est bancale, parce qu’une ville ne se lit pas, mais vous m’avez compris. La rivière donne son rythme à la phrase et chaque écluse est un changement de chapitre. Non, décidément, j’aurais dû trouver autre chose.

Fifty-Cent. Si vous venez un jour à Laval, vous croiserez certainement cet individu obèse, généralement armé d’une canette de 8°6 et d’une moustache douteuse. Il ne s’éloigne jamais beaucoup du centre-ville et vous aborde habituellement d’un sobre : « Z’auriez pô cinquante centimes ? » Cette question lui est si coutumière qu’il lui doit son surnom. Il lui arrive pourtant de changer de refrain, lorsqu’ayant obtenu son demi-euro, il a pu s’approvisionner en bière. Sa question devient alors : « Z’auriez pô une cigarette ? » Je crois ne l’avoir jamais entendu prononcer autre chose.

Guy. Quand j’étais petit, j’avais du mal à comprendre pourquoi tous les rois de France s’appelaient Louis. Je trouvais que leurs parents manquaient quand même cruellement d’originalité. À Laval, on a les Guy, l’une des plus longues lignées de nobles de France. C’est le Comte Herbert du Maine qui confie en 1020 le territoire de Laval à Guy de Dénéré, pour y établir un château. Ce Guy est le premier seigneur de Laval, et sa descendance règnera sur le comté pendant près de six siècles, jusqu’à la mort de Guy XX, en 1605. Tous ces comtes firent des trucs de comtes, c’est-à-dire surtout la guerre, quelques lois et édits, et tout ce dont une ville a besoin pour prospérer.

Hilard. C’est dans ce quartier que je suis né, rue de l’Ermitage. Mes parents ont ensuite déménagé rue Guynemer, dans une barre d’HLM. Je suis allé à l’école maternelle d’Hilard. Puis mes parents ont fait construire un pavillon dans un autre quartier, en pleine expansion à l’époque : le Bourny. C’est là que j’ai vécu toute mon adolescence, retrouvant les logements collectifs après le divorce de mes géniteurs. Après mes études, lorsqu’il a fallu que je me loge par moi-même, le hasard a voulu que je retourne à l’endroit d’où je venais : rue Guynemer, à Hilard. À Laval, la vie bégaie.

Idiolecte. Le vrai Mayennais se reconnaît à sa façon de prononcer, sous le coup de la surprise, de l’admiration ou de l’effroi, l’exclamation « Heu lâ ! »

Jet d’eau. Laval a son nombril : c’est un jet d’eau. Nombril ou œil de cyclope, pile au centre, avec l’hôtel de ville à dix heures et la poste à deux heures et des brouettes. Autour, des gens qui marchent dans tous les sens, des vieux sur des bancs, des marginaux et leur pack de bières. La place du Onze-Novembre, c’est notre place de l’Étoile, avec la statue d’Ambroise-Paré en guise d’Arc de Triomphe et une stèle bizarre signée Louis Derbré qui peut faire office de tombe au Soldat inconnu… Plus loin, dans le square Foch, il y a le monument aux morts. Il en est rempli, lui, de noms de soldats inconnus… Le samedi, ici, c’est le marché. Plus loin aussi, place de la Trémoille. Il suffit de grimper la rue des Déportés et vous y êtes. Parce qu’en tant que nombril, la place du Onze-Novembre et sa fontaine – le Lavallois de souche l’appelle tout simplement place du jet d’eau – se répandent dans toute la ville, ou toute la ville s’y retrouve. Les deux principales avenues commerçantes, la rue du Général-de-Gaulle et la rue de la Paix, ne forment qu’un seul et même bras, dont la place serait le coude. Et s’il fallait filer la métaphore, je dirais que la rivière traverse ce bras comme une flèche. La rue des Déportés, elle, s’échappe à la perpendiculaire et s’envole vers le quartier historique de la ville. En parallèle, la rue du Val-de-Mayenne – la rue piétonne, dira l’indigène – égrène ses pavés jusqu’au donjon du Vieux-Château. À l’opposé, les cours de la Résistance forment la gare des bus de la ville. Rue des Déportés, rue de la Paix, cours de la Résistance, rue du Général-de-Gaulle : la place du Onze-Novembre, vous l’aurez remarqué, c’est aussi un lieu à thème…

Kiosque. Le square de Boston, c’est la promenade dominicale des Lavallois. C’était depuis le XIXème siècle une allée bordée d’arbres qui longeait la Mayenne, un « mail », partant du viaduc pour rejoindre le centre au pont de l’Europe, sur une petite esplanade dotée en son centre d’un kiosque à musique décagonal. Construit par l’architecte Georget en 1879 et rénové dernièrement, ce kiosque est tout ce qui reste aujourd’hui de l’ancienne promenade de Changé, rebaptisée square de Boston, transformée aujourd’hui en une sorte de compromis entre une vaste esplanade de sable et un jardin public. L’été, ça pourrait devenir en quelque sorte Laval-Plage, avec ces étendues de sable et d’herbe au pied de la rivière… L’arrachage des arbres de la promenade a fait couler beaucoup d’encre dans la presse locale, les habitués du lieu, les papies qui venaient y jouer aux boules le dimanche, ont hurlé au saccage. Il faut dire que le résultat, à mon avis, manque un peu de relief : on s’attend à y voir atterrir des avions. L’horizon est dégagé, certes, mais que c’est nu, tout ça ! Quelques arbres, finalement, c’est ça qui manque…

Librairies. Il y en a deux principales, à Laval : M’Lire et Chapitre (anciennement Siloë). Si vous ne me trouvez pas dans l’une, c’est que je suis dans l’autre.

Mayenne. La Mayenne, je veux dire la rivière, prend sa source au mont des Avaloirs (ce qui est toujours intéressant quand on se destine à une carrière d’écrivain), environ quinze kilomètres à l’ouest d’Alençon (Orne). Après avoir traversé le département qui porte son nom et s’être baladée sur deux cents kilomètres, elle rejoint la Sarthe pour former au nord d’Angers la Maine (prononciation locale du nom Mayenne). Après ça, ma foi, elle peut bien faire ce qu’elle veut.

Nantes. Ou mieux : Rennes, Le Mans, Angers… Les « grandes » villes qui se trouvent à proximité de Laval. Parce que l’avantage, quand on se trouve à Laval, c’est qu’on n’est pas loin d’ailleurs.

Originaux. Comme toutes les petites villes, Laval est fière de ses enfants qui ont laissé un nom dans l’histoire. Bizarrement, la plupart d’entre eux font figure d’originaux, d’excentriques : à croire qu’ici, on ne peut rien faire comme tout le monde. Passe encore pour Ambroise Paré (1510-1590), qui raccommodait les plaies sur les champs de bataille et a inventé la chirurgie moderne ; mais entre le Douanier Rousseau (1844-1910), qui peignait ses jungles débordantes de couleurs comme dans les cauchemars d’un enfant atteint de paludisme, et Alfred Jarry (1873-1907), qui n’a rien trouvé de mieux à faire que d’inventer Ubu et la ‘Pataphysique (avec apostrophe, s’il vous plaît), avouez qu’on est entourés de gens curieux quand même… Il y a aussi des voyageurs, parmi les Lavallois célèbres – tous ne sont donc pas aussi casaniers que moi. François Pyrard (1578-1623), après avoir fait naufrage au large des îles Maldives en 1602, resta prisonnier des insulaires pendant cinq ans avant de rejoindre les comptoirs portugais de Goa et passa une grande partie de sa vie à échapper à la mort – ce qui est une façon de tuer le temps. Alain Gerbault (1893-1941), qui a réalisé la première traversée de l’Atlantique en solitaire en 1923, fait presque pâle figure, en comparaison.

Palindrome. Laval sera toujours Laval, qu’on lise de gauche à droite ou de droite à gauche. Avec ça, vous voudriez quand même aller voter ?

Québec. Il y a aussi une ville au Québec qui s’appelle Laval. A priori, aucun lien entre les deux. Pourtant, on trouve ici une rue Laval-Québec et, lorsque la direction des affaires culturelles m’a proposé de réaliser une brochure présentant la politique culturelle de la ville, la plaquette qu’on m’a montrée en exemple était celle de Laval… au Québec. Crise d’identité ? Laval (Mayenne) est désormais jumelée avec Laval (Québec), ainsi qu’avec Boston (Grande-Bretagne), Mettmann (Allemagne), Garango (Burkina Faso), Gandia (Espagne), Vatava (Roumanie) et le Département de Chalcidique (Grèce).

Rock. Je me suis efforcé il y a quelques années, dans un livre écrit en collaboration, de redonner à Laval son statut de « ville rock ». Statut quelque peu illégitime, sans doute, en comparaison de ce qu’ont pu être des villes comme Rennes, Nantes ou Bordeaux. Nous n’avons pas de Thugs, de Noir Désir ou de Dominique A pour justifier notre revendication. Et pourtant, oui, il y a eu et il y a encore un certain esprit « rock » qui plane sur Laval. Peut-être est-ce dû à la réputation de la Mayenne, encore très rurale, à l’ennui qui peut étouffer cette ville, surtout quand on a quinze ans et l’envie de bouffer le monde – mais oui, il y a une histoire rock faite d’une multitude de petits groupes, de lieux, qui ont tous peu à peu disparu, ou qui se sont modifiés… Et il y a aussi cette drôle de concurrence avec Rennes, cette espèce de fierté de vaincu d’avance : « On pourrait faire aussi bien que Rennes ! » Mais j’ai déjà raconté tout ça…

STMP. Société de transformation des matières plastiques. C’était l’usine où travaillait mon père. Je me souviens des arbres de Noël de la STMP, mais surtout des énormes blocs de papier informatique que me rapportait mon père pour que je puisse dessiner. Je refusais de dessiner sur du papier quadrillé : je voulais des feuilles blanches, comme les vrais auteurs de BD. J’en ai usé, des feutres, sur ces feuilles. À chaque fois, mon père se disait que ce coup-ci, il allait être tranquille pour un moment : je n’allais pas venir à bout de toutes ces feuilles avant longtemps. À chaque fois, je lui prouvais le contraire. Le garçon qui dessine plus vite que son ombre.

TUL. Transports urbains lavallois. C’est ainsi qu’on appelle le bus, chez nous. Le Lavallois natif ne dira jamais : « j’attends le bus », mais « j’attends le TUL ». Ou : « j’ai raté le TUL ». Parfois, le Lavallois en voyage, à Paris par exemple, peut s’exclamer par distraction : « on prend le TUL ? » L’autochtone stupéfait croit d’abord avoir mal entendu, ou que son interlocuteur parle une autre langue que lui – et finit généralement par le considérer comme un pécore.

Ubu. Il est partout. Dans le monde, oui, sans doute : Ubu Roi est partout. Mais à Laval, Ubu tout court, le Père Ubu, l’Ubu ubuesque, avec sa gidouille et son bonnet, est vraiment partout. Petit, mes parents m’emmenaient le dimanche déjeuner à L’Ubu, un restaurant de la rue des Déportés. Je me souviens du plat que je prenais toujours : un hamburger frites. Le hamburger à la française : un steak avec un œuf « à cheval ». Durant quatorze ans, le festival des Uburlesques, dédié au spectacle de rue, avait lieu chaque dernier week-end d’août. Pour le centenaire d’Alfred-Jarry, des lycéens de la section carrosserie du lycée Robert-Buron ont réalisé des sculptures à l’effigie du Père Ubu. Il est partout, je vous dis ! Chaque soir, je vérifie sous mon lit qu’il n’est pas planqué, prêt à me décerveler… Ça ne peut plus continuer comme ça ! (Du coup, les Uburlesques ont laissé place à un autre festival, la Face des Étoiles, dédié cette fois au Douanier Rousseau. Je sens déjà la brousse pousser sous mon lit, et je suis sûr qu’il y a une panthère à l’affût…)

Vieux-Laval. Le château de Laval et les plus anciennes fortifications de la ville datent du XIIème siècle. La Porte Beucheresse est la seule encore intacte de l’enceinte médiévale qui entourait la ville. Elle ouvre sur de petites rues pavées plantées de maisons à pans de bois qui dégringolent vers la rivière. La ville s’est développée principalement grâce à l’industrie textile, les toiles de lin de Laval étant exportées dans toute l’Europe et jusqu’en Amérique aux XVème et XVIème siècles. Moi qui n’ai jamais su m’habiller avec élégance, je fais un bien piètre Lavallois. L’autre grande spécialité de la ville, ce sont les retables d’église. Les retabliers lavallois étaient renommés dans tout l’Ouest de la France pour leurs ouvrages de tuffeau et de marbre aux XVIIème et XVIIIème siècles. Et je ne crois même pas en Dieu ! Je pourrais faire un effort d’intégration, quand même…

Western. À Laval, on est encore assez loin de la mer, mais pour le voyageur intrépide, c’est déjà un peu le début du far-west hexagonal ! Certains cow-boys s’y sont même cassé les dents. Tenez, le 17 janvier 1871, en pleine guerre contre la Prusse, la Vierge est apparue à des enfants du village de Pontmain, au nord-ouest du département. Les villageois en concluent qu’elle est venue annoncer la fin de l’invasion teutonne. Et en effet, quelques jours plus tard, l’armistice est signé, on a perdu l’Alsace-Lorraine, mais les Prussiens ne sont pas entrés à Laval. On a un petit côté village d’Astérix, comme ça… Avec le vin de messe comme potion magique. (À noter qu’en juin 40, la Vierge n’a pas levé le petit doigt. Une fois, ça suffit.)

Xiong et Xu. Ce sont les deux noms de famille se trouvant à la lettre X dans l’annuaire de la Mayenne, aux pages de Laval.

Yoga. J’ai dû en faire pendant deux ans. Ça fait partie de ces activités « pas faites pour moi » (je n’ai jamais été particulièrement nerveux) dans lesquelles je me suis retrouvé engagé par hasard. Auparavant, j’avais fait un an et demi de viet-vo-dao. Vous m’imaginez en pyjama noir, exécutant des mouvements d’art martial ? Je me rappelle qu’on devait courir pieds nus sur le terrain de sable d’Hilard, par tous les temps, et se battre avec des espèces de matraques en mousse. Ma mère tenait beaucoup à m’inscrire à des activités de groupe : ça l’inquiétait de me voir constamment seul dans ma chambre, avec mes feutres et mes cahiers… Un de mes copains d’école faisait du viet-vo-dao, du coup elle m’y a inscrit aussi. Pour le yoga aussi, c’est en suivant un copain que je m’y suis retrouvé. Après la curiosité des débuts, je me suis vite demandé ce que je foutais là, deux heures par semaine, allongé sur un matelas, à faire des mouvements bizarres… Enfin, ma mère m’a inscrit à un club de théâtre. C’était déjà plus mon truc : j’y suis resté sept ans. Ça ne m’a pas rendu moins timide, mais ça aurait pu.

Zapoï. Zapoï est un mot russe qui désigne une ivresse violente qui peut durer plusieurs jours. Il s’agit aussi du titre d’une modeste revue lavalloise. Parce que lorsqu’on vit à Laval, il peut être conseillé de boire pour oublier. Moi je ne bois pas, et en plus, pour ne pas oublier, je tiens un journal. Il faut croire que j’aime cette ville…


dimanche 29 janvier 2012

Bag of Bones [épisode 3]


Dans le genre groupe de rock, j’avoue, on ferait difficilement plus amateur que nous. Du coup, on avait décidé que pour notre première répèt’, on arriverait hyper pro. La consigne : on s’entraîne avant chacun de son côté sur le même morceau. Le lieu du crime, c’était dans le garage des parents à Florian. Le jour, un mercredi après-midi. Florian avait déjà installé la batterie de son oncle, qui était finalement moins pourrave que dans mes cauchemars. Adrien avait donc acheté sa gratte, une ESP noire, et un ampli Marshall à 150 euros. Pour débuter (sachant qu’il y connaît rien), il se disait que c’était bien. Steven était censé acheter une basse, mais il s’est pointé avec son synthé. Je commençais à me lancer dans la description d’une basse, pour qu’il sache faire la différence la prochaine fois, mais il a dit que pour l’instant, il ferait les parties de basse au synthé, que ça allait bien se passer et tout, et qu’il fallait pas que je m’inquiète. Ouais, bon. J’ai pas insisté : moi, tout ce que j’ai eu à acheter, c’est un micro et un pauvre ampli pour la voix…

De toute façon, on s’était dit que la première répèt’, ce serait le tour de chauffe, pour voir un peu de quoi on était capables. Noémie voulait venir nous encourager, personne n’était trop partant, sauf moi qui ai insisté. J’avais trop envie qu’elle vienne m’admirer ! Total, le jour J, j’avais les jambes en Nutella et les intestins en cavale. Surtout qu’entre-temps, Adrien avait commencé à bosser un peu la guitare de son côté, et Florian la batterie, alors que moi, gros malin, je m’étais dit que chanter, c’était pas sorcier : tout le monde sait le faire. Et quand on a essayé pitoyablement de s’accorder sur « Come As You Are », Florian était aux fraises et Adrien mettait à peu près trois heures pour passer d’un accord à l’autre (trop de doigts), mais en ce qui me concerne, c’était clair que j’étais chanteur comme Ribéry est danseuse étoile. Il y a des moments dans la vie où on est confronté à la dure réalité… Mais merde, pas devant Noémie, quoi !

Même si ça me fait mal aux seins, je dois reconnaître que c’est Steven qui s’en sortait le mieux, et qui a su redresser la barre. Vu que j’avais l’air d’avoir un peu plus le sens du rythme que Florian, il nous a proposé d’échanger nos places. J’étais un peu dég’ de me retrouver derrière la batterie, mon charisme en a pris un coup, mais bon, c’est vrai que mes boum-boum-paf étaient un peu plus calés que ceux de Florian. La cacophonie commençait à ressembler à quelque chose. Le plus dur pour mon ego, je crois, c’est quand Noémie a proposé de chanter avec Florian. Si de groupie elle devient chanteuse, comment je peux me la jouer rock star, moi ? J’ai bien tenté de faire remarquer qu’une gonzesse dans un groupe de rock, ça craignait complètement, mais Adrien m’a répondu Blondie, Pretenders, Joan Jett, Patti Smith et Superbus (non, pas Superbus), alors j’avais plus rien à dire. En plus, Noémie a une voix qui vous déchiquète l’âme façon dentelle et de ma place, pendant les concerts, je pourrai mater son cul à volonté. Faut voir le bon côté des choses…

Tranzistor, n°45, hiver 2011-2012.

jeudi 5 janvier 2012

Sur les traces de Tristan


« Tout homme a son livre dans le ventre. »

Tristan Corbière


Il fallait en vouloir, pour faire une biographie de l’auteur des Amours jaunes ! Plus insaisissable que Tristan Corbière, c’est difficile à trouver… Il faut se dépêtrer des légendes et des périodes de silence total, du manque de documents d’un côté, du trop-plein de rumeurs de l’autre, suivre des pistes qui n’aboutissent pas, contredire des affirmations recopiées avec obstination par tous les spécialistes du « poète contumace »… Sacrée gageure ! On ne peut qu’admirer le travail de Jean-Luc Steinmetz, qui a relevé le défi en livrant une biographie de cinq cents pages qui n’éclaircit pas toutes les zones d’ombre de la vie de Corbière – à l’impossible, nul n’est tenu – mais qui a le mérite de donner une idée assez précise de ce qu’a pu être l’existence de ce poète mort à trente ans, tout en réservant quelques surprises.

« Il ne naquit par aucun bout,

Fut toujours poussé vent-de-bout,

Et fut un arlequin-ragoût,

Mélange adultère de tout. »

Ah ! La découverte des Amours jaunes ! C’était à la fac, j’avais vingt ans, et une fois de plus, l’impression d’avoir rencontré un ami avec ce bonhomme au rire grinçant, posant à l’artiste bohème, maudissant ses amours ratées, se moquant de Lamartine, plantant un bonnet d’âne sur le crâne du Hugo d’« Oceano Nox », qui avait prétendu raconter la dure vie des marins dont il ne savait rien. Tristan, lui, connaissait les matelots ! Logique, pour le fils d’Édouard Corbière, ancien marin et ancien écrivain, considéré comme le père du roman maritime en France… Il connaissait la souffrance aussi, lui qu’une étrange maladie a frappé alors qu’il était encore lycéen, et dont il mourra prématurément… Sur ce sujet aussi, les biographes s’arrachent les cheveux. La tuberculose ? Mais le mal ne paraissait pas d’origine respiratoire – plutôt articulaire… Une forme d’arthrose ? Le fait est qu’il traînera sa souffrance par les rues de Morlaix, de Roscoff ou de Paris, tordu, maigre, le teint jaune, et qu’elle l’empêchera de trouver un travail et de naviguer au long cours. À peine sorti de l’école, Tristan Corbière reçoit donc, comme l’écrit Steinmetz, « un certificat d’inutilité à vie ».

Commence alors la partie la plus intéressante de la vie de Corbière, et celle pour laquelle nous manquons d’éléments : condamné à l’oisiveté, il va peu à peu se consacrer à l’art : le dessin d’un côté, la poésie de l’autre. Pensionnaire au collège de Saint-Brieuc, puis à Nantes chez des amis de la famille, il a laissé une abondante correspondance avec ses parents, que Jean-Luc Steinmetz a auscultée avec précision. Mais après cette période, il n’y a plus assez de documents directs. Le biographe doit avancer des hypothèses, étudier les témoignages antérieurs à la mort de Tristan, choisir de se fier ou non aux différentes « poses » de l’auteur dans son œuvre. Peut-on considérer les Amours jaunes comme une œuvre autobiographique, et jusqu’à quel point ?... Difficile de ne pas voir le « décourageux » poète dans toutes les pages de ce livre conçu comme un tombeau – cependant, le bonhomme est joueur, il en rajoute dans les grimaces : Ankou ou Arlequin, à qui se fier ?

Mais la grande surprise que réserve cette biographie à ceux qui se passionnent pour Corbière, c’est la découverte du mythique « Album Louis Noir », cahier d’une trentaine de pages mêlant à la fois poèmes, croquis et aquarelles, composé entre 1867 et 1869, et qui semblait perdu à jamais. Son dernier possesseur connu n’était autre que Jean Moulin ! Jean-Luc Steinmetz raconte comment il a pu remettre la main sur ce Graal en traversant la Manche, sur les traces de Tristan : le séjour en Angleterre est un classique des voyages initiatiques… Il sera donc bientôt possible d’avoir un aperçu de ce cahier qui devrait remettre au point certaines choses à propos de Corbière, et notamment le fait qu’il était autant peintre que poète, dans ses jeunes années tout au moins, et qu’il savait manier la caricature aussi aisément avec un fusain qu’avec un sonnet, même inversé (« Le Crapaud »).

Jean-Luc Steinmetz a réussi le pari de donner corps à cette « vie à-peu-près » du poète breton. Tous les mystères ne sont pas levés, et c’est sans doute ce qui rend la vie de Corbière aussi fascinante. On ne saura sans doute jamais avec certitude qui était la dédicataire des Amours jaunes, cette fameuse « Marcelle » que les spécialistes du poète identifient généralement comme la comédienne Armida « Herminie » Cucchiani… parce qu’il s’agit de la seule relation amoureuse à peu près confirmée de Corbière. On continuera de se poser des questions sur sa maladie. Mais le biographe a su écarter de nombreuses pistes trop douteuses, en confirmer beaucoup d’autres, et donner à Corbière sa vraie place parmi les artistes de son temps : celle d’un jeune poète de province, doué pour la caricature et le sarcasme, mais aussi pour décrire la cérémonie du Pardon à Sainte-Anne-de-La-Palud (l’un de ses plus beaux poèmes), pour évoquer la vie des pauvres et des marins – et qui, s’il avait vécu plus longtemps, aurait certainement rejoint la bohème parisienne qu’il ne connaissait qu’à travers l’œuvre d’Henry Murger. La bohème de Corbière sera « de chic » : une pose, une attitude. Mais ce « honteux monstre de livre », Les Amours jaunes, restera comme le ricanement amer de l’homme à qui la vie a joué une farce et qui préfère s’en moquer : « Je ris comme un mort » (« Le Naufrageur »).

TRISTAN CORBIÈRE, J.-L. Steinmetz, Fayard, 525 p., 30 €.

LES AMOURS JAUNES, Tristan Corbière, Poésie-Gallimard, 311 p., 7,90 €.

Le Magazine des Livres n° 33, décembre 2011/janvier 2012.

vendredi 30 décembre 2011

Le célèbre inconnu


Jérôme Tardivel menait depuis toujours une vie sans histoire. Et mon récit pourrait s’arrêter là : concision du propos, pureté de la forme, merci bonsoir. Cette absence de tout fait notable durant les trente-cinq premières années de sa vie convenait parfaitement à Jérôme. Tout petit déjà, il n’était vraiment heureux que seul et ignoré de tous. Au lycée, beaucoup des adolescents qui l’entouraient formaient des groupes de rock, bidouillaient un peu le Caméscope familial et imaginaient déjà les dédicaces qu’ils laisseraient à leurs fans… Il a grandi entouré de Kurt Cobain en herbe, de David Lynch boutonneux. Il leur laissait volontiers la gloire, les filles et les limousines ! Quand il expliquait, à quinze ans, que sa seule ambition dans la vie était de reprendre l’entreprise de matériel de plongée paternelle, ses copains retenaient leurs rires, navrés, et ses copines ôtaient leur langue de sa bouche et allaient la tourner dans le sens inverse au fond de celle du premier joueur de didgeridoo venu.

Lui, Jérôme, entendait rester parfaitement anonyme. Il n’a jamais fait aucune activité qui aurait pu lui donner ce quart d’heure de célébrité dont Andy Warhol l’avait menacé. Mettez ça sur le compte de la timidité ou d’une modestie exagérée, mais même le journal local n’avait jamais cité son nom. Pourtant, vous savez comme il est facile de se retrouver dans le journal local : il suffit d’être un peu sportif, d’avoir gagné une compétition, et hop ! Vous voilà immortalisé entre le boulanger du village qui a assassiné sa femme et le grand vainqueur du concours de belote de Brouillasse-sur-Glaire. Jérôme était un bon nageur – il faut bien faire honneur au matériel de papa – mais il a toujours soigneusement évité de remporter le moindre trophée. Une telle abnégation dans l’anonymat aurait mérité la première page des journaux.

Oui, eh bien, justement…

En y repensant par la suite, il s’est souvent reproché son empressement ce jour-là – mais à vrai dire, comment aurait-il pu faire autrement ? Alors qu’il se promenait au bord de l’eau un dimanche après-midi, il vit une gamine de cinq ou six ans, poursuivant un ballon, glisser sur l’herbe humide et tomber dans la rivière. Sans réfléchir, Jérôme plongea à son tour pour ramener la fillette effrayée sur la rive. Comment aurait-il pu deviner qu’il s’agissait de la fille du maire ? Après avoir épongé sur son épaule les effusions de la mère de l’enfant, il fila sans attendre que les promeneurs s’attroupent.

Il connut après ça deux ou trois jours de tranquillité. Les journaux s’interrogeaient sur ce héros de l’ombre, cet homme mystérieux qui, à notre époque où n’importe quel crétin cherche à devenir célèbre en s’enfermant dans un loft pendant trois mois avec d’autres crétins de son espèce, avait choisi d’éviter cette gloire qui lui tendait pourtant les bras. Vraiment, on ne comprenait pas. C’en était même louche. Certains chroniqueurs misaient tout de même sur l’humilité du gars, sur sa discrétion – mais d’autres en étaient déjà à supposer qu’il avait quelque chose à se reprocher. Pourquoi se cacher, sinon ? Alors peut-être qu’il n’avait rien à faire sur les lieux du drame ce jour-là… Une histoire d’adultère ? Ou pire ? Il avait commis un meurtre ? Il était là pour enlever un gosse ? Allez savoir…

Pour mettre un terme à tout ça, Jérôme se fendit d’un communiqué dans la presse, expliquant qu’il était heureux que la fillette aille bien, que c’était le plus important, et qu’il n’avait pas l’intention de tirer la moindre gloire de son geste somme toute naturel. Alors, les journaux redoublèrent d’enthousiasme : ah ! quel héros véritable ! Et modeste, avec ça ! Il ne veut pas qu’on parle de lui au vingt heures, vous vous rendez compte ? Il faut absolument rencontrer ce spécimen, en savoir plus ! Et les chaînes de télé s’y sont mises aussi : les équipes de 50 minutes inside et de Zone interdite sont venues faire leur enquête dans l’entourage de Jérôme, interroger ses voisins, ses amis, ses parents, et puis lui-même, bien sûr ! Le héros de l’ombre ! En pleine lumière, du coup ! Il y avait même des journalistes qui commençaient à trouver que le type en faisait un peu trop, dans le genre je-suis-un-héros-mais-je-veux-rester-discret… On le voyait partout ! Qu’il arrête, à la fin ! Et notre Jérôme, aveuglé par les flashes, commençait à se dire que, s’il avait su qu’il n’était pas possible d’échapper à la célébrité, il aurait fait du cinéma…

Zapoï n°1, janvier 2012.

mercredi 21 décembre 2011

La bande



Les crimes contre la propriété, la patrie, l’autorité sont autant de bienfaits sociaux. Lorsqu’ils auront pris conscience de l’atrocité du déterminisme social actuel, les hommes logiquement, essaieront de s’en libérer. Ils ne pourront le faire que par le crime individuel ou collectif, c’est-à-dire par l’infraction aux lois de la société.
Mauricius, L’Anarchie, 28 décembre 1911.

Le 21 décembre 1911, à neuf heures du matin, un garçon de recette nommé Caby se dirige avec un collègue vers le siège de la Société Générale de la rue Ordener. À quelques mètres de l’agence, un homme se plante devant lui, sort un browning et tire. Le garçon s’effondre, mais il se cramponne toujours au sac de la banque. Il faudra encore deux cartouches pour lui faire lâcher prise. Entre-temps, son collègue a donné l’alerte, la foule se presse autour du lieu du crime, le tireur et un complice sont montés dans une automobile qui est repartie au quart de tour, les bandits tirant quelques coups de feu en direction des passants pour les disperser.
L’auto, une Delaunay-Belleville, sera retrouvée à Dieppe. Léo Malet, plus tard, lui verra des couleurs changeantes « comme le vent de l’amour ». En fait, c’est une limousine de dix chevaux, carrosserie Lavacherie, Gaches et Cie, peinte en vert foncé, avec filets bruns, initiales N.H. entrelacées sur la porte, pneus Michelin, pas de phares, stores jaunâtres, capitonnage intérieur couleur café au lait clair.
C’était il y a tout juste cent ans : la bande à Bonnot venait de faire une entrée fracassante dans la société bourgeoise, les premières pages des journaux leur étaient acquises, et pour un bout de temps.
Je sais qu’il ne faut pas admirer les criminels. Ce n’est pas bien. Il faut au contraire plaindre leurs victimes et réclamer une augmentation conséquente des effectifs de la police afin de protéger les honnêtes citoyens, bla bla… Je sais. Seulement, allez savoir pourquoi, j’ai lu tout jeune les aventures de la bande à Bonnot, et ses membres sont restés pour moi aussi fabuleux que Jesse James ou Robin des Bois. Je n’y peux rien : j’avais l’enfance libertaire, que voulez-vous… Ravachol, Marius Jacob, Jules Bonnot : c’étaient mes Buffalo Bill, mes Zorro à moi. Je lisais ça comme des récits d’aventures héroïques : entre les frères Rapetou et les bandits en auto, je trouvais qu’il n’y avait pas de grande différence, finalement… Les deuxièmes avaient simplement un peu plus de poids : ils avaient existé.


Ah ! Ce que j’ai pu suivre, émerveillé, leurs courses-poursuites avec la Sûreté ! Je connais leur histoire par cœur. Il y a des séquences que je visualise comme au cinoche ! Le coup de la place du Havre, c’est du Buster Keaton ! Je vois la bagnole arriver à tombeaux ouverts de la rue d’Amsterdam, déboucher sur la place qu’elle prend à rebrousse-poil, l’agent de faction fait de grands gestes pour arrêter les chauffards, la voiture continue sa route, un autocar lui barre le chemin, elle s’arrête, l’agent s’approche, satisfait qu’on lui obéisse, le chauffeur de l’auto descend… donne un coup de manivelle et remonte pendant que le moteur tousse. Les fous du volant repartent ! L’agent Garnier saute sur le marchepied, on croirait une attaque de diligence, trois coups de feu : il tombe raide mort devant le restaurant Garnier. Son assassin aussi s’appelle Garnier, comme lui. Le hasard, n’est-ce pas… La Delaunay s’éloigne, un témoin saute dans sa propre auto et se lance à sa poursuite – mais abandonne la partie après avoir renversé une passante. Un autre agent prend le relais, à bicyclette (vous voyez bien la scène, j’espère, en noir et blanc crachotant : l’hirondelle qui joue des mollets sur son vélo, derrière le bolide qui prend de la vitesse, musique de poursuite fantaisiste au piano), et les bandits le sèment place de la Concorde. Fondu au noir, carton : « Ces gredins sont vraiment insaisissables !… »
Oui, je sais qu’on n’applaudit pas un bain de sang. Une morale anarchiste là-dedans ? Tirer sur un encaisseur, flinguer un agent de la circulation ? De l’assassinat pur et simple ! Oui, et vous savez quoi ? La suite est encore pire. Une véritable boucherie. Mais le bel Octave, Octave Garnier, vous dirait qu’il ne voit aucun inconvénient à buter des larbins du capital. C’est comme ça que ça cause, un illégaliste. Et ça repart au charbon, revolver au poing.
La suite est encore pire. Une véritable boucherie. Un véritable road movie en De Dion-Bouton. La limousine de dix-huit chevaux est conduite par un homme d’une trentaine d’années, François Mathillé, accompagné d’un garçon de dix-huit ans, Louis Cerisol. En lisière de la forêt de Sénart, ils stoppent le véhicule, la route étant encombrée d’un tas de pierre. Soudain, cinq hommes apparaissent, sortent des armes et ouvrent le feu. Mathillé meurt, déchiré par les balles – Cerisol s’en tirera vivant, dans un sale état. Les bandits montent en voiture et prennent le large. On les retrouve à Chantilly, à dix heures et demie, où ils prennent d’assaut la Société générale. Je vous ai promis du western ? Une boucherie. Pendant que l’un d’eux reste à la porte, menaçant la foule de sa Winchester, les autres font cracher leurs brownings à l’intérieur. Deux morts. L’un des tueurs est, une fois de plus, Octave Garnier, la machine à tuer, le terrassier. L’autre, Raymond Callemin, dit « La Science ». L’homme à la carabine, dehors, c’est un gamin : André Soudy, à peine vingt ans et tubard au dernier degré. Bouffé par la syphilis, aussi. Les guibolles flageolantes sous son long pardessus, il tient les curieux à distance. Quand les autres sortent en trombe et démarrent l’auto, il court derrière pour les rattraper, rate le marchepied et s’évanouit en atteignant la portière. C’est Octave qui l’agrippera en vitesse, après avoir éclaté une vitre en y passant le bras. La foule n’y aura rien compris, aura pris le bruit du verre qui explose pour une détonation, pensera que l’homme à la carabine a été blessé dans sa fuite. Non : simplement, la cavalcade pour remonter en voiture, c’était un peu trop pour les poumons percés du jeune Soudy.
Tout s’accélère. Nous sommes le 25 mars 1912. Cinq jours plus tard, Soudy est arrêté à Berck, où il prenait du repos. Berck, tous les médecins vous le diront : rien de tel pour requinquer un tuberculeux. Le 3 avril, c’est au tour de Carouy, ceinturé par les flics à la gare de Lozère. Le bandit a bien tenté de leur fausser compagnie en avalant un flacon de cyanure de potassium – mais il y a eu tromperie sur la marchandise, ce n’est que du ferrocyanure, et il en sera quitte pour une bonne diarrhée. Il n’y a vraiment plus d’honnêtes gens, même chez les hors-la-loi… Le 7 avril, Raymond Callemin se fait avoir à son tour, rue de la Tour-d’Auvergne, à Paris. Le 14, le naufrage du Titanic fait un peu d’ombre à la bande, mais le 24, le sous-chef de la Sûreté, M. Jouin, qui cherchait quelqu’un d’autre, tombe nez à nez avec Bonnot dans une boutique de vêtements d’Ivry. Pas de chance, l’anarchiste est armé, et le policier restera sur le carreau, mort. Le 28 avril, Xavier Guichard, le chef de la Sûreté, a retrouvé Bonnot dans un garage de Choisy-le-Roi, la maison Dubois… Dubois dont on fait les cercueils, dirait Tristan Corbière.
Je suis de ceux qui ne peuvent pas entendre ou lire – sur une carte ou un panneau – le nom Choisy-le-Roi, sans aussitôt penser au refuge de Bonnot, assiégé par les flics accompagnés de la garde républicaine et de villageois en armes ! Cinq heures de siège ! Fort Alamo à deux pas de Paris ! Les honnêtes gens, les bons citoyens, alertés par les journaux du matin, accourant par centaines, par milliers, pour assister à l’hallali, se donner le grand frisson. C’est dimanche, il fait beau, ça nous fait une promenade… On est au spectacle, on se bouscule, pardon madame, j’étais là avant vous, enlevez votre chapeau devant, on voit rien… Finalement, on optera pour la dynamite. Il faudra s’y reprendre à trois fois pour faire sauter le garage. Et c’est encore avec crainte que les pandores de Guichard iront chercher Bonnot, recroquevillé sous un matelas, pas encore mort, mais plus vraiment vivant : six balles dans le buffet, ça fait tousser. Il sera évacué au milieu d’une foule de charognards hurlant « À mort ! », et leur fera cette faveur, pas rancunier, peu de temps après, à l’Hôtel-Dieu.
Dans son Journal, le lendemain, Léon Bloy écrit : « Les journaux ne parlent que d’héroïsme. Tout le monde a été héroïque, excepté Bonnot. La population entière, au mépris des lois ou règlements de police, avait pris les armes et tiraillait en s’abritant. Quand on a pu arriver jusqu’à lui, Bonnot agonisant se défendait encore et il a fallu l’achever. Glorieuse victoire de dix mille contre un. Le pays est dans l’allégresse et plusieurs salauds seront décorés. »
Ce n’est pas la fin de l’histoire : il n’y a que dans les séries américaines que le chef de bande meurt en dernier… D’ailleurs, Bonnot n’était pas le chef. Comme si les anars avaient un chef !

Le 14 mai, on remet ça à Nogent-sur-Marne. Soirée printanière, calmes maisonnettes et argousins en nombre venus se poster derrière des clôtures, sur des toits, contre des arbres… Valet et Garnier sont cernés ! Cette fois, l’assaut durera sept heures, un bataillon de zouaves sera dépêché en renfort, et la foule, là encore, sera au spectacle. Depuis le viaduc, en jouant des coudes, on ne ratera rien de la mise à mort. Et une fois de plus, de guerre lasse, on fera parler la dynamite pour s’assurer que les bandits sont enfin sages. Et de fait, ils le sont.
La suite se déroulera à la régulière, avec procès et condamnations et, au matin du 21 avril 1913, trois têtes dans le panier de Deibler : Callemin, Monier et Soudy. Carouy, quant à lui, aura enfin réussi à en finir par ses propres moyens. Reste Eugène Dieudonné, qui a échappé de peu à la guillotine. En route pour le bagne ! Pourtant, tout le monde l’a dit depuis le début : Dieudonné est innocent ! Garnier l’avait écrit à Guichard : « Dieudonné est innocent du crime que vous savez bien que j’ai commis. » Bonnot assiégé avait employé ses dernières forces pour l’écrire à son tour, à la fin de son « testament » : « Dieudonné est innocent. » Callemin l’avait répété à son procès : « Dieudonné est innocent. » Oui, mais l’encaisseur Caby, après avoir assuré qu’il reconnaissait parfaitement Garnier comme son agresseur de la rue Ordener, s’est mis à reconnaître Dieudonné avec la même conviction. « Je le reconnaîtrais entre cent ! » Alors Dieudonné est bon pour Cayenne, dont il s’évadera treize ans plus tard.


Oui, il y a eu les Contes de ma Mère l’Oye, et puis plus tard Billy the Kid, et puis la Bande. J’ai grandi avec ça, j’ai adoré ces histoires, et cette période, surtout : la Belle Époque !
La Belle Époque !

Ce que j’aurais aimé en être ! J’en mangerais, de la Belle Époque, des parties de canotage à Nogent le dimanche, du cinématographe, des élégantes des faubourgs et des forts des Halles, j’en mangerais ! Les premiers aéroplanes, les automobiles à double phaéton, le tramway dans Paris (j’aurais vécu à Paris, bien sûr, pour qui vous me prenez ?), les apaches sur les fortifs, Casque d’Or et Bruant… J’aurais vécu dans un tableau de Renoir, grosso modo… Et puis, de temps en temps, je serais allé voir du côté de Romainville, dans les bureaux de L’Anarchie, le journal de Libertad, repris par Lorulot, puis par Rirette Maîtrejean et Victor Kilbatchiche, qui n’était pas encore Victor Serge… J’y aurais croisé Henri Calet encore gamin, avec son père, et je les aurais tous vus : Dieudonné, Garnier, Raymond-la-Science, Metge le cuistot, Soudy, Valet et toute la clique des illégalistes… Ils m’auraient causé hygiénisme, anti-alcoolisme et végétarisme (et sur ce dernier point, j’aurais peut-être haussé les épaules). Ils m’auraient causé amour libre et reprise individuelle, on aurait fabriqué de la fausse monnaie, des faux papiers, je me serais baladé avec un browning et tout un jeu de clés et de rossignols pour entrer partout. Comme eux, j’aurais lu Stirner, Le Dantec, Proudhon et le reste. « La propriété, c’est le vol ! » Comme eux, je n’aurais pas tout compris. Il en serait résulté un conglomérat d’idées extrémistes, on se serait engueulés, certains auraient parlé de s’armer pour lutter contre les bourgeois, c’est là qu’un mécanicien débarqué de Lyon, ancien chauffeur de Sir Arthur Conan Doyle, se serait amené, aurait parlé de voler des autos pour réaliser des hold-up avec la certitude de laisser les poulets sur le carreau… Le mec se serait appelé Jules Bonnot, et en le suivant j’aurais sûrement fait pleurer ma mère. Finalement, vivre ça en rêve, c’est moins dangereux.
Rirette MAITREJEAN, Souvenirs d'Anarchie. La Digitale, 1997. (Première publication en feuilleton dans Le Matin, 1913.)
Victor MERIC, Les Bandits tragiques. Le Flibustier, 2010. (Première publication en 1926)
Victor SERGE, Mémoires d'un révolutionnaire. Robert Laffont, 2001.
Bernard THOMAS, La Belle Epoque de la bande à Bonnot. Fayard, 1989.
Frédéric LAVIGNETTE, La Bande à Bonnot à travers la presse de l'époque. Editions Fage, 2008.
Patrick PECHEROT, L'Homme à la carabine. Gallimard, 2011.

lundi 31 octobre 2011

L'Apache et la Veuve


"Qu'on le veuille ou non, les apaches sont devenus les rois de l'actualité. Il n'y en a plus que pour eux. La première page des grands quotidiens d'informations leur est tout entière consacrée avec un luxe d'illustrations tout à fait moderne."
Marcel Huat, L'Aurore, mardi 11 janvier 1910

Les éditions Fage, basées à Lyon, font de beaux livres. Les beaux livres, c'est toujours difficile à caser dans une bibliothèque, et même quand on leur a trouvé une place, on a envie de les ressortir pour les consulter à nouveau. Dans ma bibliothèque, je me suis aménagé un rayon "criminalité" où se sont tout naturellement rangés les deux ouvrages publiés chez Fage par Frédéric Lavignette : le premier, sorti en 2008, consacré à la bande à Bonnot ; le deuxième, qui vient de paraître, consacré à l'affaire Liabeuf.

On se souvient encore plus ou moins des anarchistes de la bande à Bonnot. 1912, c'était hier. On a un peu oublié l'affaire Liabeuf, en revanche. Le 8 janvier 1910, un cordonnier, Jean-Jacques Liabeuf, agresse des policiers dans la rue Aubry-le-Boucher, IVe arrondissement. Il est armé d'un revolver, d'un tranchet de trente centimètres de long, et porte autour des bras d'épaisses bandes de cuir hérissées d'une multitude de pointes sur lesquelles les flics viennent se percer les mains en voulant l'empoigner. A l'issue du combat, il aura tué un agent et blessé une poignée de ses collègues. Avec ça, il a gagné tout naturellement un aller simple pour la bascule à Charlot. Rien de surprenant. Pourtant, son histoire fera les gros titres de la presse pendant toute une partie de l'année 1910, jusqu'à son exécution le 1er juillet.

Pour les journalistes de la presse nationale, Liabeuf est un "apache", un de ces voyous sans foi ni loi qui hantent les quartiers ouvriers de la capitale. Son crime est symptomatique de la violence qui règne autour du quartier des Halles et des fortifications, et de ces lois absurdes qui obligent le policier à n'user de son arme qu'à la dernière extrémité. "La vie d'un agent vaut tout de même un peu mieux que la vie d'un bandit, et il y a une ironie cruelle à constater que celle-ci est entourée de plus de garantie que celle-là", remarque un journaliste du Temps au lendemain de l'agression. La presse de gauche, quant à elle, s'intéresse aux causes du crime de Liabeuf. L'année précédente, celui-ci a été arrêté en compagnie d'une amie par deux agents de la police des mœurs. Malgré ses protestations, il a été accusé de proxénétisme et condamné à trois mois de prison et à cinq ans d'interdiction de séjour. A sa sortie de Fresnes, il reste pourtant à Paris et jure d'avoir la peau des deux flics qui lui ont collé sur le dos l'infâme étiquette de souteneur. C'étaient eux qu'il recherchait ce soir-là dans le quartier Saint-Merri, mais c'est un autre flic qui perdra la vie.

Socialistes, anarchistes et révolutionnaires prennent fait et cause pour Liabeuf. Certains même n'hésitent pas à saluer son acte. Dans La Guerre sociale, hebdomadaire antimilitariste et révolutionnaire, Gustave Hervé signe un papier intitulé "L'Exemple de l'Apache", dans lequel il ne cache pas son admiration : "Savez-vous que cet apache qui vient de tuer l'agent Deray ne manque pas d'une certaine beauté, d'une certaine grandeur ? [...] Je ne demande pas pour cet apache le prix Montyon. Mais je trouve que dans notre siècle d'aveulis et d'avachis il a donné une belle leçon d'énergie, de persévérance et de courage à la foule des honnêtes gens ; à nous-mêmes, révolutionnaires, il a donné un bel exemple." Cet article vaudra à son auteur une condamnation à quatre ans de prison.

Sur le même principe que son précédent ouvrage consacré à la bande à Bonnot, Frédéric Lavignette présente l'affaire Liabeuf sous la forme d'un dossier de presse nourri d'une cinquantaine de journaux différents. Presse républicaine, catholique, socialiste, royaliste, anarchiste, littéraire - tout y passe, dans un découpage qui reprend les faits sous tous les angles et de tous les points de vue possibles. Il arrive que la polyphonie et le goût de l'auteur pour les ciseaux et la colle rendent la lecture un peu laborieuse : "L'agent Maugras, (Le Petit Journal, jeudi 5 mai 1910) dit "la Puce" (Le Figaro, Georges Claretie, jeudi 5 mai 1910) celui contre lequel le bandit préparait ses armes, celui qu'il aurait voulu atteindre, (Le Petit Journal, jeudi 5 mai 1910) s'avance à la barre. (L'Humanité, Jules Uhry, jeudi 5 mai 1910)" Mais on s'habitue vite à ces références constantes, et l'utilisation des journaux de l'époque replonge le lecteur dans l'ambiance. Rien n'échappe à cette succession de coupures de presse, et l'arrestation de Liabeuf comme les débats qui ont suivi (sur les détestables manœuvres de la police des mœurs, puis sur la condamnation à mort du coupable) ont lieu sur fond de crue historique de la Seine (les députés vont en barque au Palais-Bourbon) et d'agressions provoquées par les "apaches", que les journalistes n'hésitent pas à relier au crime de la rue Aubry-le-Boucher.

La Belle Époque ressuscite au fil des jours et des articles, celle de la lutte des classes et des marmites infernales. En ce temps-là, les anarchistes risquaient leur tête, de nos jours ils lisent Le Monde libertaire en faisant leurs besoins dans des toilettes sèches. Certes, Liabeuf n'était pas un anar - juste un ouvrier que la misère a poussé vers le vol, et le désir de vengeance vers le meurtre. Jusqu'au dernier moment, face à la guillotine, il clamera qu'il n'était pas un souteneur. Comme si cette erreur initiale de la police des moeurs pouvait excuser son crime... Bientôt, sa propre histoire lui échappe, et le malheureux cordonnier se voit instrumentalisé de tous côtés. Assassin pour les uns ; victime de la société, exemple à suivre, héros de la lutte contre l'oppression pour les autres. Ce n'était pas un anar, "mais nous devons reconnaître l'énergie dont il a fait preuve en des circonstances où nous sommes habitués à ne voir que de la platitude. Pris en lui-même, son acte est un acte anarchiste. On l'a frappé, il se défend. Il frappe à son tour. C'est normal. Ce qui n'est pas normal, c'est que de pareils cas se produisent si rarement." (L'Anarchie, Le Rétif, jeudi 12 mai 1910)

Le Président de la République, Armand Fallières, qui avait gracié l'abominable Soleilland, meurtrier d'une fillette de treize ans, et qu'on savait hostile à la peine de mort, laissera pourtant Deibler faire son travail. Jusqu'au bout, Liabeuf aura été un problème politique : le préfet Lépine voulait la peau du tueur de flics. "Liabeuf gracié, c'était un soufflet retentissant sur la joue de cette police devenue odieuse à tous. (La Barricade, Victor Méric, samedi 2 juillet 1910) Il fallait de la viande fraîche pour donner satisfaction aux exigences de Lépine et de l'abjecte police des mœurs. (La Barricade, Maurice Allard, samedi 9 juillet 1910)"

Le Magazine des Livres, n° 32, septembre-octobre 2011.