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vendredi 24 avril 2015

De la survie en milieu ludique



Ne meurs pas de faim !

            Cette fois, pourtant, j’avais plutôt bien commencé. Dès mon réveil sur cette île déserte, je m’étais lancé dans la collecte systématique de toutes les ressources nécessaires à ma survie. Brindilles et cailloux, herbes sèches, silex allaient me permettre de confectionner des outils rudimentaires, une hache d’abord, et peut-être une pioche. M’improvisant bûcheron, j’allais m’approvisionner en bois pour faire un feu de camp. La nuit tombe vite dans ces régions, et le feu est indispensable à qui veut garder l’espoir de voir se lever l’aurore. Parce qu’ici, l’obscurité est meurtrière… Pour me nourrir, quelques carottes et quelques baies sauvages me suffiraient pour cette première journée.
Le lendemain, un peu d’exploration s’imposait. Il fallait que je parte à la découverte de mon environnement, que je cartographie la zone – la faune et la flore de cet endroit ont tant de choses à m’apprendre ! En chemin, bien sûr, je continuais à cueillir tout ce qui pouvait s’avérer utile et/ou comestible, à couper encore un peu de bois… Rapidement, j’ai découvert une zone où les lapins étaient légion. Quelques herbes sèches et quelques branches m’ont permis de confectionner des pièges. Avec un peu de chance, cette nuit, je n’allais pas être condamné à manger végétarien. Me tenant prudemment à l’écart des marécages et d’immenses nids d’araignées que ma bonne éducation m’incitait à ne pas déranger, j’atteignis en début de soirée une contrée rocheuse. Armé de ma pioche, je mis à profit les dernières lueurs du jour pour casser des cailloux, et trouvai même quelques pépites d’or. Devant mon feu, grillant un lapin et quelques carottes, je ruminais de sombres pensées, terrorisé malgré moi par les bruits environnants. « Hauts les cœurs ! », me morigénai-je. Facile à dire…
Le troisième jour, je m’adonnais à une occupation en apparence futile : la cueillette de quelques fleurs. Quand j’en eus une quantité suffisante, je me confectionnai une jolie couronne dont je me coiffai fièrement. Le sentiment de solitude et l’angoisse qui m’étreignait sur cette terre hostile nuisaient considérablement à ma santé mentale et cette couronne de fleurs avait une vertu inattendue : elle apaisait mes tourments. Croyez-le ou non, avec cette chose ridicule sur la tête, je me sentais déjà beaucoup mieux. Cet endroit était décidément plein de surprises !
Plus tard ce jour-là, je fis la connaissance d’un animal de compagnie attachant et pratique : un étrange coffre à pattes que je baptisais Chester, parce que les jeux de mots anglais n’ont aucun secret pour moi. Il était grand temps, d’ailleurs, que je puisse me décharger d’une partie des vivres et des ressources que je trimballais… Suivant un sentier au hasard, je tombai enfin sur un endroit qui me paraissait propice à l’établissement de mon camp de base. En pleine savane, de nombreux terriers à lapin allaient me fournir des provisions suffisantes pour attendre l’hiver, et à proximité, un troupeau de paisibles bovidés au pelage laineux m’offriraient une protection contre les bêtes féroces, ainsi que du fumier pour fertiliser mes récoltes. Sans parler de leur laine, grâce à laquelle je me confectionnerai quelques vêtements chauds.

Jusqu'ici, tout va bien.

Allons ! C’était décidé : j’allais devenir sédentaire. Avec un peu de pierre et de bois, je fabriquai un âtre de bien meilleure qualité que mes précédentes tentatives, et avec l’or, une machine à science grâce à laquelle de nouvelles possibilités de création allaient m’être données. Près d’elle, je me sentais bien plus intelligent, bien plus compétent pour inventer de nouveaux outils, maîtriser des technologies qui jusque là me semblaient inenvisageables… Moi, je me connais : rien que le fait de changer une ampoule, ça m’intimide !
Je vous épargne le récit détaillé des jours suivants : très vite, j’ai pu me fabriquer une marmite et améliorer considérablement mon régime. Je suis devenu ami avec d’étranges cochons humanoïdes (mais tout est étrange, par ici, vous ne l’aviez pas encore compris ?), je me suis laissé pousser une barbe dans le plus pur style naufragé-sur-une-île-déserte, j’ai – puisqu’il faut tout avouer – profané quelques tombes dans le but d’y trouver des trésors, je me suis mis à l’agriculture, j’ai replanté des arbres, j’ai fabriqué des coffres pour me vider les poches, mon camp de base s’est élargi, je lui ai ajouté un paratonnerre de peur de le voir partir en fumée un jour d’orage… Vraiment, j’avais appris de mes erreurs passées. Chaque fois que je suis mort, je me suis dit : « Wilson, mon ami, que cela te serve de leçon ! »
Il existe tant de façons de mourir ! La faim, tout bien considéré, n’est pas le pire fléau – même si, bien entendu, je suis aussi mort de faim, et à de nombreuses reprises… Tout, ici, semble vouloir vous détruire : l’obscurité, la folie, les bêtes sauvages, la nature vengeresse (avez-vous déjà été poursuivi par un arbre en colère, irrité de vous voir décimer la forêt pour vous chauffer ? Non ? Ça impressionne, la première fois.), les créatures gigantesques surgies d’on ne sait où, le froid… Chaque fois : « Que cela te serve te leçon, Wilson ! » Et pourtant, ça ne m’a jamais empêché de refaire les mêmes erreurs.
Cette fois-ci, j’ai tenu jusqu’au treizième jour. Même pas foutu de passer le premier hiver. Je m’attendais bien à ce qu’une meute de ces horribles molosses agressifs m’attaque tôt ou tard, j’étais même étonné que cela ne se soit pas encore produit. Quand je les ai entendus aboyer au loin, sans paniquer, j’ai suivi les consignes de sécurité apprises de manière empirique : lance à la main, j’ai couru me réfugier au milieu des bovins, afin que les clébards, en cherchant à me mordre, les excitent et se fassent laminer par mes amis herbivores, pacifistes certes, mais irascibles. Hélas ! Ces charmants bestiaux étaient justement en période de rut, et à ne pas prendre avec des pincettes. Pris entre deux feux, entre crocs et cornes, je me suis fait étriper en moins de deux. C’est toujours un peu vexant : à chaque fois qu’on se fait tuer ici, la première réflexion qui nous vient à l’esprit est : « Quelle mort à la con ! »
Au fond, la seule chose que Don’t Starve, l’excellent jeu vidéo de Klei Entertainment m’a appris, c’est que la survie, ce n’est vraiment pas mon truc. Le jour où un cataclysme dévaste le monde et que nous nous retrouvons obligés de revenir au bon vieux temps de la chasse et de la pêche, à devoir faire des provisions et se rationner pour tenir le plus longtemps possible, se préparer aux périodes de grand froid, moi je suis tranquille : je ne tiendrai pas une semaine.

400e jour de survie : a priori, ce n'est pas moi qui joue.

Manuels de savoir-survivre en société

J’aimerais bien savoir pourquoi le thème de la survie en milieu hostile inspire autant tous les médias culturels possibles… Jeux vidéo, cinéma, télévision, littérature… Ça et les émissions de cuisine avec des chefs hystériques qui traitent leur personnel comme de la merde. Mais comme je n’aime pas les émissions de bouffe, je préfère rester concentré sur le sujet qui me préoccupe ici : le devenir Man VS Wild de l’humanité. Tenez, vous avez déjà regardé une émission de Bear Grylls ? Ce type semble vraiment convaincu que ses expériences ont une vertu pédagogique ! On le voit surtout se donner en spectacle : escalader une paroi verticale à mains nues, boire son urine, croquer des insectes, se baigner dans un lac gelé, avec l’air de croire réellement que dans des conditions semblables, nous agirions comme lui… En ce qui me concerne, je ne me souviens pas avoir reçu un entraînement commando. Dans des conditions semblables, moi… bon, je préfère éviter de me retrouver dans des conditions semblables.
Encore une fois, ce que m’ont appris les quelques jeux vidéo de survie auxquels j’ai joué ces derniers temps, Don’t Starve donc, et le très bon This War of Mine, du studio polonais 11 Bit, c’est qu’en cas d’apocalypse, je suis mal barré. La raison en est simple : je suis incapable d’anticiper. J’ai beau savoir que ce sont les règles mêmes du jeu qui forcent le joueur à remplir son inventaire de ressources vitales, je me retrouve toujours en train de courir pour récupérer le minimum de nourriture ou de médicaments qui me permettront de tenir un jour de plus. J’essaie pourtant de faire des stocks, mais je m’y prends mal, je fais n’importe quoi, c’est à pleurer. Vraiment, c’en est déprimant : si j’ai pu croire un jour que je saurais éventuellement me débrouiller seul pour subvenir à mes besoins, toutes ces mises en situation m’ont convaincu du contraire. Il ne faudrait vraiment pas qu’une bombe atomique tombe sur Laval et que je sois le seul à m’en tirer : je serais incapable de faire des réserves d’eau et de conserves, trop occupé à bouquiner, à regarder des séries télé ou à jouer à des jeux vidéo.
Je crois qu’au fond, je n’ai aucun sens du concret.

C'est ça, fais ton malin...

En tout cas, cette question occupe l’esprit de beaucoup de gens, visiblement. Il suffit de voir le nombre de productions qui touchent au sujet de la survie, jeux vidéo et séries télé en tête ! Survie après une invasion de zombies : Dead Set ou The Walking Dead pour la télé (sans parler du spin off de cette deuxième série, qui ne devrait pas tarder à voir le jour), DayZ, 7 Days to die ou Project Zomboid pour les consoles et les PC. Survie en forêt, dans la neige, sur une île déserte : il y a là une quantité industrielle de jeux, vendus en version alpha, c’est-à-dire pas finis, remplis de bugs, et qui resteront sans doute dans cet état, tant pis pour les joueurs impatients qui ont tenu à les acheter avant leur sortie officielle : Rust, The Forest, The Long Dark, Stranded Deep… Et je ne parle là que de jeux qui se présentent comme des simulations « réalistes » du phénomène de la survie, avec jauges de faim et de soif, gestion de la température corporelle, inventaire restreint (on ne se balade pas en permanence avec vingt kilos de matériaux quand on n’a même pas de sac à dos), ce genre de trucs…
« Comme pour n’importe quel type de combat armé, précise Max Brooks dans son Guide de survie en territoire zombie, la lutte anti-morts-vivants n’est jamais l’affaire d’une seule personne. On l’a vu, les sociétés occidentales – et surtout américaines – baignent dans la culture des super-héros. Un seul homme aux nerfs d’acier, bien armé et parfaitement entraîné peut conquérir le monde… Ceux qui croient de telles âneries feraient tout aussi bien de se déshabiller, d’appeler les zombies et de se coucher tout nus sur un plateau d’argent. Si vous y allez seul, non seulement vous mourrez, mais vous irez grossir les rangs des zombies. Le travail d’équipe a maintes fois prouvé sa supériorité stratégique dès qu’on envisage sérieusement d’annihiler l’armée des morts. »
C’est peut-être aussi ça, mon problème : je suis un joueur solo. Je déteste l’idée même d’une partie « en coop’ », je ne veux surtout pas imposer ma propre nullité aux autres. Me faire engueuler parce que je suis incapable de me débrouiller pour ramener des provisions ou me battre avec efficacité, non merci. Abandonnez-moi sur le bord de la route, les mecs, je vais vous ralentir… Non, non, gardez la bouffe, vous en aurez besoin. De toute façon, j’ai pas faim.

Seuls les bons élèves survivront

La plupart de ces jeux de survie se ressemblent désespérément. Vous commencez quasiment à poil, sans le moindre outil (pas de bol, la catastrophe a eu lieu pile le jour où vous avez décidé d’arrêter de fumer, et vous n’avez même pas un simple briquet sur vous) et une grande partie de votre temps va passer à explorer les lieux à la recherche de nourriture, d’eau potable, de médicaments, de matériel de chauffage et surtout… d’armes. Parce qu’il faut savoir que le jour où le drame se produira, vous vous apercevrez que vos voisins dissimulaient chez eux un arsenal des plus hétéroclites : battes de base-ball (dans un jeu vidéo de ce type, une batte de base-ball ne vous servira jamais à jouer au base-ball), katana, .357 Magnum, fusil d’assaut M4 à double chargeur, fusil de sniper Mosin 9130… On en revient à l’entraînement commando, qu’il est préférable d’avoir suivi au préalable (c’est toujours dans ces moments là qu’on regrette d’avoir été réformé).

Paré pour la survie

La survie n’est pas un sujet récent, ni dans les jeux vidéo, ni au cinéma, ni dans la littérature. Mais enfin, quand même, depuis quelque temps, on bouffe de l’apocalypse et du naufrage à tous les râteliers ! Daniel Defoe serait tout à fait à son aise dans notre époque : il n’aurait même pas besoin de redonner un coup de jeune à son Robinson Crusoé… Géricault, lui, se verrait sûrement accusé de surfer sur la vague. La fin du monde change simplement d’origine, de temps en temps : un virus mortel qui se répand à une vitesse phénoménale, une invasion de zombies (et le mariage des deux : un virus zombie), des catastrophes naturelles, nucléaires et autres… Tenez, j’ai encore découvert deux séries sur le sujet, dernièrement : The Last Ship, qui n’a aucun intérêt, et The Last Man on Earth, qui est assez marrante. L’invasion extra-terrestre façon Independance Day a un peu été laissée de côté, sans doute qu’elle manque de crédibilité (alors que bon, des morts qui marchent, hein…). Et bizarrement, une guerre totale liée au terrorisme international – scénario qui se révèle de jour en jour plus réaliste – inspire assez peu les créateurs. À l’exception notable du jeu This War of Mine, qui se déroule dans une ville dévastée par la guerre civile.
La littérature est à la traîne, sur le plan de la survie. Quand on voit la qualité de la majeure partie de la production vidéoludique, cinématographique et télévisuelle que ce sujet inspire, on ne peut que s’en féliciter. Bien sûr, il y a les classiques de Defoe et de Jules Verne, entre autres, pour l’aspect île déserte. Le zombie, en tout cas, est une créature cinématographique par excellence, contrairement au vampire, au golem, au robot ou au monstre de Frankenstein, tous enfantés par la littérature… Les tentatives actuelles de nombreux écrivains populaires pour s’emparer du zombie sont plutôt pathétiques. Il y a quelques exceptions, mais dans l’ensemble, les auteurs ont un peu de mal à se détacher du scénario basique de l’infection et de sa propagation rapide, cliché rebattu depuis Romero.
Je ne pense pas pour autant que nous soyons réellement prêts à la catastrophe. En toute logique, si le pire devait arriver, les personnes les plus susceptibles de s’en tirer seraient les geeks. Ceux qui ont passé des centaines d’heures sur DayZ ou qui connaissent par cœur les meilleures répliques de The Walking Dead (surtout celles à base de grognements) devraient avoir intégré presque malgré eux les étapes fondamentales de la survie. Et entre nous, qui aurait envie de connaître un monde où ne subsisteraient plus que des fans de Minecraft, des passionnés de cosplay, de mangas et de Donjons et dragons ?
Heureusement, cela n’arrivera pas : les geeks ont autant de chance que les autres de mourir, voire plus, et c’est très bien comme ça. Déjà, parce que le grand cataclysme les obligera à faire face au monde réel, et qu’un geek qui se déconnecte est un peu comme un poisson rouge expulsé de son bocal. Un geek sans Internet a une autonomie de deux heures, grand maximum. C’est triste à dire, mais ceux qui s’en tireront, a priori, ce seront bel et bien les Bear Grylls, les militaires des forces spéciales rompus aux opérations en milieu hostile, les professeurs d’E.P.S., les Américains, enfin tous ces types costauds et débrouillards qui m’énervent, quoi… Et les lézards, évidemment.
Par contre, si ça se trouve, à Don’t Starve, ils sont nuls.

Survivra

Ne survivra pas


mardi 11 novembre 2014

The Walking Dead : la série qui réveille les morts (2/2)


Des goules et des bulles

Petit rappel de l’histoire : le policier Rick Grimes, alors qu’il tente d’arrêter un prisonnier en cavale avec son collègue Shane, est blessé par balle. Quand il sort du coma, c’est pour se retrouver dans un hôpital qui semble avoir été déserté depuis longtemps, et il tombe assez vite sur ses premiers cadavres réanimés, auxquels il échappe de justesse. Sorti de l’hôpital, il rentre chez lui pour s’apercevoir que sa femme Lori et son fils Carl ont disparu, ainsi que tous les habitants du quartier. Il fait la connaissance de Morgan, qui tente de survivre dans une maison proche avec son fils Duane, et qui se met en devoir de lui expliquer la situation. Passage obligé du cataclysme zombie : mettre au courant le petit nouveau qui débarque sur le champ de bataille : les morts se réveillent et veulent dévorer les vivants, la moindre morsure vous transforme en l’un des leurs et ce n’est qu’en détruisant leur cerveau qu’on peut les « tuer » pour de bon. The Walking Dead se passe dans un monde où il n’a jamais été question du cinéma de Romero : il faut tout réapprendre. Encore une fois, le mot « zombie » n’est presque jamais employé par les personnages. Chaque groupe de survivants a sa propre façon de les nommer : les rôdeurs, les voraces… Au contraire, dans Dead Set, l’un des lofteurs, ne voulant pas croire à une invasion de goules, fait son malin en citant la célèbre réplique de La Nuit des morts-vivants : « They’re coming to get you, Barbra ! » (réplique qui vaut toutes les punchlines de Shakespeare…) Dans les comédies, on cite les sources du genre, mais dans les fictions dramatiques, on repart de zéro : les zombies arrivent dans un monde qui n’a jamais entendu parler d’eux et qui n’est pas du tout préparé à cette invasion.

Apprenant l’existence d’un refuge pour les survivants situé à Atlanta, Rick décide de s’y rendre, pensant qu’il a des chances d’y retrouver sa femme et son fils. Arrivé à destination, il voit qu’Atlanta a été abandonnée, et qu’il n’y a plus là bas que des morts. Il échappe de peu aux morsures grâce à Glenn, un jeune homme qui connaît la ville par cœur et a l’habitude d’y entrer et d’en sortir pour ramener des vivres au campement qu’il partage avec une poignée d’hommes et de femmes. Rick le suit jusqu’à ce campement en bordure de la ville… et retrouve Lori, Carl et même son collègue Shane. Petit à petit, il découvre que le comportement de Shane a changé et qu’il a eu une liaison avec Lori. Les deux hommes vont se battre, et Shane est tué (par Carl dans le comic book, par Rick dans la série).

À partir de ce moment, le récit devient une sorte de road movie : le petit groupe de survivants quitte son campement quand celui-ci est envahi par les rôdeurs, perd quelques membres en cours de route, rencontre d’autres survivants, s’installe pour un moment dans un autre endroit (la ferme d’Hershel) avant de devoir à nouveau déguerpir. Et ce que le lecteur comprend rapidement, c’est que le véritable danger, ce ne sont pas les morts, qui sont lents et idiots et que l’on peut assez facilement gérer tant qu’ils n’attaquent pas en horde, mais bel et bien les autres survivants. Un thème qui était déjà récurrent chez Romero, depuis La Nuit des morts-vivants : l’invasion des zombies serait relativement supportable si les humains autour de nous ne finissaient pas par péter les plombs : psychose pour les uns, volonté de puissance pour les autres, pillages et crimes en tous genres, choix regrettables pour l’ensemble de la communauté (exemple d’erreur récurrente : rester au même endroit en pensant que le gouvernement va bientôt envoyer l’armée pour régler le problème, au lieu de partir à la recherche d’un lieu mieux protégé)…

L’objectif est donc la survie, et le groupe mené par Rick va d’espoirs en désillusions. Le premier lieu qui symbolisera un idéal de survie à long terme est une prison. Une enceinte infranchissable, des murs solides, des vivres et la possibilité de cultiver le sol : une fois le  bâtiment nettoyé de ses inévitables bouffeurs de chairs et réglés les problèmes de voisinage (puisqu’il faut évidemment compter avec les inévitables détenus qui avaient réussi à s’en sortir indemnes), tout devrait effectivement aller pour le mieux. Et c’est au moment où les « rôdeurs » cessent d’être une menace que, bien entendu, le facteur humain vient tout foutre par terre. Une telle forteresse ne peut que faire des envieux, et c’est dans le sang et les larmes que Rick et ce qu’il restera de ses compagnons devront une fois de plus quitter les lieux, assiégés par les hommes du Gouverneur, dangereux psychopathe qui dirige la communauté de Woodbury.



Raconter la suite pourrait paraître monotone : Rick, qui a subi de nombreuses pertes en cours de (dé)route, retrouve Glenn, Maggie, Andrea, Michonne et les quelques autres rescapés, et fait de nouvelles rencontres, notamment celles d’Abraham Ford, Eugene et Rosita, avec qui il prend la route de Washington. Là, découverte d’un nouveau havre de paix, la communauté d’Alexandria, où le groupe va enfin pouvoir baisser les armes… jusqu’à ce que, évidemment, les choses dégénèrent de nouveau. Et rebelote : il faut plier bagages et trouver mieux ailleurs.

Ça n’aurait pas grand intérêt, effectivement, si Robert Kirkman n’était pas un scénariste aussi talentueux. La psychologie des personnages est impeccablement esquissée, et chacun évolue au fur et à mesure que la situation se détériore. Toutes les horreurs qu’ils traversent laissent des traces, et même les héros sont en proie au doute ou à la folie. Rick lui-même accomplit des actes qui peuvent le faire passer pour un barbare aux yeux de ceux qui ne le connaissent pas (et même de ceux qui le connaissent). Même lui n’est pas à l’abri de « péter les plombs » et de mettre ses compagnons en danger. Il ne faut pas trop embêter son fils quand il est dans les parages… Mais malgré tous les échecs, malgré tous les bouleversements qu’il rencontre, il conserve l’espoir de reconstruire la civilisation.

Kirkman a parfaitement intégré l’héritage de Romero. Il y ajoute toutefois une petite touche personnelle : si les survivants pensent d’abord que ce sont les morsures des morts-vivants qui les changent à leur tour en zombie, ils constatent bientôt que ce n’est pas le cas : l’infection est en eux d’avance, et s’ils viennent à mourir même sans avoir été en contact avec les rôdeurs, ils se relèveront. La morsure ne fait qu’accélérer le processus. Et contrairement aux zombies de Romero, qui de film en film évoluent et acquièrent une certaine forme d’intelligence, ceux de Kirkman agissent toujours de la même façon.



Et donc, du coup, la série télé ?

Ah oui, j’étais parti pour vous parler de la série télé, et je me suis perdu en route. En fait, moi, quand on me lance sur les zombies, je ne sais plus m’arrêter…

Comme beaucoup de fans de la bande dessinée, je pense, l’idée même d’une adaptation en série télévisée m’est d’abord apparue comme une aberration absolue. Autant il me semblait que l’arrivée des zombies dans le domaine des comics était novateur (ce n’est plus le cas aujourd’hui, où le thème se décline sur tous les supports), autant je craignais que l’adaptation ne soit pas à la hauteur.

Et il faut bien reconnaître qu’après avoir regardé les six épisodes qui constituaient la première saison, j’avais la certitude que mes soupçons étaient confirmés. Je ne peux pas me mettre dans la tête d’un spectateur qui découvrirait The Walking Dead à travers la série d’AMC, mais je peux témoigner que pour celui qui connaît la BD par cœur, cette première saison est un repoussoir.

Un exemple parlant : l’entrée en matière. Il suffit d’une planche à Kirkman et Tony Moore pour présenter la scène où Rick Grimes, voulant arrêter un détenu en cavale, reçoit sa blessure. La planche suivante consiste en une case unique qui le montre ouvrant les yeux sur son lit d’hôpital. Voilà le décor planté en un rien de temps ! Frank Darabont, le réalisateur de la série, a trouvé le moyen, après une scène d’introduction où l’on voit Rick (Andrew Lincoln) errer dans une station service au milieu d’un véritable cimetière de voitures et rencontrer une fillette zombie avec son ours en peluche, d’opérer un retour en arrière sur le jour où Rick se fait flinguer. Et là, nous avons droit à une interminable scène de discussion entre Shane (Jon Bernthal) et Rick, discussion sur les femmes qui oublient toujours d’éteindre la lumière en quittant une pièce… Bavardage de prostate à prostate qui m’évoque, en moins drôle, la scène du Big Mac entre Travolta et Samuel L. Jackson dans Pulp Fiction, et qui a pour but, évidemment, de nous dépeindre les relations qu’entretiennent les deux flics. Très bien, pourquoi pas ? Mais nous, tout ce qu’on veut, c’est que Rick se prenne sa putain de balle, et que l’histoire commence !

Cette première saison, au fond, n’est pas si médiocre, et chaque nouveau visionnage me le confirme – mais elle souffre de lourds problèmes de rythme. L’essentiel de l’action se concentre sur les quatre premiers épisodes, culminant lors de (attention spoiler !) l’attaque du camp par une troupe de rôdeurs. Les deux derniers épisodes montrent les survivants sur le point de quitter Atlanta, abandonnant l’un des leurs mordu par un zombie, se demandant quelle route prendre, que faire, et faisant escale au CDC, le centre de recherche sur les maladies – épisode qui n’existe pas dans la BD et dont on aurait aussi bien pu se passer dans la série. L’impression qui demeure à la fin de cette brève première saison, c’est que cette série va être molle, et qu’on n’a pas fini de se faire chier. Et qu’en plus, elle ne respecte pas du tout le comic book : qu’est-ce que c’est que cette histoire de CDC ? et pourquoi Shane est toujours vivant, bordel ?

L’erreur serait de s’arrêter à cette première saison, qui ne fait que poser le décor. La deuxième, en précipitant le groupe de Rick sur la route, lance vraiment l’histoire, et chaque personnage se dévoile peu à peu. C’est ici que l’on découvre que Daryl Dixon (Norman Reedus), qui a été inventé pour la série télé, est un personnage génial, dur, taiseux et complexe (et qui fait craquer les filles). Et que si Shane survit un peu plus longtemps dans la série télé que dans le comic book, c’est qu’il ne nous avait pas encore montré toutes les facettes de sa personnalité tourmentée.

Suspense et fan service

La série apporte des personnages tellement attachants (les frères Daryl et Merle Dixon, Beth Greene, Bob ou Tara à partir de la saison 4), qu’on en vient à se dire qu’ils manquent vraiment au comic book. Et d’autres, comme Shane et Carol (Melissa McBride), dont le sort dans la BD est expédié rapidement, ou qui n’ont qu’un rôle anecdotique, prennent chez AMC une toute autre ampleur. Sans parler du Gouverneur (David Morrissey), personnage emblématique de la BD, premier véritable « méchant » que Rick doit affronter. Les lecteurs l’attendaient au tournant, celui-là ! Et il se montre dans la série d’une exquise perversité, dépourvue des attributs caricaturaux du comic. Plus dangereux parce que charmeur (ce que le personnage dessiné par Charlie Adlard n’est pas), intelligent et manipulateur – autre chose que la simple brute épaisse qui annonce avec un sourire, dans la BD, que les « étrangers » comme Rick, Glenn et Michonne, qui viennent de tomber entre ses mains, servent de repas aux « voraces »…

C’est également durant la deuxième saison que l’on comprend que même en connaissant par cœur le comic, on ne saura jamais réellement à quoi s’attendre avec cette série. Et on le comprend en voyant mourir plusieurs personnages dont la durée de vie était nettement plus longue dans les albums. Vous croyiez tout savoir, vous haussiez les épaules devant le suspense de (attention spoiler !) la disparition de la petite Sophia ? « Pfff… On sait bien qu’elle ne meurt pas, Sophia… », vous disiez-vous avec un petit air blasé. Et qui c’est que vous voyez sortir de la grange des Hershel, petite zombette au milieu des zombies ? Eh oui… À partir de ce moment, vous avez compris que vous pouvez remballer vos certitudes – et là, les choses deviennent vraiment intéressantes.



Parce que le génie des créateurs de la série est là : faire en sorte que le suspense agisse aussi bien sur le lecteur du comic que sur celui qui découvre The Walking Dead avec la série. Nous autres, fans de la première heure, on connaît l’histoire par cœur. Au réalisateur, donc, de nous surprendre en retardant certains événements attendus, en apportant des variations et des intrigues supplémentaires… Ce qui paraissait encore mal géré pour la première saison et prend tout son sens dans la deuxième. La ferme d’Hershel, qui n’est qu’une brève escale sur la route des héros dans la BD, devient ainsi le lieu central de la deuxième saison. Et tout en cherchant à ne pas faire ce qu’attendent les fans de la BD, les producteurs, Frank Darabont et Kirkman, s’amusent à multiplier les clins d’œil et à reproduire même de temps en temps certaines scènes à l’identique. On tombe carrément dans le fan service parfois, tellement la ressemblance est poussée à l’extrême : il suffit de comparer Abraham, Rosita et Eugene dans leur version « dessinée » et dans la série pour s’en convaincre. Darabont à poussé le vice jusqu’à faire porter à Chandler Riggs, qui joue Carl, le même tee-shirt que celui qu’il porte dans la BD le jour où il retrouve son père !



Ces petits détails qui n’ont l’air de rien sont des cadeaux que les producteurs font à leurs fans – plaisir de la connivence, du petit truc que seuls les initiés comprennent. Quand Michonne (Danai Gurira) fait son apparition à la fin de la saison 2, ceux qui ne connaissent pas l’histoire voient débarquer une fille bizarre, camouflée sous une capuche, armée d’un katana et accompagnée de deux zombies tenus en laisse, et doivent se poser pas mal de questions sur les intentions de ce personnage. Et ceux qui connaissent boivent du petit lait, parce qu’ils savent déjà qu’avec Michonne, ça va envoyer du lourd…


L’âme des zombies

The Walking Dead réussit l’exploit de proposer une véritable série gore à la télévision. Et pas du gore au rabais, de la boucherie light pour programme familial : ici le sang gicle par litres, les boyaux se répandent au kilomètre, les crânes explosent dans de joyeux fracas d’os… C’est Greg Nicotero, responsable des effets spéciaux chez Romero depuis Le Jour des morts-vivants (1985), mais aussi chez Tarantino, Wes Craven ou Robert Rodriguez, entre autres, qui redonne vie aux cadavres dans la série.

Le dernier épisode de la saison 2 est un véritable chef-d’œuvre. On y voit pour la première fois la formation d’une horde de zombies. Les morts errent sans but dans la ville, dévorant ce qu’ils ont pu trouver de plus frais parmi les cadavres du coin, quand un hélicoptère passe dans le ciel. Aussitôt, ils se lèvent et se mettent en marche dans la direction prise par la boîte de conserve volante. Du temps passe, les morts marchent toujours, sont rejoints par d’autres, leur nombre de cesse de grossir, ils sont bientôt des centaines, même les clôtures ne peuvent arrêter leur marche. La nuit tombe, ils marchent toujours. Le jour se lève, ils marchent toujours. Toujours plus nombreux. La nuit tombe, ils marchent toujours. Ils ont atteint une forêt. Soudain, un coup de feu se fait entendre et tous les morts se tournent pour se diriger dans la direction du coup de feu. Et voilà comment des centaines de morts-vivants vont soudain encercler un groupe de survivants qui se croyait à l’abri.

C’est bien pour ça que les zombies n’ont pas besoin de courir. Croire que la vitesse les rend plus dangereux, comme dans L’Armée des morts ou l’horrible adaptation pillage du roman de Max Brooks World War Z, est une erreur : ce qui rend les zombies redoutables, c’est qu’ils ne s’arrêtent jamais. Ils sont peut-être lents, maladroits et idiots, mais ils n’ont pas besoin de se reposer. Quand votre voiture tombera en panne, ils continueront d’avancer. Quand vous aurez besoin de faire une halte pour dormir, ils continueront d’avancer. Et ils ignorent la peur. Vous pourrez en tuer par dizaines, vous ne dissuaderez pas les autres de vous attaquer. Les morts ne se rendent pas.

Bien sûr, il y a des incohérences scénaristiques et des facilités à la pelle. Comment imaginer qu’après plus d’un an de survie dans un monde dévasté, le groupe de Rick puisse encore trouver de l’essence et des vivres, et gaspiller allègrement ses munitions (alors qu’on sait parfaitement que le bruit des détonations attire les rôdeurs) ? Et quelle chance ils ont, tous, de savoir viser la tête même sur des cibles mouvantes, et de posséder des fusils à pompe qui n’ont jamais besoin d’être rechargés ! C’est la loi du genre : nous sommes face à une série d’action, il y a avec le réalisme quelques accommodements…

Maintenant, ce serait bien de conclure, non ?

The Walking Dead est l’histoire d’individus qui changent. Les morts reviennent à la vie changés en monstres uniquement guidés par le désir de dévorer de la chair humaine, mais les survivants, ceux qui n’ont pas été mordus, changent aussi. L’apocalypse les a fait changer. Au fond, les vivants ne sont pas très différents des morts, et plus le temps passe, plus ce qu’ils doivent faire pour survivre les éloigne de l’humanité.

Vous trouverez toujours des intellectuels, des sociologues passionnés par la question, pour vous expliquer que la renaissance du zombie en ce début de millénaire est dictée par nos fantasmes de fin du monde, fantasmes réactualisés par les attentats du 11 septembre 2001. Ils vous diront peut-être aussi que le zombie, par son aspect crasseux et repoussant, par la masse d’individus qu’il finit par former, toujours plus nombreuse, est également une figure du peuple en marche – un peuple dénué de colère, de révolte, dégagé de l’idée même de collectivité : des centaines d’individualités maintenues debout par la seule volonté d’avancer pour vous dévorer. Autres pistes : le zombie nous amène à réfléchir à la place que nous laissons à la mort dans nos sociétés modernes. Il relance le tabou du cannibalisme. Il est aussi le symptôme de notre peur de l’aliénation : j’aime ma femme et mes enfants, mais si je devenais fou, si je « changeais » soudain, peut-être deviendrais-je un danger pour ma femme et mes enfants…

Toutes ces réflexions sont très intéressantes, vraiment. Mais au fond, je préfère encore l’analyse du geek de base, selon qui « les zombies, c’est cool, parce que ça bouffe les gens. »



            

lundi 10 novembre 2014

The Walking Dead : La série qui réveille les morts (1/2)




Vous les voyez, là dehors. Vous savez que lorsque vous mourrez, vous serez l’un d’entre eux. Vous croyez qu’on se planque pour échapper aux morts-vivants ? Vous ne comprenez pas ? C’est nous, les morts-vivants !
Rick Grimes, Walking Dead t. 4, « Amour et mort »

Bien sûr, il y a True Detective, Fargo, Breaking Bad, Game of Thrones… Bien sûr, il y a eu Six feet under, Les Sopranos, Lost, Deadwood... Autant de séries télé excellentes dont je pourrais vous entretenir longuement, décortiquant telle scène marquante, étudiant à la loupe le fonctionnement du suspense, la psychologie des personnages, l’évolution de l’intrigue… Mais c’est d’une autre série que je veux vous parler.

The Walking Dead est une série à succès. Normal : depuis une dizaine d’années, les zombies sont omniprésents partout : cinéma, télévision, littérature, bande dessinée, jeux vidéo… Mais bizarrement, elle est rarement citée parmi les « bonnes » séries du moment. Je veux dire qu’il y a une liste plus ou moins implicite de séries indéniablement bien écrites, audacieuses, qui ont renouvelé le genre du feuilleton télévisé depuis une vingtaine d’années maintenant, et parmi lesquelles on retrouve celles que je viens de citer, ainsi que The Wire, Homeland, Rome, Real Humans et une poignée d’autres. Et je n’entends jamais parler de The Walking Dead. Sans doute à cause de son aspect gore, de son thème inspiré de la série B… Alors, puisque j’ai un goût immodéré pour les histoires de zombies, je me lance. Il est grand temps que j’assume pleinement mon côté geek. Et je préviens les éventuels fans de la série qui seraient en retard de quelques épisodes ou les curieux qui auraient envie de s’y lancer : il est possible que je vous « spoile », comme il est d’usage de dire…

Zombie or not zombie ?

The Walking Dead n’est d’ailleurs pas la première série télévisée à traiter des morts-vivants. En 2008, une mini-série britannique de cinq épisodes, Dead Set, l’avait précédée. Une épidémie inexpliquée se répandait en Angleterre à une vitesse vertigineuse un soir de prime de l’émission Big Brother. Et seuls les occupants du loft, coupés du monde extérieur, restaient à l’abri de la contamination… pendant un moment, du moins. Mais dès 2003, The Walking Dead a participé, sous forme de comic book, au renouveau du genre zombie survenu en 2002 avec le film 28 jours plus tard, de Danny Boyle – film qui n’est d’ailleurs pas à proprement parler une histoire de zombies, mais d’« infectés ». En 2004, Zack Snyder enfonce le clou en tournant un remake du Dawn of the Dead de Romero (en français : L’Armée des morts), et la même année en Angleterre, Simon Pegg invite le zombie dans le genre de la comédie avec l’excellent Shaun of the Dead.

Au moment même où sortent ces films, donc, le scénariste de bandes dessinées Robert Kirkman s’empare de la figure du zombie pour créer The Walking Dead avec l’aide du dessinateur Tony Moore, remplacé plus tard par Charlie Adlard.

Mais avant d’aller plus loin, mettons-nous d’accord sur ce qu’est un « zombie ». On le sait, le zombie est originaire de la culture vaudou. Il s’agit d’un mort ramené à la vie par sorcellerie, afin de servir d’esclave aux vivants. Si l’on s’attache à cette version du zombie, alors le premier film de zombies de l’histoire du cinéma est White Zombie (1932), avec Bela Lugosi. Mais ce n’est pas de ce genre de zombies que nous parlons. Nous parlons du zombie « moderne », tel qu’il apparaît en 1968 dans le film de George A. Romero, La Nuit des morts-vivants. Le mot « zombie » n’est d’ailleurs pas une seule fois prononcé par les personnages de Romero (de même que les morts-vivants de The Walking Dead ne sont jamais appelés « zombies »). Ce terme s’est imposé de lui-même, par analogie avec le zombie vaudou… pour finir par se substituer à lui.

C’est que Romero n’est pas allé chercher son inspiration dans la tradition haïtienne, mais principalement dans le roman de Richard Matheson, Je suis une légende (I Am Legend, 1954) et dans son adaptation au cinéma par Sidney Salkow sortie dix ans plus tard. Il suffit de revoir ce film pour remarquer à quel point les morts-vivants de Romero ont calqué leur démarche sur celle des vampires de Matheson…

George A. Romero a donc inventé le zombie moderne. Il lui a donné un « look » particulier – celui que vous auriez probablement après être passé de vie à trépas et vous être réveillé dans un état de putréfaction plus ou moins avancé (alors que les vampires ont toujours le teint frais quoiqu’un peu pâlot) – et quelques caractéristiques immuables : a) un penchant inextinguible pour la chair fraîche, celle des vivants évidemment, et quand il y goûte, il les transforme à leur tour en zombie ; b) un seul et unique point faible : il faut viser la tête, b.a.-ba que chaque apprenti survivant se doit d’intégrer le plus tôt possible dans le film ; c) une certaine façon de marcher, immortalisée par l’acteur Bill Hinzman, premier de ces zombies modernes, que l’on voit tituber dans le cimetière, dans les premières minutes de La Nuit des morts-vivants.

Cette façon de marcher n’est pas anodine : on y reviendra. Que Danny Boyle ait décidé de faire courir ses infectés dans 28 jours plus tard, c’est une chose : encore une fois, ce sont des vivants contaminés, par des macchabées ambulants. Mais que Snyder, dans L’Armée des morts (très bon film au demeurant), ait imaginé que les zombies pouvaient courir, c’est une erreur, à mon avis. De l’avis de Romero aussi, d’ailleurs : « Se sont-ils relevés d’entre les morts pour aller s’inscrire immédiatement à un cours de gym ? », demande-t-il dans une interview pour Moviefone… N’importe quel cadavre vous le dira : après la mort, on n’est pas du tout prêt à se taper un sprint ! D’ailleurs, si vous dites à quelqu’un qu’il marche comme un zombie, je ne suis pas sûr qu’il en conclura que vous saluez ses performances à la course.

Dernière petite chose, et pas des moindres, avec le zombie moderne : son apparition est le symptôme de la fin de l’humanité, et de la civilisation telle qu’on l’a connue. À la différence du loup-garou ou du vampire, quand les morts-vivants sortent, ils annoncent une invasion à grande échelle. Dracula fait pâle figure (c’est le cas de le dire) à côté de nos goules romériennes : celles-ci tiennent autant du monstre que du virus hyper balèze, type peste, SIDA ou Ebola… Et d’ailleurs, l’arrivée des zombies est généralement due à un virus échappé d’un labo.

Des morts et des pixels

Il ne faut pas croire qu’en 2003, proposer à un éditeur un comic book sur le thème des zombies allait de soi. Le succès de 28 jours plus tard était en train de remettre les mangeurs de chair fraîche au goût du jour, mais il était encore un peu tôt pour que les éditeurs de bandes dessinées flairent le filon. Certes l’immense succès en 1978 du deuxième film de zombies de Romero, Dawn of the Dead – que l’on connaît en Europe sous le titre Zombie et dans une version charcutée revue et corrigée par Dario Argento – avait réellement donné naissance au genre. Les films de série B se sont succédés, avec leur lot de merveilles et de navets, du zombie-spaghetti ultra gore de Lucio Fulci à des nanards géniaux (et incontournables) comme Le Retour des morts-vivants 2… Mais l’enthousiasme s’était tari au cours des années 90, au cinéma tout au moins. C’est dans le domaine du jeu vidéo que le zombie avait repris du service ! Depuis le tout premier jeu d’Ubisoft, Zombi (1989), qui s’inspirait de Dawn of the Dead, jusqu’à l’inépuisable franchise de Capcom Resident Evil, dont le premier volet sort en 1993.



Il faut dire que le zombie, dans les jeux vidéo, a un aspect pratique. Papa et maman voient d’un œil inquiet Junior s’exciter sur sa manette en tuant des gens à longueur de journée. Remplacez ces gens par des zombies, et tout rentre dans l’ordre. Notez que ça marche aussi avec des nazis. Et s’il s’agit d’un mixe zombie-nazi, Junior peut s’amuser toute la nuit, s’il le souhaite : au moins, il ne dégomme plus tout à fait des « gens ». Souvenez-vous du jeu Carmageddon, sorti en 1997, ce jeu de course qui avait fait scandale parce qu’on pouvait y écraser les piétons sans vergogne… La version allemande du jeu a remplacé les piétons par des zombies, la couleur rouge du sang est devenue verte, et ça n’a plus posé aucun problème. Aujourd’hui encore, vous pouvez gaillardement dézinguer du macchabée à la pelle avec tous vos copains dans Left 4 Dead 2, et personne ne vous en tiendra rigueur. Peut-être même que vous décrocherez un succès pour ça…

Tout ça pour dire que le zombie avait déserté les écrans de cinéma sans tout à fait se faire oublier. En tout cas, ça n’était pas vraiment le genre d’histoire qu’un éditeur de comic book recherchait en 2003, quand Robert Kirkman est allé proposer son projet à Image Comics. D’ailleurs le projet original s’intitulait Dead Planet et reposait sur un scénario de science-fiction dans lequel intervenait une épidémie de zombies. Mais Kirkman change ses plans en cours de route et se lance dans le récit d’une épidémie survenant dans un univers contemporain, avec le projet de suivre un groupe de survivants dans une histoire au long cours. Les premiers fascicules mensuels de The Walking Dead sont lancés dans la plus grande discrétion, mais le succès arrive très vite, et est phénoménal. Le public attendait ça, que les morts viennent dévorer les vivants en BD – et il ne le savait même pas.


À suivre... et la prochaine fois, promis, je rentre dans le vif du sujet.


dimanche 7 juillet 2013

Zombies et châtiment



Journal d'oisiveté
Juin 2013

Copyright Robert Kirkman/Charlie Adlard

Samedi 1er juin.

            « ‒ Merci de nous recevoir, monsieur Julde…

            ‒ Juldé.

            ‒ Pardon, monsieur Juldé. Nous avons quelques questions à vous poser concernant votre actu… Alors, on le rappelle, votre actu, c’est cette chronique hebdomadaire, La Bibliothèque de Jupiter, qui paraît tous les jeudis, je crois, c’est bien ça ?

            ‒ Oui, oui.

            ‒ Bien. Alors il s’agit d’une chronique consacrée à la littérature, et on va dire, à un thème particulier qui touche à la littérature. De près ou de loin, d’ailleurs, hein, puisque vous avez pu parler du roman, du monologue intérieur, mais aussi du café, enfin… De thèmes comme ça un petit peu plus périphériques, on va dire. Alors, la question qu’on se posait, c’était, tout d’abord : est-ce que vous faites des recherches préalables pour rédiger vos textes, ou est-ce que vous vous servez tout simplement des connaissances que vous avez, enfin… Je m’aperçois en la posant que cette question n’est pas intéressante du tout…

            ‒ Oui, non, elle n’est pas intéressante mais je vais y répondre quand même. Eh bien, figurez-vous que je prévois prochainement de consacrer une chronique au thème de l’aventure. Ah ! le récit d’aventures… Jules Verne, Stevenson, Conrad… Et je me suis justement procuré le petit essai de Jean-Yves Tadié consacré au Roman d’aventures. Je suis en train de le lire, et c’est très instructif, mais d’un autre côté, je constate au fil de ma lecture que j’aurais aussi bien pu écrire ma chronique sans passer par là. Et c’est ce que je fais habituellement. Et ça se passe plutôt pas trop mal. Je me contente généralement de vérifier certaines choses dans des ouvrages spécialisés si je les ai à disposition (comme pour mon texte sur les monstres – parce que mine de rien, j’ai un bon paquet de documentation sur les monstres, je sais pas, c’est mon truc, moi, les monstres), et puis de temps en temps je vais vérifier un truc ou deux sur Wikipédia. Voilà.

            ‒ D’accord. Et… par ailleurs, des rumeurs prétendent que vous auriez une relation avec Kirsten Dunst. Vous confirmez ou pas ?

            ‒ On ne peut pas empêcher les rumeurs, vous le savez mieux que moi. Mais pour protéger notre jardin secret, à Kirsten et à moi, vous comprenez bien que je ne peux pas répondre à cette question.

            ‒ Merci, monsieur Julde.

            ‒ Juldé. Je ne vous raccompagne pas. »

            Bref. Cette petite plaisanterie pour dire qu’effectivement, je suis en train de lire le Tadié et que je pense que la prochaine chronique pourrait parler de l’aventure. Ou des aventures ? Je ne suis pas encore bien fixé, et de toute façon, en ce moment, je me concentre surtout sur les biographies. J’achève celle de Demi Moore ce matin, et passe ma soirée sur Diam’s (et je dois me faire violence pour transformer en qualités tout ce qui m’a toujours déplu chez cette rappeuse de pacotille) et sur Diane Krüger. Il m’en restera encore trois à rédiger demain, et je serai en mesure d’envoyer mes textes dès lundi. Poussé par la nécessité, je peux devenir tout à fait productif…


Dimanche 2 juin.

            J’avais noté sur mon petit carnet les neuf noms de personnalités que je devais traiter pour cette grosse commande de résumés biographiques. Dès que j’avais achevé un article, je rayais un nom. Il m’en restait donc trois ce matin : Drew Barrymore, et deux mecs que je ne connaissais pas. Ce soir, il ne reste plus que le dernier, que je me réserve pour demain, finalement, parce que ce gars-là a la mauvaise idée d’être une célébrité pas célèbre du tout : un acteur de théâtre essentiellement, et franchement, qui ça intéresse, le théâtre ? Alors je sens que je vais devoir tirer à la ligne, pour ce texte, et là je ne m’en sens plus le courage.
                   

Lundi 3 juin.

            Finalement, quand on parvient à trouver l’angle d’attaque qu’il faut pour rédiger ces 2000 signes à propos d’une célébrité parfaitement inconnue, et qu’on termine le texte plus facilement qu’on ne le craignait, c’est plutôt un travail satisfaisant. On pourrait prendre la célébrité par les épaules (en l’occurrence, il s’agissait d’Eddie Redmayne), la regarder bien dans les yeux et lui dire : « On a fait du bon boulot, toi et moi, Eddie ! »

            Je suis surtout soulagé d’en avoir fini avec cette commande : en attendant la prochaine, je vais pouvoir me lancer dans mon texte sur le roman d’aventures…

            Je vais pouvoir le faire, mais pas aujourd’hui, bien sûr ! Pas avec ce soleil… C’est un temps à vivre des aventures, plutôt qu’à les écrire !

            (Évidemment, je ne les vis pas non plus…)


Mardi 4 juin.

            J’embarque dans le bon gros livre que Norman Mailer a consacré à Lee Harvey Oswald, et je jubile d’avance du voyage. J’aime sa façon de commencer par la bande, en présentant d’abord des personnages secondaires, périphériques, le personnage principal entrant en scène comme par raccroc, discrètement, le gentil flirt américain de la jolie Russe romantique…

            Et j’embarque aussi dans mon article sur l’aventure. J’en écris une grosse partie, laissant la suite à demain, ce qui n’est peut-être pas une bonne idée, puisque les phrases s’enchaînaient facilement, dans un grand plaisir d’écriture… Mais évidemment, je me suis mis au travail tard dans la nuit, et j’ai préféré m’interrompre avant de ne plus avoir les idées très claires.


Mercredi 5 juin.

            Article achevé au réveil, et à vrai dire, je suis assez content de moi. Je dirais même qu’il fait partie de mes meilleures chroniques de la Bibliothèque de Jupiter, avec celle sur la guerre… C’est en tout cas l’une de celles que je me suis le plus amusé à écrire.


Jeudi 6 juin.

            Je lis Norman Mailer à la terrasse du Parvis en regardant à la dérobée les jambes des filles. Ah ! Si j’avais dix ans de moins…

            Hier, un jeune de dix-neuf ans, militant antifasciste, est mort dans une altercation avec un groupe d’extrême droite. Dans la presse, c’est tout de suite devenu : « Clément Méric, agressé pour ses idées », « battu à mort », etc. Pierre Bergé a sauté sur l’occasion pour accuser les militants de la « Manif pour tous » et notamment Frigide Barjot d’avoir « préparé le terrain » et « promis du sang », qui maintenant « éclabousse la démocratie et la République ». On n’en est plus à une récupération politique près… Quant à Bernard Debré, sur un mode moins abject mais plus neuneu, il accuse les « jeux vidéo hyper-violents ». Bon, mais lui, il est juste en retard d’une guerre ou deux, visiblement.

            Aujourd’hui, un peu partout en France, l’extrême gauche se réunissait en mémoire de Clément Méric et pour protester contre cet acte de violence. Le Front de Gauche appelait à la dissolution des groupuscules d’extrême droite (bizarrement, il ne prévoyait rien contre ceux d’extrême gauche).

            En fin de compte, il semblerait que ce soit Clément Méric lui-même, avec quelques camarades « antifa », qui ait cherché querelle aux gros méchants skinheads. Il se serait pris un coup de poing, sa tête aurait heurté un poteau, et il serait resté au sol, en état de mort cérébrale. On est loin de la thèse de l’agression sauvage, et du jeune « battu à mort » pour ses « idées » ! Cette mort est absurde et révoltante, certes, mais ce qui est encore plus révoltant, c’est cette instrumentalisation d’un événement qui n’est en somme qu’une altercation qui a mal tourné… À peine refroidi, le cadavre de Clément est piétiné par ceux-là même qui prétendent honorer sa mémoire. Les mêmes qui crient « Pas d’amalgame ! » quand des voitures sont brûlées dans les cités « sensibles »…

            Aux dernières nouvelles, la victime et ses agresseurs se seraient trouvés dans le même appartement où avait lieu une vente privée « de vêtements de plusieurs marques appréciées par les jeunes militants issus à la fois de l’extrême gauche et de l’extrême droite. »

            Mourir pour ses idées, déjà, c’est con. Mais alors mourir pour un Fred Perry…


Vendredi 7 juin.

            Étrange, ces gens qui ne savent pas goûter le silence… Alors que je lisais une fois de plus à la terrasse du Parvis, la table la plus proche de la mienne était occupée par trois jeunes, une fille et deux garçons, les deux porteurs d’un tee-shirt jaune vif – à tel point que j’ai d’abord cru qu’ils faisaient partie d’une association quelconque. En fait, non : l’un d’eux portait un tee-shirt jaune avec un peu de vert, mais je ne sais pas s’il était aux couleurs du Brésil ou du Stade nantais. Bref : le type au tee-shirt jaune uni parlait d’une manière intarissable, et tentait de convaincre l’autre de postuler pour un emploi de vente par téléphone. Il lui expliquait tout le principe de la chose, et que bien sûr il faut faire du chiffre, et que bien sûr il ne faut jamais s’énerver même si le client potentiel vous « renvoie chier », et que bien sûr il faut avoir la « tchatche »… La « tchatche », le type l’avait, ça c’est sûr : on n’entendait que lui ! Difficile, pour moi, de me concentrer sur le mariage de Lee Harvey Oswald et de Marina Prusakova ! Et le plus insupportable, c’est que lorsqu’il n’avait plus rien à dire, il enclenchait de la musique sur son Ipod (du vague reggae à vomir) et chantait en yaourt par-dessus !

            Mickaël et Marie nous ont invités pour un barbecue de rattrapage après la soirée ratée pour cause de gastro du mois dernier. Mais bien sûr, alors que le soleil a brillé toute la journée, l’orage éclate au moment même où il faut se mettre en route pour rejoindre la maison du couple. Je suis le premier arrivé (mais comme l’Histoire ne retient que les trains qui arrivent en retard, ce ne sera sans doute pas porté à mon crédit), puis arrivent Guillaume et Claire, Stan, Line et Joséphine, et enfin Anthony. J’ai apporté des cadeaux pour les enfants, puisque, à l’origine, nous devions fêter les deux ans de Thibault et, accessoirement, la venue au monde de son cadet. Claire et Guillaume ont également des cadeaux à offrir. Thibault et Joséphine se cherchent un peu timidement d’abord – mais la soirée ne fait que commencer – et sur la table, le petit dernier, Benjamin, attend l’heure du repas. Ce soir, c’est lait maternel, comme d’hab’, et c’est Marie qui va dresser la table dans la chambre d’enfant, où nous ne sommes pas conviés. Une contre-soirée, en quelque sorte.

            La grande question qui nous occupera un moment : la pluie va-t-elle se calmer et, si oui, va-t-on tenter de dîner dehors ? À la première éclaircie venue, on se déplace dans le jardin, de l’espoir plein les yeux, et aux premières gouttes (qui sont tombées, je crois, à l’instant même où Tsonga perdait contre Ferrer – parce que bien entendu, la télé était branchée sur Roland-Garros), des dissensions éclatent dans le groupe, entre les courageux qui voudraient, malgré tout, rester dehors, parce que c’est quand même pas trois gouttes qui vont nous faire reculer ; et ceux qui songent qu’il est inutile d’insister, puisque c’est un coup à devoir rentrer en catastrophe tous les couverts et tous les plats qui auront été sortis pour les abriter. Finalement, c’est la prudence qui l’emporte : nous sommes des trentenaires.

            Ça ne nous empêche pas, pendant que le barbecue s’embrase, de rester un peu dans le jardin, où Thibault et Joséphine disputent une partie de football – à laquelle on participe tous plus ou moins, du bout du pied – et vont admirer Roger, le lapin qui nous enterrera tous (il a onze ans !). Je discute avec Anthony et Claire de mes commandes d’articles. Cette semaine, je n’ai pas eu de « bio » à rédiger, mais des « avis » de produits culturels : DVD, bandes dessinées et même logiciels. Anthony s’amuse à imaginer ce que je vais bien pouvoir dire pour vendre Norton Antivirus 2013. Je vais trouver, je vais trouver…

            Pendant le repas, on parle évidemment de la mort de Clément Méric, et Stan nous fait remarquer que son nom est l’anagramme de « crime » et de « merci ». Je crois qu’on tient une piste que les enquêteurs ont ignorée jusqu’à présent… Il faudrait voir du côté des groupuscules de joueurs de Scrabble d’extrême droite… Stan, toujours lui, s’est entiché de l’expression « par capillarité », qu’il ressort quinze fois dans la soirée.

On cause aussi du vol des trois squelettes sur le site des fouilles archéologiques de Saint-Tugal. Il ne s’agissait pas du secteur de fouilles dont s’occupait Claire, mais ça a fait pas mal de bruit dans la presse locale. Un type est venu piller la nécropole médiévale qui venait tout juste d’être mise à jour, et a embarqué les squelettes dans un sac Leclerc ! Il les a restitués en s’excusant, mais évidemment, les ossements sont devenus inexploitables. Finir dans un sac en plastique, pour un noble du Moyen Âge, c’est plutôt triste…

Il est également question de reprises électro de Brassens, de la chanson de Patrick Sébastien Et quand il pète il troue son slip, de Cyril Hanouna, de Maïtena Biraben, des tics langagiers de Guillaume Durand, de l’émission Taratata qui s’arrête et des multiples « nouvelles formules » de Nulle part ailleurs et du Grand journal depuis la période Philippe Gildas (l’âge d’or). C’est donc en quelque sorte un plateau télé. La cave à vin électrique de Mickaël a encore beaucoup fait parler d’elle, les buveurs ayant étudié d’assez prêt l’odeur et le goût de quelques-unes de ses bouteilles, dont la plupart, visiblement, seraient encore un peu trop acides pour faire un vinaigre raisonnable.

Marie a été la première à déclarer forfait et à aller se coucher (elle vient d’enfanter, ça peut se comprendre), puis Line en fait autant (elle est enceinte, ça peut se comprendre). Stan a pris la décision, adulte et responsable, de rester dormir chez Mickaël et Marie, ce qui évitera de réveiller Joséphine pour la ramener dans son lit. Peu après le départ de Claire et de Guillaume, Anthony et moi levons le camp aussi, vers deux heures. Il ne pleut plus. On aurait pu manger dehors…


Dimanche 9 juin.

            L’après-midi, je viens à bout de la quinzaine d’avis que je devais rédiger, concernant des films, des bandes dessinées et des logiciels informatiques. Le soir, en guise de récompense, je vais au Cinéville voir le film Hannah Arendt, de Margarethe von Trotta. La philosophe face à la banalité du mal personnifiée par Adolf Eichmann – la Bête immonde sous la peau d’un petit fonctionnaire à lunettes, enrhumé et parcouru de tics. Cette question de la « banalité du mal » et surtout celle de la « collaboration » des chefs juifs à la Solution finale la mettent face à l’incompréhension de la communauté juive, qui se sent trahie par l’une des leurs. Assez bon film, qui met en lumière cette question qui empoisonne encore tous les débats politiques actuels : faut-il dire la vérité lorsque celle-ci est en contradiction avec la pensée officielle, juste et progressiste, du temps ? Peut-on la dire sans être aussitôt insulté, condamné ? Et tenter de comprendre le mal, est-ce l’excuser ?



Lundi 10 juin.
           
Aujourd’hui, pour la première fois, j’ai refusé une commande d’articles. Je l’ai fait après avoir longuement hésité, et avec beaucoup de scrupules : je n’aime pas dire non. Que va-t-on penser de moi ? Mais il s’agissait d’articles consacrés au jardinage – un domaine qui m’est parfaitement étranger. Deux articles seulement, pour une commande de dix-sept euros, mais qui, si je l’avais honorée, aurait inauguré une autre série de commandes plus importantes, consacrée au même thème. En me renseignant sur Internet, j’aurais pu écrire ces articles… mais bon, je ne me sentais pas le courage de m’attaquer à un secteur totalement inconnu de moi. Ce refus, malgré tout, m’a occupé l’esprit une bonne partie de l’après-midi : après tout, j’ignorais à quel moment on allait me proposer autre chose… Et finalement, ça ne s’est pas fait attendre : à la place, on m’envoie une dizaine de nouvelles biographies à rédiger, pour un montant de cent quarante euros : Eh bien ! Qu’est-ce que j’ai bien fait de refuser la première commande, finalement !

            En lisant le livre de Norman Mailer sur Lee Harvey Oswald, et surtout la période de la vie d’Oswald en Russie, je ne peux pas m’empêcher de penser au paradoxe invraisemblable qui fait qu’aujourd’hui encore, le communisme soit considéré par beaucoup comme une idéologie positive et libératrice. Les gens de ma génération n’ont pas connu le fascisme. Le seul totalitarisme qui nous soit réellement contemporain est le communisme. La Guerre Froide est encore récente, et nous avons vu tomber le Mur de Berlin ! Nous ne pouvons donc pas prétendre ignorer ce que représente le communisme, à moins d’un aveuglement volontaire, d’une mauvaise foi en titane ! Même Oswald, venu en U.R.S.S. pour fuir le capitalisme, après trois années passées à subir la bureaucratie soviétique, l’interdiction de circuler librement (il n’avait pas le droit de quitter Minsk), l’interdiction de s’exprimer librement (on ne parle pas de politique en public, pas même à la terrasse d’un café), et une surveillance de chaque instant par le KGB (qui avait truffé de micros l’appartement qu’il partageait avec sa femme Marina) ; même Oswald, de retour aux Etats-Unis, continuait à prétendre qu’il n’y avait pas moins de liberté en Russie qu’en Amérique, et à distribuer des tracts pro-cubains. Oui, vive le communisme ! Quel plaisir de vivre dans un pays pauvre où chacun surveille chacun, plutôt que dans un pays riche où l’individu est libre de dire et de faire ce qu’il souhaite… Il faudrait toujours relire le Mea Culpa de Céline.



Mardi 11 juin.
           
Ma mère m’apprend au téléphone la mort de l’oncle Bernard – l’un des frères de mon grand-père, qui avait fêté ses quatre-vingts ans tout récemment. L’enterrement a lieu demain au Bignon du Maine.

            Pas vraiment d’idée pour ma chronique de jeudi, et avec cet enterrement, ça risque d’être difficile de l’écrire demain – mais il le faudra bien.

            Finalement, ce soir, je décide, puisque j’avais laissé le lecteur sur un faux suspense la dernière fois, de parler des « suites », et plus précisément des continuations du Moyen Âge. Je commence mon texte, que j’interromps assez vite pour aller au cinéma.

            Je suis allé voir Gatsby le Magnifique. J’y suis allé en anticipant la déception, voire la colère, que j’allais ressentir en voyant piétinée l’œuvre de Fitzgerald. Du coup, pas de déception, pas de colère : ce film est le navet auquel je m’attendais, ni plus ni moins. Qu’espérer d’autre de la part du réalisateur de Moulin Rouge, ce Navet des navets (comme il y a le Cantique des cantiques) ? C’est comme si une délicate friandise, légère et raffinée, avait été métamorphosée en une immense pièce montée indigeste, dégoulinante de chantilly, que vous alliez être obligé d’avaler en intégralité, et sans vomir… Rien que le choix de Tobey Maguire dans le rôle de Nick Carraway est une hérésie. Je m’attendais à le voir ouvrir sa chemise et endosser le costume de Spiderman à chaque moment un peu intense du film ! (Attention ! J’aime beaucoup Spiderman ! Mais dans Spiderman…) Et ces couleurs vives tout le temps, ces effets de caméras à l’attention des débiles profonds (waooouuhhh ! la plongée fulgurante façon montagnes russes le long des buildings, et qu’on nous ressert deux fois (au moins) au cas où on ne l’aurait pas suffisamment appréciée à la première fournée), cette mise en scène qui vous enfonce le clou de chaque plan, comme si vous aviez besoin qu’on vous souligne bien tout au Stabilo pour que vous compreniez… Oh ! Le vent qui souffle dans les grands rideaux blancs la première fois que le spectateur rencontre Daisy, pitié !... Et le contraste exagéré jusqu’au ridicule entre l’ilôt paradisiaque du château de Gatsby et les sombres bas-fonds du centre de New York !... Jamais un peu de délicatesse, un peu de subtilité ? Non, vraiment, il faut supporter du début à la fin tout ce clinquant qui sonne faux ? Et cette bande originale insupportable… Admettons que ce soit un choix esthétique de prendre des musiques contemporaines plutôt que des fox-trots ou des charleston des années 20 – admettons. Mais fallait-il pour autant choisir de la daube ? Je pose la question ? Le plus terrible, finalement, mais par charité je mettrai plutôt ça sur le compte de la version française, c’est que même la voix off – c’est-à-dire le texte authentique de Fitzgerald – sonne faux, dans ce film. Et surtout redondant, comme tout le reste. Devant ce désastre, on a parfois une pensée pour ce grand film qu’aurait pu donner Gatsby le Magnifique, avec un autre réalisateur que Baz Luhrmann… et un autre acteur que Spiderman. Leonardo DiCaprio, finalement, est le seul qui s’en sorte un peu – et il a bien du mérite, parce qu’il n’est pas aidé, le pauvre…


Mercredi 12 juin.
           
Ma chronique est quasiment terminée lorsque mon frère passe me prendre en début d’après-midi pour rejoindre la sépulture de Bernard, au Bignon du Maine. Il y a déjà beaucoup de monde sur le parvis de la petite église, et la foule va continuer d’augmenter, la plus proche famille étant déjà installée dans l’église. Il faut dire que notre grand-oncle était une gloire locale, ayant été maire du Bignon pendant douze ans, et ayant participé activement à beaucoup de travaux pour la commune et ses environs au sein du conseil d’administration…
           
Mon frère, qui a profité de sa pause pour venir, ne reste que pour la messe. Nous sommes tout au fond de l’église, là où un Dieu un peu myope ne pourrait pas nous voir, et nous nous levons et nous asseyons au rythme de l’office, en imitant autant que faire se peut les autres membres de l’assistance. Nous n’allons pas jusqu’à faire le signe de croix… Beaucoup d’hommages sont rendus au mort, de la part de ses enfants et petits-enfants, et de celle du collègue de Bernard au conseil. C’est au moment de quitter l’église qu’Erwan et moi sommes pris de scrupules : faut-il agiter le goupillon au-dessus du cercueil en passant à côté, ou peut-on se contenter de poser la main dessus ? À mon avis, on peut se passer du goupillon, mais comme tout le monde l’utilise, on préfère agir comme tout le monde pour ne pas créer un incident diplomatique. Erwan dessine une vague croix dans l’air, moi j’ai plutôt l’impression de donner de petits coups de salière au-dessus d’un plat…
           
Mon frère retourne donc au boulot, moi j’attends la sortie du cortège et retrouve ma mère, Émile et toute la famille, qui prend la direction du cimetière juste en face. Riton et Marie-Hélène soutiennent ma grand-mère qui se déplace difficilement. Bernard va retrouver sa Marguerite, morte il y a deux ans. Je serre des mains et embrasse des gens que je n’identifie pas forcément, cousins et parents que je ne vois guère qu’aux grands repas rassembleurs. L’oncle Marcel, le frère aîné de Bernard, est le seul garçon qui reste de la fratrie Chabrun, maintenant… Je craignais d’être beaucoup sollicité après les recherches que j’ai effectuées autour du « grand-père » Chabrun – ma vieille réticence à être mis en avant et à devoir prendre la parole – mais c’est surtout avec Riton et avec Joël que j’en parlerai un peu, avec Marie-Hélène également, et une cousine qui me dit que la synthèse de mes recherches a fait un heureux : son fils, qui est en CM2, étudie justement la Première Guerre mondiale, et était fier de pouvoir parler de son arrière-grand-père. Notre procession a rejoint tranquillement la salle des fêtes toute proche, passant devant la maison, désormais vide, de Bernard et Marguerite, et leur jardin rempli de fleurs. Cette salle des fêtes a bien changé depuis la dernière fois que j’y suis allé. Mon journal pourrait dire en quelle année c’était, et à quelle occasion – moi, je suis une passoire. Les plus mémorables fêtes de mon enfance s’y sont déroulées, tous les repas de famille, les anniversaires… Normal qu’on se retrouve tous ici pour le vin d’honneur – pour le café, en ce qui me concerne. Riton évoque avec ma mère l’enterrement du « grand-père » Chabrun, en 1969. Il se souvient qu’à l’occasion, les parents – c’est-à-dire les fils et filles de Jean-Baptiste – s’étaient mis à chanter, transformant un événement sinistre en un rassemblement chaleureux. 

            Comme Riton et Marie-Hélène doivent raccompagner « mamie » à la maison de retraite, c’est eux qui me déposeront à Laval. C’est surtout pendant le trajet du retour qu’on évoque le grand-père et mes recherches.

            De retour chez moi, après avoir dîné, je me remets sans grande difficulté à mon texte pour la Bibliothèque de Jupiter. Encore un de fait !


Jeudi 13 juin.
           
            En ville, je me fais interpeller par des élèves de Réaumur, mes chers premières, qui me disent que je leur manque (eh ouais, je sais, je sais…), me demandent ce que je fais en ce moment et comment se sont passé mes concours. Comme je leur explique que j’écris des textes sur le Net pour gagner un peu d’argent, l’un d’eux me dit : « En tout cas, le jour où tu publies un roman, on ira l’acheter ! » Merci, les p’tits gars. En attendant, bon courage pour le bac de français.


Vendredi 14 juin.
           
Je passe à M’Lire où j’achète un petit recueil de textes de Mark Twain sur la religion : Quand Satan raconte la terre au Bon Dieu. Je prends mon café au Parvis où je poursuis la lecture du livre de Norman Mailer.


Samedi 15 juin.

            J’aide ma mère à déménager ce matin, ou plutôt à emménager dans le nouvel appartement qu’elle occupera à quelques mètres de chez moi. Quand j’arrive, je vois qu’elle est accompagnée d’une femme de l’agence qui lui loue l’appartement. Une très jolie jeune femme, d’ailleurs, avec d’incroyables yeux verts. Cette femme est aux prises avec plusieurs trousseaux de clés pour ouvrir la cave et le local poubelles, et avec un long tournevis pour vérifier le compteur EDF. Ma mère, toujours prévenante, est embêtée de la voir perdre son temps à essayer toutes ces clés, mais la belle la rassure : c’est son métier. En ce qui me concerne, j’aurais bien aimé qu’elle se débatte avec ses trousseaux pendant encore une ou deux heures… Mais elle finit par s’en aller, et nous voilà à vider le camping-car. Ce sont surtout les cartons qui nous occupent pour l’instant : les gros meubles et l’électroménager, ce sera pour plus tard. J’arrive à me faire mal au dos en posant le grand coffre « du mort » de ma mère (« Yo-oh-oh ! Et une bouteille de rhum ! »), et une bonne douleur qui va me suivre toute la journée, et sûrement encore pour quelques jours, malgré le Doliprane et le gel contre les souffrances musculaires. Je me déplace comme un vieillard tout le reste de l’après-midi, avec l’impression d’être un Saint-Sébastien traversé de flèches à chaque fois que je m’assois ou que je me lève. Moi qui comptais écrire plusieurs « bios » ce soir, je me contenterai d’une seule et passerai le reste de la soirée devant la série The Walking Dead. Les zombies, dans cette série, sont plus alertes que moi…



Dimanche 16 juin.
           
Je passe la journée comme un bout de bois sec prêt à se briser au moment où quelqu’un aura la mauvaise idée de le plier en deux. Je trouve tout de même le moyen d’écrire deux biographies dans ces conditions difficiles, le dos complètement déchiré. Je dois être une sorte de héros.


Lundi 17 juin.
           
            Guillaume m’ayant conseillé un livre amusant, une histoire de zombie, Comment j’ai cuisiné mon père, ma mère et retrouvé l’amour, par S.G. Browne, je lui ai demandé de me le mettre de côté, et je vais le chercher cet après-midi.
           
J’ai sérieusement ralenti le rythme de ma production de biographies de célébrités. Je comptais en faire deux ou trois par jour pour pouvoir les renvoyer rapidement, mais je n’en ai écrit que deux hier, les jours précédents je n’en ai fait qu’une par jour, et aujourd’hui aucune. Et comme je vais également devoir m’occuper de ma chronique mardi ou mercredi, cette production risque de ralentir encore. J’ai un délai plutôt souple : je dois rendre ces textes le 1er juillet au plus tard. Mais j’aurais aimé les renvoyer dès cette semaine. Il faudra plutôt compter sur la semaine prochaine…


Mardi 18 juin.

            L’ancien propriétaire, ou emprunteur, du livre de Norman Mailer sur Oswald que je suis toujours en train de lire, a orné les marges de quelques remarques – ou plutôt de quelques corrections, exactement comme un prof sur une copie d’élève. Autant je peux comprendre qu’on prenne des notes en marge des livres (même si je ne le fais pas moi-même), autant ce besoin de corriger m’échappe un peu. À chaque fois que l’auteur cite l’en-tête d’une lettre d’Oswald, et que le traducteur a noté : « Chers messieurs », le lecteur a barré rageusement le « chers », ajoutant même une fois dans la marge : « Mauvais traducteur ! » Il est aussi adepte du point d’exclamation scandalisé pour souligner une faute qui lui a sauté aux yeux. Il croyait peut-être que le traducteur prendrait connaissance de ces corrections ? Le résultat, c’est qu’à chaque fois que je repère une coquille que ce rigoureux veilleur n’a pas soulignée, je suis surtout offusqué par son manque de vigilance. « Quoi ? Il ne l’a pas lue, cette page ? Il dormait, ou quoi ? »


Mercredi 19 juin.
           
J’écris mon texte sur l’adaptation pour la Bibliothèque de Jupiter. Pas un très bon texte, cette fois. J’ai parfois un peu de mal à doser équitablement l’humour et la réflexion, ou l’analyse pertinente… Pertinente, elle ne l’est d’ailleurs pas toujours. En l’occurrence, sur les adaptations cinématographiques, je ne suis pas persuadé d’avoir une opinion très originale…


Jeudi 20 juin.
           
Après une longue période de disette où je culpabilisais à la fois de ne pas avoir d’argent et de ne pas me débrouiller correctement pour en gagner (i.e. : de ne pas trouver de travail), j’ai savouré ce retour à des finances un peu plus saines (et encore si précaires, pourtant) permis par ma nouvelle occupation de rédacteur web. J’avais besoin de ce passage pour me permettre de souffler un peu. Mais il est temps que ça cesse, que je retrouve un emploi un peu plus sûr pour la rentrée et que je me garde aussi du temps pour écrire des textes personnels, littéraires, et pas simplement ma petite chronique du jeudi. L’idéal serait que je me lance enfin dans un roman, mais il faudrait pour cela que je sois dessus tous les jours, et c’est cette discipline qui m’intimide encore…
           

Vendredi 21 juin.

            J’avais complètement oublié la Fête de la Musique ! C’est en me connectant sur Facebook et en lisant quelques statuts que ça me frappe. Ah ! Mais oui ! C’est ce soir ! Aucune envie de ressortir de chez moi pour aller me torturer les tympans. De toute façon, comme de son côté le soleil a complètement oublié l’été, c’est une raison suffisante pour rester chez moi. Oh ! Il y aurait sûrement eu beaucoup de filles très mignonnes, dans les rues, ce soir – mais de ce temps-là je doute qu’elles aient osé les tenues légères…


Samedi 22 juin.
           
            Je suis plongé dans le livre que m’avait conseillé Guillaume, Comment j’ai cuisiné mon père, ma mère et retrouvé l’amour, histoire de zombies racontée par un zombie, hilarante, et même émouvante parfois – et c’est un sacré challenge d’émouvoir avec les peines d’une bande de morts-vivants ! En tout cas, c’était exactement la lecture dont j’avais besoin en ce moment où je revois la série The Walking Dead. Série qui, décidément, est bien meilleure que ce que j’avais cru la première fois que je l’avais vue. Il est vrai que la première saison n’est pas une réussite, mais la deuxième est un régal d’hémoglobine et de démembrements. Et les personnages gagnent en complexité…


Dimanche 23 juin.

            J’avais prévenu ma mère que je serais à Paris le week-end prochain, mais elle avait compris qu’il s’agissait de ce week-end, et elle n’a pas fait appel à moi hier pour l’aider à déménager. Je m’étais étonné qu’elle ne m’appelle pas, et je m’étais finalement dit qu’elle avait peut-être l’intention de déménager le dimanche, c’est-à-dire aujourd’hui, et non le samedi. Mais non, le déménagement a bien eu lieu hier, et par chance Erwan est venu accompagné de ses copains. En revanche, ma mère me demande tout de même un petit coup de main pour apporter quelques pans de meubles à son appartement, ce que je fais avec Émile et elle. C’est assez rapide et je peux ensuite retourner à mes écrits – c’est-à-dire en ce moment les bios de starlettes.


Lundi 24 juin.

            Moi qui avais voulu me débarrasser assez rapidement de la dizaine de bios que je devais écrire pour le 1er juillet, afin d’en toucher la rémunération à temps pour mon week-end parisien, je me retrouve encore embourbé là-dedans, et particulièrement fatigué. Je parviens tout de même à en écrire trois aujourd’hui, il ne m’en restera donc plus que deux à traiter demain. En l’espace de dix jours, j’ai donc eu à me farcir, entre autres, James Blunt, Justin Timberlake, Keith Richards, Lorie, M Pokora, Marc Levy, Marilyn Manson ou encore Mazarine Pingeot. Tout en rédigeant des commentaires sur des livres et des bandes dessinées (une vingtaine en tout). Éclectisme est mon deuxième prénom. J’en viens à bout, mais j’ai encore à écrire ma chronique pour jeudi et mon texte pour la soirée Zapoï. Dire qu’il y a trois mois à peine, j’étais encore un fainéant…


Mardi 25 juin.

            Ce matin, j’ai décidé de revenir au Juldé modèle 2011, et je me suis rasé la barbe. So vintage I am !

            Vingt jours… Vingt jours qu’on nous emmerde avec la mort de Clément Méric ! Aujourd’hui, c’est RTL qui évoque une vidéo qui confirmerait la thèse selon laquelle Méric aurait provoqué les skinheads, reçu un ou deux coups de poing, et serait mort des suites de ces coups. Cette mort est tragique, et je trouve tout aussi lamentables les discours selon lesquels Méric n’aurait eu que ce qu’il méritait, que les récupérations politiques de la gauche. Les affiches « Ni oubli, ni pardon » du Front de Gauche sont à vomir, et les commentaires de l’extrême droite insultant Méric me dégoûtent tout autant. Mais ce qui m’énerve le plus, c’est qu’un simple fait divers ait été transformé en phénomène de société, et un gamin victime d’une bagarre qui a mal tourné en une espèce de nouveau Martin Luther King, ou de nouveau Malik Oussékine… Pourtant, ce n’est que ça : une bagarre qui a mal tourné, un fait divers lamentable qui ne méritait guère qu’un entrefilet dans Le Parisien… Clément Méric, mort pour ses idées ? Faut quand même pas déconner… « Descendez, sales fachos, on va vous massacrer ! » – c’est des idées politiques, ça ? Mais c’est une insulte à la mémoire de tous ceux qui sont réellement morts pour leurs idées ! Mélenchon et sa clique n’ont vraiment aucune honte…
           
            J’ai enfin terminé mes bios, ayant traité le cas de Mimie Mathy ce matin et celui de Mischa Barton ce soir. Ça m’a crevé, tout ça. Ou peut-être est-ce le fait de ne plus savoir me coucher avant trois ou quatre heures du matin, va savoir…


Mercredi 26 juin.
           
Toujours à court d’idées pour ma chronique – rien ne m’emballe vraiment dans la longue liste de thèmes que j’ai rédigée sur mon carnet – je décide, pour cette semaine, de parler de la page blanche. Un jour, il faudra que je paie pour toutes mes impostures.
           

Jeudi 27 juin.
           
J’écris mon texte pour la soirée Zapoï, sans grande difficulté. Un bon discours, je pense. Qui, bien lu, pourrait même être assez émouvant…
           

Vendredi 28 juin.
             
            La terrasse du Marais est déjà bien achalandée quand j’arrive pour la soirée Zapoï. J’ai mon discours dans la poche arrière de mon jean, je suis prêt à le dégainer à tout instant, et j’ai plutôt la forme, ce soir. Je suis en mode « social », paré pour les discussions, et j’ai affûté mon humour avant de venir. Après avoir salué ceux de la terrasse – Yoan, Candice, Simon et Séverine, Gérald et Émilie, Charles et Marie, etc. – je vais voir Anthony, Stan, Gabriel, Antoine, et d’autres à l’intérieur. Le Zapoï n° 4 est là, disposé sur les tables  et sur le comptoir par paquets de trois, en éventail. Un peu psychorigide, comme présentation… Je propose d’ailleurs qu’on adopte pour devise « Drôle et psychorigide » pour notre revue – un peu comme le « bête et méchant » de Hara-Kiri… Je discute un moment avec Yoan, on cause de notre « job » de rédacteurs web, mais aussi du jeu vidéo The Last of Us, de la série Walking Dead et des films de zombies en général. Il n’y a pas de chorale punk ce soir pour me piquer la vedette, mais je dois tout de même décider du meilleur moment pour faire ma lecture, et du meilleur endroit : à la terrasse, ou à l’intérieur ? Quand je lis à voix haute, je m’enflamme facilement, et j’ai la voix qui porte – mais à l’extérieur, je cours le risque de m’abîmer la gorge, et j’aimerais pouvoir en faire encore usage ce week-end à Paris… Ce sera donc à l’intérieur. Quand on a décidé que le moment était venu, Anthony stoppe la musique, Charles s’installe au piano pour me faire une petite introduction, les buveurs de la terrasse sont priés de rentrer dans le bar, et je me lance dans un hommage vibrant à ce grand inconnu que fût Jean-Noël Gerboin.

            Mon discours fait un tabac, je crois bien n’avoir jamais eu un public aussi réceptif, et n’avoir jamais été aussi applaudi (ou alors peut-être à l’époque de Trompe la Mort, mais j’ai oublié). J’ai eu du mal à garder mon sérieux quand j’ai entendu Anthony éclater de rire à ma gauche, mais je suis venu à bout de mon hommage, en jouissant de l’écoute aussi attentive qu’amusée de l’assistance. On aurait entendu une mouche roter, et même elles n’osaient pas le faire. Je me mets à bavarder avec Gérald, qui a apprécié mes talents d’orateur (hum…), et nous causons notamment de l’« affaire » Clément Méric. Charles, avec qui je discute ensuite, m’apprend qu’il était à Paris récemment, et qu’en allant au Louvre il espérait un peu tomber sur Pierre Cormary – mais celui-ci travaille à Orsay, pas au Louvre ! Et d’ailleurs, comme je dois me lever tôt demain pour aller à Paris et voir justement Pierre, je ne m’éternise pas chez Dany. Je quitte le bar alors que les applaudissements ruissellent de la terrasse, lancés par Gérald, immédiatement imité par tout le monde. Merci, merci, c’est trop, vraiment…

Samedi 29 juin.
           
            Une légende tenace – alimentée, certes, par mon journal – veut qu’à chaque fois que je prends un train, il m’arrive des bricoles. Je le rate, il me rate, ce genre de choses… Cette fois, tout se passe sans problème : départ de Laval à 8 h 41, et je suis dans le train. En revanche, la femme de ma vie l’a loupé, une fois de plus. Celle-là, je ne la connais pas, je ne l’ai jamais vue, mais ça m’a l’air d’être une sacrée étourdie…

            Comme je n’ai rencontré aucun problème avec le train, il fallait nécessairement que j’en rencontre un avec l’hôtel. Je m’y suis pris un peu tard pour le réserver, et celui que j’ai pu trouver est assez cher, 85 euros la nuit. Et comme j’ai également tardé à renvoyer mes articles de commande, que ceux-ci ne m’ont donc pas encore été payés, et que mes possibilités de retrait sont ridicules, je ne peux pas utiliser ma carte bancaire. J’ai donc demandé à Pierre de me prêter en liquide de quoi payer ma chambre, en lui laissant un chèque qu’il pourra déposer dans la semaine. Je me rends donc à l’hôtel de l’Europe, dans le XIVe, l’esprit tranquille : puisque je vois Pierre ce soir, je n’aurai aucune difficulté à payer ma chambre demain.

            Dès le début, pourtant, je sens que quelque chose ne va pas, dans cet hôtel… Quand j’arrive, à environ un jet de pierre de l’entrée, je vois qu’un type qui fait le pied de grue devant l’entrée de la partie restaurant, sans prendre la peine de me saluer, se retourne vers l’intérieur pour gueuler à son collègue : « V’là un client pour toi ! » Bon. Le manque de courtoisie est peut-être une coutume locale, je ne m’en formalise pas. J’entre dans la partie hôtel, explique que j’ai réservé une chambre, qu’il est peut-être un peu tôt pour qu’elle soit prête (il est à peine onze heures), mais que j’aimerais poser mes affaires quelque part – le truc habituel. Le réceptionniste m’écoute distraitement, me coupe : il ne veut pas m’enregistrer maintenant, je n’ai qu’à laisser mes bagages ici, lui ne pense qu’à retrouver son lit. Ah ! Bon, d’accord : s’il a veillé toute la nuit, je peux comprendre qu’il ait envie d’expédier rapidement les derniers clients… Mais des horaires de nuit qui s’achèvent à onze heures du matin, ça existe vraiment, ça ?

            Bref. Je laisse mes affaires dans un coin et retrouve le métro qui me dépose à Saint-Sulpice. Je prends de l’avance sur mon après-midi en visitant déjà quelques librairies, à commencer par La Procure. Je rejoins le boulevard Saint-Michel en traversant le Luxembourg. C’est fou ce que les gens sont pressés à Paris : même dans les jardins publics, ils courent. Et pour tourner en rond, en plus ! Enfin, parmi ces joggeuses il y en a de bien mignonnes, tout de même, avec des corps impeccables… L’exercice qu’elles pratiquent par petites foulées entre le Sénat et l’École des Mines serait-il une explication à leurs silhouettes parfaites ? Le sport serait donc bon pour la santé, contrairement à ce que j’ai toujours cru ? Si j’avais su…

            Je ne compte pas acheter grand-chose ce week-end – je ne peux pas vraiment me le permettre, de toute façon – mais je compense en bavant (intérieurement) devant toutes les jambes féminines qui passent. Mentalement, je me glisse sous des dizaines de jupes et de robes, m’égare dans des décolletés… Je déjeune au McDo, et commande par erreur un Royal Deluxe. Je voulais un Royal Cheese, le hamburger qui contient tout ce que j’aime… Le Deluxe contient tout ce que j’aime mélangé à ce que je n’aime pas. Mais bon, j’ai faim et j’ai payé, alors je mange.

            Je suis de retour à l’hôtel en début d’après-midi, bien décidé à prendre possession de ma chambre, cette fois. C’est là que les ennuis commencent. Le réceptionniste, qui ressemble étrangement à celui que j’ai vu le matin (Joseph K., au secours !), me demande de payer tout de suite. Je lui explique que ce n’est pas possible, qu’un ami doit me prêter de l’argent, mais que je ne le verrai que ce soir. Alors, il ne me donnera la chambre que ce soir. Euh… Oui, mais je risque de ne revenir que vers deux heures du matin, avec le dernier métro ! Est-ce que le réceptionniste de nuit s’occupe aussi des réservations ? Le type me coupe : « Il faudra voir ça avec le boss, il sera là dans l’après-midi… » Je ne vais pas rester toute l’après-midi ici, quand même ? Il ne sait me dire que ça : « Il faut voir avec le boss ! » Le boss… Maintenant, quand j’entends ce mot-là, je vois toujours un boss final de jeu vidéo, le genre qui vous tue en un coup… Et comme j’essaie d’argumenter, il ne cesse de me donner la même réponse. Je ne voudrais pas paraître raciste (parce que c’est mal), mais mon interlocuteur a des origines arabes, et elles rendent la conversation difficile. On sent qu’il ne comprendra que ce qu’il voudra, en gros, et dès que j’essaie de trouver un arrangement, il m’interrompt. Pour finir, il me demande d’attendre, parce que des clients asiatiques viennent d’arriver, et qu’il téléphonera ensuite au « boss » (okay, alors « R » pour recharger, clic gauche pour tirer…).

            Je m’assois à une table… et il m’appelle aussitôt ! « Vous parlez anglais ? » Ce réceptionniste décidément merveilleux ne connaît pas l’anglais, et me demande de lui servir d’interprète pour ses clients asiatiques, un homme et deux femmes. Espérant que mon dévouement me vaudra un peu d’indulgence de sa part, j’apporte bien volontiers mon aide dans cette affaire. Du reste, je n’ai qu’à me dire que ce sont les clients que j’aide surtout, car ils sont très sympathiques, et non pas l’employé… J’ai du mal à croire qu’un réceptionniste d’hôtel soit incapable de se débrouiller pour donner des explications en anglais, d’autant plus que généralement, les clients demandent toujours à peu près la même chose… Ah ! Si, il a su dire breakfast, quand même… En tout cas, je me suis rendu utile, et j’ai sympathisé avec ce groupe d’Asiatiques – même si j’ignore s’il s’agissait de Chinois, de Japonais ou de Coréens…

            Une fois achevées ces tractations avec l’Orient, le réceptionniste retrouve son disque : « Le boss sera là dans l’après-midi, vous verrez ça avec lui. » Il n’est plus question de lui téléphoner, visiblement. J’en ai marre, je m’en vais.

            De retour à Saint-Michel, je décide d’appeler Pierre, pour savoir s’il est chez lui, afin de régler ce problème avant la nuit. Il est bien là, en train d’écrire un texte, il me propose de passer dans une heure, ce qui lui permettra de faire une pause. Parfait, en attendant je passe d’une librairie à l’autre sur le Boul’Mich’ en reluquant des tas de jambes qui vont par deux, toujours un peu au bord de la tachycardie.

            D’un métro l’autre, je me retrouve chez Pierre, qui va donc pouvoir me prêter l’argent tout de suite. Il vient d’effacer par mégarde une page fraîchement écrite, je ne vais donc pas pouvoir rester longtemps : il a du pain sur la planche pour la réécrire. Oui, je sais ce que c’est, d’avoir passé des heures à rédiger quelque chose pour s’apercevoir ensuite que tout a disparu et qu’il va falloir recommencer – je compatis sincèrement. Je lui raconte mes mésaventures hôtelières avant de le laisser retourner au travail.

            Moi, je reprends le métro pour retourner à l’hôtel. J’avais largement assez de tickets de métro pour ce week-end parisien, mais je suis en train de tous les utiliser dans ces allers-retours inutiles. Et mes ennuis ne sont pas finis : je laisse au réceptionniste les deux billets de cinquante euros que vient de me confier Pierre, et… il n’a pas de monnaie ! Il me donne la clé de ma chambre, m’explique qu’il me rendra la monnaie plus tard – je sens le coup fourré. D’autant plus qu’il a calculé le prix de ma chambre sans voir qu’en la réservant par Internet, j’en avais déjà payé une partie ! Il a noté qu’il devait me rendre six euros, alors qu’il doit m’en rendre 15,50 – on est loin du compte… Ce n’est que dans ma chambre que je me suis aperçu de cette erreur, que je lui ai précisée en redescendant. Il était en train de recompter une pile de billets avec un autre employé (le fameux boss ?) et m’a prêté une oreille assez distraite. Mais dans quel endroit je suis tombé, moi ? C’est dans ces moments-là que ma gentillesse coutumière et ma timidité deviennent de terribles handicaps. J’aurais dû me mettre en colère et exiger ma monnaie sur-le-champ – mais j’étais déjà pas mal engagé dans la rue du Père Corentin quand ma colère s’est réveillée. Jamais là quand on a besoin d’elle, celle-là, et maintenant elle va m’empêcher de jouir pleinement du fait de me promener à Paris, sous le soleil, avec des filles toutes plus belles les unes que les autres, entre le boulevard Saint-Germain et la FNAC des Halles…

            À 20 heures, je suis chez Pierre. Il y a déjà Jean-Rémi et Élise, et un fond musical de jazz qui n’a pour but que de punir Jean-Rémi, qui n’aime pas le jazz. Le thème de cette soirée vidéodrome étant le châtiment, nous aurons tous droit au nôtre. Le mien, c’est de ne pas boire d’alcool ce soir (je m’en sors plutôt pas trop mal). Mais comme Pierre est avant tout un grand masochiste, il remplace le jazz par des chansons de Damien Saez, l’inénarrable « Fils de France », et bien sûr « J’accuse » – où l’on sent bien que la révolution passe d’abord par une réinvention intégrale de la prononciation du français (« J’aqueuse !… Au mégaphone dans l’assemblaie !!!... »). C’est à ce moment qu’arrive Cécile, qui se demande un instant si Pierre n’aurait pas brusquement décidé de rejoindre le Front de Gauche… Julien et Vanessa se présentent à la porte avec un peu de retard, on imagine pour eux toute une série de châtiments exemplaires. Quant à Anne, elle ne sera pas des nôtres : elle passe ses vacances en Bretagne, ce qui nous semble déjà une punition suffisante.



            Bizarrement, ce thème du châtiment m’a assez peu inspiré. Honneur aux dames, Élise donne le premier coup de fouet avec Orange mécanique, évidemment. Deux extraits du film de Kubrick : Malcolm McDowell en enfant de chœur lisant la Bible et s’imprégnant profondément des scènes de tortures, de viols et de batailles qui y sont décrites ; et bien sûr, les yeux écarquillés devant les écrans de la méthode Ludovico. Pierre profite de l’occasion pour placer son analyse freudienne d’Orange mécanique : « Dans la première partie, on est dans le Ça : on n’obéit qu’à ses pulsions, à son animalité ; puis vient l’éducation, le Surmoi ; et la troisième partie correspond au Moi avec ses interdits, ses complexes, ses tabous… »

            Cécile enchaîne avec un extrait de The Dark Knight (Christopher Nolan, 2009). Batman face au Joker, et Gordon face à Harvey Dent. Pierre critique le choix de Cécile : nous ne sommes plus dans le châtiment, mais dans la vengeance (ce qui disqualifie d’emblée un extrait que j’avais choisi de montrer : le duel final d’Il était une fois dans l’Ouest). Cécile soutient qu’il s’agit bien d’un châtiment « déviant », et non pas d’une simple vengeance, puisque le hasard – un choix à pile ou face – fait partie intégrante du supplice.

            Ce débat nous anime un moment pendant qu’on déguste nos japonaiseries habituelles. Puis nous retournons à nos moutons avec Vanessa et La Secrétaire (2002). Maggie Gyllenhaal et James Spader dans leurs relations de boulot. Humiliations, fessées et reniflements devant la machine à café.

            Châtiment oblige, je n’avais pas le droit de passer à côté d’If…, le film de Lindsey Anderson (1968) dans lequel Malcolm McDowell fait son apprentissage de future orange mécanique. L’éducation anglaise dans toute sa splendeur. Les meilleurs élèves font les meilleurs pions, et l’ordre règne à coups de verge. Les mauvais élèves comptent les coups en serrant les dents… les spectateurs aussi.

            Jean-Rémi reste dans l’esprit du collège anglais avec Harry Potter et l’Ordre du Phénix. Harry Potter ne doit plus mentir et Dolorès Ombrage – sorte de poupée Klaus Barbie en tailleur rose – s’évertue à lui faire entrer cette règle morale au plus profond de la chair. Pierre constate qu’ici, il est impossible de jouir de ce châtiment avec Ombrage, parce qu’elle-même en jouit trop. « Oui, elle surjouit », j’ajoute.



            Fini de rigoler : Julien nous refait passer à table avec Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant, de Peter Greenaway (1989). Ici, on mange de tout : ce soir, c’est amant aux petits oignons. Et on commence par la queue, le meilleur morceau… Bon appétit ! Cécile, qui voulait manger une pêche, attendra un petit peu.

            Pierre veut enfoncer le clou avec une rareté de Peter Greenaway, The Baby of Mâcon (1993). Pour l’occasion, il a ressorti la VHS. Beauté des châtiments religieux, ou comment exécuter une jeune fille que la virginité rend intouchable ? En organisant un viol collectif pour que la virginité ne soit plus qu’un mauvais souvenir… Cette joyeuse partouze bénie par l’Église, et un peu longuette, n’est pas du goût de Cécile, qui s’exclue elle-même de l’assemblée. Du coup, on est un peu gênés, nous autres…

            Heureusement, Élise est là pour nous ramener à quelque chose d’un peu plus léger. C’est une règle quasi immuable, dans les vidéodromes : trouver un extrait de Harry Potter et un autre de Kaamelott. Harry Potter, c’est fait, donc voici Kaamelott, Livre III : « Le Magnanime ». Ou comment trop de châtiments peuvent finir par écœurer même un grand amateur du genre comme le seigneur Léodagan…

            Cécile propose Jane Eyre. Je trouve pour ma part que Charlotte Gainsbourg est déjà une sorte de châtiment pour le cinéma français (mais je m’égare). Éducation religieuse « à la dure », feu purificateur et gamelles dans les escaliers.

            Jean-Rémi enchaîne avec un savoureux nanard, Le Choc des Titans (1981). Les dieux sont en colère, tempête dans les temples grecs, une statue en perd la tête. « Il lui faudrait une Minerve », dis-je à tout hasard. En fait, c’est Thétis, qui se met à parler avec de superbes effets spéciaux d’avant-guerre, pendant que le décor s’effondre et que les acteurs bougent les pieds pour montrer que la terre tremble.

            Je ne fais pas vraiment honneur à la série The Walking Dead en en montrant un extrait des plus improbables : une scène coupée de la saison 2 dans laquelle Dale fouille des bagnoles sur l’autoroute et écoute à la radio un prédicateur se réjouir de l’invasion des morts-vivants, juste châtiment du Ciel. Un extrait garanti 0 % de matière zombie (je devrais avoir honte).

            Julien nous invite dans le Cercle de la Merde du Salò de Pasolini. Est-on encore dans le châtiment ou dans le simple divertissement ? De jeunes éphèbes présentent leurs croupes : celui qui aura le plus joli cul sera mis à mort. Ou pas…

            Vanessa a choisi Seven, de David Fincher, un film qui est à lui-même une sorte d’anthologie du châtiment. Ultime péché, celui de la colère – ou comment Brad Pitt tombe dans le piège du tueur. Un remake de L’Arroseur arrosé, en somme…

            Pierre nous montre comment un châtiment peut se retourner contre celui qui l’a prononcé, avec Le Barbier de Sibérie, de Nikita Mikhalkov. Trois extraits où revient en boucle la déclaration : « Mozart était un grand compositeur ! » Un général qui aurait eu toute sa place dans Full Metal Jacket, face à un troufion mélomane et obstiné.

            Ça ne rigole plus avec The Reader, que propose Cécile. Kate Winslet en ancienne gardienne SS faisant face à ses juges et à ses ex-collègues. L’analphabétisme mène à tout…

            Nous étions trois à avoir apporté Dogville : Jean-Rémi, Julien et moi. Quatre en comptant Pierre, qui n’avait pas besoin de l’apporter, puisqu’il joue à domicile. C’est donc Jean-Rémi qui montre la destruction de Dogville par Grace la bien nommée. Et l’on retrouve le sens premier du châtiment, qui n’est autre que la purification par le feu.


            Pierre conclut la soirée avec la fin d’Autant en emporte le vent. Où Rhett Butler prouve à Scarlett O’Hara que l’amour lui-même peut-être un châtiment. « Franchement, ma chère, c’est le cadet de mes soucis. »
            Voilà, la soirée s’achève, et avant que nous ne quittions Pierre pour attraper les derniers métros, on décide du thème du prochain vidéodrome : le temps. Il va y avoir de la DeLorean dans l’air !

            Élise, Cécile, Vanessa, Julien, Jean-Rémi et moi nous quittons sur le quai du métro. Je prends la ligne 10, puis la 4 pour rejoindre mon hôtel, qui est un peu mon châtiment à moi.


Dimanche 30 juin.
           
            Ma chambre est correcte, je ne peux pas me plaindre à ce sujet, et le petit déjeuner est convenable également – sans plus. Bon, je trouve le beurre fadasse, comme d’habitude, et ne m’en formalise pas : étrange coutume, tout de même, que d’imposer le beurre doux dans les hôtels (me dis-je in petto). Et soudain, j’entends le couple de la table d’à côté demander au réceptionniste du beurre demi-sel, et celui-ci répliquer : « Ah ! Vous êtes de la Bretagne, vous ! » Quoi ? Il n’y a donc que les Bretons à aimer que le beurre ait du goût ? Décidément, le reste du monde est un peuple bien étonnant…

            Bref. Je m’attelle à mon journal le matin, jusqu’à dix heures et demie, puis je prends mes affaires pour quitter l’hôtel, bien décidé d’abord à récupérer mon argent… et c’est en ouvrant ma porte que je retrouve mon réceptionniste (et vraiment, j’ai l’impression que c’est toujours le même gars !) au beau milieu du couloir, en train de faire les chambres. De plus en plus kafkaïen… C’est donc dans ce couloir, entre deux portes, qu’il va me régler ce qu’il me doit, et avec l’air, en plus, de ne pas avoir beaucoup de temps à me consacrer, évidemment, puisqu’il doit s’occuper des chambres. Je me sens un peu comme Jack Nicholson dans Shining – mais un Jack Nicholson encombré par ses bagages et coincé dans un couloir encombré de draps. Pour reprendre le raisonnement de Nicole Kidman dans Dogville : s’il y a bien un endroit dont le monde peut se passer, c’est l’hôtel de l’Europe, Paris XIVe.
           
            Saint-Germain le dimanche matin, c’est un peu le désert. Bon, un désert parisien, c’est-à-dire assez peuplé quand même – mais la circulation est calme, les terrasses des cafés se remplissent petit à petit… Je traîne du côté des bouquinistes sur les quais, avant de retourner chez Pierre à 13 heures. Évidemment, je photographie du regard toutes les beautés qui passent.

            Pierre m’a invité pour déjeuner d’une flammeküche, ce qu’on fait en causant essentiellement écriture, cinéma – à propos de Man of Steel qu’il a vu mais pas moi (je vais me rattraper) et du Gatsby de Baz Luhrmann. On cause aussi de l’affaire Clément Méric et des skinheads. Sur l’histoire du mouvement skin, parallèle au punk, je suis plutôt bien informé. Je lui explique donc la genèse de tout ça, et la raison pour laquelle « antifas » et skinheads partagent la même garde-robe. Cette thématique nous amène à causer des deux grands totalitarismes du XXe siècle : le gentil et le méchant. On rejoue Stalingrad en mangeant des pêches.

            Après avoir pas mal discuté, je laisse Pierre retourner à ses écrits, et je retourne à mes pérégrinations. Je ne sais pas combien de kilomètres à pieds j’aurai fait ce week-end, mais ça doit être assez honorable. Hier, j’ai vu passer le cortège de la Gay Pride sur le boulevard Saint-Michel, aujourd’hui c’est celui de la Manif pour tous que je vois défiler sur le boulevard Saint-Germain. Avec un peu plus d’organisation, ils auraient pu se croiser, c’est bête… Je prends un bain de foule sur le parvis de Notre-Dame : plus il y a de touristes, plus il y a de jolies filles à mater. À la fin, je décide de rejoindre la gare Montparnasse à pieds, en coupant par le Luxembourg sans me faire écraser par des joggeurs du dimanche.

            Voyage du retour sans histoire, une fois de plus. J’arrive à Laval à 20 h 15, dîne et, au lieu de me mettre à mon journal, écris l’une des trois bios que je dois rendre prochainement – en luttant contre la fatigue.