lundi 11 mai 2015

Bag of Bones [épisode 14]


Après notre première tournée mondiale dans le nord Mayenne, la gloire est venue nous serrer la louche et partager quelques bières avec nous. La gloire, vous avez bien lu, avec son petit attaché-case et sa tablette dernier cri, allez les petits gars, signez là, vous faites partie du gratin maintenant.
            Bon en fait, la gloire, elle s’est matérialisée un peu autrement : par un article dans la presse locale. Notre premier article de presse ! Avec notre première photo où Adrien arrive à se confondre avec son manche de guitare, où Noémie est à fond mais cachée par ses cheveux, et où tout le reste est admirablement flou. On a tous acheté le journal, du coup, et on l’a ouvert tous ensemble, dans un grand bruit de papier chiffonné, dans le garage des parents à Florian, entre les cymbales et le synthé, sur la banquette complètement rock’n’roll aussi, c’est-à-dire défoncée. On en avait les larmes aux yeux, c’était trop beau…

            Soirée rock à Évron avec les Bagues of bonnes

Samedi soir, c’était rock dans les bars d’Évron ! Tout a commencé avec un petit groupe de Laval, les Bac of Bounes. Ces gamins turbulents, à peine sortis du lycée, étaient bien décidés à enflammer la scène. Hélas pour eux, ils ont commencé leur prestation un peu tôt, alors que le lieu était aux trois quarts vide. Difficile, dans ces conditions, de chauffer l’ambiance ! Surtout qu’il faut bien l’avouer, le groupe manque de professionnalisme. Des enchaînements laborieux, des morceaux qui finissent en queue de poisson, des fausses notes et des problèmes techniques… Tout ce qu’on peut dire, c’est que ces Gag of Bonze poussent remarquablement loin l’art de l’approximation ! Il se dégage pourtant une belle énergie chez ces quatre jeunes gens (cinq, si l’on compte l’ingé son, que les musiciens considèrent comme un membre à part entière du groupe, sans doute parce qu’il est aussi inefficace qu’eux). Une belle énergie, donc, et il faut bien reconnaître que la chanteuse est charmante. Elle est même probablement dotée d’une très jolie voix, mais pour s’en rendre compte, il faudrait faire abstraction de la batterie, lourde comme un cheval mort, dont les coups tombent avec la régularité d’un métronome en pleine crise d’épilepsie. Le synthé et la guitare essayaient bien de suivre, et il y avait même des moments où les trois s’accordaient, mais ça sentait le coup de chance… Le résultat donnait un peu trop l’impression d’assister à une répétition. Heureusement que le deuxième groupe a su, blablabla…

            Bizarrement, après la lecture, on n’était plus aussi fiers de notre premier article. La gloire a fini sa bière avec un petit air gêné et nous a laissés plantés là genre bon les gars, on se rappelle, hein. J’ai voulu émettre un petit ricanement, de toute façon ils y connaissent rien, ces crétins de journalistes, mais ça a plutôt ressemblé au grincement d’un vieux portail rouillé dans un film d’épouvante. Qu’est-ce qu’il a, mon jeu de batterie ?

Tranzistor n° 56, mai 2015.

vendredi 24 avril 2015

De la survie en milieu ludique



Ne meurs pas de faim !

            Cette fois, pourtant, j’avais plutôt bien commencé. Dès mon réveil sur cette île déserte, je m’étais lancé dans la collecte systématique de toutes les ressources nécessaires à ma survie. Brindilles et cailloux, herbes sèches, silex allaient me permettre de confectionner des outils rudimentaires, une hache d’abord, et peut-être une pioche. M’improvisant bûcheron, j’allais m’approvisionner en bois pour faire un feu de camp. La nuit tombe vite dans ces régions, et le feu est indispensable à qui veut garder l’espoir de voir se lever l’aurore. Parce qu’ici, l’obscurité est meurtrière… Pour me nourrir, quelques carottes et quelques baies sauvages me suffiraient pour cette première journée.
Le lendemain, un peu d’exploration s’imposait. Il fallait que je parte à la découverte de mon environnement, que je cartographie la zone – la faune et la flore de cet endroit ont tant de choses à m’apprendre ! En chemin, bien sûr, je continuais à cueillir tout ce qui pouvait s’avérer utile et/ou comestible, à couper encore un peu de bois… Rapidement, j’ai découvert une zone où les lapins étaient légion. Quelques herbes sèches et quelques branches m’ont permis de confectionner des pièges. Avec un peu de chance, cette nuit, je n’allais pas être condamné à manger végétarien. Me tenant prudemment à l’écart des marécages et d’immenses nids d’araignées que ma bonne éducation m’incitait à ne pas déranger, j’atteignis en début de soirée une contrée rocheuse. Armé de ma pioche, je mis à profit les dernières lueurs du jour pour casser des cailloux, et trouvai même quelques pépites d’or. Devant mon feu, grillant un lapin et quelques carottes, je ruminais de sombres pensées, terrorisé malgré moi par les bruits environnants. « Hauts les cœurs ! », me morigénai-je. Facile à dire…
Le troisième jour, je m’adonnais à une occupation en apparence futile : la cueillette de quelques fleurs. Quand j’en eus une quantité suffisante, je me confectionnai une jolie couronne dont je me coiffai fièrement. Le sentiment de solitude et l’angoisse qui m’étreignait sur cette terre hostile nuisaient considérablement à ma santé mentale et cette couronne de fleurs avait une vertu inattendue : elle apaisait mes tourments. Croyez-le ou non, avec cette chose ridicule sur la tête, je me sentais déjà beaucoup mieux. Cet endroit était décidément plein de surprises !
Plus tard ce jour-là, je fis la connaissance d’un animal de compagnie attachant et pratique : un étrange coffre à pattes que je baptisais Chester, parce que les jeux de mots anglais n’ont aucun secret pour moi. Il était grand temps, d’ailleurs, que je puisse me décharger d’une partie des vivres et des ressources que je trimballais… Suivant un sentier au hasard, je tombai enfin sur un endroit qui me paraissait propice à l’établissement de mon camp de base. En pleine savane, de nombreux terriers à lapin allaient me fournir des provisions suffisantes pour attendre l’hiver, et à proximité, un troupeau de paisibles bovidés au pelage laineux m’offriraient une protection contre les bêtes féroces, ainsi que du fumier pour fertiliser mes récoltes. Sans parler de leur laine, grâce à laquelle je me confectionnerai quelques vêtements chauds.

Jusqu'ici, tout va bien.

Allons ! C’était décidé : j’allais devenir sédentaire. Avec un peu de pierre et de bois, je fabriquai un âtre de bien meilleure qualité que mes précédentes tentatives, et avec l’or, une machine à science grâce à laquelle de nouvelles possibilités de création allaient m’être données. Près d’elle, je me sentais bien plus intelligent, bien plus compétent pour inventer de nouveaux outils, maîtriser des technologies qui jusque là me semblaient inenvisageables… Moi, je me connais : rien que le fait de changer une ampoule, ça m’intimide !
Je vous épargne le récit détaillé des jours suivants : très vite, j’ai pu me fabriquer une marmite et améliorer considérablement mon régime. Je suis devenu ami avec d’étranges cochons humanoïdes (mais tout est étrange, par ici, vous ne l’aviez pas encore compris ?), je me suis laissé pousser une barbe dans le plus pur style naufragé-sur-une-île-déserte, j’ai – puisqu’il faut tout avouer – profané quelques tombes dans le but d’y trouver des trésors, je me suis mis à l’agriculture, j’ai replanté des arbres, j’ai fabriqué des coffres pour me vider les poches, mon camp de base s’est élargi, je lui ai ajouté un paratonnerre de peur de le voir partir en fumée un jour d’orage… Vraiment, j’avais appris de mes erreurs passées. Chaque fois que je suis mort, je me suis dit : « Wilson, mon ami, que cela te serve de leçon ! »
Il existe tant de façons de mourir ! La faim, tout bien considéré, n’est pas le pire fléau – même si, bien entendu, je suis aussi mort de faim, et à de nombreuses reprises… Tout, ici, semble vouloir vous détruire : l’obscurité, la folie, les bêtes sauvages, la nature vengeresse (avez-vous déjà été poursuivi par un arbre en colère, irrité de vous voir décimer la forêt pour vous chauffer ? Non ? Ça impressionne, la première fois.), les créatures gigantesques surgies d’on ne sait où, le froid… Chaque fois : « Que cela te serve te leçon, Wilson ! » Et pourtant, ça ne m’a jamais empêché de refaire les mêmes erreurs.
Cette fois-ci, j’ai tenu jusqu’au treizième jour. Même pas foutu de passer le premier hiver. Je m’attendais bien à ce qu’une meute de ces horribles molosses agressifs m’attaque tôt ou tard, j’étais même étonné que cela ne se soit pas encore produit. Quand je les ai entendus aboyer au loin, sans paniquer, j’ai suivi les consignes de sécurité apprises de manière empirique : lance à la main, j’ai couru me réfugier au milieu des bovins, afin que les clébards, en cherchant à me mordre, les excitent et se fassent laminer par mes amis herbivores, pacifistes certes, mais irascibles. Hélas ! Ces charmants bestiaux étaient justement en période de rut, et à ne pas prendre avec des pincettes. Pris entre deux feux, entre crocs et cornes, je me suis fait étriper en moins de deux. C’est toujours un peu vexant : à chaque fois qu’on se fait tuer ici, la première réflexion qui nous vient à l’esprit est : « Quelle mort à la con ! »
Au fond, la seule chose que Don’t Starve, l’excellent jeu vidéo de Klei Entertainment m’a appris, c’est que la survie, ce n’est vraiment pas mon truc. Le jour où un cataclysme dévaste le monde et que nous nous retrouvons obligés de revenir au bon vieux temps de la chasse et de la pêche, à devoir faire des provisions et se rationner pour tenir le plus longtemps possible, se préparer aux périodes de grand froid, moi je suis tranquille : je ne tiendrai pas une semaine.

400e jour de survie : a priori, ce n'est pas moi qui joue.

Manuels de savoir-survivre en société

J’aimerais bien savoir pourquoi le thème de la survie en milieu hostile inspire autant tous les médias culturels possibles… Jeux vidéo, cinéma, télévision, littérature… Ça et les émissions de cuisine avec des chefs hystériques qui traitent leur personnel comme de la merde. Mais comme je n’aime pas les émissions de bouffe, je préfère rester concentré sur le sujet qui me préoccupe ici : le devenir Man VS Wild de l’humanité. Tenez, vous avez déjà regardé une émission de Bear Grylls ? Ce type semble vraiment convaincu que ses expériences ont une vertu pédagogique ! On le voit surtout se donner en spectacle : escalader une paroi verticale à mains nues, boire son urine, croquer des insectes, se baigner dans un lac gelé, avec l’air de croire réellement que dans des conditions semblables, nous agirions comme lui… En ce qui me concerne, je ne me souviens pas avoir reçu un entraînement commando. Dans des conditions semblables, moi… bon, je préfère éviter de me retrouver dans des conditions semblables.
Encore une fois, ce que m’ont appris les quelques jeux vidéo de survie auxquels j’ai joué ces derniers temps, Don’t Starve donc, et le très bon This War of Mine, du studio polonais 11 Bit, c’est qu’en cas d’apocalypse, je suis mal barré. La raison en est simple : je suis incapable d’anticiper. J’ai beau savoir que ce sont les règles mêmes du jeu qui forcent le joueur à remplir son inventaire de ressources vitales, je me retrouve toujours en train de courir pour récupérer le minimum de nourriture ou de médicaments qui me permettront de tenir un jour de plus. J’essaie pourtant de faire des stocks, mais je m’y prends mal, je fais n’importe quoi, c’est à pleurer. Vraiment, c’en est déprimant : si j’ai pu croire un jour que je saurais éventuellement me débrouiller seul pour subvenir à mes besoins, toutes ces mises en situation m’ont convaincu du contraire. Il ne faudrait vraiment pas qu’une bombe atomique tombe sur Laval et que je sois le seul à m’en tirer : je serais incapable de faire des réserves d’eau et de conserves, trop occupé à bouquiner, à regarder des séries télé ou à jouer à des jeux vidéo.
Je crois qu’au fond, je n’ai aucun sens du concret.

C'est ça, fais ton malin...

En tout cas, cette question occupe l’esprit de beaucoup de gens, visiblement. Il suffit de voir le nombre de productions qui touchent au sujet de la survie, jeux vidéo et séries télé en tête ! Survie après une invasion de zombies : Dead Set ou The Walking Dead pour la télé (sans parler du spin off de cette deuxième série, qui ne devrait pas tarder à voir le jour), DayZ, 7 Days to die ou Project Zomboid pour les consoles et les PC. Survie en forêt, dans la neige, sur une île déserte : il y a là une quantité industrielle de jeux, vendus en version alpha, c’est-à-dire pas finis, remplis de bugs, et qui resteront sans doute dans cet état, tant pis pour les joueurs impatients qui ont tenu à les acheter avant leur sortie officielle : Rust, The Forest, The Long Dark, Stranded Deep… Et je ne parle là que de jeux qui se présentent comme des simulations « réalistes » du phénomène de la survie, avec jauges de faim et de soif, gestion de la température corporelle, inventaire restreint (on ne se balade pas en permanence avec vingt kilos de matériaux quand on n’a même pas de sac à dos), ce genre de trucs…
« Comme pour n’importe quel type de combat armé, précise Max Brooks dans son Guide de survie en territoire zombie, la lutte anti-morts-vivants n’est jamais l’affaire d’une seule personne. On l’a vu, les sociétés occidentales – et surtout américaines – baignent dans la culture des super-héros. Un seul homme aux nerfs d’acier, bien armé et parfaitement entraîné peut conquérir le monde… Ceux qui croient de telles âneries feraient tout aussi bien de se déshabiller, d’appeler les zombies et de se coucher tout nus sur un plateau d’argent. Si vous y allez seul, non seulement vous mourrez, mais vous irez grossir les rangs des zombies. Le travail d’équipe a maintes fois prouvé sa supériorité stratégique dès qu’on envisage sérieusement d’annihiler l’armée des morts. »
C’est peut-être aussi ça, mon problème : je suis un joueur solo. Je déteste l’idée même d’une partie « en coop’ », je ne veux surtout pas imposer ma propre nullité aux autres. Me faire engueuler parce que je suis incapable de me débrouiller pour ramener des provisions ou me battre avec efficacité, non merci. Abandonnez-moi sur le bord de la route, les mecs, je vais vous ralentir… Non, non, gardez la bouffe, vous en aurez besoin. De toute façon, j’ai pas faim.

Seuls les bons élèves survivront

La plupart de ces jeux de survie se ressemblent désespérément. Vous commencez quasiment à poil, sans le moindre outil (pas de bol, la catastrophe a eu lieu pile le jour où vous avez décidé d’arrêter de fumer, et vous n’avez même pas un simple briquet sur vous) et une grande partie de votre temps va passer à explorer les lieux à la recherche de nourriture, d’eau potable, de médicaments, de matériel de chauffage et surtout… d’armes. Parce qu’il faut savoir que le jour où le drame se produira, vous vous apercevrez que vos voisins dissimulaient chez eux un arsenal des plus hétéroclites : battes de base-ball (dans un jeu vidéo de ce type, une batte de base-ball ne vous servira jamais à jouer au base-ball), katana, .357 Magnum, fusil d’assaut M4 à double chargeur, fusil de sniper Mosin 9130… On en revient à l’entraînement commando, qu’il est préférable d’avoir suivi au préalable (c’est toujours dans ces moments là qu’on regrette d’avoir été réformé).

Paré pour la survie

La survie n’est pas un sujet récent, ni dans les jeux vidéo, ni au cinéma, ni dans la littérature. Mais enfin, quand même, depuis quelque temps, on bouffe de l’apocalypse et du naufrage à tous les râteliers ! Daniel Defoe serait tout à fait à son aise dans notre époque : il n’aurait même pas besoin de redonner un coup de jeune à son Robinson Crusoé… Géricault, lui, se verrait sûrement accusé de surfer sur la vague. La fin du monde change simplement d’origine, de temps en temps : un virus mortel qui se répand à une vitesse phénoménale, une invasion de zombies (et le mariage des deux : un virus zombie), des catastrophes naturelles, nucléaires et autres… Tenez, j’ai encore découvert deux séries sur le sujet, dernièrement : The Last Ship, qui n’a aucun intérêt, et The Last Man on Earth, qui est assez marrante. L’invasion extra-terrestre façon Independance Day a un peu été laissée de côté, sans doute qu’elle manque de crédibilité (alors que bon, des morts qui marchent, hein…). Et bizarrement, une guerre totale liée au terrorisme international – scénario qui se révèle de jour en jour plus réaliste – inspire assez peu les créateurs. À l’exception notable du jeu This War of Mine, qui se déroule dans une ville dévastée par la guerre civile.
La littérature est à la traîne, sur le plan de la survie. Quand on voit la qualité de la majeure partie de la production vidéoludique, cinématographique et télévisuelle que ce sujet inspire, on ne peut que s’en féliciter. Bien sûr, il y a les classiques de Defoe et de Jules Verne, entre autres, pour l’aspect île déserte. Le zombie, en tout cas, est une créature cinématographique par excellence, contrairement au vampire, au golem, au robot ou au monstre de Frankenstein, tous enfantés par la littérature… Les tentatives actuelles de nombreux écrivains populaires pour s’emparer du zombie sont plutôt pathétiques. Il y a quelques exceptions, mais dans l’ensemble, les auteurs ont un peu de mal à se détacher du scénario basique de l’infection et de sa propagation rapide, cliché rebattu depuis Romero.
Je ne pense pas pour autant que nous soyons réellement prêts à la catastrophe. En toute logique, si le pire devait arriver, les personnes les plus susceptibles de s’en tirer seraient les geeks. Ceux qui ont passé des centaines d’heures sur DayZ ou qui connaissent par cœur les meilleures répliques de The Walking Dead (surtout celles à base de grognements) devraient avoir intégré presque malgré eux les étapes fondamentales de la survie. Et entre nous, qui aurait envie de connaître un monde où ne subsisteraient plus que des fans de Minecraft, des passionnés de cosplay, de mangas et de Donjons et dragons ?
Heureusement, cela n’arrivera pas : les geeks ont autant de chance que les autres de mourir, voire plus, et c’est très bien comme ça. Déjà, parce que le grand cataclysme les obligera à faire face au monde réel, et qu’un geek qui se déconnecte est un peu comme un poisson rouge expulsé de son bocal. Un geek sans Internet a une autonomie de deux heures, grand maximum. C’est triste à dire, mais ceux qui s’en tireront, a priori, ce seront bel et bien les Bear Grylls, les militaires des forces spéciales rompus aux opérations en milieu hostile, les professeurs d’E.P.S., les Américains, enfin tous ces types costauds et débrouillards qui m’énervent, quoi… Et les lézards, évidemment.
Par contre, si ça se trouve, à Don’t Starve, ils sont nuls.

Survivra

Ne survivra pas


jeudi 26 mars 2015

Le dernier mot

Maintenant, foutez-moi la paix.
Paul Léautaud.

            Il ne faut pas rater sa sortie.
            Bien sûr, les humbles n’ont pas ce souci là. Les petites gens peuvent s’en aller pépères, comme bon leur semble, d’un cancer bien placé ou d’une fluxion de poitrine. Personne n’attend d’eux qu’ils prononcent une phrase qui restera dans l’histoire, le truc définitif qui imposera le respect sur plusieurs générations… Mais quand on est un peu connu, ça fait partie de la tradition : on ne peut pas sortir de table sans un mot, un dernier os lancé aux historiens, qu’ils aient quelque chose à ronger pour un bout de temps. C’est une question de politesse.
            Seulement voilà : dans les ultimes instants de sa vie, on n’a pas forcément la tête à faire des phrases. On peut espérer des écrivains qu’ils relèvent un peu le niveau puisque, après tout, les phrases, c’est leur métier. Mais mettez-vous à leur place : c’est un moment crucial, il ne faut pas se louper – ça intimide un peu, c’est normal…
            Du reste, les dernières phrases célèbres ne sont pas toujours véridiques. Certains témoins, jugeant peut-être que le mort, dans ses derniers instants, a un peu manqué d’imagination, tricotent pour lui un mot de la fin sur mesure qui rejoindra le grand dictionnaire des citations. Il n’est pas du tout sûr, par exemple, que César ait prononcé les mots « Toi aussi, mon fils », à l’intention de Brutus venu lui porter le dernier coup de poignard au Sénat romain, en 44 avant J.-C. Il faut dire qu’après avoir été transpercé d’une vingtaine de coups de lame, on n’a peut-être pas le cœur à bavarder.
            Les dernières phrases, en général, sont sujettes à caution, surtout quand elles ressemblent un peu trop à l’idée qu’on se fait de leur auteur… C’est tellement tentant d’imaginer que Balzac, sur son lit de mort, ait fait appel à un personnage de sa Comédie humaine : « Appelez Bianchon ! Seul Bianchon peut me sauver ! » Ou qu’Oscar Wilde, recevant la note du médecin, ait expiré en remarquant : « Je meurs vraiment au-dessus de mes moyens ! »
Il y a aussi le commentaire purement pratique, qui aurait pu passer totalement inaperçu, et qui se dote d’un poids considérable du seul fait que c’est Machin qui l’a prononcé. Exemple : Goethe qui lance : « Lumière ! Plus de lumière ! » Il y en a qui veulent y voir le cri désespéré d’un homme toujours avide de plus de connaissance… alors que bon, il se plaignait sans doute simplement de l’obscurité de sa chambre…
Vous aurez remarqué qu’en général, les grands hommes, au moment de leur dernière phrase, évitent avec soin tout ce qui pourrait paraître trivial, tout ce qui ferait un peu tache dans notre dictionnaire. Il n’y en a pas beaucoup, par exemple, pour demander le bassin, ou pour se plaindre de leurs escarres… Il paraît tout de même que Baudelaire, dans ses derniers instants, ayant totalement perdu la tête, ne disait plus rien d’autre que : « Crénom ! » Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi, ça me le rend encore plus sympathique, de savoir que lui, au moins, n’essayait plus de faire des phrases…
Il faut dire aussi qu’il y a plusieurs difficultés à affronter pour faire une belle phrase de fin. Déjà, cette phrase, il faut la trouver, mais en plus, il faut savoir la prononcer au bon moment ! Imaginez, vous vous sentez partir, vous regroupez vos dernières forces et sortez cette phrase que vous aviez préparée, que vous vouliez pleine d’humour, de détachement, à votre image : « Il faudra vraiment penser à refaire la tapisserie », ou « Tiens ? C’est quoi cette lumière au bout du tunnel ? »… et vous attendez… vous attendez… et la mort ne vient pas ! Alors quoi ? Vous êtes condamné à vous taire jusqu’à ce qu’elle se décide ? Ou vous allez devoir trouver autre chose ? Vous n’allez quand même pas répéter la même phrase une deuxième fois, vous auriez l’air de quoi ?
Un conseil : efforcez-vous de finir votre phrase. Évitez les propos du genre : « Dites à ma femme que je… arrrrrrghhh !!! » Il n’y a rien de plus frustrant pour ceux qui se tiennent à votre chevet, crayon en main, prêts à noter vos ultimes paroles pour la postérité. Il faut se mettre à leur place aussi.
Moi, cette question me préoccupe. Je ne tiens pas à mourir n’importe comment, comme un débutant ! Je suis sûr qu’au dernier moment, je vais hésiter entre plusieurs phrases, ou me demander si celle que j’ai choisie n’est pas une réminiscence de quelque chose, un truc que j’aurai lu quelque part… Je m’en voudrais vraiment, après avoir à peu près raté ma vie, de rater ma mort. « “Je vous enverrai une carte postale !” Euh… non, attendez, c’est nul… Plutôt : “Vous croyez que j’ai besoin de mon passeport ?” Non, non, euh… “Ah ! Je crois que ça va mieux ! ” Ouais, bof… Oh et puis merde. » De toute façon, avec le bol que j’ai, je vais crever tout seul.
Enfin, bref. Il y a tout juste deux ans, j’ai ouvert cette Bibliothèque de Jupiter avec un texte intitulé « La première phrase ». Il est donc tout à fait logique de la refermer sur « Le dernier mot ». Quatre-vingt chroniques en tout, je pense qu’il est temps de s’arrêter là. D’ailleurs, après avoir écrit mon texte sur les éditeurs la semaine dernière, je me suis aperçu qu’il faisait doublon avec celui que j’avais écrit en 2013 sur l’autoédition, et que j’avais complètement oublié. Si je commence à tourner en rond, il vaut mieux que j’arrête tout. Je n’arrête pas d’écrire, bien sûr (ne criez pas victoire trop tôt !), mais cette Bibliothèque, en tout cas, je la trouve suffisamment bien remplie, maintenant. Là, évidemment, il faudrait que je m’en aille sur un dernier mot bien chiadé, après tout ce que j’ai raconté…
L’avantage d’un écrivain, c’est que s’il sèche sur son lit de mort, avec un peu de chance, il a pu laisser une dernière phrase idéale dans son tout dernier livre. C’est le cas d’Henri Calet, qui achève son ultime manuscrit, Peau d’ours, par ces mots célèbres : « Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes. » Il paraît que Tristan Corbière, mourant de la tuberculose à l’hôpital Dubois, aurait écrit à ses parents : « Je suis à Dubois dont on fait les cercueils... » Là encore, c’est peut-être une légende.
Quant à moi, je préfère réserver mes derniers mots pour une autre fois.


jeudi 19 mars 2015

Les éditeurs


Un éditeur qui entre dans son bureau préfère y trouver un cambrioleur qu’un poète.
Jean Cocteau

            Il y a chez la plupart des écrivains de vieilles habitudes marxistes, ou anarchistes, qui les font renâcler devant toute forme d’autorité. Ni dieu ni maître, et surtout pas de patron ! C’est aussi l’une des raisons qui peuvent pousser un homme (ou une femme) à vivre de sa plume : ne plus avoir à pointer chaque jour au bureau pour subir les reproches et les ordres d’un chef.
            Normal, dans ces conditions, que beaucoup d’écrivains éprouvent une certaine animosité à l’égard de leur éditeur. Après tout, c’est lui le patron – c’est lui l’ennemi. On connaît les lettres rageuses que Céline envoyait à Gaston Gallimard, ou à Jean Paulhan, à l’époque directeur de la NRF… Il en fallait, du sang-froid, pour supporter ses insultes et ses éternels radotages : « Ah, si vous pouviez vous torcher avec mes “contrats” ! dans un joli mouvement de mépris !... me libérer de votre sale bouge !... Mais vous n’en ferez rien !... Votre sclérose est fixée à l’article : Contrats. (…) Bien amicalement à vous et à votre abrutie clique de cancres prétentieux ! » Les grands auteurs peuvent se payer le luxe d’être d’une ingratitude absolue : l’avenir verra même dans leurs emportements les moins justifiés une forme de génie… Et si en plus ils règlent leurs comptes directement dans leurs romans, alors là, il n’y a même plus de questions à se poser : c’est de la littérature ! « Je reviens à mon actualité, pas flambante ! à encore d’autres jours difficiles… surtout à cause de Brottin ! Brottin le maniaque gâcheur ! le philatéliste souillon ! Brottin plein de “Goncourt” plein sa cave !... plein de romans nuls, comme s’il les chiait !... vlaf ! vloof !... si vous le trouvez plus pénard l’œil encore plus merlan que coutume c’est qu’il est en train de réfléchir, cogiter, chier, son dix mille et treizième auteur, le Roi de l’Édition ça s’appelle ! »
            L’auteur aime bien rappeler qu’il vit dans la misère alors que son cochon d’éditeur passe ses vacances sur son yacht privé, sous un soleil privé, à nourrir ses orques privés. La réalité, c’est que si l’auteur perçoit une très petite partie des droits de son livre, l’éditeur n’est pas celui qui se met le magot dans les poches, puisque les parts sont redistribuées entre l’imprimeur, le diffuseur, le libraire… L’auteur qui se croit exploité par son éditeur est, au fond, un optimiste : il est exploité par beaucoup plus de monde que ça.
            L’histoire de l’édition en France est très récente : jusqu’aux années 1830, l’édition d’un ouvrage était assurée soit par les imprimeurs, soit par les libraires. La nécessité de développer le métier d’éditeur s’est révélée par l’augmentation considérable du nombre des lecteurs, mais aussi du nombre des auteurs, au moment même où l’imprimerie s’industrialisait et devait se spécialiser dans différents métiers : presse, affichage, etc. Les premières maisons d’édition sont donc majoritairement créées par des libraires, comme Ernest Flammarion ou Louis Hachette, ou par des imprimeurs.
            Voilà donc à peine deux siècles que l’édition est née, et déjà, la mode est à l’auto-publication. Avant elle, il y avait la publication « à compte d’auteur ». Ça concernait surtout les écrivains qui estimaient qu’ils ne se faisaient pas suffisamment avoir par les éditeurs, et qui trouvaient encore plus fun de publier leur livre à leurs propres frais, pour avoir ensuite la joie de voir leurs cartons d’invendus encombrer leur propre salon pendant des années. Chacun son truc. D’autres apprentis écrivains, qui ont peut-être un peu moins la vocation de martyr (on ne peut pas tout avoir), et qui étaient un peu plus débrouillards aussi, se sont donc lancés dans l’autoédition. Le développement d’Internet a considérablement favorisé ce phénomène, et aujourd’hui, on voit même des auteurs depuis longtemps implantés dans le milieu littéraire, opter pour l’autoédition après avoir rompu avec leur ancien éditeur. L’autoédition, plutôt décriée à ses débuts (puisque parmi ceux qui y avaient recours, il pouvait se trouver un bon nombre d’écrivains médiocres que les éditeurs avaient refusés pour de légitimes raisons), est en train de devenir un système alternatif de mieux en mieux organisé.
Tremblez, éditeurs ! Car vos murs d’encre et de papier sont en train d’être absorbés par… euh… le buvard des écrivains libérés !
Et là, franchement, si les éditeurs ne tremblent pas un peu, je ne sais pas ce qu’il leur faut.


jeudi 12 mars 2015

La police


L’imprimerie est à l’écriture ce que l’écriture avait été aux hiéroglyphes: elle a fait faire un second pas à la pensée.
Rivarol

Les écrivains se la jouent souvent jeunes rebelles (même quand ils sont vieux, comme si le fait d’être « contre » faisait office de cure de jouvence), anticonformistes, chevelus, « on ne me fera pas taire », c’est la faute à Voltaire, vous voyez le genre.
La vérité, c’est que les écrivains aiment la police. Ils travaillent même tous les jours avec elle.
Leur police, les écrivains, ils la préfèrent de caractère.
Le premier flic devant lequel les écrivains se sont agenouillés – à moins qu’ils ne se soient placés face au mur, les jambes écartées, prêts pour la fouille, je ne connais pas trop les coutumes – s’appelait Johannes Gutenberg. C’est lui, c’est ce mec-là, avec sa barbe à deux battants, qui, en inventant la typographie, a transformé les écrivains en artisans de la police. Il ne faut pas lui en vouloir, à ce petit imprimeur allemand du XVe siècle : il n’a fait que son travail, comme les administrateurs du régime de Vichy pendant l’Occupation... D’ailleurs, les Chinois utilisaient déjà des caractères mobiles en terre cuite qu’ils frottaient sur le papier pour les fixer. En Europe, avant Gutenberg, on utilisait du bois pour graver des pages entières. Lui décida tout simplement de fabriquer des caractères mobiles fondus avec un alliage de plomb, de fer, d’étain et d’antimoine.
Je suis navré, mais cet article étant entièrement basé sur un calembour pourri à propos de la police, je ne peux pas me permettre de vous en infliger un autre avec « antimoine ». J’ai déjà suffisamment honte.
Gutenberg s’adjoint les services du banquier Fust pour financer son projet et décide, pour être sûr que les tirages du premier livre imprimé couvriront les sommes engagées, de commencer par le best-seller de l’époque : la Bible. La Vulgate est imprimée à cent quatre-vingts exemplaires de six cent quarante et un feuillets, chacun d’entre eux présentant un texte en deux colonnes de quarante-deux lignes en caractères gothiques de type Textura. Ceci dit si vous voulez briller en société en sortant votre science. Hélas pour lui, Gutenberg connaîtra la misère de l’écrivain « à compte d’auteur » : la plupart de ses Bibles lui resteront sur les bras un bout de temps. Il aurait mieux fait d’inventer Facebook.
Je ne sais même pas pourquoi c’est ce terme de « police » qui s’est imposé pour désigner la forme, le style de ces caractères. En cherchant un peu sur Internet, je pourrais peut-être le découvrir, remarquez... En tout cas, il a fallu l’arrivée de l’imprimerie pour que les lettres sur la page se tiennent aussi droites, impeccablement alignées, comme pour une parade du 14 Juillet, sans la moindre tête brûlée pour rompre les rangs. On dit que le texte est « justifié ». Les écrivains ont toujours besoin de se justifier. Une telle rigueur dans la pose, un tel ordre dans la casse – pas étonnant que ça nous vienne d’Allemagne, si on y réfléchit bien...
Comme toutes les inventions révolutionnaires, il y a une part d’injustice : ce n’est que dans les toutes dernières années de sa vie que Gutenberg est anobli et qu’il peut enfin bénéficier d’une rente, mais il mourra dans l’indifférence générale, et en ignorant bien sûr le succès que connaîtra l’imprimerie après lui. À vous dégoûter d’inventer quoi que ce soit...
Tout aurait pu être uniformisé, mais non : chacun a voulu créer ses propres glyphes, sa propre police, donc, et c’est ainsi que des Claude Garamont, des Stanley Morison, des John Baskerville ou des Hermann Zapf se sont amusés à fignoler leurs propres caractères typographiques. Et maintenant, à cause de leurs excentricités, on se retrouve souvent forcés de se taper sur Internet des articles entiers en Comic Sans MS, en Calibri ou en Verdana... Je ne sais pas pour vous, mais en ce qui me concerne, je suis totalement allergique aux caractères sans empattement, vous savez, les lettres qu’on dit « à bâton » ou « sans sérif »... Je ne sais pas d’où ça vient, je vous jure que j’essaie de me soigner, mais quand je vois des textes écrits avec ce genre de police, je n’ai même pas envie de savoir si le type a réellement quelque chose à m’apprendre ou pas. Bizarrement, à l’écran, ça passe. C’est à l'impression que soudain, ça m’a l’air d’un travail d’amateur. Alors que bon, dès qu’il y a des empattements, je me sens mieux. Je ne suis vraiment pas difficile à contenter.


jeudi 5 mars 2015

Les gothiques


Je ne sais pas si tous les garçons ont la même attirance que moi pour l’horreur ; je sais seulement que j’aimais le cimetière, que j’aimais déchiffrer les épitaphes sur les tombes, épier les travaux du fossoyeur, prêter l’oreille aux racontars et aux vieilles superstitions du village à propos de reliques…
J. Sheridan Le Fanu, La Maison près du cimetière.

            Quand les Goths, ces barbares germains, se ruaient sur les armées romaines au temps des Grandes Invasions, ils ne pouvaient pas se douter que le nom de leur peuple allait rester dans les mémoires – encore moins pour qualifier des œuvres d’art. Les œuvres d’art, ils les réduisaient en miettes, eux : c’est ce que font habituellement les barbares.
            Pourtant, quand au XIIe siècle sont apparues en France les premières cathédrales dotées de voûtes sur croisée d’ogives et d’arcs-boutants pour soutenir l’édifice, l’art gothique est né. On dit encore à l'époque « art français », francigenum opus, mais ces techniques sont suffisamment éloignées de la tradition architecturale de l’époque pour paraître barbares, et ce sont les hommes de la Renaissance, êtres raffinés par excellence, qui colleront l’étiquette « gothique » à ces bâtiments. Triste paradoxe : pour une fois qu’on pouvait se vanter d’avoir donné naissance à un art purement français, voilà que Strasbourg et Cologne deviennent les écoles de ce style que nous avions créé – et l’Italie le qualifie d’art tudesque, puis gothique… et voilà comment on se fait repiétiner par les Germains avec dix siècles d’écart. Fumiers de boches !
            Le gothique connaîtra de nombreuses déclinaisons avant de désigner ces jeunes gens qui s’habillent en noir, se maquillent les lèvres et les ongles de noir, se dandinent sur du Marilyn Manson et trouvent que la vie ça craint. (Pardon, on me signale dans mon oreillette qu’on ne dit plus « ça craint » depuis 1995, au temps pour moi.)
            La littérature gothique, elle, fait son apparition au milieu du XVIIIe siècle en Angleterre, à une époque où l’on redécouvre l’architecture médiévale. Horace Walpole, écrivain et esthète, commence par se faire construire une immense demeure de style néogothique à Strawberry Hill, avant de publier, en 1764, Le Château d’Otrante, premier « roman gothique » qui ouvre la voie à une mode littéraire qui se poursuivra sur près d’un siècle.
            Mais alors, vous allez me dire : comment fait-on un roman gothique ? Quels sont les ingrédients ? Le temps de cuisson ? Et si je laisse mon roman gothique refroidir sur le bord de la fenêtre, est-ce que les enfants du voisin ne vont pas venir me le piquer ?
            D’abord, il faut que l’action se déroule dans des lieux sombres et emplis de mystère. Un château hanté, une crypte, un cimetière… Si ça tombe en ruines, c’est très bien : il faut laisser comme ça. N’allez surtout pas appeler une entreprise de maçonnerie, à moins que vous ne vouliez perdre des lecteurs ! Autre chose : l’exotisme. Le roman gothique se passe généralement à l’étranger. En Orient, en Italie, en Espagne… Quand Ann Radcliffe décrit les Pyrénées et la chaîne des Apennins dans Les Mystères d’Udolphe (1794), elle le fait sans y avoir jamais mis les pieds.
            Au niveau de l’intrigue, tout ce qui peut être lié au vampirisme, à la possession démoniaque, au passé enfoui qui refait surface, au sentiment de persécution, fonctionne parfaitement. La jolie héroïne effrayée, ça marchait déjà à cette époque là, ça marche toujours. On peut aussi insister sur les phénomènes climatiques : nuit d’orage, tempête en mer, ça fait toujours son petit effet.
            Évidemment, dit comme ça, le roman gothique, ça fait un peu piteux. Un peu comme un film d’horreur dans lequel on verrait arriver la menace longtemps à l’avance. Je vous rappelle quand même qu’on est au XVIIIe siècle, les gars, et que Wes Craven n’a même pas vu le jour ! Je vous parle d’une époque qui ne connaissait même pas Massacre à la tronçonneuse ! Et ils feraient moins les mariolles, les Wes Craven, les Tobe Hooper et les Dario Argento, si la littérature gothique n’avait pas débroussaillé le chemin devant eux !
            De vous à moi, le roman gothique, même pour un p’tit gars plein de bonne volonté comme moi, ça n’a pas toujours bien vieilli. Mais il reste tout de même, parmi la masse de livres que les petites excentricités de Walpole ont influencés, une quantité non négligeable de chefs-d’œuvre : Le Moine de Lewis, Frankenstein de Mary Shelley ou encore Carmilla de Sheridan Le Fanu, premier roman à mettre en scène une femme vampire (honneur aux dames !), plus de vingt ans avant Bram Stoker et son Dracula
            Mais alors par contre, non, aucun rapport avec Marilyn Manson. Désolé.


jeudi 26 février 2015

Le roman graphique

 
Fabrice Neaud, Journal 3. Ed. Ego comme X
Au cours d’une de nos promenades, Anne-Marie s’arrêta comme par hasard devant le kiosque qui se trouve encore à l’angle du boulevard Saint-Michel et de la rue Soufflot : je vis des images merveilleuses, leurs couleurs criardes me fascinèrent, je les réclamai, je les obtins ; le tour était joué : je voulus avoir toutes les semaines Cri-Cri, L’Épatant, Les Vacances, Les Trois Boys-Scouts de Jean de la Hire et Le Tour du monde en aéroplane d’Arnould Galopin, qui paraissait en fascicules le jeudi. D’un jeudi à l’autre, je pensais à l’Aigle des Andes, à Marcel Dunot, le boxeur aux poings de fer, à Christian l’aviateur beaucoup plus qu’à mes amis Rabelais et Vigny.
Jean-Paul Sartre, Les Mots.

            Le novice à qui l’on demande de citer de grands écrivains aura tendance à se creuser la cervelle pour recracher les noms qui lui viennent en premier à l’esprit, ceux qu’il entend prononcer le plus souvent à la télé, ceux qu’il voit le plus souvent dans la vitrine de France Loisirs. Il s’y trouvera peut-être Marc Lévy, Guillaume Musso, Anna Gavalda, vous voyez le genre – et les gens du métier auront tout loisir de lui jeter des pierres et de lui enfoncer le nez dans la bouse.
            Pourtant, le novice ne devrait pas avoir honte de son ignorance. La littérature est tellement à la portée de tous, désormais, qu’on la trouve même dans la bande dessinée.
            Je suis tout à fait d’accord pour ne pas déranger la hiérarchie des arts. La bande dessinée n’est pas de la littérature, ni de la peinture, okay. La bande dessinée est un art populaire, okay. « Populaire », à prononcer en se pinçant le nez, comme si on tenait à la main une paire de chaussettes sales retrouvées sous un lit. Il n’empêche qu’Astérix a autant participé à mon éducation culturelle qu’Homère, que je dois à Lucky Luke autant de bonheur de lecture qu’à Stevenson, et que Quino et sa Mafalda m’ont forgé l’esprit au même titre que Montaigne ou Cioran.
            En tout cas, que les uns n’empêchent pas les autres.
            Pour moi, c’était une évidence. J’ai toujours tenu la bande dessinée en haute estime. Il faut dire que je n’ai pas été de ces enfants dont les parents se lamentent parce qu’ils passent leur temps à « lire des BD », puisque j’étais tout autant boulimique de « vraie » littérature. J’ai au moins échappé à ce complexe (on ne peut pas tous les avoir).
            Ce complexe que je n’avais pas, moi, la bande dessinée elle-même, visiblement, en souffrait. Certains dessinateurs se désespéraient qu’on puisse penser qu’ils ne s’adressaient qu’aux enfants, que leur art était « mineur », frivole. Ils se sont retroussé les manches, ont lancé à la face des cieux : « On va voir ce qu’on va voir ! » et se sont lancés dans des récits destinés à un public adulte. Et comme le terme de « bande dessinée » leur faisait honte, ils ont appelé ça « roman graphique ». Et les cieux n’ont plus trop fait les malins.
            Le Genevois Rodolphe Töpffer, que l’on considère comme l’inventeur de la bande dessinée au XIXe siècle, appelait ses créations des « histoires en estampes ». D’abord conçues pour amuser ses élèves et ses amis, ces œuvres, des illustrations accompagnées de dialogues, tombent entre les mains de Goethe, au début des années 1830, et celui-ci trouve à leur lecture un « plaisir extraordinaire ». C’est grâce à l’auteur de Werther que Töpffer s’est décidé à faire circuler ses œuvres dans la société aristocratique du temps. Il va lancer un genre, suivi par de nombreux artistes tels que Wilhelm Busch, Rudolph Dirks, Windsor McCay… Comme la littérature, la bande dessinée a ses classiques, de Max et Moritz à Tintin, en passant par Little Nemo ou les Pieds Nickelés.
            Alors, où est le problème ?
            Eh bien, le problème, voyez-vous, c’est que tout cela ne fait pas très sérieux. Thierry Groensteen a identifié les cinq « handicaps symboliques » qui empêcheraient la bande dessinée d’être estimée à sa juste valeur :
            - elle mélange le texte et l’image,
            - elle est considérée comme « intrinsèquement infantile »,
            - elle est liée au comique et à la caricature,
            - elle n’a pas suivi l’évolution des arts au XXe siècle, demeurant figurative au moment où l’art abstrait s’imposait,
            - la multitude des cases et leur petit format empêcheraient la contemplation.
            Et voilà pourquoi votre fille est muette et votre bande dessinée de l’art populaire.
            Alors, pour ne plus avoir à rougir devant leurs planches, leurs cases et leurs bulles qui leur ont coûté tant de sueur mais ne leur rapporteront jamais la légitimité culturelle dont ils rêvent, les auteurs de bande dessinée, un jour, inventèrent le roman graphique.
            Et voilà, d’un coup d’un seul, la bande dessinée avait fait son entrée dans la cour des grands. Mais dans la cour quand même. Mais celle des grands. Will Eisner, Art Spiegelman, Joe Sacco, Marjane Satrapi, Étienne Davodeau : enfin des noms d’auteurs qu’on pouvait aligner sans rougir ! « Alors comme ça, vous faites de la bédé ? Non môssieur, je fais du roman grâphique ! »
            Entendons-nous bien : je n’ai rien contre le roman graphique. De Maus à Gen d’Hiroshima de Keiji Nakazawa, en passant par le From Hell d’Alan Moore ou le Journal de Fabrice Neaud, je suis même un grand amateur de ces œuvres qui ont brisé la norme de l’album cartonné de 48 pages en couleurs pour courir sur des volumes entiers… « Un roman graphique, d’après Spiegelman, c’est une bande dessinée qui nécessite un marque-page. » Son arrivée a permis de diversifier les genres : reportage, autobiographie, fiction pure… Je suis bien d’accord. C’est cette course après la légitimation culturelle que je trouve absurde, ce besoin de trouver un nouveau nom, comme s’il fallait avoir honte de faire de la bande dessinée. « Attention, je suis dessinateur, mais moi, je ne fais pas des petits mickeys, hein ! »
            Mais c’est très bien aussi, les petits mickeys, les gars… D’ailleurs Maus en est rempli, de ces mignons rongeurs. C’est bien la preuve…