jeudi 20 août 2015

Vers le fantastique, 3



Depuis le début de l’été, je participe à l’atelier d’écriture hebdomadaire que propose François Bon sur son site Le Tiers Livre. Un atelier qui tombait très bien, son thème étant le récit fantastique, juste au moment où, lisant les nouvelles de Richard Matheson et revoyant même des épisodes de La Quatrième dimension, je baignais dans le fantastique.
L’ambition finale de François Bon étant de composer un livre numérique à partir de tous les textes proposés, une consigne a été imposée dès le départ sur l’ensemble des futures contributions : que chacune d’entre elles soit constituée d’un paragraphe unique.

- Atelier n° 3 : aller perdu dans la ville.
Un travail sur paragraphe monobloc fait d’une seule phrase, en réexplorant un moment où on a réellement été perdu dans une ville, et ce que ça changeait aux signes.

Jean-François Rauzier, Vedute
 Aller perdu dans la ville



Les façades coude à coude dégringolent depuis le haut de la rue jusqu’en bas, en ligne sinueuse, zigzagante et étroite – elles ont l’air de s’affronter, les façades, trottoir de gauche contre trottoir de droite, les Jets contre les Sharks, certaines bombant le torse, un torse 1900, gonflé par les années et la rareté des réfections, le lierre couvrant leur poitrail comme des médailles militaires, d’autres façades plus timides mais moins ventrues, plus athlétiques, et elles dévalent comme ça la rue du haut de laquelle on aperçoit un paquet de toits d’ardoise, avec cheminées, antennes et paraboles, et quelques arbres aussi, taches vertes crevant le noir des toits, et tout au bout le clocher d’une église, perdu entre le vert et le noir, balafré par les lignes à haute tension ; une église ! c’est un point de ralliement, un but à atteindre, le signe que l’on n’est pas perdu, une église c’est un centre, une place, le retour à la civilisation – prochaine étape donc, trouver cette église : rien de compliqué là dedans, un peu de marche, bien sûr, mais je l’ai en ligne de mire, droit devant, cap au nord, je descends la rue vide de monde, me faufile sous les regards des façades qui continuent à se la jouer dur à cuire, les bruits de la circulation montent vers moi, des moteurs qui démarrent dès que le feu est vert, je passe un marché couvert, légumes de saison, autochtones à sacs Écomarché soupesant les laitues avec l’air de s’y connaître drôlement, cris, conversations mêlées, moteurs qui démarrent dès que le feu est vert, j’arrive au bas de la rue et là, dilemme, j’arrive sur une longue rue perpendiculaire, mon église a été avalée par les bâtiments, aucun moyen de savoir comment la retrouver, aller à gauche ou à droite, tout est toujours plus simple à vol d’oiseau, mais même depuis Blériot, l’homme n’est pas foutu de voler quand ça lui chante, il faut avancer à l’aveugle, allez, à gauche, on verra bien, et je m’enfonce dans l’humanité grasse et suante, les parents à landau les gamins qui courent les ados qui postillonnent et fument et crachent et tous le nez dans leur téléphone mobile et je slalome au milieu de tout ça, Jean-Claude Killy contre le reste du monde, passant d’une boutique de vêtements à une boulangerie, d’un bureau de tabac à une boutique de vêtements, d’une bijouterie à une pharmacie, d’une boutique de vêtements à une librairie sans jamais, jamais perdre de vue l’essentiel : dès que je retrouve sur ma droite une rue qui semble se diriger vers mon église, je m’y engouffre, en attendant bien sûr je pourrais toujours demander mon chemin, mais que voulez-vous, on a sa fierté, je veux y arriver seul, éprouver le plaisir, quand j’aurai atteint cette église, de me dire : j’ai réussi ; en attendant, donc, d’une boutique de vêtements à une agence de voyage, d’une banque à un kebab, d’un bureau de tabac à une épicerie, j’avance, j’avance, et je me retrouve enfin à un croisement, allez, je prends à droite, je vais finir par retrouver mon église et manque de chance, pas moyen, le prochain tournant est à gauche encore, toujours à gauche, je m’éloigne de mon but, je lui tourne le dos, virage à gauche encore, me voilà dans de petites rues, bruyantes, des cris, des engueulades, des marmots qui jouent dehors, devant les portes de leurs maisons, petites rues étroites, maisons anciennes, limites moyenâgeuses, un nouveau tournant, je ne sais plus, allez au pif je prends à droite, la lumière a changé, le soleil donne en plein sur les façades, agressif soleil du soir, l’inquiétude monte, si le soleil se couche comment je fais, être égaré en plein jour c’est une chose, mais à la lueur des réverbères, ça n’a plus rien à voir, et puis qu’est-ce que c’est que ce cirque, maintenant, des maisons à pans de bois, voilà que je me retrouve dans le quartier historique de la ville, manquerait plus qu’ils n’aient pas l’électricité, tous ces ploucs, qu’est-ce que je fous là, est-ce qu’il faut que je hèle un cocher, ou quoi ?


lundi 17 août 2015

Vers le fantastique, 2

Depuis le début de l’été, je participe à l’atelier d’écriture hebdomadaire que propose François Bon sur son site Le Tiers Livre. Un atelier qui tombait très bien, son thème étant le récit fantastique, juste au moment où, lisant les nouvelles de Richard Matheson et revoyant même des épisodes de La Quatrième dimension, je baignais dans le fantastique.
L’ambition finale de François Bon étant de composer un livre numérique à partir de tous les textes proposés, une consigne a été imposée dès le départ sur l’ensemble des futures contributions : que chacune d’entre elles soit constituée d’un paragraphe unique.


- Atelier n° 2 : marcher dans la maison vide.
"Ce qui est important, c'est que le lieu - qu'il s'agisse d'un lieu d'autrefois, d'un lieu où on revient parfois, d'un souvenir précis mais fugace, ou d'un lieu qui fait encore partie de notre présent, mais transposé la nuit ou dans l'instant où on le vide (maison qu'on prépare pour l'hiver) - soit vraiment traité en tant que tel. Et qu'on soit à l'intérieur. Pas de description du dehors, sinon on n'arriverait pas à entrer."



Marcher dans la maison vide

C’est le temple de la poussière, ici. Par des interstices entre les volets, les rais de lumière zèbrent les murs, rappelant que dehors, il fait encore jour. On pourrait en douter, dans cette vaste pièce que la crasse a colorée d’un gris uniforme, épais, tenace. Une poussière que l’on dirait vivante, lourdement posée sur tous les meubles, sur le plancher, sur les murs, mais qui volette aussi dans l’air, dansant dans les trous de lumière. Une poussière qui a su conserver sa jeunesse. Elle crisse sous les pas, un crissement qui accompagne le grincement du plancher. La même sensation désagréable qu’au retour de la plage, quand en rentrant chez soi, on répand par maladresse du sable sur le sol. Difficile ici, pourtant, de songer à la plage. Ici, la poussière prend à la gorge, se pose sur les visages, s’insinue dans les narines, dans les oreilles. On ferme la bouche. La tapisserie devait tirer vers le saumon, à une époque. Sa couleur a pris la même teinte de cendre que tout le reste. Elle tombe en lambeaux, mais elle le fait discrètement, sans perturbation chromatique : les crevasses dans la tapisserie se distinguent à peine sur le mur, comme un psoriasis sur une momie. Au coin d’une imposante bibliothèque désormais vide, un rideau reste pendu à un crochet, un peu loqueteux, un peu ridicule. Les meubles, ici, ont l’air de trop. On les sent gênés. Une table aux dimensions très honorables, faite d’un bois qui a dû être luxueux, s’est transformée, comme le reste, en pauvre chose oubliée. Autour d’elle, les chaises ne la ramènent pas. Au plafond lézardé, un lustre a perdu une bonne partie de ses dents : des débris de verre sur la table et le sol témoignent de ses blessures. Au fond, un escalier mène à d’autres pièces. Le brouillard de poussière semble se dissiper, par ici. Les marches les plus hautes sont baignées de lumière, le pan de mur qu’on aperçoit au premier étage rayonne presque : il y a un trou dans la toiture.

jeudi 13 août 2015

Vers le fantastique, 1

Depuis le début de l'été, je participe à l'atelier d'écriture hebdomadaire que propose François Bon sur son site Le Tiers Livre. Un atelier qui tombait très bien, son thème étant le récit fantastique, juste au moment où, lisant les nouvelles de Richard Matheson et revoyant même des épisodes de la Quatrième Dimension, je baignais dans le fantastique.
L'ambition finale de François Bon étant de composer un livre numérique à partir de tous les textes proposés, une consigne a été imposée dès le départ sur l'ensemble des futures contributions : que chacune d'entre elles soit constituée d'un paragraphe unique.

- L'atelier démarrait en douceur, par une proposition sur le thème des peurs. "il ne s’agit pas de développer une peur. Il s’agit d’effectuer dans un seul et unique paragraphe, à chacun d’en décider le format – mais en pensant qu’il doit s’insérer dans la dynamique des autres – l’ensemble des plus anciens souvenirs liés aux peurs, et sans hésiter à remonter à l’enfance."



Les peurs

Il y a un homme qui me surveille. Invisible à la lumière, il apparaît seulement dans le reflet du globe terrestre lorsque j’éteins la lampe. L’une de mes plus anciennes peurs d’enfant. Je demandais chaque soir à mes parents si la porte d’entrée était bien fermée. Pas de monstres sous mon lit, la menace était toujours bien humaine. Enfant encore, je revois ce type en voiture qui était passé à ma portée, alors que je me baladais. Il avait poursuivi sa route jusqu’au premier rond-point et je l’avais vu passer à nouveau, dans l’autre sens. Puis, après un nouveau demi-tour, le voilà revenu, ralentissant en approchant de moi, me lançant par la vitre ouverte : « Eh, petit ! N’aie pas peur, je vais rien te faire ! » Sans doute la phrase la plus effrayante que j’aie jamais entendue. Un homme que j’ai un peu trop dévisagé, dans un centre commercial, qui s’est approché de moi menaçant jusqu’à ce que je détourne la tête. J’ai toujours eu peur de recevoir des coups. Pas besoin d’autrui, pourtant, pour que naisse la terreur : je suis un trouillard encyclopédique. Je n’ai jamais pu apprendre à nager par peur de la noyade, ni à conduire par peur de l’accident. Atteint de vertige alors que je grimpais les marches de pierre d’un immense clocher, j’ai cru devenir fou quand les cloches se sont mises à sonner. Partout, toujours, j’ai peur de m’engager, de parler, d’exister un peu trop. J’ai peur qu’on me repousse, qu’on me veuille du mal. Pourquoi ne m’en voudrait-on pas ?

mercredi 15 juillet 2015

Exégèse de La Chenille

Interprétation œcuménique d’une œuvre exaltant
l’Amour inconditionnel de notre Seigneur Jésus-Christ

ou

Exégèse de La Chenille




Mes frères, mes sœurs,

            Nous sommes réunis en cette assemblée pour rendre hommage à Stanislas Ferron. Stanislas Ferron, un homme de foi, un homme de convictions, qui a toujours su s’investir sans compter pour notre paroisse. Stanislas Ferron, un homme de culture aussi.
            Bien sûr, nous sommes là pour fêter le quarantième anniversaire et demi de notre frère Stanislas. Mais j’aimerais, si vous le permettez, insister sur la place de la religion dans son sacré cœur. D’aucuns parmi vous diront qu’elle n’est pas si visible que ça, tout de même – d’autres iront jusqu’à ricaner doucement en se disant que pfff, hin hin, portnawak la religion l’autre, et puis quoi encore.
            Et pourtant, oui, la religion.
            Car la religion est entrée dans le cœur de Stanislas, oui, forant son poitrail d’un vilebrequin d’amour, par la grâce d’une chanson. Une simple chanson, d’apparence profane, et qui pourtant lui a ouvert en grand les Portes du Ciel, et lui a tendu le Tabouret de bar de la Jérusalem céleste, à portée de main de la Tireuse de nectar et d’ambroisie.
            Cette chanson, vous l’avez tous compris, c’est « La Chenille ».
            Vous riez ! « La Chenille », une chanson religieuse ? Portnawak, pfff, et puis quoi encore.
            Pourtant, quelle plus belle invitation au partage, à la paix, à l’amour inconditionnel ? J’aimerais revenir avec vous sur les paroles de ce poème sacré, faire l’exégèse de ce catéchisme queuleuliste[1].
            Les Chevaliers de l’Ordre de Saint-Basile, qui se sont rebaptisés « la Bande à Basile » parce que c’était plus vendeur, font admirablement passer leur message œcuménique – il suffit d’être attentif aux paroles…

            Pose les deux pieds en canard
            C’est la chenille qui se prépare
            En voitur’ les voyageurs
            La chenille part toujours à l’heure

            Oui, la foi est un voyage, la foi est un abandon. Elle est une ouverture, comme ces deux pieds ouverts « en canard », prêts à recevoir l’offrande de la route qui s’étend devant eux. Le croyant est un voyageur, et cette chanson n’est rien d’autre qu’une invitation à la communion, la communion qui unira le croyant avec ses frères, tous ensembles, « en voitur’ les voyageurs ». L’homme de foi est partie d’un tout, non pas maillon d’une « chaîne », abominable image des fers, de l’emprisonnement – mais segment d’une chenille. Et qu’est-ce qu’une chenille, sinon une larve destinée à devenir papillon ? Nous ne sommes rien, au départ de ce voyage. Nous sommes larve, nous rampons misérablement sur cette terre – mais nous nous révèlerons papillon au bout du chemin, quand nous illuminera la Lumière du Christ. Je n’invente rien, tout est dit dans la chanson. Tenez, vous savez comment s’appellent les petits orifices qui permettent à la chenille de respirer ? Des « stigmates ». Intéressant, non ? Je continue.

            Accroch’ tes mains à ma taille
            Pour pas que la chenille déraille
            Tout ira bien et si tu veux
            Prie la chenille et le Bon Dieu

            Dois-je vous faire un dessin ? On retrouve l’idée de communion, d’union des âmes en un seul corps, celui de la chenille : « accroch’ tes mains à ma taille ». « Pour pas que la chenille déraille » ? Qu’est-ce que saint Basile veut nous dire par là ? Bien sûr, c’est l’idée du péché. Nous sommes pécheurs. Nous sommes faillibles. Mais c’est en acceptant l’autre, en s’abandonnant à l’Amour de Dieu, que nous sommes forts. Alors, oui, « tout ira bien ». Il suffit de « prier le Bon Dieu ». Mais aussi « la chenille », car accepter Dieu, c’est accepter tous les hommes, c’est s’accepter soi-même. On passe aux couplets.

            Si tu crois qu’j’t’ai pas vue
            Faire la p’tite ingénue
            Avec Pierrot dans le tunnel
            Allez sois pas jalouse
            C’est un copain, c’est tout
            Tu sais qu’nous deux c’est pas pareil

            Exercice difficile que l’exégèse de ce passage. Que faut-il comprendre ? Il est question de jalousie, de soupçon, d’un acte honteux et adultère commis dans un tunnel… Mais il est question de confiance, surtout : « Allez sois pas jaloux (…) Tu sais qu’nous deux c’est pas pareil » Pourquoi c’est pas pareil ? Parce que l’amour nous protège. L’amour de Dieu, bien sûr, pas celui du facteur. On continue.

            Eh ! Vous deux les pip’lettes
            Lâchez-nous les baskets
            Avec vos histoires de nanas
            On va être en retard
            Voici le chef de gare
            Qui nous fait sign’ pour le départ

            Évocation de deux « nanas ». Rien de plus biblique que cela, évidemment ! Il y a deux modèles de femmes dans la Bible : la Pécheresse et la Vierge. Eve et Marie. Ou Marie-Madeleine et Marie, pour le Nouveau Testament. Les voilà réunies toutes les deux dans cette chenille, impossible de savoir qui est qui. Peu importe : bientôt la Pécheresse sera une Sainte, elle aussi. À noter que nous sommes désormais dans un train, dans l’attente du signal du chef de gare – un détail déjà suggéré auparavant par le « tunnel », et plus loin par le terme « wagon ». Alors, chenille ou train ? L’explication est difficile, peut-être faut-il y voir une erreur du traducteur. L’araméen, c’est quand même un peu du chinois.
            Vous êtes prêts pour le Grand Flash, l’Illumination divine ? Vous êtes prêts à en prendre plein les mirettes, de la Jérusalem céleste ? Accrochez-vous, c’est parti :

            Regarde l’éléphant bleu
            Qui dans’ sur l’arc-en-ciel
            Sous les bravos des hirondelles

            Ah ! Ça c’est de l’hallucination mystique ! Bernadette Soubirous peut aller se rhabiller ! On n’a pas vu la Vierge, mais il s’en est fallu de peu ! À croire qu’elle était indisposée…

            Viens là le troubadour
            Je vais lire dans ta main
            Tes joies, tes chagrins, tes amours

            Je vois bien les mécréants parmi vous, qui hausseront les épaules et ne verront là dedans qu’une bête chanson de carnaval. Oui, l’éléphant bleu, l’arc-en-ciel, ça doit être un char, le troubadour, la diseuse de bonne aventure, le Pierrot, ce sont des déguisements… Bien sûr, que c’est le carnaval ! Mais qu’est-ce que le carnaval, sinon la fin du Carême, ce moment où, après avoir fait maigre durant quarante jours, on peut enfin se desserrer la ceinture et s’en, pardonnez-moi l’expression, foutre jusque là ?
            Dernier couplet :

            Eh ! Vous les amoureux
            Remuez-vous un peu
            C’est pas l’moment de roucouler
            À la prochaine station
            Restez dans le wagon
            Et n’essayez pas d’en profiter !

            « La prochaine station »… Le Calvaire du Christ a duré quatorze stations. Ce voyage est moins long : c’est une ligne directe vers le Ciel, terminus Paradis, pension complète, tous frais payés. Non, les amoureux, le « moment de roucouler » n’est pas encore venu : il ne faut pas descendre avant l’arrêt complet du véhicule. Mais l’heure de la Délivrance approche, et là, vous ne serez pas les seuls à en profiter. Alléluia !
            Voilà à quel voyage nous invite notre frère Stanislas sitôt qu’après avoir pratiqué l’Eucharistie (et même plutôt deux fois qu’une qu’il en boira du sang du Christ, on va quand même pas rester sur une patte), sitôt qu’après avoir bien picolé, donc, il entonne ce cantique. Il a cette force là, Stanislas : celle de nous permettre de communier religieusement, les pieds en canard et les mains sur la taille, lombric humain rempli de doutes, d’inhibitions et d’incertitudes. Il nous rassure, il nous pousse vers le haut, il fait de nous des papillons, dans la Paix du Christ.
            Amen.


Discours prononcé à l'occasion des 40 ans 1/2 de Stanislas Ferron, 11 juillet 2015.



[1] Queuleuliste : adjectif formé sur la locution à la queue leu leu, bien sûr

jeudi 4 juin 2015

La dernière émission




            
            Finalement, ils attendaient tous devant le grand écran du salon que l’émission commence.
            Garyan avait pourtant répété que si ce jour-là devait arriver, il passerait du temps avec ses proches, et qu’il s’enverrait en l’air une dernière fois avec sa femme, jusqu’à épuisement.
            Eh bien ! Colynn et lui s’étaient envoyés en l’air à plusieurs reprises, jusqu’à épuisement, et maintenant ils étaient avec leurs proches, tous devant la télé.
            Taraña et Klem étaient arrivés vers sept heures, avec de l’alcool de topinambour et des toasts lyophilisés. Sam et Djimi s’étaient occupés du gâteau. Les enfants s’étaient regroupés pour jouer entre eux, sagement, comme s’ils ignoraient qu’ils se voyaient pour la dernière fois.
         C’était un soir particulier. Il y en avait eu d’autres : des anniversaires, des mariages… Mais celui-ci, dans le genre particulier, se posait un peu là. Le dernier soir du monde. On en avait longtemps parlé, et voilà qu’on y était.
Pour la génération des parents de Garyan, la fin du monde, c’était une plaisanterie, rien de plus. Un truc qui concernerait les hommes du futur, après nous le Déluge… Et puis il y avait eu le Grand Cataclysme de 2203. L’Année terrible. Les journaux n’en pouvaient plus de majuscules et d’expressions choc pour définir le moment « où tout avait basculé ». Des épidémies par dizaines de milliers, des séismes à répétition, sécheresse et inondations en masse, comme un cauchemar d’écologiste qui serait devenu bien réel. Comme si la Terre, à bout de souffle, crevait d’un coup tous ses abcès. Pendant plusieurs mois, les gouvernements du monde traitèrent chaque cas comme il se présentait : quarantaines par ci, recherche d’un vaccin par là, aide aux populations sinistrées… Mais l’horreur s’étendait. Toutes les populations, les unes après les autres, entraient dans la catégorie « sinistré ». Les maladies les plus exotiques devenaient le lot quotidien, les insuffisances respiratoires et les cancers se multipliaient comme jadis les petits pains… Le monde entier était patraque. Fatalement, il y eut un moment où les autorités firent le parallèle entre les problèmes de santé des citoyens et les pics de pollution toujours plus alarmants. L’air était bel et bien devenu irrespirable. « On vous l’avait bien dit ! », toussèrent les écologistes.
Alors, il y eut ce miracle : tous les États du monde se réunissant pour un gigantesque Sommet, oubliant tous les conflits passés pour prendre une décision radicale face à cette situation.
            Et cette décision radicale, ce fut de creuser d’immenses galeries souterraines, partout dans le monde, et d’y vivre comme les rats. Tous les citoyens contaminés furent abandonnés à la surface, seuls ceux qui ne présentaient pas de risque de contagion eurent le privilège de se voir autoriser l’accès au monde souterrain. Les temps étaient venus de vivre sous la lumière des néons et de raconter à ses enfants comment était cette Terre qu’ils ne connaîtront jamais réellement, et à quoi ressemblait le ciel.
            Il y avait trente ans, maintenant, que les humains s’étaient transformés en taupes. Évidemment, il s’agissait à l’origine d’une situation momentanée, le temps de « trouver une solution ». Personne ne l’avait trouvée. Personne n’avait d’ailleurs eu l’air de savoir qui devait la chercher. On comprit que le temporaire allait s’éterniser lorsque les gouvernements se mirent d’accord pour renoncer aux fuseaux horaires, puisque le cycle des jours et des nuits s’établissait désormais artificiellement par l’action des néons. Tous les pays du monde réglèrent leurs montres sur le Méridien de Greenwich, et enterrèrent leurs illusions après avoir enterré le reste. Jamais cette décision n’aurait été prise s’il y avait eu le moindre espoir de remonter un jour à la surface…
            Il y eut une douzaine d’années d’accalmie, où dans les hôpitaux de l’Underworld (comme on appela vite ce nouveau monde, sans grande originalité), les médecins soignaient des maladies classiques. Le taux de mortalité était redevenu acceptable, étant données les circonstances. Personne ne les vit passer, ces années-là. Tout le monde était trop occupé à gérer son traumatisme post-apocalyptique… Pourtant, il y eut des naissances, dans ces catacombes. Des naissances fortement encouragées par les gouvernements. Il s’agissait de sauver la civilisation !
            Il s’agissait, surtout, de faire comme si tout allait bien. Le plus important : rassurer les populations civiles. Les installations souterraines, d’abord sommaires, se firent de plus en plus ambitieuses. Il n’était plus seulement question de survie, on n’allait plus se contenter de créer des abris de fortune et des centres médicaux : bientôt, les entrailles de la Terre virent naître des cinémas, des restaurants, des bibliothèques, des églises, des palais omnisports, des dancings… La vie reprenait ses droits.
Et puis c’est revenu. Des épidémies qui dataient du Moyen Âge faisaient de nouveau parler d’elles et se répandaient à travers les boyaux des nouvelles cités. Ce magnifique ouvrage humain, construit dans la peur et le désespoir, mais avec ce sens du grandiose dont l’homme a le secret, voyait ressurgir les monstres de la surface que tous avaient voulu fuir. Et là, impossible de fuir. Impossible de s’enterrer plus profondément. L’humanité avait le dos au mur, et la Mort n’avait même plus le temps de se curer les ongles. On pouvait presque la voir, la Mort, ramper sans trêve, en engloutissant sur son passage tout ce qui restait de « populations civiles » encore debout.
Une idée fit son chemin, lancée à l’origine par un petit parti obscur, le MSDD (Movement for a Scheduled Doomsday, autrement dit le mouvement pour une fin du monde planifiée). Puisque l’extinction totale de l’humanité s’avérait inéluctable à plus ou moins longue échéance, pourquoi ne pas l’organiser ? Pourquoi ne pas décider d’un jour particulier pour en finir tous ensemble ? Il suffirait d’un immense réseau de bombes toutes reliées entre elles, et d’un certain nombre de personnes désignées pour déclencher les détonateurs à l’heure H, et ce serait ensemble, main dans la main, que les hommes et les femmes du monde entier s’éparpilleraient tous dans de joyeuses envolées d’organes, de membres et de fluides corporels…
Curieusement, ce projet fut d’abord accueilli par des cris scandalisés ou de simples moqueries. Qui serait assez fou pour soutenir un tel programme ? Tout aussi curieusement, à mesure que les hôpitaux de l’Underworld dégorgeaient leur trop-plein de pestiférés, de tuberculeux et de leucémiques, le MSDD fit de plus en plus d’adeptes. Le pic de mortalité vertigineux de l’année 2227, qui épouvanta le monde entier, ou ce qui en restait, fit du MSDD le premier parti de l’Underworld. Désormais, c’étaient les sceptiques et les optimistes, ceux qui voulaient croire que le pire n’était pas encore certain, qui étaient minoritaires. Pour ne fâcher personne, les autorités choisirent la date du 13 novembre 2253, soit cinquante ans jour pour jour après la création de l’Underworld – une date qui paraissait suffisamment éloignée pour ne pas être trop anxiogène. Et puis, vue la rapidité avec laquelle la mort faisait son œuvre, cette date fut avancée de vingt ans, à l’unanimité générale.





Nous y étions. Le 12 novembre 2233, l’humanité allait vivre sa dernière journée dans une belle communauté d’esprit, unie comme jamais. La bombe devait exploser à une heure du matin, le 13.
« Une belle communauté d’esprit », il fallait le dire vite. Dans le dédale des rues de chaque cité, il ne valait mieux pas traîner quand les « feux de jour », ces immenses néons déversant une lumière blanche laiteuse qui anéantissait les ombres, laissaient place aux « feux de nuit », de petites ampoules oranges qui rappelaient vaguement les lampadaires d’antan. Assassinats, viols et pillages étaient monnaie courante : on tuait pour des médicaments, de la nourriture ou un peu d’eau. Cette ultime soirée ne devait pas faire exception à la règle : toutes les perversions étant permises, puisqu’à minuit la sentence était la même pour tous, on n’allait quand même pas se priver… Seule la courbe des suicides s’était inversée depuis quelques années. Une date limite ayant été fixée pour tout le monde, les dépressifs réalisaient qu’ils pouvaient bien patienter un peu.
Les rues ayant été abandonnées aux fous et aux criminels, il valait mieux rester chez soi. Et le MSDD, désormais au pouvoir, avait tout prévu pour que cette dernière soirée soit inoubliable – si toutefois il était possible de conserver le moindre souvenir dans l’au-delà. L’humanité s’éteindrait joyeusement, dans l’union des âmes et les confettis, à la fin d’une gigantesque émission retransmise dans tous les pays de l’Underworld. Des dizaines d’artistes, chanteurs, acrobates, humoristes, magiciens, se relaieraient toute la soirée pour chasser la peur, pour accueillir le néant dans les flonflons de la dignité.
Si un bombardement général de toutes les structures de l’Underworld avait immédiatement paru la meilleure solution pour en finir, le gouvernement encourageait les familles à avaler des cachets avant l’heure prévue pour la Grande Détonation, afin de dormir au moment fatidique. Tout le monde se souvenait de la grande campagne Un “gloups !” plutôt qu’un “boum !”… À minuit, une heure avant la deadline, les animateurs de l’émission inviteraient leurs spectateurs à avaler la pilule avec eux. D’ailleurs, ce spectacle n’avait pas d’autre fonction que celle de sédatif, pour s’occuper un peu avant de mourir, et ne pas trop y penser. La télévision, contre toute attente, se révélait le meilleur média pour apprendre à mourir.
En trinquant à la fin du monde, Garyan et ses invités attendaient donc que commence l’émission. Docilement assis autour de la table comme pour une soirée de réveillon, ils se tenaient devant ce qui ressemblait à un festin princier. Un festin post-apocalyptique, bien sûr, mais tout de même… Il fallait finir les rations !
Ce qui surprit Garyan, ce furent les annonces publicitaires diffusées avant l’émission. Plus personne n’irait acheter quoi que ce soit, désormais ! Pourquoi vanter encore les mérites d’une marque de lave-vaisselle, d’une voiture ou d’une banque ? « Il faut vraiment faire comme si ce jour n’avait rien de particulier », se dit-il avec un sourire en coin.
« Vous savez qu’en réalité, la soirée n’est pas retransmise en direct ? confia Klem sur le ton d’un espion tellement ravi d’avoir mis la main sur des documents ultra secrets qu’il s’empresserait de les divulguer au premier venu. J’ai lu quelque part qu’il y aurait un léger différé de quelques minutes, histoire de pouvoir gérer au cas où un invité craquerait… On est censés rigoler, ce soir ! Vous imaginez, si Argrell s’interrompt au beau milieu de son sketch sur la fièvre jaune pour hurler “J’veux pas mourir ! J’veux pas mourir !” en pleine crise d’hystérie ? Bel exemple pour la jeunesse !
‒ À mon avis, ne plus avoir à subir l’humour d’Argrell, ce sera l’une des plus agréables conséquences du Doomsday… », gloussa Djimi.
Dans un tonnerre de cuivres enthousiastes et un déferlement de couleurs, l’immense plateau de la dernière émission du monde fit son apparition sur l’écran. Au-dessus du vaste public regroupé sur le plus grand stade du monde, quatre gigantesques cavaliers montés sur quatre gigantesques chevaux mécaniques s’avançaient depuis les quatre points cardinaux. L’un des chevaux était blanc, un autre rouge, un autre noir, et un autre pâle. Sept immenses trompettes tenues par sept anges accueillaient leur arrivée. Ayant rejoint le centre du stade où était dressé le plateau, les animaux de métal se tournèrent chacun dans quatre directions opposées et firent une sorte de révérence, échine courbée et patte avant droite levée, sous les acclamations de la foule.
Klem ricana. « Alors c’est ça leur interprétation de l’Apocalypse de saint Jean ? Quatre gentils canassons qui font des courbettes ? Manque plus que la Bête à sept têtes avec un tutu et une plume dans le cul ! »
Après cette longue cérémonie d’ouverture, les plus célèbres animateurs du monde vinrent présenter la soirée dans leurs langues respectives. Chacun bénéficiait d’un espace suffisant pour faire son show à l’attention de ses concitoyens. Pour l’Europe, ce fut évidemment Jean-John Grimstock qui fit son apparition. Toujours aussi fringant, il glissa son flamboyant fauteuil roulant jusqu’au milieu de la scène en lançant de tonitruants « bonsoir » et « merci » pour couvrir les applaudissements déchaînés du public.
Garyan constata une fois de plus avec quelle élégance Grimstock arborait ses lunettes à oxygène, comme s’il s’agissait d’un ornement, au même titre qu’une belle montre ou une cravate. Garyan, lui, se contentait d’un vieux modèle en plastique qui, en comparaison, lui donnait vraiment l’air d’un mourant.
Pendant que s’enchaînaient les vedettes, que les grands tubes du moment laissaient place à des numéros de danse acrobatique ou à des bêtisiers divers, les convives se turent un moment. Ce n’était pas l’émission qui les captivait, pourtant : Garyan sentait bien que chacun faisait le point, que chacun, rassuré par la présence des autres, profitait du brouhaha télévisé pour méditer. Le travail de deuil avait commencé depuis longtemps, depuis des années : c’était presque un soulagement de le voir s’achever aujourd’hui.
Colynn glissa sa main dans celle de Garyan un moment, et ils se regardèrent longuement. Tout bien considéré, ils n’avaient pas eu une mauvaise vie. À quarante-cinq ans, et malgré ses ulcères à répétition, Garyan avait su conserver une assez bonne santé, alors que de nombreuses personnes de sa génération, celle qui avait connu le « monde d’en haut », étaient déjà mortes depuis longtemps. Colynn et lui n’avaient perdu que deux enfants en bas âge, et les deux restants, Glynnda et Merwynn, bien qu’atteints tous deux de poliomyélite, avaient toujours montré une joie de vivre émouvante. Les années avaient été beaucoup plus cruelles pour Taraña et Klem. Garyan ne connaissait pas tous les détails de leur vie, ils n’étaient voisins que depuis cinq ans, mais durant ces cinq années, il avait assisté à leurs nombreuses hospitalisations, il les avait vus pleurer la mort de leur fille aînée, il avait vu Taraña perdre peu à peu toute son autonomie, se ratatiner dans son fauteuil médicalisé, devant son mari impuissant qui souffrait de la voir chaque jour s’éloigner un peu plus de lui.
Sam et Djimi, leurs amis homos, s’étaient résignés assez tôt à l’idée que ni l’un ni l’autre n’auraient jamais trente-cinq ans. Sam avait un cancer du larynx, Djimi une insuffisance rénale. Là où ils s’étaient montrés particulièrement naïfs, c’est en pensant qu’il restait encore un espoir pour les enfants. Huit ans plus tôt, ils en avaient adopté deux, C’hmul et Doris, qui ce soir feraient partie du voyage. Pour l’heure, ils faisaient mine de ne pas trop y penser en s’abîmant dans la contemplation du grand écran de télévision, assis aux côtés de Glynnda et Merwynn. Phénomène assez rare pour être consigné, C’hmul et Doris étaient tous les deux en parfaite santé. « Mourir ainsi, ce doit être terrible », songea tristement Garyan en s’attardant sur les petites têtes des quatre enfants, sagement assis et ne perdant pas une miette des chansons et des animations qui se succédaient sur le plateau de Jean-John Grimstock.
À mesure que l’émission se poursuivait, les spectacles de variétés étant entrecoupés d’images d’archives montrant l’histoire de la télévision, mais aussi « les grands moments de l’humanité », depuis l’invention de la roue jusqu’à la naissance d’Underworld, une certaine anxiété se faisait sentir. Plusieurs coupures publicitaires (dont une pour une compagnie d’assurance-vie qui provoqua un grand moment d’hilarité parmi les convives) surgirent sans prévenir, sans doute pour masquer quelque scandale ou crise d’hystérie « en direct ». La jubilation du public se faisait nettement plus tiède, et même Grimstock semblait fébrile. Chez Garyan, instinctivement, les couples se serrèrent, les enfants rejoignirent leurs parents, des larmes dans les yeux.
Dix secondes avant minuit, un compte à rebours apparut sur l’écran. À minuit pile, chaque citoyen était invité à prendre le médicament qui lui permettrait de tomber dans le coma avant que tout explose. « Cinq ! », criait Grimstock en tenant son comprimé d’une main, et en cherchant toujours à paraître à peu près enjoué.
« Quatre ! », hurla la foule que la caméra parcourait en ne cherchant plus à masquer, cette fois, les cadavres de ceux qui avaient déjà composté leur billet depuis un moment. L’heure n’était plus à la pudeur, on pouvait enfin montrer la mort en face.
« Trois ! », Garyan vit avec soulagement Merwynn et Glynnda avaler leur cachet sans difficulté.
« Deux ! » Colynn et lui échangèrent un ultime baiser.
« Un !... ON AVAAALE !!! », hurla Grimstock, la voix brisée par un sanglot.
Garyan avala.

              


             

lundi 11 mai 2015

Bag of Bones [épisode 14]


Après notre première tournée mondiale dans le nord Mayenne, la gloire est venue nous serrer la louche et partager quelques bières avec nous. La gloire, vous avez bien lu, avec son petit attaché-case et sa tablette dernier cri, allez les petits gars, signez là, vous faites partie du gratin maintenant.
            Bon en fait, la gloire, elle s’est matérialisée un peu autrement : par un article dans la presse locale. Notre premier article de presse ! Avec notre première photo où Adrien arrive à se confondre avec son manche de guitare, où Noémie est à fond mais cachée par ses cheveux, et où tout le reste est admirablement flou. On a tous acheté le journal, du coup, et on l’a ouvert tous ensemble, dans un grand bruit de papier chiffonné, dans le garage des parents à Florian, entre les cymbales et le synthé, sur la banquette complètement rock’n’roll aussi, c’est-à-dire défoncée. On en avait les larmes aux yeux, c’était trop beau…

            Soirée rock à Évron avec les Bagues of bonnes

Samedi soir, c’était rock dans les bars d’Évron ! Tout a commencé avec un petit groupe de Laval, les Bac of Bounes. Ces gamins turbulents, à peine sortis du lycée, étaient bien décidés à enflammer la scène. Hélas pour eux, ils ont commencé leur prestation un peu tôt, alors que le lieu était aux trois quarts vide. Difficile, dans ces conditions, de chauffer l’ambiance ! Surtout qu’il faut bien l’avouer, le groupe manque de professionnalisme. Des enchaînements laborieux, des morceaux qui finissent en queue de poisson, des fausses notes et des problèmes techniques… Tout ce qu’on peut dire, c’est que ces Gag of Bonze poussent remarquablement loin l’art de l’approximation ! Il se dégage pourtant une belle énergie chez ces quatre jeunes gens (cinq, si l’on compte l’ingé son, que les musiciens considèrent comme un membre à part entière du groupe, sans doute parce qu’il est aussi inefficace qu’eux). Une belle énergie, donc, et il faut bien reconnaître que la chanteuse est charmante. Elle est même probablement dotée d’une très jolie voix, mais pour s’en rendre compte, il faudrait faire abstraction de la batterie, lourde comme un cheval mort, dont les coups tombent avec la régularité d’un métronome en pleine crise d’épilepsie. Le synthé et la guitare essayaient bien de suivre, et il y avait même des moments où les trois s’accordaient, mais ça sentait le coup de chance… Le résultat donnait un peu trop l’impression d’assister à une répétition. Heureusement que le deuxième groupe a su, blablabla…

            Bizarrement, après la lecture, on n’était plus aussi fiers de notre premier article. La gloire a fini sa bière avec un petit air gêné et nous a laissés plantés là genre bon les gars, on se rappelle, hein. J’ai voulu émettre un petit ricanement, de toute façon ils y connaissent rien, ces crétins de journalistes, mais ça a plutôt ressemblé au grincement d’un vieux portail rouillé dans un film d’épouvante. Qu’est-ce qu’il a, mon jeu de batterie ?

Tranzistor n° 56, mai 2015.

vendredi 24 avril 2015

De la survie en milieu ludique



Ne meurs pas de faim !

            Cette fois, pourtant, j’avais plutôt bien commencé. Dès mon réveil sur cette île déserte, je m’étais lancé dans la collecte systématique de toutes les ressources nécessaires à ma survie. Brindilles et cailloux, herbes sèches, silex allaient me permettre de confectionner des outils rudimentaires, une hache d’abord, et peut-être une pioche. M’improvisant bûcheron, j’allais m’approvisionner en bois pour faire un feu de camp. La nuit tombe vite dans ces régions, et le feu est indispensable à qui veut garder l’espoir de voir se lever l’aurore. Parce qu’ici, l’obscurité est meurtrière… Pour me nourrir, quelques carottes et quelques baies sauvages me suffiraient pour cette première journée.
Le lendemain, un peu d’exploration s’imposait. Il fallait que je parte à la découverte de mon environnement, que je cartographie la zone – la faune et la flore de cet endroit ont tant de choses à m’apprendre ! En chemin, bien sûr, je continuais à cueillir tout ce qui pouvait s’avérer utile et/ou comestible, à couper encore un peu de bois… Rapidement, j’ai découvert une zone où les lapins étaient légion. Quelques herbes sèches et quelques branches m’ont permis de confectionner des pièges. Avec un peu de chance, cette nuit, je n’allais pas être condamné à manger végétarien. Me tenant prudemment à l’écart des marécages et d’immenses nids d’araignées que ma bonne éducation m’incitait à ne pas déranger, j’atteignis en début de soirée une contrée rocheuse. Armé de ma pioche, je mis à profit les dernières lueurs du jour pour casser des cailloux, et trouvai même quelques pépites d’or. Devant mon feu, grillant un lapin et quelques carottes, je ruminais de sombres pensées, terrorisé malgré moi par les bruits environnants. « Hauts les cœurs ! », me morigénai-je. Facile à dire…
Le troisième jour, je m’adonnais à une occupation en apparence futile : la cueillette de quelques fleurs. Quand j’en eus une quantité suffisante, je me confectionnai une jolie couronne dont je me coiffai fièrement. Le sentiment de solitude et l’angoisse qui m’étreignait sur cette terre hostile nuisaient considérablement à ma santé mentale et cette couronne de fleurs avait une vertu inattendue : elle apaisait mes tourments. Croyez-le ou non, avec cette chose ridicule sur la tête, je me sentais déjà beaucoup mieux. Cet endroit était décidément plein de surprises !
Plus tard ce jour-là, je fis la connaissance d’un animal de compagnie attachant et pratique : un étrange coffre à pattes que je baptisais Chester, parce que les jeux de mots anglais n’ont aucun secret pour moi. Il était grand temps, d’ailleurs, que je puisse me décharger d’une partie des vivres et des ressources que je trimballais… Suivant un sentier au hasard, je tombai enfin sur un endroit qui me paraissait propice à l’établissement de mon camp de base. En pleine savane, de nombreux terriers à lapin allaient me fournir des provisions suffisantes pour attendre l’hiver, et à proximité, un troupeau de paisibles bovidés au pelage laineux m’offriraient une protection contre les bêtes féroces, ainsi que du fumier pour fertiliser mes récoltes. Sans parler de leur laine, grâce à laquelle je me confectionnerai quelques vêtements chauds.

Jusqu'ici, tout va bien.

Allons ! C’était décidé : j’allais devenir sédentaire. Avec un peu de pierre et de bois, je fabriquai un âtre de bien meilleure qualité que mes précédentes tentatives, et avec l’or, une machine à science grâce à laquelle de nouvelles possibilités de création allaient m’être données. Près d’elle, je me sentais bien plus intelligent, bien plus compétent pour inventer de nouveaux outils, maîtriser des technologies qui jusque là me semblaient inenvisageables… Moi, je me connais : rien que le fait de changer une ampoule, ça m’intimide !
Je vous épargne le récit détaillé des jours suivants : très vite, j’ai pu me fabriquer une marmite et améliorer considérablement mon régime. Je suis devenu ami avec d’étranges cochons humanoïdes (mais tout est étrange, par ici, vous ne l’aviez pas encore compris ?), je me suis laissé pousser une barbe dans le plus pur style naufragé-sur-une-île-déserte, j’ai – puisqu’il faut tout avouer – profané quelques tombes dans le but d’y trouver des trésors, je me suis mis à l’agriculture, j’ai replanté des arbres, j’ai fabriqué des coffres pour me vider les poches, mon camp de base s’est élargi, je lui ai ajouté un paratonnerre de peur de le voir partir en fumée un jour d’orage… Vraiment, j’avais appris de mes erreurs passées. Chaque fois que je suis mort, je me suis dit : « Wilson, mon ami, que cela te serve de leçon ! »
Il existe tant de façons de mourir ! La faim, tout bien considéré, n’est pas le pire fléau – même si, bien entendu, je suis aussi mort de faim, et à de nombreuses reprises… Tout, ici, semble vouloir vous détruire : l’obscurité, la folie, les bêtes sauvages, la nature vengeresse (avez-vous déjà été poursuivi par un arbre en colère, irrité de vous voir décimer la forêt pour vous chauffer ? Non ? Ça impressionne, la première fois.), les créatures gigantesques surgies d’on ne sait où, le froid… Chaque fois : « Que cela te serve te leçon, Wilson ! » Et pourtant, ça ne m’a jamais empêché de refaire les mêmes erreurs.
Cette fois-ci, j’ai tenu jusqu’au treizième jour. Même pas foutu de passer le premier hiver. Je m’attendais bien à ce qu’une meute de ces horribles molosses agressifs m’attaque tôt ou tard, j’étais même étonné que cela ne se soit pas encore produit. Quand je les ai entendus aboyer au loin, sans paniquer, j’ai suivi les consignes de sécurité apprises de manière empirique : lance à la main, j’ai couru me réfugier au milieu des bovins, afin que les clébards, en cherchant à me mordre, les excitent et se fassent laminer par mes amis herbivores, pacifistes certes, mais irascibles. Hélas ! Ces charmants bestiaux étaient justement en période de rut, et à ne pas prendre avec des pincettes. Pris entre deux feux, entre crocs et cornes, je me suis fait étriper en moins de deux. C’est toujours un peu vexant : à chaque fois qu’on se fait tuer ici, la première réflexion qui nous vient à l’esprit est : « Quelle mort à la con ! »
Au fond, la seule chose que Don’t Starve, l’excellent jeu vidéo de Klei Entertainment m’a appris, c’est que la survie, ce n’est vraiment pas mon truc. Le jour où un cataclysme dévaste le monde et que nous nous retrouvons obligés de revenir au bon vieux temps de la chasse et de la pêche, à devoir faire des provisions et se rationner pour tenir le plus longtemps possible, se préparer aux périodes de grand froid, moi je suis tranquille : je ne tiendrai pas une semaine.

400e jour de survie : a priori, ce n'est pas moi qui joue.

Manuels de savoir-survivre en société

J’aimerais bien savoir pourquoi le thème de la survie en milieu hostile inspire autant tous les médias culturels possibles… Jeux vidéo, cinéma, télévision, littérature… Ça et les émissions de cuisine avec des chefs hystériques qui traitent leur personnel comme de la merde. Mais comme je n’aime pas les émissions de bouffe, je préfère rester concentré sur le sujet qui me préoccupe ici : le devenir Man VS Wild de l’humanité. Tenez, vous avez déjà regardé une émission de Bear Grylls ? Ce type semble vraiment convaincu que ses expériences ont une vertu pédagogique ! On le voit surtout se donner en spectacle : escalader une paroi verticale à mains nues, boire son urine, croquer des insectes, se baigner dans un lac gelé, avec l’air de croire réellement que dans des conditions semblables, nous agirions comme lui… En ce qui me concerne, je ne me souviens pas avoir reçu un entraînement commando. Dans des conditions semblables, moi… bon, je préfère éviter de me retrouver dans des conditions semblables.
Encore une fois, ce que m’ont appris les quelques jeux vidéo de survie auxquels j’ai joué ces derniers temps, Don’t Starve donc, et le très bon This War of Mine, du studio polonais 11 Bit, c’est qu’en cas d’apocalypse, je suis mal barré. La raison en est simple : je suis incapable d’anticiper. J’ai beau savoir que ce sont les règles mêmes du jeu qui forcent le joueur à remplir son inventaire de ressources vitales, je me retrouve toujours en train de courir pour récupérer le minimum de nourriture ou de médicaments qui me permettront de tenir un jour de plus. J’essaie pourtant de faire des stocks, mais je m’y prends mal, je fais n’importe quoi, c’est à pleurer. Vraiment, c’en est déprimant : si j’ai pu croire un jour que je saurais éventuellement me débrouiller seul pour subvenir à mes besoins, toutes ces mises en situation m’ont convaincu du contraire. Il ne faudrait vraiment pas qu’une bombe atomique tombe sur Laval et que je sois le seul à m’en tirer : je serais incapable de faire des réserves d’eau et de conserves, trop occupé à bouquiner, à regarder des séries télé ou à jouer à des jeux vidéo.
Je crois qu’au fond, je n’ai aucun sens du concret.

C'est ça, fais ton malin...

En tout cas, cette question occupe l’esprit de beaucoup de gens, visiblement. Il suffit de voir le nombre de productions qui touchent au sujet de la survie, jeux vidéo et séries télé en tête ! Survie après une invasion de zombies : Dead Set ou The Walking Dead pour la télé (sans parler du spin off de cette deuxième série, qui ne devrait pas tarder à voir le jour), DayZ, 7 Days to die ou Project Zomboid pour les consoles et les PC. Survie en forêt, dans la neige, sur une île déserte : il y a là une quantité industrielle de jeux, vendus en version alpha, c’est-à-dire pas finis, remplis de bugs, et qui resteront sans doute dans cet état, tant pis pour les joueurs impatients qui ont tenu à les acheter avant leur sortie officielle : Rust, The Forest, The Long Dark, Stranded Deep… Et je ne parle là que de jeux qui se présentent comme des simulations « réalistes » du phénomène de la survie, avec jauges de faim et de soif, gestion de la température corporelle, inventaire restreint (on ne se balade pas en permanence avec vingt kilos de matériaux quand on n’a même pas de sac à dos), ce genre de trucs…
« Comme pour n’importe quel type de combat armé, précise Max Brooks dans son Guide de survie en territoire zombie, la lutte anti-morts-vivants n’est jamais l’affaire d’une seule personne. On l’a vu, les sociétés occidentales – et surtout américaines – baignent dans la culture des super-héros. Un seul homme aux nerfs d’acier, bien armé et parfaitement entraîné peut conquérir le monde… Ceux qui croient de telles âneries feraient tout aussi bien de se déshabiller, d’appeler les zombies et de se coucher tout nus sur un plateau d’argent. Si vous y allez seul, non seulement vous mourrez, mais vous irez grossir les rangs des zombies. Le travail d’équipe a maintes fois prouvé sa supériorité stratégique dès qu’on envisage sérieusement d’annihiler l’armée des morts. »
C’est peut-être aussi ça, mon problème : je suis un joueur solo. Je déteste l’idée même d’une partie « en coop’ », je ne veux surtout pas imposer ma propre nullité aux autres. Me faire engueuler parce que je suis incapable de me débrouiller pour ramener des provisions ou me battre avec efficacité, non merci. Abandonnez-moi sur le bord de la route, les mecs, je vais vous ralentir… Non, non, gardez la bouffe, vous en aurez besoin. De toute façon, j’ai pas faim.

Seuls les bons élèves survivront

La plupart de ces jeux de survie se ressemblent désespérément. Vous commencez quasiment à poil, sans le moindre outil (pas de bol, la catastrophe a eu lieu pile le jour où vous avez décidé d’arrêter de fumer, et vous n’avez même pas un simple briquet sur vous) et une grande partie de votre temps va passer à explorer les lieux à la recherche de nourriture, d’eau potable, de médicaments, de matériel de chauffage et surtout… d’armes. Parce qu’il faut savoir que le jour où le drame se produira, vous vous apercevrez que vos voisins dissimulaient chez eux un arsenal des plus hétéroclites : battes de base-ball (dans un jeu vidéo de ce type, une batte de base-ball ne vous servira jamais à jouer au base-ball), katana, .357 Magnum, fusil d’assaut M4 à double chargeur, fusil de sniper Mosin 9130… On en revient à l’entraînement commando, qu’il est préférable d’avoir suivi au préalable (c’est toujours dans ces moments là qu’on regrette d’avoir été réformé).

Paré pour la survie

La survie n’est pas un sujet récent, ni dans les jeux vidéo, ni au cinéma, ni dans la littérature. Mais enfin, quand même, depuis quelque temps, on bouffe de l’apocalypse et du naufrage à tous les râteliers ! Daniel Defoe serait tout à fait à son aise dans notre époque : il n’aurait même pas besoin de redonner un coup de jeune à son Robinson Crusoé… Géricault, lui, se verrait sûrement accusé de surfer sur la vague. La fin du monde change simplement d’origine, de temps en temps : un virus mortel qui se répand à une vitesse phénoménale, une invasion de zombies (et le mariage des deux : un virus zombie), des catastrophes naturelles, nucléaires et autres… Tenez, j’ai encore découvert deux séries sur le sujet, dernièrement : The Last Ship, qui n’a aucun intérêt, et The Last Man on Earth, qui est assez marrante. L’invasion extra-terrestre façon Independance Day a un peu été laissée de côté, sans doute qu’elle manque de crédibilité (alors que bon, des morts qui marchent, hein…). Et bizarrement, une guerre totale liée au terrorisme international – scénario qui se révèle de jour en jour plus réaliste – inspire assez peu les créateurs. À l’exception notable du jeu This War of Mine, qui se déroule dans une ville dévastée par la guerre civile.
La littérature est à la traîne, sur le plan de la survie. Quand on voit la qualité de la majeure partie de la production vidéoludique, cinématographique et télévisuelle que ce sujet inspire, on ne peut que s’en féliciter. Bien sûr, il y a les classiques de Defoe et de Jules Verne, entre autres, pour l’aspect île déserte. Le zombie, en tout cas, est une créature cinématographique par excellence, contrairement au vampire, au golem, au robot ou au monstre de Frankenstein, tous enfantés par la littérature… Les tentatives actuelles de nombreux écrivains populaires pour s’emparer du zombie sont plutôt pathétiques. Il y a quelques exceptions, mais dans l’ensemble, les auteurs ont un peu de mal à se détacher du scénario basique de l’infection et de sa propagation rapide, cliché rebattu depuis Romero.
Je ne pense pas pour autant que nous soyons réellement prêts à la catastrophe. En toute logique, si le pire devait arriver, les personnes les plus susceptibles de s’en tirer seraient les geeks. Ceux qui ont passé des centaines d’heures sur DayZ ou qui connaissent par cœur les meilleures répliques de The Walking Dead (surtout celles à base de grognements) devraient avoir intégré presque malgré eux les étapes fondamentales de la survie. Et entre nous, qui aurait envie de connaître un monde où ne subsisteraient plus que des fans de Minecraft, des passionnés de cosplay, de mangas et de Donjons et dragons ?
Heureusement, cela n’arrivera pas : les geeks ont autant de chance que les autres de mourir, voire plus, et c’est très bien comme ça. Déjà, parce que le grand cataclysme les obligera à faire face au monde réel, et qu’un geek qui se déconnecte est un peu comme un poisson rouge expulsé de son bocal. Un geek sans Internet a une autonomie de deux heures, grand maximum. C’est triste à dire, mais ceux qui s’en tireront, a priori, ce seront bel et bien les Bear Grylls, les militaires des forces spéciales rompus aux opérations en milieu hostile, les professeurs d’E.P.S., les Américains, enfin tous ces types costauds et débrouillards qui m’énervent, quoi… Et les lézards, évidemment.
Par contre, si ça se trouve, à Don’t Starve, ils sont nuls.

Survivra

Ne survivra pas