dimanche 9 octobre 2016

Le zouave et l'homme-torpille

 
Otto Dix, Soldat blessé, automne 1916 (1924).


            Il en avait fait, du chemin, depuis le début de la guerre ! Alors que là-bas, sur le front, en Champagne, aux Éparges, à la Main de Massiges, à Verdun, ses camarades continuaient à partir à l’assaut, l’héroïsme fortement stimulé par la menace du conseil de guerre pour les éventuels indécis, lui, Deschamps, avait voyagé à l’arrière, d’hôpitaux en maisons de repos. Saint-Malo, le Val-de-Grâce, Maison-Blanche, Saint-Denis, et maintenant le Centre neurologique de Tours.
            Les voyages forment la jeunesse, il paraît… Deschamps, lui, qui a déjà l’impression d’être un vieillard à trente-cinq ans, aimerait bien poser ses valises pour de bon. Qu’on le déclare enfin inapte au massacre et qu’on le renvoie chez lui !
            Leur guerre, il en a soupé ! Oh, il sait bien qu’on ne lui accrochera jamais de médaille pour sa bravoure au combat. Il n’a pas de belles cicatrices à exhiber devant les dames, il n’a pas eu l’honneur de laisser une guibolle, un bras ou la moitié de la gueule quelque part sur le no man’s land, pour avancer jusqu’à une pauvre tranchée que les Boches auraient reprise le lendemain !
            Non, lui, Deschamps Baptiste, du 1er Zouaves, ses faits d’armes sont nettement moins flamboyants. À l’automne 14, du côté de Reminghe, alors que les marmites tombaient autour de lui, fauchant les copains, il a plongé sans réfléchir dans un fossé profond de trois mètres, avec son barda de trente kilos sur les épaules. Pour sûr qu’il a eu mal ! Il en est resté tout plié, au fond de son trou, cassé en deux, pendant que la terre se soulevait en gerbe au-dessus de lui, sous la pluie d’obus…
            Quand on l’a finalement tiré de là, il ne pouvait plus se redresser. Il était évident pour tout le monde que ses lombaires en avaient pris un coup : on l’a envoyé se faire opérer pour une hernie à Saint-Malo.
            L’hernie a été soignée, mais rien à faire : le zouave Deschamps est resté obstinément courbé. C’est alors que la valse des hôpitaux a commencé. Personne n’a songé que c’était au niveau du mental, que ça se passait. Ou si c’était le cas, on sait bien ce que ça voudrait dire… Si la guerre rendait fou, ça se saurait ! Un type qui ne peut plus tenir debout alors que les radiographies ne montrent pas la moindre blessure ne peut être qu’un simulateur : loin du front, soigné par les médecins, il s’est affaibli moralement, il n’a pas envie de quitter sa chambre confortable pour retrouver la tranchée…
Les blessures physiques s’exposent glorieusement, cela va sans dire : avec elles au moins, pas de doute – même s’il y a bien quelques petits malins qui se coupent un orteil dans l’espoir d’être évacués, on ne peut pas feindre d’avoir la peau criblée d’éclats de schrapnels. Mais il y a tout un tas de soldats qui débarquent du front dans les hôpitaux de l’arrière sans la moindre contusion, mais alors avec de ces airs… Les yeux exorbités, les bras paralysés, les cannes flageolantes, hurlant, bavant, se traînant par terre ou frappés par la danse de Saint-Guy… Ces malades-là, évidemment, on ne leur déroule pas le tapis rouge. La guerre est faite par des héros, on en sort vainqueur ou mort, chaque membre laissé sur le glorieux champ de bataille a été abandonné là par un vaillant soldat – pas le genre à se laisser intimider par le sifflement des obus, pas le genre à finir mutique dans un asile d’aliénés…
            Pour revenir fou du front, il faut avoir des dispositions à la folie ! Ces gars qui se ramènent les yeux hagards, atteints de cécité nerveuse, le corps tordu et secoué de tremblements, ne peuvent être que des alcooliques, des syphilitiques, des faibles d’esprit… Ou plus simplement des lâches qui simulent la folie pour passer le reste de la guerre parmi les embusqués, bien à l’abri dans les hôpitaux militaires, pendant que les camarades vont se faire tuer à leur place.


Régiment de zouaves, vers 1916.

            Il faut le reconnaître : en 1914, on ne sait pas grand-chose des maladies nerveuses. La psychanalyse en est à ses balbutiements. Pourtant, devant l’afflux de soldats revenant particulièrement « secoués » du champ de bataille, il a bien fallu se rendre à l’évidence. Tous n’étaient pas des couards ; il y avait même parmi eux des poilus dont les états de service laissaient supposer une force indiscutable,  aussi bien physique que morale ! Ce genre de traumatismes étranges devaient donc être pris en compte, et soignés au même titre que les blessures physiques. Le but étant, bien sûr, de renvoyer sur le front un soldat guéri, un valeureux poilu en état de marche, prêt à retourner d’un pas intrépide mourir pour la Patrie !
            Les médecins vont alors commencer à s’intéresser à ces nouveaux patients étranges, atteints de ce qu’on appelle l’obusite. Ce terme, qui correspond au shell shock britannique, rappelle sensiblement ce que les médecins militaires de Napoléon appelaient le « syndrome du vent du boulet ». Au fond, ce n’est pas tant la guerre qui traumatise les hommes (il n’y a pas de raison), mais le souffle des obus, les déflagrations, qui peuvent agir sur le système nerveux et causer ce genre de commotions. Tout corps plongé sous les bombardements est susceptible d’en ressortir un peu bousculé. On parle aussi de « syndrome des éboulés », d’hypnose des batailles, de pithiatiques, de plicaturés, de camptocormiques, d’émotionnés… Bref, on ne manque pas de mots pour nommer les pathologies que présentent ces sujets qui arrivent dans les infirmeries de campagne complètement repliés sur eux-mêmes, l’air halluciné, délirant, sourds, aveugles ou poussant des hurlements de damnés…

*

            Ce n’est pas le vocabulaire qui manque, c’est le traitement miracle ! On a tout essayé, avec Baptiste Deschamps. Comme la radiographie ne montrait aucune lésion susceptible d’expliquer son incapacité à se redresser, les médecins ont flairé la simulation. Le pithiatisme, décrit par le neurologue Babinski, des hôpitaux de Paris, est un trouble similaire à l’hystérie (cette maladie de bonne femme) qui peut se guérir par la persuasion, et qui tient de la « simulation inconsciente ». C’est encore une affaire de lâcheté, mais on veut bien admettre que le patient n’a pas pleinement conscience d’être un embusqué. Avec un peu de patience et de compréhension, on devrait pouvoir le convaincre de retourner gentiment se couvrir de gloire sur le champ de bataille.
            Mais Deschamps était coriace. Les bains, les massages, l’hypnose, la mécanothérapie, la gymnastique, les traitements à l’électricité statique – rien n’y faisait. Après avoir été traîné dans une dizaine d’hôpitaux différents, il allait se voir proposer une réforme pour invalidité à 100 %, mais heureusement, au même moment, le traitement miracle lui était enfin proposé, au Centre neurologique de Tours, situé dans l’enceinte du lycée Descartes !
            Le médecin-major à la tête de ce centre, le docteur Clovis Vincent, avait en effet mis au point une méthode révolutionnaire, utilisant le courant galvanique, pour soigner les éboulés, redresser les plicaturés, remettre sur le droit chemin – celui du charnier – les grands émotifs. Cette méthode, qui consistait à appliquer sur le patient deux tampons à travers lesquels passait un courant électrique, avait été rebaptisée du joli nom de torpillage. Et puisque méthode révolutionnaire il y avait, le brave docteur Vincent pratiquait ce traitement lors de séances publiques.
            À peine débarqué à Tours, le zouave Deschamps comprend ce qui l’attend. Depuis la cour, il entend les patients hurler de douleur, tandis que le docteur les traite à coups de décharges électrique, tout en les insultant : « Salaud ! Ordure ! Tu vas avancer, dis ? Sale lâche ! Sale Boche ! » Les insultes font partie du traitement. Le docteur Vincent ne croit pas aux méthodes douces : selon lui, pour guérir le patient et le renvoyer sur le front, il faut un traitement brutal et humiliant. Rien de plus convaincant que la douleur. Deschamps, lui, est convaincu d’une chose : il est hors de question qu’il se laisse torpiller. Il y en a même qui lui ont dit que le médecin-major avait tué quelques-uns de ses malades…

Un plicaturé


            Alors, le 27 mai 1916, quand l’homme-torpille s’approche du zouave avec ses instruments, ce dernier se recule, terrifié, et lance au médecin : « Ne me touchez pas ! » Seulement Deschamps est un simple soldat, Vincent un major. « Tu n’as pas d’ordres à me donner, ici c’est moi qui commande ! », répond le médecin en préparant ses tampons. Ici, les témoignages divergent. Selon le médecin, Deschamps s’est redressé d’un coup pour le frapper. Selon Deschamps, le toubib l’aurait brutalisé, et c’est à ce moment-là qu’il aurait riposté. Toujours est-il que les deux hommes se battent. Vincent rend coup pour coup, essayant encore de torpiller le zouave, mais bientôt, les instruments médicaux sont arrachés, inutilisables. Alors le médecin cogne encore, et encore.
« Je me suis laissé frapper pour montrer aux infirmiers que Deschamps pouvait se redresser et déployer une grande force, dira ensuite Clovis Vincent. Puis j’ai pensé, cette démonstration faite, que ma dignité de médecin et d’officier était en jeu. J’ai répondu par quelques coups de poing. »
Qu’un médecin boxe son patient ne semble pas particulièrement choquant – sans doute une autre de ces méthodes miracles pour soigner les grands traumatisés de guerre – mais Deschamps, en revanche, est traduit en conseil de guerre pour « voies de fait envers un supérieur ».

*

C’est en août que s’ouvre le procès, déjà considéré par certains comme une nouvelle affaire Dreyfus. C’est que l’avocat du zouave, Paul Meunier, député socialiste de l’Aube, entend bien se servir de ce conseil de guerre comme d’une tribune pour défendre les droits des blessés. Tous les journaux relatent l’affaire en détail, l’opinion est divisée entre les ardents défenseurs du médecin agressé par son patient alors qu’il ne faisait que son devoir, et les partisans du zouave qui, se sentant menacé par un traitement brutal, aurait agi en état de légitime défense. Rares sont les journalistes qui ne prennent pas parti.
Parmi les nombreux témoins à se succéder à la barre, certains sont des soldats soignés par le docteur Vincent, et venus plaider en sa faveur, ainsi qu’en celle de sa méthode. L’effet n’est pas probant. L’un d’eux, qui marche encore courbé, reconnaît que le torpillage a eu quelques effets bénéfiques sur ses membres paralysés, et ajoute : « J’ai d’abord reçu un petit courant électrique et ça pouvait aller, mais ensuite le major m’a flanqué une telle charge dans le corps qu’il y avait de quoi faire marcher un tramway. » Après quoi il avoue qu’il préférerait encore passer en conseil de guerre plutôt que d’avoir à subir ça une nouvelle fois. Un autre patient, traité pour une sciatique, déclare : « Je n’aurais jamais cru qu’on pût souffrir comme j’ai souffert. J’ai pleuré comme un enfant en suppliant qu’on m’envoie au front. » Preuve de l’efficacité du traitement, puisque c’était précisément son but !
Le docteur Clovis Vincent
Clovis Vincent lui-même reconnaît que, si sa méthode est presque infaillible (il s’octroie modestement 98 % de réussite), son seul défaut est d’être « horriblement douloureuse ». Mais il faut bien ça pour débusquer les éventuels simulateurs, ou « persuader » les malades les plus timorés… Car Vincent, bonne pâte, n’accuse pas le zouave Deschamps d’être un simulateur : il le considère plutôt comme « un hystérique qui, comme beaucoup, est persuadé qu’il ne peut pas être guéri ».
Le docteur Doyen, chirurgien, fait ensuite une longue déposition au cours de laquelle il rappelle que le torpillage n’a rien de nouveau, mais qu’il s’agit en revanche d’un traitement atrocement douloureux, « digne de l’Inquisition ». Évoquant l’échange de coups qui a conduit le zouave au tribunal, il affirme : « Le devoir strict du médecin, au moment où le malade lui opposait une résistance énergique, était de se retirer : s’il s’était retiré à ce moment, jamais Deschamps n’aurait frappé. En continuant à menacer le patient, le docteur Vincent l’a affolé. Après avoir reçu lui-même quelques coups, il a poursuivi Deschamps, il l’a criblé de coups et il est arrivé à le tenir au-dessous de lui. C’est non seulement de sa part un manque de dignité incroyable, mais c’est aussi un manquement grave aux devoirs les plus sacrés du médecin envers l’humanité. » Pour finir, le témoin déclare que selon lui, c’est le docteur Vincent qui devrait être sur le banc des accusés, et non son patient.
Coup de tonnerre dans le prétoire, le docteur Doyen est prié de retirer ce qu’il vient de dire. Il le fait, non sans ajouter que d’après lui, si dans la confusion du pugilat, Deschamps avait tué son médecin, il mériterait d’être acquitté, puisqu’il était en état de légitime défense.
Paul Meunier, le défenseur de Deschamps, pose donc dans sa plaidoirie la question du droit des blessés. Si dans le civil, un malade peut sans discussion refuser d’être soigné, est-ce qu’un malade militaire n’est pas tenu d’obéir aux ordre du médecin-major, son supérieur ? La réponse de Meunier, basée sur l’instruction du 5 avril 1915, est claire : « Les ordonnances médicales ne sont pas des ordres, au sens légal et pénal de ce mot. Le refus de traitement n’est pas un refus d’obéissance, tout le monde est d’accord là-dessus, et personne, ni ici, ni ailleurs, n’a jamais tenté de donner au Code militaire une interprétation contraire à la vérité que je viens d’énoncer. Dire que le blessé est, vis-à-vis du médecin, dans la même situation légale que le soldat valide et en service vis-à-vis de son supérieur, ce serait dépasser les limites de l’audace et du mensonge. »
Le verdict du procès, le 3 août 1916, est à la hauteur de cette affaire surprenante : Baptiste Deschamps est reconnu coupable, mais on lui accorde des circonstances atténuantes et il est condamné à six mois de prison avec sursis. La méthode du bon docteur Vincent, quant à elle, est sérieusement mise en doute. Nous ne sommes plus en 1914, la guerre dure déjà depuis deux ans, jour pour jour, et la voix du Poilu commence à se faire entendre. Ce n’est pas pour autant que les « éboulés » et autres « commotionnés » vont obtenir enfin un peu de considération : on n’en est pas encore là.

*

Afin de réhabiliter sa méthode, le docteur Vincent tourne un film de propagande de quinze minutes, intitulé Les Progrès de la science française au profit des victimes de la guerre, dans lequel il est montré littéralement en train de guérir des paraplégiques grâce à ses électrodes. Le procès de Deschamps ne marque pas la fin du torpillage, loin de là, puisqu’au même moment, à Besançon, le docteur Gustave Roussy, certes moins brutal que Vincent, applique une méthode « psycho-électrique et rééducative » similaire.
Un blessé psychique
Un courageux journaliste du Matin, au moment du procès Deschamps, a voulu tester la méthode de Vincent afin de montrer à ses lecteurs, ainsi qu’aux patients du centre neurologique de Tours, qu’il n’y avait vraiment pas de quoi avoir peur. Un sacrifice qui fait chaud au cœur, enduré stoïquement, une « enquête scrupuleuse, menée (on peut le croire) sans parti pris ». On peut tellement le croire qu’on se demande bien pourquoi le brave gratte-papier éprouve le besoin de le dire, qu’on peut le croire… Le résultat de l’expérience est éloquent : « Sensation désagréable qui empire à la longue… Picotements, élancements, tiraillements, brûlure… Quand crierai-je ? – car je me suis promis de ne pas me refuser ce soulagement ! – Trois, quatre secondes passent. C’est assez dur, mais j’ai supporté de pires douleurs : un violent mal de dents, par exemple, ou certains accès rhumatismaux…
Soudain, le major enlève ses électrodes.
− C’est tout, docteur ?
− C’est tout !
− Vous ne me direz pas que vous m’avez torpillé !
− Mais si !...
− Avec la même intensité que vos malades ?
− La même ! Voyez le cadran : 30 milliampères.
− Non ! Vrai ?
Je ne trouve pas autre chose à dire. »
C’est vrai, que dire de plus ? Que la plupart des patients du gentil docteur subissaient des charges plutôt situées entre 60 et 100 milliampères, et pas simplement pendant trois ou quatre secondes, peut-être ?
Pinaillage que tout cela ! Cette scrupuleuse enquête sans parti pris (on peut le croire) a prouvé que le torpillage, finalement, on s’en faisait tout un monde, mais que ce n’était rien du tout, et l’envoyé spécial du Matin peut allègrement encourager les valeureux poilus qui attendent leur tour : « Vous le voyez, mes amis, ce n’est pas un moment si cruel à passer ! Vous en avez vu bien d’autres ! Vous avez supporté, sans vous plaindre, des douleurs plus aiguës et plus méritoires. Croyez-m’en : il faut être ce que vous n’êtes pas, des poltrons, pour se refuser à un tel traitement ! » Après quoi cet intrépide émissaire de la vérité put retourner, torpillé et guéri, non pas risquer sa vie sur le champ de bataille, mais bien à l’abri des bombes, dans la salle de rédaction de son journal.

*

Après son procès, Baptiste Deschamps traîna encore un moment au Centre neurologique de Rennes, avant d’être enfin renvoyé dans ses foyers, sans solde. Des foyers endeuillés par la mort de deux de ses filles, atteintes de diphtérie. Ce n’est qu’en 1926 qu’on lui accordera une pension d’invalidité à 100 % pour « impotence presque absolue des membres inférieurs » et « séquelle de traumatisme de la colonne lombo-sacrée à la suite d’une chute de trois mètres ». Il meurt en 1953, dans son village du Poitou.
Quant au docteur Clovis Vincent, l’homme-torpille, le médecin-boxeur, il insista pour reprendre du service au front comme médecin-chef, d’abord au 44e bataillon de chasseurs, puis au 98e régiment d’infanterie. Il s’illustra sur le champ de bataille, à la cote 304 et au Mort-Homme. Après la guerre, il deviendra le pionnier de la neurochirurgie en France et participera pendant l’Occupation à la création du Comité médical de la Résistance. Il meurt en 1947.
Après l’armistice, les commémorations de nos valeureux poilus verront défiler les grands blessés de la Der des ders, les amputés et leurs prothèses dernier cri, les gazés et leurs poumons en miettes… Les gueules cassées attendront encore quelques années, le temps qu’on s’habitue à l’idée que la guerre puisse avoir cette tronche là. Mais les malades psychiques, avec leurs tremblements hystériques, leur regard hébété, leur gestion étrange de l’équilibre, ne feront jamais partie du cortège. Ils n’auront pas droit non plus aux glorieuses sépultures dans les cimetières militaires, mais à des tombes modestes à proximité de leurs asiles respectifs. Il faudra attendre la fin de la Guerre du Golfe pour que soient enfin reconnus, en France, les troubles post-traumatiques du combattant.

L'obusite



Sources
Les Soldats de la honte, J.-Y. Le Naour, Perrin, 2011.
Le Droit des blessés. L’affaire du zouave Deschamps devant le Conseil de guerre de Tours, P. Meunier, Librairie Paul Ollendorff, 1916.
Les Journaux de guerre, n° 30, « Shell Shock », février 2015.
L’Œuvre, 4 août 1916.
Le Matin, 5 août 1916.
Quand la Grande Guerre rend fou, documentaire de G. Laville et J.-Y. Le Naour, 2014. Diffusé sur France 3 le 29 novembre 2015.



vendredi 30 septembre 2016

Bag of Bones [épisode 17]


C’est marrant comme on peut s’éclater en répèt’ en se prenant pour des stars et se sentir piteux dès qu’un mec qui s’y connaît un peu décortique votre musique. On s’était jamais vraiment pris la tête pour les pains qu’on multipliait dans notre pauvre local (de vrais p’tits Jésus !), et voilà que pour notre CD quatre titres, on a passé des heures à retravailler chaque piste avec l’impression qu’on ressortirait pas vivants du studio – ou alors très vieux.
            Normalement, c’est le moment où je vous fais un couplet sur le fait que l’expérience du studio, ça te donne une putain de leçon d’humilité t’as vu, et que tu en ressors en te disant que t’as appris plein de trucs et que genre ça t’a fait grandir, un peu. Nous, comme on est des petits cons, on va pas vraiment dire ça.
            Nous, l’impression qu’on a eue, c’est d’entrer en studio avec, mettons, l’idée d’un truc qui serait rouge, et qu’on en est ressortis avec un truc bleu, et bien contents quand même. Parce que l’ingé son a réussi à nous convaincre que c’était un truc bleu qu’il nous fallait.
            Alors bon, nous, c’est sûr, on s’est ramenés avec nos idées, on voulait que ça sonne comme du Motörhead, et le mec nous a tout de suite dit : « Déjà, commencez par jouer comme Lemmy, après on en reparle. » Je pense qu’il a fait ce qu’il a pu aussi, ce brave homme.
            Leçon d’humilité je sais pas, mais en tout cas, quand tu commences à t’enregistrer avec un pro, c’est là que tu vois la distance qui sépare tes ambitions de la réalité. Et donc finalement, ton truc rouge est devenu bleu, mais ça te convient. Parce qu’à la fin, tout ce qui compte, c’est de ressortir de ce studio, de revoir la lumière du jour et de pouvoir goûter à nouveau aux lasagnes de maman. Perso, je manque de patience. Je vaudrais que dalle comme otage.
            Et donc, pour bien faire la différence entre ce quatre titres et la pauvre démo qu’on avait avant, on s’est creusés la tête pour chercher un titre et un visuel un peu classe. Comme on n’est pas connus, Steven a pensé à Not on TV, ou Never seen on TV, mais j’ai dit la télé, y’a plus que les vieux qui la regardent. Alors finalement, Adrien a tranché : Not on YouTube, le voilà, notre titre.
            Pour le visuel, on avait déjà notre petite idée. On est allés à la fête des Angevines avec nos instruments. Moi, j’avais réduit ma batterie à une caisse claire et une cymbale (autant dire un symbole). On a demandé la permission au forain, entre deux tours de manèges, de se prendre en photos sur le carrousel. C’est Florian qui tenait l’appareil, Noémie était au premier plan sur le cheval, Adrien jouait de la guitare sur la moto, Steven se crispait sur sa basse dans la jeep et je jouais des baguettes, les genoux coincés par la caisse claire dans le camion de pompiers. Comme ça, même pas besoin d’écouter le disque pour qu’on soit ridicules.
 Tranzistor, n°59, septembre 2016.

lundi 26 septembre 2016

Bag of Bones [épisode 16]


            Florian, comme manager, il est hyperactif. Je suis sûr que ses parents auraient aimé qu’il mette même moitié moins d’application dans ses études… Comme son père est fan de rock et qu’il suit notre groupe attentivement (même s’il est un peu déçu que le fiston ait mis un terme à sa carrière de chanteur), il s’est mis en tête qu’on devait ab-so-lu-ment enregistrer un ep. Enfin lui, il disait « un 45 tours », mais Florian lui a dit que ça s’appelait plus comme ça putain papa, arrête, tu m’fous la honte là !
            Nous, évidemment, sortir un ep, ça nous intéressait grave, tu penses ! Florian avait quand même fait remarquer à son père qu’on avait déjà une démo pas trop crade, mais le côté fait à la maison, ça le faisait doucement rigoler, le daron, et il disait qu’on valait mieux que ça. Il était même prêt à nous aider financièrement pour le studio d’enregistrement. Ah ben là d’accord, fallait le dire tout de suite !
            D’autant plus que nous, à force de fricoter avec le milieu musical lavallois, on commence à connaître du monde et des bonnes adresses. Entre deux bières au 6par4, il nous arrive de dire salut aux frères Sauvé ou même carrément à Jeff Foulon ! On a donc trouvé un studio en Mayenne, à un prix abordable, et on a choisi parmi nos titres ceux qui avaient le plus de succès parmi un panel représentatif d’à peu près douze personnes. À nous la gloire et les microsillons !
            Bon. Une fois dans le studio, le gars nous a dit comment ça allait se passer. D’abord, on allait enregistrer la batterie. Ça m’a mis un coup de pression direct, mais en même temps je me suis dit qu’après ça, j’allais être quitte pendant que les copains bosseront comme des dingues. Alors je me suis mis derrière ma batterie et le gars m’a dit : « Je vais te mettre un clic. »
            Un clip ? je me suis dit. Pourquoi il veut me mettre un clip ? Je suis venu là pour m’enregistrer, pas pour regarder D8 ! Et puis non, y’avait pas de clip, juste un tic-tac bizarre, alors il m’a dit « Vas-y ! » et j’ai commencé à jouer à fond, comme en répèt’, brada-bang brada-bang, roulements de caisse claire et martelage de fûts et là il m’a fait un signe avec les mains comme au hand-ball : temps mort. J’ai arrêté.
            « Par contre, il faut que tu joues sur le clic ! »
            Et là, j’ai fait un lien avec le tic-tac super chiant que j’entendais pendant que je jouais. « Ah ! Mais il faut que je m’en occupe, de ce truc-là ?
            ‒ Non non, il m’a dit. J’ai juste mis ça pour la déco. » (Le mec qu’a un putain d’humour, sans déconner, MDR.)
Alors je me suis concentré sur le clic et j’ai recommencé, et là j’ai senti la sueur couler sur mon front. Dès que j’entamais un roulement, je me retrouvais aux fraises, obligé de recommencer. Ce truc m’a forcé à décomposer tous mes plans de batterie, j’avais l’impression de faire des maths, pas de la musique ! L’impression de courir un marathon dans des chaussures trop petites ! Elle allait être longue, cette session d’enregistrement…

 Tranzistor n° 58, janvier 2016.

mardi 6 septembre 2016

Une enfance aux noms propres




Rue du Haut-Rocher, mais quand même pas le Mont Olympe, les sages-femmes m’ont accouché, déjà pas très volontaire, attendant de voir, CHU rayon maternité. Rue de l’Ermitage, ermite à quatre pattes, je découvrais le monde en commençant par la moquette. Rue Guynemer, ensuite, l’aviateur, dressé sur mes pattes arrière, j’ai levé le nez au ciel. À l’école maternelle de la rue Marcel-Cerdan, je serrais les dents, mais nous étions dans le quartier d’Hilard, ah ah ! alors je n’ai pas pris l’enfance trop au sérieux. C’est à l’école Saint-Exupéry, autre aviateur, que j’ai appris à lire, à écrire et à ne pas compter sur grand-chose. C’était place Augustine-Fouillé, « auteur du Tour du monde par deux enfants » : ces deux-là ont voyagé pour moi. L’école nous envoyait parfois prendre l’air à Noirmoutier ou au Collet d’Allevard. Les vacances se passaient à La Tranche-sur-Mer, Guérande, Saint-Malo, Pornic, La Trinité, La Baule ou Pralognan-la-Vanoise. Quartier du Bourny, rue Raymond-Garnier, « mort en déportation », j’ai continué à grandir, mais rue des Déportés, je me déportais souvent pour aller humer les livres à la librairie Siloë. C’est à la piscine du Viaduc que j’ai appris à ne pas savoir nager, et place de la Commune que j’ai construit mes barricades adolescentes. Les copains habitaient rue Pierre-Joseph Proudhon, rue Salvador-Allende ou allée Louise-Michel, mais on se regardait vieillir au collège Jacques-Monod, quartier des Fourches. Les promenades familiales se faisaient au jardin de la Perrine ou au bois de L’Huisserie, l’horizon local dépassait rarement la place du Onze-Novembre, la Porte Beucheresse ou le Leclerc de Saint-Nicolas. Au lycée Ambroise-Paré, on commençait à se cogner aux murs d’une ville-palindrome, Laval-Laval aller-retour, personne ne descend. Dans les salles d’examen du bac, au lycée Douanier-Rousseau, on espérait tous secrètement obtenir plus que la Mayenne.


vendredi 26 août 2016

L'oeil de marbre



   
            L’air est doux en ce mois d’avril 1874, et les deux frères marchent le long de la plage de Savin Hill, dans la baie de Dorchester, au sud de Boston. L’endroit est désert à cette heure, les mouettes poussent des cris loin au-dessus d’eux et les promeneurs s’apprêtent à rebrousser chemin, leurs pas les ayant conduits à l’extrémité de la plage, au bord d’un terrain marécageux.
            C’est alors que l’un d’eux remarque une forme blanche, allongée dans la vase, à demi cachée par la boue qui la recouvre. Un mauvais pressentiment : il s’approche et ses craintes sont confirmées. Il a sous les yeux le cadavre à demi nu d’un très jeune enfant. Son torse est une bouillie où le sang séché, bruni, se mêle à la glaise verdâtre du marécage – et l’homme a d’abord cru que l’enfant avait été décapité, tant la plaie sur sa gorge est profonde.
            Les enquêteurs dépêchés sur place sont justement à la recherche d’un enfant. Depuis le 8 mars, John Curran, de Boston, est sans nouvelles de sa fille Katie, âgée de dix ans.
            Mais ce n’est pas le corps de la petite Katie Curran que les hommes de la police de Boston ont sous les yeux. Il s’agit d’un garçon de quatre ans, bientôt identifié comme étant Horace Millen. L’autopsie du petit cadavre confirme l’acharnement du meurtrier : le corps a été frappé de trente-et-un coups de couteau, les organes sexuels en partie arrachés et la tête presque séparée du tronc. L’agresseur a été jusqu’à crever l’œil droit du petit Horace.
            Une telle rage dirigée vers un enfant si jeune rappelle étrangement quelqu’un aux enquêteurs. Ils y avaient déjà vaguement pensé au moment de la disparition de la petite Katie, d’autant plus que le jeune suspect habite tout près du père de la disparue, à South Boston.
            Malgré la jeunesse de Jesse Pomeroy, les policiers n’ont aucun doute quant à sa culpabilité. Le « petit monstre » a déjà prouvé par le passé de quelles atrocités il était capable. Du reste, avec son « œil de marbre », il n’a pas vraiment le visage d’un ange…

*

            Jesse Harding Pomeroy est né le 19 novembre 1859 à Charleston, Massachusetts. Dès sa plus tendre enfance, son œil droit est recouvert d’un voile blanc, séquelles de la variole. Par ailleurs, la tête de Jesse semble trop grosse pour son corps et à onze ans, il est bien plus grand que tous les enfants de son âge. Comme si ça ne suffisait pas, sa bouche est déformée par un bec-de-lièvre. Un aspect qui lui vaudra aussi bien les moqueries des gamins du quartier que le dégoût des adultes. Son propre père refuse de le regarder en face. En revanche, il n’éprouve aucune difficulté à lui infliger de sévères corrections, à grands coups de ceinture. Jusqu’au jour où sa mère, Ruth, prenant la défense de Jesse, flanque son mari hors de la maison de Chelsea où la famille vit désormais.
            Enfant solitaire, Jesse Pomeroy montre très tôt un goût prononcé pour le vol et la violence. Régulièrement fouetté par son père, cul nu dans le jardin, il a sûrement rêvé plus d’une fois du jour où il pourrait enfin se trouver de l’autre côté du fouet. Ce jour où il prendrait le pouvoir, à son tour, et verrait les autres trembler devant lui… En attendant, il commence à s’entraîner avec les animaux du quartier. Quand Ruth découvre ses deux canaris pétrifiés dans un coin de leur cage, le cou brisé, elle devine qui est responsable de cet acte. Le jeune Jesse se fait la main. Il ne va pas tarder à perfectionner ses compétences.
            Le 22 décembre 1871, le petit Billy Paine, qui vit à Chelsea avec ses parents, est retrouvé inconscient, attaché nu à un arbre, à Powder Horn Hill, près d’une vieille remise. L’enfant a été sauvagement battu à coups de fouet, et s’avère incapable de décrire son agresseur.
            Le 21 février 1872, un garçon de sept ans, Tracy Hayden, est emmené au même endroit, dénudé, attaché et battu. Son agresseur le frappe en plein visage avec une planche, lui fracturant le nez et lui brisant deux dents. Après l’avoir menacé de lui couper le pénis s’il parle à la police, il abandonne l’enfant sur place. Terrorisé par ce qui vient de lui arriver, Tracy donne aux policiers une description très succincte, celle d’un garçon plus grand, aux cheveux bruns.
            Le 20 mai, Robert Maier, huit ans, est emmené au même endroit pour y subir le même traitement.
            Une psychose s’empare de la petite ville de Chelsea. L’agresseur, qu’aucune des victimes n’a pu réellement décrire, est recherché activement. Bientôt, une récompense de 500 $ est promise pour tout renseignement pouvant aboutir à la capture du bourreau d’enfants.
            Le 22 juillet, Johnny Bulch, sept ans, est à son tour emmené dans la veille remise abandonnée de Powder Horn Hill, où il subit les mêmes tortures que les précédentes victimes. Cette fois, l’agresseur a attendu que l’enfant retrouve assez de forces pour pouvoir marcher, et il l’emmène un peu plus loin, dans une petite crique, où il nettoie ses plaies avec de l’eau salée.
            Durant l’été 1872, la famille Pomeroy déménage à South Boston, où la mère ouvre une petite épicerie.
            Le 17 août, c’est à South Boston qu’un enfant de sept ans, George Pratt, est enlevé, déshabillé et attaché dans la cabine d’un petit bateau de plaisance où cette fois, l’agresseur apporte quelques améliorations aux tortures habituelles, plantant une pointe dans le bras puis dans l’aine de sa victime, et mordant celle-ci au visage et aux fesses.
            Le 5 septembre, le petit Harry Austen, âgé de six ans, est poignardé à plusieurs reprises aux bras et aux épaules. Son assaillant aurait également tenté sans succès de lui couper le sexe.
            À peine une semaine plus tard, Joseph Kennedy, six ans, est également poignardé. Son agresseur a ensuite frotté ses blessures avec de l’eau salée.
            Six jours plus tard, le même homme poignarde Robert Gould, âgé de cinq ans, au cuir chevelu et au visage, avant de s’enfuir à l’approche d’un promeneur.
            Bien que son agresseur l’ait menacé de le tuer s’il parlait à la police, le petit Robert, le visage en sang, raconte immédiatement aux enquêteurs les sévices qu’il a subis. Il décrit son bourreau comme étant un « grand garçon méchant avec un œil bizarre ». Les enquêteurs lui demandant des précisions quant à cette bizarrerie, l’enfant explique que son œil était blanc comme du lait.
            La police locale commence à soupçonner que l’agresseur de ces enfants est certainement un enfant lui-même, sensiblement plus âgé. Et il n’y a pas beaucoup d’enfants avec un œil blanc dans le quartier : à vrai dire, il n’y en a qu’un. Et justement, alors que l’une de ses dernières victimes, Joseph Kennedy, est interrogée par les enquêteurs, Jesse Pomeroy se présente au poste. Pour quelle raison ? Lui-même sera incapable de le dire. Avait-il l’intention d’avouer ses méfaits ? Toujours est-il que, dès qu’il aperçoit le petit Joseph, il fait demi-tour. Mais l’enfant l’a vu également, et le désigne immédiatement aux adultes qui l’entourent. Par la suite, les huit victimes confirmeront que Jesse, ce gamin de douze ans à l’œil de marbre blanc, est bien celui qui leur a fait subir toutes ces tortures.
            Jesse Pomeroy est condamné à passer les années qui le séparent de sa majorité à Westborough, la maison de redressement du Massachusetts. Là, il s’adapte parfaitement à son nouvel environnement, se tenant à l’écart des gamins plus âgés (les plus jeunes, eux, se tiennent à l’égard de lui, que sa réputation a précédé), travaillant sagement à l’école et acceptant la discipline de l’établissement sans jamais se plaindre. Il sait que seul un comportement exemplaire pourra lui permettre de quitter Westborough avant l’heure. Et ça marche : à la fin du mois de janvier 1874, il quitte la maison de redressement où il a passé dix-huit mois. Sa mère a plaidé sa cause, et afin de le tenir éloigné de ses abominables penchants, elle lui donne un emploi à la boutique familiale.
            Le 8 mars suivant, John Curran prévient la police de la disparition de sa fille de dix ans, Katie, partie acheter un carnet pour l’école. Un témoin dit l’avoir vue entrer dans l’épicerie des Pomeroy, avec sa jupe en tartan et son joli col blanc.

*

            John Curran connaît la réputation de Jesse Pomeroy, mais le capitaine Dyer, de la police de Boston, lui dit que ce n’est certainement pas de ce côté-là qu’il faut chercher. Son séjour à Westborough a fait le plus grand bien au gamin Pomeroy : c’est un autre homme qui est sorti de cette noble institution, vraiment. Et puis Jesse ne s’en est jamais pris qu’aux garçons, il ne s’attaquait pas aux filles !
Harcelés par les parents de la petite disparue, les policiers se rendent tout de même au magasin des Pomeroy, où Ruth les accueille sèchement, leur rappelant que Jesse a été réhabilité, qu’il se tient désormais tranquille, et qu’il n’a pas touché un cheveu de Katie. Les policiers font le tour de la boutique sans rien remarquer d’anormal.
            Pourtant, après la découverte du corps atrocement mutilé du petit Horace Millen ce 22 avril 1874, une désagréable impression de déjà vu s’empare du chef de la police de Boston, Edward Savage. S’il ne savait pas Pomeroy bien à l’écart de la société, derrière les hauts murs de Westborough, il jurerait que cette rage est tout à fait son style. Aussi, dès que ses hommes lui apprennent que le « petit monstre » a été relâché quelques mois plus tôt, Savage leur demande d’aller immédiatement l’arrêter.
            Quand les policiers se présentent à la maison des Pomeroy le lendemain, Jesse a sur lui un couteau dont la lame, qui a été nettoyée, montre encore quelques traces de sang près du manche, et ses chaussures sont pleines de boue. Sur la plage de Dorchester, à l’endroit où a été découvert le corps, des empreintes de pas ont été retrouvées, qui correspondent non seulement à la pointure de Jesse, mais aussi à sa façon de poser les pieds sur le sol.
            L’adolescent à l’œil de marbre refusant obstinément d’avouer son crime, les policiers décident de l’emmener à la morgue afin de le confronter au cadavre de l’enfant. Là, Jesse perd ses moyens. Le policier qui l’accompagne lui demande :
            « Tu connais ce garçon ?
            − Oui, monsieur, répond simplement Jesse.
            − C’est toi qui l’as tué ?
            − Je suppose que oui. »
            Avec un air désolé, le gamin ajoute que « quelque chose » lui a fait commettre cet acte. Il demande aux policiers de le boucler dans un endroit où il ne pourra plus faire « ce genre de choses ».
            Personne à Boston n’a oublié les sévices subis par les huit premières victimes de Jesse Pomeroy, et le meurtre de ce garçon de quatre ans n’a rien fait pour arranger les choses : la mère de Jesse est obligée de fermer sa boutique, désertée par la clientèle. À peine installé, le nouveau propriétaire entreprend la rénovation des lieux. Pendant le mois de juillet, alors qu’ils travaillent à la cave, des ouvriers sont soudain dérangés par une forte odeur de putréfaction. Sous un tas de pierres et de cendres, ils découvrent le corps en décomposition d’une fillette, qui sera rapidement identifiée grâce à ses vêtements : il s’agit de Katie Curran. Comme Horace Millen, elle a été égorgée, et ses organes génitaux lardés de coups de couteau.



*

            Le procès de Jesse Pomeroy débute le 8 décembre 1874. Le gamin de quatorze ans a avoué les meurtres de Horace Millen, quatre ans, et Katie Curran, dix ans. L’avocat de la défense veut plaider la folie, assisté par un groupe d’« experts », des aliénistes qui confirment que Jesse Pomeroy souffre de démence. Mais la partie civile contre-attaque avec ses propres experts, qui démontrent que l’accusé était tout à fait capable de discerner le bien du mal au moment des faits, et qu’il est donc responsable de ses actes.
Jesse, qui avait été battu et humilié par son père, et qui ne pouvait avoir aucune relation avec les autres enfants, qui se moquaient de lui et le torturaient, avait certainement trouvé, à travers les sévices qu’il infligeait aux enfants plus faibles que lui, un moyen d’exercer ce pouvoir dont il se sentait trop souvent démuni. On peut aussi trouver particulièrement intéressant la sauvagerie avec laquelle le jeune meurtrier s’est attaqué à l’œil droit du petit Horace, alors que lui-même avait l’œil voilé… La psychologie criminelle de cette fin du XIXe siècle ne s’arrête pas à ce genre de détails. Après cinq heures de délibération, le verdict tombe : Jesse Pomeroy est reconnu coupable de meurtres au premier degré, et condamné à la peine de mort.
            Cette condamnation donnera par la suite lieu à de vifs débats, aussi bien dans la presse que dans l’opinion publique, au sein de la cour de justice et jusque dans les milieux politiques. Il paraît inconcevable de pendre un adolescent qui avait quatorze ans au moment où il commettait ses meurtres. Finalement, en août 1876, la peine de Jesse Pomeroy est commuée en une condamnation à l’isolement à vie.
            À l’âge de seize ans, Jesse Pomeroy est donc emmené à la prison de Charlestown, où il passera les cinquante-trois années suivantes de sa vie – dont quarante-et-une en isolement. Durant sa détention, il aura tout le temps de lire une quantité invraisemblable d’ouvrages, d’approfondir ses connaissances dans les sciences et les arts, d’apprendre plusieurs langues, d’écrire ses mémoires et des poèmes. Il fera bien quelques tentatives d’évasion et consacrera les dernières années de sa vie à réclamer un allègement de sa peine. En 1917, il est autorisé à poursuivre le reste de celle-ci avec les autres détenus.
Au mois d’août 1929, devenu un vieil homme infirme, il est transféré à la prison de Bridgewater. Il avait quitté à seize ans un monde où les voitures étaient tirées par des chevaux, mais à soixante-neuf ans, c’est en automobile qu’il fait le transfert d’une prison à l’autre. N’étant plus une menace pour personne, on pourrait s’attendre à ce que Jesse Harding Pomeroy ait savouré pleinement ce voyage de deux heures, seul moment où il a pu se sentir un peu libre depuis de nombreuses années. Pourtant, il ne montre pas la moindre émotion. Les années d’isolement l’ont brisé moralement et physiquement. Il mourra à Bridgewater le 29 septembre 1932, à l’âge de soixante-douze ans. Aujourd’hui encore, Jesse Pomeroy est considéré comme le plus jeune tueur en série de l’histoire américaine. Il n’a été reconnu coupable que de deux homicides, mais lui-même a toujours su que, si la police ne l’avait pas arrêté, il aurait poursuivi sa carrière criminelle, qui s’annonçait prolifique.




jeudi 28 juillet 2016

Carnets de lecture... entre autres. 3


Dimanche 10 janvier 2016.
            Ce soir, je vais voir le dernier Tarantino, The Hateful Eight. Paysage de neige et de blizzard, huis-clos mortel dans un abri d’étape. Entre le trajet en diligence, qui est un grand moment tarantinesque, jusqu’au bain de sang final, on retrouve tout l’art du réalisateur, dans un film qui est une sorte de quintessence. Il y a Pulp Fiction, Reservoir Dogs, Django Unchained, dans The Hateful Eight. Le premier des films de Tarantino que mon père ne verra jamais.

Lundi 11 janvier 2016.
            La première chose que j’apprends en me levant, c’est la mort de David Bowie. Toute la journée, j’ai Space Oddity dans la tête. Space Oddity que l’astronaute Chris Hadfield a joué depuis l’ISS, en hommage au Major Tom.

Jeudi 14 janvier 2016.
            Projection de Blade Runner au Cinéville. Je craignais que le film ait plutôt mal vieilli, mais je suis agréablement surpris par cette redécouverte. Je sais que Ridley Scott, dans une récente interview, a répondu à la question que tout le monde se posait : oui, Rick Deckard est bien un répliquant. Ce qui est une façon assez étrange de saboter son propre film, puisque tout son intérêt provient du mystère qui entoure le personnage joué par Harrison Ford. Au fond, on s’en fout de savoir s’il s’agit d’un humain ou d’un répliquant : ce qui compte, c’est de pouvoir se poser la question ! Et ce final cut va dans le sens de cette révélation ultime de Scott, puisque la licorne en origami que l’on découvre à la fin rappelle le rêve de Deckard et suppose que les blade runners ont eu accès à la mémoire de ce dernier, qui n’est donc pas un humain. Adieu fin ouverte, adieu spéculations et débats enflammés. J’ai beaucoup aimé revoir ce film, mais je dois dire que cette façon d’apporter une réponse définitive à la question m’a quelque peu frustré. Cela dit, voir Blade Runner sur grand écran m’a fait reconsidérer certaines choses : notamment que le plus troublant, ce n’est pas le fait que Rutger Hauer se batte en caleçon… mais bien qu’il ait conservé ses socquettes !


           
Samedi 27 février 2016.
            Je termine ce soir la lecture de Mars, de Ben Bova, décidément un très bon roman, qui me paraît assez peu connu, mais je peux me tromper. On s’attache aux personnages, qui ont un passé, un « vécu » qu’ils trimballent avec eux jusque sur la planète rouge – exactement ce qui m’avait manqué dans le roman d’Andy Weir, Seul sur Mars. Ce qui est très intéressant, c’est que l’auteur décrit une mission martienne parfaitement crédible, et qu’à chaque fois que le récit pourrait sombrer dans la science-fiction, il s’en échappe de manière très intelligente. Le roman, paru en 1992, situe son histoire en 2020, sans pour autant décrire une technologie sensiblement plus avancée que celle de son époque. Le lire aujourd’hui, alors qu’il est de plus en plus question d’envoyer des hommes sur Mars – même si ce n’est pas pour tout de suite – permet d’entrevoir les difficultés de l’entreprise. Pourtant, une grande partie de ces difficultés est passée sous silence, ou évoquée très rapidement, dans le roman : il s’agit du trajet vers Mars, puisqu’il faut compter entre six et neuf mois de voyage rien que pour l’aller…
            J’ai surtout apprécié cette volonté de raconter des faits réalistes, d’échapper au fantastique – sans pour autant raconter une histoire sans enjeu. L’auteur s’en amuse d’ailleurs, puisque lorsque la majorité des membres d’équipage tombe soudainement malade, tous s’imaginent avoir attrapé un virus qui n’appartient qu’à Mars – et la véritable cause de cette épidémie s’avèrera beaucoup plus prosaïque, beaucoup plus terrienne qu’ils n’auraient pu l’envisager…

Lundi 29 février 2016.
            Moi et mes « cycles »… Quand je commence à lire un ouvrage sur la guerre, je suis à peu près sûr de ne plus lire que ce genre de récits pendant des semaines. Depuis un moment, c’était l’astronomie et l’astrophysique qui me passionnaient. Et maintenant, je sens que je me suis engagé dans des histoires de survivalisme : après avoir lu un petit livre de Charlie Buffet consacré à Alexander Selkirk – l’homme qui a inspiré à Daniel Defoe son Robinson Crusoé – me voilà dans l’Odyssée de l’Endurance, racontée par son capitaine, sir Ernest Shackleton. Parallèlement à quoi je regarde la série Lost, que jusqu’à présent, je n’avais encore jamais vue jusqu’au bout.

Vendredi 18 mars 2016.
            Étrange comme j’ai pu me désintéresser de Lost après la deuxième saison, la première fois que j’avais regardé cette série, alors qu’elle est vraiment parfaite de bout en bout. Étrange, mais ça s’explique malgré tout très bien : Lost est une série face à laquelle le spectateur doit accepter de se sentir lui-même « perdu », et pendant un long moment. Non seulement, il faut accepter de ne pas comprendre ce qui se passe sur cette île (qui sont les « Autres » ? qu’est-ce que c’est que cette fumée noire, ces chiffres à entrer dans un ordinateur toutes les 108 minutes, ces abris souterrains…), mais il faut également accepter de ne plus reconnaître les personnages que l’on suivait depuis le début. Jack Shephard, qui est le premier survivant que l’on voit ouvrir les yeux sur l’île, est associé dès le début au héros, au leader : il est l’homme qui va réussir à sauver tout le monde, celui qui saura quoi faire… Sauf que ce n’est pas du tout ça. Il m’était devenu parfaitement insupportable au cours de la deuxième saison, quand j’avais vu cette série à l’époque de sa première diffusion, parce qu’il se montre soudain arrogant, aveugle face aux aspects surnaturels de l’île, et que ses décisions, toujours prises de façon péremptoire, provoquent des catastrophes. C’est qu’en fait de héros, Jack est un personnage animé par le désir de « réparer » les choses, il souffre d’une sorte de complexe de l’homme providentiel, un complexe du héros, justement – et John Locke est un double parfait de Jack, leur seule différence, mais elle est de taille, étant que l’un veut quitter l’île, alors que l’autre veut y rester. C’est la grande force de Lost d’interroger cette figure du sauveur et l’orgueil démesuré qu’il faut pour prétendre être celui qui règlera la situation. Jack Shephard finira par se sacrifier pour permettre aux autres de s’en tirer, mais surtout pour racheter les erreurs que son hybris a provoquées. Et bien entendu, c’est Hurley, le personnage le plus humble, le plus éloigné du désir d’héroïsme, qui sera l’élu, celui qui remplacera Jacob au poste de gardien de l’île. Tout est extrêmement cohérent dans Lost, rien n’est dû au hasard, pas même ce qui m’avait agacé au premier visionnage. Il faut simplement être patient, ne pas s’attendre à ce que les mystères s’éclaircissent en quelques épisodes.
            Il me semble que beaucoup de « fans » de Lost ont été déçus par la fin de la série – peut-être parce que c’est le propre du fan que d’être déçu. Pourtant, cette fin est magnifique, et elle a le mérite de tout éclaircir sans décevoir les attentes. La fin de Lost montre bien que toute l’intrigue était maîtrisée de bout en bout, que le réalisateur ne s’est pas retrouvé à devoir improviser sans savoir où il allait, comme des mauvaises langues ont pu le laisser entendre (et comme j’en avais eu l’impression, moi, au cours de la saison deux).



Mardi 29 mars 2016.
            C’est quoi, cette fois ? Un cycle « fiction » ? Je crois que pendant un moment, je ne vais plus pouvoir lire autre chose que cela. Après un roman préhistorique, premier tome décevant d’une saga, me voilà dans le premier tome des Rois maudits. Il y avait un moment que je tournais autour de cette saga historique, m’attendant à trouver le style vieillot… Et voilà que je suis emporté, séduit, et que le seul regret que j’éprouve à cette lecture, c’est que les tomes ne soient pas plus volumineux…

Mercredi 13 avril 2016.
            Je me lance dans la lecture de La Reine étranglée, le deuxième tome des Rois maudits de Druon, puisque j’ai terminé La Vallée des chevaux, de Jean Auel. Un roman préhistorique très décevant, il faut bien le dire, et le style de l’auteur y est pour beaucoup. Jean Auel semble croire qu’elle a besoin de rappeler quinze fois à son lecteur ce qui s’est passé précédemment et de lui décrire chacune des réflexions par lesquelles passent ses personnages, même lorsqu’elles sont évidentes – et tout le plaisir qu’il pourrait y avoir pour le lecteur à comprendre de lui-même pourquoi les personnages agissent comme ils le font est donc aboli. On se sent constamment pris pour un idiot à qui il faut tout expliquer, et par ailleurs la perfection des personnages principaux – l’héroïne est tout simplement la plus belle femme imaginable, et son compagnon l’amant le plus parfait – donne l’impression de lire un roman à l’eau de rose. Décidément, si je veux lire une saga préhistorique, je pense que j’irai chercher plutôt du côté de Pierre Pelot…

Dimanche 17 avril 2016.
            C’est comme plonger une petite cuiller dans un pot de Nutella pour en engloutir quelques grammes en loucedé et s’apercevoir au bout d’un moment qu’on a fini le pot. J’étais là, ayant terminé le deuxième tome des Rois maudits et ne possédant pas le troisième, à me demander ce que j’allais bien pouvoir lire maintenant. Or, depuis quelques jours, je me suis mis à relire des pages du Trône de Fer, avec l’intention d’écrire un article sur le sujet, à l’occasion de la diffusion de la sixième saison de Game of Thrones. Et voilà que, poursuivant ma lecture, je me suis rendu compte que c’était bien ça : mais oui, je suis en train de relire Le Trône de Fer. Ni plus ni moins.

Lundi 2 mai 2016.
            Alors que j’achète la revue Guerres & Histoire dont la couverture montre une photo de Winston Churchill, le patron de la maison de la presse me dit qu’il a justement une anecdote sur Churchill. Celui-ci, qui avait la réputation d’être radin, tombe nez à nez avec un employé à la sortie de son hôtel particulier. Comme celui-ci tend la main, Churchill s’en étonne et le garçon explique que son fils a pour habitude de donner un pourboire à tous les employés de l’hôtel. Ce à quoi Churchill réplique : « Mon fils a un père riche ; pas moi. » Et voilà que j’ai un marchand de journaux féru d’anecdotes historiques…

Vendredi 20 mai 2016.
            Ce soir, je vais voir Ma loute, le dernier Dumont, au cinéma. Excellent Dumont, qui invente un nouveau genre du cinéma, bien loin de la « comédie » à la française. Bruno Dumont figure, avec Alexandre Astier, le renouveau de la comédie, une comédie qui n’a pas peur de pactiser avec le drame, de montrer des morts, de la violence… Et Dumont qui, avec ses premiers films, était allé très loin dans la noirceur, démontre parfaitement que la noirceur n’est pas exempte de ridicule, de burlesque. Avec la trame scénaristique de Ma loute, qui montre une famille de pêcheurs du Nord qui pratique l’anthropophagie, il aurait très bien pu faire un film aussi noir que L’Humanité ou Hors Satan – mais il fait tout autre chose, prenant le parti de l’outrance et du grotesque… et c’est une outrance qu’il va être très intéressant de voir se développer dans ses prochains films.



Dimanche 29 mai 2016.
            À Verdun, la commémoration du centenaire est une merveille de festivisme, qui aurait ravi Philippe Muray. L’annonce du concert de Black M avait provoqué une indignation qui a abouti à l’annulation du spectacle, mais finalement, le rappeur aurait été à sa place dans cette monstruosité. Le cinéaste Volker Schlöndorff a réalisé une mise en scène digne d’un spectacle de fin d’année d’école primaire, faisant courir trois mille jeunes français et allemands autour des tombes de la nécropole de Douaumont, piétinant littéralement les tombes pour se faire face et se lancer dans une chorégraphie ridicule sous les bruits de casserole des Tambours du Bronx. Je ne sais pas ce qu’ils nous concoctent pour commémorer la bataille de la Somme : un match de foot Angleterre-Allemagne au pied du mémorial de Thiepval ? Et pourquoi pas un méchoui géant à Oradour-sur-Glane ?

Mardi 7 juin 2016.
            Une preuve que me titille à nouveau l’envie d’écrire, d’écrire plus, d’écrire sans plus me trouver d’excuses pour me tenir éloigné de ma table de travail, c’est que je me suis mis à la recherche d’ateliers d’écriture sur YouTube, après avoir regardé quelques « vlogs » de François Bon. Je tombe sur la chaîne d’une sorte de coach littéraire, qui vend ses services et dont la chaîne sert avant tout de vitrine à son cours qui a l’air intensif. Selon lui, la quantité vaut mieux que la qualité, il propose d’écrire un roman en cent jours, ou une nouvelle par semaine pendant un an, ce genre de choses… Il y a encore peu de temps, cette façon de voir m’aurait fait bondir, et il n’est pas dit qu’après réflexion, elle ne me fasse pas de nouveau bondir un jour – mais il y a tout de même quelque chose d’intéressant dans cette idée : écrire sans cesse, écrire en quantité, c’est se donner la possibilité de l’échec. Si j’écris une nouvelle par semaine pendant un an (je ne le ferai pas, mais mettons), je n’aurai pas cinquante-deux chefs d’œuvre, mais je n’aurai pas non plus cinquante-deux textes ratés. Je l’ai bien vu, du reste, avec la Bibliothèque de Jupiter… Là où ses conseils me semblent judicieux, c’est qu’il met le doigt sur les « excuses » que tous les auteurs en herbe s’inventent : écrire prend du temps, il faut que les idées mûrissent, etc. Lui prône la rapidité d’exécution pour une bonne raison : si vous passez trois ans, quatre ans, sur un manuscrit, pour finalement renoncer à le mener à terme, ou vous apercevoir qu’il est raté, c’est terrible : vous avez perdu trois ou quatre ans dans une entreprise inutile. Si vous avez planifié d’écrire un roman en cent jours (ou même en deux cents jours) pour vous apercevoir en cours de route que vous n’irez pas jusqu’au bout, ou pour découvrir après avoir écrit le mot fin que c’est un roman raté, c’est beaucoup moins grave : vous n’avez perdu qu’une centaine de jours, et vous pouvez repartir sur autre chose. Surtout, le gars met l’accent sur un défaut qui ne m’est pas étranger, loin de là : celui de considérer le roman qu’on écrit comme l’Œuvre d’une vie, comme s’il fallait que ce soit le seul message que nous laisserons aux générations futures… Je commence peu à peu à me soigner de ce défaut là, et à mettre une minuscule à littérature.

Dimanche 12 juin 2016.
            Il y a les spin-off réussis (Better call Saul est admirable, c’est une série à part entière qu’on ne peut absolument pas taxer de Breaking Bad au rabais), et les spin-off ratés, qui ne font que ressasser, en moins bien, les éléments qu’on trouvait déjà dans la série-mère. C’est le cas de Fear the Walking Dead, que j’aurais aimé aimer, vraiment, mais qui ne fait rien pour m’aider dans ce sens. Certains personnages agissent de façon totalement incohérente, et ne sont pas suffisamment intéressants pour qu’on ait envie de comprendre leurs intentions. Dans The Walking Dead, les agissements de Shane ou du Gouverneur avaient leur raison d’être. Ici, le personnage de Chris est tout simplement incompréhensible, et le pire c’est qu’on se fout éperdument des raisons qui le poussent à agir comme il le fait, parce que l’acteur est insipide. Quant au personnage de Celia, il n’est qu’une copie de celui d’Herschel, qui conservait des morts-vivants dans sa grange parce qu’il pensait qu’ils guériraient un jour. Celia, elle, les conserve parce qu’elle voit en eux l’avenir, la vie éternelle promise par la Bible. La nuance est faiblarde, pas suffisante en tout cas pour masquer le manque d’imagination… Autre grief, et pas des moindres : ce spin-off est censé se dérouler au tout début de l’épidémie, pendant la période où Rick Grimes est dans le coma. Or, dans cette deuxième saison, on a le sentiment que certains personnages ont l’habitude des zombies comme s’ils les côtoyaient depuis dix ans, alors que d’autres en sont encore à se demander ce qu’il se passe. À chaque épisode, ma suspension volontaire d’incrédulité se rebiffe et cogne au plafond en criant : « C’est pas bientôt fini, c’bordel ? »

Mardi 14 juin 2016.
            Je regarde de temps à autres des épisodes de la Quatrième dimension, dont je possède l’intégrale en DVD. Il faut le dire, beaucoup de ces épisodes ont assez mal vieilli, et leurs scénarios, qui pouvaient paraître très originaux à l’époque, semblent maintenant cousus de fil blanc. Et puis, parfois, il y a des perles, comme l’épisode de ce soir, signé Richard Matheson, et intitulé The Invaders. Un épisode presque entièrement dénué de dialogues, où Agnes Moorehead interprète une femme vivant dans une maison isolée, et que l’arrivée d’une soucoupe volante minuscule plonge dans la terreur.



Vendredi 24 juin 2016.
            Il est tout de même amusant de songer que moi qui n’ai jamais rien compris aux mathématiques, moi que les sciences physiques ont toujours fait bâiller, je me passionne de plus en plus pour l’astronomie, au point de lire régulièrement la revue Ciel et espace, de suivre sur YouTube des conférences d’Étienne Klein ou de Roland Lehoucq et d’être plongé, actuellement, dans le livre de Christophe Galfard, L’Univers à portée de main… Une lecture qui m’a permis, d’ailleurs, de me rendre compte que j’avais beaucoup moins de mal à me représenter l’infiniment grand que l’infiniment petit. Les trous noirs, les nébuleuses et le fond diffus cosmologique me sont moins difficiles à concevoir que les particules et les quarks.
Cet intérêt n’est pas nouveau : j’ai toujours levé le nez en l’air, l’espace m’a toujours intéressé, mais il y a encore peu de temps, les questions de matière noire et d’énergie sombre, par exemple, m’étaient parfaitement étrangères. Ceci dit, je ne me sens pas forcément plus savant aujourd’hui, mais ce qui me rassure, c’est de savoir que les chercheurs non plus ne savent pas ce que c’est, cette matière noire et cette énergie sombre. Ça fait du bien de pouvoir se sentir aussi ignorant qu’un savant !

Vendredi 1er juillet 2016.
            En lisant les articles d’Emmanuel Carrère dans Il est avantageux d’avoir où aller, notamment celui sur Alan Turing, je m’interroge sur ces coïncidences qui vous font lire un auteur juste au bon moment, parce qu’il évoque quelque chose qui, justement, vous préoccupe. J’ai l’habitude qu’Emmanuel Carrère parle de personnages ou de sensations qui me sont familiers, ou qui trouvent en moi une résonance particulière. C’est le cas de Jean-Claude Romand et de l’imposture qu’aura été toute sa vie, par exemple, ou de son intérêt pour Philip K. Dick (plus que Dick lui-même, d’ailleurs, que je n’ai pour ainsi dire pas lu) et pour le film L’Invasion des profanateurs de sépulture et ce curieux – et terrifiant – sentiment que donne le film que « quelque chose ne va pas », que les gens ont changé, mais qu’on ne sait pas définir en quoi ils ont changé. Mais cet article sur Turing, il y a encore quelques mois, ne m’aurait pas intéressé le moins du monde. Or, depuis que j’ai la tête farcie d’astrophysique et de monde quantique – même si je n’y comprends rien – une phrase comme : « Cette prétention hautaine à dire, sinon toute la vérité, du moins rien que la vérité, risquait fort de souffrir en un temps où la science lançait à l’assaut du déterminisme laplacien des chimères aussi inquiétantes que des chats à la fois vivants et morts, des photons suivant deux trajets distincts sans se scinder et des phénomènes n’existant que s’il y a quelqu’un pour les observer », me fait l’effet d’un clin d’œil, d’un sourire de connivence… niché dans un texte daté de 1995 !

Dimanche 3 juillet 2016.
            Pendant que la France élimine l’Islande des quarts de finale de la Coupe d’Europe et se qualifie pour la demie, je revois ce soir Retour à Kotelnitch, le film d’Emmanuel Carrère qui, étrangement, ne m’avait pas vraiment marqué la première fois que je l’avais regardé. Aiguillé par les articles où il évoque ses différents séjours à Kotelnitch, je voulais revoir deux choses. D’abord, le documentaire – contenu dans les bonus du DVD – qu’il avait consacré à András Toma, ce soldat hongrois qui, fait prisonnier en 1944, a passé cinquante-cinq ans, oublié de tous, dans un asile psychiatrique russe, avant d’être retrouvé par hasard et renvoyé dans son village natal. Moi qui suis travaillé par la question de la disparition sous toutes ses formes, et la folie en est une, si tant est que cet homme ait été réellement fou (ce qui n’est sans doute pas le cas), cette histoire ne peut que m’intéresser. Le retour, après plus d’un demi siècle, d’un homme disparu, que personne n’attendait plus… Mais est-il vraiment revenu ? Par son hébétude, par sa difficulté à reconnaître ces gens qui essaient de lui rappeler des choses du passé, il continue à être absent, hors du monde, à n’être qu’un corps… Évidemment, cette histoire me rappelle aussi celle de Hirō Onoda, le soldat japonais qui a poursuivi la guerre du Pacifique, tout seul, pendant trente ans…
            Et, bien sûr, je voulais revoir ce film, Retour à Kotelnitch, et comprendre pourquoi son premier visionnage m’avait laissé froid. C’est un film lent, c’est vrai, et un film qui se cherche. Ou plus exactement, c’est l’histoire d’un réalisateur qui cherche un sujet de film – un film qui montre le film qui se cherche. Une technique « à la Emmanuel Carrère », évidemment. Peut-être que cette lenteur, cette recherche, avaient eu raison de moi la première fois. Au contraire, cette fois, je suis totalement conquis. Comme dans ses romans, Carrère filme le moindre de ses scrupules, ses atermoiements, dit ce qu’il aurait voulu filmer, ce que le film aurait pu être, ce qu’il ne sera pas, parce qu’à partir du moment où la tragédie s’en mêle, le meurtre particulièrement sordide d’Ania et de son enfant, le film ne peut plus parler d’autre chose. Et que cet ultime retour à Kotelnitch, pour commémorer le quarantième jour qui suit la mort d’Ania, donne soudain un sens à tout ce qui a été filmé auparavant. Comme si le film en lui-même s’était chargé de trouver son sujet, et qu’il n’avait pu le faire qu’au prix de la mort de cette jeune femme souriante, qui chantait, jouait de la guitare, apprenait le français, et de son enfant.
            Voilà donc pourquoi je n’ai pas regardé France-Islande.



Mardi 12 juillet 2016.
            « Publier était, et est toujours pour moi, un peu comme de se risquer à faire un faux pas dans le vide. Si jamais j’en venais à voir un jour mon roman publié, j’en souffrirais comme d’un outrage, d’une humiliation, un peu comme si je me déshabillais devant quelque commission médicale militaire en uniforme. »

            Je lis les Suicides exemplaires d’Enrique Vila-Matas. Et comme toujours, moi qui continue, à l’aube de mes quarante ans, à me débattre avec mon Bartleby intérieur, je suis frappé par cette œuvre qui ne cesse d’explorer la question de la disparition, de l’effacement, du renoncement – et dont l’auteur a toujours été actif, prolifique, bien présent… Moi aussi, j’écris sur la disparition, l’absence à soi, l’échec, mais c’est parce que je suis réellement en conflit permanent avec ce désir d’écrire et d’être lu, reconnu en tant qu’auteur, et cette peur de la réussite qui m’obligerait à sortir de mon isolement. Il faut parvenir à quitter cet état, à poser son moi inadapté, veule et décourageux, devant soi pour l’étudier, le décrire et publier ces observations. On ne peut écrire sur sa maladie qu’en étant guéri – ou tout au moins en rémission…

dimanche 17 juillet 2016

Un mariage




            Ça rigolait, ça trinquait à répétition, ça parlait fort, il y en avait quelques-uns qui commençaient à être joliment saouls, les enfants couraient partout en criant joyeusement, quand le premier coup de feu a claqué, provoquant un sursaut de stupeur général. Le deuxième coup de feu a imposé un silence glacial, vite rompu par les hurlements.
            Ah ! Le charme des noces de province… Bien sûr, le mariage en lui-même, à l’église, avait eu la solennité requise, François avait épousé Célia, Célia avait épousé François, les anneaux avaient été échangés et l’assistance, émue, attendrie ou amusée, avait applaudi le baiser des jeunes mariés, comme il se doit. Ceux qui n’avaient que peu d’intérêt pour la messe en général prenaient leur mal en patience, certains attendaient dehors en tirant sur leur cigarette, prêts à acclamer les époux avec tout ce qu’il faut de riz et de confetti dès que les portes de l’église s’ouvriraient.
            Le mariage, finalement, n’est qu’une formalité : ça ne concerne que les mariés. Ce que les autres attendent, c’est faire la fête. Et on allait la faire à deux kilomètres de là, dans la salle des fêtes du village d’à côté, louée pour le week-end, où attendaient un magnifique buffet et un cochon entier qui n’en était déjà plus à son premier tour de broche. Un copain de François faisait le DJ, musique d’ambiance pour l’apéro et le dîner, en attendant de lancer le bal ce soir. Les femmes avaient des robes somptueuses, les hommes avaient affûté leurs blagues les plus graveleuses pour la circonstance, ça parlait foot et politique, le bouquet de la mariée avait atterri dans les bras de sa sœur cadette, toute rougissante de s’imaginer bientôt à la place de son aînée.
            Et bien sûr, la mariée était magnifique dans sa robe blanche, les épaules dorées par les premiers rayons de soleil du printemps, la chevelure savamment entortillée dégageant une nuque adorable, et tout le monde de s’écrier : qu’ils sont beaux, nos mariés ! quel couple bien assorti ! Le contraire eut été gênant, du reste…
            On a beau être cynique, il y a toujours une atmosphère étrange, dans les mariages. On se laisse prendre à l’émotion générale, on sourit bêtement, on trouve tout le monde beau. C’est aussi que tout le monde s’est fait beau pour l’occasion, ça aide. Daniel, le verre de punch à la main, en avait les larmes aux yeux de voir son frangin marié. Pourtant, Célia et François étaient ensemble depuis quatre ans déjà – un mariage ne changeait pas grand-chose à l’affaire.
Un grand sentimental, Daniel : quand les mariés ont annoncé, juste avant d’entrer dans l’église, que Célia était enceinte, il en tremblait d’émotion ! Pour le détendre un peu, François lui avait posé la main sur l’épaule dans un grand éclat de rire en lui promettant qu’il serait le parrain de l’enfant.
            Il y avait eu l’habituelle séance de photos. Les mariés avec l’ensemble de leurs invités, parents, famille proche et éloignée, amis, ribambelle d’enfants assis sagement dans l’herbe, au premier plan. Les mariés avec leurs parents et grands-parents. Avec leurs frères et sœurs. Avec les cousins, les oncles et tantes. Et puis des photos plus détendues avec les copains.
            Dans la salle des fêtes, la famille avait, dans le plus grand secret, installé de larges panneaux couverts d’autres photos, retraçant le passé de chacun des conjoints. Un triptyque à base de tableaux de liège, de cartons et de cordelettes : deux panneaux, l’un consacré à Célia, l’autre à François, entourant un troisième, noué à chacun des deux, en forme de cœur, et qui retraçait leur vie commune.
            Et tout le monde de ricaner ou de s’attendrir devant les panneaux. « Oh, les tronches ! » Images attendrissantes de Célia bébé, blonde, dodue et ouvrant de grands yeux magnifiques sur ses jouets en plastique. Dans les bras de sa mère, dans les bras de son père. À quatre ans, chevelure ample aux reflets plus sombres, yeux en l’air, sourire mutin et quenotte manquante. Toute petite, tenant sa sœur encore plus petite dans les bras. À cinq ans, prise en photo à l’école, feutres en main, avec sa meilleure copine de l’époque, Élodie, couettes et lunettes à montures rouges, trop larges pour elle, sourire timide. Des photos de vacances, à la plage avec papa, jouant au ballon avec sa sœur, à la montagne en combinaison de ski, à dix ans arborant fièrement son premier flocon, bonnet rouge, yeux cachés par les lunettes protectrices. À dix ans toujours, soufflant son gâteau d’anniversaire à côté de sa meilleure copine de l’époque, Malika (qu’est devenue Élodie ?). Le spectacle de fin d’année de CM2 (Célia aurait bien aimé l’oublier, celle-là), en tutu rose à la danse, en tenue de sport au basket, et toujours au basket, une lourde coupe dans les bras. Les photos de l’adolescence permettent de suivre l’évolution physique de Célia, depuis les périodes plus ou moins ingrates jusqu’à l’éclosion glorieuse de la belle jeune femme que tout le monde connaît. Vers treize ans, elle chante dans sa chambre, micro imaginaire en main et cheveux volants devant les yeux, posters de boys bands au mur. Quinze ans, en Angleterre avec sa copine Charlène (qu’est devenue Malika ?), fou rire à Piccadilly Circus, casquettes ornées de l’Union Jack sur la tête. Dans un pub irlandais, avec la bande de potes de l’époque. Il y en a qu’elle n’a plus revus depuis longtemps. Charlène, elle, est toujours là. Les yeux brillants durant le concert de Nick Cave, à la Route du Rock. Même année, dix-huit ans, ouvrant fièrement les bras pour montrer le Grand Canyon à ses pieds – un cliché pris par François.
            Leurs photos en couple sont un hymne à la beauté de Célia. Dix-huit ans, dix-neuf ans, vingt ans, vingt-et-un ans : quatre années insolentes de beauté, de joie de vivre, de réussite et de voyages (en Amérique, en Islande, en Italie. Le Kenya allait suivre, pour le voyage de noces).
            Deux coups de feu venaient de mettre un terme à cette vie prometteuse.


*

            Il y a des moments où le drame n’a pas sa place. L’être humain n’est pas fait pour passer du rire aux larmes sans transition. Dans nos petites vies tranquilles, où le malheur ne franchit que rarement les limites de la télé, il est tout à fait inconcevable de se faire tuer le jour de son mariage. C’est une question de timing.
            Au premier coup de feu, les convives ont sursauté, se sont retournés, le sourire encore collé aux lèvres, croyant qu’un malin avait amené des pétards. Les conversations se sont à peine interrompues. Au deuxième coup de feu, ceux qui étaient dehors ont compris, le silence s’est fait le temps que l’information arrive au cerveau, puis les premiers hurlements ont confirmé l’horreur. Ceux qui étaient dans la salle sont sortis. Le DJ n’a même pas pris la peine de couper la musique. Célia est morte sur un air de bossa nova. Certains, en se précipitant, ont eu le temps de voir une moto qui repartait à toute allure.
            Célia s’était perchée sur un muret pour porter un toast, kir royal dans une main, l’autre posée sur l’épaule de François, autant par affection que pour conserver l’équilibre. Elle dépassait tout le monde d’une ou deux têtes, un petit groupe était réuni devant elle en demi-cercle, rigolard, attendant son discours. Un vrombissement de moto qui ralentit, une détonation, les yeux et la bouche de Célia s’étaient arrondis comme si on venait de la frapper à l’estomac. Au moment où éclatait la deuxième, elle était déjà en train de tomber, François tentant désespérément de la réceptionner. Avec sa robe de mariée, toute cette mousseline blanche, la chute avait quelque chose de très beau, comme une fleur qui tombe au ralenti. Quelque chose d’un peu grotesque aussi, l’armature en cerceaux de la robe donnant au corps couché dans l’herbe une forme bizarre.
            François est resté un instant hébété avant de crier le prénom de sa femme, de retourner son corps et d’exécuter les gestes désordonnés qu’on peut faire quand on se retrouve avec un blessé sur les bras sans avoir été formé aux premiers secours.
            Aux hurlements ont succédé les larmes, on a vite écarté les enfants de  la scène du crime. Les parents de Célia ont tout aussi rapidement rejoint François aux côtés de la mariée, dont la robe blanche se teignait de rouge. Jean-Claude, l’oncle médecin, faisait tout ce qu’il pouvait. Il en faisait même sûrement un peu plus, pour retarder le moment d’annoncer qu’il n’y avait plus rien à faire. Bientôt, François, les yeux embués de larmes, s’aperçut de leur présence, la sœur de Célia hurlant dans les oreilles de celle-ci comme pour la réveiller, son père et sa mère agrippés à sa robe, Jean-Claude concentré, professionnel. Il ne se souvenait pas les avoir vus s’approcher. Il regardait au-dessus de lui les invités debout, pétrifiés, cherchant une aide dans leurs yeux éteints.
            Non, l’homme n’est pas fait pour chuter du rire aux larmes sans passer par un seuil d’acclimatation. Quand l’instant d’avant, tout le monde rigolait et trinquait, on veut pouvoir retourner à cet instant-là. La catastrophe tombe trop mal, on a encore des éclats de rire en réserve, le malheur sonne faux. Les drames n’ont pas lieu d’être, quand on porte un beau costume, que les dames ont arrangé leur coiffure avec un tel art, qu’on a fait courir des bandes de papier crépon sur tous les murs et que les ballons de baudruche oscillent joyeusement au gré du vent. Le punch attend encore des verres à remplir, les petits fours nous font de l’œil – on est là pour s’amuser. Il faut croire que non. Les plus vifs d’esprit, chassant leur nostalgie de la joie, ont su s’emparer de leur portable aussitôt pour appeler les secours. On a même vu l’un des serveurs recrutés pour le festin accourir avec le défibrillateur. Jean-Claude l’avait remercié, en s’abstenant de préciser que cet objet était parfaitement inutile. La première balle avait déchiré le pancréas, la deuxième s’était logée dans le poumon gauche. Espérer voir le cœur redémarrer après un tel carnage, c’était s’attendre à un miracle.
            À mesure que les minutes passaient, dans l’attente des secours, l’horreur prenait de plus en plus de place. Les esprits, maintenant, étaient aiguisés, on remettait de l’ordre dans ce qu’il s’était passé. Certains avaient vu débouler la moto – rouge, peut-être bien – avec deux hommes dessus, tous deux portant des casques. Étaient-ce les casques, qui étaient rouges ? Ou la combinaison de l’un des individus ? Le premier coup de feu avait été tiré depuis la moto, mais pour le deuxième, le gars qui se tenait derrière le conducteur avait quitté le véhicule, fait quelques pas en direction de sa cible, et était remonté précipitamment après le crime, tandis que la moto redémarrait aussitôt. Tout le monde n’était pas d’accord. Il y en avait pour dire que les coupables étaient des Arabes. La plupart des témoins étaient pourtant sûrs, pour les casques. S’ils avaient des casques, comment tu peux dire que c’étaient des Arabes ? À force de rejouer la scène, à force d’échanger ses impressions, on ne savait plus trop.
            François et la famille de Célia étaient toujours à genoux dans l’herbe, autour du corps. Jean-Claude s’était relevé, il avait pris ses distances, désolé. Tous ceux qui entouraient la scène s’en tenaient un peu à l’écart. Il y avait comme un cercle infranchissable autour des quatre personnes recroquevillées sur la jeune femme sans vie. Les parents de François auraient voulu prendre leur fils dans leurs bras, mais ils n’osaient pas avancer. Daniel avait l’air particulièrement affecté par le spectacle. On sait l’attachement qu’il portait à sa belle-sœur. Cette journée avait été tellement pleine d’émotions contradictoires qu’il n’en pouvait plus : il craquait. Comme un barrage qui cède sous une crue gigantesque. Croisant le regard de son frère, François lui ouvrit les bras et Daniel, aussitôt, franchit les quelques mètres qui les séparaient pour redoubler de sanglots contre l’épaule de son aîné.

*

            La petite pute est morte. C’étaient ces mots-là qu’il avait prévu de prononcer, mentalement, quand le projet lui était venu en tête. À cette époque, qui lui semblait maintenant si lointaine, il se réjouissait à l’avance de ce moment. Mais là, la réalité l’accablait. Il ne pouvait même pas se dire qu’il n’avait pas voulu ça, puisqu’il avait exactement voulu ça. Seulement, désirer la mort de quelqu’un, c’est donné à tout le monde. Agir pour que cette mort soit un fait avéré, c’est autre chose. Tout compte fait, Daniel réalisait qu’il n’avait pas les tripes assez solides pour assumer son acte. Trop tard…
            Célia est morte. Pleurant comme un gosse contre l’épaule de son frère, Daniel était horrifié par ce qu’il venait de faire. Comment avait-il pu croire un seul instant que c’était réellement ce qu’il désirait ? Qu’est-ce que j’ai fait ?
            Il avait fallu qu’il lui en veuille vraiment, à Célia, pour se mettre à la recherche de petites frappes qui ne verraient aucun inconvénient à assassiner une femme le jour de son mariage contre une certaine somme d’argent… Aujourd’hui, pourtant, ça lui semblait bien dérisoire, tout ça. Et il lui faudrait encore leur verser le reste de l’argent, maintenant que le contrat était rempli. Comment pourrait-il les regarder en face ? Comment pourrait-il se regarder en face ?
            Tellement ridicule… Il avait fallu qu’un jour, après avoir éclusé pas mal d’alcool, il ait déclaré son amour à Célia, en en faisant des tonnes, un vrai rôle d’amant déchiré, et que celle-ci le repousse, pour qu’il en vienne à la haïr. Absurde, quand on y pense, ce que peut provoquer l’orgueil… Il s’était senti tellement humilié par son regard ! Pourtant, il savait d’avance qu’il n’avait aucune chance, qu’elle était avec son frère et qu’il ne pourrait rien y changer… À se repasser la scène, Daniel se disait même que c’était cette certitude de l’échec qui l’avait convaincu de tenter le coup – comme s’il avait désiré cette humiliation, ce sentiment de rejet. Quelle sale petite pute, comme elle l’avait bien piétiné !... Il voulait la faire souffrir comme elle l’avait fait souffrir, il voulait la tuer. Il allait la tuer.
            Une pensée surgie sur un coup de colère, et qu’il avait laissé germer, cultivant cette colère avec soin, patiemment… C’était le plus étrange de l’histoire, cette constance… Tout être sensé, après avoir dessaoulé, ce serait rendu compte de la monstruosité d’une telle idée. Lui, non. Il était allé jusqu’au bout de son projet, il s’était aventuré dans les quartiers les plus hostiles pour y recruter des types assez tordus pour se salir les mains à sa place (ça non plus, il n’en revenait pas, à quel point c’était facile de trouver des petites frappes prêtes à jouer les tueurs à gages), et jamais il n’avait songé à laisser tomber. La veille encore, il attendait cet instant avec impatience. Ce n’est que lorsque Célia et François ont déclaré qu’ils attendaient un enfant qu’il s’est rendu compte de la réalité de ce qui allait se produire. Et là, il était trop tard pour faire machine arrière, le plan était parfait… Il aurait voulu pouvoir contacter les tueurs, leur dire de tout annuler, qu’ils seraient payés comme prévu, mais il n’avait aucun moyen de le faire. Il lui avait fallu assister à la cérémonie de mariage en sachant parfaitement ce qui allait arriver. « Pénible » est un peu faible pour décrire le sentiment qu’il ressentait à mesure que le temps passait. Au fond de lui, il espérait un cafouillage, il espérait que les types se déballonneraient, qu’un événement inattendu surviendrait qui empêcherait le drame… C’était comme voir un accident se produire au ralenti.
            Maintenant, c’était fini. Tout était consommé. Plus moyen de revenir en arrière, et Daniel allait chialer pour l’éternité sur l’épaule de son frère, pour éviter de le regarder. Il allait falloir, pourtant, se relever, faire face, participer à la tristesse collective en s’efforçant d’oublier qu’on était l’unique responsable de cette tristesse. Peine perdue. Alors, quoi ? Attendre la police et se dénoncer sur-le-champ ? Non. Impossible. Si la police ne trouvait aucun indice susceptible de l’inculper – et il avait veillé à ce que rien ne puisse les mener jusqu’à lui – ce n’était certainement pas lui qui les aiderait à résoudre le problème. D’ailleurs, ça ne ferait qu’ajouter un surcroît de souffrance. Après avoir perdu sa femme et le bébé qu’elle portait, François perdrait son frère. Et leurs parents ? Comment se remettraient-ils d’une telle avalanche de catastrophes ? Non. Il y a des limites à la cruauté.