mercredi 4 novembre 2009

Vingt ans d'autisme !


"Ce journal est un exutoire ; ma virilité s'évapore en sueur d'encre. Il m'a souvent dispensé d'ami et de femme, en un mot du prochain ; il me délivre encore de mon Moi actif. Tout mon être se résout en contemplation, en réflexion. Ce qui pour d'autres se condense et se concrète en oeuvres et en actes, ce qui devient ailleurs livre, famille, capital, gloire, vertu, se distille ici en phrases vaines, en sentences creuses, en formules stériles. J'ai quelquefois pensé que la rédaction de ces pages, était un remplaçant de la vie, était une variété de l'onanisme, une ruse de l'égoïsme couard, une manière d'échapper au devoir, de tromper la société et la Providence."

H.-F. Amiel, Journal intime, 13 juillet 1860.

Il y a vingt ans, jour pour jour, je commençais un journal intime. Moins d'une semaine plus tard, des Allemands abattaient une cloison - et on en fait encore tout un plat aujourd'hui. Moi, au contraire, discrètement, je construisais mon Mur, comme Bob Geldof dans le film de Pink Floyd.

Le samedi 4 novembre 1989, j'avais douze ans, un appareil dentaire et des parents en instance de divorce. Je venais de lire le Journal d'Anne Frank. J'aurais pu en concevoir une horreur farouche pour l'Allemagne nazie et la barbarie humaine, m'accrocher une main jaune "Touche pas à mon pote" - c'était encore la mode - et faire un exposé en classe sur la déportation des Juifs (j'aurais sûrement eu une bonne note), mais tout ce que cette lecture m'a apporté, c'est le désir d'avoir moi aussi un cahier pour y consigner ma petite vie. Anne Frank tenait un journal pour oublier qu'elle vivait recluse dans quelques mètres carrés ; moi qui aurais pu bénéficier de toute la liberté dont peut rêver un gamin de douze ans, je me suis caché dans mon journal. Comme un rat. J'étais à la fois la pauvre petite Juive terrifiée et le grand méchant nazi - le prisonnier et son geôlier.

Oh, les premiers temps, c'était encore la liberté surveillée : trop fainéant pour me contraindre à une tenue régulière de ce journal, j'en venais à l'oublier. De loin en loin, parce que je n'avais rien d'autre à faire, ou parce que je pensais que la journée que je venais de vivre en valait le coup, je revenais à mon cahier. Un week-end à Paris avec mes parents - à l'époque, c'était encore magique, pour un petit provincial, d'aller à Paris - ou la femme de ma vie (Rachel Gougeon, rousse flamboyante, classe de 5ème 204 au lycée Jacques-Monod) qui s'était retournée pendant le cours de maths pour me demander du Blanco : voilà le genre d'événements capitaux que je me devais de consigner soigneusement. Mais pour le reste, j'étais peu attentif. Je laissais filer les jours, tous semblables, et les semaines, et puis les mois aussi. Au cours de l'année 1991, mon activité de diariste m'est totalement sortie de la tête. Je ne sais pas ce qu'il s'est passé pour que le jeudi 30 avril 1992, je m'empare d'un nouveau cahier (petit format, grands carreaux, 48 pages - je restais modeste) et que je revienne au journal intime sans plus jamais l'abandonner. Je veux dire, plus un seul jour. C'est peut-être la seule fois de ma vie où j'ai fait preuve de constance... et désormais, il n'y a rien à faire : je me traîne ce boulet au pied où que j'aille. 30 avril 92, je ne risque pas de l'oublier : ce jour-là, j'ai pris perpète.

Je ne sais pas à quoi je pensais, ni le 4 novembre 89, ni le 30 avril 92 - qu'est-ce que j'avais en tête, bon Dieu, quand j'ai commencé à raconter ma petite vie sur un cahier ? Un an auparavant, déjà, j'avais trouvé ma voie en lisant L'Île au trésor : je serai écrivain. J'aurais pu choisir grand voyageur, pirate ou unijambiste, mais j'ai pris le parti le moins aventureux : bien calé dans mon fauteuil, je raconterai des histoires - ça me dispensera de les vivre.

Le plus drôle, c'est qu'à cet âge-là, je croyais que j'étais de la race de ceux qui agissent. Je pensais qu'il n'y avait qu'à attendre, que j'étais encore un peu jeune et trop timide, mais que moi aussi, je connaîtrais des passions amoureuses, que je voyagerais, que j'accomplierais de grandes choses. Comme n'importe qui de normalement constitué. Ah ! C'te bonne blague...

J'ai passé la scolarité la plus sage qui soit. Quand mes camarades de classe se retrouvaient après les cours pour traîner, draguer les filles, jouer au baby-foot ou sniffer de l'eau écarlate, quand tout le monde était invité à la boum de Ludo, devinez qui rentrait seul chez lui ? Oh, épargnez-moi vos larmes, hein ! Je n'avais aucune envie de traîner avec les gens de ma classe, qui me considéraient comme un crétin et recherchaient toujours des moyens faciles pour me ridiculiser. J'étais bien content de rentrer tout seul, c'était des ennuis en moins. Il y a juste que j'aurais bien aimé tenir la main d'une fille de temps en temps, sur le chemin - mais de toute façon, une fois de retour chez moi, je n'aurais pas su quoi en faire. Non, l'essentiel, c'était que chez moi, j'étais sûr de retrouver mon seul véritable ami, ma seule véritable maîtresse : mon journal intime.

Ce que je voulais, c'était pouvoir retrouver, à tout moment, tout ce que j'avais pu faire dans mon passé. Je n'ai jamais vraiment vécu au présent : j'écris mon journal pour pouvoir me relire dans le futur, et me souvenir - je vis donc dans le passé d'un moi illusoire qui me redécouvrirais grâce à ces cahiers. Mais pour me redécouvrir, il faudrait qu'entre-temps, j'aie quelque peu changé... et ça ne risque pas d'arriver, vu que je suis fossilisé ! Bien que je sois devenu aujourd'hui le Raphaël Juldé du futur pour lequel j'écrivais ce journal il y a vingt ans - je suis toujours ce même adolescent qui écrit à l'attention de la grande personne qu'il deviendra plus tard. Oui, mais voilà ; quand j'avais quinze ans, je n'osais pas parler aux filles de mon âge, de peur qu'elles se foutent de moi (ou de peur qu'elles acceptent mon invitation, qui sait ?), et aujourd'hui que j'en ai trente-deux, je suis un adolescent timide entouré d'adultes de son âge. Plus de connexion possible avec les filles du lycée (il ne s'agit pas de plaisanter avec ça, en ces temps de pédophilophobie généralisée), et les gens de mon âge me sont étrangers.

Très vite, ce que j'ai voulu fixer sur mon journal, ce sont les filles que je voyais au collège, au lycée, dans la rue... Comme je ne pouvais pas les aborder, il fallait bien que je les possède, d'une manière ou d'une autre. Alors, comme un coléoptériste, je me suis mis à les punaiser dans ma vitrine intime. Le temps que j'ai pu passer, en salle de classe, dans la cour du lycée, à la bibliothèque municipale, à l'université, à me retourner sur les épaules ou les mollets des filles, à capter un sourire et à vouloir le conserver à jamais en mémoire, à me brûler les rétines devant des regards océan... J'aurais dû être photographe, ou filmer ma vie : quand je feuillette d'anciens cahiers de mon journal, ce qui me manque, ce sont les images. J'aurai beau m'échiner sur mon stylo ou sur mon Packard Bell, je ne parviendrai jamais à retrouver l'émotion de l'instant.

Mon rêve aurait été de pouvoir dessiner ressemblant. Pouvoir, en trente seconde, immortaliser ma vision d'un simple griffonnage. C'est raté. Je ne vois pas vraiment à quoi me sert d'avoir un "bon coup de crayon", comme on dit, de savoir faire quelques petits dessins amusants - si je suis incapable de faire un véritable portrait. Je suis peut-être l'un des seuls voyeurs à ne pas savoir regarder.

Donc j'écris, j'écris, et les cahiers s'accumulent : j'en suis au trente-et-unième. Aujourd'hui, j'ai même compliqué l'exercice, puisque je continue de rédiger mon journal au stylo, pour ensuite le taper sur ordinateur. Je me suis même amusé à recopier tous mes anciens cahiers sous Word. Qui a dit "monomaniaque" ?

Vous voulez des chiffres ? Eh bien nous en sommes à 3373 pages de cahier, ou sur PC 3170 pages en Times New Roman corps 12, simple interligne.

Le plus vicieux là-dedans, c'est que je ne peux m'empêcher d'imaginer un jour publier ce journal, tout mal foutu soit-il. Tout inintéressant, vide, immature et obsessionnel soit-il. Et durant les cinq années où je l'ai mis en ligne sur Internet, la plupart des réactions que j'en ai reçu étaient favorables. Génial, cette vie de raté, de mec qui n'accomplit rien, qui n'y arrive tout simplement pas, quoi qu'il fasse - on dirait un personnage fictif ! Mais non, il existe bel et bien, et aucun détail de son quotidien ne vous est épargné. Ah ! Le succès que j'ai eu ! Et d'un autre côté, je me suis définitivement grillé auprès de quelques Lavalloises qui, si elles ignoraient jusque là avoir affaire à un voyeur, n'en ont plus douté une seconde par la suite. Gloire et déchéance/héros et paria : vie et mort d'un cancrelat qui rêvait d'humanité. Kafka avait imaginé un homme qui se réveillerait transformé en scarabée ; je suis un scarabée qui se prend pour un homme.

Donc : vingt ans, et puis quoi ? Qu'est-ce qu'on trouve dans ces milliers de feuillets, dans cette vingtaine d'années de vie ? Pas grand-chose, et surtout pas de la vie. L'histoire d'un gamin devenu adulte, et qui essaie pitoyablement d'être un peu en vie, comme tout le monde. Mais qui ne vit réellement que lorsqu'il est seul, face à sa page blanche, et qu'il écrit. Les contacts avec l'extérieur sont la plupart du temps voués à l'échec, ou à la déception. C'est mon autisme, ce journal.

Et les vingt ans à venir, alors, que raconteront-ils ? Sans doute pas grand-chose non plus, si je parviens à vivre sans vivre encore suffisamment longtemps. Ah, une petite piste, tout de même : nous sommes le mercredi 4 novembre 2009, j'ai trente-deux ans, une calvitie et des parents divorcés, et dans deux jours, mon premier livre sera publié. Modeste ouvrage d'histoire locale écrit en collaboration, mais qui marque une date, tout de même. Il va me falloir sortir de moi un peu, me sociabiliser quelque temps, peut-être faire face à une petite gloire locale, avant de revenir au silence. À moins que je ne prenne goût à la lumière, qui sait ?



"En attendant un peu de loisir et de délire, je me rabats sur ce carnet, qui n'a pas besoin, pour être continué, de l'approbation d'autrui et de la publicité. Il est ce que j'entretiens de plus efficace contre la désolation."

Henri Thomas, Carnets, 22 juillet 1936.

dimanche 27 septembre 2009

Le grand test de la rentrée - Quel Raphaël Juldé êtes-vous ?

Depuis longtemps, vous rêvez d'être moi, et c'est tout à votre honneur. Mais à quelle part de moi-même vous identifiez-vous le plus ? En répondant aux questions de ce petit quizz un rien mégalo, vous saurez quel Raphaël Juldé vous êtes. Les filles peuvent jouer également, à condition d'accepter de se mettre dans la peau d'un mec, ou de modifier certaines situations...

Vous pouvez également le retrouver sur Facebook : http://apps.facebook.com/quelrap-xefy/

1. Le jour se lève...

a) Vous éteignez votre réveil et vous recouchez en pensant: "Encore cinq minutes..." Vous vous léverez une heure plus tard. §§§
b) "... ça vous apprendra." (Jacques Rigaut). µµµ
c) Vous êtes debout avant que le réveil sonne, bien décidé à profiter pleinement de la journée. £££
d) Vous vous levez vite : vous avez croisé hier une superbe fille et vous n'avez qu'elle en tête. Votre seule hâte : la croiser à nouveau. ¤¤¤
e) A peine debout, vous allumez votre ordinateur et vous connectez sur petiteteenager.com. &&&

2. En soirée, une jolie femme s'approche de vous et engage la conversation

a) Vous restez taciturne dans votre coin et ne répondez que par des phrases monosyllabiques. §§§
b) Elle vous plaît, mais vous savez qu'il n'y a aucune raison que vous la rameniez chez vous ce soir - de toute façon, votre appartement est dans un état lamentable, et vous ne seriez sans doute pas à la hauteur. µµµ
c) Vous vous demandez si elle ne vous fait pas du rentre-dedans et ne pouvez pas détourner les yeux de son décolleté. &&&
d) Vous lui offrez un verre, la complimentez sur son sourire et multipliez les remarques drôles et spirituelles. £££
e) Vous tombez immédiatement amoureux d'elle et commencez même à penser qu'elle n'est pas insensible à votre charme... jusqu'à ce qu'elle vous présente son mec. ¤¤¤

3. Une femme se tord la cheville et tombe sous vos yeux

a) Vous avez pu apercevoir sa culotte : c'est un jour de gloire. &&&
b) Vous vous portez immédiatement à son secours et lui demandez si elle s'est blessée. £££
c) Vous n'avez pas réagi à temps et vous le regrettez. Pendant tout le reste de votre marche, vous repenserez à la scène en imaginant ce que vous auriez pu faire pour l'aider, à la façon d'un héros noble et courageux. ¤¤¤
d) Vous faites comme si vous n'aviez rien vu et changez de trottoir. §§§
e) Vous la dépassez sans un mot et allez rire quelques mètres plus loin. µµµ

4. Vous êtes invité à une soirée entre amis

a) Vous savez déjà que vous ne vous sentirez pas à votre place, que vous n'aurez rien à dire et que votre humour va tomber à plat. µµµ
b) Vous espérez secrètement qu'il y aura de jolies célibataires avec lesquelles vous pourrez discuter. ¤¤¤
c) Toute la soirée, votre humour fait mouche et vous sentez que tous vos amis sont heureux de vous voir en aussi bonne forme et se félicitent de vous avoir parmi eux. £££
d) Vous préférez rester chez vous avec un DVD de Lynch ou de Kubrick, et puis vous êtes déjà sorti le week-end dernier... §§§
e) Avec un peu de chance, il y aura quelques nanas bandantes que vous pourrez mater discrètement. &&&

5. Vous devez rendre un article urgent

a) Vous surfez sur Internet de site porno en site porno en vous promettant de vous mettre au travail d'ici dix minutes. Dans cinq heures, vous en serez toujours au même point, et les bourses vides. &&&
b) Vous vous êtes levé tard, vous avez passé pas mal de temps sur Facebook ou à lire Kafka, et ce n'est qu'en fin de soirée que vous écrivez votre article, en le bâclant à moitié. §§§
c) Ca tombe bien : vous avez très envie d'écrire et vous vous sentez particulièrement inspiré en ce moment. Vous avancez rapidement dans votre rédaction et êtes particulièrement content de votre travail. £££
d) En l'écrivant, vous espérez qu'une femme qui vous attire énormément le lira, du coup vous avez un peu l'impression d'écrire pour elle et imaginez déjà ses réactions. ¤¤¤
e) Vous vous y attelez à contrecoeur : de toute façon, cela fait des semaines que tout ce que vous pondez est médiocre, et vous savez déjà que ce texte sera du même acabit. µµµ

6. Vous voyagez à l'étranger

a) Vous tombez très vite sous le charme de l'occupante de la chambre voisine de la vôtre, et même si vous ne lui adresserez pas la parole, chacune de ses apparitions dans les couloirs de l'hôtel ou la salle de petit déjeuner ensoleillera vos journées. ¤¤¤
b) A chaque expédition, vous êtes plus obsédé par les jolies touristes court vêtues qui envahissent les rues que par les monuments historiques et les richesses architecturales. &&&
c) A peine parti, vous n'avez qu'une hâte : être de retour chez vous et saisir sous Word ce que vous aurez écrit de ce séjour dans votre journal. µµµ
d) Toutes ces démarches à faire pour obtenir des horaires de visite des monuments, voire le moindre moyen de locomotion, vous assomment, et assez vite vous vous contentez d'arpenter le même quartier. §§§
e) Toutes ces églises ! Ces jardins ! Ces ruines ! Ces merveilles d'architecture ! Quel dépaysement ! Quelle richesse ! Vous revenez en France des images plein la tête, en méditant sur l'histoire de l'humanité et sur la diversité des cultures. £££

7. Les Wampas sont programmés au 6par4 !

a) Vous le saviez depuis des mois, mais à force de remettre à plus tard l'épuisante nécessité de réserver votre place, le concert est complet depuis longtemps. §§§
b) Vous êtes au premier rang, bondissez et remuez comme un épileptique, pleinement conscient du moment unique que vous êtes en train de passer. £££
c) Vous attendez avec impatience la chanson "Petite fille", pendant laquelle Didier Wampas fait monter les filles sur scène, et vous tenez déjà prêt, au moment où elles se jetteront dans le public, à en peloter le plus possible. &&&
d) Avec la chance que vous avez, c'est un soir où vous surveillez l'internat du lycée, et ça vous ennuie d'échanger votre nuit avec un collègue. µµµ
e) Dans la salle, vous avez repéré une jolie fille, et vous faites en sorte de vous placer le plus près possible d'elle. Elle ne vous remarque pas, mais vous passez tout le concert les yeux rivés sur elle. ¤¤¤

8. Quel livre résumerait le mieux l'état présent de votre esprit ?

a) "Les Aventures de Tom Sawyer", M. Twain. £££
b) "Bartleby", H. Melville. §§§
c) "Voyage au bout de la nuit", L.-F. Céline. µµµ
d) "L'Obsédé", J. Fowles. &&&
e) "Le Bonheur", M.-E. Nabe. ¤¤¤

9. Quel film résumerait le mieux l'état présent de votre esprit ?

a) "Le nouveau monde", T. Malick. £££
b) "Le Feu follet", L. Malle. µµµ
c) "Barton Fink", E. et J. Coen. §§§
d) "Orange mécanique", S. Kubrick. &&&
e) "Elephant Man", D. Lynch. ¤¤¤

10. Un peu de musique pour finir ! Du rock, bien sûr, mais quoi ?

a) The Cramps, "Bikini Girls With Machine Guns" http://www.deezer.com/listen-2126909 &&&
b) Sex Pistols, "Seventeen" http://www.deezer.com/listen-3087887 §§§
c) Jeff Buckley, "Hallelujah" http://www.deezer.com/listen-551676 £££
d) Radiohead, "Creep" http://www.deezer.com/listen-3166345 ¤¤¤
e) The Buzzcocks, "Boredom" http://www.deezer.com/listen-3356637 µµµ

------------------------------

Vous avez un maximum de µµµ : vous êtes le Raphaël Juldé cynique.
Désabusé et froid comme une étreinte avec un bonhomme de neige, vous vous plaisez au sarcasme, à l'autodérision et à l'humour noir. Suicidé social, vous voudriez que la noirceur de votre âme recouvre votre entourage, comme un détenu qui exhibe ses cicatrices. "Regardez mes plaies !" L'ennui et la tristesse vous semblent les conditions indispensables à votre existence. Vous en jouiriez presque, de cette mélancolie qui vous laisse un goût de cendre dans la bouche. Ce n'est pas encore ce siècle que vous serez heureux !

Vous avez un maximum de ¤¤¤ : vous êtes le Raphaël Juldé sentimental.
Quel enfant vous faites ! Toujours en train de rêver à la femme idéale, au chef d'oeuvre inconnu, de vous imaginer viril et tendre en Technicolor... Verseau rêveur, vous êtes le Juldé du soir, espoir, celui qui réécrit mentalement avant de s'endormir ce qui aurait pu se produire aujourd'hui, et qui ne s'est pas produit, ou qui invente ce qui pourrait arriver demain, et qui n'arrivera pas. Vous voudriez parfois revenir en arrière, avoir encore quinze ans, et réparer vos erreurs. Ce n'est pas encore ce siècle que vous serez réaliste !

Vous avez un maximum de &&& : vous êtes le Raphaël Juldé pervers.
Voyeur et onaniste, vous tentez de satisfaire votre libido tourmentée dans les rues du Palindrome, et vous rentrerez ce soir, impuissant et vaguement dégoûté, bras-dessus bras-dessous avec le silence. Il y a des tonnes de filles pour vous consoler sur Internet, et finalement ce sont vos seules compagnes, ouvertes et pas intimidantes. Pas besoin de leur parler ni de les arroser : ces fleurs d'appartement là ne faneront pas, pixellisées qu'elles sont, et ne vous demanderont jamais de leur sacrifier votre pauvre liberté. Ce n'est pas encore ce siècle que vous baiserez !

Vous avez un maximum de §§§ : vous êtes le Raphaël Juldé paresseux.
Vous êtes un stakhanoviste de la procrastination. Avec vous, l'humanité en serait encore à se demander ce qu'elle pourrait bien faire avec un tas de cailloux ! Toujours à remettre votre travail au lendemain, à éviter tout conflit et toute contrariété pour ne pas modifier votre pauvre quotidien... A force de faire la vie buissonnière, la vie vous a laissé sur le carreau sans que vous vous soyez rendu compte de rien - et allez la rattraper maintenant ! Ce n'est pas encore ce siècle que vous ferez quelque chose de votre peau !

Vous avez un maximum de £££ : vous êtes le Raphaël Juldé improbable.
Pour vous, tout est facile. En société, vous êtes un homme charmant, drôle et cultivé, et les femmes apprécient votre sensibilité. Vous aimez votre travail et le faites admirablement, prenant plaisir à fignoler vos textes qui visent toujours juste. Bon, ne vous faites pas d'illusion : ce Juldé-là, on ne le voit apparaître qu'une ou deux fois par an, et très furtivement. On appelle ça des instants de grâce : pas de quoi fouetter un chat. Ce n'est pas encore ce siècle que vous serez VRAIMENT Raphaël Juldé !

mercredi 14 janvier 2009

Le bal des pleutres


Non, je n'ai jamais été amoureux, jamais. Je ne l'ai jamais été. Tu comprends, Bérénice, ça ne m'est jamais arrivé. J'ai d'autres chats à fouetter, moi, que de tomber amoureux. Jamais. Je ne connais pas. Jamais entendu parler. Tu m'emmerdes avec tes anges. Il n'y a rien de plus obscène que les sentiments. Toutes ces paroles. Que l'ombre d'un ange, un jour, s'approche de toi, alors que tu fais consciencieusement ton travail de pute, les pattes écartées, comme toutes les salopes de cette planète pourrie, les mères, les soeurs, les fiancées, baisées, bourrées, enfilées, défoncées, démolies, haletantes, toujours à essayer de prolonger en jouissant le cauchemar de la vie, comme si ça ne suffisait pas comme ça, mais non, encore, encore, haletantes, trempées, tournées, retournées, malaxées, concassées, habillées, déshabillées, en hiver, en été, toujours dans des chambres étouffantes, gigotant, sautant, hurlant, bavant, oh oui que l'ombre d'un ange, par n'importe quel temps, s'approche, dans le silence absolu, et décrète la fin de cette mascarade. Car la vie n'est pas douce, et elle n'est pas bonne, contrairement à ce qu'on essaie de nous faire croire un peu partout. Pas de raisins dans la vigne, pas de figue au figuier. Les feuilles sont flétries, les eaux empoisonnées. La création est ratée, Solange le disait souvent, et les grandes villes sont des repaires de chacals, maintenant : une sale brume recouvre tout, lentement.

(Jean-Pierre Martinet, Jérôme)



Vous êtes une plaie purulente. Un "écorché vif", comme disent gentiment ceux que rien n'écorche. Et vous, d'ailleurs, il ressemble à quoi, le fer planté dans votre chair de poule ? A rien, si vous y réfléchissez cinq minutes. Où sont-elles, les déchirures, dans votre passé d'huître cloisonnée, claquemurée, bien à l'abri de tout ?...

Vous êtes une vieille douleur qui n'a pas de nom, qui ne s'est greffée sur votre ventre d'obèse précoce que parce que vous avez toujours eu soin de ne prendre aucun risque. Ne pas s'engager, ne pas décider, ne pas sortir de chez soi. Surtout, ne pas tomber amoureux. Tout sauf ce cancer. En faisant cette erreur, vous risqueriez de souffrir. Vous souffrez déjà trop d'avoir passé votre vie à fuir toute souffrance pour vous imposer celle-là en plus. Ce serait malheureux, si près du but - du ratage complet... De toute façon, vous ne supportez pas qu'on vous touche. Vous tendez des bras comme des branches mortes en direction des quelques êtres vivants qui passent encore à votre portée, rêvant parfois d'agripper le mollet d'une fugitive adolescente. Vous sentez confusément que c'est la seule chose qui vous manque pour exister. En approcher une, rien qu'une fois, sentir sa peau brûlante contre votre viande froide, son souffle chaud rampant contre votre oreille, disparaissant couleuvre derrière votre nuque... Toucher la réalité. Mais vous ne le ferez pas, vous contentant de rêver. Vos rêves, c'est tout ce que vous avez réussi, dans votre vie. C'est là que vous êtes puissant, décidé, que vous avez du répondant, un vrai caractère, du charme et de l'humour - vous êtes presque beau, tout seul dans votre chambre, faisant cracher votre os inutile... Priape eunuque.

Vous vous dites chaque soir que demain vous renouerez avec le monde. Au fond, il n'a pas l'air si abject, à travers les rideaux. Vous pourriez presque parler à des gens, dans la rue en bas. Chercher du travail. Aborder une fille. Mais bien sûr, vous resterez là, puceau frigide, à regarder la pluie tomber et vos voisins se jeter par la fenêtre. Parce qu'au fond, vous savez bien que vous n'êtes qu'un lâche. Un pleutre. Une poule mouillée. Vous êtes tellement mieux dans vos rêves - là, au moins, vous vous quittez quand vous voulez.




Alors, vous ouvrez un livre de Martinet. Ils sont tous comme vous, dans les livres de Martinet. Voyez comme les premières lignes de Jérôme réchauffent déjà ce vieux caillou oxydé que vous nommez votre âme : "Solange me répétait souvent, ces derniers temps, comme à peu près chaque année à la mi-avril, qu'il allait falloir bientôt se méfier de la douceur de l'air. Surtout ne pas s'abandonner, ne pas se laisser aller à la nostalgie de l'amour et des caresses, car alors on est foutu." Il y a longtemps que vous le savez : un grand écrivain, c'est quelqu'un qui me parle de moi. Vous n'êtes plus seul, avec ce monstre de Jérôme Bauche - les souffrants parlent aux souffrants. Vous pouvez remettre à une date ultérieure votre désertion définitive de la vie : une main s'est posée sur votre épaule.

Une main froide.

Mais une main.

Jérôme Bauche, cet ogre castré, montagne d'angoisse et de haine jetée sur les routes comme une épidémie de peste, c'est vous ! Sa fuite en avant vous venge de ces années de honte à vous terrer sous vos couvertures pour ne pas affronter le monde. Vivre est une humiliation. Vous qui avez pris soin de vivre le moins possible, de ne pas trop vous frotter à cette plaisanterie qui ne vous a jamais fait rire, ce n'est pas pour rien qu'on vous surnomme Bartleby ! Surtout, rester dans l'ombre, celle des forêts. Se faire rat. Disparaître dans les fissures. Inexister.

Ne pas.



Enfoncez-vous plus loin encore dans l'Ombre des Forêts, écoutez l'histoire déso(pi)lante de Monsieur et de Rose Poussière : "Aucune douce lumière. Ni atroce blancheur de ciel. Se coudre les paupières, avec du fil de fer, comme on faisait autrefois aux éperviers sauvages. Ne plus supporter cette saloperie qui me nargue, et continue à me cracher à la figure son immonde lumière jaunâtre, épaisse, gluante, du pus." Tous ces corps qui se frôlent, se regardent de loin, s'observent, hésitent, ne se rencontrent jamais - Céleste, Monsieur, Edwina Steiner, dite Rose Poussière, que la moindre goutte de pluie pourrait désintégrer. Quand les corps se rencontrent, c'est un viol, c'est un meurtre, un chien jaune battu à mort - nulle douceur, ou très furtive, irréelle. Un moment fugace qu'on recherche ensuite éternellement sans jamais le retrouver. "Car le spectacle n'était pas permanent. Et à la fin, il avait bien fallu partir. Rentrer chez soi, l'abrutissement simple, les jours."

Même les nuits ne sont pas reposantes. Le sommeil est encore de la peur qui remonte à la surface, comme un poisson mort au ventre gonflé de chagrin, grouillant. "Ils veulent tous affirmer qu'ils sont vivants, mais pas un seul n'est capable d'en apporter la preuve. Résultat : même l'éternité pourrit. Le silence est contaminé."

Vous ne vous voyez même plus dans les miroirs. Regard fuyant, toujours. Vous ne savez plus très bien ce que vous avez perdu, mais vous l'avez perdu à l'heure de votre naissance. Un cordon, peut-être ? Pour vous pendre, alors. Georges Maman, l'acteur raté qui n'en mène pas large, c'est dans son frigo qu'il l'a trouvé, son point final. Toute une vie à chercher à s'échapper de soi-même, quitter le navire avec les rats... Le naufrage des autres ne vous console pas de sombrer. Vous vous sentez moins seul, c'est tout. Et c'est déjà énorme. Vous vous sentez compris. Sauver sa peau ? Quelle peau ?

Jean-Pierre Martinet, qui prend parfois des accents céliniens, sait bien ce qu'il en est, de ces dégringolades. On se lance dans la course avec un souffle au coeur, les pieds entravés. Comment voulez-vous y arriver ? La conscience, cette merde... Vous passez votre vie à vous chercher, pour comprendre à la fin qu'il n'y avait rien à trouver. L'héroïsme, c'est peut-être ça : le savoir d'avance, et continuer. Pour voir. "On naît larve, entre le caca et l'urine, on repart crabe baveux, à reculons, quelques pattes en moins. Mais on aura tenu le coup. La fierté, justement, c'est de boucler la boucle."


Jean-Pierre MARTINET (1944-1993) enfin réédité :

La grande vie, L'Arbre vengeur, 2006.
Nuits bleues, calmes bières, Finitude, 2006.
Jérôme, Finitude, 2008.
Ceux qui n'en mènent pas large, Le Dilettante, 2008.
L'Ombre des Forêts, La Petite Vermillon, 2008.

jeudi 7 août 2008

Ma cérémonie d'ouverture (rediff d'été)


[Peu de gens se souviennent que durant ma carrière déjà courte, j'ai été commentateur sportif. A l'occasion de l'ouverture des J.O. de Pékin - tous ces beaux athlètes arrivant à pied par la Chine -, je ne résiste pas à l'envie de rééditer mon compte-rendu d'une autre cérémonie : celle qui a eu lieu à Athènes il y a quatre ans. Ne serait-ce que pour permettre au lecteur de comparer les deux. Gérard Holtz a-t-il enfin compris le principe des dates avant Jésus-Christ ? Quelle est la capitale du Zimbabwé ? Robert Meynard portera-t-il la flamme olympique ? Le Dalaï-Lama est-il nu sous sa robe ? Ce n'est pas en lisant ce texte que vous le saurez, mais en regardant France 2 (vive le sport sur) demain soir. Et qui sera éliminé à Koh Lanta ? Que de mystères, mon Dieu...

Pour les nostalgiques du sirtaki, voici l'adresse où vous pourrez retrouver les quelques chefs-d'oeuvre que les jeux d'Athènes nous inspirèrent, à moi et à quelques affidés : http://palindrome.hautetfort.com/archives/category/il_est_temps_de_rend.html ]


N’aimant pas la moussaka, et encore moins la foule, j’ai préféré rentrer au bungalow pour regarder la cérémonie tranquille. Déjà, ça a commencé beaucoup trop tôt. Je m’installais confortablement à vingt heures devant mon téléviseur pour prendre ma ration quotidienne de désinformation sur France 2, et voilà que nous étions déjà en Grèce, avec un écran bleu comme une rupture de faisceaux. « Vive l’amour ! Vive l’amour ! », disait Gérard Holtz devant un couple de patineurs artistiques censés représenter Eros. Quand on entend Gérard Holtz parler de l’Antiquité, on sait déjà qu’il s’agit de sport. « On remonte l’Histoire : nous étions en 2000 avant J.-C., nous voilà en l’an 1000. » Mais alors, mon petit Gégé, si c’est le cas, on ne la remonte pas, l’Histoire ! Non, non, je t’assure : on va dans le bon sens… Des guerriers aux torses nus et peints en blanc comme des statues de marbre viennent de passer : je vais me faire cuire une omelette. De quatre œufs.


J’ai encore laissé cuire trop longtemps mon entrecôte « cordon bleu » (on est célibataire ou on ne l’est pas), mais pour l’omelette ça devrait aller. Trop salée, peut-être. Il se passe des choses très, très intéressantes, parmi les plus pointues qui soient en matière de cérémonies d’ouvertures, mais je ne sais pas prendre de notes en mangeant. Vous ne saurez donc rien du petit « jeu des capitales » lancé par les deux commentateurs, mon petit Gégé demandant, à chaque fois que les représentants d’un pays entrent sur le stade de Maroussi, quelle est la capitale de ce pays, et son compère Jean-Paul Ollivier enchaînant en ajoutant quelques anecdotes faussement inintéressantes (je suppose) sur cette capitale.


J’ai mangé plutôt vite : j’ai fini mon assiette avant qu’arrive la Guinée-Bissau, suivie du Danemark. Moi aussi je vise une performance, ce soir : je dois informer mes lecteurs, au risque de manger trop vite et d’avoir une digestion difficile. Mais je dois aussi laver ma vaisselle. Je laisse mes plats sécher tous seuls, pas le temps de les essuyer, je dois suivre cette cérémonie pour vous livrer mes réactions à chaud. Je dois aussi sortir mes poubelles. Mon petit Gégé s’interroge sur la capitale du Kazakhstan. Plein de choses parmi les plus pointues qui soient, je ne vous ai pas menti. Je reviens juste à l’instant où le Tibet fait son entrée. Lui, pourtant, n’était pas descendu au local poubelle, sinon nous nous serions croisés. Sur TF1, au même moment, les Mogo et les Chapera s’inquiètent beaucoup de la réunification et surtout de la présence d’un certain Guillaume. Je ne donne pas cher de sa tête au prochain conseil. Cette cérémonie d’ouverture est vraiment passionnante.


Je passe sur Canal +, parce que les J.O., ce n’est pas seulement France Télévisions. Ce serait une erreur de le croire. Stéphane Bern salue l’apparition de la Corée. Ils ont l’air de rigoler beaucoup plus sur Canal. Canal + de potes ! Je n’ai pas envie de rigoler, il y a un temps pour tout : je zappe. Ah ! sur la 6, il y a Natacha Amal, médaille d’argent du décolleté (sauf là). Je ne comprends pas trop ce qu’elle dit, visiblement elle a des ennuis : elle se fait interroger par une blonde aux yeux bleus, du genre qui pourrait très facilement me faire tout avouer, d’autant que je suis très chatouilleux.


Retour sur la 2 : voici la Lettonie. Mais où donc est Stan ? Déjà la Biélorussie : les distances sont vraiment réduites, ce soir. Au premier rang, une magnifique brune au sourire inconcevable qui agite son petit drapeau m’évoque un peu Ornella Muti. Stan ! La Lituanie, nom de Dieu !... Petite pensée pour Bertrand Cantat, médaille de bronze de lutte gréco-romaine. C’est un peu monotone, cette suite de nations : on dirait qu’il y a de moins en moins de monde dans les délégations… Je ne vais jamais pouvoir tenir jusqu’à onze heures et demie. Ah ! Voilà la Mongolie… Elle aussi est venue se faire voir chez les Grecs. À Koh Lanta, les candidats sont debout sur des rondins de bois au beau milieu de l’eau. Ce n’est rien, comme épreuve, comparée à l’enjeu qui est le nôtre : tenir deux semaines devant Gérard Holtz, David Douillet ou Stéphane Bern. Les Polonais portent des chapeaux rouges. Voilà une information primordiale. Il y en aura d’autres du même acabit tout au long de ces prochains jours : le Palindrome est sur la brèche. Pas la peine de regarder les J.O. : nous nous occupons de tout.


Bon, j’abrège tout de même, évidemment, sinon la folie nous guetterait tous. Sur Koh Lanta, j’ai raté le conseil. Sur France 2, alors que défile la Grèce, mon petit Gégé parle d’un mystère autour du champion qui devait porter le flambeau et qui ne s’est pas présenté aux contrôles antidopages... Hum ! hum... Tout cela ne manque pas d’intérêt... Je ne sais pas si je parviendrai à retenir les noms des sportifs grecs, moi. Ça risque d’être un problème. Je demanderai à Yanis de me faire un petit pense-bête. Sur leur île, l’équipe réunifiée tire sur un élastique pour récupérer des morceaux de bois. Les jeux de plage m’ont toujours fatigué. « Regardez comme c’est beau, un monde qui croit au sport », déclare Gérard Holtz. J’écrase une larme sur le rebord de ma paupière. Ça me fait souvent ça quand je bâille.


22 h 25 : Björk entonne Oceania. J’ai rarement trouvé mon poste de télé aussi sexy. Bon, je ne vais même plus pouvoir dire de mal de cette soirée, alors ? Les salauds avaient bien préparé leur coup ! Ceci, tout de même : la chanson de Björk était cent fois plus courte que sa robe, ce qui est une faute de goût impardonnable. Ensuite, deux crétins viennent dire bonjour aux caméras depuis l’espace — comme s’il n’y avait pas mieux à faire dans l’espace… Gianna Angelopoulos-Baskialaki a de jolies jambes. Elle faisait son discours sur une plateforme, sous un olivier en carton : je me demande si les spectateurs qui se trouvaient dessous pouvaient voir sous sa robe. Sur la une, un type attrape un requin au lasso. Sur la deux, Jacques Rogge dit non au doping. Il faudrait que ça se termine vite, maintenant. Huit personnes trimballent un drapeau frappé des anneaux olympiques pendant une éternité : j’en ai mal aux pieds pour eux. Je ne sais pas pourquoi ils sont tous déguisés en marins pour regarder monter le drapeau, mais tout cela doit avoir un sens. On attendait une flamme olympique, mon petit Gégé et moi, et on voit arriver une vingtaine de gus pendus à des câbles et tenant de faux flambeaux en néon. J’allais crier à l’imposture, mais non, la voilà, la flamme, la vraie de vraie. Vu le peu de temps que chaque relayeur la tient en main, je ne m’étonne plus qu’il y en ait eu onze mille depuis Olympie ! La vasque ressemble à un suppositoire monumental. Le porteur de la flamme l’allume. Reste à savoir si elle fondra durant les jeux. Si c’est le cas, ça risque de puer l’eucalyptus pendant un moment. Nous vous en tiendrons informé.
Palindrome, 14 août 2004.

vendredi 18 juillet 2008

Voyage à Rome (11/11)


Dimanche 18 juillet 2004.


Dernier réveil à Rome : Sébastien en tombe de son lit. Dernier petit-déjeuner aussi : ces dix jours sont passés comme une flèche dans la croupe d’un cow-boy. Un peu après dix heures on frappe avec nos valises à la porte de Carine, qui a des bagages très lourds à cause des babioles qu’elle a décidé de ramener. Nous rendons nos clés au réceptionniste et Carine a même droit au baisemain. Ah ! Ces ritals…


En route ! Nous traînons nos valises sur le trottoir jusqu’à la gare de Termini. En chemin, j’échange ma valise avec celle de Carine : la mienne est moins lourde, mais un peu plus chiante à diriger. Selon moi, je gagne un peu au change. D’ailleurs elle reprendra assez vite son sac… Arrivés à la gare, nous prenons des billets de train pour l’aéroport, et Carine vide un peu de son sac dans ma valise : un peu de linge, des chaussures, une assiette… On rejoint l’aéroport les pieds posés sur la valise de Sébastien. Un portable, dans le wagon, sonne l’intro de Light My Fire, qu’un large Anglais en short, bronzé, très colonial d’aspect, sifflote ensuite. Pour contrer l’attaque, nous entonnons les Enfants du Pirée dès qu’on l’entend siffler.


Nous avons tout notre temps à l’aéroport : il est tout juste midi et demi, l’embarquement n’est qu’à 14 h 15. Malgré cela, Carine s’impatiente dans la file d’attente pour l’enregistrement des bagages, alors que ça ne la fera pas arriver plus vite à Montenay et à son cher lit dans lequel elle va enfin pouvoir dormir !... Petite pause, assis par terre dans la gare. Sébastien est allé chercher une bouteille d’eau, Carine a ses biscuits à la noix de coco, ce ne sera pas de faim que nous mourrons. Nous passons sans encombre et sans enlever nos chaussures au détecteur de métaux, et nous rejoignons le terminal d’embarquement, la porte B1… avant de comprendre que c’est en B15 qu’il faut aller. Dans la file, une blonde un peu forte mais pas désagréable du tout s’explique avec l’hôtesse parce qu’il lui manque une partie de son coupon d’embarquement. Carine râle un peu, comme toujours quand elle est fatiguée. Une fois que nous sommes passés, le couloir d’embarquement nous mène à une navette, qui ne part que lorsqu’elle est remplie vers l’avion qui nous attend. Décidément, tous nos avions auront eu du retard. Pas beaucoup en ce qui concerne celui-ci, et il le rattrapera en vol. Je lis Rome sous la pluie, Sébastien la Guerre des Gaules et Carine un polar pour la jeunesse qui se passe à Rome. À partir des Alpes, on sent bien que la France est beaucoup plus nuageuse que l’Italie. Sous l’avion, il y a la plus grande île flottante de l’univers.


Vers dix-sept heures, nous sommes à Roissy. Les bagages arrivent sans se presser — un bagagiste noir regarde les passagers qui attendent, inquiets, leurs valises, et rigole : « Oulàh ! Souriez ou je vous donne pas vos bagages, moi, hein ! » Carine était effrayée de voir avec quelle violence les sacs sont manipulés (pourtant, nous l’avions prévenue), parce qu’elle a ramené beaucoup d’objets fragiles. Finalement, une fois rejoint le quai de la gare, elle fait une inspection rapide et constate qu’il n’y a pas eu de casse. Son frère lui téléphone, il lui propose d’aller la chercher à la gare de Laval afin d’éviter à Sébastien un détour par Montenay. Dans le train, une gamine d’à peine deux ans ne cesse de gesticuler et de crier dans les bras de son père d’abord, de sa mère ensuite, des deux enfin, aussi dépassés l’un que l’autre. Je pourrais être de très mauvaise humeur pour ça, mais le problème c’est qu’elle a de magnifiques yeux bleus et qu’elle m’offre, rien qu’à moi, des sourires qui me font fondre la banquise… Qu’est-ce qu’elles ont, ces gamines, à m’adorer, quand leurs mères ne me remarquent même pas ?...


Nous arrivons à Laval un peu avant neuf heures, David récupère sa sœur, Carine récupère ses effets personnels éparpillés dans tous nos sacs et, après quelques vannes rapides, Sébastien me dépose au Bourny. Je n’ai pas vu passer Rome.

jeudi 17 juillet 2008

Voyage à Rome (10/11)


Samedi 17 juillet 2004.


Et voici déjà notre dernière journée romaine. Le réveil est aussi difficile que celui de la veille, Carine à qui rien n’échappe et que rien n’écharpe (elle est en débardeur décolleté) remarque d’ailleurs que j’ai un œil rouge. Effectivement, mon œil droit est douloureux, ce qui est mauvais signe. Lorsque nous sommes allés frapper à sa porte pour le petit déjeuner, elle cherchait son marque-page qui s’est glissé, croit-elle, sous le meuble qui lui sert de tête de lit. Après avoir retourné sa chambre, nous n’avons rien trouvé. Ce ne sera jamais qu’un des mystères de plus de cette chambre 313 de l’hôtel Stella, via Castelfidardo, à Rome…


Avant de partir pour le centre de Rome, nous allons au supermarché parce que Sébastien et Carine veulent acheter de l’alcool. Carine reçoit le panier de plastique d’un consommateur dans la jambe : il y a un complot italien contre les gambettes de ma mie, ou quoi ? On cherche à l’immobiliser complètement ?... Sébastien prend une bouteille de Chianti d’une contenance raisonnable, Carine trois litres de Grappa et une énorme bouteille de Chianti. Se rend-elle compte qu’elle devra ramener ça en France dans ses bagages ?


C’est la dernière journée, nous sommes tous fatigués, donc nous ne prévoyons pas grand-chose à faire. Nous partons à pied en direction du palais de Victor-Emmanuel II, que Carine aimerait visiter, et que nous comptions bien voir de près aussi. Sébastien lui fait croire que nous allons à la villa Borghèse, alors que nous nous sommes résignés à l’idée de ne pas voir cette galerie, dont la visite ne peut se faire que par réservation. Carine cherche des souvenirs, voire des jouets, pour les enfants que sa mère garde. Elle aura passé plus de temps à chercher des souvenirs qu’à découvrir la ville ! Ah ! Ces gens qui ont le sens de la famille et de l’amitié… Elle ne trouve rien d’intéressant ni à la Feltrinelli, au rayon français, ni dans les petites boutiques de souvenirs qui marquent les étapes de notre route. Nous arrivons piazza Venezia, devant le palais de Victor-Emmanuel II, la « machine à écrire » des Italiens, dont nous gravissons le clavier pour avoir une vue étendue sur Rome. Ça ne vaut pas le Janicule (qu’on voit, du reste, au loin), mais c’est assez beau, d’autant que le ciel pourrait difficilement être plus dégagé. Nous entrons pour visiter le musée militaire et celui du Risorgimento. Étalage d’uniformes, d’armes de poing, de sabres, de calots, de grenades à main… Sous une voûte ornée d’un Saint-Sébastien (il est partout, celui-là !), la tombe du Soldat inconnu. Au-dessus d’elle, une Crucifixion en mosaïque.


Le musée historique du Risorgimento retrace l’histoire de l’Italie, notamment sous les règnes de Victor-Emmanuel II et III. Beaucoup de bustes d’officiers et notamment de maréchaux, trognes patibulaires ou plutôt comiques, gros bustes prétentieux, bien vulgaires avec ces épaules démesurées, ces coiffures mal sculptées, grossières. À côté de ces bustes, on trouve aussi des photographies d’époque, des « unes » de journaux, des feuilles satiriques, des livres, des carnets, des lettres de combattants, etc. Tout cela fait très officiel, très « trésor de la Nation » — je précise que la visite était gratuite…


Nous redescendons tranquillement les marches du palais, il ne nous reste plus grand-chose à faire, si ce n’est trouver un magasin de jouets pour Carine. Nous rejoignons tranquillement la place de la Colonne, là où se trouve une galerie marchande, mais dans celle-ci, aucun magasin de jouets. Après un coup d’œil sur le guide de Rome, Carine en trouve mentionnés piazza Navona et place du Peuple. Comme la Navona est la plus proche, nous nous y rendons. La première boutique est fermée, ça commence bien, l’autre est ouverte mais, à travers la vitrine, les jouets présentés ont l’air plutôt luxueux. On dirait un magasin pour collectionneurs plus qu’un magasin de jouets. Un gigantesque chameau en peluche (taille réelle !) accueille les clients à l’entrée. Carine ne sait pas trop quoi chercher, d’autant qu’une barrière a été posée devant l’escalier qui mène à l’étage des peluches, sans doute pour dissuader les enfants d’y monter et éviter les accidents. Carine préfère ne pas demander s’il est possible de déplacer cette barrière. Nous trouvons tout de même des Ferrari miniatures, mais elles sont encore un peu trop grosses pour Carine qui a enfin compris que tous les souvenirs qu’elle a achetés jusqu’à présent, il lui faudra les caser dans ses bagages. Nous ressortons, faisons un pause à l’ombre piazza Navona, et finalement, Carine se décide. Elle achète les Ferrari : c’est nous qui les mettrons dans nos valises. Maintenant nous pourrions rentrer, mais Carine aimerait goûter au chocolat chaud italien, nous empruntons donc de petites rues sans but précis, à la recherche de la première terrasse où nous pourrons nous asseoir. Nous errons dans le dédale des rues et, via di Panico, nous remarquons que nous nous éloignons du centre. Nous reprenons donc le bon chemin et, alors que nous atteignons notre point de départ, la piazza Navona, Carine trouve ce qu’elle cherchait également depuis plusieurs jours : un artisan ambulant qui fabrique des bracelets romains, ces bracelets qui s’entortillent au-dessus du coude, près de l’épaule. Carine ayant de très petits bras, il doit resserrer les anneaux de son bracelets en s’aidant d’une pince : « Più piccolo ! più piccolo ! » Carine repart avec son bracelet, et place Farnèse nous nous attablons devant une terrasse. Devant le palais Farnèse, une Française déclare : « Il est beau, hein. Il a quand même de la gueule… » Que c’est laid, cet enthousiasme chauvin pour les lieux et les monuments représentant la France lorsqu’on les rencontre dans un pays étranger… Carine et moi essayons vainement d’avoir un chocolat chaud avec de la crème, très conseillé par le Routard qui devrait, à l’avenir, nous éviter ses conseils à la con. Le café où nous sommes n’en fait plus (c’est pourtant sur la carte). Je prends un jus d’orange (je n’aurais pas été fâché qu’ils y rajoutent des glaçons), Carine choisit du jus de citron, la serveuse revient lui dire qu’il n’y en a pas et lui apporte une glace au citron. Sébastien, lui, a pris une bière sans problème. Les choses semblent s’arranger ensuite, puisque lorsque la serveuse nous apporte les commandes avec l’addition, nous nous apercevons qu’elle a oublié de compter la glace de Carine. Mais ce n’est qu’une illusion, puisque lorsque nous payons, elle s’aperçoit de son erreur. Ces terrasses à touristes sont vraiment formidables.


Nous repartons en direction du premier arrêt de bus. Le 64 nous dépose à Termini. À proximité de l’entrée du métro, un gamin se fait tabasser par de plus grands que lui. Un clochard handicapé pisse devant tout le monde, dans son fauteuil roulant. Il est cinq heures et demie, nous donnons rendez-vous à Carine à sept heures. Nous étions censés aller frapper à sa porte, mais la flemme nous a dissuadé de le faire, et c’est elle qui frappe à la nôtre, alors que je suis encore dans mon journal intime. Je termine la phrase que je suis en train d’écrire (« Je prends un jus d’orange », etc.) et range mon cahier dans ma valise. Elle tend la main, me dit : « Fais voir ce que t’as écrit ? » En fermant ma valise, je dis juste : « Non. » Ce journal de bord est encore très brouillon, je me réserve le droit de le reprendre un peu pour le mettre sur Internet, et je n’ai pas envie que quelqu’un lise ce qui n’est encore qu’une étape intermédiaire.


Nous potassons nos guides respectifs pour savoir où manger du côté de la piazza Navona, et finalement, après avoir de nouveau vainement cherché le marque-page de Carine, nous reprenons le bus pour le Corso. Le bus est bondé, quatre types entrent, dont trois parlent fort en rigolant, avec l’air déjà bien intéressant des gens imbibés. Des « rigolos de kermesse », comme dirait Carine. Le quatrième est juste à côté de moi et je ne quitte pas ses mains des yeux, au cas où il lui prendrait l’envie de me faire les fouilles. D’ailleurs, il préfère s’enfoncer plus loin dans le corps des voyageurs que de rester près de moi. Il faut jouer des coudes pour sortir du bus, mais on y parvient sans encombre (Carine a même encore ses jambes) et on rejoint le Campo dei Fiori, noir de monde. Toutes les terrasses sont bondées, à certaines même une queue est en train de se former. Nous nous engouffrons dans de petites rues et de fil en aiguille nous nous décidons pour la Taverna del Campo, un petit restau très animé et d’allure un peu conviviale, avec une serveuse à la Marielle Goitschel qui slalome entre les clients avec brio et sans ciller. Carine hésite entre un calzone jambon, champignons, mozzarella et un (des ?) crostini jambon, mozzarella, en grande partie parce qu’elle ne sait pas ce qu’est ni un calzone, ni un (des ?) crostini. Je me décide aussi sans en savoir plus qu’elle pour un (des ?) crostini jambon, mozzarella, Carine choisit le calzone et Sébastien la suit un peu distraitement, puisqu’il n’aime pas le jambon. Il a été trop vite, n’a pas vraiment retenu quels ingrédients se trouvaient dans son plat, et voilà… Le (les ?) crostini est constitué de pain grillé recouvert, donc, de fromage et de jambon fumé. Le calzone est un plat enrobé dans de la pâte à pizza. C’est plutôt comique de voir Sébastien se battre pour ne manger que la pâte en évitant soigneusement la bouillie composée par les champignons et le jambon, d’autant que Carine, assez vite comblée par ce plat qui a l’air assez consistant et même plutôt gras, finit par l’imiter… Moi, je me régale avec mon (mes ?) crostini : pour une fois que ce n’est pas moi ou Carine qui choisissons mal nos plats ! Au dessert, Sébastien prend sa revanche en commandant un délicieux tiramisu tandis que Carine et moi, pas échaudés par notre tentative de l’après-midi, demandons un cioccolatto con panna, ce que nous pensons être le chocolat chaud italien… et nous voyons surgir de simples brownies surmontés d’un peu de Chantilly qui a un goût très rance. Décidément, nous ne saurons pas quel goût a le vrai chocolat chaud italien… Un couple de Français se lève de table après leur repas et nous entendons l’homme dire en quittant la terrasse : « Bon, c’est un peu gros cul comme endroit, mais c’est sympa… » Par « gros cul », il voulait sans doute dire « populaire », enfin c’est ce que j’ai compris… D’ailleurs, la véritable insulte, c’est toujours « sympa ». À la table proche de la nôtre, trois personnes ont commandé le même dessert que nous et semblent déguster la crème comme du petit lait, ce qui a tendance à agacer Carine.


Nous payons l’addition et repartons en direction du Campo dei Fiori, de nouveau, pour retrouver le palais de Victor-Emmanuel II, illuminé, la colonne de Trajan, illuminée, le forum illuminé… et le Colisée bizarrement sombre, au grand dam de Carine. Elle a attrapé nos bras, à Sébastien et à moi, et nous l’aidons à avancer en chantant un medley de tous les airs qui nous ont trotté dans la tête depuis notre arrivée à Rome, à commencer par les Enfants du Pirée (Speedy Gonzales remix), Volare ou la chanson de Boulette par Katerine (ça, c’est mon petit apport personnel), et Carine se lance même dans la Digue du cul. Toujours bien penser à avoir une amie grivoise pour animer ses soirées… Nous faisons le tour du Colisée, Carine veut aller aux toilettes mais celles qui sont publiques ferment la nuit, et pour celles du métro, il faut passer par les portillons automatiques et donc prendre un ticket. Nous n’avons plus aucune monnaie et nous ne pouvons pas en faire dans le coin, donc il faut rentrer à l’hôtel à pied. Nous ressortons un peu par hasard du métro, alors que nous cherchions toujours les toilettes, et nous rentrons en trouvant, un peu par hasard, une ligne pratiquement droite qui mène à Termini et nous fait repasser devant Sainte-Marie Majeure. Plus personne ne chante, surtout pas Carine, tiraillée entre la fatigue et son envie pressante. Nous arrivons à l’hôtel où elle peut enfin soulager sa vessie et où nous avons une ultime nuit à passer.

mercredi 16 juillet 2008

Voyage à Rome (9/11)


Vendredi 16 juillet 2004.

Avec mon sacré journal, on ne peut pas dire que j’aie beaucoup dormi. Les nuits romaines sont courtes. Carine, à qui rien n’échappe, remarque d’ailleurs tout de suite que j’ai les yeux fatigués. Elle aussi a mal dormi, mais visiblement elle ne dormira correctement qu’une fois de retour à Montenay… Nous prenons le petit déjeuner à l’hôtel puis partons en direction de l’église Sainte-Marie Majeure. Avant de quitter l’hôtel, Carine, qui s’était mise en short, doit remonter se changer car les deux basiliques que nous allons voir aujourd’hui ne peuvent être visitées que vêtu décemment. Elle me confie son short que je mets dans mon sac et nous nous mettons en route, dans le tap, tap, tap de ses tongs. Nous découvrons Sainte-Marie Majeure par l’arrière. Son campanile est le plus haut de Rome. Nous la contournons pour y entrer : magnifique plafond à caissons, un magnifique Couronnement de la Vierge dans l’abside. Dans la nef de droite est censée se trouver la pierre tombale du Bernin, mais nous ne la voyons pas. Les coupoles des nefs donnent une extraordinaire impression de profondeur. C’est l’une des plus importantes basiliques de Rome avec Saint-Pierre, Saint-Jean de Latran et Saint-Paul Hors-les-murs. C’est encore un morceau de Vatican en plein cœur de Rome. Sa première pierre a été posée le 5 août 352, la Vierge ayant fait tomber de la neige à cet endroit pour faire comprendre au pape Libère Ier qu’elle voulait une église.

Sortis de Sainte-Marie Majeure, nous prenons la route de Saint-Jean de Latran. Celle-ci, nous l’abordons de côté. Nous y pénétrons par la nef de droite. Le baldaquin de l’autel est très impressionnant. Ce n’est évidemment rien à côté de celui de la basilique Saint-Pierre, mais c’est déjà une belle chose. Il renferme les crânes de saint Pierre et de saint Paul. Dans cette église, le pape est évêque de Rome. Dans le transept, immenses statues de marbre des douze apôtres. L’or de l’une des chapelles étincelle sous la lumière du soleil. Nous y restons un bon moment, puis nous quittons la basilique. Une petite pause sur les marches du monument, Carine se remet de la crème solaire, la bouteille d’eau circule ainsi que les barres aux fruits de Sébastien. Nous devons trouver un bus qui nous mène à la via Appia, mais nous n’avons plus de tickets. Je désigne les toilettes publiques à Carine qui va s’y changer (je me retrouve avec son pantalon dans mon sac), et nous entrons dans un bureau de tabac pour acheter des tickets. Ceci fait, nous montons dans le 218 qui nous dépose sous un soleil impitoyable au carrefour de la via Ardeatina et de la via delle sette Chiese (des sept églises), que nous empruntons pour aller voir la basilique Saint-Sébastien et surtout ses catacombes. C’est là que saint Sébastien fût martyrisé et c’est là qu’il fût enterré. Dès notre entrée, la dame du guichet nous propose une visite en anglais dans un quart d’heure. Apprenant que nous sommes Français, elle nous annonce que la visite en français vient justement de commencer. Nous rejoignons donc le groupe qui s’engouffre dans les catacombes. Je suis un peu déçu : pas d’os à se mettre sous la dent. Toutes les tombes sont vides. L’endroit n’est même pas glacé, nous nous enfonçons trop peu profond pour atteindre la fraîcheur. Il faisait bien plus froid dans la Maison dorée… L’endroit était tout d’abord voué à l’adoration des reliques de saint Pierre et saint Paul, avant d’honorer le martyre de saint Sébastien. Carine s’amuse de la petite taille du sarcophage (vide) du Saint, puisqu’elle se moque souvent de la taille de Sébastien. Ah ! Ces deux-là !… Incapables de rester tranquilles, de vrais gamins ! Après nous avoir fait remonter à la surface, la guide nous laisse dans la basilique où ceux d’entre nous qui ont des zooms dignes de ce nom et des flashes efficaces (c’est-à-dire Sébastien) peuvent prendre des photos. Il prend le gisant de son Patron, placé juste au-dessus de la crypte d’où nous venons, et Carine ne parvient pas, malgré son flash, à photographier la voûte trop élevée.

Nous ne ferons pas la via Appia : Carine n’a pas envie de trop marcher. Nous pensions en faire une petite partie et rebrousser chemin, mais il aurait fallu que cela soit une promenade, or avec ce soleil qui nous assomme et la fatigue accumulée, ce serait un calvaire. Nous décidons donc de reprendre le 218 pour nous ramener sur la piazza San Giovanni, devant Saint-Jean de Latran. Carine et moi allons nous renseigner dans la petite boutique de souvenirs près de l’arrêt de bus pour se procurer des tickets. J’ai à peine le temps de poser, en anglais, ma question : « Excuse me, do you… », que la vendeuse me répond : « No ! » Elle m’apprend que pour obtenir des tickets de bus, je dois me renseigner à la boutique des catacombes de San Callisto, juste en face. J’ai trouvé un peu cavalière sa manière de me montrer qu’on l’emmerdait à longueur de journée à lui poser la même question, mais nous allons chercher nos billets et le 218 arrive immédiatement. Il y a très peu de monde, nous pouvons nous asseoir tranquillement, reposer un peu nos carcasses. Quo vadis ? On va se faire crucifier ailleurs…

Piazza San Giovanni, je remplis ma bouteille d’eau à la fontaine la plus proche et nous nous lançons en direction des thermes de Caracalla. Nous payons cinq euros le droit d’entrer dans ce jardin rempli de murailles gigantesques de pierres roses, vestiges impressionnants que nous visitons très vite, puisque beaucoup de barrières sont dressées pour empêcher le visiteur de visiter. Quelques mosaïques, ça et là, et le soleil entrant à flot dans l’apodyterium. Contre les thermes, une scène a été montée pour une représentation de Nabucco. Nous sommes un peu écœurés d’avoir payé pour regarder de vieilles pierres, certes immenses, mais qui ne nous enseignent pas grand-chose. Nous rejoignons le Circus Maximus, que nous longeons un peu avant de reprendre le métro. Sébastien prend un billet, mais en voulant en prendre pour moi et pour Carine qui n’a plus de monnaie, je m’aperçois que le distributeur ne fonctionne plus. Il a avalé ma pièce de deux euros, il a fait mine d’imprimer les billets… et rien. Donc nous resquillons une fois de plus (mais j’ai payé tout de même, j’ai donc ma conscience pour moi). Une floppée de jeunes filles anglophones court vêtues pénètrent dans notre voiture et nous nous retrouvons serrés comme des sardines marseillaises. Tout ce petit monde sort en trombe à Termini, c’est comme une bouteille de champagne qu’on a agitée en signe de victoire, et nous rentrons à l’hôtel. Il est à peine 19 heures, nous donnons rendez-vous à Carine à 20 h 30, ce qui me laisse le temps de commencer à rédiger mon journal : ce sera toujours ça de moins à faire ce soir. Sébastien, lui, s’endort : ce sera toujours ça de moins à faire cette nuit ?

C’est peut-être la dernière fois que nous mangeons au Rossi. Le serveur francophone, en nous voyant arriver, se met tout de suite à nous parler français, nous installe une table en terrasse — dans le passage, pour bien gêner les gens, j’adore ça — et avant même que nous ayons commandé, nous dit : « Une eau naturelle et trois jus d’orange ! » Nous sommes des habitués qui s’en vont bientôt. Je prends un plat de rigatoni alla Papalina (petits pois, jambon, fromage et une sauce à base d’œuf), Sébastien une pizza au thon, Carine des bruschettes al salmone (pain grillé au saumon) et du jambon. En dessert, nous prenons de la glace et pour finir… comme à Istanbul nous avions goûté le raki, nous voulons, à Rome, goûter la grappa. Trois piètres buveurs comme nous, c’est un peu idiot… L’odeur est très forte. Allez, on se lance pour la première gorgée, qui brûle tout sur son passage — infect, ce truc : autant boire un insecticide ! Mais bon, il faut mettre fin au supplice, et on en vient à bout en trois ou quatre gorgées. Hilares devant nos têtes écoeurées, on paye l’addition. Sébastien, grand prince, veut laisser 60 € alors que le repas n’en a pas coûté 57, mais le serveur nous appelle alors qu’on s’en va : il n’y avait que 50 € dans la coupelle qu’on lui a tendue. On croit faire plaisir, et voilà…