vendredi 28 décembre 2012

Verdun : un survivant raconte


À propos de fin du monde… Puisqu’il n’est plus question que de ça, désormais… Je me suis rendu à Verdun l’été dernier. Verdun, voilà au moins un endroit où l’Apocalypse doit faire rigoler. S’il y a bien un coin où le monde a fini, c’est celui-là. La fin du monde n’est pas une fin en soi : elle a fait des petits, elle s’accorde au pluriel. On pourrait faire une encyclopédie de toutes les fins du monde, les véritables et celles qu’on s’est inventées pour se faire peur : Alésia, Waterloo, Verdun, Stalingrad, Oradour, Berlin, Auschwitz, Hiroshima, Sarajevo, Manhattan, Bagdad… Et nous qui faisons les malins avec nos éclipses, nos bugs de l’an 2000, nos Mayas de l’an 2012… Peut-être qu’il nous faudrait une bonne guerre, en effet, que c’est ça qui nous manque, et qu’on s’invente dans nos grands petits frissons nostradamiques !...

Alors, partons donc à Verdun, voir comment on se remet d’un désastre. Notre génération a le goût des ruines : normal, tout a l’air de s’être joué avant nous. Même nos parents n’ont pas fait la guerre ! Nous sommes les produits de la Reconstruction générale. Forcément, la destruction nous attire…

D’abord, même en 2012, Verdun n’a pas l’air de se laisser prendre facilement, même par son flanc occidental. À la gare de l’Est, en cette fin juin grisâtre, j’apprends que le train de 12 h 36 pour Saint-Dizier, qui devait m’emmener jusqu’à Châlons-en-Champagne, est tout simplement annulé. Ça commence bien. Si les Poilus avaient dû compter sur la SNCF pour leur envoyer du renfort en 1916, ils attendraient encore ! Un employé m’apprend que pour le prochain train, je devrai patienter deux heures dans la gare, mais finalement les haut-parleurs nous informent qu’un transilien pour Château-Thierry partira à 12 h 51, et qu’une correspondance pour Châlons nous attendra ensuite. Me voilà donc embarqué vers le front de l’Est à une lenteur d’escargot. L’avantage de ne pas vraiment partir à la guerre, c’est qu’il y a aussi des filles dans les trains, et que certaines ne se sont pas encore rendu compte que l’été était pourri, et se sont habillées comme si le soleil brillait – et du coup, c’est comme s’il brillait vraiment. Meaux, Trilport, Changis Saint-Jean, La Ferté-sous-Jouarre, Nanteuil-Saâcy, Nogent-l’Artaud-Charly, Chazy-sur-Marne… Et voilà enfin Château-Thierry, alors que je ne l’espérais même plus. À vrai dire, toutes ces petites gares traversées me suffiraient amplement, comme voyage… Il faut encore attendre une demi-heure pour voir arriver le train pour Châlons, qui s’arrête à Dormans, puis à Épernay « de ces profondeurs pétillantes que plus rien existe », et enfin, nous voilà au bout de la route, avec une heure de retard.

L’imposant monument à la Victoire de Verdun, aussi appelé le « Goldorak » par les habitants.
Le reste se fera en voiture, à peu près 80 kilomètres sur la nationale morne et droite de l’Est de la France. En approchant de mon objectif, j’aperçois plusieurs panneaux annonçant la Voie Sacrée. Commençons donc le pèlerinage par là… Un monument la surplombe, cette route vers la boucherie qui reliait Bar-le-Duc à Verdun, et où les véhicules se sont succédés toutes les dix secondes, de jour comme de nuit, entre février et décembre 1916. Acheminement des combattants et du matériel d’un côté, évacuation des blessés de l’autre. La Voie Sacrée ! Charmante attention, de sacraliser tout ce qui touche à la « mort pour la Patrie »… Pauvres Poilus à qui on greffe des ailes d’anges pour remplacer les guibolles, les bras ou les tripes qu’ils ont laissés sur le champ de bataille… Depuis le promontoire où je me trouve, je les vois bien, les champs de la Champagne. Le paysage est vallonné, doré, paisible. La guerre au milieu de tout ça aurait l’air complètement déplacée. La vache qui paisse devant moi partage sûrement mon opinion sur la question.

Verdun est une ville paradoxale. Je ne sais pas si l’été et l’approche de la fin des cours y sont pour quelque chose, mais je suis surpris d’y voir autant de jeunes, se promenant le long de la Meuse, du côté du port de plaisance, attablés aux terrasses des cafés, de jeunes femmes aux jambes longues parlant de la fac en buvant du thé, comme partout ailleurs. Pourtant, s’il y a une ville enfermée dans son passé, c’est bien celle-là : le monument à la Victoire impose sa masse sur toute la ville, avec ses 73 marches, ses deux canons russes et son soldat gigantesque ; la librairie centrale expose en vitrine romans, BD et essais sur 14-18 ; et la seule affiche annonçant un événement culturel propose un festival consacré… au sport pendant la Grande Guerre ! Impossible de quitter les tranchées, même un siècle après la bataille !

J’établis mon bivouac au camping Les Breuils, encore peu peuplé à cette période de l’année. Mes voisins sont des Allemands. Peut-être que nos arrières-grands-parents se sont croisés dans les environs, baïonnette au canon, allez savoir…
L’ossuaire de Douaumont, bientôt prêt pour le décollage.

Le lendemain, en touriste qui se respecte, je vais voir l’ossuaire de Douaumont, tour de 46 mètres surplombant le champ de bataille. Sur des kilomètres, des bois et de petites collines, de doux reliefs innocents. Il faudrait y ajouter une bande sonore de tirs d’artillerie et de bombardements : avec le silence, on se rend pas bien compte… Aux pieds de la tour s’étend le cimetière de Fleury-devant-Douaumont, où reposent 16 142 soldats français. Au deuxième étage, un long cloître regroupe les tombeaux de 130 000 soldats inconnus. À l’extérieur du bâtiment, à travers des vitres, on peut apercevoir les ossements emmêlés de tous ces combattants, Allemands et Français confondus, tibias, crânes, côtes, bassins, phalanges entassés pêle-mêle, peep-show macabre pour amateurs de partouzes d’os…

Sur la route qui mène à la Tranchée des Baïonnettes, des panneaux reviennent en leitmotiv, tragiquement : « village détruit ». Fleury-devant-Douaumont (village détruit), Bras-sur-Meuse (village détruit), Louvremont (village détruit)… Oui, l’Apocalypse est passée par là. On roule dans un désert, un charnier qui semble s’étendre à l’infini. La Tranchée des Baïonnettes, un monument entièrement bâti sur un mythe : celui du 137e R.I. dont les hommes seraient morts debout dans leur tranchée, le fusil dressé. Belle image héroïque. Plus vraisemblablement, les cadavres ont été enterrés là après le combat, et les fusils plantés dans le sol faisaient office de stèles. Sur cette légende a été bâtie cette espèce de bunker recouvrant les tombes des soldats inconnus, quelques croix alignées dans un couloir de pierre en L. Ils ne dorment pas « debout le fusil à la main », comme l’annonce le fronton de l’édifice : ils sont morts, tout simplement.
Le P.C. de Driant : la guerre comme si vous y étiez.

Tout cela fait encore un peu trop arrangé, un peu trop ordonné : les soldats bien en rang, au cimetière comme à la parade. Il faut se colleter aux lieux. Le Bois des Caures est l’endroit où la bataille de Verdun a commencé, le 21 février 1916. Ce jour-là, l’artillerie allemande a réduit le bois en cendres. Les arbres ont repoussé, mais la terre a gardé un aspect bosselé, accidenté, qui rappelle les combats. On imagine bien des enfants jouant à la guerre ici, se poursuivant derrière les arbres dressés un peu n’importe comment, tout de traviole, dans le sentier qui louvoie jusqu’à Beaumont-en-Verdunois (village détruit). Des adultes aussi. On trouve encore des traces de tranchées, des sillons adoucis traversant les bois. Plus loin, le poste de commandement du lieutenant-colonel Driant fait saillie sous la mousse, blockhaus aux meurtrières désormais braquées sur les bornes dressées en hommage aux chasseurs morts au combat.

Le Mort-Homme, dernière station avant la fin du monde.
J’achève mon périple avec le Mort-Homme et la Côte 304. Moi qui ai une passion pour les squelettes et les crânes, le monument du Mort-Homme me ravit, avec son soldat mort-vivant, recouvert d’un suaire, un drapeau dans une main et un flambeau dans l’autre, au-dessus de l’inscription « Ils n’ont pas passé ». L’averse est revenue au moment où j’arrivais près de Cumières-le-Mort-Homme (village détruit), et elle fait ton sur ton dans cette atmosphère de fin du monde. D’un monument aux morts à l’autre, toute cette région ressemble à une vaste nécropole. Je préfère déguerpir, avant que tous les soldats morts au combat se relèvent pour charger à nouveau, comme dans le J’accuse d’Abel Gance… Ce n’est pas tous les jours qu’on a la chance de ressortir vivant de Verdun. Je l’ai eu, mon grand frisson mémoriel, mon goût des ruines a été satisfait, je peux maintenant revenir à mon quotidien confortable, à mes livres et à mes pâtes au beurre.

Zapoï n°3, décembre 2012.

vendredi 21 décembre 2012

La plus petite apocalypse du monde



Courrier de la Mayenne, 2 août 2012.

Ce n’est pas donné à tout le monde d’avoir survécu à un cataclysme, d’être revenu vivant d’Auschwitz, de s’être extirpé des ruines de Fukushima en époussetant son veston négligemment, avec un petit sifflotement décontracté aux lèvres et plein d’anecdotes pour les copains. C’est toujours la même chose, avec les grands drames collectifs : toujours les autres qui en profitent. Nous, on crève bêtement, avec nos petits cancers égoïstes, nos attaques cardiaques mesquines, nos accidents de la route de ratés. Pas de sublime catastrophe fédératrice ! Pas de flamboyante réunion dans l’horreur universelle ! Pas d’édition spéciale du Journal de 20 heures, ni d’associations d’aide aux victimes, ni de cellules psychologiques : par chez nous, la mort, ça se joue en solo.

Pour satisfaire nos envies de grandeur et de communion, on s’invente donc, de temps en temps, des fins du monde. Et on se passe le mot longtemps à l’avance, on entoure la date sur son agenda, entre un rendez-vous chez le dentiste et l’anniversaire de la petite : « 21 décembre 2012 : fin du monde ! » souligné deux fois, et en rouge. Et entre parenthèses : « (sinon : soirée raclette chez Jean-Mich’) » – parce que c’est important de garder un peu d’optimisme en réserve.

Vous ne trouvez pas ça un peu facile ?

Non, mesdames, messieurs, la mort n’est pas un rendez-vous galant. Elle ne se fait pas annoncer à l’avance, pour vous laisser le temps de faire vos bagages ou de choisir quelle robe vous allez mettre pour l’occasion. Elle ne vous envoie pas de lettres de rappel, comme le Trésor public ! Qu’est-ce que vous croyez ? « Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure », dit l’Évangile. Ce serait bien pratique, de savoir, pourtant : on pourrait se préparer psychologiquement, et puis l’heure passée, rien ne nous étant arrivé, on pousserait un soupir de soulagement : on l’a échappé belle.

Oui mais non. Parce qu’à la fin, de toute façon, il n’y a que la mort qui gagne.

Les raz-de-marée et les tremblements de terre ne défilent pas dans les rues en tapant sur des casseroles pour prévenir du chaos imminent, que je sache ? Non. L’horreur ne se fait pas annoncer. Si une attaque zombie doit avoir lieu, vous pouvez être à peu près sûrs que ce ne sera pas noté dans les petits papiers de Nostradamus, ni sur le calendrier maya des pompiers. C’est pourquoi, il faut se tenir sur ses gardes en permanence.

Il m’a été donné d’assister à une apocalypse. Pas la grande Apocalypse majuscule, johannique, avec la bête à sept têtes immatriculée six-cent soixante-six, les cavaliers et toute la pyrotechnie façon Puy-du-Fou, non, celle-là est réservée à l’élite. Je vous parle d’une petite apocalypse de province, une fin du monde de poche, à l’échelle de ma petite ville de Laval. On fait avec ce qu’on a, vous êtes marrants…

Je vais tout vous raconter. J’ai survécu pour ça, je suppose… Je ne prétends pas éclairer les consciences en étalant ma modeste expérience, mais essayer de vous montrer comment surviennent les cataclysmes, sans prévenir, et comment il faut savoir improviser pour rester, sinon digne, au moins vivant. C’est dans ce but que je me fais le martyrologe du Grand Déluge de Laval.

C’était à la fin du mois de juillet et la journée avait été lourde, de cette lourdeur qui annonce les orages. Il y avait plusieurs jours, d’ailleurs, que l’atmosphère était chargée comme une batterie de campagne avant l’assaut, les nuages prêts à craquer – mais rien n’arrivait. Ce vendredi-là, j’étais très occupé à ne rien faire, comme toujours, et traînais dans les librairies à la recherche de quoi que ce soit qui puisse distraire mon aboulie. L’air climatisé brassait de la chaleur, les femmes autour de moi portaient des vêtements légers, dévoilant des jambes et des bustes où la sueur perlait, j’étais au bord de l’asphyxie et ne savais pas ce qui me faisait suffoquer le plus : l’atmosphère terrible ou ces féminités moites à portée de narines…

En quête d’un peu de fraîcheur, je suis allé me réfugier au café qui se trouve au rez-de-chaussée de la librairie. D’un coup, le ciel est devenu noir, des éclairs l’ont déchiré en tous sens, on se serait cru dans Star Wars. Quand la pluie a fait son entrée en scène, il y a eu comme un « ouf » de soulagement qui a parcouru le hall de la Médiapole. Une belle averse comme ça, bien torrentielle, c’était presque le bonheur. On se voyait déjà sortir le Tahiti Douche et se frictionner en pleine rue comme dans la pub des années 80. Un tel déluge n’allait pas durer, selon moi. J’avais un livre à la main, j’ai commandé un deuxième café, j’étais parfaitement serein. Il suffisait d’attendre que les éléments déchaînés se calment.

Grave erreur d’appréciation. Ils ne se sont pas calmés.

Dans un moment d’optimisme aveugle, ayant pris une légère variation de rythme dans le tambourinement général pour une accalmie, j’ai payé mes consommations et suis sorti du café, prêt à me jeter dans la rue dès que le concert faiblirait. C’est à ce moment que j’ai compris pourquoi les serveurs du café et les libraires avaient l’air de courir dans tous les sens depuis quelques minutes. À travers les vitrines, je me suis aperçu que la rue du Général-de-Gaulle était maintenant un torrent que les voitures remontaient difficilement, comme des kayaks pris dans les rapides. Les employés cherchaient à protéger leurs devantures, mais l’eau s’infiltrait déjà partout, et ce n’étaient pas les piteux boudins de tissu qu’ils plaçaient sous les portes qui allaient l’arrêter.

C’est pour de telles circonstances que l’expression « fait comme des rats » a été inventée.

Mieux valait prendre de la hauteur. Je suis remonté dans la librairie – si je dois mourir, que ce soit entouré de livres – et après avoir demandé à une vendeuse où se trouvaient les canots de sauvetage (car en toute circonstance, il convient de conserver un peu d’humour), j’ai appris que devant cette crue impressionnante, le magasin allait évacuer ses clients et fermer ses portes. Bon, je comprends l’idée de l’évacuation en cas d’alerte générale (et visiblement, c’en était une), mais dans cette situation précise, ça ne revenait pas tout simplement à nous balancer à la flotte ?

Étant pour tout vous dire un peu obsessionnel, et même si j’avais autant envie d’affronter le déluge que de me jeter sous un trente-six tonnes, je crois que ce qui me chagrinait le plus dans toute cette histoire, c’était de quitter ce lieu encore plein de femmes dans les mêmes tenues légères que précédemment, alors que j’anticipais déjà ce qu’allaient devenir leurs robes au contact de l’eau. C’est tout moi, ça. Je suis persuadé que si un jour une femme me mettait un couteau sous la gorge, j’aurais encore le réflexe de me demander ce qu’elle porte sous sa jupe.

Mais tant pis, il est temps de se jeter à l’eau. J’évacue donc la librairie par la rue Souchu-Servinière, et j’ai à peine marmonné un « putain ! » dérisoire que déjà, j’ai perdu toute étanchéité. Traversé de part en part comme un navire sous une déferlante, je marche encore, malgré tout, dans une eau dont le niveau est raisonnable. La rue est large. (Je conseille à mes lecteurs d’outre-Laval de suivre mon périple sur Google Maps.) C’est lorsque je rejoins la rue de Rennes, beaucoup plus étroite, que les réjouissances commencent. Là, la flotte roule, écumante, à hauteur de mes mollets. On imagine mal jusqu’à quel point on peut être mouillé. J’imagine que mes jambes sont des machettes et que je me taille un sentier dans la jungle à chaque pas que je fais en repoussant des trombes d’eau. Je m’arrête, impuissant, juste avant de déboucher sur la rue du Général-de-Gaulle. Devant un magasin de « lingerie féminine, corsetterie et maillots de bain » (ô combien opportun), des femmes passent le balai pour rejeter l’eau dans le caniveau, qui dégorge entre leurs jambes : je crois qu’on appelle ça l’éternel retour. J’observe la scène un moment, elles s’adonnent à leur nettoyage inefficace avec entrain, et même en riant, leurs vêtements collés à leurs corps (robes mouillées, me voilà !).

Bon. Mais je suis toujours bêtement bloqué à l’angle de la rue de Rennes et de la rue du Général-de-Gaulle, où le torrent est impressionnant. J’hésite à aller plus loin, parce que plus loin, l’eau m’arrivera aux genoux. Bizarre, cette timidité soudaine, vu qu’il n’y a déjà plus un millimètre carré de sec sur moi… Des jeunes, torse nu, se croient à la piscine et s’ébattent joyeusement entre les bagnoles immobilisées. Youpi ! C’est la meilleure fin du monde de ma vie ! J’ai sorti mon téléphone portable et prends quelques clichés : c’est indispensable dans les grandes catastrophes, sinon comment voulez-vous que les gens vous croient ?

Assez tergiversé, je prends mon élan et traverse la rue du Général-de-Gaulle avec des mouvements furieux du bassin, je me prends un peu pour Indiana Jones. Mes pompes sont gorgées d’eau, j’ai l’impression d’avoir chaussé des aquariums. L’espoir renaît rue Bernard-Lepecq : quelques mètres plus loin, le niveau de l’eau baisse enfin.

L’espoir est un traître, dans les grands cataclysmes. Méfiance !

Je ne le savais pas. Moi, tout ce que je voyais, c’était l’asphalte qui réapparaissait à quelques mètres devant moi, et je me suis élancé fougueusement, en poussant un cri de victoire mental… et soudain, ma jambe gauche a été avalée par un trou, tout mon corps a suivi comme il a pu, et je me suis étalé à plat ventre sur la chaussée. L’eau a amorti le choc, et tout en poussant une série de jurons prélevés dans les champs lexicaux de la prostitution et de la scorie, j’ai pu analyser ce qui venait de m’arriver. Une bouche d’égout avait été soulevée par les eaux, et le bouillonnement jaunâtre de celles-ci masquait le trou béant dans lequel ma jambe s’est enfoncée. Blessé au genou et dans mon orgueil, je me suis relevé avec un air détaché, en faisant mine d’épousseter mon manteau, comme j’aurais fait à Fukushima, et j’ai continué mon chemin en essayant de boiter avec élégance.

Je vous épargne le reste du trajet : après cela, tout s’est passé sereinement, je suis rentré chez moi où j’ai redécouvert avec plaisir la définition de l’adjectif sec, le lendemain le soleil brillait sur Laval et il n’y avait plus une flaque d’eau dans les rues.

Oui, j’imagine bien que ce récit en aura déçu plus d’un, mais je vous avais prévenu : c’était une apocalypse miniature, une fin du monde à la bonne franquette. Il s’agissait simplement de vous prouver, par cet exemple édifiant, que la catastrophe ne s’annonce pas avant de frapper. Vous buvez tranquillement votre café, un orage éclate, vous ne vous en préoccupez pas plus que ça, habitué que vous êtes des orages, et soudain, c’est le Déluge, la panique, les femmes et les enfants d’abord. Pas le Déluge biblique, on est d’accord, mais quand même, par chez nous, les anciens vous diront qu’on n’avait pas vu ça depuis au moins cinq ans !

Joyeuses fêtes de fin du monde à tous, et à l’année prochaine.

vendredi 21 septembre 2012

Bag of Bones [épisode 6]



Et le grand jour est arrivé. On allait faire notre baptême de la scène, et on était tous flippés à mort. Du genre à regretter d’être nés. Mais qu’est-ce qui nous a pris de vouloir jouer à cette putain de fête de fin d’année ? On n’était pas bien, planqués peinards comme des élèves ordinaires, non ?

Au fil des semaines, le projet de Chassagne, le CPE du lycée, a pris de l’ampleur. Un DJ, des jongleurs, un guitariste solo – il y avait même un mini spectacle de danse au milieu de tout ça. Et nous – nous, les Bag of Bones – on était censés être la cerise sur le gâteau, le clou du spectacle, le moment inoubliable de la soirée. Rien que ça. J’attendais ce moment aussi sereinement que si on m’avait demandé d’aller en Afghanistan régler le conflit à mains nues.

On est montés à l’échafaud vers 22 heures, j’avais l’impression d’avoir oublié mon estomac à la maison. Je me suis recroquevillé derrière mes fûts comme si c’était une barricade, attendant l’assaut sans savoir comment calmer le tremblement de mes jambes. Mais qu’est-ce que je foutais là, vous pouvez me dire ? Le père Chassagne a fait une petite introduction au micro, le genre bien grandiloquent, « les Bag of Bones vont vous remuer les tripes », ce genre de truc (c’étaient plutôt les miennes, de tripes, que je sentais flageoler comme de la gelée anglaise). Ça devait lui rappeler sa jeunesse, faut croire : Elvis Presley, les Chaussettes noires et tout le bordel…

Bref. On avait choisi d’attaquer avec un morceau un peu costaud, le genre qui montre la couleur tout de suite : « Anarchy in the UK ». J’étais censé lancer le truc, compter 1, 2, 3, 4 – j’ai oublié. Ça commençait très fort : pendant deux bonnes minutes, tout le monde me regardait, Adrien, Noémie, Steven et Florian, genre c’est quand tu veux mec, et moi je me demandais ce qu’ils avaient, tous. Pourquoi personne joue ?

Finalement, j’ai repris mes esprits, j’ai compté, et vlan, on a joué. Et là, c’est comme si un mur de bruit s’était dressé devant nous, un truc incompréhensible. Comme c’était Chassagne qui avait loué une sono pour la soirée, il s’occupait plus ou moins des réglages. C’est-à-dire qu’on avait branché nos micros et nos instruments, et qu’on avait testé chaque branchement séparément. On ne savait pas encore ce que c’était que des balances, ni même à quoi servaient les retours. En gros, personne ne s’entendait. Oui, c’était un peu l’Afghanistan. J’étais au beau milieu d’un bombardement, j’avais de la sueur qui me tombait dans les yeux, je voyais plus rien, j’attendais juste que ça se termine. Je n’insisterais pas sur le moment épique où Adrien a cassé une corde qu’il a mis trois plombes à changer, ni sur le micro de Florian qui a préféré démissionner (on le comprend) : quand ça s’est terminé, on avait tous perdu dix kilos. Plein de gens nous ont dit que le concert était génial. On doit pas avoir vu le même.

Tranzistor, n° 48, automne 2012.

lundi 17 septembre 2012

Lucette 2012

Lucette vient de fêter ses cent ans, le 20 juillet dernier. Quoi, Lucette ? Lucette qui ? Mais Lucette Destouches, enfin ! Lucie Almansor ! La femme de Céline !

La danseuse de Meudon, veuve du plus grand écrivain français du XXe siècle (en toute objectivité), est plus vivante que jamais, et Marc-Édouard Nabe, qui lui avait consacré un roman en 1995, a profité de l’occasion pour le ressortir en édition de poche. Dix-sept ans pour passer en poche, c’est long, mais ça valait le coup d’attendre ! Et puis, voir ce livre, écrit à l’occasion du centenaire de la naissance de Céline et publié l’année d’après, ressortir pour le centenaire de la naissance de Lucette – un centenaire fêté du vivant de l’intéressée qui plus est –, voilà sans doute l’une des meilleures nouvelles de la rentrée littéraire.

La suite ici.

dimanche 9 septembre 2012

Léautaud, l'homme-journal

« Vous étiez une sorte de phénomène dans l’abstention », disait Robert Mallet à Léautaud qui évoquait ses souvenirs d’enfance. L’ami des bêtes lui exposait combien, adolescent, il s’intéressait peu aux filles de son âge. Plus tard, cet abstentionnisme prendra d’autres formes : désintérêt total pour la chose militaire et l’idée de patrie, pour la religion, pour la réussite littéraire… Peut-être, au fond, que cette façon de se tenir en marge de tout, en simple témoin de son époque, en observateur amusé des artistes de son temps, était la condition nécessaire à l’écriture de son Journal littéraire

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Karoo, une tragédie américaine

Nous sommes à New York, au début des années 90, tout juste après la chute du Mur de Berlin et l’effondrement du régime de Ceaucescu. Saul Karoo travaille pour l’industrie du cinéma, il réécrit des scénarios. Depuis quelques temps, il s’est rendu compte qu’il était atteint d’une étrange maladie : quelle que soit la quantité d’alcool qu’il absorbe, il ne parvient pas à être saoul. Désormais, il lui faut jouer l’ivresse pour que ses proches ne soient pas déstabilisés : qu’ils puissent encore voir en lui l’incurable alcoolique qu’ils ont toujours connu.

Déformation professionnelle ? À force de côtoyer l’univers factice d’Hollywood, Karoo passe son temps à jouer un rôle. Menteur professionnel, il joue le raté que son ex-femme voudrait voir en lui, ou le « Doc », le génie du rafistolage de films que le producteur Jay Cromwell lui affirme qu’il est, capable de transformer n’importe quel scénario médiocre en chef-d’œuvre. « Incarner l’image que Cromwell me donne à incarner est très relaxant. J’avais oublié le confort facile qu’il y a à être une image plutôt qu’un être humain. » Bref, il pose.
 
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samedi 4 août 2012

Vivement les jeux paralympiques ! (J.O. d'Athènes 2004)


Oui ! Il  est plus que temps que nos amis les handicapés donnent une bonne leçon à tous ces athlètes valides qui nous déçoivent constamment — ceux qui perdent parce qu’ils perdent, ceux qui gagnent parce qu’ils acceptent de se faire interviewer par Nelson Monfort. Je veux voir des championnats de boxe pour manchots : il est temps de savoir ce que donne un crochet gauche sérieusement administré ! Je veux voir des culs-de-jatte faire de la course en sac sans sac ! Je veux voir nos myopathes (ou ce qu’il en reste) exceller dans le lancer de mains ! Oui, je veux voir d’anciens enfants de la Thalidomide nager le crawl en tournant sur eux-mêmes, des paraplégiques faire du saut à la perche attachés à leurs fauteuils, des hydrocéphales s’affronter en apnée, des siamoises au judo, des bossus à la barre fixe, des lilliputiens à l’équitation sous-marine (sur hippocampe), tout ça sous les regards aiguisés de juges autistes…

On en a marre de l’idéologie de l’esprit sain dans un corps sain : on veut des Esprits saints dans des corps en morceaux !...

vendredi 3 août 2012

Roumain est un autre jour (J.O. d'Athènes 2004)


Ah, Roumanie ! Avoir traversé les Carpates pour se faire humilier devant quelques tapis de sol et des barres asymétriques… Venir à plusieurs dans ces contrées hostiles et, un à un, se voir terrasser par cet ennemi que tout humain, tout Roumain porte en lui-même… Razvan, les mains pleines de talc, pensait-il aux forêts de Transylvanie devant les agrès, avant d’y jeter son grand corps en pâture ?... Valeureux disciple de Don Quichotte, après t’avoir laissé tournoyer autour de sa barre, le monstre t’a saisi comme un moulin, de sa longue hélice, et tu t’es écroulé sur le dos, comme ton compatriote avant toi. As-tu pensé à ta colonne vertébrale, à cet instant, ou au candide espoir d’une troisième place qui s’enfuyait au loin, telle un vampire surpris par la lumière du jour, voletant maladroitement vers quelque caveau ? Retrouvant en un instant la station debout, tu es reparti à l’attaque, puisant tes dernières forces pour terrasser le géant, et tu fis quelques belles passes, avant de quitter ton adversaire d’un bond… et de fouetter le sol de tes jambes molles et lasses comme la rengaine aphone d’une très vieille tzigane. Allons, Roumain ! Ton cœur est déjà de bronze : que t’apporterait une médaille ?

L’équipe roumaine avait le masque sinistre de l’échec sculpté sur le visage quand Razvan Dorin Selariu l’a rejointe, tête basse — mais ce n’était que de la bonne éducation : le Roumain n’ignore pas qu’en Occident, il est de bon ton que le vaincu se couvre la tête de cendres. Moi, la cendre que je voyais, c’était celle d’un feu de camp, autour duquel jeunes et vieux faisaient valser violons et guitares manouches en chantant l’orgueil des perdants, l’orgueil de ceux qui ont encore tout à gagner.

jeudi 2 août 2012

De quelques ronds de cuir (J.O. d'Athènes 2004)

La boxe est peut-être le seul sport que je comprenne un peu. Sans doute parce qu’il tient autant de la danse que de la tragédie — forcément — grecque. Deux Français se sont qualifiés ce soir. Ils ont pris des coups pour pouvoir en prendre encore plus bientôt : j’aime assez cet esprit.  Willy Blain virevoltait sur le ring, hop sur un côté, hop sur l’autre, un Tunisien hargneux cherchant à l’éperonner. Zig à droite, esquive, zag à gauche, paf, touché ! Hop, hop, hop — tac ! de nouveau. Une belle machine que ce Blain, toute en souplesse, en rapidesse, le bras comme un ressort, un éclair, vlan ! Magnifique chorégraphie, le chat et la souris, boules de cuir qui swinguent, quatre reprises : victoire aux pointes. De son côté, Xavier Noël, autre danseuse face à un bulldozer haïtien : deux poings d’écart au final, victoire de la grâce sur la lourdeur. Eh bien, Noël, tu l’as, ton Assomption !... Yanis, tout content, m’imitait alors que nous tentions de nous extirper de la foule, le jeu de jambes des deux vainqueurs. Je crois qu’il s’est un peu tordu la cheville en glissant d’un étage sur les gradins. Je me fais beaucoup de souci pour lui : pour les épreuves de gymnastique artistique, il risque au moins le lumbago…

mercredi 1 août 2012

Ma vie comme un match... vu de la touche (J.O. d'Athènes 2004)


Zukry a été très clair. Il devient d’ailleurs très chef de milice pour république Banania, je trouve (c’est toujours pendant le petit déjeuner qu’il donne ses ordres). Il a troqué sa chemise à carreaux pour une chemisette kaki, c’est louche… Je lui dirais bien d’aller se faire voir chez les Portugais dans un grand rire sardonique — gnark ! gnark ! gnark ! — en m’engouffrant (attention la tête !) dans le premier taxi pour l’aéroport Eleftherios Veniselos, mais je n’ai pas de carte bancaire, c’est lui qui retire de l’argent pour moi et donc je n’aurais pas assez de liquide pour prendre mon envol, ô monde matérialiste !

Zukry a été très clair, disais-je : il m’a bien fait comprendre que si jusqu’à présent j’avais un peu fait ce que je voulais (tu parles !), maintenant c’était terminé, fini N.I. ni, et qu’aujourd’hui je serais de corvée de handball. Hop, hop, hop ! Pas de discussion ! J’ai eu beau lui répéter que j’avais déjà un titre pour la rencontre Mary Pierce-Venus Williams (Athènes est si Williams…), il n’a rien voulu savoir (mais il a quand même noté mon jeu de mot au dos de la note de frais du minibar, en se disant sans doute qu’il le comprendrait plus tard — gnark ! gnark ! gnark ! prends ça !). D’ailleurs, Milàn m’a chuchoté à l’oreille que la rencontre Pierce-Williams, c’était du tennisweuuuaaarggghhl (ça c’est parce que je lui ai décoché une bourrade amicale dans le foie, j’ai horreur qu’un individu du même sexe que moi me chuchote quoi que ce soit à l’oreille) !... Et comme rien ne m’ennuie autant que le handball, si ce n’est le tennis, alors… N’empêche que depuis qu’il a assisté aux compétitions de tir, il nous la joue à-vos-rangs-fixe, l’adjudant Zukrette ! J’en rirais presque si je ne le subissais pas au quotidien… J’ai bien essayé de rester à l’intérieur du bungalow en m’accrochant aux jambes d’ACcRoc, mais elle ne s’est pas gênée (la salope) pour me faire lâcher prise avec le hachoir électrique. Alors, comme l’ambiance l’était déjà suffisamment, électrique, j’ai récupéré mes doigts, les ai fourrés en vrac dans ma poche en conservant mon majeur pour saluer mes prétendus amis, et je suis parti.

Ah, les fumiers !... Alors ils sont là, à prendre des poses d’artistes, à se titiller l’ego avec des mines de baronnes assises sur des vits turgescents de jardiniers impromptus, alors que nous savons tous qu’il n’y a qu’un seul véritable écrivain ici, et que c’est moi !... Et ça se plaint, et ça geint, et alors moi, je n’ai pas le droit d’avoir mes bêtes noires ?... Je n’ai pas le droit de considérer le handball comme une abomination (une abomination teutonne, qui plus est) ? Mais le handball (mesdames, messieurs), c’est une souffrance que je porte en moi, dans ma chair, gravée au fer rouge !... Chacun ses traumatismes, merde ! Depuis que ce sport existe, c’est-à-dire depuis la sixième et jusqu’à la terminale, j’ai vécu le même enfer, dans les gymnases des établissements scolaires que j’ai pratiqués pour mon malheur et mon épanouissement personnels. Pendant que les « capitaines » d’équipes, désignés par la main innocente-mon-cul-ouais de l’autorité en place — j’ai nommé le prof de sport —, appelaient un à un les camarades qu’ils voulaient voir évoluer auprès d’eux, je savais bien qu’à la fin il n’en resterait qu’un, et que le scénario habituel allait se répéter, comme un cauchemar récurrent : « Bon ? Qui c’est qui prend Juldé ?... Vous vous démerdez, nous on l’a déjà eu la dernière fois… » Je devais donc à chaque fois attendre de savoir vers qui me diriger, et j’avançais alors, avec un petit sourire désolé pour bien montrer aux copains que c’était pas facile pour eux, je sais bien va, de se coltiner un boulet comme moi, mais que bon, j’allais me mettre en défense, je ne les gênerais pas, il n’avaient qu’à pas me faire de passes. Ou alors, miracle : nous étions un de trop dans l’équipe. Pas de problème : « Juldé, t’es remplaçant ! »

Très vite, j’ai compris que dans un gymnase, mes seuls amis étaient les bancs.

Tout ça pour dire que Yanis a suivi pour moi le match. Ce sont les Espagnols qui ont gagné, je crois. Contre les Russes, il me semble. C'est-à-dire les bleus. Ou les rouges. De toute façon, le terrain étant peint en orange et bleu, je ne pouvais pas distinguer les joueurs : ça faisait ton sur ton. Et puis c’est fatigant de les voir courir tous à gauche, puis tous à droite, puis tous à gauche, puis tous à droite, puis tous à gauche, en faisant crisser leurs chaussures sur le sol (leurs mamans ne leur ont donc jamais appris à lever les pieds quand ils marchent ?) : on dirait un match de tennis dans lequel toute une équipe accompagnerait la balle. Et je n’en reviens pas du nombre de fois qu’un domestique vient passer la serpillière. Le handball, c’est vraiment un sport de gonzesses.

mardi 31 juillet 2012

Le secret d’Indiana Jones ou 1’20’’ dans la peau d’un catogan (J.O. d'Athènes 2004)


Je ne sais pas si mes camarades se rendent bien compte de l’effort que j’ai fourni en les suivant à Athènes pour couvrir avec eux cette compétition sportive… Même Gérald a préféré nous laisser tomber pour aider le Pape à soigner des écrouelles (l’imposition des mains, c’est très compliqué quand on souffre de la maladie de Parkinson) ! Moi, j’ignore à peu près tout du sport et si ceux de combat sont à peu près les seuls qui trouvent grâce à mes yeux, môssieur Fayal, c’est avant tout parce que leurs règles sont un peu moins compliquées qu’ailleurs. Par exemple, Milàn vient de m’apprendre qu’au tennis, le but du jeu n’était pas de mettre la balle au fond du filet. Ils en savent, des choses, ces Hongrois… Je commence à comprendre pourquoi mes notes d’E.P.S. au lycée étaient si médiocres… Mais surtout, je viens d’apprendre qu’ACcRoc et Zukry (binôme que dorénavant j’appellerai ACkry pour plus de commodité) ne couvriront pas toute la compétition : j’ai en effet découvert dans le sac à main d’ACkry (qui était ouvert sur la table où se trouve mon ordinateur), entre quelques serviettes fort peu hygiéniques et un flacon de déodorant pour nous les hommes, deux billets d’avion ! Ces deux-là s’étaient bien gardés de me dire qu’ils comptaient s’éclipser au beau milieu des hostilités pour rejoindre le Portugal et y couler des jours paisibles, loin des médailles et des honneurs ! Ah, les lâches ! Et moi qui ai déjà mon billet de retour pour le 30 au matin, je vais donc me taper tout le boulot ! Ah, il a bon dos, le mulet ! Et c’est eux qui vont écrire mon journal intime, peut-être ?... Imaginez l’ambiance dans le bungalow ! Ajoutez la chaleur, l’odeur de pieds (bon, je reconnais que j’en ai deux aussi) et le fait qu’aucun de mes colocataires ne respecte mes heures de sommeil (6 h – 13 h 30, c’est quand même pas dur, putain), vous comprendrez que ma survie dans l’Attique est très incertaine, et mes résistances mentales très affaiblies. Le Péloponnèse doit être beaucoup plus calme, en comparaison. Même ACcRoc est perturbée, je le vois bien : elle porte des chaussettes de la même couleur.

Malgré mon triste état, j’ai accompagné Yanis au Centre Olympique pour y suivre les épreuves de gymnastique. Voilà encore un sport que je maîtrise peu, mais l’idée que j’étais autorisé à me rincer l’œil sur quelques cuisses de jeunes filles, que j’y étais même encouragé avec emphase puisque Stanislas devait récupérer de la terrible épreuve dite de « l’apéro » et ne pouvait donc se plier à cette tâche, oui, cette idée, je dois le dire, m’enchantait. La résonance des gymnases — ces églises où évoluent les Martyrs modernes, ceux qui ont livré leurs corps à la Sainte Sueur de la Compétition — m’a toujours profondément fait souffrir. Et Yanis, à côté de moi, hurlait dans mes pauvres tympans pour m’expliquer les barèmes de notation des juges alors que j’essayais de comprendre à quoi pouvait servir, dans la vie réelle, de savoir faire des galipettes sur une poutre. À moins d’être poursuivi par une tribu hostile et de devoir traverser un précipice sur un tronc d’arbre (avec une rivière en dessous, une jolie chute d’eau et une poignée d’alligators) tout en esquivant flèches, lances et autres tirs de sarbacane, franchement, je ne vois pas… Je me demande si Indiana Jones était doué en gym à l’école. Moi, très peu : c’est pour cette raison que j’ai toujours été un peu réticent à l’idée de faire du tourisme en Amazonie.

Enfin, toujours est-il que je n’ai pu réellement me concentrer que sur les épreuves d’enchaînement au sol. Je crois être tombé un peu amoureux de la Russe Elena Zamoldchikova qui, consciencieuse enfant, fixait obstinément la surface sur laquelle, dans quelques secondes, elle allait virevolter comme portée par l’aile d’un ange, en évitant mes regards enflammés sur son corps vibrant sous l’effort, afin de rester concentrée. J’ai maudit la sévérité des juges (bien que ne comprenant toujours rien aux notations), mes poings se sont crispés, Yanis ne m’avait jamais vu comme ça et j’ai profité de sa stupeur pour lui chiper quelques M & M’s. Svetlana Khorkina a suivi sa compatriote sur le praticable. Je n’aurais jamais pensé que des jambes aussi maigres étaient homologuées dans ce genre de discipline. J’ai eu peur à plusieurs reprises qu’elles ne se brisent d’un coup sec, comme une branche morte, crac ! Mais non. Qu’elles sont longues, ces jambes… elles n’en finiront donc jamais… J’ai dû m’endormir à un moment, ces jambes étaient vraiment trop longues, beaucoup plus que l’enchaînement de leur propriétaire, et je n’ai malheureusement aucun souvenir de la suite. Dans mon rêve, j’étais la queue de cheval de l’Américaine Carly Patterson et, après m’être balancé mollement au-dessus de sa nuque, je me suis mis à tournoyer dans les airs, incapable de différencier le sol du plafond, maman qu’est-ce qu’il m’arrive, le cœur au bord des lèvres et la cervelle à la cave, emporté par une série de saltos arrière, ne retrouvant un peu de stabilité que pour m’envoler dans l’autre sens, oh non v’là qu’ça recommence, pourvu que mon dernier repas reste bien arrimé à mon œsophage, pas de tout repos les gars la vie de catogan, c’est moi qui vous le dis, et quand j’ai rouvert les yeux, Yanis me racontait en hurlant à dix millimètres de mon appendice nasal la victoire des Roumaines : « Tu avais vu juste hier, Raphaël ! Tu avais vu juste ! » (C’est vrai qu’il est un peu lèche-cul, ce Yanis). Plein d’enthousiasme, il voulait m’imiter le double carpé final de la championne Catalina Ponor avant de s’écrouler en emportant deux ou trois juges dans sa chute. Bien fait pour ces rats.

lundi 30 juillet 2012

Mykonos en kimono (J.O. d'Athènes 2004)


J’avais dit aux copains : laissez-moi m’occuper du judo. Je n’ai évidemment aucune connaissance particulière dans cette discipline, je saurais à peine différencier un osoto gari d’un osso bucco, mais j’avais un calembour à placer en titre, avec « kimono ». D’ailleurs, Yanis était près de moi pour me venir en aide et, tout en dégustant son grec-frites avec ses doigts graisseux, il m’expliquait en quelques mots les différences (beaucoup plus importantes qu’on ne pourrait le croire) qui opposent le judo et le catch féminin. En judo, par exemple, il est permis de tirer sur les vêtements. C’est même recommandé.  Quand j’étais petit, j’ai dû faire un an et demi de viet-vo-dao. Ma mère tenait absolument à me trouver une activité sportive dans laquelle je m’épanouirais, et au Palindrome, le viet-vo-dao, c’était à peu près tout ce qu’il y avait avec le foot. Je vous parle de ça, c’était au début des années 80… Il ne m’est pas resté grand-chose de mon expérience, juste le fait de savoir compter jusqu’à dix en vietnamien. Ce qui ne me sert pas tous les jours. Mais moi aussi j’ai porté ce genre de pyjama (sauf que le mien était noir), et je n’aimais pas trop cette sensation d’être tout nu là-dessous. Il ne fait pas chaud, dans un gymnase, surtout quand on est aussi peu sportif que moi. Et puis j’avais toujours un peu de mal à nouer ma ceinture, et comme mes camarades s’agrippaient à mon haut de pyjama pour me faire tomber (alors qu’il aurait suffi de me le demander), je me retrouvais toujours plus ou moins à poil. Tout ça pour dire que j’étais un peu surpris de voir qu’ici, aucun téton ne surgissait d’une échancrure, aucun pantalon ne glissait sur les chevilles de sa propriétaire… On a bien raison de dire que les arts martiaux, c’est avant tout la maîtrise du corps. La Française Frédérique Jossinet, tout de même, avait un peu de mal à rester élégante face à la Japonaise Ryoko Tani. Mais elle avait eu la présence d’esprit d’enfiler un tee-shirt sous son kimono. On reconnaît les professionnels quand même… J’ai piqué quelques frites à Yanis, discrètement, pour ne pas heurter sa susceptibilité : je n’oublie pas qu’il a du sang belge. On ne s’attaque pas impunément aux Nippons sur un tatami, Frédérique.

dimanche 29 juillet 2012

Ma cérémonie d'ouverture (J.O. d'Athènes 2004)

[Certains d'entre vous se souviennent peut-être du blog Palindrome : terre de contrastes, qui fut un peu le nombril de la blogosphère dans les années 2003-2004. Durant l'été 2004, au moment des jeux olympiques d'Athènes, toute l'équipe du Palindrome s'était mobilisée pour faire la chronique des épreuves sportives qui auraient lieu pendant quinze jours. A l'occasion des jeux olympiques de Londres, par paresse de me coltiner à nouveau ce labeur, je me contenterai d'un flash-back. D'une flamme l'autre : retournons nous faire voir chez les Grecs !
En souvenir de la Dream team du Palindrome : ACcRoc, DJ Zukry, Stanislas, Gérald "Rodrigue" Fayal et bien sûr, l'inénarrable greco-belge Yanis de Beevoot !]



N’aimant pas la moussaka, et encore moins la foule, j’ai préféré rentrer au bungalow pour regarder la cérémonie tranquille. Déjà, ça a commencé beaucoup trop tôt. Je m’installais confortablement à vingt heures devant mon téléviseur pour prendre ma ration quotidienne de désinformation sur France 2, et voilà que nous étions déjà en Grèce, avec un écran bleu comme une rupture de faisceaux. « Vive l’amour ! Vive l’amour ! », disait Gérard Holtz devant un couple de patineurs artistiques censés représenter Eros. Quand on entend Gérard Holtz parler de l’Antiquité, on sait déjà qu’il s’agit de sport. « On remonte l’Histoire : nous étions en 2000 avant J.-C., nous voilà en l’an 1000. » Mais alors, mon petit Gégé, si c’est le cas, on ne la remonte pas, l’Histoire ! Non, non, je t’assure : on va dans le bon sens… Des guerriers aux torses nus et peints en blanc comme des statues de marbre viennent de passer : je vais me faire cuire une omelette. De quatre œufs.

J’ai encore laissé cuire trop longtemps mon entrecôte « cordon bleu » (on est célibataire ou on ne l’est pas), mais pour l’omelette ça devrait aller. Trop salée, peut-être. Il se passe des choses très, très intéressantes, parmi les plus pointues qui soient en matière de cérémonies d’ouvertures, mais je ne sais pas prendre de notes en mangeant. Vous ne saurez donc rien du petit « jeu des capitales » lancé par les deux commentateurs, mon petit Gégé demandant, à chaque fois que les représentants d’un pays entrent sur le stade de Maroussi, quelle est la capitale de ce pays, et son compère Jean-Paul Ollivier enchaînant en ajoutant quelques anecdotes faussement inintéressantes (je suppose) sur cette capitale.

J’ai mangé plutôt vite : j’ai fini mon assiette avant qu’arrive la Guinée-Bissau, suivie du Danemark. Moi aussi je vise une performance, ce soir : je dois informer mes lecteurs, au risque de manger trop vite et d’avoir une digestion difficile. Mais je dois aussi laver ma vaisselle. Je laisse mes plats sécher tous seuls, pas le temps de les essuyer, je dois suivre cette cérémonie pour vous livrer mes réactions à chaud. Je dois aussi sortir mes poubelles. Mon petit Gégé s’interroge sur la capitale du Kazakhstan. Plein de choses parmi les plus pointues qui soient, je ne vous ai pas menti. Je reviens juste à l’instant où le Tibet fait son entrée. Lui, pourtant, n’était pas descendu au local poubelle, sinon nous nous serions croisés. Sur TF1, au même moment, les Mogo et les Chapera s’inquiètent beaucoup de la réunification et surtout de la présence d’un certain Guillaume. Je ne donne pas cher de sa tête au prochain conseil. Cette cérémonie d’ouverture est vraiment passionnante.

Je passe sur Canal +, parce que les J.O., ce n’est pas seulement France Télévisions. Ce serait une erreur de le croire. Stéphane Bern salue l’apparition de la Corée. Ils ont l’air de rigoler beaucoup plus sur Canal. Canal + de potes ! Je n’ai pas envie de rigoler, il y a un temps pour tout : je zappe. Ah ! sur la 6, il y a Natacha Amal, médaille d’argent du décolleté (sauf là). Je ne comprends pas trop ce qu’elle dit, visiblement elle a des ennuis : elle se fait interroger par une blonde aux yeux bleus, du genre qui pourrait très facilement me faire tout avouer, d’autant que je suis très chatouilleux.

Retour sur la 2 : voici la Lettonie. Mais où donc est Stan ? Déjà la Biélorussie : les distances sont vraiment réduites, ce soir. Au premier rang, une magnifique brune au sourire inconcevable qui agite son petit drapeau m’évoque un peu Ornella Muti. Stan ! La Lituanie, nom de Dieu !... Petite pensée pour Bertrand Cantat, médaille de bronze de lutte gréco-romaine. C’est un peu monotone, cette suite de nations : on dirait qu’il y a de moins en moins de monde dans les délégations… Je ne vais jamais pouvoir tenir jusqu’à onze heures et demie. Ah ! Voilà la Mongolie… Elle aussi est venue se faire voir chez les Grecs. À Koh Lanta, les candidats sont debout sur des rondins de bois au beau milieu de l’eau. Ce n’est rien, comme épreuve, comparée à l’enjeu qui est le nôtre : tenir deux semaines devant Gérard Holtz, David Douillet ou Stéphane Bern. Les Polonais portent des chapeaux rouges. Voilà une information primordiale. Il y en aura d’autres du même acabit tout au long de ces prochains jours : le Palindrome est sur la brèche. Pas la peine de regarder les J.O. : nous nous occupons de tout.

Bon, j’abrège tout de même, évidemment, sinon la folie nous guetterait tous. Sur Koh Lanta, j’ai raté le conseil. Sur France 2, alors que défile la Grèce, mon petit Gégé parle d’un mystère autour du champion qui devait porter le flambeau et qui ne s’est pas présenté aux contrôles antidopages... Hum ! hum... Tout cela ne manque pas d’intérêt... Je ne sais pas si je parviendrai à retenir les noms des sportifs grecs, moi. Ça risque d’être un problème. Je demanderai à Yanis de me faire un petit pense-bête. Sur leur île, l’équipe réunifiée tire sur un élastique pour récupérer des morceaux de bois. Les jeux de plage m’ont toujours fatigué. « Regardez comme c’est beau, un monde qui croit au sport », déclare Gérard Holtz. J’écrase une larme sur le rebord de ma paupière. Ça me fait souvent ça quand je bâille.

22 h 25 : Björk entonne Oceania. J’ai rarement trouvé mon poste de télé aussi sexy. Bon, je ne vais même plus pouvoir dire de mal de cette soirée, alors ? Les salauds avaient bien préparé leur coup ! Ceci, tout de même : la chanson de Björk était cent fois plus courte que sa robe, ce qui est une faute de goût impardonnable. Ensuite, deux crétins viennent dire bonjour aux caméras depuis l’espace — comme s’il n’y avait pas mieux à faire dans l’espace… Gianna Angelopoulos-Baskialaki a de jolies jambes. Elle faisait son discours sur une plateforme, sous un olivier en carton : je me demande si les spectateurs qui se trouvaient dessous pouvaient voir sous sa robe. Sur la une, un type attrape un requin au lasso. Sur la deux, Jacques Rogge dit non au doping. Il faudrait que ça se termine vite, maintenant. Huit personnes trimballent un drapeau frappé des anneaux olympiques pendant une éternité : j’en ai mal aux pieds pour eux. Je ne sais pas pourquoi ils sont tous déguisés en marins pour regarder monter le drapeau, mais tout cela doit avoir un sens. On attendait une flamme olympique, mon petit Gégé et moi, et on voit arriver une vingtaine de gus pendus à des câbles et tenant de faux flambeaux en néon. J’allais crier à l’imposture, mais non, la voilà, la flamme, la vraie de vraie. Vu le peu de temps que chaque relayeur la tient en main, je ne m’étonne plus qu’il y en ait eu onze mille depuis Olympie ! La vasque ressemble à un suppositoire monumental. Le porteur de la flamme l’allume. Reste à savoir si elle fondra durant les jeux. Si c’est le cas, ça risque de puer l’eucalyptus pendant un moment. Nous vous en tiendrons informé.

jeudi 19 juillet 2012

Le poète du caillou

[A la manière des célèbres "portraits" du journal Libération, le magazine Zapoï a décidé de proposer à ses lecteurs des portraits définitifs d'artistes méconnus ou incompris. Aujourd'hui, pointons notre focale sur Henri Gendron, admirable sculpteur que nos amis d'Orléans connaissent peut-être, mais ce sont bien les seuls...]

Il ne paye pas de mine avec sa taille modeste, son sourire timide et son pantalon de velours côtelé abîmé par les ans. L’air du grand-père qu’on a tous connu, qui joue aux boules le dimanche, qui fait « chabrot » dans les repas de famille et qui se contente, pour toute lecture, de la page « obsèques » du journal local…

Pourtant, regardez-le plus attentivement. Oubliez les mains calleuses et les larges épaules du travailleur manuel, ou plutôt, considérez-les en y ajoutant la flamme étincelante qui anime ce beau regard bleu azur : vous y verrez l’âme d’un poète.

Né en 1925, Henri Gendron a fêté le mois dernier ses quatre-vingt-sept ans, en compagnie de ses cinq enfants, de ses douze petits-enfants et de ses trois arrière-petits-enfants. Grand-père, il l’est donc, et plusieurs fois. Travailleur manuel, il l’a été aussi, de l’âge de quatorze ans jusqu’à sa retraite, en 1985. « Riton », comme l’appellent tous ses amis, était conducteur de chantier des Ponts et Chaussées – ce qu’on appelait encore, lorsqu’il a commencé en 1939, un « cantonnier ». Un vrai travail de forçat, et qui laisse peu de loisirs. Pourtant, c’est sur les routes et les sentiers du Loiret, son pays natal, que le jeune homme, trop tôt retiré des bancs de l’école, sans doute, s’est éveillé à l’art et à la poésie. La route, n’est-ce pas l’endroit idéal pour voyager, même mentalement ? Il commença par remplir des cahiers d’écolier, de sa belle écriture appliquée, de poèmes certes maladroits, mais où pointait déjà une volonté d’exprimer des « choses du dedans », comme il le dit dans un sourire. Malheureusement, ces cahiers ont disparu pendant la guerre, quand notre « Riton » a dû quitter le domicile familial pour partir travailler en Allemagne, pour le compte du S.T.O.

Est-ce la condition, encore plus rude, du travail dans les camps allemands ? Le fait est qu’à son retour à Orléans, où il épouse en 1946 Colette Moulin, Henri Gendron n’écrit plus. Chaque soir, il rentre de son travail les poches pleines de gravier, au grand dam de sa femme. Et le peu de temps libre que lui laisse son travail, il le passe à coller minutieusement ces petits cailloux les uns aux autres. C’est ainsi qu’il représente en miniature la cathédrale Sainte-Croix d’Orléans, puis une Jeanne d’Arc à cheval, pour son seul plaisir. Mais il fabrique aussi des jouets pour ses enfants : un palais de conte de fées à la petite Marie-Pierre, et au petit Pierre – que de pierres dans cette famille ! – un château-fort pour ses petits soldats.

Timide et peu sûr de lui, Henri Gendron garde d’abord ses petites créations pour lui. De son point de vue, d’ailleurs, il ne s’agit que d’un passe-temps ! D’autres aiment les puzzles, ou les maquettes de bateau… Ce n’est qu’au début des années cinquante que ses œuvres, qui s’accumulent petit à petit dans le grenier de sa maison de Marigny-les-Usages, commencent à interpeler les élus de la région. Il est temps de mettre en avant cet artiste local si discret !

« Le jour où on m’a proposé d’exposer mes petits machins dans le hall de l’hôtel de ville, j’ai cru à une blague ! », confesse « Riton », l’œil rieur. Ce n’en est pas une, mais les « petits machins » exposés, pourtant déjà impressionnants, ne rencontrent pas encore la gloire. À partir de ce jour, Henri Gendron gagne une réputation, certes : celle de la « curiosité » locale. « Il nous faisait marrer, à ramasser ses cailloux le long des chemins, nous dit François P., l’un de ses collègues. C’était comme le Petit Poucet, sauf que lui, il ramassait le gravier au lieu de le semer. On l’appelait le Grand Poucet, avec les copains ! »

La province est parfois bien cruelle avec ses enfants. Le « Grand Poucet » a continué à ramasser ses cailloux, inlassablement, et pas seulement le long des routes du Loiret. Ses œuvres témoignent aussi de ses différents voyages. Quand d’autres passent leurs congés payés à se baigner dans l’Atlantique ou en Méditerranée, lui poursuit son jeu de construction, et les « petits machins » se multiplient. Le viaduc de Morlaix (1954), le Mont Saint-Michel (1959), la Tour Saint-Jacques ou encore Notre-Dame (1967), les remparts de Carcassonne (1969) ne sont que quelques-unes des pièces qui viennent s’ajouter au monde imaginaire d’Henri Gendron. Car c’est bien cela, qu’on a sous les yeux, quand on contemple son œuvre : une sorte de cité miniature, imaginaire, composée d’éléments disparates piochés dans des villes au hasard. C’est la cathédrale de Saint-Pol-de-Léon qui côtoie le château de Chambord, le pont du Gard qui jouxte la Mosquée bleue d’Istanbul (parce qu’à partir des années 80, notre « Riton » a mis à profit sa retraite pour visiter d’autres contrées)… Ce poète du caillou, doux rêveur qui ne voyait dans ses créations qu’une façon de « s’amuser les doigts », selon ses propres termes, a longtemps dû se satisfaire de la condescendance polie de ses concitoyens. C’était un original, rien de plus. Lui-même, d’ailleurs, avec la modestie qui le caractérise, n’aurait jamais pensé que ses œuvres étaient dignes d’intérêt.

Il aura fallu toute la sagacité de Jean-Pierre Pernaud, et son regard aiguisé de professionnel, pour extraire enfin cet artiste méconnu de l’obscurité. Qui mieux que l’aimable présentateur du 13 heures de TF1, cet ami des humbles et des « vrais gens », aurait pu redonner à l’œuvre de « Riton », le « Grand Poucet », toute la lumière qu’elle méritait ? En effet, depuis son passage au journal télévisé au mois de mars dernier, la ville d’Orléans, qui avait oublié qu’elle cachait en son sein un homme si précieux, a organisé une nouvelle exposition des œuvres d’Henri Gendron, qui va devenir, à n’en pas douter, une véritable gloire locale. Qu’en pense l’intéressé ? « Ma foi, s’il y a des gens pour acheter mes petits machins, ça débarrassera le grenier… »

EN 8 DATES:
1925 Naissance à Marigny-les-Usages (Loiret).
1939 Apprenti cantonnier à Orléans (Loiret).
1943 Réquisitionné par le S.T.O. en Allemagne.
1945 De retour en France, reprend son emploi aux Ponts et Chaussées.
1946 Épouse Colette Moulin. Premières œuvres en gravier.
1953 Première exposition à Orléans.
2012 Enfin la reconnaissance tant méritée : passage au 13 heures de TF1, deuxième exposition à Orléans.

Zapoï n°2, juin 2012.

dimanche 1 juillet 2012

Bag of Bones [épisode 5]


Il était tout fier d’avoir vendu la mèche, le Steven. Comme un bon élève, il était allé voir le CPE du lycée pour lui dire qu’il jouait dans un groupe de rock. Coup de bol, ça tombait pile poil pour la fête de fin d’année. Cette fois, on ne se contenterait pas d’un goûter avec la chaîne laser qui gueule du Eminem ou du Orelsan : on aurait un vrai groupe amateur ! Je voyais bien le père Chassagne se frotter les mains dans la tête, limite ému de voir ses petits lycéens se lancer dans des projets personnels – et puis n’est-ce pas, ce sera un bon exemple pour les autres… D’ailleurs, entre le moment où Steven nous a vendus à Chassagne et le jour de la fête, il y a eu un type qui a proposé de faire le DJ, un qui jouerait de la gratte sèche et un autre qui voulait se ramener avec du matos de jonglage et des tenues de clown. C’était plus la fête du lycée, c’était carrément Woodstock. Woodstock version Zavatta.

Bon, faut reconnaître qu’on se la jouait tous un peu rockstars depuis qu’on réussissait à aligner deux mesures à peu près dans le tempo. Alors quand le CPE nous a proposé de jouer devant tout le monde, on s’est pas fait prier. Un peu, qu’on allait leur montrer, aux autres ! Et après, quand on a réfléchi à ce qu’on venait de dire, qu’on a compté les semaines qui nous séparaient de la date du concert et qu’on a VRAIMENT écouté ce qu’on faisait (en s’enregistrant sur un magnéto pourrave), on a gentiment commencé à flipper.

Dans la panique générale où on était, genre les femmes et les enfants d’abord, on n’arrivait plus vraiment à réfléchir. Heureusement que Noémie avait un peu plus de sang-froid, à croire que rien ne l’atteint : elle a tout organisé pour que l’accouchement se passe en douceur. Sur ses conseils, on a commencé à recenser les morceaux qu’on savait jouer sans trop se planter. C’était vite vu, y’en avait quatre ou cinq. De quoi tenir vingt minutes, ce qui était amplement suffisant pour une fête de fin d’année. Eh bien, à partir de maintenant et jusqu’au jour J, on n’allait plus répéter que ces morceaux-là.

Vu comme ça, ça paraissait si facile qu’on en était tout rassurés, d’un coup. Je l’aurais embrassée, Noémie ! (Remarquez, je l’aurais embrassée même sans ça). On s’est mis au boulot tout de suite, et en répétant nos cinq morceaux on avait l’impression d’être le meilleur groupe du monde en train de préparer une tournée mondiale. Je passais bien un quart d’heure à disposer mes fûts correctement, à évaluer la distance entre mes bras et les cymbales, à frotter mes peaux comme si j’allais en faire jaillir un génie. Complètement malade. Mais quand je voyais le temps que mettait Adrien à s’accorder et à s’échauffer les doigts, je me trouvais plutôt normal…

Tranzistor n°47, été 2012.

jeudi 12 avril 2012

Pessoa dans l'ombre


Je voudrais que la lecture de ce livre vous laisse l’impression d’avoir traversé un cauchemar voluptueux.

Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité.


Il y a des livres qui ne vous touchent vraiment qu’à la relecture. La première fois, ce n’était pas le bon moment, vous étiez trop jeune, il faisait trop chaud, allez savoir : c’était un coup pour rien. Et quelques années plus tard, vous tentez à nouveau l’expérience, et c’est comme si vous n’aviez jamais lu ça. Cette fois-ci, c’est la bonne : le livre est venu à votre rencontre comme vous êtes venu à la sienne, vous vous êtes mutuellement reconnus. Ce livre, c’est vous.

J’avais lu Le Livre de l’intranquillité il y a une dizaine d’années, à la suite des œuvres d’Álvaro de Campos et de Ricardo Reis. Je venais de découvrir Fernando Pessoa, je voulais connaître tous ses hétéronymes dans la foulée. J’ai lu trop vite, je me suis laissé bercer par les phrases, je n’ai rien retenu. Ou pas grand-chose.

Je ne pouvais pourtant que comprendre intimement un auteur qui proclame : « Je cultive la haine de l’action comme une fleur de serre. Je me flatte moi-même de ma dissidence envers la vie. » L’inaptitude à vivre, ça me connaît. Ce qui m’échappait peut-être, lors de ma première lecture, c’était l’univers sensible, purement poétique, du Portugais aux cent visages. Rendu myope par mon propre dégoût juvénile de la vie, je n’avais vu que cette déclaration de haine, laissant de côté ce qui crevait les yeux : la promotion du rêve, de la vie imaginaire, pas moins concrète, pas plus absurde que la vie « réelle » des autres. « Face à la réalité suprême de mon âme, tout ce qui est utile, tout ce qui est extérieur me paraît frivole et trivial, comparé à la pure et souveraine grandeur de mes rêveries les plus originales, les plus souvent rêvées. »

Certes, Bernardo Soares n’est pas Fernando Pessoa. Encore un hétéronyme, un autre personnage imaginé par l’auteur, modeste aide-comptable de la rue des Douradores, à Lisbonne. Mais lui-même le considérait comme l’hétéronyme qui lui était le plus proche, et comment en douter, si l’on songe à sa passion du dédoublement, lorsqu’il prétend attacher autant d’importance aux êtres rencontrés dans ses rêves qu’aux individus réels qu’il côtoie chaque jour, ou qu’il affirme : « Je songe parfois combien il me plairait, unifiant mes rêves, de me créer une vie seconde et ininterrompue, où je passerais des jours entiers avec des convives imaginaires, des gens créés de toutes pièces, et où je vivrais, souffrirais, jouirais de cette vie fictive » ?

La vie fictive aussi importante que la vie quotidienne (et combien plus noble, plus passionnante, plus riche), l’œuvre rêvée plus réelle que l’œuvre achevée… Ce Livre de l’intranquillité n’est même pas un livre ! Masse de papiers épars entassés dans la malle de Pessoa, rassemblés après sa mort, qu’il a fallu déchiffrer et ordonner autant que possible, c’est l’ouvrage posthume par excellence – le non-livre. L’œuvre qui n’existe que pour avoir été pensée, rêvée, construite sans plan ni but précis par son auteur, au jour le jour… Bernardo Soares : l’artiste sans œuvre laissant après sa mort un livre sans auteur, orphelin ayant dû grandir sans « cadre », mal poussé, mal éduqué, solitaire et monstrueux.

Ce livre crépusculaire, dont chaque fragment semble opposer au monde un « non » catégorique, est un hymne au monde sensible, à l’imagination, à l’« espace du dedans » cher à Henri Michaux. Le Livre de l’intranquillité chante la poésie en acte. Un coucher de soleil décrit par un poète romantique, brossé par un petit maître de la peinture, ou simplement envisagé dans les méandres de la réflexion distraite d’un promeneur quelconque, n’a rien à envier à un véritable coucher de soleil sur le Bosphore, entre Europe et Asie. Il coûte moins cher et est tout aussi réel. « L’expérience directe est le subterfuge, ou bien le refuge, des gens dépourvus d’imagination », rappelle Pessoa. « Que peut me donner la Chine que mon âme ne m’ait déjà donné ? Et si mon âme ne peut me le donner, comment la Chine me le donnera-t-elle, puisque c’est avec mon âme que je verrai la Chine, si je la vois jamais ? »

Le voyageur, selon Pessoa-Soares, va chercher au bout du monde ce qu’il possède déjà au fond de lui. La plus grave erreur de l’homme, c’est cette ignorance. L’individu sans imagination, celui qui méprise la rêverie pour lui préférer l’action, ne peut promener sur la vie qui l’entoure qu’un regard vide. Ainsi, lorsque Pessoa proclame sa haine de l’action, il ne s’agit pas d’un discours nihiliste, d’un appel à la destruction – comme peut-être j’avais pu le comprendre lorsque j’étais jeune et con – mais au contraire, d’un hymne à la construction mentale, d’un acte poétique. Le « rien » de Pessoa, ce n’est pas rien !

Le Livre de l’intranquillité, en ce sens, a valeur de manifeste. Bernardo Soares parle pour Fernando Pessoa, comme il parle pour tous ses hétéronymes. Homme de l’ombre, insignifiant employé de bureau qui ne peut se décrire qu’en négatif quand il se voit entouré de ses collègues sur le portrait de groupe de son agence, il parvient à faire de cette ombre la seule véritable lumière. Cette vie imaginée ne va pas sans frustration ni souffrance, mais comme toute vie est faite de frustrations et de souffrances, il n’est pas plus malheureux qu’un autre. Et s’il l’est, c’est par orgueil, parce qu’il s’agit de son malheur, qu’il est le seul à l’éprouver et qu’il l’éprouve totalement. De même que ses compagnons imaginaires sont plus réels que son patron, puisqu’il les a choisis. Soares, personnage de papier, qui n’existe que parce qu’il écrit, et qui, au fur et à mesure qu’il s’écrit, s’efface, perd de sa substance en se démultipliant… Pessoa, personnage réel, dont le nom lui-même formerait le pseudonyme le plus révélateur de son ambition littéraire – « Pessoa » signifiant « une personne » – et qui disparaît lui aussi derrière tous ces autres lui-même… Ce « cauchemar voluptueux » devenu Livre de l’intranquillité est bien une œuvre souterraine, une œuvre de l’ombre, mais créée par un homme à la solitude si peuplée, à l’individualité si fourmillante de paysages, de couleurs et de sensations, qu’elle craque de partout, contenant en elle le monde entier, et d’autres encore...

Le Magazine des Livres, février-mars-avril 2012.

vendredi 6 avril 2012

Bag of Bones [épisode 4]


C’est vrai qu’on a un peu débarqué dans le monde du rock comme des danseurs de claquettes sur la lune. Pas un pour relever l’autre, aussi innocents que des chiards au biberon, j’avoue. Mais quand on s’y est mis, on s’y est mis. Tous les soirs après les cours, et avant de rentrer chez moi faire mes leçons (si on veut), j’allais faire une heure de batterie chez Florian. Le reste du temps, je potassais « La Batterie pour les Nuls » ou des trucs comme ça. Ça me changeait de Platon et des identités remarquables !

Un soir que j’étais chez Florian, il m’a appris que Steven avait eu une basse pour son anniversaire. Être un gosse de riches, c’est quand même le bon plan.

- Je l’ai pas vue, il m’a dit Florian, mais il paraît qu’elle est super classe. Il m’a dit que c’était une basse libyenne, j’crois bien.

- Ils font des basses, en Libye ? j’ai demandé. C’est quelle marque ? Genre Ibanez ?

- Ah oui, c’est ça : libanaise. Moi tu sais, la géo…

Des claquettes sur la lune, je vous dis !

Et alors tous les mercredis et les samedis après-midi, on répétait dans le garage de Florian. On pensait plus qu’à ça. On avait tapissé les murs du garage avec des boîtes d’œufs, comme on avait vu sur des photos de groupes. Ça empêchait pas le père de Florian de venir gueuler de temps en temps parce qu’on jouait trop fort (ou trop mal). Nous, on se prenait juste pour le meilleur groupe du monde. D’ailleurs c’est pas dur, citez-moi un seul groupe de rock actuel qui tabasse ?

Ah ! Vous voyez ?

Bon, comme on ramait un peu question rythmique, au début on a surtout bossé le concept. Il fallait qu’on se mette d’accord sur notre style. Niveau influences, dans le groupe, c’était un peu le bordel. Genre Florian, son truc c’était plutôt le rock pour dépressif en phase terminale. En gros, Marilyn Manson. C’est moi qui lui ai fait découvrir Joy Division ! Adrien est tombé dans le métal quand il était petit. Steven, je crois bien que son rockeur préféré, c’était Jean-Paul Sartre. Noémie, elle est si merveilleuse et tout que ses goûts musicaux sont forcément hyper pointus, et moi, je m’y connais pas mal dans tout ce qui fait du bruit et qui date, grosso modo, d’avant ma naissance. Je suis le vieux con du groupe.

Du coup, on s’est dit que Bag of Bones, ça devait refléter un peu tout ça, et on n’était pas beaucoup plus avancés. Mais quand même Adrien, qui dessine super bien, et pas que les guitares, avait fini par nous faire des putains de visuels. On n’avait pas de compos, on savait à peine jouer, on n’avait aucune idée de ce qu’on allait faire, mais on savait déjà à quoi ressembleraient les affiches des concerts. Tout à l’envers : c’était ça, notre style.

Tranzistor, n°46, printemps 2012.