jeudi 18 décembre 2014

La maladie



Tous les matins, on me fait une radio du thorax. Petit à petit, le poumon retrouve sa place. Le radiologiste est plutôt sympa. On parle un peu. « Vous êtes bien ici, il fait un froid de canard ce matin. » Merde, il a raison, je suis bien ici, vissé à ce lit.
Jean-Baptiste Gendarme, Chambre sous oxygène.

            Il y a des moments comme ça où on n’est pas motivé. Je pourrais presque me spécialiser dans ces moments-là, d’ailleurs. Je crois vous avoir expliqué une ou deux fois qu’à l’époque où j’ai commencé la Bibliothèque de Jupiter, j’avais fait une liste de thèmes envisageables, histoire de m’assurer que ce projet était viable. J’avais abouti à une quarantaine de sujets, jetés sur le carnet à la volée, tout en sachant que certains ne m’enthousiasmaient pas, dès le départ. Je notais tout ce qui me passait par la tête et que je pourrais, d’une façon ou d’une autre, lier à la littérature. Il y avait des sujets qui me plaisaient d’emblée, dont je savais que j’aurais plaisir à les traiter – et d’autres, donc, qui me rebutaient. « Le paragraphe ? Non mais sans déconner, je n’ai rien à dire sur le paragraphe… » Il y en a que je ne peux plus faire, parce que je les ai déjà traités en partie : j’avais noté l’humour, mais j’ai déjà traité de l’ironie et des jeux de mots. J’avais noté le crime et la violence, mais j’ai déjà traité les faits divers…
            Et puis, de temps à autres, de nouvelles idées viennent se rajouter à la liste originale. L’enfant, par exemple, n’était pas prévu à l’origine ; ni même la marche, ni l’Histoire.
            Aujourd’hui, je dois trouver un thème, et aucune idée ne me vient. Alors, je reprends cette liste et regarde les quelques sujets que je n’ai pas encore rayés, mais aucun ne me motive. Tous m’ont l’air de faire partie soit de la catégorie des sujets qui vont m’assommer, soit de la catégorie des sujets que j’ai déjà plus ou moins traités.
            Heureusement, un des mes amis – que ton nom soit sanctifié, DJ Zukry – m’a fait remarquer dernièrement, au détour d’une tartiflette, que je n’avais jamais traité de la maladie, qui est pourtant un thème littéraire aussi. Ah oui, tiens, c’est vrai !
            Bon, la maladie, c’est un thème littéraire si on veut vraiment en faire un thème littéraire. Ce qui est le cas de la plupart des sujets traités dans la Bibliothèque de Jupiter, donc ça me convient parfaitement.
            Les écrivains sont des grands malades. Sinon, ils ne s’enfermeraient pas pour écrire à longueur de journée sur un bureau, ou pour s’y mettre le soir alors qu’ils ont déjà une journée de « vrai » travail dans les pattes. Ce sont de grands malades, mais certains le sont plus que d’autres, et écrivent sur cette maladie.
            Bien sûr, ça contamine aussi ceux qui ne sont pas véritablement écrivain : si un animateur télé quelconque attrape un cancer, il trouvera sans peine un éditeur intéressé par le récit « sur le vif » de son « combat ». Mais bon : on sera sans doute très loin du livre incontournable de Fritz Zorn, Mars, qui commence par ces mots : « Je suis jeune et riche et cultivé ; et je suis malheureux, névrosé et seul. »
            Les écrivains malades (pas forcément de la peste) sont légion. La littérature, ce sanatorium… Fritz Zorn cancéreux, Hervé Guibert, Michel Foucault, Guillaume Dustan sidéens (sans oublier Guy Hocquenghem ou Conrad Detrez – le SIDA était très à la mode à une époque, comme le suicide au XIXème siècle), Proust asthmatique, Dostoïevski épileptique, Tristan Corbière phtisique… Car la tuberculose a eu son heure de gloire aussi : Henry Murger, l’auteur bien oublié des Scènes de la vie de bohème, y a succombé, de même qu’Hégésippe Moreau, qui n’aura pas attendu d’avoir trente ans pour tirer sa révérence, en laissant quelques vers. Corbière a fait de Moreau le « créateur de l’art-hôpital ». Il pouvait bien se moquer des tubards, ce maigre morlaisien sarcastique, puisqu’il faisait partie de la famille…
            Corbière, mon cher Corbière, dont toute la courte vie ne fut qu’un éclat de rire jaune à l’égard de la mort qui l’attendait peinarde en affûtant sa faux, cloue au pilori tous les poètes de la maladie – y incluant Lamartine, pour avoir mis en vers (en vers… ô bonheur de la polysémie !) la mort de sa fille Julia, et même Baudelaire. Mais dans ce poème, Un jeune qui s’en va, il se moque aussi de lui : en s’attaquant à ces poètes, il s’interdit de devenir l’un d’eux et de pleurnicher sur son lit en crachant ses éponges – ce qui ne l’empêche pas d’évoquer quand même son mal, l’air de rien. Bien joué, Tristan !

            ‒ Décès : Rolla : – l’Académie –
            Murger, Baudelaire : – hôpital, –
            Lamartine : – en perdant la vie
            De sa fille, en strophes pas mal…

            Doux bedeau, pleureuse en lévite,
            Harmonieux tronc des moissonnés,
            Inventeur de la larme écrite,
            Lacrymatoire d’abonnés !...

            Moreau – j’oubliais – Hégésippe,
            Créateur de l’art-hôpital…
            Depuis, j’ai la phtisie en grippe ;
            Ce n’est plus même original.

            Non, la maladie, au fond, n’a rien d’original. Quand l’horizon se réduit à une chambre d’hôpital, vous avez intérêt à faire preuve d’imagination… Mais le huis clos, après tout, est un modèle littéraire qui a fait ses preuves aussi. Et l’avantage de la convalescence, c’est qu’elle laisse du temps pour l’écriture.



jeudi 11 décembre 2014

L'enfance


Quand je me fais mal, je ne pleure pas, ma mère viendrait.
Jules Vallès, L’Enfant.

            Je ne sais pas ce qu’ils ont, les écrivains, mais il faut toujours qu’ils la ramènent avec l’enfance. C’est comme un mauvais virus, même les meilleurs d’entre eux le chopent un jour ou l’autre et se mettent à écrire un livre sur leurs jeunes années, quand ils portaient des culottes courtes et qu’ils se battaient avec des épées de bois. On les croyait sérieux, à parler de la guerre, de l’amour, de la mort, enfin de sujets qui en imposent un peu, quoi… et puis, paf ! Les voilà à nous raconter leurs premières défonces à la colle Cléopâtre et les buvards roses imbibés d’encre, mais toujours plus propres que les doigts des bambins…
            Moi, vous savez, je ne suis pas psychiatre. Mais j’ai comme l’impression que tous ces écrivains, là, leur enfance, elle les a un peu traumatisés.
            Le plus curieux, là-dedans, c’est de réussir à en faire un livre clos sur lui-même. Si je réfléchis cinq minutes à mon enfance (je ne suis pas sûr de tenir plus longtemps), je suis incapable d’y mettre un point final. Ça finit quand, l’enfance ? Demain ou après-demain, avec un peu de bol… Évidemment, je ne joue plus aux billes – mais ça ne veut rien dire, puisque je n’y jouais déjà pas quand j’avais dix ans !
            Il faut dire aussi qu’en guise d’enfance, moi, je n’ai pas grand-chose à me (vous) mettre sous la dent : pas de bonne guerre, pas de parents violents, pas tellement d’anecdotes croustillantes… Je suis de la génération Goldorak, avec en prime ce petit côté autiste qui fait tout mon charme : enfermé dans ma chambre à dessiner et écrire au lieu de sortir me faire des amis. Des amis, je m’en suis fait à l’approche de l’âge adulte. L’enfance, c’est à partir de seize ans, comme les films d’horreur.
            Pourtant, il y a des écrivains qui ont commencé tout petit leur carrière d’enfant. Jules Vallès a élevé le truc au rang de concept, en appelant carrément son livre L’Enfant. À croire que c’est lui qui a inventé le roman d’apprentissage ! En racontant son enfance, ou plus exactement celle de Jacques Vingtras (mais bon, on n’est pas dupes), Vallès prétend donc nous raconter une enfance générique, universelle. Un enfant, c’est ça : une pauvre chose qui se fait câliner à coups de torgnoles, une piste d’atterrissage pour gifles. La misère, mais avec quelque chose d’innocent et de léger, parce que l’enfance, c’est aussi ce qui passe (puisque le livre a une fin) et qu’on écrit des années après, quand le temps a soigné les hématomes.
            Les écrivains, au fond, sont de grands nostalgiques. En cela, ils nous ressemblent beaucoup, à nous simples mortels. On a tous une larme de côté pour les moments où on évoque Casimir et Zora la Rousse. On se souvient émus de cette époque d’innocence où on avait toute la vie devant soi. Et on oublie qu’à l’époque, on n’avait pas vraiment conscience de ce bonheur, et qu’on était surtout pressés de grandir pour pouvoir faire tout ce qu’on voulait. Et finalement, on a grandi, et on s’est aperçu que même adultes, on ne pouvait pas faire tout ce qu’on voulait. La vie est une arnaque. Alors, déçus, on s’est retournés sur notre enfance, et on a sorti les violons : ah ! comme on était heureux, alors ! ah ! comme on aurait dû en profiter plus ! (Et en plus, nous, pour la plupart, on était une génération sans torgnoles…) Enfants, profitez bien de votre jeunesse ! (Et les enfants nous écoutent et nous prennent un peu pour des vieux cons : eux, ils veulent juste grandir pour pouvoir faire tout ce qu’ils veulent. Et quand ils seront grands… vous m’avez compris.)
            Alors si Vallès a écrit L’Enfant, si Céline à écrit Mort à crédit, si Sartre a écrit Les Mots, c’est que toute la vie future est contenue dans l’enfance. (Oh ! là, là ! Quelle découverte, Juldé !) La vie est faites d’erreurs d’appréciations : ce ne sont pas les gamins qui sont les mieux placés pour savoir s’ils sont heureux. Plus tard, oui, ils s’apercevront qu’ils l’ont été, globalement, ou au contraire pas du tout, et ils pourront raconter tout ça. L’enfance, il faut y mettre un point final quelque part, comme à un livre – ce n’est que comme ça qu’on peut la mettre en mots. Il faut parler de ses expériences après coup. J’attendrai peut-être d’être mort pour vous raconter ma vie. Mais l’enfance, au fond, n’a pas de fin. On ne devient jamais la grande personne qui peut faire tout ce qu’elle veut. Sinon on le ferait, depuis le temps qu’on attend… Ou alors, c’est qu’on a oublié ce qu’on voulait, exactement…


jeudi 27 novembre 2014

La bibliothèque


Si sa bibliothèque est la véritable patrie de l’écrivain, il me semble que sa description constituerait 1 volume entier, et c’est pourquoi je décide par la présente de remettre à plus tard ce projet gigogne, poupée russe moins grande en quantité qu’en rêves.
Thomas Clerc, Intérieur.

            « Bibliothèque » est un mot polysémique. Il y a le lieu (public) et l’objet, le meuble (qui peut être public ou privé). Jusqu’ici, je ne vous apprends rien. D’ailleurs je crois que globalement, avec La Bibliothèque de Jupiter, vous n’apprenez pas grand-chose – mais l’essentiel, c’est qu’on rigole bien.
            Tiens, justement : la « Bibliothèque » de Jupiter… Lieu ou meuble, la bibliothèque peut aussi l’être de façon abstraite. J’appelle ça bibliothèque parce que d’une certaine façon, je vous étale mes livres sous les yeux.
            Je vais encore parler de moi, mais ce sera toujours moins pénible que de vous entendre parler de vous. Quand j’étais enfant – enfin je veux dire, quand je l’étais plus que maintenant – je passais tous mes mercredis et samedis après-midi à la bibliothèque municipale. Oui, pour regarder les filles, bien sûr, mais aussi pour les livres. Ma mère nous donnait, à mon frère et à moi, dix francs d’argent de poche toutes les semaines. Incapable d’économiser si peu que ce soit (un défaut qui m’est resté), je les dépensais assez rapidement en bonbecs, sachant que pour assouvir ma soif de lecture, j’avais à ma disposition, et gratuitement, tous les ouvrages de la bibliothèque. Je me souviens encore du jour où j’ai quitté le rayon jeunesse pour me rendre dans le coin adulte : adieu, Jim Hawkins et Tom Sawyer ! Sachez que je ne vous oublierai jamais…
            Quand je suis devenu étudiant, j’ai pris l’habitude d’acheter mes propres livres. Et à partir du moment où j’ai trouvé des allocs du travail, je suis passé tout naturellement de la bibliothèque-lieu à la bibliothèque-meuble.
            Aujourd’hui, je croule sous le poids des livres. Je ne supporte plus l’idée de me séparer d’un bouquin une fois ma lecture achevée. Il faut qu’il reste dans les parages, que je puisse encore l’ouvrir, en relire une page ou deux – j’ai avec les livres un désir de possession que je n’éprouvais pas avant, ou de façon moins prononcée. Il y a des livres que j’avais empruntés quand j’étais plus jeune et que j’ai rachetés non pas pour les relire (même si on n’est jamais à l’abri d’une rechute) mais parce que je ne supportais pas l’idée de ne pas les avoir à portée de main. Le comble de la misère pour moi ? Ne pas pouvoir acheter de livres.
            « Au milieu de votre bibliothèque, quelle île déserte emporteriez-vous ? »
            Ma bibliothèque, qui comporte quelque chose comme 1 500 volumes (à un moment, j’ai arrêté de compter) est pleine de livres que je n’ai pas encore ouverts. Je pourrais arrêter d’acheter des bouquins pendant au moins un an – ce que je ne ferai pas – et avoir quand même de quoi lire. Mon problème, c’est que j’ai horreur du vide. Dans certaines bibliothèques, on pose à la place du livre sorti des rayons un petit carré de papier ou de carton, qu’on appelle « fantôme », pour combler le trou laissé par l’ouvrage manquant. Chez moi, il n’y a pas de place pour les fantômes, les exorcistes peuvent aller se faire pendre chez Pôle-Emploi : les livres se chevauchent, débordent sur les tables, les étagères plient mais ne rompent pas (jusqu’à présent)… Quand un pan de bibliothèque est rempli, on en rachète un autre, mais quand tous vos murs sont couverts de livres, et que le flux semble ne jamais devoir s’arrêter, qu’est-ce que vous faites ?
            Mes livres ne sont pas vraiment « rangés ». J’essaie de séparer les poches et les grands formats, afin de faciliter la répartition du poids, et de mettre ensemble tous les livres d’un même auteur. Mais si Emmanuel Carrère succède à Henri Calet, ce qui est alphabétiquement correct, ils sont suivis par Flaubert, Dostoïevski, Balzac, dans une anarchie totale. Et pourtant, je ne cherche presque jamais un livre. Je sais toujours dans quelle zone de ma bibliothèque, sous quelle pile, va se trouver le volume que j’ai décidé d’ouvrir. J’en conclus que ma bibliothèque doit reproduire dans la réalité le bordel que j’ai dans la tête.
            Plusieurs fois, je me suis dit qu’il faudrait que je plonge là-dedans et que j’y mette un semblant d’ordre. Le problème, c’est toujours de savoir quel ordre choisir. Évidemment, l’alphabet paraît toujours le plus logique. Mais j’ai tendance à aimer classer par genre aussi : j’ai un rayon poésie, où les ouvrages sont rangés dans un ordre totalement aléatoire, un rayon de livres sur le rock, j’aimerais me constituer un rayon d’ouvrages de guerre… Et d’un autre côté, l’alphabet pur et simple présente un certain intérêt, par les auteurs qu’il force à se côtoyer… mais où ranger les œuvres anonymes ? La Bible, le Lancelot-Graal
            Perec s’était déjà posé la question du classement des livres – dans l’indispensable Penser/classer, évidemment :

            « classement alphabétique
            classement par continents ou par pays
            classement par couleurs
            classement par date d’acquisition
            classement par date de parution
            classement par formats
            classement par genres
            classement par grandes périodes littéraires
            classement par langues
            classement par priorité de lecture
            classement par reliures
            classement par séries »

            Oui, on n’est pas sortis de l’auberge, quoi…


jeudi 20 novembre 2014

L'histoire



Il semble que l’histoire ne plaise que comme la tragédie, qui languit si elle n’est animée par les passions, les forfaits et les grandes infortunes.
Voltaire

            Il y a des moments où l’écrivain se gratte la tête en cherchant de nouveaux sujets, une idée originale qui jaillirait dans un gros splotch, comme une pin-up sortant d’un gâteau en faisant tourner ses nippies. Et puis parfois, en remuant quelques papiers, en mâchonnant son café ou en sirotant son cigare, il a une illumination : pourquoi se fatiguer à chercher de nouveaux sujets alors que l’Histoire – avec une grande hache – en regorge, d’histoires (avec un petit s) ?
            L’Histoire, la grande Histoire, tapis roulant ininterrompu depuis Hérode et même avant, jusqu’à De Gaulle et même après, en passant par Henri IV, Jeanne d’Arc, Napoléon ou les Poilus de 14, est une mine inépuisable de romans qui n’attendent que d’être écrits. Et là, je n’ai vaguement évoqué que l’histoire de France. Mais si votre truc, c’est plutôt l’Angleterre victorienne, le IIIe Reich ou le Japon de l’ère Meiji, c’est aussi bien, n’hésitez pas ! (Méfiez-vous quand même un peu avec le IIIe Reich, hein, je dis ça je dis rien).
            Ce qu’il y a de bien, avec l’Histoire, c’est qu’elle est faite par les puissants de ce monde, mais qu’elle concerne aussi bien le petit paysan anonyme que les courtisans qui agitent les bras pour avoir un rôle à jouer (sans voir qu’ils en jouent déjà un : celui du courtisan qui agite les bras). Victor Hugo, Stendhal, Flaubert ou Balzac, pour rester chez nous, sont les spécialistes du héros modeste emporté par le tourbillon de l’Histoire. L’Histoire, c’est souvent la guerre ou les révolutions. Remarquez, DSK qui viole une femme de chambre dans un Sofitel, ça peut aussi marcher. Les auteurs cités s’inspiraient d’abord de l’histoire contemporaine : quand on a soi-même vécu des guerres et des révolutions, ça aide. Mais l’histoire contemporaine, ce n’est pas vraiment de l’Histoire : l’Histoire, c’est toujours ce qu’il s’est passé avant notre naissance. Quand Blaise Cendrars écrit La Main coupée, il s’inspire de sa propre expérience de la Grande Guerre. Quand Jean Échenoz écrit 14, il fait un roman historique. C’est avec Quatrevingt-treize que Victor Hugo signe son grand roman historique.
            Nous n’allons pas crier « cocorico ! », mais plutôt, avec l’accent écossais : « cock-a-doodle-doo ! » C’est avec les œuvres de Walter Scott que l’on commence à parler de roman historique. Il écrit d’abord sur l’époque des Stuarts (XVIIe siècle), avant de relancer la mode du récit moyenâgeux avec Ivanhoé (1819) et Quentin Durward (1823), qui feront des émules dans toute l’Europe. Hugo, toujours dans les bons coups, fera aussi son roman médiéval avec Notre-Dame de Paris (1831).
            Et si l’Histoire telle qu’elle s’est déroulée ne vous convient pas, vous pouvez aussi vous lancer dans l’uchronie. L’uchronie, c’est la réalité revue et corrigée par la phrase de Pascal sur le nez de Cléopâtre. « Autant Nabilla peut prendre deux tailles de bonnet sans que ça perturbe vraiment les relations diplomatiques – autant si Cléopâtre s’était fait raboter le pif, on n’en serait pas là. » Je cite de mémoire. Le mot « uchronie » est inventé par Charles Renouvier en 1857, pour désigner l’histoire non pas telle qu’elle a été, mais telle qu’elle aurait pu être. Tite-Live faisait donc de l’uchronie sans le savoir dans son Histoire de Rome, en imaginant ce qu’il se serait passé si Alexandre avait choisi de conquérir l’Ouest plutôt que l’Est, Rome plutôt que la Perse. Dans Le Maître du Haut Château, Philip K. Dick imagine ce que serait l’Amérique moderne si Roosevelt avait été assassiné en 1933 et si la Seconde Guerre mondiale avait été remportée par les forces de l’Axe.
            Les spécialistes de la question différencient plusieurs types d’uchronies. Il y a notamment l’uchronie « pure », dans laquelle les personnages fictifs ne connaissent qu’une seule Histoire (comme c’est le cas chez Dick) et l’uchronie « impure », dans laquelle l’Histoire aurait dû se dérouler normalement, mais a été altérée par un événement particulier. Le voyage dans le temps est un bon moyen de changer son cours. Récemment, Stephen King a imaginé, dans 22.11.63, que son héros remontait le temps pour empêcher l’assassinat de Kennedy.
            Il y a donc l’Histoire réelle, passée à la trame de la fiction, et l’uchronie, qui décrit l’Histoire telle qu’elle aurait éventuellement pu se passer si… Et depuis quelques années, un nouveau genre est arrivé, le steampunk, qui décrit un passé transformé par des éléments d’anticipation. Selon Daniel Riche, « Le steampunk s’efforce d’imaginer jusqu’à quel point le passé aurait pu être différent si le futur était arrivé plus tôt. » Imaginons une Angleterre victorienne au ciel obscurci par d’immenses appareils volants, ou des moyens de communication modernes, comme le téléphone ou même le visiophone, dès l’aube de la révolution industrielle… Le steampunk, au fond, est nostalgique du futur tel que pouvaient l’imaginer Jules Verne, ou Louis-Sébastien Mercier dans 2440, rêve s’il en fût jamais (1771). Un futur dans lequel les machines volantes fonctionnaient à la vapeur et où on atteignait la lune dans un obus tiré par un canon géant…


mardi 11 novembre 2014

The Walking Dead : la série qui réveille les morts (2/2)


Des goules et des bulles

Petit rappel de l’histoire : le policier Rick Grimes, alors qu’il tente d’arrêter un prisonnier en cavale avec son collègue Shane, est blessé par balle. Quand il sort du coma, c’est pour se retrouver dans un hôpital qui semble avoir été déserté depuis longtemps, et il tombe assez vite sur ses premiers cadavres réanimés, auxquels il échappe de justesse. Sorti de l’hôpital, il rentre chez lui pour s’apercevoir que sa femme Lori et son fils Carl ont disparu, ainsi que tous les habitants du quartier. Il fait la connaissance de Morgan, qui tente de survivre dans une maison proche avec son fils Duane, et qui se met en devoir de lui expliquer la situation. Passage obligé du cataclysme zombie : mettre au courant le petit nouveau qui débarque sur le champ de bataille : les morts se réveillent et veulent dévorer les vivants, la moindre morsure vous transforme en l’un des leurs et ce n’est qu’en détruisant leur cerveau qu’on peut les « tuer » pour de bon. The Walking Dead se passe dans un monde où il n’a jamais été question du cinéma de Romero : il faut tout réapprendre. Encore une fois, le mot « zombie » n’est presque jamais employé par les personnages. Chaque groupe de survivants a sa propre façon de les nommer : les rôdeurs, les voraces… Au contraire, dans Dead Set, l’un des lofteurs, ne voulant pas croire à une invasion de goules, fait son malin en citant la célèbre réplique de La Nuit des morts-vivants : « They’re coming to get you, Barbra ! » (réplique qui vaut toutes les punchlines de Shakespeare…) Dans les comédies, on cite les sources du genre, mais dans les fictions dramatiques, on repart de zéro : les zombies arrivent dans un monde qui n’a jamais entendu parler d’eux et qui n’est pas du tout préparé à cette invasion.

Apprenant l’existence d’un refuge pour les survivants situé à Atlanta, Rick décide de s’y rendre, pensant qu’il a des chances d’y retrouver sa femme et son fils. Arrivé à destination, il voit qu’Atlanta a été abandonnée, et qu’il n’y a plus là bas que des morts. Il échappe de peu aux morsures grâce à Glenn, un jeune homme qui connaît la ville par cœur et a l’habitude d’y entrer et d’en sortir pour ramener des vivres au campement qu’il partage avec une poignée d’hommes et de femmes. Rick le suit jusqu’à ce campement en bordure de la ville… et retrouve Lori, Carl et même son collègue Shane. Petit à petit, il découvre que le comportement de Shane a changé et qu’il a eu une liaison avec Lori. Les deux hommes vont se battre, et Shane est tué (par Carl dans le comic book, par Rick dans la série).

À partir de ce moment, le récit devient une sorte de road movie : le petit groupe de survivants quitte son campement quand celui-ci est envahi par les rôdeurs, perd quelques membres en cours de route, rencontre d’autres survivants, s’installe pour un moment dans un autre endroit (la ferme d’Hershel) avant de devoir à nouveau déguerpir. Et ce que le lecteur comprend rapidement, c’est que le véritable danger, ce ne sont pas les morts, qui sont lents et idiots et que l’on peut assez facilement gérer tant qu’ils n’attaquent pas en horde, mais bel et bien les autres survivants. Un thème qui était déjà récurrent chez Romero, depuis La Nuit des morts-vivants : l’invasion des zombies serait relativement supportable si les humains autour de nous ne finissaient pas par péter les plombs : psychose pour les uns, volonté de puissance pour les autres, pillages et crimes en tous genres, choix regrettables pour l’ensemble de la communauté (exemple d’erreur récurrente : rester au même endroit en pensant que le gouvernement va bientôt envoyer l’armée pour régler le problème, au lieu de partir à la recherche d’un lieu mieux protégé)…

L’objectif est donc la survie, et le groupe mené par Rick va d’espoirs en désillusions. Le premier lieu qui symbolisera un idéal de survie à long terme est une prison. Une enceinte infranchissable, des murs solides, des vivres et la possibilité de cultiver le sol : une fois le  bâtiment nettoyé de ses inévitables bouffeurs de chairs et réglés les problèmes de voisinage (puisqu’il faut évidemment compter avec les inévitables détenus qui avaient réussi à s’en sortir indemnes), tout devrait effectivement aller pour le mieux. Et c’est au moment où les « rôdeurs » cessent d’être une menace que, bien entendu, le facteur humain vient tout foutre par terre. Une telle forteresse ne peut que faire des envieux, et c’est dans le sang et les larmes que Rick et ce qu’il restera de ses compagnons devront une fois de plus quitter les lieux, assiégés par les hommes du Gouverneur, dangereux psychopathe qui dirige la communauté de Woodbury.



Raconter la suite pourrait paraître monotone : Rick, qui a subi de nombreuses pertes en cours de (dé)route, retrouve Glenn, Maggie, Andrea, Michonne et les quelques autres rescapés, et fait de nouvelles rencontres, notamment celles d’Abraham Ford, Eugene et Rosita, avec qui il prend la route de Washington. Là, découverte d’un nouveau havre de paix, la communauté d’Alexandria, où le groupe va enfin pouvoir baisser les armes… jusqu’à ce que, évidemment, les choses dégénèrent de nouveau. Et rebelote : il faut plier bagages et trouver mieux ailleurs.

Ça n’aurait pas grand intérêt, effectivement, si Robert Kirkman n’était pas un scénariste aussi talentueux. La psychologie des personnages est impeccablement esquissée, et chacun évolue au fur et à mesure que la situation se détériore. Toutes les horreurs qu’ils traversent laissent des traces, et même les héros sont en proie au doute ou à la folie. Rick lui-même accomplit des actes qui peuvent le faire passer pour un barbare aux yeux de ceux qui ne le connaissent pas (et même de ceux qui le connaissent). Même lui n’est pas à l’abri de « péter les plombs » et de mettre ses compagnons en danger. Il ne faut pas trop embêter son fils quand il est dans les parages… Mais malgré tous les échecs, malgré tous les bouleversements qu’il rencontre, il conserve l’espoir de reconstruire la civilisation.

Kirkman a parfaitement intégré l’héritage de Romero. Il y ajoute toutefois une petite touche personnelle : si les survivants pensent d’abord que ce sont les morsures des morts-vivants qui les changent à leur tour en zombie, ils constatent bientôt que ce n’est pas le cas : l’infection est en eux d’avance, et s’ils viennent à mourir même sans avoir été en contact avec les rôdeurs, ils se relèveront. La morsure ne fait qu’accélérer le processus. Et contrairement aux zombies de Romero, qui de film en film évoluent et acquièrent une certaine forme d’intelligence, ceux de Kirkman agissent toujours de la même façon.



Et donc, du coup, la série télé ?

Ah oui, j’étais parti pour vous parler de la série télé, et je me suis perdu en route. En fait, moi, quand on me lance sur les zombies, je ne sais plus m’arrêter…

Comme beaucoup de fans de la bande dessinée, je pense, l’idée même d’une adaptation en série télévisée m’est d’abord apparue comme une aberration absolue. Autant il me semblait que l’arrivée des zombies dans le domaine des comics était novateur (ce n’est plus le cas aujourd’hui, où le thème se décline sur tous les supports), autant je craignais que l’adaptation ne soit pas à la hauteur.

Et il faut bien reconnaître qu’après avoir regardé les six épisodes qui constituaient la première saison, j’avais la certitude que mes soupçons étaient confirmés. Je ne peux pas me mettre dans la tête d’un spectateur qui découvrirait The Walking Dead à travers la série d’AMC, mais je peux témoigner que pour celui qui connaît la BD par cœur, cette première saison est un repoussoir.

Un exemple parlant : l’entrée en matière. Il suffit d’une planche à Kirkman et Tony Moore pour présenter la scène où Rick Grimes, voulant arrêter un détenu en cavale, reçoit sa blessure. La planche suivante consiste en une case unique qui le montre ouvrant les yeux sur son lit d’hôpital. Voilà le décor planté en un rien de temps ! Frank Darabont, le réalisateur de la série, a trouvé le moyen, après une scène d’introduction où l’on voit Rick (Andrew Lincoln) errer dans une station service au milieu d’un véritable cimetière de voitures et rencontrer une fillette zombie avec son ours en peluche, d’opérer un retour en arrière sur le jour où Rick se fait flinguer. Et là, nous avons droit à une interminable scène de discussion entre Shane (Jon Bernthal) et Rick, discussion sur les femmes qui oublient toujours d’éteindre la lumière en quittant une pièce… Bavardage de prostate à prostate qui m’évoque, en moins drôle, la scène du Big Mac entre Travolta et Samuel L. Jackson dans Pulp Fiction, et qui a pour but, évidemment, de nous dépeindre les relations qu’entretiennent les deux flics. Très bien, pourquoi pas ? Mais nous, tout ce qu’on veut, c’est que Rick se prenne sa putain de balle, et que l’histoire commence !

Cette première saison, au fond, n’est pas si médiocre, et chaque nouveau visionnage me le confirme – mais elle souffre de lourds problèmes de rythme. L’essentiel de l’action se concentre sur les quatre premiers épisodes, culminant lors de (attention spoiler !) l’attaque du camp par une troupe de rôdeurs. Les deux derniers épisodes montrent les survivants sur le point de quitter Atlanta, abandonnant l’un des leurs mordu par un zombie, se demandant quelle route prendre, que faire, et faisant escale au CDC, le centre de recherche sur les maladies – épisode qui n’existe pas dans la BD et dont on aurait aussi bien pu se passer dans la série. L’impression qui demeure à la fin de cette brève première saison, c’est que cette série va être molle, et qu’on n’a pas fini de se faire chier. Et qu’en plus, elle ne respecte pas du tout le comic book : qu’est-ce que c’est que cette histoire de CDC ? et pourquoi Shane est toujours vivant, bordel ?

L’erreur serait de s’arrêter à cette première saison, qui ne fait que poser le décor. La deuxième, en précipitant le groupe de Rick sur la route, lance vraiment l’histoire, et chaque personnage se dévoile peu à peu. C’est ici que l’on découvre que Daryl Dixon (Norman Reedus), qui a été inventé pour la série télé, est un personnage génial, dur, taiseux et complexe (et qui fait craquer les filles). Et que si Shane survit un peu plus longtemps dans la série télé que dans le comic book, c’est qu’il ne nous avait pas encore montré toutes les facettes de sa personnalité tourmentée.

Suspense et fan service

La série apporte des personnages tellement attachants (les frères Daryl et Merle Dixon, Beth Greene, Bob ou Tara à partir de la saison 4), qu’on en vient à se dire qu’ils manquent vraiment au comic book. Et d’autres, comme Shane et Carol (Melissa McBride), dont le sort dans la BD est expédié rapidement, ou qui n’ont qu’un rôle anecdotique, prennent chez AMC une toute autre ampleur. Sans parler du Gouverneur (David Morrissey), personnage emblématique de la BD, premier véritable « méchant » que Rick doit affronter. Les lecteurs l’attendaient au tournant, celui-là ! Et il se montre dans la série d’une exquise perversité, dépourvue des attributs caricaturaux du comic. Plus dangereux parce que charmeur (ce que le personnage dessiné par Charlie Adlard n’est pas), intelligent et manipulateur – autre chose que la simple brute épaisse qui annonce avec un sourire, dans la BD, que les « étrangers » comme Rick, Glenn et Michonne, qui viennent de tomber entre ses mains, servent de repas aux « voraces »…

C’est également durant la deuxième saison que l’on comprend que même en connaissant par cœur le comic, on ne saura jamais réellement à quoi s’attendre avec cette série. Et on le comprend en voyant mourir plusieurs personnages dont la durée de vie était nettement plus longue dans les albums. Vous croyiez tout savoir, vous haussiez les épaules devant le suspense de (attention spoiler !) la disparition de la petite Sophia ? « Pfff… On sait bien qu’elle ne meurt pas, Sophia… », vous disiez-vous avec un petit air blasé. Et qui c’est que vous voyez sortir de la grange des Hershel, petite zombette au milieu des zombies ? Eh oui… À partir de ce moment, vous avez compris que vous pouvez remballer vos certitudes – et là, les choses deviennent vraiment intéressantes.



Parce que le génie des créateurs de la série est là : faire en sorte que le suspense agisse aussi bien sur le lecteur du comic que sur celui qui découvre The Walking Dead avec la série. Nous autres, fans de la première heure, on connaît l’histoire par cœur. Au réalisateur, donc, de nous surprendre en retardant certains événements attendus, en apportant des variations et des intrigues supplémentaires… Ce qui paraissait encore mal géré pour la première saison et prend tout son sens dans la deuxième. La ferme d’Hershel, qui n’est qu’une brève escale sur la route des héros dans la BD, devient ainsi le lieu central de la deuxième saison. Et tout en cherchant à ne pas faire ce qu’attendent les fans de la BD, les producteurs, Frank Darabont et Kirkman, s’amusent à multiplier les clins d’œil et à reproduire même de temps en temps certaines scènes à l’identique. On tombe carrément dans le fan service parfois, tellement la ressemblance est poussée à l’extrême : il suffit de comparer Abraham, Rosita et Eugene dans leur version « dessinée » et dans la série pour s’en convaincre. Darabont à poussé le vice jusqu’à faire porter à Chandler Riggs, qui joue Carl, le même tee-shirt que celui qu’il porte dans la BD le jour où il retrouve son père !



Ces petits détails qui n’ont l’air de rien sont des cadeaux que les producteurs font à leurs fans – plaisir de la connivence, du petit truc que seuls les initiés comprennent. Quand Michonne (Danai Gurira) fait son apparition à la fin de la saison 2, ceux qui ne connaissent pas l’histoire voient débarquer une fille bizarre, camouflée sous une capuche, armée d’un katana et accompagnée de deux zombies tenus en laisse, et doivent se poser pas mal de questions sur les intentions de ce personnage. Et ceux qui connaissent boivent du petit lait, parce qu’ils savent déjà qu’avec Michonne, ça va envoyer du lourd…


L’âme des zombies

The Walking Dead réussit l’exploit de proposer une véritable série gore à la télévision. Et pas du gore au rabais, de la boucherie light pour programme familial : ici le sang gicle par litres, les boyaux se répandent au kilomètre, les crânes explosent dans de joyeux fracas d’os… C’est Greg Nicotero, responsable des effets spéciaux chez Romero depuis Le Jour des morts-vivants (1985), mais aussi chez Tarantino, Wes Craven ou Robert Rodriguez, entre autres, qui redonne vie aux cadavres dans la série.

Le dernier épisode de la saison 2 est un véritable chef-d’œuvre. On y voit pour la première fois la formation d’une horde de zombies. Les morts errent sans but dans la ville, dévorant ce qu’ils ont pu trouver de plus frais parmi les cadavres du coin, quand un hélicoptère passe dans le ciel. Aussitôt, ils se lèvent et se mettent en marche dans la direction prise par la boîte de conserve volante. Du temps passe, les morts marchent toujours, sont rejoints par d’autres, leur nombre de cesse de grossir, ils sont bientôt des centaines, même les clôtures ne peuvent arrêter leur marche. La nuit tombe, ils marchent toujours. Le jour se lève, ils marchent toujours. Toujours plus nombreux. La nuit tombe, ils marchent toujours. Ils ont atteint une forêt. Soudain, un coup de feu se fait entendre et tous les morts se tournent pour se diriger dans la direction du coup de feu. Et voilà comment des centaines de morts-vivants vont soudain encercler un groupe de survivants qui se croyait à l’abri.

C’est bien pour ça que les zombies n’ont pas besoin de courir. Croire que la vitesse les rend plus dangereux, comme dans L’Armée des morts ou l’horrible adaptation pillage du roman de Max Brooks World War Z, est une erreur : ce qui rend les zombies redoutables, c’est qu’ils ne s’arrêtent jamais. Ils sont peut-être lents, maladroits et idiots, mais ils n’ont pas besoin de se reposer. Quand votre voiture tombera en panne, ils continueront d’avancer. Quand vous aurez besoin de faire une halte pour dormir, ils continueront d’avancer. Et ils ignorent la peur. Vous pourrez en tuer par dizaines, vous ne dissuaderez pas les autres de vous attaquer. Les morts ne se rendent pas.

Bien sûr, il y a des incohérences scénaristiques et des facilités à la pelle. Comment imaginer qu’après plus d’un an de survie dans un monde dévasté, le groupe de Rick puisse encore trouver de l’essence et des vivres, et gaspiller allègrement ses munitions (alors qu’on sait parfaitement que le bruit des détonations attire les rôdeurs) ? Et quelle chance ils ont, tous, de savoir viser la tête même sur des cibles mouvantes, et de posséder des fusils à pompe qui n’ont jamais besoin d’être rechargés ! C’est la loi du genre : nous sommes face à une série d’action, il y a avec le réalisme quelques accommodements…

Maintenant, ce serait bien de conclure, non ?

The Walking Dead est l’histoire d’individus qui changent. Les morts reviennent à la vie changés en monstres uniquement guidés par le désir de dévorer de la chair humaine, mais les survivants, ceux qui n’ont pas été mordus, changent aussi. L’apocalypse les a fait changer. Au fond, les vivants ne sont pas très différents des morts, et plus le temps passe, plus ce qu’ils doivent faire pour survivre les éloigne de l’humanité.

Vous trouverez toujours des intellectuels, des sociologues passionnés par la question, pour vous expliquer que la renaissance du zombie en ce début de millénaire est dictée par nos fantasmes de fin du monde, fantasmes réactualisés par les attentats du 11 septembre 2001. Ils vous diront peut-être aussi que le zombie, par son aspect crasseux et repoussant, par la masse d’individus qu’il finit par former, toujours plus nombreuse, est également une figure du peuple en marche – un peuple dénué de colère, de révolte, dégagé de l’idée même de collectivité : des centaines d’individualités maintenues debout par la seule volonté d’avancer pour vous dévorer. Autres pistes : le zombie nous amène à réfléchir à la place que nous laissons à la mort dans nos sociétés modernes. Il relance le tabou du cannibalisme. Il est aussi le symptôme de notre peur de l’aliénation : j’aime ma femme et mes enfants, mais si je devenais fou, si je « changeais » soudain, peut-être deviendrais-je un danger pour ma femme et mes enfants…

Toutes ces réflexions sont très intéressantes, vraiment. Mais au fond, je préfère encore l’analyse du geek de base, selon qui « les zombies, c’est cool, parce que ça bouffe les gens. »



            

lundi 10 novembre 2014

The Walking Dead : La série qui réveille les morts (1/2)




Vous les voyez, là dehors. Vous savez que lorsque vous mourrez, vous serez l’un d’entre eux. Vous croyez qu’on se planque pour échapper aux morts-vivants ? Vous ne comprenez pas ? C’est nous, les morts-vivants !
Rick Grimes, Walking Dead t. 4, « Amour et mort »

Bien sûr, il y a True Detective, Fargo, Breaking Bad, Game of Thrones… Bien sûr, il y a eu Six feet under, Les Sopranos, Lost, Deadwood... Autant de séries télé excellentes dont je pourrais vous entretenir longuement, décortiquant telle scène marquante, étudiant à la loupe le fonctionnement du suspense, la psychologie des personnages, l’évolution de l’intrigue… Mais c’est d’une autre série que je veux vous parler.

The Walking Dead est une série à succès. Normal : depuis une dizaine d’années, les zombies sont omniprésents partout : cinéma, télévision, littérature, bande dessinée, jeux vidéo… Mais bizarrement, elle est rarement citée parmi les « bonnes » séries du moment. Je veux dire qu’il y a une liste plus ou moins implicite de séries indéniablement bien écrites, audacieuses, qui ont renouvelé le genre du feuilleton télévisé depuis une vingtaine d’années maintenant, et parmi lesquelles on retrouve celles que je viens de citer, ainsi que The Wire, Homeland, Rome, Real Humans et une poignée d’autres. Et je n’entends jamais parler de The Walking Dead. Sans doute à cause de son aspect gore, de son thème inspiré de la série B… Alors, puisque j’ai un goût immodéré pour les histoires de zombies, je me lance. Il est grand temps que j’assume pleinement mon côté geek. Et je préviens les éventuels fans de la série qui seraient en retard de quelques épisodes ou les curieux qui auraient envie de s’y lancer : il est possible que je vous « spoile », comme il est d’usage de dire…

Zombie or not zombie ?

The Walking Dead n’est d’ailleurs pas la première série télévisée à traiter des morts-vivants. En 2008, une mini-série britannique de cinq épisodes, Dead Set, l’avait précédée. Une épidémie inexpliquée se répandait en Angleterre à une vitesse vertigineuse un soir de prime de l’émission Big Brother. Et seuls les occupants du loft, coupés du monde extérieur, restaient à l’abri de la contamination… pendant un moment, du moins. Mais dès 2003, The Walking Dead a participé, sous forme de comic book, au renouveau du genre zombie survenu en 2002 avec le film 28 jours plus tard, de Danny Boyle – film qui n’est d’ailleurs pas à proprement parler une histoire de zombies, mais d’« infectés ». En 2004, Zack Snyder enfonce le clou en tournant un remake du Dawn of the Dead de Romero (en français : L’Armée des morts), et la même année en Angleterre, Simon Pegg invite le zombie dans le genre de la comédie avec l’excellent Shaun of the Dead.

Au moment même où sortent ces films, donc, le scénariste de bandes dessinées Robert Kirkman s’empare de la figure du zombie pour créer The Walking Dead avec l’aide du dessinateur Tony Moore, remplacé plus tard par Charlie Adlard.

Mais avant d’aller plus loin, mettons-nous d’accord sur ce qu’est un « zombie ». On le sait, le zombie est originaire de la culture vaudou. Il s’agit d’un mort ramené à la vie par sorcellerie, afin de servir d’esclave aux vivants. Si l’on s’attache à cette version du zombie, alors le premier film de zombies de l’histoire du cinéma est White Zombie (1932), avec Bela Lugosi. Mais ce n’est pas de ce genre de zombies que nous parlons. Nous parlons du zombie « moderne », tel qu’il apparaît en 1968 dans le film de George A. Romero, La Nuit des morts-vivants. Le mot « zombie » n’est d’ailleurs pas une seule fois prononcé par les personnages de Romero (de même que les morts-vivants de The Walking Dead ne sont jamais appelés « zombies »). Ce terme s’est imposé de lui-même, par analogie avec le zombie vaudou… pour finir par se substituer à lui.

C’est que Romero n’est pas allé chercher son inspiration dans la tradition haïtienne, mais principalement dans le roman de Richard Matheson, Je suis une légende (I Am Legend, 1954) et dans son adaptation au cinéma par Sidney Salkow sortie dix ans plus tard. Il suffit de revoir ce film pour remarquer à quel point les morts-vivants de Romero ont calqué leur démarche sur celle des vampires de Matheson…

George A. Romero a donc inventé le zombie moderne. Il lui a donné un « look » particulier – celui que vous auriez probablement après être passé de vie à trépas et vous être réveillé dans un état de putréfaction plus ou moins avancé (alors que les vampires ont toujours le teint frais quoiqu’un peu pâlot) – et quelques caractéristiques immuables : a) un penchant inextinguible pour la chair fraîche, celle des vivants évidemment, et quand il y goûte, il les transforme à leur tour en zombie ; b) un seul et unique point faible : il faut viser la tête, b.a.-ba que chaque apprenti survivant se doit d’intégrer le plus tôt possible dans le film ; c) une certaine façon de marcher, immortalisée par l’acteur Bill Hinzman, premier de ces zombies modernes, que l’on voit tituber dans le cimetière, dans les premières minutes de La Nuit des morts-vivants.

Cette façon de marcher n’est pas anodine : on y reviendra. Que Danny Boyle ait décidé de faire courir ses infectés dans 28 jours plus tard, c’est une chose : encore une fois, ce sont des vivants contaminés, par des macchabées ambulants. Mais que Snyder, dans L’Armée des morts (très bon film au demeurant), ait imaginé que les zombies pouvaient courir, c’est une erreur, à mon avis. De l’avis de Romero aussi, d’ailleurs : « Se sont-ils relevés d’entre les morts pour aller s’inscrire immédiatement à un cours de gym ? », demande-t-il dans une interview pour Moviefone… N’importe quel cadavre vous le dira : après la mort, on n’est pas du tout prêt à se taper un sprint ! D’ailleurs, si vous dites à quelqu’un qu’il marche comme un zombie, je ne suis pas sûr qu’il en conclura que vous saluez ses performances à la course.

Dernière petite chose, et pas des moindres, avec le zombie moderne : son apparition est le symptôme de la fin de l’humanité, et de la civilisation telle qu’on l’a connue. À la différence du loup-garou ou du vampire, quand les morts-vivants sortent, ils annoncent une invasion à grande échelle. Dracula fait pâle figure (c’est le cas de le dire) à côté de nos goules romériennes : celles-ci tiennent autant du monstre que du virus hyper balèze, type peste, SIDA ou Ebola… Et d’ailleurs, l’arrivée des zombies est généralement due à un virus échappé d’un labo.

Des morts et des pixels

Il ne faut pas croire qu’en 2003, proposer à un éditeur un comic book sur le thème des zombies allait de soi. Le succès de 28 jours plus tard était en train de remettre les mangeurs de chair fraîche au goût du jour, mais il était encore un peu tôt pour que les éditeurs de bandes dessinées flairent le filon. Certes l’immense succès en 1978 du deuxième film de zombies de Romero, Dawn of the Dead – que l’on connaît en Europe sous le titre Zombie et dans une version charcutée revue et corrigée par Dario Argento – avait réellement donné naissance au genre. Les films de série B se sont succédés, avec leur lot de merveilles et de navets, du zombie-spaghetti ultra gore de Lucio Fulci à des nanards géniaux (et incontournables) comme Le Retour des morts-vivants 2… Mais l’enthousiasme s’était tari au cours des années 90, au cinéma tout au moins. C’est dans le domaine du jeu vidéo que le zombie avait repris du service ! Depuis le tout premier jeu d’Ubisoft, Zombi (1989), qui s’inspirait de Dawn of the Dead, jusqu’à l’inépuisable franchise de Capcom Resident Evil, dont le premier volet sort en 1993.



Il faut dire que le zombie, dans les jeux vidéo, a un aspect pratique. Papa et maman voient d’un œil inquiet Junior s’exciter sur sa manette en tuant des gens à longueur de journée. Remplacez ces gens par des zombies, et tout rentre dans l’ordre. Notez que ça marche aussi avec des nazis. Et s’il s’agit d’un mixe zombie-nazi, Junior peut s’amuser toute la nuit, s’il le souhaite : au moins, il ne dégomme plus tout à fait des « gens ». Souvenez-vous du jeu Carmageddon, sorti en 1997, ce jeu de course qui avait fait scandale parce qu’on pouvait y écraser les piétons sans vergogne… La version allemande du jeu a remplacé les piétons par des zombies, la couleur rouge du sang est devenue verte, et ça n’a plus posé aucun problème. Aujourd’hui encore, vous pouvez gaillardement dézinguer du macchabée à la pelle avec tous vos copains dans Left 4 Dead 2, et personne ne vous en tiendra rigueur. Peut-être même que vous décrocherez un succès pour ça…

Tout ça pour dire que le zombie avait déserté les écrans de cinéma sans tout à fait se faire oublier. En tout cas, ça n’était pas vraiment le genre d’histoire qu’un éditeur de comic book recherchait en 2003, quand Robert Kirkman est allé proposer son projet à Image Comics. D’ailleurs le projet original s’intitulait Dead Planet et reposait sur un scénario de science-fiction dans lequel intervenait une épidémie de zombies. Mais Kirkman change ses plans en cours de route et se lance dans le récit d’une épidémie survenant dans un univers contemporain, avec le projet de suivre un groupe de survivants dans une histoire au long cours. Les premiers fascicules mensuels de The Walking Dead sont lancés dans la plus grande discrétion, mais le succès arrive très vite, et est phénoménal. Le public attendait ça, que les morts viennent dévorer les vivants en BD – et il ne le savait même pas.


À suivre... et la prochaine fois, promis, je rentre dans le vif du sujet.


jeudi 30 octobre 2014

La musique




Il n’est point d’être si brut, si dur, si furieux, dont la musique ne change pour un moment la nature. L’homme qui n’a pas de musique en lui et qui n’est pas ému par le concert des sons harmonieux, est propre aux trahisons, aux stratagèmes et aux rapines.
Shakespeare, Le Marchand de Venise.

            Je suis parfaitement incapable d’écrire en écoutant de la musique, mais il paraît que certains écrivains ont besoin d’un léger fond musical pour jouer des doigts sur leur clavier AZERTY. Comme quoi il n’y a vraiment pas de règles en littérature…
            On imagine bien l’écrivain en costume cravate tapant sur sa machine à écrire ou, désormais, sur son ordinateur portable, tandis que l’électrophone – ou, désormais, Spotify – joue une petite sonate ou une quelconque musique de chambre. Un truc un peu doucereux, bien sûr, tranquille : c’est quand même plus difficile de se concentrer avec La Chevauchée des Walkyries !
            On pourrait faire un joli tableau avec d’un côté, les écrivains qui travaillent en musique, et de l’autre ceux qui ont besoin du plus grand calme pour se mettre à l’ouvrage. On en tirerait sûrement des conclusions fort intéressantes. Mais on ne le fera pas.
            Les écrivains sont des gens comme tout le monde (oui, enfin, n’exagérons rien) : ils aiment la musique. Dans l’Antiquité, Platon, Aristote et tous leurs joyeux amis vénéraient Euterpe, la Muse qui présidait à la création musicale. Un homme de lettres, au fond, c’est un compositeur qui ne connaît pas le solfège. Alors il fait de son écriture un chant, il balance du rythme dans ses phrases, croche, double-croche, demi-soupir : l’écriture swingue ! Il y a des œuvres composées comme des symphonies : finalement, c’est au lecteur de se faire sa bande-son. Inutile d’écouter de la musique pour écrire : l’écriture est musique. Moi qui ne sais même pas dans quel sens il faut tenir une guitare, ni par où il faut souffler pour en sortir une note, ça m’arrange.
            Comme la musique a évolué à travers les siècles, la littérature en a fait autant, y’a pas de raison. Nietzsche en pinçait pour les opéras de Richard Wagner (célèbre punk-rocker allemand, 1813-1883), Stendhal s’est fait le biographe de Mozart et de Rossini, André Suarès celui de Debussy… Les écrivains de la nouvelle génération sont plutôt portés sur les musiques actuelles, électriques ou carrément synthétiques. On imagine plutôt Bret Easton Ellis écoutant du rock ou de l’electro que les Quatre Saisons de Vivaldi. Ses livres sont truffées de références à Sonic Youth, aux Doors, aux Clash, à tel point que certains se sont amusés à dresser des playlists à partir des morceaux évoqués dans ses romans. Il ne s’agit plus seulement de swinguer, mais de remuer la tête en cadence à s’en détruire les cervicales : headbanging devant la page Word. Certains mettront des guillemets devant cette « musique » là. Qu’on l’accepte ou non, il y a une filiation entre Beethoven et Jimmy Page… De même qu’il y en a une entre Shakespeare et Bukowski. Et qu’on l’accepte ou non, les écrivains appartiennent à leur génération. Ceux du XXIIème siècle écouteront sans doute de la musique par transfusion ou en sachet lyophilisé (à moins que d’ici là on ne soit revenus au hautbois et au clavecin…).
            À l’époque où je faisais des recherches dans la presse locale sur l’histoire du rock lavallois, je me souviens être tombé, dans un Ouest-France des années 60, sur un article qui décrivait L’Attrape-cœur de Salinger comme un « roman-twist ». C’était l’époque où le rock balbutiait encore, on ne mettait pas le mot à toutes les sauces, alors on était « twist », c’était déjà ça. Voyage au bout de la nuit ou Sur la route ont été qualifiés de romans « jazz » (alors que Céline détestait cette musique). Les critiques sont rapidement à court de comparatifs dès qu’ils se trouvent face à un style nouveau, qui fait entendre sa propre musique ! Sade écrivait-il des romans « menuet » ou plutôt « gigue » ? Et quel sera le roman « r’n’b » de l’année ?
            Bon, tout ça pour dire que les écrivains, qu’ils écoutent ou non de la musique en travaillant, font entendre chacun la leur, imposant à leur phrase un rythme qui leur vient instantanément ou qui se construit petit à petit, par retouches successives, et que par bonheur, ils n’ont pas besoin pour cela d’avoir dix ans de conservatoire derrière eux.
           
Et là, les vrais musiciens de s’arracher les cheveux en criant que non, quand même, on ne peut pas comparer un orchestre symphonique et un groupe de rock, déjà, ni se contenter d’un parallèle grossier entre la musique et le rythme des phrases dans un texte littéraire !
Ah bon, mince... Ben mettons que je n’ai rien dit, alors. Mais je publie quand même ce texte, parce que je viens de le finir et que je n’aime pas gâcher.

jeudi 23 octobre 2014

L'image






« On reconnaît facilement le photographe professionnel au milieu d’un troupeau de touristes : c’est celui qui cache son appareil. »
Roland Topor

            « Moi, pour me faire lire un livre, il faut qu’il y ait des images ! »
            Combien de fois l’avez-vous entendue, cette phrase prononcée par un jeune imbécile ravi d’étaler au grand jour son ignorance, d’y mettre un joli ruban, de s’en faire un étendard ? Et vous, sautant sur l’occasion, vous le prenez au mot : un fin lettré amoureux de l’image, c’est une aubaine ! Vous allez pouvoir discuter avec lui des enlumineurs du Moyen Âge, peut-être connaît-il le De Laudibus Sanctae Crucis de Raban Maur et ses calligrammes extraordinaires ? Ou Opicinus de Canistris, le scribe fou, et ses cartes anthropomorphes ? Ou peut-être que lorsqu’il parle d’images, il veut parler de peinture ? Une belle monographie consacrée à un grand peintre de la Renaissance lui ferait certainement plaisir…
            Ou alors, mais bien sûr, où aviez-vous la tête ? Quand il vous parle de livres contenant des images, il pense plutôt, par exemple, à Un cœur simple, de Flaubert, où les affiches, les gravures, les portraits, les vitraux s’accumulent ! « Les deux panneaux en retour disparaissaient sous des dessins à la plume, des paysages à la gouache et des gravures d’Audran, souvenirs d’un temps meilleur et d’un luxe évanoui. […] À l’église, elle contemplait toujours le Saint-Esprit, et observa qu’il avait quelque chose du perroquet. Sa ressemblance lui parut encore plus manifeste sur une image d’Épinal, représentant le baptême de Notre-Seigneur. Avec ses ailes de pourpre et son corps d’émeraude, c’était vraiment le portrait de Loulou. »
            Ou peut-être aux livres de Jean-Jacques Schuhl, où les paysages et les portraits de toute sorte abondent, sur photographie, polaroïd, billets de banque, affiches, couvertures de magazine… « Il existe une photo de Marlene Dietrich qu’elle a donnée à Hemingway : elle y est toute en jambes, assise, comme dans la fameuse publicité qu’elle fera plus tard pour les fourrures Blackgammon, la tête est baissée, juste, en profil perdu, la ligne nez-bouche-menton : assez pour l’identifier instantanément comme on réagit à un logo, un sigle, un pictogramme, et, à côté de ses célèbres jambes nues croisées qui dévorent l’espace et que la Lloyd assurait cinq millions de dollars, elle a écrit : I cook too. » (Ingrid Caven)
            Non, évidemment. Ne vous faites pas plus idiot que vous n’êtes : vous savez très bien que lorsque Jean-Kévin déclare, avec un petit sourire arrogant, qu’il préfère les livres « avec des images », ce n’est pas de cela qu’il parle. Ce qu’il veut dire, c’est tout simplement qu’il n’aime pas lire, que tous ces mots agglutinés sur la page l’angoissent. Et après tout, on peut le comprendre : moi, ça me fait pareil avec les chiffres.
            Quand il parle de livre « avec des images », Jean-Kévin ne pense évidemment pas à des livres d’art ou à des manuscrits enluminés, qu’est-ce que vous croyez ? Pour lui, un livre d’images c’est, à la rigueur, un roman agrémenté de nombreuses illustrations, ou une bande dessinée.
            Ce que Jean-Kévin n’a pas l’air de comprendre (en plus du fait que c’est ridicule de porter un pantalon qui vous laisse la moitié du cul à l’air), c’est qu’il est tout aussi difficile de « lire » une image qu’un chapitre de roman. Notre jeune ami, ce qu’il aime, c’est « regarder » les images. « Moi j’lis pas, je regarde les images. » Mais non, même ça tu ne le fais pas. Tu ne sais pas regarder.
            Tu te dis : okay, une image, c’est simple à comprendre, y’a qu’à regarder. D’ailleurs, les premiers hommes, dans leurs cavernes à la con, ils ne savaient pas écrire, ils dessinaient. Ils faisaient du pochoir avec leurs mains sur les parois des grottes, et puis ils dessinaient des bisons. D’accord, mais qu’est-ce qu’elles veulent dire, ces mains négatives ? Et c’est quoi, ces bisons ? Ce n’est pas tout, de regarder, mon p’tit bonhomme : il faut aussi comprendre ce qu’on regarde. On s’en fout un peu, que tu trouves que L’Enlèvement des Sabines c’est « bien peint », ou que le Nu descendant un escalier c’est de la merde… Maintenant, il va falloir que tu nous expliques tout ça…
            Et d’ailleurs, il suffit qu’un professeur de français propose à ses élèves une séance d’« analyse de l’image » pour qu’il se rende compte assez vite que, malgré ce qu’ils pouvaient prétendre jusque là, ils ne sont pas beaucoup plus à l’aise face à l’iconographie qu’ils ne le sont devant le texte. « On n’y voit rien ! », cette exclamation que l’historien d’art Daniel Arasse avait choisie pour titre d’un de ses essais, a simplement remplacé « On n’y comprend rien ! » Et le gentil professeur d’évaluer, d’un regard vers la fenêtre, la distance qui sépare son corps du bitume de la cour. « Bon ! lance-t-il avec un sourire qui se veut débonnaire, eh bien nous allons commencer par apprendre à regarder, les enfants… » Et voilà des milliers de petits yeux jusqu’ici pleins d’innocence, définitivement assombris par la révélation soudaine que ce qu’ils croyaient savoir faire depuis toujours (« ben y’a qu’à ouvrir les yeux, quoi ! »), cela s’apprend aussi, comme tout le reste.
            « Ouais, bon, okay. Fais voir ce qu’il y a écrit, à côté de l’image, là ? »

jeudi 9 octobre 2014

Le titre



C’est CASSE-PIPE sans S. J’y tiens. Je ne sais pourquoi mais j’y tiens – ainsi soit-il. Que les jean-foutre respectent mes textes, et merde du reste !
Louis-Ferdinand Céline, lettre à Marie Canavaggia, 27 mars 1948.

            Un bon titre, c’est déjà un gage de réussite.
            Attention, ça ne veut pas dire que vous n’aurez pas à assurer, derrière ! Il faut quand même que le récit soit à la hauteur ! Rappelez-vous, au lycée : vos professeurs insistaient sur le soin à apporter à votre introduction : « Il faut accrocher le lecteur ! » Seulement le lecteur, si vous l’appâtez avec des marshmallows pour lui servir ensuite un ragoût de restes de la semaine dernière, il va bien se rendre compte qu’il a été arnaqué… Ne jamais sous-estimer le lecteur : rappelez-vous qu’il sait lire, c’est même à ça qu’on le reconnaît.
            Donc, pensez d’abord à écrire un bon livre, puis trouvez-lui un bon titre. Le titre, c’est la vitrine. Votre histoire se dandine derrière comme les putes à Amsterdam. C’est bête à dire, mais le lecteur a besoin qu’on le pousse un peu pour se diriger vers votre livre, tout bon soit-il. Il faut qu’il puisse se dire qu’une bonne histoire se cache là-dessous. Avec son bon titre, votre bon livre lui fait de l’œil, il lui agite un peu les nichons sous le nez, j’te plais, mon grand ?
            Seulement voilà : comment définir un bon titre ? Est-ce que Crime crapuleux à Cracovie est un meilleur titre que, je sais pas, moi, La Serpillière ? Le premier montre un effort dans l’allitération, mais finalement, si l’histoire nous raconte ensuite un crime crapuleux commis à Cracovie, ça n’a pas beaucoup d’intérêt. C’est un titre à la SAS : si Gérard de Villiers était encore en vie, j’aurais éventuellement pu le lui vendre. La Serpillière ouvre beaucoup plus de possibilités : est-ce qu’on va parler de tâches domestiques ou, eh bien je ne sais pas, est-ce que ça ne pourrait pas être le surnom d’un personnage ?
            Là, on vient de soulever un point important. Ce sera mon petit deux. Selon les genres littéraires, un même titre peut être jugé bon ou médiocre. Crime crapuleux à Cracovie est un titre qui peut convenir dans la littérature policière. Le polar (comme on dit dans notre jargon) doit attirer l’œil du chaland qui n’a pas de temps à perdre, qui veut de la lecture pas-prise-de-tête, un truc à lire dans le train ou sur la plage. Il ne veut pas, dès la couverture, se demander si le bouquin va lui parler d’un personnage qui va passer la serpillière pendant dix chapitres, ou si Serpillière est un nom de code. Un titre de polar n’a pas besoin d’être ambigu : il faut que ça claque, tout de suite, qu’on sache où on va ! Morgue pleine, paf ! Casse-pipe à la Nation ! Le Crime de l’Orient-Express ! Du rififi à Paname ! Touchez pas au grisbi !... Le lecteur est content : il sait où il met les pieds. À la rigueur, si votre couverture montre une serpillière en train d’éponger une flaque de sang, vous pouvez peut-être intituler votre polar La Serpillière. Si vous y tenez vraiment.
            Dans la « grande » littérature, le tape-à-l’œil doit être un peu plus discret. Mais il est surtout plus difficile de définir ce qu’est un bon ou un mauvais titre. Il y a tellement de possibilités ! Le nom d’un personnage peut vous faire un bon titre : Oliver Twist, Anna Karénine, Modeste Mignon, Karoo… Un nom de lieu aussi : Les Hauts de Hurlevent, Tropique du Cancer, Berlin Alexanderplatz, Le Côté de Guermantes
            Vous avez des titres qui transcendent l’histoire, qui avertissent le lecteur : ce qu’il lit est plus que ce qu’il lit. Cette histoire se veut un symbole, elle dépasse la simple anecdote pour devenir un concept. Par exemple : Crime et châtiment, Les Misérables, Guerre et paix… Si Dostoïevski avait intitulé son roman Raskolnikov, par exemple, on en serait resté à l’anecdotique, au fait divers, à la petite vieille dame assassinée pour trois fois rien…
            Un bon titre peut aussi être une formule mystérieuse, qui ne trouvera sa signification réelle qu’au cours de la lecture, ou qui imposera à celle-ci une couleur, une atmosphère particulière : Voyage au bout de la nuit, À la recherche du temps perdu, Détruire dit-elle… Au fond, la règle, c’est qu’il n’y en a pas. Un article et un substantif peuvent suffire à vous donner un bon titre : L’Or, Le Feu, L’Enfant… Démerdez-vous avec ça. Un bon titre, c’est important, mais parfois c’est parce que l’histoire est bonne qu’un titre en apparence banal s’impose dans les esprits, et reste. Un bon titre, c’est bien, on est d’accord ; mais le gage de réussite, ça reste quand même l’histoire. Ah, mince. Ça veut dire qu’il va falloir bosser encore un peu ?