vendredi 30 décembre 2011

Le célèbre inconnu


Jérôme Tardivel menait depuis toujours une vie sans histoire. Et mon récit pourrait s’arrêter là : concision du propos, pureté de la forme, merci bonsoir. Cette absence de tout fait notable durant les trente-cinq premières années de sa vie convenait parfaitement à Jérôme. Tout petit déjà, il n’était vraiment heureux que seul et ignoré de tous. Au lycée, beaucoup des adolescents qui l’entouraient formaient des groupes de rock, bidouillaient un peu le Caméscope familial et imaginaient déjà les dédicaces qu’ils laisseraient à leurs fans… Il a grandi entouré de Kurt Cobain en herbe, de David Lynch boutonneux. Il leur laissait volontiers la gloire, les filles et les limousines ! Quand il expliquait, à quinze ans, que sa seule ambition dans la vie était de reprendre l’entreprise de matériel de plongée paternelle, ses copains retenaient leurs rires, navrés, et ses copines ôtaient leur langue de sa bouche et allaient la tourner dans le sens inverse au fond de celle du premier joueur de didgeridoo venu.

Lui, Jérôme, entendait rester parfaitement anonyme. Il n’a jamais fait aucune activité qui aurait pu lui donner ce quart d’heure de célébrité dont Andy Warhol l’avait menacé. Mettez ça sur le compte de la timidité ou d’une modestie exagérée, mais même le journal local n’avait jamais cité son nom. Pourtant, vous savez comme il est facile de se retrouver dans le journal local : il suffit d’être un peu sportif, d’avoir gagné une compétition, et hop ! Vous voilà immortalisé entre le boulanger du village qui a assassiné sa femme et le grand vainqueur du concours de belote de Brouillasse-sur-Glaire. Jérôme était un bon nageur – il faut bien faire honneur au matériel de papa – mais il a toujours soigneusement évité de remporter le moindre trophée. Une telle abnégation dans l’anonymat aurait mérité la première page des journaux.

Oui, eh bien, justement…

En y repensant par la suite, il s’est souvent reproché son empressement ce jour-là – mais à vrai dire, comment aurait-il pu faire autrement ? Alors qu’il se promenait au bord de l’eau un dimanche après-midi, il vit une gamine de cinq ou six ans, poursuivant un ballon, glisser sur l’herbe humide et tomber dans la rivière. Sans réfléchir, Jérôme plongea à son tour pour ramener la fillette effrayée sur la rive. Comment aurait-il pu deviner qu’il s’agissait de la fille du maire ? Après avoir épongé sur son épaule les effusions de la mère de l’enfant, il fila sans attendre que les promeneurs s’attroupent.

Il connut après ça deux ou trois jours de tranquillité. Les journaux s’interrogeaient sur ce héros de l’ombre, cet homme mystérieux qui, à notre époque où n’importe quel crétin cherche à devenir célèbre en s’enfermant dans un loft pendant trois mois avec d’autres crétins de son espèce, avait choisi d’éviter cette gloire qui lui tendait pourtant les bras. Vraiment, on ne comprenait pas. C’en était même louche. Certains chroniqueurs misaient tout de même sur l’humilité du gars, sur sa discrétion – mais d’autres en étaient déjà à supposer qu’il avait quelque chose à se reprocher. Pourquoi se cacher, sinon ? Alors peut-être qu’il n’avait rien à faire sur les lieux du drame ce jour-là… Une histoire d’adultère ? Ou pire ? Il avait commis un meurtre ? Il était là pour enlever un gosse ? Allez savoir…

Pour mettre un terme à tout ça, Jérôme se fendit d’un communiqué dans la presse, expliquant qu’il était heureux que la fillette aille bien, que c’était le plus important, et qu’il n’avait pas l’intention de tirer la moindre gloire de son geste somme toute naturel. Alors, les journaux redoublèrent d’enthousiasme : ah ! quel héros véritable ! Et modeste, avec ça ! Il ne veut pas qu’on parle de lui au vingt heures, vous vous rendez compte ? Il faut absolument rencontrer ce spécimen, en savoir plus ! Et les chaînes de télé s’y sont mises aussi : les équipes de 50 minutes inside et de Zone interdite sont venues faire leur enquête dans l’entourage de Jérôme, interroger ses voisins, ses amis, ses parents, et puis lui-même, bien sûr ! Le héros de l’ombre ! En pleine lumière, du coup ! Il y avait même des journalistes qui commençaient à trouver que le type en faisait un peu trop, dans le genre je-suis-un-héros-mais-je-veux-rester-discret… On le voyait partout ! Qu’il arrête, à la fin ! Et notre Jérôme, aveuglé par les flashes, commençait à se dire que, s’il avait su qu’il n’était pas possible d’échapper à la célébrité, il aurait fait du cinéma…

Zapoï n°1, janvier 2012.

mercredi 21 décembre 2011

La bande



Les crimes contre la propriété, la patrie, l’autorité sont autant de bienfaits sociaux. Lorsqu’ils auront pris conscience de l’atrocité du déterminisme social actuel, les hommes logiquement, essaieront de s’en libérer. Ils ne pourront le faire que par le crime individuel ou collectif, c’est-à-dire par l’infraction aux lois de la société.
Mauricius, L’Anarchie, 28 décembre 1911.

Le 21 décembre 1911, à neuf heures du matin, un garçon de recette nommé Caby se dirige avec un collègue vers le siège de la Société Générale de la rue Ordener. À quelques mètres de l’agence, un homme se plante devant lui, sort un browning et tire. Le garçon s’effondre, mais il se cramponne toujours au sac de la banque. Il faudra encore deux cartouches pour lui faire lâcher prise. Entre-temps, son collègue a donné l’alerte, la foule se presse autour du lieu du crime, le tireur et un complice sont montés dans une automobile qui est repartie au quart de tour, les bandits tirant quelques coups de feu en direction des passants pour les disperser.
L’auto, une Delaunay-Belleville, sera retrouvée à Dieppe. Léo Malet, plus tard, lui verra des couleurs changeantes « comme le vent de l’amour ». En fait, c’est une limousine de dix chevaux, carrosserie Lavacherie, Gaches et Cie, peinte en vert foncé, avec filets bruns, initiales N.H. entrelacées sur la porte, pneus Michelin, pas de phares, stores jaunâtres, capitonnage intérieur couleur café au lait clair.
C’était il y a tout juste cent ans : la bande à Bonnot venait de faire une entrée fracassante dans la société bourgeoise, les premières pages des journaux leur étaient acquises, et pour un bout de temps.
Je sais qu’il ne faut pas admirer les criminels. Ce n’est pas bien. Il faut au contraire plaindre leurs victimes et réclamer une augmentation conséquente des effectifs de la police afin de protéger les honnêtes citoyens, bla bla… Je sais. Seulement, allez savoir pourquoi, j’ai lu tout jeune les aventures de la bande à Bonnot, et ses membres sont restés pour moi aussi fabuleux que Jesse James ou Robin des Bois. Je n’y peux rien : j’avais l’enfance libertaire, que voulez-vous… Ravachol, Marius Jacob, Jules Bonnot : c’étaient mes Buffalo Bill, mes Zorro à moi. Je lisais ça comme des récits d’aventures héroïques : entre les frères Rapetou et les bandits en auto, je trouvais qu’il n’y avait pas de grande différence, finalement… Les deuxièmes avaient simplement un peu plus de poids : ils avaient existé.


Ah ! Ce que j’ai pu suivre, émerveillé, leurs courses-poursuites avec la Sûreté ! Je connais leur histoire par cœur. Il y a des séquences que je visualise comme au cinoche ! Le coup de la place du Havre, c’est du Buster Keaton ! Je vois la bagnole arriver à tombeaux ouverts de la rue d’Amsterdam, déboucher sur la place qu’elle prend à rebrousse-poil, l’agent de faction fait de grands gestes pour arrêter les chauffards, la voiture continue sa route, un autocar lui barre le chemin, elle s’arrête, l’agent s’approche, satisfait qu’on lui obéisse, le chauffeur de l’auto descend… donne un coup de manivelle et remonte pendant que le moteur tousse. Les fous du volant repartent ! L’agent Garnier saute sur le marchepied, on croirait une attaque de diligence, trois coups de feu : il tombe raide mort devant le restaurant Garnier. Son assassin aussi s’appelle Garnier, comme lui. Le hasard, n’est-ce pas… La Delaunay s’éloigne, un témoin saute dans sa propre auto et se lance à sa poursuite – mais abandonne la partie après avoir renversé une passante. Un autre agent prend le relais, à bicyclette (vous voyez bien la scène, j’espère, en noir et blanc crachotant : l’hirondelle qui joue des mollets sur son vélo, derrière le bolide qui prend de la vitesse, musique de poursuite fantaisiste au piano), et les bandits le sèment place de la Concorde. Fondu au noir, carton : « Ces gredins sont vraiment insaisissables !… »
Oui, je sais qu’on n’applaudit pas un bain de sang. Une morale anarchiste là-dedans ? Tirer sur un encaisseur, flinguer un agent de la circulation ? De l’assassinat pur et simple ! Oui, et vous savez quoi ? La suite est encore pire. Une véritable boucherie. Mais le bel Octave, Octave Garnier, vous dirait qu’il ne voit aucun inconvénient à buter des larbins du capital. C’est comme ça que ça cause, un illégaliste. Et ça repart au charbon, revolver au poing.
La suite est encore pire. Une véritable boucherie. Un véritable road movie en De Dion-Bouton. La limousine de dix-huit chevaux est conduite par un homme d’une trentaine d’années, François Mathillé, accompagné d’un garçon de dix-huit ans, Louis Cerisol. En lisière de la forêt de Sénart, ils stoppent le véhicule, la route étant encombrée d’un tas de pierre. Soudain, cinq hommes apparaissent, sortent des armes et ouvrent le feu. Mathillé meurt, déchiré par les balles – Cerisol s’en tirera vivant, dans un sale état. Les bandits montent en voiture et prennent le large. On les retrouve à Chantilly, à dix heures et demie, où ils prennent d’assaut la Société générale. Je vous ai promis du western ? Une boucherie. Pendant que l’un d’eux reste à la porte, menaçant la foule de sa Winchester, les autres font cracher leurs brownings à l’intérieur. Deux morts. L’un des tueurs est, une fois de plus, Octave Garnier, la machine à tuer, le terrassier. L’autre, Raymond Callemin, dit « La Science ». L’homme à la carabine, dehors, c’est un gamin : André Soudy, à peine vingt ans et tubard au dernier degré. Bouffé par la syphilis, aussi. Les guibolles flageolantes sous son long pardessus, il tient les curieux à distance. Quand les autres sortent en trombe et démarrent l’auto, il court derrière pour les rattraper, rate le marchepied et s’évanouit en atteignant la portière. C’est Octave qui l’agrippera en vitesse, après avoir éclaté une vitre en y passant le bras. La foule n’y aura rien compris, aura pris le bruit du verre qui explose pour une détonation, pensera que l’homme à la carabine a été blessé dans sa fuite. Non : simplement, la cavalcade pour remonter en voiture, c’était un peu trop pour les poumons percés du jeune Soudy.
Tout s’accélère. Nous sommes le 25 mars 1912. Cinq jours plus tard, Soudy est arrêté à Berck, où il prenait du repos. Berck, tous les médecins vous le diront : rien de tel pour requinquer un tuberculeux. Le 3 avril, c’est au tour de Carouy, ceinturé par les flics à la gare de Lozère. Le bandit a bien tenté de leur fausser compagnie en avalant un flacon de cyanure de potassium – mais il y a eu tromperie sur la marchandise, ce n’est que du ferrocyanure, et il en sera quitte pour une bonne diarrhée. Il n’y a vraiment plus d’honnêtes gens, même chez les hors-la-loi… Le 7 avril, Raymond Callemin se fait avoir à son tour, rue de la Tour-d’Auvergne, à Paris. Le 14, le naufrage du Titanic fait un peu d’ombre à la bande, mais le 24, le sous-chef de la Sûreté, M. Jouin, qui cherchait quelqu’un d’autre, tombe nez à nez avec Bonnot dans une boutique de vêtements d’Ivry. Pas de chance, l’anarchiste est armé, et le policier restera sur le carreau, mort. Le 28 avril, Xavier Guichard, le chef de la Sûreté, a retrouvé Bonnot dans un garage de Choisy-le-Roi, la maison Dubois… Dubois dont on fait les cercueils, dirait Tristan Corbière.
Je suis de ceux qui ne peuvent pas entendre ou lire – sur une carte ou un panneau – le nom Choisy-le-Roi, sans aussitôt penser au refuge de Bonnot, assiégé par les flics accompagnés de la garde républicaine et de villageois en armes ! Cinq heures de siège ! Fort Alamo à deux pas de Paris ! Les honnêtes gens, les bons citoyens, alertés par les journaux du matin, accourant par centaines, par milliers, pour assister à l’hallali, se donner le grand frisson. C’est dimanche, il fait beau, ça nous fait une promenade… On est au spectacle, on se bouscule, pardon madame, j’étais là avant vous, enlevez votre chapeau devant, on voit rien… Finalement, on optera pour la dynamite. Il faudra s’y reprendre à trois fois pour faire sauter le garage. Et c’est encore avec crainte que les pandores de Guichard iront chercher Bonnot, recroquevillé sous un matelas, pas encore mort, mais plus vraiment vivant : six balles dans le buffet, ça fait tousser. Il sera évacué au milieu d’une foule de charognards hurlant « À mort ! », et leur fera cette faveur, pas rancunier, peu de temps après, à l’Hôtel-Dieu.
Dans son Journal, le lendemain, Léon Bloy écrit : « Les journaux ne parlent que d’héroïsme. Tout le monde a été héroïque, excepté Bonnot. La population entière, au mépris des lois ou règlements de police, avait pris les armes et tiraillait en s’abritant. Quand on a pu arriver jusqu’à lui, Bonnot agonisant se défendait encore et il a fallu l’achever. Glorieuse victoire de dix mille contre un. Le pays est dans l’allégresse et plusieurs salauds seront décorés. »
Ce n’est pas la fin de l’histoire : il n’y a que dans les séries américaines que le chef de bande meurt en dernier… D’ailleurs, Bonnot n’était pas le chef. Comme si les anars avaient un chef !

Le 14 mai, on remet ça à Nogent-sur-Marne. Soirée printanière, calmes maisonnettes et argousins en nombre venus se poster derrière des clôtures, sur des toits, contre des arbres… Valet et Garnier sont cernés ! Cette fois, l’assaut durera sept heures, un bataillon de zouaves sera dépêché en renfort, et la foule, là encore, sera au spectacle. Depuis le viaduc, en jouant des coudes, on ne ratera rien de la mise à mort. Et une fois de plus, de guerre lasse, on fera parler la dynamite pour s’assurer que les bandits sont enfin sages. Et de fait, ils le sont.
La suite se déroulera à la régulière, avec procès et condamnations et, au matin du 21 avril 1913, trois têtes dans le panier de Deibler : Callemin, Monier et Soudy. Carouy, quant à lui, aura enfin réussi à en finir par ses propres moyens. Reste Eugène Dieudonné, qui a échappé de peu à la guillotine. En route pour le bagne ! Pourtant, tout le monde l’a dit depuis le début : Dieudonné est innocent ! Garnier l’avait écrit à Guichard : « Dieudonné est innocent du crime que vous savez bien que j’ai commis. » Bonnot assiégé avait employé ses dernières forces pour l’écrire à son tour, à la fin de son « testament » : « Dieudonné est innocent. » Callemin l’avait répété à son procès : « Dieudonné est innocent. » Oui, mais l’encaisseur Caby, après avoir assuré qu’il reconnaissait parfaitement Garnier comme son agresseur de la rue Ordener, s’est mis à reconnaître Dieudonné avec la même conviction. « Je le reconnaîtrais entre cent ! » Alors Dieudonné est bon pour Cayenne, dont il s’évadera treize ans plus tard.


Oui, il y a eu les Contes de ma Mère l’Oye, et puis plus tard Billy the Kid, et puis la Bande. J’ai grandi avec ça, j’ai adoré ces histoires, et cette période, surtout : la Belle Époque !
La Belle Époque !

Ce que j’aurais aimé en être ! J’en mangerais, de la Belle Époque, des parties de canotage à Nogent le dimanche, du cinématographe, des élégantes des faubourgs et des forts des Halles, j’en mangerais ! Les premiers aéroplanes, les automobiles à double phaéton, le tramway dans Paris (j’aurais vécu à Paris, bien sûr, pour qui vous me prenez ?), les apaches sur les fortifs, Casque d’Or et Bruant… J’aurais vécu dans un tableau de Renoir, grosso modo… Et puis, de temps en temps, je serais allé voir du côté de Romainville, dans les bureaux de L’Anarchie, le journal de Libertad, repris par Lorulot, puis par Rirette Maîtrejean et Victor Kilbatchiche, qui n’était pas encore Victor Serge… J’y aurais croisé Henri Calet encore gamin, avec son père, et je les aurais tous vus : Dieudonné, Garnier, Raymond-la-Science, Metge le cuistot, Soudy, Valet et toute la clique des illégalistes… Ils m’auraient causé hygiénisme, anti-alcoolisme et végétarisme (et sur ce dernier point, j’aurais peut-être haussé les épaules). Ils m’auraient causé amour libre et reprise individuelle, on aurait fabriqué de la fausse monnaie, des faux papiers, je me serais baladé avec un browning et tout un jeu de clés et de rossignols pour entrer partout. Comme eux, j’aurais lu Stirner, Le Dantec, Proudhon et le reste. « La propriété, c’est le vol ! » Comme eux, je n’aurais pas tout compris. Il en serait résulté un conglomérat d’idées extrémistes, on se serait engueulés, certains auraient parlé de s’armer pour lutter contre les bourgeois, c’est là qu’un mécanicien débarqué de Lyon, ancien chauffeur de Sir Arthur Conan Doyle, se serait amené, aurait parlé de voler des autos pour réaliser des hold-up avec la certitude de laisser les poulets sur le carreau… Le mec se serait appelé Jules Bonnot, et en le suivant j’aurais sûrement fait pleurer ma mère. Finalement, vivre ça en rêve, c’est moins dangereux.
Rirette MAITREJEAN, Souvenirs d'Anarchie. La Digitale, 1997. (Première publication en feuilleton dans Le Matin, 1913.)
Victor MERIC, Les Bandits tragiques. Le Flibustier, 2010. (Première publication en 1926)
Victor SERGE, Mémoires d'un révolutionnaire. Robert Laffont, 2001.
Bernard THOMAS, La Belle Epoque de la bande à Bonnot. Fayard, 1989.
Frédéric LAVIGNETTE, La Bande à Bonnot à travers la presse de l'époque. Editions Fage, 2008.
Patrick PECHEROT, L'Homme à la carabine. Gallimard, 2011.

lundi 31 octobre 2011

L'Apache et la Veuve


"Qu'on le veuille ou non, les apaches sont devenus les rois de l'actualité. Il n'y en a plus que pour eux. La première page des grands quotidiens d'informations leur est tout entière consacrée avec un luxe d'illustrations tout à fait moderne."
Marcel Huat, L'Aurore, mardi 11 janvier 1910

Les éditions Fage, basées à Lyon, font de beaux livres. Les beaux livres, c'est toujours difficile à caser dans une bibliothèque, et même quand on leur a trouvé une place, on a envie de les ressortir pour les consulter à nouveau. Dans ma bibliothèque, je me suis aménagé un rayon "criminalité" où se sont tout naturellement rangés les deux ouvrages publiés chez Fage par Frédéric Lavignette : le premier, sorti en 2008, consacré à la bande à Bonnot ; le deuxième, qui vient de paraître, consacré à l'affaire Liabeuf.

On se souvient encore plus ou moins des anarchistes de la bande à Bonnot. 1912, c'était hier. On a un peu oublié l'affaire Liabeuf, en revanche. Le 8 janvier 1910, un cordonnier, Jean-Jacques Liabeuf, agresse des policiers dans la rue Aubry-le-Boucher, IVe arrondissement. Il est armé d'un revolver, d'un tranchet de trente centimètres de long, et porte autour des bras d'épaisses bandes de cuir hérissées d'une multitude de pointes sur lesquelles les flics viennent se percer les mains en voulant l'empoigner. A l'issue du combat, il aura tué un agent et blessé une poignée de ses collègues. Avec ça, il a gagné tout naturellement un aller simple pour la bascule à Charlot. Rien de surprenant. Pourtant, son histoire fera les gros titres de la presse pendant toute une partie de l'année 1910, jusqu'à son exécution le 1er juillet.

Pour les journalistes de la presse nationale, Liabeuf est un "apache", un de ces voyous sans foi ni loi qui hantent les quartiers ouvriers de la capitale. Son crime est symptomatique de la violence qui règne autour du quartier des Halles et des fortifications, et de ces lois absurdes qui obligent le policier à n'user de son arme qu'à la dernière extrémité. "La vie d'un agent vaut tout de même un peu mieux que la vie d'un bandit, et il y a une ironie cruelle à constater que celle-ci est entourée de plus de garantie que celle-là", remarque un journaliste du Temps au lendemain de l'agression. La presse de gauche, quant à elle, s'intéresse aux causes du crime de Liabeuf. L'année précédente, celui-ci a été arrêté en compagnie d'une amie par deux agents de la police des mœurs. Malgré ses protestations, il a été accusé de proxénétisme et condamné à trois mois de prison et à cinq ans d'interdiction de séjour. A sa sortie de Fresnes, il reste pourtant à Paris et jure d'avoir la peau des deux flics qui lui ont collé sur le dos l'infâme étiquette de souteneur. C'étaient eux qu'il recherchait ce soir-là dans le quartier Saint-Merri, mais c'est un autre flic qui perdra la vie.

Socialistes, anarchistes et révolutionnaires prennent fait et cause pour Liabeuf. Certains même n'hésitent pas à saluer son acte. Dans La Guerre sociale, hebdomadaire antimilitariste et révolutionnaire, Gustave Hervé signe un papier intitulé "L'Exemple de l'Apache", dans lequel il ne cache pas son admiration : "Savez-vous que cet apache qui vient de tuer l'agent Deray ne manque pas d'une certaine beauté, d'une certaine grandeur ? [...] Je ne demande pas pour cet apache le prix Montyon. Mais je trouve que dans notre siècle d'aveulis et d'avachis il a donné une belle leçon d'énergie, de persévérance et de courage à la foule des honnêtes gens ; à nous-mêmes, révolutionnaires, il a donné un bel exemple." Cet article vaudra à son auteur une condamnation à quatre ans de prison.

Sur le même principe que son précédent ouvrage consacré à la bande à Bonnot, Frédéric Lavignette présente l'affaire Liabeuf sous la forme d'un dossier de presse nourri d'une cinquantaine de journaux différents. Presse républicaine, catholique, socialiste, royaliste, anarchiste, littéraire - tout y passe, dans un découpage qui reprend les faits sous tous les angles et de tous les points de vue possibles. Il arrive que la polyphonie et le goût de l'auteur pour les ciseaux et la colle rendent la lecture un peu laborieuse : "L'agent Maugras, (Le Petit Journal, jeudi 5 mai 1910) dit "la Puce" (Le Figaro, Georges Claretie, jeudi 5 mai 1910) celui contre lequel le bandit préparait ses armes, celui qu'il aurait voulu atteindre, (Le Petit Journal, jeudi 5 mai 1910) s'avance à la barre. (L'Humanité, Jules Uhry, jeudi 5 mai 1910)" Mais on s'habitue vite à ces références constantes, et l'utilisation des journaux de l'époque replonge le lecteur dans l'ambiance. Rien n'échappe à cette succession de coupures de presse, et l'arrestation de Liabeuf comme les débats qui ont suivi (sur les détestables manœuvres de la police des mœurs, puis sur la condamnation à mort du coupable) ont lieu sur fond de crue historique de la Seine (les députés vont en barque au Palais-Bourbon) et d'agressions provoquées par les "apaches", que les journalistes n'hésitent pas à relier au crime de la rue Aubry-le-Boucher.

La Belle Époque ressuscite au fil des jours et des articles, celle de la lutte des classes et des marmites infernales. En ce temps-là, les anarchistes risquaient leur tête, de nos jours ils lisent Le Monde libertaire en faisant leurs besoins dans des toilettes sèches. Certes, Liabeuf n'était pas un anar - juste un ouvrier que la misère a poussé vers le vol, et le désir de vengeance vers le meurtre. Jusqu'au dernier moment, face à la guillotine, il clamera qu'il n'était pas un souteneur. Comme si cette erreur initiale de la police des moeurs pouvait excuser son crime... Bientôt, sa propre histoire lui échappe, et le malheureux cordonnier se voit instrumentalisé de tous côtés. Assassin pour les uns ; victime de la société, exemple à suivre, héros de la lutte contre l'oppression pour les autres. Ce n'était pas un anar, "mais nous devons reconnaître l'énergie dont il a fait preuve en des circonstances où nous sommes habitués à ne voir que de la platitude. Pris en lui-même, son acte est un acte anarchiste. On l'a frappé, il se défend. Il frappe à son tour. C'est normal. Ce qui n'est pas normal, c'est que de pareils cas se produisent si rarement." (L'Anarchie, Le Rétif, jeudi 12 mai 1910)

Le Président de la République, Armand Fallières, qui avait gracié l'abominable Soleilland, meurtrier d'une fillette de treize ans, et qu'on savait hostile à la peine de mort, laissera pourtant Deibler faire son travail. Jusqu'au bout, Liabeuf aura été un problème politique : le préfet Lépine voulait la peau du tueur de flics. "Liabeuf gracié, c'était un soufflet retentissant sur la joue de cette police devenue odieuse à tous. (La Barricade, Victor Méric, samedi 2 juillet 1910) Il fallait de la viande fraîche pour donner satisfaction aux exigences de Lépine et de l'abjecte police des mœurs. (La Barricade, Maurice Allard, samedi 9 juillet 1910)"

Le Magazine des Livres, n° 32, septembre-octobre 2011.


mardi 11 octobre 2011

Bag of Bones [épisode 02]


C'est bien joli de vouloir monter un groupe de rock, mais il suffit pas de lui donner un nom. Je veux dire, honnêtement, y'a pas vraiment de musiciens parmi nous. Bon, à part le Steven, mais lui son truc c'est le piano. Essayez de jouer l'intro de "Smoke On The Water" au piano, à mon avis vous risquez de vous faire courser par le fantôme de Kurt Cobain armé d'une tronçonneuse ! On a voulu faire le tour des instruments de musique qu'on avait, et d'abord on s'est dit qu'on en avait à peu près zéro virgule deux à nous quatre. C'est-à-dire qu'Adrien doit avoir un harmonica, et moi une demie flûte à bec. Les voisins peuvent pas se plaindre.

Steven a quand même fait remarquer qu'il avait un synthé chez lui, je lui ai dit : "Tu veux pas plutôt faire le mec qui court partout sur la scène pour ramasser les pieds de micro et les cymbales ?", et c'est là que Florian a dit qu'à propos de cymbales, son oncle avait une batterie qu'il pourrait peut-être nous prêter. Il paraît qu'il a fait du balloche quand il était jeune, ou je sais pas quoi, et que c'était même un fan de Phil Collins. Ouais, je sais, moi aussi ça m'a fait bizarre : wow ! y'a peut-être un fan de Phil Collins dans le monde, et c'est l'oncle à Florian, dis donc !

Mais en tout cas, ça a réglé la question de la batterie. Du coup, comme Adrien bosse toutes les vacances chez ses parents qui tiennent un restau et qu'il a un peu de thunes de côté, on s'est dit qu'on irait voir un peu les guitares et les amplis dans un magasin de musique. Ça se goupillait pas mal du tout, notre affaire. Florian serait à la batterie, Adrien à la gratte (en plus il les dessine super bien) et moi derrière le micro. Logique qu'on ait les meilleures places, celles qui font craquer les filles, puisque le groupe, c'est notre idée ! C'est pas planqué derrière une grosse caisse que je pourrai éblouir Noémie...

Un mercredi après-midi, Adrien et moi on s'est pointé dans un magasin de musique et on a commencé à baver devant les espèces de mitraillettes à cordes qu'il y avait là, et un type chevelu est sorti du magasin en bousculant un peu Adrien avec un vague "désolé", et Adrien s'est retourné vers moi genre livide, et il m'a dit : "T'as vu ce mec ?" Moi, j'avais pas gaffe, j'étais resté bloqué devant une Fender blanche. "Non, mais t'as pas vu ? C'était le guitariste d'Homestell !" Ah bon ? J'ai jeté un oeil dans rue voir s'il était encore dans le coin, mais que dalle. Alors là, je me suis dit ouaaah, dans quelques mois peut-être, y'aura des mecs comme nous qui nous croiseront dans les rues et qui se retourneront : "Eh, ce s'rait pas les gars de Bag of Bones ?" Bon, j'ai dit à Adrien qu'était encore à dix mètres du sol, tu l'achètes, ta guitare ? A l'heure qu'il est, on devrait déjà être des stars !

Tranzistor, N° 44, automne 2011.

dimanche 9 octobre 2011

Fabien Hein, "Ma petite entreprise punk"


Fabien Hein avait déjà retenu notre attention avec son étude sur le metal, Hard-rock, Heavy Metal, Metal. Histoires, cultures et pratiquants. Il revient avec un passionnant travail de sociologue sur une dimension majeure mais plutôt obscure de la scène punk rock : le do it yourself, ou DIY (que l'on pourrait traduire en français par "fais-le toi-même"). Avec Ma petite entreprise punk, sous-titré Sociologie du système D, Fabien Hein décrit sur le terrain le fonctionnement et les enjeux du DIY en prenant l'exemple du groupe d'Épinal Flying Donuts, figure de la scène punk française.

A travers l'histoire de ce groupe que l'on suit pas à pas, depuis les premières répétitions jusqu'aux tournées en France et à l'étranger, depuis les premiers concerts dans les bars locaux jusqu'au troisième album, on oublie enfin l'image d'Épinal (justement) du punk destroy, négatif et sid-viciousesque - le côté : la destruction, c'est sympa - pour souligner au contraire tout ce que cette scène peut avoir de constructif. Les réseaux de groupes, les échanges, l'entraide sont les maîtres-mots de ce système D où les musiciens partagent scènes, labels et tournées.

Quoi de plus normal, pour des punks, que d'appliquer à la lettre le précepte anarchiste de la récupération des moyens de production ? Le DIY, on y vient tout naturellement, par contrainte mais aussi par passion, parce qu'on veut jouer sur scène et faire connaître sa musique, et qu'on finit par s'en donner les moyens. Et on y reste, assurant le show mais aussi le management, se constituant en une véritable entreprise pour faire vivre son groupe. C'est un vrai travail, pas toujours enthousiasmant, qui s'ajoute à la création et bien souvent au job alimentaire qui occupe la semaine. Être punk, ce n'est pas de tout repos ! Premières scènes, premières critiques, premiers soutiens, premiers pas dans l'auto-production, l'organisation chaotique de tournées, les recherches de subventions, le merchandising, mais aussi le quotidien et les galères de la route, rien n'est laissé de côté par Fabien Hein dans ce portrait de groupe vu du côté de la débrouille. Édité par le très rock'n'roll label Kicking records, cet ouvrage accompagné d'une compilation CD est aussi consultable gratuitement sur le site de son auteur. Punk jusqu'au bout !

Tranzistor, n° 44, automne 2011.

samedi 17 septembre 2011

Un far-west de poche


Il y a des lieux qui sont accrochés à vous comme un harpon. Quoi que vous fassiez, ils sont là. Vous n’êtes même plus obligé d’y retourner. C’est comme un tatouage derrière la nuque : vous ne le voyez pas, mais il est indélébile. Le jardin de La Perrine, c’était un peu la jungle pour moi, quand j’y allais avec mes grands-parents, mon frère et mes cousins, dans les années 80. Pas une jungle dangereuse, une jungle à crotales, fièvres tropicales, alligators et tribus cannibales – non. Une jungle pour enfants, rassurante, familiale, avec des indiens, à la rigueur, mais au tomahawk paisible. C’était mon frère et mes cousins les sioux, les squaws mes cousines : on enterrait la hache de guerre dès qu’une partie de billes se profilait à l’horizon… Après m’avoir proprement scalpé, mon frère gagnait toutes mes billes (qui de toute façon étaient les siennes) ; j’ai toujours été bon perdant.

Ayant échappé de justesse à Géronimo, je me transformais en explorateur, plutôt Tintin que Cortes – à cet âge-là on a les références qu’on peut – et je m’enfonçais dans des contrées hostiles, là où mamie avait parfois du mal à me suivre. J’étais bien parti pour me lancer dans une carrière d’aventurier… Je me demande pourquoi je n’ai pas poussé l’expérience plus loin.

Aujourd’hui, je n’ai même plus besoin de retourner à La Perrine. Le lieu m’appartient. J’en garde un bout sous la peau, près du cœur. Aujourd’hui, quand il m’arrive tout de même d’y retourner, l’espace s’est considérablement rétréci. Bien sûr, j’ai grandi, et je sais bien que les jungles n’existent pas plus que les fantômes. Ma forêt amazonienne, j’en fais le tour en un quart d’heure, et encore, en prenant mon temps. Mais en plus, je n’ai plus jamais l’occasion d’en faire le tour. Ah ! Où s’en est allée ma jeunesse, tout ça, tout ça…

C’est à peine si je me souvenais que le jardin de La Perrine s’étendait au-delà de la roseraie qui domine la ville, avec le donjon du Vieux-Château au premier plan, et une cascade de toits plongeant en direction de la rivière qui se faufile entre les pattes du viaduc comme un félin qui a envie de jouer… Avec ce lieu de mon enfance, je n’avais plus que des rapports lointains, des rapports utilitaires : j’y étais revenu avec des amis pour organiser une exposition burlesque il y a quelques années et, par la suite, je me contentais – pour d’obscures raisons professionnelles – de pénétrer au musée-école, à l’entrée du jardin, où se cache la direction des affaires culturelles, sans même jeter un œil à mon ancien terrain de jeu.

Pour entrer à La Perrine, on longe les grilles du musée des sciences, construit à la fin du dix-neuvième siècle par Léopold Ridel, l’architecte à tout faire de Laval, et dont les expositions sont toujours passionnantes à condition de ne pas avoir plus de huit ans. Une fois franchi le portail du jardin public, on se trouve face à un bassin autour duquel les enfants courent toujours, en faisant généralement crier leurs parents que la balade dominicale a fatigués. « Allez ! On rentre à la maison ! »

On tourne le dos à la façade arrondie du musée-école et on descend quelques marches. Devant nous, une statue ferait mieux d’aller se rhabiller. On descend encore vers la roseraie, créée en 1920 par Jules Denier. D’un rosier l’autre, on se retrouve avec Laval à ses pieds et, au-dessus de sa tête, le bateau d’Alain Gerbault, qui a réalisé la première traversée de l’Atlantique en solitaire. Les Lavallois célèbres le sont généralement pour avoir quitté Laval.

Si on continue sur la droite, on voit un mur de pierre avec une ouverture en arcade, qui mène sur un petit escalier, également de pierre. Une fois descendu, on longe en la regardant de haut la Mayenne, cette feignasse qui ne quitte pas son lit, on apprécie avec l’œil du connaisseur la noble architecture de la Chapelle Saint-Julien, entièrement retapée en 1899 par Léopold Ridel, encore lui. C’est notre Sacré-Cœur à nous, plus petit, plus provincial, et placé plus bas.

On avance sous l’ombre des arbres, un seul chemin possible à moins de vouloir se heurter constamment au même muret comme une mouche qui revient affronter avec entêtement la même vitre. On passe devant la plus petite clairière du monde, où se trouve la plus petite grotte du monde. Une table de pique-nique en bois qui a vu des générations de familles prendre le goûter de quatre heures – thermos de chocolat chaud, madeleines et chocos B.N. – et quelques mètres plus loin des bancs de bois verts qui ont vu s’embrasser des générations d’adolescents. Chewing-gum à la chlorophylle, Biactol et mots doux. Il est temps de remonter : pour les enfants c’est un jeu d’enfant, pour les parents la pente est un peu raide. D’un âge à l’autre, on a gaspillé notre énergie dans des futilités : travailler, payer des impôts, être responsable. Adieu veaux, vaches, cow-boys, indiens…

Ensuite, si l’on tourne à droite, on revient sur nos pas, vers l’entrée du jardin, et ce n’était vraiment pas la peine de raconter tout ça. Pour l’aventure, le far-west, bref, pour l’enfance, il faut prendre à gauche.

Là, à peine remonté, on redescend, et l’odeur nous prend à la gorge. Les gamins s’agglutinent autour du grillage derrière lequel des chèvres et des boucs les dévisagent. Peep-show d’un côté comme de l’autre : chacun essaie de jouer son rôle consciencieusement. « On va voir les biquettes ! » C’était le refrain du dimanche, ou du mercredi, durant toute mon enfance – à croire que le règne animal ne nous intéressait vraiment qu’à travers des grilles. Ce ne sont plus les « biquettes » de mon enfance, et je ne suis même pas sûr qu’il s’agisse de leurs descendantes. Un panneau rappelle qu’il est interdit de nourrir les animaux. Nulle part il n’est écrit qu’il est également interdit de les mutiler. Il y a quelques années, des sadiques ont tronçonné quelques bêtes, par plaisir… C’est peut-être la seule chose qu’ils ont trouvée pour graver leurs noms dans l’histoire de La Perrine. Raté : je suis incapable de me souvenir qui c’était.

De l’odeur on passe au bruit, comme dans un cauchemar chiraquien (et par cette allusion sarcastique, j’espère flatter mon lectorat de gauche), et des quadrupèdes aux volatiles. L’espace des poules et des coqs est en état de révolution permanente : ça se bouscule, ça volète dans tous les sens, et le gallinacé en chef, dressé sur ses ergots, chante à s’en arracher les barbillons. À côté se trouve la cage des oiseaux exotiques, qui chantent moins mais font autant de bruit en se lançant contre le grillage où en battant des ailes d’un perchoir à un autre sans jamais se rentrer dedans. Les animaux peuvent-ils souffrir du tapage de leurs voisins ?

Face aux volatiles, les palmipèdes. La mare aux canards attire les enfants presque plus encore que les oiseaux colorés. De mon temps, on leur jetait des miettes de pain. C’était même un peu le clou de la promenade : on ouvrait nos petits sacs plastiques remplis de pain sec, on jetait nos miettes à l’eau et on regardait émerveillés les canards glisser jusqu’à la nourriture en caquetant. On attendait avec avidité qu’ils remarquent le dé de pain qu’on venait de lancer, ravis d’en voir un se précipiter pour l’engloutir, ou déçus si aucun d’eux ne semblaient y prêter attention... Aujourd’hui, eux non plus, on ne peut plus les nourrir. Pourtant, les enfants ont toujours l’air aussi émerveillés. L’intérêt ne devait donc pas résider dans le pain.

Le sentier se sépare en plusieurs embranchements. On pourrait tous les emprunter : de toute façon, tous ces chemins font des cercles et finissent toujours par nous ramener vers la sortie, à un moment ou à un autre. Difficile de se perdre à La Perrine : c’est vraiment une jungle pratique. Tiens, je vais vous montrer la cabane. Enfin, c’est comme ça qu’on l’appelait. En fait, c’est un simple abri circulaire en bois, avec un banc. Juste un endroit où s’asseoir cinq minutes, pour profiter de l’ombre ou se protéger de la pluie. « Cabane », c’est un bien grand mot. Il faut toujours que les enfants exagèrent. Dessinez-leur deux tours et une vague palissade, ils voient Fort Alamo ! Les gosses feraient d’excellents hommes politiques… Non, cette cabane vers laquelle on accourait à chaque fois, et le dernier arrivé a perdu, n’a vraiment rien d’un repaire d’aventuriers. Quoique, à bien y regarder, et à parcourir les messages inscrits un peu partout sur les murs et sur le banc, il faut admettre qu’un bon paquet de gens ont tenté l’aventure, ici-même. Est-ce que « Juliette » a fait les « rencontres hot » qu’elle espérait en notant son numéro de portable ? Est-ce que « H 25 ans » a fini par trouver « H 18-25 ans », qu’il convoitait « pour relation sérieuse » ? Nous, gamins, nous espérions simplement trouver un endroit qui fasse un peu western – les rondins de bois, c’était un bon début – où nous pourrions nous prendre pour Davy Crockett. Rien à voir avec « Irène 17 ans », qui nous annonce : « Je suce, avale, ne laisse pas de traces. » Moi non plus, je crois que je n’ai pas laissé de traces, à La Perrine. Et pourtant, partout où je regarde, c’est chez moi.

C’est drôle, quand je repense à mon enfance, je ne me vois pratiquement jamais en train de jouer. Ou alors tout seul, dans ma chambre. Je me vois lire, dessiner, puis, à quinze ans, prendre des poses de punk rocker en écoutant les Sex Pistols – mais jouer, jouer avec les autres, très peu. Mais quand je reviens à La Perrine et que je survole du regard les arbres, les sentiers, les bancs qui attendent déjà les prochaines générations de marmots, et si je pousse jusqu’au petit portail de fer forgé peint en vert qui ouvre sur la rue d’Avesnières, le territoire de mes grands-parents, je ne peux que me rendre à l’évidence : ici, j’ai joué. Il y a eu des cavalcades, des parties de cache-cache et des rigolades. Bien penser à ne pas oublier ça. La Perrine a été un de mes terrains de jeu. D’ailleurs, il y avait le coin des jeux d’enfants, avec des balançoires, un toboggan, un trébuchet et, dans mon souvenir, un bassin peut-être parfois rempli d’eau, mais le plus souvent vide – et qui est devenu un bac à sable. Les jeux se sont multipliés depuis : aujourd’hui, il y a un manège de chevaux de bois, une structure avec aires d’escalade et de glissade, et même un faux rocher pour les gamins plus inspirés par la guerre du feu que par la conquête de l’Ouest ! Haussement d’épaule du trentenaire blasé : on n’avait pas besoin de tout ça, de mon temps, pour s’amuser…

Il est temps de s’en aller. Retour vers le musée-école, le bassin où les enfants, après s’être écarquillé les yeux sur les biquettes, les canards, les aras, après s’être écorché les genoux sur le sable de l’aire de jeux, trouvent encore le moyen de s’émerveiller devant les poissons rouges, auxquels ils font un dernier adieu. Ma jungle a rétréci ou mes jambes ont poussé : le tour a été rapide. Mais le saut dans le passé, lui, a été éprouvant. Je passe les grilles du jardin et le soleil m’éblouit. Derrière moi, il y a un blondinet à lunettes qui se retourne une dernière fois pour apercevoir les poissons.

mercredi 13 juillet 2011

Bag of Bones [épisode 01]


Illustration : Matthias Picard.


[Voici le premier épisode d'un feuilleton à suivre chaque trimestre dans le magazine Tranzistor, feuille d'info des musiques actuelles en Mayenne.]

Si vous voulez tout savoir, c'est en cours de philo qu'on l'a eue, l'idée du siècle. Ça faisait déjà un moment qu'on tournait autour de la question, à se refiler des mp3, et le dernier Gojira tu l'as écouté, et BB Brunes c'est vraiment trop d'la merde, ce genre de trucs, et puis on commençait à se saper avec des purs tee-shirts Slipknot ou Guérilla Poubelle, et en plein cours sur la liberté, Adrien s'est arrêté de dessiner des grattes sur son cahier - il les fait super bien - et il m'a donné un coup de coude et mon stylo a lacéré la page en diagonale et sur son cahier il avait écrit : "Envie de monter un groupe ?"

Alors là, je vous raconte même pas l'excitation ! J'aurais pu recharger tous les iPhone de la classe rien qu'en les touchant ! J'ai plus rien compris à ce que racontait la prof, j'ai cru que l'intercours arriverait jamais, et puis finalement ça a sonné et on était déjà dehors et les autres étaient du genre euh, quelle mouche vous pique et tout, alors on leur a dit : "On fait un groupe de rock, les mecs !"

Y'avait Florian avec son pur look gothique tout en noir des rangers aux cheveux, Adrien donc qui dessine super bien les grattes et qui avait ce jour-là un tee-shirt System of a Down, et Steven qu'on sait pas trop ce qu'il foutait là, avec sa pauvre mèche sur l'œil et son tee-shirt Pepe Jeans. Et puis est arrivée Noémie, qui est comme un soleil après trois semaines de pluie. Et puis moi évidemment, Alex, je m'étais pas présenté. Alors Steven qu'on n'avait pas sonné nous a dit que c'était une pure idée et que ça tombait bien parce qu'il a fait trois ans de piano. Je voyais pas bien le rapport, peut-être qu'il croyait qu'on allait faire des reprises de Chopin.

Et on s'est mis à réfléchir au nom du groupe. Le style, c'était trop pas compliqué : du bon gros rock qui envoie, bien crade, on n'est pas là pour rigoler. Alors les noms se sont mis à venir de partout : Kalachnikov (on n'était pas d'accord sur l'orthographe), Trompe la Mort (non, ça c'est pourri), Fukushima Dolls (j'étais content de moi), Prolégomènes à la destruction (ta gueule, Steven, va réviser), les Bâtards, les Morveux, les Morbacs, et alors j'ai dit stop les gars, on oublie tout de suite les noms qui commencent par "les", les Vermines, les Furoncles, les Blattes, les Machins, on n'est plus dans les années 30, et Noémie m'a regardé avec ses yeux qui sont comme deux lacs et j'étais super fier de m'être imposé comme ça, moi. Et Florian a dit un nom anglais, ce serait bien, et Noémie qui est comme le Paradis en condensé a dit: "Pourquoi pas un truc genre Bag of Bones ?" Je sais pas d'où elle sortait ça et j'ai dit ah ouais, génial, et voilà comment on est devenu Bag of Bones. Juste pour une histoire d'hormones.

Tranzistor n° 43, été 2011.


jeudi 30 juin 2011

Cioran, la consolation d'être né


"Se débarrasser de la vie, c'est se priver du bonheur de s'en moquer. Unique réponse possible à quelqu'un qui vous annonce son intention d'en finir."
Cioran, Aveux et anathèmes.

Le 5 juin 1997, je traînais dans le rayon philosophie de la FNAC du Mans sans rien chercher de précis. J'étais là pour rendre les clés du logement dans lequel je restais terré entre deux cours à la fac. Et un livre m'a figé sur place. Son titre, surtout : De l'inconvénient d'être né. Tout de suite, la certitude d'avoir trouvé un miroir - un livre qui me parle de moi. Je l'ai ouvert : une suite d'aphorismes très brefs, de vérités cinglantes, et toutes plus bouleversantes les unes que les autres : "Ce n'est pas la peine de se tuer, puisqu'on se tue toujours trop tard" ; "Qu'est-ce qu'une crucifixion unique auprès de celle, quotidienne, qu'endure l'insomniaque ?" ; "Si le dégoût du monde conférait à lui seul la sainteté, je ne vois pas comment je pourrais éviter la canonisation" ; "Une existence constamment transfigurée par l'échec" ; "Nous avons perdu en naissant autant que nous perdrons en mourant. Tout" ; "Tristesse automatique : un robot élégiaque" ; "Chacun expie son premier instant"...

J'aurais pu me mettre à pleurer, au milieu des clients, dans ce recoin du magasin. Toutes les phrases de Cioran me transperçaient - j'ai acheté le livre et par la suite, il m'a fallu lire tous les autres, aux titres aussi admirables : Sur les cimes du désespoir, Syllogismes de l'amertume, Précis de décomposition, Bréviaire des vaincus, Ecartèlement, La Tentation d'exister, Le Livre des leurres... Découvrir Cioran à vingt ans ! Il y avait donc quelqu'un qui avait réussi à mettre des mots sur mes vertiges, sur mes angoisses, sur mon inaptitude à vivre ? Un complice, un frère en dévastation... Avec lui, comme lui, j'allais désormais pouvoir avancer en arborant mon désespoir sur la poitrine, comme une décoration. Vaincu, je pouvais relever la tête et répondre à la compassion par le sarcasme.

"Que faites-vous du matin au soir?
- Je me subis."

J'ignorais encore tout de Cioran. Ce n'est que petit à petit que j'allais découvrir qu'il était né en Roumanie en 1911 et mort à Paris en 1995, deux ans seulement avant que je ne le découvre. L'exil (d'un pays et d'une langue), la chute, et surtout ce combat quotidien, au corps à corps, contre soi, contre le monde, contre la vie... Et cette autre découverte : ainsi, on peut passer toute son existence avec un colt sur la tempe, un colt mental, et ne mourir qu'à quatre-vingt cinq ans ? Ainsi, la tentation du suicide conserve ? "Je ne vis que parce qu'il est en mon pouvoir de mourir quand bon me semblera : sans l'idée du suicide, je me serais tué depuis toujours."

Je vois mal comment parler de Cioran objectivement, en me laissant de côté. Cioran est l'écrivain qui vous donne la clé pour descendre en vous-même. Et qui vous montre que cette immersion peut être drôle - qu'on peut rire de ses propres ténèbres ! L'humour de Cioran est ravageur : il n'y a bien que les désespérés qui peuvent rire aux larmes comme ça... Quoi de plus jouissif qu'une telle déclaration : "Ma mission est de tuer le temps et la sienne de me tuer à son tour. On est tout à fait à l'aise entre assassins" ? Ou : "J'ai perdu au contact des hommes toute la fraîcheur de mes névroses" ? Ou encore : "Depuis deux mille ans, Jésus se venge sur nous de n'être pas mort sur un canapé" ? Ou pour finir : "Au plus fort de l'Incuriosité, on pense à une bonne crise d'épilepsie comme à une terre promise" ?

C'est que le désespoir de Cioran n'est pas déprimant. Il n'est pas lourd, il ne vous terrasse pas. L'Ennui, chez Cioran, se change en exaltation. C'est en ce sens qu'il est salvateur. Cioran vous détourne du suicide plus sûrement que n'importe quel écrivain optimiste qui répète à longueur de chapitre que la vie est merveilleuse. "Il ne s'agit pas d'être plus ou moins abattu, expliquait-il dans un entretien avec François Bondy, il faut être mélancolique jusqu'à l'excès, extrêmement triste. C'est alors que se produit une réaction biologique salutaire. Entre l'horreur et l'extase, je pratique une tristesse active."

Oui, la lecture de Cioran est vivifiante. Rien de plus rassurant, au fond, qu'un auteur qui vous enseigne que la conscience de notre mort, si elle nous paralyse, nous libère aussi de la nécessité de "faire" quelque chose de notre vie - de la tyrannie du but. A quoi bon trouver un sens à son existence, quand la mort est là pour y mettre un terme et réduire à néant tout ce qu'on aura passé sa vie à bâtir ? Il faut au contraire apprendre à se retirer, à prendre du recul, à méditer - et il devient alors agréable de regarder les humains s'agiter autour de nous, les saisons poursuivre leur cycle, presque sans nous. Le "paléontologue d'occasion" prendrait presque des allures de moine zen : il faut revenir à la vie contemplative. "On ne découvre une saveur aux jours que lorsqu'on se dérobe à l'obligation d'avoir un destin."

Apôtre du renoncement, Cioran a même renoncé à sa propre langue, le roumain, pour s'enfermer dans le français, cette langue rigide qu'il lui a fallu domestiquer. "Parce que le roumain, c'est un mélange de slave et de latin, c'est une langue extrêmement élastique. On peut en faire ce qu'on veut, c'est une langue qui n'est pas cristallisée. Le français, lui, est une langue arrêtée", explique-t-il à Jean-François Duval. Comme Céline qui noircissait des milliers de pages pour arriver à cette musique éclatée, ces phrases fracassées, cette mitraille de mots, Cioran a dû travailler la langue française avec acharnement pour aboutir à ce style fragmentaire, en apparence si simple, où chaque sentence renferme un monde. "Pour un écrivain, changer de langue, c'est écrire une lettre d'amour avec un dictionnaire."

Fils de pope, il a très jeune perdu la foi, et c'est sur ce vide qu'il va fonder sa philosophie. Sans foi mais pas sans mystique, Cioran ne cesse de mesurer sa solitude à celle de Dieu. Comme Job se mettant à parler d'homme à homme avec son Créateur, il sait que les larmes sont le véhicule le plus sûr pour rejoindre la sainteté. Et que si Dieu a laissé place au Néant, Il en est aussi affecté que Sa créature... "Avec un peu d'empressement, nous aurions pu rendre Dieu plus heureux. Mais nous l'avons abandonné, et il est maintenant plus seul qu'avant le commencement du monde." (Des Larmes et des saints) Aussi seul que le plus seul d'entre nous.

La Presse littéraire, juin 2011.

jeudi 9 juin 2011

Point de fuite


Un beau jour, on se dit que cette fois, c'est bien fini. On jette l'éponge. Ça suffit comme ça. On claque la porte. On démissionne.

Un beau jour... Oui, il faisait beau, ce mardi-là, en plein mois de mai, quand Antoine Salmon décida de continuer tout droit après le feu rouge de la rue des Arcades, au lieu de tourner à droite pour rejoindre le magasin d'ameublement qui l'employait depuis bientôt douze ans. Le soleil se reflétait sur les vitrines de Rancœur-sur-Mièvre, tombait en cascade sur les façades des bâtiments étonnés de retrouver une peau dorée, rajeunie, alors que peu de temps auparavant, tout n'était que grisaille et décrépitude... Et la radio jouait On The Road Again. Antoine reconnut le morceau dès les premières mesures d'harmonica. C'était le nom du groupe qui ne lui revenait pas. Un nom de boîte de conserve...


Well, I'm so tired of crying, but I'm out
On the road again - I'm on the road again...


Ah ! oui : Canned Heat.

Comme tout paraît simple, soudain : continuer tout droit au lieu de tourner le volant. Aller voir ailleurs, plus loin, ce que les habitudes du quotidien ont fini par vous cacher. D'autres rues, d'autres visages que ceux que l'on croise chaque matin, à la même heure, depuis des années... Un beau jour, rompre les rangs. Déserter. On s'en fait une montagne, on pense qu'on n'osera jamais tout plaquer comme ça, sur un coup de tête, renoncer à tout ce qu'on a bâti depuis des années... Et puis finalement, il n'y a rien de plus facile. Tout est dans le "coup de tête", justement. Le renoncement, il suffit de le vouloir. C'est la réflexion qui vous empêche de vivre. Penser aux autres. Au patron, à la tête qu'il fera en ne vous voyant pas à votre poste. Aux collègues. Et puis surtout à l'épouse, aux enfants...

Nathalie. Son désespoir quand elle va comprendre... Et les filles ! Julie et Margot... Combien de temps avant qu'elles comprennent qu'elles ne me reverront plus ? Que papa est parti pour toujours ? D'abord, Nathalie recevra un appel de Giroux lui annonçant que je ne me suis pas présenté au travail ce matin. Elle pourra tout imaginer - elle se dira sans doute que j'ai eu un accident, quand elle s'apercevra qu'elle n'arrive pas à joindre...

Antoine regarda le téléphone portable qui attendait muettement sur le siège passager. Il l'attrapa de la main droite, ouvrit sa vitre et le jeta hors de la voiture au moment même où il s'engageait sur le pont. Un beau lancé : il crut l'entendre, plouf, s'engloutir au fond de la Mièvre.

... quand elle s'apercevra qu'elle n'arrive pas à joindre mon portable. Peut-être qu'elle se mettra à téléphoner aux hôpitaux du coin... Ou d'abord à la police ? A quel moment va-t-elle se rendre à l'évidence qu'il ne m'est rien arrivé - que j'ai tout simplement décidé de disparaître ?

Assez. Ce genre de choses qui vous trottent dans la tronche, c'est du poison. Un coup à lui faire rebrousser chemin. Il pourrait encore le faire : un demi-tour au prochain rond-point, et il arriverait à l'heure au boulot. Personne ne s'apercevrait qu'il a eu un moment l'intention de foutre le camp. Ses collègues reprendraient les conversations habituelles, les mêmes éternelles blagues, comme si rien ne s'était passé... puisque rien ne se serait passé. Non. Se soucier des autres, de ceux qui restent, c'est renoncer à sauver sa peau. Tout ce qui compte, désormais, c'est penser à soi, penser à toutes les raisons qui nous poussent à agir. Retrouver toutes les excellentes raisons que l'on a de tirer sa révérence - de quitter la scène avant la fin du tableau.

Je pense, donc je fuis.


*


A la sortie de Rancœur, il s'engagea sur la route nationale. Au même moment, ses collègues devaient actionner le rideau de fer pour accueillir les premiers clients. Désormais, son absence ne faisait plus aucun doute. Mais il s'agissait d'une simple absence, et encore, de quelques minutes de retard - pas d'une disparition. Il faudrait plusieurs heures pour qu'on s'aperçoive qu'Antoine était introuvable. Et plusieurs jours pour que l'évidence s'impose : cette disparition était sérieuse. Pas du chiqué, pas une lubie qui lui passerait après quarante-huit heures d'errance hors du domicile conjugal... Sa femme lancerait une recherche "dans l'intérêt des familles"... Il serait déjà loin.

La circulation, d'abord dense, s'était raréfiée peu à peu, à mesure que les travailleurs avaient gagné leurs bureaux et leurs usines. On avait dépassé l'heure de pointe... Droit devant lui, Antoine voyait les arbres, de chaque côté de la route, se resserrer là-bas, à l'horizon. Il pouvait tracer mentalement les lignes formées par ces arbres, qui se croisaient au point de fuite. Le point de fuite. Quel beau nom ! "Fuir ! Là-bas fuir !" C'est de qui déjà, Rimbaud ? Non, pas Rimbaud. A vue de nez, il dirait Mallarmé...

Fuir, oui. Mais comment fait-on ?

Comment disparaître ? Comment disparaître vraiment ? Un homme laisse toujours des traces derrière lui : un retrait bancaire dans un guichet automatique, un plein dans une station service, une réservation d'hôtel...

Antoine pensait d'abord à mettre le plus de distance possible entre son domicile et lui. Le réservoir d'essence avait été rempli la veille, il était tranquille pour plusieurs heures. Ensuite... Allait-il devoir retirer d'un seul coup tout l'argent qu'il possédait sur son compte pour ne plus payer ensuite qu'en liquide ? Il faudrait aussi se débarrasser de son alliance. Devrait-il songer à se procurer de faux papiers ? Il ne savait pas comment faire ce genre de choses. Il y avait sûrement des réseaux à connaître, qu'il ne connaissait pas... Il lui faudrait dépenser une fortune... Et puis il ne se voyait pas passer le restant de ses jours dans la clandestinité. Il n'était pas bâti pour ça. Il était tout juste taillé pour la fuite, l'absence, l'effacement - pour raser les murs. Ce n'était pas l'homme de la cavale sublime à la Spaggiari, de la marge glorieuse, de la grande vie des truands en exil...

Non, il allait rester Antoine Salmon, né le 2 novembre 1968 à Périgueux, marié depuis juin 1997 avec Nathalie Herrault et père de deux enfants : Julie, née en 1999, et Margot, née en 2002. Des dates. Finalement, c'est à peu près tout ce qu'il reste de la vie d'un homme quand on cherche à la résumer : quelques dates, quelques lieux, quelques noms... Mais ce qui faisait les jours, chacun des jours, l'ennui, les joies, les odeurs... Ça ne rentre pas dans les cases des fichiers administratifs.

Alors, comment disparaître ? Passer les frontières, traverser les océans ? Partir vivre en Afrique, en Bolivie, en Australie ? Toute une vie à réapprendre, alors... De toute façon, il lui faudrait repartir de zéro. Alors, oui, pourquoi ne pas carrément changer de latitude ? Tout était possible, maintenant. Tout s'ouvrait à lui. La vie allait recommencer. Cette fois, il faudrait tâcher de ne pas complètement la rater...


*


L'absence, ça le connaissait. Il avait toujours eu des prédispositions pour ça. A l'école, déjà, il s'évadait en pensée par les fenêtres de la classe. "Toujours dans la lune", constatait avec un air d'accablement amusé son institutrice de CM2, madame... Le nom lui échappait. Peu importe, de toute façon, puisque lui aussi, il s'échappait.

Dans la lune, oui. Ou ailleurs. Et quand ses copains de lycée traînaient aux bras des filles, lui se faisait tout petit, incapable de parler. Il baissait la tête quand une fille s'adressait à lui, il essayait de rentrer à l'intérieur des murs quand le prof de maths lui posait une question... Et oui, déjà, il ne pensait qu'à disparaître. Cette envie d'être absent, il la retrouva intacte ensuite pendant les examens, les entretiens d'embauche, les rendez-vous amoureux... Il n'était pas assez robuste pour cette vie-là. Il avait un trou dans la coque, il prenait l'eau... Il n'était pas là. Il était tout juste vivant, et le moins possible. Déjà, il lorgnait vers les canots de sauvetage, pour pouvoir s'esquiver avant la catastrophe...

A bien y réfléchir, Nathalie avait toujours eu un mari absent. Peut-être qu'il lui faudrait beaucoup plus de temps que prévu, après tout, pour réaliser que cette fois, c'était pour de bon. Il était déjà tellement effacé, retranché dans le silence, évanescent... Un homme discret. C'était avec cette discrétion qu'il l'avait séduite, d'ailleurs. Elle avait trouvé sa timidité "touchante". Ça lui avait donné une bonne excuse pour ne pas la toucher plus.

Jeunes et amoureux, ils avaient des rêves, des semblants de rêves. Ça arrive même à des gens très bien. Ils avaient voulu ouvrir une librairie d'occasion. Un rêve commun, comme en ont les amoureux. Elle avait l'esprit d'initiative, et lui encore un peu de curiosité. Il avait toujours été d'un naturel curieux. Curieux de voir comment les choses tourneraient mal... Et ils l'avaient ouverte, cette librairie, sur la place principale de Rancœur. C'était un peu leur premier enfant, leur œuvre à tous les deux.

Ils avaient tenu trois ans, le temps de s'apercevoir que les gens ne lisent plus. Antoine s'était senti responsable du dépôt de bilan. C'était comme ça : il avait l'impression que le ratage était en lui depuis toujours. La rencontre avec Nathalie l'avait un peu rassuré sur ses aptitudes, et elle avait de l'ambition pour deux. Il avait cru que peut-être, avec son aide, il allait réussir à faire quelque chose de sa vie, en fin de compte. L'histoire avait tourné court, et il n'en avait pas éprouvé de surprise particulière. Il fallait viser moins haut, il fallait veiller à une certaine stabilité sociale (ils s'étaient mariés, et Nathalie était enceinte) : il devint vendeur chez Monsieur Meuble et elle secrétaire médicale. Du concret, du solide : solide et stable et immobile comme un meuble. Un salaire tous les mois. Les enfants allaient pouvoir grandir dans un univers protégé.

Protégé, il l'avait été depuis sa naissance, Antoine. C'était peut-être ce qui l'avait rendu aussi frileux devant la vie. Curieux, mais poltron. Sortir de soi, se risquer à l'extérieur, c'était s'exposer au danger. Oui, longtemps, il avait cru que c'était ce qu'il pouvait faire de mieux pour ses enfants : leur offrir la sécurité, les tenir à l'abri du risque, des hasards de la vie.

Eh bien ! Les "hasards de la vie", c'était ce qu'il recherchait, maintenant. Il ne pouvait plus les supporter, ces quatre murs protecteurs, chaleureux. Il voulait des aléas, du chaotique. En disparaissant aux yeux des autres, qui sait, il allait peut-être enfin apparaître à ses propres yeux ? Peut-être aussi que c'était vers un nouvel échec qu'il s'en allait ainsi, à tombeau ouverts comme on dit... Mais alors, ce serait un vrai, un bel échec ! Un naufrage qui aurait du panache, pas cette agonie molle, aseptisée, ce cancer en sucre d'orge...

C'était d'abandonner ses filles qui lui faisait le plus de peine. Il essayait de ne pas trop y songer. Il ne serait même pas présent pour le dixième anniversaire de Margot. Et inutile d'imaginer envoyer des cartes postales : on brûle ses vaisseaux, on coupe tous les liens. Table rase. C'est dur, mais c'est le seul moyen de sauver sa peau.

Antoine employait des termes comme ça, dans ses ruminations, alors qu'à la radio passait maintenant un truc que Julie écoutait souvent. Rihanna, peut-être, ou quelque chose dans le genre... "Table rase". "Sauver sa peau". Le genre de vocabulaire qui en jette, qui vous pose en héros... En vérité, ce qui faisait fuir Antoine, c'était peut-être la trouille, et rien d'autre. La trouille d'être un mari et un père responsable, la trouille de se sentir moins libre qu'avant, surchargé de devoirs qui le dépassaient. La trouille et l'égoïsme, aussi : "Laissez-moi tranquille ! Vous ne m'aurez pas vivant ! Laissez-moi me retrouver enfin, moi ! Moi tout seul ! Voir à quoi je ressemble..."


*


Antoine gara son Audi à sa place habituelle sur le parking des employés de Monsieur Meuble. Il était à l'heure, comme toujours. De plus en plus souvent, maintenant, il se laissait aller pendant le trajet à imaginer qu'il plaquait tout, du jour au lendemain, et qu'il prenait la route. De l'entrée, un collègue arrivé un peu plus tôt lui fit un geste de la main pour le saluer de loin. Antoine coupa le contact et sortit de la voiture. Il marchait un peu voûté. Il avait quarante-deux ans de remords sur les épaules.

mercredi 25 mai 2011

André A., le dernier des purs


[André A. sévissait depuis quatre ans dans les colonnes du magazine Tranzistor, feuille d'informations lavalloise sur la pratique des musiques actuelles en Mayenne. Autant dire que c'est de la micro-histoire locale. Tant pis. Lorsque ce génie méconnu a décidé de jeter l'éponge, un recueil de l'intégralité de ses chroniques a été publié - et il m'a demandé d'en rédiger la préface. On ne refuse rien à un ami. On peut lire l'ouvrage en question ici, si l'on veut briller en société ensuite.]

J'aurais pu intituler cette préface "le dernier des rebelles" - mais c'est un vocable qui aurait certainement faire rire (ou vomir) celui qui, par ses chroniques trimestrielles dans Tranzistor, n'avait rien d'un excité boutonneux à tee-shirt Che Guevara. André A. n'a jamais prétendu révolutionner quoi que ce soit, et surtout pas la chronique musicale. Quant à réveiller les consciences, ce n'était pas son truc : d'ailleurs il savait bien qu'un tel réveil tiendrait du miracle de la Résurrection.

André A. était l'homme le plus désintéressé qu'il m'ait été donné de rencontrer. Toute sa vie, il aura fui les honneurs, les mondanités que son talent aurait pu lui offrir sur un plateau. Il n'aurait jamais sacrifié sa solitude pour un quelconque cocktail de cultureux locaux - malgré son goût avoué pour les boissons alcoolisées.

Le raté lumineux, le clochard céleste, l'artiste sans œuvre, voilà ce qu'il recherchait avant tout - voilà ce qu'il voulait glorifier. L'humanité, il la croisait à la sortie des bars louches, à deux heures du matin, et c'était là qu'il dénichait le génie, la beauté des borborygmes de pochtrons, la mélancolie des regards délavés, jaunis par le demi-pression, la violence des petits matins qui succèdent à la nuit blanche : tout ce qui nourrissait ses papiers brûlants de vie.

Cette attirance pour les humbles, les refusés de partout, les invisibles, conférait à André A. un regard de sociologue du monde des "musiques actuelles" (encore une expression qui lui donnait de l'urticaire). Qu'on relise son article consacré aux festivals de l'été, ou ses rencontres avec des musiciens de province, Jipé l'ambitieux, Adèle et José les amoureux chantant pour le Christ, le groupe mayennais AMPC : à chaque fois, ce sont des tranches de vie qui nous sont offertes. A chaque fois, nous sommes frappés par la vérité qui se dégage de ces échanges. Parce que c'était ça qui l'intéressait, André A., par-dessus tout : la vérité des êtres. La musique, les styles, les genres : il s'en moquait, et d'ailleurs sans doute n'y connaissait-il pas grand-chose. Rap, dub, punk, électro, garage... Du chinois, tout ça ! Mais derrière tout ce jargon, il y a ce type qui sue derrière ses platines ou sa guitare désaccordée, avec ses rêves de gloire au bout des doigts - et c'était tout ce qui comptait.

André A. passait souvent pour un réactionnaire, on reprochait à ses articles de démolir gratuitement tout ce qui "marchait" bien, tout ce qui plaisait aux jeunes... Gratuitement, vraiment ? Non. J'affirme que ses violences verbales étaient une manière pudique de cacher ce qu'était réellement André A. : un pur. Le dernier, sans doute.

mercredi 18 mai 2011

La famille, la langue, le monde


"On ne fait pas innocemment l'amour face à la photo de quelqu'un. Les gens dont on met l'effigie autour de soi sont présents. Je crois, Louise, à la présence des absents et des morts !"
François Taillandier, Option Paradis.


Alors, pendant que nous avions le dos tourné, à causer de tout et de rien, François Taillandier achevait sa fresque commencée huit ans auparavant. Il est temps pour lui de passer à autre chose - Time to turn ! Et pour nous, de revenir sur cette Grande intrigue dont l'ultime volume est paru l'année dernière. Cinq tomes, onze chapitres chacun : cinquante-cinq chapitres bâtis autour de deux familles, les Maudon d'un côté, les Rubien de l'autre, que l'on suit sur cinq générations.

"Suivre" n'est d'ailleurs pas vraiment le terme adéquat : il suppose un point de départ et un point d'arrivée. Suivre une famille sur plusieurs générations, c'est partir d'un point précis dans le passé pour rejoindre le temps présent. Ou le contraire, si l'envie nous prend de grimper dans l'arbre généalogique. Rien de toute cela chez Taillandier : avec lui, le temps ne passe plus, le passé, le présent et l'avenir se confondent. Normal, puisque le présent n'existe que parce que le passé a eu lieu, et qu'il engage d'ores et déjà l'avenir...

Mai 2001. Louise Herdoin et Nicolas Rubien sont cousins et, depuis quelques temps, amants. Ils ont décidé de revenir passer un moment à Vernery-sur-Arre, "gros bourg de quatre mille âmes situé aux confins du Sancerrois et de l'Yonne", dans la maison de leur grand-mère commune, Gabrielle Maudon. Une grand-mère à l'ancienne, soucieuse des convenances, des traditions... "C'était l'époque où la revoyait Nicolas - une image qui la résumait tout entière dans sa mémoire - revenant de l'église, ôtant les aiguilles qui tenaient son chapeau, s'exclamant "Dieu soit loué, la pluie s'est arrêtée juste avant la fin de la messe", parlant des personnes rencontrées "sur le cimetière", jugeant son prochain avec un petit mouvement du menton, sec et involontaire, qui lui était habituel."

Durant ce séjour sur le lieu du crime, Louise et Nicolas vont faire revenir les membres de leur famille, soulever les secrets, explorer les oubliettes que cache toute tribu qui se respecte... Parce que les mots, chez Taillandier, cachent autant qu'ils disent. Entre le mutisme du grand-père Etienne Maudon, "l'homme le plus silencieux de son siècle", et les calembours et contrepèteries de François Rubien, le père de Nicolas, le langage pose problème. Taillandier crée des concepts dont il devient difficile de se débarrasser. Pour un lecteur de La grande intrigue, comment évoquer ces récits que l'on fait de sa propre vie, de son histoire, faisant coïncider des éléments disparates pour donner un sens à tout ça, sans employer le terme de "telling"? "Un telling, en gros, expliquait Dan, c'est un discours qu'on tient et qui vous justifie. Ça clarifie, un telling, ça te fait un truc qui met le monde en ordre. Ce que nous construisons, toi, moi, tous les autres, quand nous parlons de nous, de ce que nous voulons, de la façon dont nous voyons notre vie, ce n'est pas la vérité, c'est du discours, c'est du telling."

Oui, la langue, le discours est le fil conducteur des cinq tomes de cette saga. Silence ou logorrhée, les personnages se définissent par ce qu'ils disent, par ce qu'ils taisent, et l'aboutissement de ce questionnement incessant est l'unilog, ce langage créé par un homme d'affaires d'origine chinoise surnommé Fou-Fou. Ce spécialiste d'Internet que les langues inquiètent imagine une sorte d'espéranto simplifié, un langage qui ne nécessitera aucun apprentissage, puisqu'il sera formé des signes et des termes déjà employés internationalement : langage informatique, signalétique urbaine, termes étrangers connus de tous... "Mettre le langage à distance, le regarder pour lui-même, le transformer comme on réaménage une maison, est une tendance générale des humains, dont témoignent des siècles de culture. Les grands écrivains, les forgerons de langues, les Dante, les Rabelais, les Luther, ont eu cette ambition secrète, n'être plus dominés par la langue, mais la dominer. Fou-Fou ne veut rien de très différent. Fou-Fou, petit dieu perché sur une planète de Saint-Ex, refait le Logos en Lego."

On interroge le langage comme on interroge le temps, obsessionnellement, dans les cinq volumes de François Taillandier. Nicolas Rubien a affiché trois photographies : son père, lui et son fils, tous les trois âgés d'environ douze ans au moment du cliché. "Ces garçons de douze ans feront des hommes, et ils subsisteront à l'intérieur de ces hommes, pour leur dire quelque chose. Ce sont trois petits soldats qui ne savent pas encore quelles guerres ils auront à mener..." Le passé, le présent, le futur, toujours déjà réunis.

On interroge le temps pour interroger le changement. Nicolas, architecte, souffre de voir son métier réduit à une simple fonction utilitaire, pratique. "Charlemagne", ancien professeur d'université reconverti en penseur mystique, a établi la théorie de l'"option Paradis", estimant que les sociétés libérales de l'après-guerre avaient projeté d'instaurer le paradis sur terre. Cette théorie ayant fait long feu, "Charlemagne" invente "World V". L'humanité aurait selon lui habité quatre mondes différents au cours de son histoire: le monde agraire, le monde des petites communautés, le monde des villes classiques et le monde industriel. Le cinquième monde, son nouvel habitat, désigne "le monde unique et délocalisé, le monde en réseau, le monde des migrations de toutes sortes, le monde plurilingue, le monde des masses indifférenciées".

Quel rapport entre la grand-mère Gabrielle Maudon, la mystérieuse Pauline, cette orpheline mal mariée dont on perd la trace dans les années 1920, "Charlemagne", Fou-Fou, le pendu de Vernery-sur-Arre et Sobel, l'écrivain issu d'une peuplade d'Afrique, les Bantamas, qui décide d'écrire une trilogie sur l'histoire de son pays ?

C'est justement tout l'art de François Taillandier de tisser des liens entre tous ces personnages, s'invitant lui-même dans l'oeuvre, discourant avec Sobel, son personnage et son confrère. Il n'y a pas d'extérieur à La grande intrigue, vaste fresque du monde actuel et de son passé, et le lecteur lui-même n'est pas loin de s'incruster dans le tableau. Je m'y suis bien retrouvé, moi : cette famille, c'est un peu la mienne, et le père de Nicolas Rubien ressemble étrangement au mien, avec sa manie de déformer les mots, de rire de tout, et la grand-mère Maudon, si religieuse, si attachée à ses traditions, c'est la mienne aussi, et cette province, c'est chez moi... La grande intrigue, une saga dont vous êtes le héros.

Le Magazine des Livres, avril 2011.