jeudi 19 décembre 2013

La littérature étrangère

Il n’est pas nécessaire d’entendre une langue pour la traduire, puisque l’on ne traduit que pour des gens qui ne l’entendent point.
Denis Diderot
           
On parle de la France et de sa littérature, on vante ses grands esprits, comme si la littérature et la France étaient liées depuis les origines, et pas de discussion. Or, non seulement certains étrangers se permettent de toucher à cette grande dame (de petite vertu) qu’est la Littérature avec toutes les majuscules qui s’imposent, mais en plus, figurez-vous que les plus anciens textes de l’humanité n’ont pas été écrits en français. Pas même en ancien français, ou à la rigueur en latin – non, non : des pictogrammes, de l’araméen, des trucs incompréhensibles, pas de chez nous…
            C’est plutôt vexant.
            La littérature étrangère a donc précédé la littérature française. Mince alors. Gilgamesh a précédé Tartarin de Tarascon, Homère a précédé Philippe Sollers. Je ne sais pas ce qu’on foutait, nous, pendant ce temps-là, avec nos moustaches de Gaulois et tout le bazar : un peu de guerre, un peu d’agriculture, de la chasse, enfin bon : que de l’alimentaire. Les idées, c’était pas pour nous. Pour séduire une femme, on n’écrivait pas de poèmes : on assassinait sa famille, on brûlait sa maison et on se couchait sur elle sans enlever nos godasses. Peu ou prou.
            Aujourd’hui encore, un nombre incalculable d’écrivains s’évertuent à écrire dans des langues incompréhensibles. Ce sont ce qu’on appelle dans notre jargon des « écrivains étrangers ». Et ils ne sont même pas tous du même coin de l’étranger : anglais, allemands, japonais, américains, arabes, chinois, portugais… Ils ont la supériorité numérique. La littérature française, à côté, fait pâle figure. Pourtant, Chrétien de Troyes, Villon, Racine, Chateaubriand, Hugo, Proust, c’est pas tout à fait du pipi de chat ! Mais bon, eux nous répondent Ovide, Dante, Shakespeare, Cervantès, Dostoïevski, Mishima, Dit du Genji et Mille et Une Nuits, et on doit bien reconnaître que ce n’est pas mal non plus (une fois traduit en français, bien sûr).
            Les écrivains étrangers parlent de sujets étrangers, mais pas seulement. Et c’est là que ça devient intéressant. Parfois, un lecteur français peut tout à fait comprendre ce qui se passe dans la tête d’un quelconque Alexeï Nikolaïevitch Andronikov (par exemple), d’un John Smith ou d’une Petra Von Glück. Car la littérature est – eh oui – universelle. Une fois traduite en français, bien sûr.
            Il y a aussi des gens qui vous diront qu’ils lisent Tolstoï, Faulkner ou Goethe dans le texte. Il en faut toujours pour faire les malins.
            Même avec toute la mauvaise foi du monde, force est de constater que la littérature étrangère, c’est pas mal. On aura beau faire les plus grands éloges sur Proust, Camus, Gide ou Céline, on aura du mal à se passer de Joyce. Ou de Kafka. Ou de Melville. Pour rester dans les contemporains.

            Alors, voilà : ce qu’il faut retenir de tout ça, c’est qu’il faut accepter l’Autre, n’est-ce pas, comme un autre Nous-même, et voilà. Et qu’on a beaucoup à apprendre de nous-mêmes grâce aux autres, que l’étranger est un miroir, enfin bon, vous avez compris. Il y a des jours comme ça où je suis d’un esprit positif absolument déprimant. Aimez-vous les uns les autres et crevez, bande de cons. Joyeux Noël.

jeudi 12 décembre 2013

Le vrai métier

Ce mois qui aurait pu être particulièrement bien employé par suite de l’absence de mon chef, je l’ai passé sans raison valable (…) à ne rien faire et à dormir.
Franz Kafka, Journal.

            Les écrivains aiment se la raconter, mais la plupart d’entre eux, quand ils ne s’amusent pas à chatouiller la virgule et à filer la métaphore, ont un vrai boulot et ne font pas les malins.
            Ça, évidemment, quand on passe chez Taddéï, ça fait toujours plus classe de présenter son dernier roman de chez Flammarion, plutôt que de se voir désigné comme un modeste employé du tri à la Poste… Des employés du tri, voyez-vous, il y en a des tas. Mais l’auteur du fameux Mes fouilles dans tes caisses, grand roman d’archéologie policière, il n’y en a qu’un.
            Prenons deux employés de bureau. Le premier, que nous appellerons « petit a », a passé un bac ES avant de rater les concours d’entrée aux grandes écoles de commerce. Pas démonté pour autant, il a suivi un BTS force de vente, ou autre, et après moult stages et formations, il est désormais chef d’équipe dans une entreprise jeune et dynamique (ou pas). Le deuxième, que nous appellerons Jean-Baptiste Patafion, rêve depuis son plus jeune âge de trousser les muses, a passé un bac L, raté lamentablement sa prépa littéraire, a considéré qu’il était trop génial et d’un esprit trop indépendant pour se laisser manipuler par les théoriciens de la pensée, a vécu quelques années en profitant des revenus de ses parents pour écrire son œuvre et, voyant combien le milieu éditorial était pourri et frileux, puisque personne n’osait le publier, a décidé de trouver un emploi alimentaire.
            Alimentaire, mon cher Watson !
            Qu’on n’aille surtout pas s’imaginer que notre homme a pour vocation de rentrer des chiffres dans un fichier Excel ou de vendre des encyclopédies ! Non : il fait ça pour gagner sa vie le temps que son talent d’écrivain soit reconnu, ce qui ne saurait tarder, excusez-moi, j’attends un coup de fil d’une minute à l’autre… C’est là toute sa différence avec « petit a » (un brave garçon, au demeurant, et même un collègue tout à fait charmant, mais que voulez-vous, tout le monde ne peut pas être un artiste).
            Beaucoup d’écrivains embrassent (sans mettre la langue) le beau métier de professeur. Déjà parce que c’est un beau métier, qu’il offre un peu de temps libre, et enfin parce que nos hommes de lettres sont malheureusement un peu trop diplômés pour faire éboueur ou caissière chez Monoprix. Ils le regrettent beaucoup, d’ailleurs, car ils sont proches du peuple et qu’ils auraient volontiers plongé leurs mains d’artiste dans le cambouis (ou autre chose) pour en ressortir, à coup sûr, le Germinal des années 2010 !
            L’écrivain a donc généralement, en plus de son statut d’écrivain, un vrai métier. Vrai métier qu’il se doit de mépriser un peu, bien entendu. Ce n’est qu’un gagne-pain. Il convient d’ailleurs que l’écrivain soit présenté comme un médiocre tâcheron dans tout ce qui ne touche pas à la grande littérature. Mallarmé était professeur, certes – mais « chahuté par ses élèves », donc tout va bien. Kafka lui-même qualifiait avec dédain son emploi dans les assurances de gagne-pain – mais il était plutôt bien noté par ses supérieurs et il a bénéficié de plusieurs promotions : c’est louche. Saint-Exupéry a trouvé le bon plan : aviateur, c’est un métier qui fait rêver – ça fait aventurier, le contre-pied idéal de l’image qu’on a de l’écrivain assis devant sa vieille Remington ou son jeune MacBook, donc ça colle. On lui pardonne volontiers de ne pas avoir été qu’un plumitif.
            Pour les médias, il va sans dire que le vrai métier de l’écrivain est écrivain. On n’a pas fait venir Bégaudeau à la télé pour qu’il nous raconte son dernier conseil de classe ! Mais ce n’est pas chez Gallimard ou à Actes Sud que notre Patafion va pointer tous les jours ! Et quand il reçoit son bulletin de salaire à la fin du mois, les chiffres le prouvent : il est d’abord facteur (ou prof, vendeur de cravates, boulanger, pédicure-podologue…) avant d’être écrivain !
            Tout ça pour dire que si vous avez des joints à changer dans votre salle de bain, il vaut mieux pour vous que votre plombier ne soit pas du genre à avoir un manuscrit volumineux qui l’attend dans le tiroir de son bureau…


jeudi 5 décembre 2013

La ville

De même qu’il n’existe plus de bons enfants rue des Bons-Enfants, ni de lilas à la Closerie, ni de calvaire place du Calvaire, de même il ne fleurit plus de bruyères à Bécon-les-Bruyères.
Emmanuel Bove.

On dirait bien que la ville est une invention d’écrivain. C’est trop beau, ce cadeau : des rues pleines d’histoires, des faits divers sur chaque trottoir, des rencontres, des séparations, des portes-cochères et des portières qui claquent, des autobus qu’on rate et des taxis qui se traînent… Notre ami l’écrivain n’a qu’à se pencher à sa fenêtre, ou s’asseoir à une terrasse, et regarder son roman se dérouler sous ses yeux.
Il existe pourtant des écrivains de la campagne. On se demande bien comment ils font. Sans parler de cette aberration qu’est le « roman du terroir » ! Non mais sérieusement, qu’est-ce qu’on peut bien écrire entre un tracteur et deux plants de vigne ? Ceux qui parviennent à trouver des histoires à raconter au beau milieu d’un bocage ont toute mon admiration. Vraiment, les mecs, je sais pas comment vous faites, moi je pourrais pas.
L’écrivain des champs est généralement rougeaud, un peu rustre, porte des vestes de velours côtelé et aime le vin de pays, qu’il consomme sans aucune modération. L’écrivain des villes, lui, est généralement blême, neurasthénique, divorcé, porte une écharpe en toute occasion et consomme tout ce que le milieu littéraire peut lui fournir d’alcools forts et de drogues diverses – là encore sans aucune modération.
La ville attire l’écrivain comme la pourriture les mouches. Il s’agit de chanter le béton, le verre et l’acier, la pollution de l’air, le capharnaüm des moteurs, des klaxons, des cris, des musiques qui s’entremêlent, les déjections canines (ou humaines), la misère, le polychlorure de vinyle, les gaz d’échappement, les ruelles. Chanter l’homme des foules, le corps qui se fond dans la masse indistincte, la fusion des corps, des individualités, dans un tout sans visage – la grande Disparition dans un maelström anonyme.
La ville est séduisante parce qu’il est aussi facile de s’y perdre que de s’y trouver. De trouver quelque chose. Combien de graals à conquérir parmi le dédale des rues ? (« Dédale des rues » : cliché à proscrire si vous voulez avoir l’air d’un écrivain sérieux !) Et pourtant, on ne peut pas dire que les romans arthuriens fassent grand cas des villes ! Ce n’était pas la mode, à l’époque, visiblement. James Joyce, lui, a eu la bonne idée de transformer Ulysse, symbole du grand voyageur ayant parcouru toutes les mers du globe, en citadin. Pas besoin de mers, pas besoin du globe : un plan de Dublin suffit pour partir à l’aventure. Aventure intérieure, chez Joyce, évidemment : la ville est le nombril de tout homme. Cartographier la ville, c’est se cartographier soi-même. Et je vous laisse vous amuser avec les mots qui appartiennent aussi bien au lexique de la ville qu’à celui de l’anatomie humaine : artères, circulation, le cœur de la cité (le centre-ville), son poumon (un simple jardin public fera l’affaire), etc. La ville est un corps, et la ville a une âme. Son âme, ce sont ses habitants. L’écrivain se fera un devoir d’étudier en profondeur l’âme de la ville. D’aller au plus près de ses habitants. Car l’écrivain aime les gens.
La ville est si vaste, si foisonnante, qu’elle peut aussi bien se décrire par le vide. Pas de bruyères à Bécon-les-Bruyères, pas de métro pour Zazie dans le métro.
Ville inhumaine ! Ville broyeuse d’hommes ! Ville-Lumière ! Ville pleine de vies ! Ville pleine de quartiers pleins de vies ! Ville-village, ô gentil clocher de mon enfance ! Ville pourrie, dirty old town, ville dépotoir de souvenirs ! Fourmilière ! Nécropole ! Ventre chaud ! Bouillonnement ! Grouillement ! Sexe béant ! Ville-martyr ! Ville-matrice ! Ville à vendre ! Ville imaginaire ! Paris ! New York ! Venise ! Sarajevo ! Noirceur-sur-la-Lys ! Metropolis ! Laval ! La ville tentaculaire attire à elle les points d’exclamation comme les fêtards du vendredi soir attirent les plaintes pour tapage nocturne. Elle est vulgaire, elle est gueularde, elle est belle la nuit, toute enguirlandée de lumières, comme une poule de luxe croulant sous les paillettes. La ville s’offre et l’écrivain la prend : pas besoin qu’on le lui dise deux fois.
Mais de quoi pouvait-on bien causer avant Haussmann ?


jeudi 21 novembre 2013

L'autoédition

« Mon antiédition n’est pas une de mes portes de Salut, c’est la seule. Le Salut par les Lecteurs. »
Marc-Édouard Nabe

            Fier, seul face au monde et cheveux au vent, l’écrivain est épris de liberté. Les carcans de ce monde ne sont pas pour lui. D’un mot il fait tomber les plus lourdes chaînes, d’un trait d’esprit il rase les prisons, d’une phrase assassine il cloue au pilori tous les gardiens de la morale.
            Sauf si son éditeur lui demande de se calmer un peu.
            Parce qu’il faut bien comprendre que la liberté de l’auteur est toute relative. Dès lors qu’il a signé un contrat chez un grand-éditeur-parisien, l’écrivain est tenu de ne pas trop cracher dans la soupe quand même. Oh, bien sûr, on ne lui présente pas les choses comme ça, non : au début, on salue son courage, sa liberté de ton, on l’encourage même à « ruer dans les brancards », on applaudit sa férocité, son mordant… Et dès les premiers problèmes un peu sérieux, dès que la menace d’un procès pointe à l’horizon, on se désolidarise bravement de son poulain, on n’était pas au courant, on n’a rien vu venir, on lui fait les gros yeux par-dessus la table en acajou massif. Vous allez nous attirer des ennuis avec vos histoires ; c’est une maison sérieuse, ici, monsieur !
            La liberté, encore une fois, se mesure à la longueur de la laisse.
            Alors, parfois, l’auteur veut pouvoir voler de ses propres ailes, s’affranchir enfin de l’autorité parentale, obtenir son émancipation pour pouvoir aller dans les bars avec les copains et se mettre la tête à l’envers à coups de vodka-Red Bull. Il se tourne alors tout naturellement vers l’autoédition, comme un tournesol vers l’astre solaire.
            Aujourd’hui encore, l’autoédition fait un peu rigoler dans les cocktails littéraires. Un truc d’amateur, pas sérieux – forcément un raté qui de toute façon n’aurait jamais vu son manuscrit publié s’il était passé par les éditeurs traditionnels… Le milieu du disque connaît les mêmes losers, ces types qui s’imaginent pouvoir enregistrer et diffuser leur musique sans passer par la SACEM – ah ! les naïfs !
            Oui, pendant des années ce genre de pratiques semblaient vouées à l’échec, un échec pas même retentissant, un tout petit échec qui passerait inaperçu… Et puis est arrivé Internet.
            L’autoédition, d’abord, n’est pas une entreprise de fainéant. C’est la raison pour laquelle, en général, l’écrivain préfère laisser son éditeur s’occuper de la confection, de la mise en vente et de la distribution de son livre. L’écrivain est en général un procrastinateur, il a besoin qu’on le secoue un peu, qu’on lui donne des délais à respecter, bref : il a besoin d’un chef.
            L’auteur qui se lance dans l’autoédition décide donc qu’il est assez grand pour se débrouiller seul. C’est déjà audacieux de sa part. Certes, Internet va grandement faciliter la partie promotion et distribution. Restent l’impression et la fabrication de l’ouvrage, mais aussi la protection juridique, la demande d’ISBN, etc. Des formulaires à remplir, des papiers à renvoyer avant la date limite, tout ce que notre ami l’écrivain, tête en l’air et dédaigneux des futilités du monde, répugne à faire. Oui, ben voilà ce qui arrive quand on veut tout faire par soi-même !
            Comme je l’ai dit, cette pratique a été longtemps considérée par les « gens du milieu » (le milieu littéraire, donc) comme le choix des mauvais auteurs, fort justement recalés par les comités de lecture des grandes maisons d’édition. Ces nuls, persuadés d’être victimes d’un ostracisme odieux, qui n’était dû qu’à leur talent et à leur manière inouïe de révolutionner le langage, se disaient que puisque c’était comme ça, ils allaient se publier eux-mêmes. Na. Le bon écrivain était estampillé Gallimard, Flammarion, Grasset, Stock ou Julliard. Celui qui n’avait pas reçu le tampon de l’un de ces grands noms ne pouvait pas être pris au sérieux.
            Depuis quelque temps, la tendance s’est inversée. Il a suffi que quelques écrivains reconnus décident de tourner le dos à l’édition « traditionnelle » et de publier leurs ouvrages sans passer par tous ces intermédiaires, pour que l’autoédition se voie enfin auréolée de gloire. Quand Marc-Édouard Nabe, par exemple, décide de récupérer les droits de tous ses anciens livres auprès de ses différents éditeurs, et de les vendre désormais à son compte, ainsi que tous les ouvrages qu’il publiera à partir de ce jour, ce sont les grandes maisons d’édition qui, soudain, paraissent ringardes. Du coup, le tampon « Gallimard » ne fait plus de vous un auteur fameux qui joue dans la cour des grands, mais un gentil crétin qui n’a pas encore compris qu’il était en train de se faire bouffer par le système (puisqu’il ne touche qu’une maigre partie de ses droits, l’éditeur, l’imprimeur, la distribution, les libraires, etc., se partageant le reste). Pas bête !

            Juste retour des choses ? Peut-être bien : après tout, l’édition telle que nous la connaissons ne date que du XIXème siècle. Auparavant, l’auteur qui voulait être publié démarchait directement l’imprimeur ou le libraire. D’ici quelques décennies, il est bien possible qu’on aille visiter les derniers grands éditeurs au zoo… et que la mode de l’écrivain bien nourri revienne en force !

lundi 11 novembre 2013

Mauvais dimanche

Me revoilà avec mes histoires de la guerre de 14. La dernière fois, c’était Verdun, et aujourd’hui… Je sais bien ce que vous allez me dire : « C’est bon, Juldé, tu crois pas qu’on va en bouffer suffisamment, de la Grande Guerre, l’année prochaine, avec les commémorations du centenaire ? » Oui, bien sûr, je me mets à votre place : moi aussi, si les récits de guerre m’ennuyaient… les récits de guerre m’ennuieraient. Mais ce n’est pas le cas, j’ai lu pas mal de choses sur la Der des Ders et sur les guerres qui ont suivi (les précédentes aussi, d’ailleurs), et je ne me lasse jamais du sujet. C’est comme certains avec le chocolat ou les bonbons Haribo. Le canon de 75, le casque Adrian et les bandes molletières, c’est un peu mes bonbons Haribo. Alors forcément, quand j’ai appris que mon arrière-grand-père maternel avait tenu un carnet pendant la campagne de 14-18, et que j’ai eu ce petit calepin entre les mains, j’étais comme un enfant devant le bateau de pirates Playmobil…
            Si j’ai l’air de parler de tout ça avec légèreté, c’est parce qu’il faut bien se l’avouer, la guerre, pour les gens de ma génération, ça reste quand même plutôt abstrait. L’armée, pour ceux qui ont fait leur service militaire, se résume plus ou moins à d’interminables parties de belote, des gardes à la con et des exercices de tir au Famas qui laissaient les cibles à peu près intactes. Pour ceux qui n’ont pas eu la chance de connaître cette grande famille, la guerre, ça consiste surtout à tirer sur tout ce qui bouge au AK-47 dans Call of Duty. Bien sûr, c’est très dangereux : on peut mourir, ce qui équivaut à devoir attendre à peu près cinq secondes avant de recommencer à tirer. Trop relou. Mais moins relou, vous en conviendrez, que de retrouver ses intestins accrochés à une branche d’arbre après le passage des shrapnels…
            Mon arrière-grand-père, Jean-Baptiste Chabrun, est né en 1894 et mort en 1969. Autant dire que je ne l’ai pas connu. Autant dire aussi qu’en 1914, il avait tout juste vingt ans, l’âge idéal pour aller décorer les arbres avec ses tripes. La première page de son carnet porte la mention « 231e Artillerie, 28e Batterie ». Le carnet commence à la date du 3 septembre 1915, jour où « le grand-père », comme l’appellent ma mère, mon oncle et mes tantes, rejoint son régiment à Grandvillers, dans les Vosges.
            Sur Internet, je suis allé consulter le journal des marches et opérations du 231e régiment d’artillerie de campagne, 28e batterie. Pour voir si le récit du grand-père correspondait. Mais le J.M.O. du 231e ne commence qu’à la date du 1er avril 1917. Coup d’œil sur l’Historique du 231e R.A.C., déniché sur Gallica :

« Le 231e régiment d’artillerie de campagne a été formé le 1er avril 1917 avec les trois groupes suivants :
            Le 8e groupe du 24e d’artillerie, devenant le 1er groupe du 231;
            Le 4e groupe du 31e d’artillerie, devenant le 2e groupe du 231;
            Le 5e groupe du 44e d’artillerie, devenant le 3e groupe du 231e. »

            Bon. Pour savoir dans quel groupe avait servi mon arrière-grand-père avant le 1er avril 1917, il ne me restait plus qu’à faire ce que j’aurais dû faire depuis longtemps : consulter sa fiche matriculaire aux archives départementales. C’est pratique, je n’avais pas à aller chercher loin : du côté de ma mère, on est Mayennais depuis l’âge des cavernes, à peu près.
Pour trouver son matricule, je n’avais besoin que du nom et du prénom de mon ancêtre, ainsi que de sa classe (1914, donc). Me voilà donc aux archives à manipuler le lourd registre et à déchiffrer les pleins et les déliés du greffier qui s’est chargé de résumer la carrière militaire de Jean-Baptiste Chabrun. C’est là que j’ai su qu’avant le 1er avril 1917, il avait été affecté au 44e d’artillerie, où il est arrivé le 4 septembre 1914. Après une année de classe, il est parti dans les Vosges en septembre 1915, et c’est là que commence son carnet.
            Sa fiche m’apprend aussi qu’il a été cité à l’ordre du régiment (décoré de la croix de guerre avec étoile de bronze) le 13 novembre 17, pour avoir, dix jours plus tôt, « par l’exécution de mouvements corrects sous le feu ennemi et en terrain difficile, évité (…) à ses camarades servants un trop long stationnement en terrain battu par l’artillerie allemande ». D’autre part, il « a déjà fourni maintes preuves de courage et en particulier à la position sud du Chemin des Dames au cours d’une mise en batterie sous un bombardement par obus toxiques ».
            Tout ce que j’apprends là vient grossir les renseignements que donne mon arrière-grand-père dans son carnet, qui ressemble plus à une suite ininterrompue d’étapes, de ville en village, des Vosges à l’Alsace, en passant par la Champagne, la Lorraine ou l’Oise… La guerre est bien présente, mais à peine évoquée. Arrivé le 2 juin 1916 à Laneuveville-devant-Nancy (Meurthe-et-Moselle), il écrit : « on est pour aller au repos et en place du repos on a été envoyés à Verdun (…) on a monté en position le 15 juin et on a été relevés le 3 juillet. » De temps en temps, l’artilleur se permet tout de même de donner ses impressions, d’une manière laconique qui me rendrait presque jaloux : « Le 11 (août 1918), partis en avant encore jusqu’à Boulogne-la-Grasse, resté dans un chemin sous les marmites, mauvais dimanche. » Les « marmites », dans l’argot du Poilu, ce sont les obus. Voilà à quoi ressemble un « mauvais dimanche », pour mon arrière-grand-père… Pour moi, un mauvais dimanche, c’est quand il pleut ou qu’il n’y a plus de baguette de pain au Proxi.
            N’ayant pas connu mon arrière-grand-père, ses souvenirs de guerre ne devraient pas me toucher autant. Pourtant, retrouver son parcours tout au long de ces années de guerre a donné plus de poids à l’image mentale que je m’en étais fait en entendant ma mère raconter les souvenirs qu’elle gardait de lui… Sa haute taille, sa maigreur, la froideur avec laquelle il saluait ses petits-enfants : « Bonjour grand-fille »… Et sa méchanceté avec les bêtes, les chevaux qu’il brutalisait pour les faire obéir (peine perdue), et ses enfants qu’il traitait à peu près comme les bêtes… D’ailleurs, il estimait qu’il avait eu beaucoup trop d’enfants (sept).
            En lisant les livres de Paul Lintier, qui était dans le même régiment que mon arrière-grand-père, je n’ai pas pu m’empêcher de me dire qu’il était dommage que personne n’ait eu l’idée de les lui offrir, un jour, en lui disant simplement : « Voilà. Peut-être que tu n’auras pas envie de te replonger dans ces souvenirs-là, mais peut-être aussi que ça t’apaisera, que tu y trouveras un certain réconfort – parce que ces livres ont été écrits par quelqu’un qui a vécu la même chose que toi, cette chose que personne ne peut comprendre s’il ne l’a pas vécue. »

            Mais bon. Même si j’avais connu « le grand-père », je ne pense pas qu’il était du genre à se laisser tutoyer. Et pour avoir l’âge de lire Lintier et de le lui offrir, il aurait fallu que je sois au moins son fils, c’est-à-dire mon grand-père. Mais alors, j’aurais été plus manuel qu’intellectuel, capable de différencier une charolaise d’une limousine, peut-être, mais pas une synecdoque d’une métonymie. Et je n’aurais sans doute jamais trouvé le temps de m’intéresser aux écrits de Lintier. Enfin, du coup, la rencontre ne s’est pas faite, quoi. Mais au moins, j’ai eu le sentiment qu’il avait un peu ressuscité. Un tout petit peu.

Zapoï, n°4, juin 2013

jeudi 7 novembre 2013

Le pamphlet

On n’a pas grand mérite à prendre patience quand on est incapable d’un mouvement de colère…
Marcel Aymé, Lucienne et le boucher.

            Parfois, l’écrivain se met en colère.
            Un écrivain qui se fâche peut choisir de garder son mécontentement pour lui, bien caché à l’intérieur, de le ruminer sans jamais laisser deviner sa mauvaise humeur et de mourir d’un ulcère. Ou bien il peut choisir de l’exprimer au grand jour et de profiter de son statut d’écrivain pour ça. Il publie alors ce qu’on appelle un pamphlet.
            Pour qu’un pamphlet ait des chances de faire parler de lui, il convient de choisir un sujet de mécontentement un peu classe. C’est sans doute la raison pour laquelle aucun éditeur n’a accepté le manuscrit de Jean-Baptiste Patafion, violent réquisitoire pour dénoncer les files d’attente au Carrefour Market de Bures-sur-Yvette. S’il avait étendu sa colère à toutes les files d’attente, à la file d’attente en soi, peut-être que son essai aurait pu trouver preneur.
            Il faut être un peu universel, quand on écrit un pamphlet. Évoquer un grand sujet d’ampleur au moins nationale. Ce qui marche bien : la censure, le racisme, l’antiracisme, la modernité, les réactionnaires, le libéralisme, le nationalisme, l’Amérique, la guerre, la pauvreté, la richesse, la mauvaise littérature, la malbouffe, la malbaise, la psychanalyse, les prisons, la violence, la justice, l’école, la vie chère, le recul de l’âge de la retraite, la France, la télévision, Internet, la politique, etc.
            Attention tout de même si vous choisissez d’écrire un pamphlet pour dénoncer la censure : le simple fait de parvenir à le publier tendra à prouver que finalement, la censure, il n’y en a pas tant que ça…
            Bon, mais d’où ça vient, le pamphlet ?
            On peut supposer qu’avant même de savoir écrire, l’homme savait parfaitement se mettre en colère et refuser la modernité (par exemple). Je vois très bien un homme des cavernes réac dénoncer la maîtrise du feu : ce truc-là va nous attirer des problèmes, le confort et la chaleur amollissent les corps et les âmes, rien ne vaut la viande crue, et pourquoi ne pas inventer l’électricité, pendant que vous y êtes ?
            Le mot « pamphlet » est chargé d’ironie, puisque issu du latin pamfletus, qui trouve son origine dans un poème du XIIe siècle intitulé Pamphilus, et que ce nom est lui-même issu du grec pámphilos, qui signifie « aimé de tous » !
            Si l’on se replonge dans l’histoire, les origines du pamphlet seraient à chercher du côté de Démosthène et de ses Philippiques. Grand orateur malgré (ou grâce à) son bégaiement, Démosthène s’est violemment opposé à Philippe II de Macédoine dans des discours polémiques restés célèbres et auxquels Cicéron rendra hommage trois siècles plus tard en intitulant Philippiques ses discours contre Marc-Antoine. Les hommes politiques, à l’époque, n’avaient pas d’humour, et Marc-Antoine fera assassiner Cicéron. Rappelons que cela se passait de nombreuses années avant les Guignols de l’Info.
            Par la suite, le pamphlet a acquis ses lettres de noblesse à travers la satire du théâtre d’Aristophane, les fabliaux du Moyen Âge, jusqu’aux chansonniers et aux intellectuels de la Révolution. L’homme de lettres est bien souvent un type que rien n’amuse tant que de se dresser contre l’ordre établi, ou contre une quelconque tête de Turc, puisée en général chez les puissants du temps. Il y a, évidemment, un peu plus de noblesse à s’en prendre à Napoléon plutôt qu’à un obscur marchand de vin – quand bien même celui-ci vous a vendu un infâme picrate tout juste bon à dégraisser votre cuisine… Qu’il s’agisse de Calvin, La Boétie, Molière, Boileau, Pascal, Voltaire ou Mirabeau, l’art pamphlétaire s’est exercé en France avec virulence et joie au cours des siècles.
            Aujourd’hui, le genre s’est un peu perdu dans le ricanement des humoristes télévisés, et une certaine bienveillance généralisée. Nos colères sont domestiquées, à tel point que certaines maisons d’édition ont inclus l’art du pamphlet à leurs collections. Souvenons-nous de la collection Lettre ouverte d’Albin Michel, par exemple. Rien de tel, pour désamorcer un écrit polémique, que de l’insérer dans une liste d’ouvrages du même tonneau. De toute façon, tout le monde est un peu contre les hommes politiques, contre Sarkozy, contre la guerre, contre la finance, contre tout. Avec ses Chroniques du règne de Nicolas Ier, Patrick Rambaud n’a eu à craindre ni censure ni menaces physiques. Ce n’est que lorsqu’un auteur décide de s’attaquer à ce que les médias considèrent comme la norme du temps – en dénonçant, par exemple, l’immigration, l’antiracisme ou le mariage gay – qu’il a de bonnes chances de finir au bûcher. Au bûcher médiatique, bien sûr : pris au piège d’un tribunal improvisé qui tendra à démontrer qu’un tel auteur, en 1941, aurait fait partie du camp de ceux qui dénonçaient leurs voisins juifs. Alors qu’on n’en sait rien, au fond.
            Mais maintenant qu’on n’a plus à s’engager massivement dans des guerres mondiales, maintenant qu’on élit démocratiquement nos crapules préférées, contre quoi voulez-vous qu’on râle ? On est bien obligés de chercher la petite bête : la violence urbaine (La France orange mécanique, Laurent Obertone), l’islamisation de la France (Le Changement de peuple, Renaud Camus), l’antiracisme donc (De l’antiracisme considéré comme terreur littéraire, Richard Millet), etc.
            Parce que, évidemment, vous comprenez bien que si votre pamphlet est favorablement accueilli par la critique, c’est que vous ne dénoncez que ce qu’il est convenu de dénoncer. Aucun intérêt, donc…


jeudi 31 octobre 2013

Les prix

Ah ! c’est un peu dégoûtant, la cuisine des prix !
Jacques Brenner, Journal, 6 novembre 1989.

            Vous ai-je déjà dit que les écrivains étaient de grands enfants ? Il faut les voir se faire beaux pour la remise des prix de fin d’année, dès qu’arrive le mois de novembre ! Oh, il y en a bien aussi quelques uns pour se moquer ouvertement de ces cérémonies dérisoires, mais ce sont toujours les mêmes : les jaloux, les cancres, ceux qui savent déjà qu’ils ne seront jamais les chouchous des jurés de chez Drouant !
            Au fond, on en rigole, on dénigre la « cuisine des prix », mais on a quand même envie d’être sur la photo, verre de pouilly en main et chèque de dix euros en poche. Dix euros ? Oui, c’est ça, le Goncourt : un chèque de dix euros. Juste de quoi payer le taxi pour rentrer chez soi. Ça, et puis la notoriété, un bandeau rouge sur la couverture, des tirages énormes et la satisfaction d’être enfin reconnu par sa boulangère… On ne va pas cracher sur les ventes record qui nous permettront d’acheter enfin cet appartement parisien planté au beau milieu du sixième arrondissement, nombril intellectuel de la Ville-Lumière…
            Le prix imaginé par Edmond de Goncourt récompensait d’abord « le meilleur ouvrage d’imagination en prose paru dans l’année ». Il s’élevait à l’époque à un montant de cinq mille francs or. L’inflation est venue remettre un peu d’ordre dans tout ça et la valeur du chèque est devenue symbolique. « Mon vœu suprême, écrivait Goncourt, vœu que je prie les jeunes académiciens futurs d’avoir présent à la mémoire, c’est que le prix soit donné à la jeunesse, à l’originalité du talent, aux tentatives nouvelles et hardies de la pensée et de la forme. »
            Les « jeunes académiciens »… La formule est un oxymoron : Philippe Claudel, le plus jeune des jurés, a cinquante-et-un ans, et la doyenne, l’inusable Edmonde Charles-Roux, en a quatre-vingt-quatorze. Quant à la « jeunesse » des œuvres primées – décidément une lubie chez le père Goncourt, qui avait pourtant lui-même dépassé son demi-siècle au moment de rédiger son célèbre « testament » –, cette « jeunesse », donc, est aujourd’hui purement rhétorique. À l’exception de Jonathan Littel en 2006, on veille désormais à ne jamais décerner le Goncourt à un premier roman – d’ailleurs, il existe maintenant un prix Goncourt du Premier Roman pour régler la question, et un prix Goncourt des Lycéens pour que les jeunes aient l’impression d’avoir un avis qui compte.
            Le Prix Goncourt est une institution. Le recevoir, une consécration. Mais il suffit de lui ajouter des compléments pour qu’il perde tout son charme. Recevoir le Goncourt, c’est la grande classe. Recevoir le Goncourt du Premier Roman, c’est plutôt sympa. Recevoir le Goncourt des Lycéens, c’est pas de bol.
            Pour les recalés du Goncourt, il existe également des prix de consolation, le premier d’entre eux étant le Renaudot. Il y a aussi le Femina, le Grand Prix du roman de l’Académie Française, le prix Décembre, le prix de Flore, le Médicis, le prix des Lectrices de Elle, le Prix de la Closerie des Lilas, et la liste est encore longue… Si un jour, un de vos romans se voit décerner l’un de ses prix, vous aurez au moins une certitude : vous n’avez pas eu le Goncourt.
            Un bel exemple du jeu de chaises musicales en quoi consiste la répartition des prix littéraires se trouve dans le Journal de Jacques Brenner, à la page du 7 novembre 1988 :
            « … nous n’avons parlé que du Renaudot. Berger a commencé par cette phrase extraordinaire : “De toi va dépendre le choix du lauréat Goncourt !” Il m’explique : “Orsenna est actuellement le favori, mais les Goncourt ne voudraient pas voler leur lauréat aux Renaudot : ainsi, si dimanche Orsenna obtient le Renaudot, c’est Rousseau qui aura le Goncourt lundi.”
            J’ai répondu que je défendrais d’abord Anger, mais qu’ensuite je pourrais me rallier aux partisans d’Orsenna. “Après Orsenna, peux-tu proposer Deplant ? – Non, je préférerais proposer Rousseau. Après tout, Orsenna pourrait quand même recevoir le Goncourt. Le Renaudot serait alors une consolation pour Rousseau. – Mais n’est-il pas écarté de vos votes pour avoir obtenu le Médicis ? – Non, c’était il y a sept ans…” »

            Reste à vous donner le quarté pour lundi : Karine Tuil, Frédéric Verger, Pierre Lemaître et Jean-Philippe Toussaint. Je vous précise qu’il est inutile d’essayer de voter par SMS.

jeudi 24 octobre 2013

Le style

J’aimerais un jour parvenir à la morne platitude distante des catalogues de la Manufacture française d’armes et cycles de Saint-Étienne, du Comptoir commercial d’outillage, du Manuel de synthèse ostéologique de MM. Müller, Allgöwer, Willeneger, ou des vitrines du magasin de pompes funèbres Borniol (ces beaux poncifs).
Jean-Jacques Schuhl, Rose poussière.

            Comme celle du sexe des anges ou celle de l’œuf ou de la poule, la question du style a fait couler beaucoup d’encre, voire de sang, dans les milieux littéraires. Doit-on placer le style avant les idées ? La forme avant le fond ? Ou bien les deux doivent-ils être liés ?
Pour les uns, il n’y a pas de doute : c’est le style qui fait l’écrivain.
Pour les autres, c’est une certitude : l’écrivain est avant tout un homme (ou une femme) qui raconte des histoires.
            Allez vous y retrouver…
            Le style ? Les idées ? Il y en a qui se sont jeté des coupes de champagne au visage pour moins que ça !
            Mais d’abord, c’est quoi, le style ?
            Le style, mes enfants, toutes les méthodes pour « devenir un écrivain » vous le diront, c’est ce que vous devez trouver avant même de songer à entamer la rédaction de votre premier roman. Il ne s’agit pas de trouver un style – il faut trouver votre style. Ce qui fera dire au lecteur fidèle, à chaque fois que vous publierez un nouveau livre : « Ça, c’est du Patafion ! » Bien sûr, pour s’aider, le lecteur avait le nom de l’auteur en tête du bouquin. Difficile de se tromper. Mais en plus, oui, il reconnaîtrait entre mille cette façon de placer le COD après le verbe. C’est signé Patafion.
            Donc, tout le monde vous le dira : si vous voulez devenir écrivain, commencez par trouver votre style. Mais d’un autre côté, tout le monde vous le dira : nous avons tous notre style. Alors, il faut le trouver ou on l’a déjà ? Ce serait bien de se mettre d’accord, pour commencer…
            Okay. Bon, alors disons : chacun d’entre nous possède son propre style – il s’agit ensuite de le travailler. Cent fois sur le métier, c’est en bûchant qu’on devient bûcheron, etc.
            En fait, le style s’impose à nous à travers nos lectures – car l’écrivain est aussi un lecteur, comme nous l’avons vu lors d’une précédente séance – et nos choix. Si vous avez été marqué au fer rouge par le style fleuri des auteurs de la fin du dix-neuvième siècle, les Huysmans, Bloy et autres Mallarmé, peut-être aimerez-vous compliquer vos phrases et y joindre des mots savants où abondent les y et les h. Vos scènes d’intérieur se verront décorées de clepsydres et de psychés, vos héros y cultiveront l’héliotrope, collectionneront les améthystes et attraperont sans nul doute la syphilis. Pour le plaisir des mots.
            Si vous êtes un fervent lecteur de Céline (j’en connais), vous aurez tendance, du moins au début, à tenter de retranscrire l’oral à l’écrit. Et un oral bien populaire, bien argotique, des mots comme crachés sur un coin de trottoir et mitraillés de points de suspension.
            C’est ainsi qu’on se forge un style : d’abord par l’imitation. Puis en se détachant petit à petit de ses modèles pour bidouiller quelque chose qui nous ressemble un peu plus, qui nous vient presque naturellement, qui s’affirme petit à petit. Voilà, on y est : on a notre style, notre ton. Quand un lecteur achètera notre livre, après avoir bien vérifié le nom de l’auteur, il nous reconnaîtra à travers nos mots, et il sera satisfait : c’est bien nous, il n’y a pas eu tromperie. À vingt euros le bouquin, c’est rassurant.
            Alors, la question paraît du coup inutile : le style ou les idées ? Maintenant qu’on l’a, ce style, autant s’occuper des idées !
            Oui, mais parmi les écrivains, il existe une espèce que l’on nomme les « stylistes », les amoureux de l’art pour l’art. Eux ne veulent pas se contenter d’avoir « un » style. Ils veulent que leur style, ce soit tout. Ils voient leur œuvre comme une cathédrale gothique, chaque phrase est une ornementation magnifiquement dentelée, ils vous fignolent des paragraphes comme des arcs, des courbes et des contre-courbes flamboyant sur le papier. On comprend pas tout, mais putain c’est beau.
C’est beau quand c’est maîtrisé : n’est pas styliste qui veut. La plupart des écrivains ont plutôt intérêt à avoir des idées quand même…

jeudi 17 octobre 2013

Les œuvres complètes

« Il n’y a pas d’œuvre achevée, il n’y a que des œuvres abandonnées. »
Paul Valéry

                Il existe un moment particulièrement jouissif dans la vie d’un homme de lettres : celui où il publie ses œuvres complètes. Voir sur une couverture – souvent élégante, parfois reliée – le titre Œuvres complètes sous son nom de plume, c’est un moment inoubliable. Un peu comme pour le candidat à un jeu de télé-réalité le moment où il se fait éliminer et retourne dans le monde réel où il reçoit en pleine gueule tout l’amour de ses fans (« Ouiiiiiiiiii ! Jean-Kéviiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiin !! On t’aiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiime !!! »). Le top du top, c’est lorsque ces Œuvres complètes sont publiées dans la Bibliothèque de la Pléiade.
Malheureusement, très peu d’écrivains ont eu l’occasion de connaître ce bonheur de leur vivant. Et il faut avouer que connaître le bonheur après sa mort, c’est un peu frustrant. Il y a une raison assez simple à ça : pour que des œuvres soient complètes, il faut que l’écrivain ait renoncé à sa sale habitude d’écrire. Et pour être certain que la retraite soit définitive, il n’y a rien de mieux que la mort. Encore en vie, rien ne l’empêche de reprendre la plume, et de contrarier les gentils éditeurs qui lui ont fignolé ce volume d’Œuvres. On se démène pour faire plaisir, et voyez le résultat. Les morts sont plus dociles. A priori, ils sont calmés question graphomanie. Il y a toujours des petits malins qui se débrouillent pour qu’on retrouve un manuscrit inédit dans une vieille malle, plusieurs décennies après avoir lâché la rampe – mais bon, dans l’ensemble, les écrivains morts se tiennent plutôt tranquilles.
            Certains écrivains vivants, parmi les plus prolifiques, peuvent tout de même connaître cette jouissance mégalomaniaque. Généralement, ils ont déjà un âge avancé, les éditeurs estiment qu’ils peuvent prendre de l’avance, et ces Œuvres complètes se voient publiées en plusieurs volumes. Œuvres complètes, tome 1. Puis tome 2. Puis tome etc. Jusqu’à ce que mort s’ensuive et que tout rentre dans l’ordre. La jouissance est là, mais un peu assombrie par l’idée du temps qui passe, des rides qui se creusent et de l’incontinence qui guette. On voit déjà se rapprocher la ligne d’arrivée, la fin du voyage, on se transforme petit à petit en métaphore du bout des choses, du terminus-tout-le-monde-descend de la vie. Vérifiez que vous n’avez rien oublié à votre place.
            Mais si l’on fait abstraction de la vieillesse, il y a tout de même de quoi se réjouir : des Œuvres complètes, ça vous pose un homme. C’est un aboutissement. Ça prouve qu’on n’a pas chômé, quand même. Seulement, l’édition « en feuilleton » des Œuvres complètes du vivant du bonhomme a tout de même un aspect un peu mesquin. À ce compte-là, l’auteur d’un premier roman peut lui aussi prétendre avoir publié le premier volume de ses Œuvres complètes. Et toc !
            Parmi les rares auteurs à s’être retrouvés « couchés sur papier bible », en Garamond du Roi, dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade, on retrouve André Gide, Nathalie Sarraute, Marguerite Yourcenar, Claude Lévi-Strauss, Milan Kundera et même André Malraux – ce qui prouve bien qu’on accepte n’importe qui.
            En fait, publier des Œuvres complètes, en règle générale, c’est un vrai casse-tête. À moins de tomber sur un auteur fainéant qui a publié quatre ou cinq livres et qui s’est arrêté là. Mais avec les autres, les Victor Hugo, les Balzac, les Dostoïevski, ceux qui ont laissé un corpus monstrueux, c’est terrifiant. Entre les inédits à authentifier, les romans inachevés (et comment des œuvres peuvent-elles être complètes si certaines d’entre elles sont inachevées ?), les écrits intimes, la correspondance – quand y’en a plus, y’en a encore ! Quand l’édition intégrale est enfin achevée, il est déjà temps de réimprimer les premiers volumes, devenus introuvables en librairie depuis belle lurette…
            Non, vraiment, les éditeurs ont bien du mérite à s’intéresser encore aux jeunes auteurs qui débutent, avec tout le boulot que leur ont laissé les anciens !


jeudi 3 octobre 2013

Le manuscrit



Au quotidien, l’écriture autographe se raréfie ; on commence à imaginer qu’elle pourrait un jour se limiter au paraphe et à la signature, avant que la griffe cryptée, l’identifiant personnel, le code barre individuel, ou toute autre forme de signature électronique ne s’y substituent définitivement.
Pierre-Marc de Biasi.



Jadis, les écrivains étaient des travailleurs manuels. C’était avec la main qu’ils écrivaient leurs livres, et quand je dis la main, je ne parle pas de la pulpe du doigt qui heurte rythmiquement les touches d’un clavier – non : je parle de la main toute entière, recourbée sur le corps d’un objet cylindrique appelé communément stylo, et dont la friction sur une feuille de papier laissait des traces appelées lettres.
Bien avant ce jadis, les premiers hommes s’étaient entraînés sur les parois de leurs grottes, en se trempant les mains dans l’argile, mais ce n’était pas concluant : ils se contentaient de laisser des traces de doigts sur la pierre, et pour les plus artistes d’entre eux, de faire des petits dessins. Ils n’avaient pas appris à écrire, ils se débrouillaient comme ils pouvaient, nous aurions tort de les juger.
Et puis, je ne sais pas bien comment ça s’est fait, si l’homme a inventé le crayon avant de savoir écrire ou le contraire, mais toujours est-il qu’il s’est mis à écrire sur de papier, donc, et avec une plume. Je ne sais plus comment s’appelait le gars qui a eu l’idée d’utiliser une plume trempée dans l’encre, mais ce devait être un officier militaire (d’où les plumes Sergent-Major).
Aujourd’hui encore, il existe des nostalgiques de cette époque où les écrivains laissaient ce qu’on appelle un « manuscrit », c’est-à-dire un bloc de feuilles noircies manuellement donc, avec des lettres tarabiscotées, toutes mal fichues, pas régulières du tout – rien à voir avec le bon vieux Times New Roman corps 12 qui se range bien docilement sur la page Word, bien en ligne, bien justifié, et je ne veux voir qu’une seule tête. Dégradé, le sergent-major !
Difficile de croire qu’on puisse préférer à ces caractères bien ordonnés (c’est pas pour rien qu’on appelle ça une « police » !) des gribouillages souvent illisibles où d’horribles ratures, des rajouts et des signes étranges – qui n’ont de sens que pour l’auteur, je suppose… – rendent les choses encore plus obscures. Mais croyez-le ou non, il y a des gens qui passent leur temps à se pencher sur les paperasses de Flaubert, de Balzac, de Proust, et qui s’arrêtent sur chaque rature, sur chaque « repentir » (c’est comme ça qu’ils causent), et qui en ont même fait leur métier ! On les appelle des généticiens du texte, rien que ça !
Heureusement, de nos jours, les écrivains sont plus raisonnables, ils maîtrisent tous le traitement de texte et savent apporter à leur éditeur un manuscrit – qui a gardé ce nom à tort, puisqu’il n’est plus vraiment écrit à la main (même si c’est avec les doigts qu’on tape sur le clavier, admettons) – un manuscrit, donc, bien propre et bien lisible. Les brouillons de l’auteur sont constitués de feuilles blanches recouvertes de lettres imprimées que le crayon s’est contenté de corriger, de raturer – et encore, il s’agit là des auteurs qui n’ont pas entendu parler des bienfaits de la fonction « insérer un commentaire », qui leur permettrait d’ajouter des corrections tout aussi proprement alignées en marge de leur prose !
Les choses changent doucement, mais bon : on n’en est plus à l’époque des traces de mains sur les murs ! Vous en êtes encore au Bic, vous ?


                                                                                          La Bibliothèque de Jupiter # 26

samedi 28 septembre 2013

Bag of Bones [épisode 9]

            Répéter entre nous, c’est bien sympa, mais c’est pas comme ça qu’on va entrer dans l’Histoire. C’est Florian qui nous a fait remarquer que maintenant qu’on a un groupe, il y a un truc qu’on peut pas louper, c’est la fête de la musique. Après tout, le 21 juin, n’importe quel nul qui s’est acheté un djembé peut faire chier ses voisins jusqu’à pas d’heure, alors je vois pas pourquoi on se gênerait.
            Moi j’ai pensé quand même : c’est pas mal comme idée, ça nous fera une raison supplémentaire d’angoisser, en plus du bac…
            Surtout qu’on s’y est pris au dernier moment, évidemment. On savait même pas qu’il fallait d’abord aller se renseigner à la mairie pour obtenir un emplacement. On pensait qu’il suffirait de demander poliment aux patrons de bars, et qu’avec nos sourires de beaux gosses, ça allait passer sans problème… Ouais. Sauf que début juin, les patrons de bars avaient déjà une liste de groupes longue comme le bras ! Et des groupes pas beaucoup plus mauvais que nous, en plus. Honnêtement, certains avaient même l’air presque aussi bons.
            On a quand même fini par obtenir l’autorisation de jouer à la terrasse d’un troquet du centre-ville lavallois, à égale distance des enceintes d’une discomobile tonitruante et d’une chanteuse s’époumonant sur tout ce que la chanson française a pu commettre de plus criminel. De Michel Sardou à Michel Fugain, en passant par Michel Cabrel et Michel Nougaro… Au moins, perdus au milieu de tout ce bruit, on était tranquilles : nos fausses notes passeraient inaperçues !
            Installation du matériel et test de la sono en fin d’après-midi, sandwichs avalés viteuf à côté de notre emplacement, de peur qu’un type vienne chourrer la gratte d’Adrien (ou pire : la désaccorder !), et à 20 heures, on était au taquet, chauds comme des mamelons, prêts à envoyer du super lourd.
            Sauf Florian, qui n’a rien trouvé de mieux que de se faire une extinction de voix la veille. Une extinction de voix en plein été. Ce mec est un miracle ambulant.
            Du coup, il nous a regardés jouer depuis le banc de touche, et Noémie a assuré au micro comme une pro. C’est pas pour nous jeter des fleurs, mais on a été grandioses. Adrien n’a même pas cassé de cordes, et moi je vous ai enchaîné de purs roulements de caisse claire que même Lars Ulrich il aurait halluciné.

            Bon. C’est vrai que la fête de la musique, c’est l’occasion de jouer devant plein de monde… mais la plupart des gens ne font que passer. C’est un peu comme si on remplissait le Grand Stade, mais qu’il se vidait avant qu’on ait pu jouer. Heureusement que les copains étaient là. Et aussi quelques curieux qui n’avaient visiblement rien de mieux à faire que nous écouter. Ils ont peut-être aimé, si ça se trouve…

Tranzistor n° 51, automne 2013.

jeudi 26 septembre 2013

Le point G

J’ai tué soixante-dix-sept personnes et je dois peser mes mots pour ne pas passer pour un intolérant. La force de la propagande…
Laurent Obertone, Utøya.


            De temps en temps, les écrivains aiment bien aller chatouiller la littérature dans ses endroits les plus secrets, dans ses recoins les plus noirs. Ils aiment flirter avec le Mal. Parfois aussi, ils n’en font pas exprès, c’est comme ça, c’est dans leur nature. Eux pensent rouler du bon côté de la route, mais ils ne se rendent pas compte qu’ils vont à contresens des lecteurs du futur – des lecteurs d’aujourd’hui. Et ce qui leur paraissait parfaitement inoffensif, à peine digne d’être noté, saute au visage de nos pudiques lecteurs du XXIe siècle, et les heurte dans leurs certitudes.
            Par exemple, Mignonne, allons voir si la rose, de M. de Ronsard, c’est pas un peu misogyne ? C’est pas un peu méprisant envers les personnes âgées ? Et la fourmi de la Cigale et la Fourmi, elle serait pas carrément sarkozyste, dans son genre ?
            Parmi les écrivains chatouilleurs, il y a ceux qui sont allés trop loin. Qui sont allés chatouiller des endroits où pullulaient les panneaux de sens interdit et les défenses de marcher sur la pelouse. Écrivains de droite, réactionnaires, voire collaborationnistes ou fascistes, ceux-là se sont amusés à chatouiller le ventre d’où est sortie la Bête immonde ! Ventre qui, comme chacun sait, est encore fécond (ce qui force le respect, pour une dame de cet âge…).
            La France n’aime pas qu’on lui rappelle les Heures-les-plus-sombres de son Histoire. Elle n’aime pas se souvenir qu’en juin 40, elle a perdu à la fois la bataille et la guerre. Elle veut qu’on la remarque sur la photo officielle des grands vainqueurs de la finale : elle n’a peut-être pas été aussi glorieuse que les Ricains, mais bon, elle avait quand même De Gaulle et Jean Moulin ! Il faut la comprendre, hein : on préfèrera toujours se souvenir de la Coupe du Monde de 1998 plutôt que de celle de 2002…
            La France aime aussi se rappeler qu’il y avait à cette époque une poignée de méchants qui collaboraient avec les Allemands, et que les nazis ont commis la pire des atrocités. On appelle ça le Devoir de Mémoire (n’oublions pas de nous en souvenir). Alors, quand aujourd’hui, un écrivain se réclame de Louis-Ferdinand Céline, les journalistes lèvent un sourcil inquiet, vigilant. Car les petits critiques littéraires n’oublient jamais qu’ils se doivent d’être vigilants, de traquer le Mal, persuadés qu’un jour, le tri sera fait entre les Purs et les Salauds (et qu’ils seront du bon côté). « Vous aimez Céline, vous dites ? Tiens, tiens… » Là, si vous précisez en rougissant que c’est bien entendu le Céline de Voyage au bout de la nuit que vous admirez, vous avez une chance de vous en sortir. Au contraire, si vous affirmez haut et fort que tout Céline est à lire et à relire, y compris les pamphlets, alors là, bingo : vous en êtes. Bienvenue au Club des Nauséabonds ! Installez-vous donc par là, entre Richard Millet et Renaud Camus ; il doit rester quelques chouquettes, si Marc-Édouard Nabe ne les a pas toutes englouties…
            Il va sans dire que le Mal est de droite. Un écrivain désireux d’avoir la paix devra choisir soigneusement quel totalitarisme admirer. Vous vénérez Mao ? Entrez donc, camarade, vous êtes ici chez vous !
           « − Mais t’es antisémite ma vache ! C’est vilain ! C’est un préjugé !... » (Céline, Bagatelles pour un massacre.)
            Dans le temps, on parlait d’écrivains « sulfureux ». Aujourd’hui, ils sont nauséabonds. Ils ont cessé de sentir le souffre : désormais ils puent, tout simplement. Comme des cadavres ou des petits enfants qui se négligent. Ils puent la haine, diront certains. On peut établir une liste (non exhaustive) d’écrivains à ne pas citer dans n’importe quel dîner mondain ni sur n’importe quel plateau télé : Léon Bloy (qui fut un fasciste fort précoce, puisque mort en 1917), Céline, Lucien Rebatet, Robert Brasillach, Drieu la Rochelle, et donc Renaud Camus (Renaud comme le chanteur, Camus comme l’écrivain), Richard Millet, Nabe, Soral, bientôt Laurent Obertone… La liste s’allonge de jour en jour, le repérage d’écrivains « limite » étant devenu depuis quelques années une sorte de concours dans les rédactions des quotidiens et des magazines culturels. J’imagine que bientôt seront créées des brigades anti-nauséabonds, avec des lecteurs spécialisés qui traqueront le mot « juif » et ses dérivés dans tous les livres parus ou à paraître.
            L’antisémitisme, aujourd’hui, est un peu passé de mode : c’est l’islamophobie qui attire désormais les regards scrupuleux des flics de la pensée. Malheur à l’écrivain qui n’apprécie pas vraiment d’entendre des jeunes issus de la diversité tourner en mobylette pendant des heures sous ses fenêtres, et qui ose l’écrire dans un de ses livres. La qualification de « raciste » lui pend au nez. On jurerait, vraiment, que les critiques se font un petit pourcentage en plus dès qu’ils ont « levé » un lièvre mal-pensant. Si seulement c’était le cas ! Mais même pas : ils le font par goût. Bientôt, le simple fait de ne pas être tout à fait de gauche, pas vraiment altermondialiste, d’avoir – c’est ballot – oublié d’appeler à voter Mélenchon aux dernières élections, ou de trouver qu’il serait bon que les délinquants et les criminels subissent des peines de prison à la hauteur de leurs délits plutôt que d’être relâchés avec une sucette, vous vaudra de rejoindre le Club des Nauséabonds (pour le coup, plus très « select »). Car on l’a dit : le Mal n’est pas seulement nazi. Le Mal est de droite. C’est plus facile à classifier, et ça permet aux critiques anti-nauséabonds d’élargir plus rapidement leur collection de points.
            Pardon ? Quels points ?
Des points Godwin, bien sûr…


jeudi 19 septembre 2013

Le lecteur

L’écrivain souhaite des lecteurs qui lui ressemblent et lui soient tout juste inférieurs ; à son image, mais plus naïfs.
Jean Rostand.


            C’est quoi, un lecteur ?
            Comment ça vit ? Qu’est-ce que ça mange ? Faut-il l’arroser tous les jours ?
            Le lecteur est-il soluble dans l’intelligence ?
            Pourquoi y a-t-il des lecteurs plutôt que rien ? Qui a précédé, du lecteur ou de l’écrivain ? Le premier écrivain était-il aussi le premier lecteur ?
            Combien faut-il de lecteurs pour soulever une voiture ?
           
            Pour l’écrivain, le lecteur est avant tout une énigme.

            L’écrivain, pourtant, est un lecteur aussi. Mais lui, ce n’est pas pareil : il est du métier. C’est un peu comme un chef cuisinier qui irait déjeuner dans un grand restaurant : il repère tout de suite le verre sale, la cuisson de la viande qui laisse à désirer, ou au contraire, les petites idées à piquer à droite à gauche (ah tiens ! Pas con, ces petites lumières tamisées…). Ou encore – la métaphore est plus juste – comme un médecin qui tomberait malade. Il saura tout de suite si l’aide-soignante lui prend le pouls correctement, et que le pneumothorax n’est pas une maladie située dans le ménisque ! Là aussi, il pourra piocher des petites astuces (malin, l’Ibuprofène avec le Maalox : je tâcherai de m’en souvenir…). Bref : même lorsqu’il lit, l’écrivain reste un écrivain. Bien vu, l’idée des chapitres dans l’ordre décroissant : je prends !
            Alors que le lecteur, même s’il écrit, reste un lecteur.
            Oui, parce qu’un écrivain, en dépit d’une idée très répandue, n’est pas quelqu’un qui écrit. Un écrivain est quelqu’un qui publie.
            Qui publie pour un lecteur. Et si possible plusieurs. Mais écrit-il pour le lecteur ?
            Là, il y a deux écoles.
            D’un côté, vous avez l’auteur qui aime son lecteur, qui le comprend, qui sait ce qu’il aime, et qui va le lui donner sans compter. T’en veux de l’amour ? Vas-y, prends ! Toi, là bas, un peu de suspense ? J’en ai aussi ! Et toi, le petit caïd au tee-shirt rouge ? Tu veux ? Un fol esprit de liberté ? Mais oui, j’en ai aussi, un plein panier ! Servez-vous ! Amusez-vous !
C’est l’école Marc Levy.
Et de l’autre côté, vous avez l’auteur qui aime que son lecteur l’aime et le comprenne. Toujours, il ira proclamant par monts et par vaux que jamais, ô grand jamais, il n’écrit pour son lecteur ! Adepte du contre-pied, il pourra même prétendre écrire contre lui. Ce n’est pas très gentil. Mais le grantécrivain n’a pas à être gentil, il ne brossera jamais son lecteur dans le sens du poil, et ça tombe bien, parce que le lecteur du grantécrivain a horreur qu’on le brosse dans le sens du poil, il attend qu’on le surprenne, qu’on le déroute, qu’on le choque, et c’est exactement ce que fait le grantécrivain. Du coup, il lui apporte quand même un peu ce qu’il attend, le lecteur. Finalement, écrire pour ou contre le lecteur, ça revient au même, puisque quoi qu’on fasse, il est content, ce con-là.
            C’est l’école « nouveaux réactionnaires ».
            Mais au fond, l’écrivain, le vrai, se place devant son écran comme devant son lecteur idéal, celui qui sera à même de le comprendre, de percevoir toutes les petites astuces, d’apprécier cette petite métaphore hyper chiadée et en même temps discrète, de le suivre sans se perdre dans ses digressions, de rire quand c’est drôle et de s’émouvoir quand c’est triste. Le lecteur idéal, pour l’écrivain, c’est lui-même. Et ensuite, celui qui se rapprochera le plus de lui-même. Le meilleur lecteur, c’est celui qui a tout pigé et qui est d’accord. Puis, celui qui n’est pas toujours d’accord, mais qui a tout pigé et qui est capable d’apporter un commentaire construit, argumenté, intelligent. Puis, bon, le lecteur de masse, pas très intéressant, pas très futé, mais qu’il faut bien faire semblant d’apprécier puisque c’est lui qu’on rencontre au salon de l’agri… du Livre et dans les librairies de province pour les séances dédicaces. Et alors pour finir, l’ennemi, évidemment, c’est le lecteur qui n’a rien, mais alors rien compris – et qui d’ailleurs a détesté le livre, comme par hasard.
            Et juste derrière lui, en dernière position : le critique.

            Mais le critique, ce sera pour une autre fois.

jeudi 5 septembre 2013

La correspondance

Si je pouvais t’écrire tout ce que je réfléchis à propos de mon voyage, c’est-à-dire que si je retrouvais quand je prends la plume les choses qui me passent dans la tête et qui me font dire, à part moi : « je lui écrirai ça », tu aurais vraiment peut-être des lettres amusantes. Mais, va te faire foutre, cela s’en va aussitôt que j’ouvre mon carton. N’importe, au hasard de la fourchette, comme ça viendra.
Gustave Flaubert, Lettre à Louis Bouilhet, Constantinople, 14 novembre 1850.


            Laval, le 5 septembre 2013.

            Mon cher Patafion,

            J’ai bien reçu votre lettre du 30, et je ne saurais vous dire combien sa lecture m’a amusé, captivé, et souvent même décontenancé. Comme vous avez raison, et comme les correspondances d’écrivains sont encore par trop mésestimées ! L’heure est au courrier électronique, vous l’avez parfaitement remarqué, au message concis, rédigé rapidement et sans orthographe – sorte de compromis entre le coup de fil professionnel et le billet griffonné à la hâte et punaisé au mur !
            Des écrivains sortiront-ils de cette ère de la correspondance numérique ? Comment les appellera-t-on, d’ailleurs ? Des e-pistoliers ? Je me souviens que Gabriel Matzneff avait publié il y a quelques années un recueil de ses mails. Entreprise intéressante, mais qui à mon avis ne fera pas florès – entreprise « intéressante » en terme de curiosité, tout au plus. De même qu’une anthologie de statuts Facebook ne pourra guère concurrencer Les Liaisons dangereuses
            Faut-il pour autant déplorer cet état de fait ? Les grands épistoliers ont vécu, ont laissé des traces indélébiles de leur passage, et il y a tant à lire ! Je me souviens avoir vu dans votre bibliothèque la correspondance de Flaubert, celle de Dostoïevski, celle de Céline, celle de Byron, et j’en oublie… Plongez-vous dedans, dévorez-les, et répondez-moi : trouvez-vous encore le temps de lire la gentille carte postale que votre tante Hélène vous envoie de l’île de Batz ?
            Le temps des correspondances fleuves est certainement passé : le téléphone et la facilité des voyages ont réduit nos besoins de nous lancer dans de longues missives extrêmement détaillées pour donner de nos nouvelles. On se voit bien assez. Mais ces correspondances, elles demeurent, publiées, parfois partiellement, parfois retrouvées longtemps après – et revoilà de l’inédit, une lettre de Rimbaud (mettons), comme écrite de l’au-delà, et qu’un éditeur généreux (et pas désintéressé) nous permet de décacheter aujourd’hui… Presse le pas, facteur, car l’amitié n’attend pas ! La littérature, elle, peut attendre, et puiser comme elle le souhaite dans l’ancien comme dans le nouveau. Nous ne bénéficierons pas de la correspondance capitale entre Michel Onfray et Fred Vargas, parce que ces deux-là préfèrent discuter sur Skype ? Tant pis ! Nous avons la correspondance d’Henry Miller et Lawrence Durrell à finir, de toute façon !... Et on pourra toujours relire celle de Voltaire, d’Héloïse et d’Abélard, de Madame de Sévigné ! Il fût un temps où la Poste était une noble institution… Mais n’entrons pas dans la polémique, mon cher Jean-Baptiste…
            J’ai bien reçu votre Cri de la biscotte et vous remercie de la charmante dédicace que vous y avez apposée. Je n’ai pas encore eu le temps de me lancer dans sa lecture, mais un feuilletage rapide m’a déjà informé qu’il y avait là quelque chose de neuf et de brillant, qui pourrait faire grand bruit… si ce Cri est entendu, bien sûr : c’est-à-dire compris par les lecteurs, et reçu par les critiques, toujours frileux, vous le savez comme moi, même en cette période où l’été semble ne jamais devoir finir…
            Sur ces bonnes paroles, je vous laisse poursuivre votre œuvre considérable et retourne à mes petits ouvrages bien plus modestes.
            Toujours votre,


            Raphaël Juldé.

jeudi 29 août 2013

Les faits divers


− Vous voyez comme c’est intéressant, les faits divers.
−  Surtout quand ils ont lieu l’été.
Raymond Queneau, Pierrot mon ami.

            Pour qui veut sonder l’âme humaine jusqu’à ses recoins les plus obscurs, toucher du doigt la bassesse de l’homme, regarder son ignominie en face, rien de tel que la lecture des faits divers. De nombreux écrivains se sont ainsi transformés en spéléologues de l’horreur, s’emparant d’un crime crapuleux relaté par les journaux, d’une disparition mystérieuse ou d’une sordide histoire d’escroquerie, pour bâtir un roman où le réel et la fiction s’entremêlent, et tenter de répondre à des questions aussi diverses que :
            − Qu’est-ce qu’un être humain ?
            − Qu’est-ce qu’un monstre ?
            − Comment un être humain peut-il devenir un monstre ? Quel glissement de terrain, quelle erreur de parcours expliquent un tel basculement ?
            − Comment survit-on à l’horreur ? Comment se reconstruit-on après ça ?
            − Comment un type insignifiant peut-il, du jour au lendemain, devenir un criminel sans pitié ? Etc.
            Bref, la monstruosité morale fascine. C’est un terrain passionnant, parce qu’à tout moment, de drôles d’impressions peuvent naître : ce type qui a torturé sa famille pendant des années, tué des enfants, éventré des promeneuses… en quoi est-il différent de moi ? À quel moment a-t-il bifurqué pour passer du stade de l’individu banal, timide et poli, au prédateur sanguinaire ? C’est un déséquilibré, certes, mais est-ce que je suis sûr d’être bien équilibre moi-même ?
            Le fait divers est un miroir déformant. Plus ou moins déformant.
            Un jeune homme désœuvré saigne une vieille dame chez elle et s’enfuit par l’escalier, terrorisé par son propre geste. Dans le canard local, ça ferait dix lignes. Quand Dostoïevski s’en empare, il vous sort Crime et châtiment.
            Quand une famille se fait assassiner par deux vauriens dans le Kansas, Truman Capote écrit De sang-froid et se passionne pour l’affaire à tel point qu’il en devient presque le moteur, que l’œuvre en train de naître empiète déjà sur les lieux du crime.
            Un meurtrier refuse de croupir dans le couloir de la mort et se bat pour que son exécution ait lieu le plus tôt possible : Norman Mailer retrace tout le parcours de Gary Gilmore avec une précision non de journaliste, mais d’écrivain, et publie Le Chant du bourreau.
            Jean-Claude Romand, après avoir menti pendant dix-huit ans à sa famille, s’inventant une carrière de médecin alors qu’il passait ses journées au volant de sa voiture, à attendre le soir pour rentrer chez lui, assassine sa femme, ses enfants et ses parents pour mettre un terme à cette vie d’imposture. Emmanuel Carrère, qui s’empare de cette histoire dans L’Adversaire, écrit : « Le détail des malversations financières de Romand, la façon dont au fil des ans s’était mise en place sa double vie, le rôle qu’y avait tenu tel ou tel, tout cela, que j’apprendrais en temps utile, ne m’apprendrait pas ce que je voulais vraiment savoir : ce qui se passait dans sa tête durant ces journées qu’il était supposé passer au bureau ; qu’il ne passait pas, comme on l’a d’abord cru, à trafiquer des armes ou des secrets industriels ; qu’il passait, croyait-on maintenant, à marcher dans les bois. »
            Au fond, l’écrivain qui se passionne pour un fait divers au point d’en faire un livre cherche à répondre à ses propres questions, plus ou moins formulées dans son esprit. Connais-toi toi-même… en apprenant à connaître les autres. En traquant le monstre en l’homme, découvre celui qui vit en toi.
            Aujourd’hui, Laurent Obertone se met dans la peau d’Anders Breivik, Philippe Jaenada raconte la vie tumultueuse du braqueur Bruno Sulak… La rubrique des faits divers est, par bonheur, inépuisable.
            Au tout début du XXe siècle, dans Le Figaro et au Matin, un certain Félix Fénéon rédige des faits divers bizarrement tournés. Ces Nouvelles en trois lignes où le style et l’ordre des mots semblent primer sur le contenu, sont de véritables œuvres d’art :

            « Le feu, 126, boulevard Voltaire. Un caporal fut blessé. Deux lieutenants reçurent sur la tête, l’un une poutre, l’autre un pompier. »
            « Mariés depuis trois mois, les Audouy, de Nantes, se sont suicidés au laudanum, à l’arsenic et au revolver. »
            « Allumé par son fils, 5 ans, un pétard à signaux de train éclata sous les jupes de Mme Roger, à Clichy : le ravage y fut considérable. »


            C’est beau, les faits divers : en quelques mots, tout est dit. En six cents pages, tout est gravé dans le marbre.