jeudi 12 décembre 2013

Le vrai métier

Ce mois qui aurait pu être particulièrement bien employé par suite de l’absence de mon chef, je l’ai passé sans raison valable (…) à ne rien faire et à dormir.
Franz Kafka, Journal.

            Les écrivains aiment se la raconter, mais la plupart d’entre eux, quand ils ne s’amusent pas à chatouiller la virgule et à filer la métaphore, ont un vrai boulot et ne font pas les malins.
            Ça, évidemment, quand on passe chez Taddéï, ça fait toujours plus classe de présenter son dernier roman de chez Flammarion, plutôt que de se voir désigné comme un modeste employé du tri à la Poste… Des employés du tri, voyez-vous, il y en a des tas. Mais l’auteur du fameux Mes fouilles dans tes caisses, grand roman d’archéologie policière, il n’y en a qu’un.
            Prenons deux employés de bureau. Le premier, que nous appellerons « petit a », a passé un bac ES avant de rater les concours d’entrée aux grandes écoles de commerce. Pas démonté pour autant, il a suivi un BTS force de vente, ou autre, et après moult stages et formations, il est désormais chef d’équipe dans une entreprise jeune et dynamique (ou pas). Le deuxième, que nous appellerons Jean-Baptiste Patafion, rêve depuis son plus jeune âge de trousser les muses, a passé un bac L, raté lamentablement sa prépa littéraire, a considéré qu’il était trop génial et d’un esprit trop indépendant pour se laisser manipuler par les théoriciens de la pensée, a vécu quelques années en profitant des revenus de ses parents pour écrire son œuvre et, voyant combien le milieu éditorial était pourri et frileux, puisque personne n’osait le publier, a décidé de trouver un emploi alimentaire.
            Alimentaire, mon cher Watson !
            Qu’on n’aille surtout pas s’imaginer que notre homme a pour vocation de rentrer des chiffres dans un fichier Excel ou de vendre des encyclopédies ! Non : il fait ça pour gagner sa vie le temps que son talent d’écrivain soit reconnu, ce qui ne saurait tarder, excusez-moi, j’attends un coup de fil d’une minute à l’autre… C’est là toute sa différence avec « petit a » (un brave garçon, au demeurant, et même un collègue tout à fait charmant, mais que voulez-vous, tout le monde ne peut pas être un artiste).
            Beaucoup d’écrivains embrassent (sans mettre la langue) le beau métier de professeur. Déjà parce que c’est un beau métier, qu’il offre un peu de temps libre, et enfin parce que nos hommes de lettres sont malheureusement un peu trop diplômés pour faire éboueur ou caissière chez Monoprix. Ils le regrettent beaucoup, d’ailleurs, car ils sont proches du peuple et qu’ils auraient volontiers plongé leurs mains d’artiste dans le cambouis (ou autre chose) pour en ressortir, à coup sûr, le Germinal des années 2010 !
            L’écrivain a donc généralement, en plus de son statut d’écrivain, un vrai métier. Vrai métier qu’il se doit de mépriser un peu, bien entendu. Ce n’est qu’un gagne-pain. Il convient d’ailleurs que l’écrivain soit présenté comme un médiocre tâcheron dans tout ce qui ne touche pas à la grande littérature. Mallarmé était professeur, certes – mais « chahuté par ses élèves », donc tout va bien. Kafka lui-même qualifiait avec dédain son emploi dans les assurances de gagne-pain – mais il était plutôt bien noté par ses supérieurs et il a bénéficié de plusieurs promotions : c’est louche. Saint-Exupéry a trouvé le bon plan : aviateur, c’est un métier qui fait rêver – ça fait aventurier, le contre-pied idéal de l’image qu’on a de l’écrivain assis devant sa vieille Remington ou son jeune MacBook, donc ça colle. On lui pardonne volontiers de ne pas avoir été qu’un plumitif.
            Pour les médias, il va sans dire que le vrai métier de l’écrivain est écrivain. On n’a pas fait venir Bégaudeau à la télé pour qu’il nous raconte son dernier conseil de classe ! Mais ce n’est pas chez Gallimard ou à Actes Sud que notre Patafion va pointer tous les jours ! Et quand il reçoit son bulletin de salaire à la fin du mois, les chiffres le prouvent : il est d’abord facteur (ou prof, vendeur de cravates, boulanger, pédicure-podologue…) avant d’être écrivain !
            Tout ça pour dire que si vous avez des joints à changer dans votre salle de bain, il vaut mieux pour vous que votre plombier ne soit pas du genre à avoir un manuscrit volumineux qui l’attend dans le tiroir de son bureau…


2 commentaires:

Pierre Driout et les révoltés de l'écriture a dit…

Saint-Exupéry, aviateur : salaud qui n'a pas les pieds sur terre !

Putain ! je te mettrais tous ces écrivassiers à la chiourme si j'étais capitaine de navire ! Le Bounty c'est pas qu'un dessert ...

Pierre Driout et les passes interdites a dit…

Toute cette peloche, tous ces bouquins ... c'est comme le plus vieux métier du monde : il faut mettre tout ça à l'amende !