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lundi 11 novembre 2013

Mauvais dimanche

Me revoilà avec mes histoires de la guerre de 14. La dernière fois, c’était Verdun, et aujourd’hui… Je sais bien ce que vous allez me dire : « C’est bon, Juldé, tu crois pas qu’on va en bouffer suffisamment, de la Grande Guerre, l’année prochaine, avec les commémorations du centenaire ? » Oui, bien sûr, je me mets à votre place : moi aussi, si les récits de guerre m’ennuyaient… les récits de guerre m’ennuieraient. Mais ce n’est pas le cas, j’ai lu pas mal de choses sur la Der des Ders et sur les guerres qui ont suivi (les précédentes aussi, d’ailleurs), et je ne me lasse jamais du sujet. C’est comme certains avec le chocolat ou les bonbons Haribo. Le canon de 75, le casque Adrian et les bandes molletières, c’est un peu mes bonbons Haribo. Alors forcément, quand j’ai appris que mon arrière-grand-père maternel avait tenu un carnet pendant la campagne de 14-18, et que j’ai eu ce petit calepin entre les mains, j’étais comme un enfant devant le bateau de pirates Playmobil…
            Si j’ai l’air de parler de tout ça avec légèreté, c’est parce qu’il faut bien se l’avouer, la guerre, pour les gens de ma génération, ça reste quand même plutôt abstrait. L’armée, pour ceux qui ont fait leur service militaire, se résume plus ou moins à d’interminables parties de belote, des gardes à la con et des exercices de tir au Famas qui laissaient les cibles à peu près intactes. Pour ceux qui n’ont pas eu la chance de connaître cette grande famille, la guerre, ça consiste surtout à tirer sur tout ce qui bouge au AK-47 dans Call of Duty. Bien sûr, c’est très dangereux : on peut mourir, ce qui équivaut à devoir attendre à peu près cinq secondes avant de recommencer à tirer. Trop relou. Mais moins relou, vous en conviendrez, que de retrouver ses intestins accrochés à une branche d’arbre après le passage des shrapnels…
            Mon arrière-grand-père, Jean-Baptiste Chabrun, est né en 1894 et mort en 1969. Autant dire que je ne l’ai pas connu. Autant dire aussi qu’en 1914, il avait tout juste vingt ans, l’âge idéal pour aller décorer les arbres avec ses tripes. La première page de son carnet porte la mention « 231e Artillerie, 28e Batterie ». Le carnet commence à la date du 3 septembre 1915, jour où « le grand-père », comme l’appellent ma mère, mon oncle et mes tantes, rejoint son régiment à Grandvillers, dans les Vosges.
            Sur Internet, je suis allé consulter le journal des marches et opérations du 231e régiment d’artillerie de campagne, 28e batterie. Pour voir si le récit du grand-père correspondait. Mais le J.M.O. du 231e ne commence qu’à la date du 1er avril 1917. Coup d’œil sur l’Historique du 231e R.A.C., déniché sur Gallica :

« Le 231e régiment d’artillerie de campagne a été formé le 1er avril 1917 avec les trois groupes suivants :
            Le 8e groupe du 24e d’artillerie, devenant le 1er groupe du 231;
            Le 4e groupe du 31e d’artillerie, devenant le 2e groupe du 231;
            Le 5e groupe du 44e d’artillerie, devenant le 3e groupe du 231e. »

            Bon. Pour savoir dans quel groupe avait servi mon arrière-grand-père avant le 1er avril 1917, il ne me restait plus qu’à faire ce que j’aurais dû faire depuis longtemps : consulter sa fiche matriculaire aux archives départementales. C’est pratique, je n’avais pas à aller chercher loin : du côté de ma mère, on est Mayennais depuis l’âge des cavernes, à peu près.
Pour trouver son matricule, je n’avais besoin que du nom et du prénom de mon ancêtre, ainsi que de sa classe (1914, donc). Me voilà donc aux archives à manipuler le lourd registre et à déchiffrer les pleins et les déliés du greffier qui s’est chargé de résumer la carrière militaire de Jean-Baptiste Chabrun. C’est là que j’ai su qu’avant le 1er avril 1917, il avait été affecté au 44e d’artillerie, où il est arrivé le 4 septembre 1914. Après une année de classe, il est parti dans les Vosges en septembre 1915, et c’est là que commence son carnet.
            Sa fiche m’apprend aussi qu’il a été cité à l’ordre du régiment (décoré de la croix de guerre avec étoile de bronze) le 13 novembre 17, pour avoir, dix jours plus tôt, « par l’exécution de mouvements corrects sous le feu ennemi et en terrain difficile, évité (…) à ses camarades servants un trop long stationnement en terrain battu par l’artillerie allemande ». D’autre part, il « a déjà fourni maintes preuves de courage et en particulier à la position sud du Chemin des Dames au cours d’une mise en batterie sous un bombardement par obus toxiques ».
            Tout ce que j’apprends là vient grossir les renseignements que donne mon arrière-grand-père dans son carnet, qui ressemble plus à une suite ininterrompue d’étapes, de ville en village, des Vosges à l’Alsace, en passant par la Champagne, la Lorraine ou l’Oise… La guerre est bien présente, mais à peine évoquée. Arrivé le 2 juin 1916 à Laneuveville-devant-Nancy (Meurthe-et-Moselle), il écrit : « on est pour aller au repos et en place du repos on a été envoyés à Verdun (…) on a monté en position le 15 juin et on a été relevés le 3 juillet. » De temps en temps, l’artilleur se permet tout de même de donner ses impressions, d’une manière laconique qui me rendrait presque jaloux : « Le 11 (août 1918), partis en avant encore jusqu’à Boulogne-la-Grasse, resté dans un chemin sous les marmites, mauvais dimanche. » Les « marmites », dans l’argot du Poilu, ce sont les obus. Voilà à quoi ressemble un « mauvais dimanche », pour mon arrière-grand-père… Pour moi, un mauvais dimanche, c’est quand il pleut ou qu’il n’y a plus de baguette de pain au Proxi.
            N’ayant pas connu mon arrière-grand-père, ses souvenirs de guerre ne devraient pas me toucher autant. Pourtant, retrouver son parcours tout au long de ces années de guerre a donné plus de poids à l’image mentale que je m’en étais fait en entendant ma mère raconter les souvenirs qu’elle gardait de lui… Sa haute taille, sa maigreur, la froideur avec laquelle il saluait ses petits-enfants : « Bonjour grand-fille »… Et sa méchanceté avec les bêtes, les chevaux qu’il brutalisait pour les faire obéir (peine perdue), et ses enfants qu’il traitait à peu près comme les bêtes… D’ailleurs, il estimait qu’il avait eu beaucoup trop d’enfants (sept).
            En lisant les livres de Paul Lintier, qui était dans le même régiment que mon arrière-grand-père, je n’ai pas pu m’empêcher de me dire qu’il était dommage que personne n’ait eu l’idée de les lui offrir, un jour, en lui disant simplement : « Voilà. Peut-être que tu n’auras pas envie de te replonger dans ces souvenirs-là, mais peut-être aussi que ça t’apaisera, que tu y trouveras un certain réconfort – parce que ces livres ont été écrits par quelqu’un qui a vécu la même chose que toi, cette chose que personne ne peut comprendre s’il ne l’a pas vécue. »

            Mais bon. Même si j’avais connu « le grand-père », je ne pense pas qu’il était du genre à se laisser tutoyer. Et pour avoir l’âge de lire Lintier et de le lui offrir, il aurait fallu que je sois au moins son fils, c’est-à-dire mon grand-père. Mais alors, j’aurais été plus manuel qu’intellectuel, capable de différencier une charolaise d’une limousine, peut-être, mais pas une synecdoque d’une métonymie. Et je n’aurais sans doute jamais trouvé le temps de m’intéresser aux écrits de Lintier. Enfin, du coup, la rencontre ne s’est pas faite, quoi. Mais au moins, j’ai eu le sentiment qu’il avait un peu ressuscité. Un tout petit peu.

Zapoï, n°4, juin 2013