jeudi 26 septembre 2013

Le point G

J’ai tué soixante-dix-sept personnes et je dois peser mes mots pour ne pas passer pour un intolérant. La force de la propagande…
Laurent Obertone, Utøya.


            De temps en temps, les écrivains aiment bien aller chatouiller la littérature dans ses endroits les plus secrets, dans ses recoins les plus noirs. Ils aiment flirter avec le Mal. Parfois aussi, ils n’en font pas exprès, c’est comme ça, c’est dans leur nature. Eux pensent rouler du bon côté de la route, mais ils ne se rendent pas compte qu’ils vont à contresens des lecteurs du futur – des lecteurs d’aujourd’hui. Et ce qui leur paraissait parfaitement inoffensif, à peine digne d’être noté, saute au visage de nos pudiques lecteurs du XXIe siècle, et les heurte dans leurs certitudes.
            Par exemple, Mignonne, allons voir si la rose, de M. de Ronsard, c’est pas un peu misogyne ? C’est pas un peu méprisant envers les personnes âgées ? Et la fourmi de la Cigale et la Fourmi, elle serait pas carrément sarkozyste, dans son genre ?
            Parmi les écrivains chatouilleurs, il y a ceux qui sont allés trop loin. Qui sont allés chatouiller des endroits où pullulaient les panneaux de sens interdit et les défenses de marcher sur la pelouse. Écrivains de droite, réactionnaires, voire collaborationnistes ou fascistes, ceux-là se sont amusés à chatouiller le ventre d’où est sortie la Bête immonde ! Ventre qui, comme chacun sait, est encore fécond (ce qui force le respect, pour une dame de cet âge…).
            La France n’aime pas qu’on lui rappelle les Heures-les-plus-sombres de son Histoire. Elle n’aime pas se souvenir qu’en juin 40, elle a perdu à la fois la bataille et la guerre. Elle veut qu’on la remarque sur la photo officielle des grands vainqueurs de la finale : elle n’a peut-être pas été aussi glorieuse que les Ricains, mais bon, elle avait quand même De Gaulle et Jean Moulin ! Il faut la comprendre, hein : on préfèrera toujours se souvenir de la Coupe du Monde de 1998 plutôt que de celle de 2002…
            La France aime aussi se rappeler qu’il y avait à cette époque une poignée de méchants qui collaboraient avec les Allemands, et que les nazis ont commis la pire des atrocités. On appelle ça le Devoir de Mémoire (n’oublions pas de nous en souvenir). Alors, quand aujourd’hui, un écrivain se réclame de Louis-Ferdinand Céline, les journalistes lèvent un sourcil inquiet, vigilant. Car les petits critiques littéraires n’oublient jamais qu’ils se doivent d’être vigilants, de traquer le Mal, persuadés qu’un jour, le tri sera fait entre les Purs et les Salauds (et qu’ils seront du bon côté). « Vous aimez Céline, vous dites ? Tiens, tiens… » Là, si vous précisez en rougissant que c’est bien entendu le Céline de Voyage au bout de la nuit que vous admirez, vous avez une chance de vous en sortir. Au contraire, si vous affirmez haut et fort que tout Céline est à lire et à relire, y compris les pamphlets, alors là, bingo : vous en êtes. Bienvenue au Club des Nauséabonds ! Installez-vous donc par là, entre Richard Millet et Renaud Camus ; il doit rester quelques chouquettes, si Marc-Édouard Nabe ne les a pas toutes englouties…
            Il va sans dire que le Mal est de droite. Un écrivain désireux d’avoir la paix devra choisir soigneusement quel totalitarisme admirer. Vous vénérez Mao ? Entrez donc, camarade, vous êtes ici chez vous !
           « − Mais t’es antisémite ma vache ! C’est vilain ! C’est un préjugé !... » (Céline, Bagatelles pour un massacre.)
            Dans le temps, on parlait d’écrivains « sulfureux ». Aujourd’hui, ils sont nauséabonds. Ils ont cessé de sentir le souffre : désormais ils puent, tout simplement. Comme des cadavres ou des petits enfants qui se négligent. Ils puent la haine, diront certains. On peut établir une liste (non exhaustive) d’écrivains à ne pas citer dans n’importe quel dîner mondain ni sur n’importe quel plateau télé : Léon Bloy (qui fut un fasciste fort précoce, puisque mort en 1917), Céline, Lucien Rebatet, Robert Brasillach, Drieu la Rochelle, et donc Renaud Camus (Renaud comme le chanteur, Camus comme l’écrivain), Richard Millet, Nabe, Soral, bientôt Laurent Obertone… La liste s’allonge de jour en jour, le repérage d’écrivains « limite » étant devenu depuis quelques années une sorte de concours dans les rédactions des quotidiens et des magazines culturels. J’imagine que bientôt seront créées des brigades anti-nauséabonds, avec des lecteurs spécialisés qui traqueront le mot « juif » et ses dérivés dans tous les livres parus ou à paraître.
            L’antisémitisme, aujourd’hui, est un peu passé de mode : c’est l’islamophobie qui attire désormais les regards scrupuleux des flics de la pensée. Malheur à l’écrivain qui n’apprécie pas vraiment d’entendre des jeunes issus de la diversité tourner en mobylette pendant des heures sous ses fenêtres, et qui ose l’écrire dans un de ses livres. La qualification de « raciste » lui pend au nez. On jurerait, vraiment, que les critiques se font un petit pourcentage en plus dès qu’ils ont « levé » un lièvre mal-pensant. Si seulement c’était le cas ! Mais même pas : ils le font par goût. Bientôt, le simple fait de ne pas être tout à fait de gauche, pas vraiment altermondialiste, d’avoir – c’est ballot – oublié d’appeler à voter Mélenchon aux dernières élections, ou de trouver qu’il serait bon que les délinquants et les criminels subissent des peines de prison à la hauteur de leurs délits plutôt que d’être relâchés avec une sucette, vous vaudra de rejoindre le Club des Nauséabonds (pour le coup, plus très « select »). Car on l’a dit : le Mal n’est pas seulement nazi. Le Mal est de droite. C’est plus facile à classifier, et ça permet aux critiques anti-nauséabonds d’élargir plus rapidement leur collection de points.
            Pardon ? Quels points ?
Des points Godwin, bien sûr…


2 commentaires:

Pierre Driout a dit…

Entêté comme un mayennais ... mais ne généralisons pas !

Raphaël Juldé a dit…

Je sens comme un amalgame dans votre stigmatisation...