jeudi 19 septembre 2013

Le lecteur

L’écrivain souhaite des lecteurs qui lui ressemblent et lui soient tout juste inférieurs ; à son image, mais plus naïfs.
Jean Rostand.


            C’est quoi, un lecteur ?
            Comment ça vit ? Qu’est-ce que ça mange ? Faut-il l’arroser tous les jours ?
            Le lecteur est-il soluble dans l’intelligence ?
            Pourquoi y a-t-il des lecteurs plutôt que rien ? Qui a précédé, du lecteur ou de l’écrivain ? Le premier écrivain était-il aussi le premier lecteur ?
            Combien faut-il de lecteurs pour soulever une voiture ?
           
            Pour l’écrivain, le lecteur est avant tout une énigme.

            L’écrivain, pourtant, est un lecteur aussi. Mais lui, ce n’est pas pareil : il est du métier. C’est un peu comme un chef cuisinier qui irait déjeuner dans un grand restaurant : il repère tout de suite le verre sale, la cuisson de la viande qui laisse à désirer, ou au contraire, les petites idées à piquer à droite à gauche (ah tiens ! Pas con, ces petites lumières tamisées…). Ou encore – la métaphore est plus juste – comme un médecin qui tomberait malade. Il saura tout de suite si l’aide-soignante lui prend le pouls correctement, et que le pneumothorax n’est pas une maladie située dans le ménisque ! Là aussi, il pourra piocher des petites astuces (malin, l’Ibuprofène avec le Maalox : je tâcherai de m’en souvenir…). Bref : même lorsqu’il lit, l’écrivain reste un écrivain. Bien vu, l’idée des chapitres dans l’ordre décroissant : je prends !
            Alors que le lecteur, même s’il écrit, reste un lecteur.
            Oui, parce qu’un écrivain, en dépit d’une idée très répandue, n’est pas quelqu’un qui écrit. Un écrivain est quelqu’un qui publie.
            Qui publie pour un lecteur. Et si possible plusieurs. Mais écrit-il pour le lecteur ?
            Là, il y a deux écoles.
            D’un côté, vous avez l’auteur qui aime son lecteur, qui le comprend, qui sait ce qu’il aime, et qui va le lui donner sans compter. T’en veux de l’amour ? Vas-y, prends ! Toi, là bas, un peu de suspense ? J’en ai aussi ! Et toi, le petit caïd au tee-shirt rouge ? Tu veux ? Un fol esprit de liberté ? Mais oui, j’en ai aussi, un plein panier ! Servez-vous ! Amusez-vous !
C’est l’école Marc Levy.
Et de l’autre côté, vous avez l’auteur qui aime que son lecteur l’aime et le comprenne. Toujours, il ira proclamant par monts et par vaux que jamais, ô grand jamais, il n’écrit pour son lecteur ! Adepte du contre-pied, il pourra même prétendre écrire contre lui. Ce n’est pas très gentil. Mais le grantécrivain n’a pas à être gentil, il ne brossera jamais son lecteur dans le sens du poil, et ça tombe bien, parce que le lecteur du grantécrivain a horreur qu’on le brosse dans le sens du poil, il attend qu’on le surprenne, qu’on le déroute, qu’on le choque, et c’est exactement ce que fait le grantécrivain. Du coup, il lui apporte quand même un peu ce qu’il attend, le lecteur. Finalement, écrire pour ou contre le lecteur, ça revient au même, puisque quoi qu’on fasse, il est content, ce con-là.
            C’est l’école « nouveaux réactionnaires ».
            Mais au fond, l’écrivain, le vrai, se place devant son écran comme devant son lecteur idéal, celui qui sera à même de le comprendre, de percevoir toutes les petites astuces, d’apprécier cette petite métaphore hyper chiadée et en même temps discrète, de le suivre sans se perdre dans ses digressions, de rire quand c’est drôle et de s’émouvoir quand c’est triste. Le lecteur idéal, pour l’écrivain, c’est lui-même. Et ensuite, celui qui se rapprochera le plus de lui-même. Le meilleur lecteur, c’est celui qui a tout pigé et qui est d’accord. Puis, celui qui n’est pas toujours d’accord, mais qui a tout pigé et qui est capable d’apporter un commentaire construit, argumenté, intelligent. Puis, bon, le lecteur de masse, pas très intéressant, pas très futé, mais qu’il faut bien faire semblant d’apprécier puisque c’est lui qu’on rencontre au salon de l’agri… du Livre et dans les librairies de province pour les séances dédicaces. Et alors pour finir, l’ennemi, évidemment, c’est le lecteur qui n’a rien, mais alors rien compris – et qui d’ailleurs a détesté le livre, comme par hasard.
            Et juste derrière lui, en dernière position : le critique.

            Mais le critique, ce sera pour une autre fois.

2 commentaires:

Pierre Driout et la relecture a dit…

Eh ben ! Dis donc c'est un sale métier lecteur ! Moi je ferai relecteur dans une vie future parce que je ne veux pas avoir les emmerdements du primo-lecteur.

Pierre Driout a dit…

J'ai trouvé un truc que je conseille : j'achète le livre, je ne l'ouvre pas et je le revends immédiatement ou le plus tard possible en espérant qu'il prenne de la valeur.

Le lecteur étant maudit, il ne faut surtout pas tomber dans le piège du type qui passe son temps à lire (d'ailleurs entre parenthèses je te déconseille la lecture de mes commentaires).