jeudi 17 octobre 2013

Les œuvres complètes

« Il n’y a pas d’œuvre achevée, il n’y a que des œuvres abandonnées. »
Paul Valéry

                Il existe un moment particulièrement jouissif dans la vie d’un homme de lettres : celui où il publie ses œuvres complètes. Voir sur une couverture – souvent élégante, parfois reliée – le titre Œuvres complètes sous son nom de plume, c’est un moment inoubliable. Un peu comme pour le candidat à un jeu de télé-réalité le moment où il se fait éliminer et retourne dans le monde réel où il reçoit en pleine gueule tout l’amour de ses fans (« Ouiiiiiiiiii ! Jean-Kéviiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiin !! On t’aiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiime !!! »). Le top du top, c’est lorsque ces Œuvres complètes sont publiées dans la Bibliothèque de la Pléiade.
Malheureusement, très peu d’écrivains ont eu l’occasion de connaître ce bonheur de leur vivant. Et il faut avouer que connaître le bonheur après sa mort, c’est un peu frustrant. Il y a une raison assez simple à ça : pour que des œuvres soient complètes, il faut que l’écrivain ait renoncé à sa sale habitude d’écrire. Et pour être certain que la retraite soit définitive, il n’y a rien de mieux que la mort. Encore en vie, rien ne l’empêche de reprendre la plume, et de contrarier les gentils éditeurs qui lui ont fignolé ce volume d’Œuvres. On se démène pour faire plaisir, et voyez le résultat. Les morts sont plus dociles. A priori, ils sont calmés question graphomanie. Il y a toujours des petits malins qui se débrouillent pour qu’on retrouve un manuscrit inédit dans une vieille malle, plusieurs décennies après avoir lâché la rampe – mais bon, dans l’ensemble, les écrivains morts se tiennent plutôt tranquilles.
            Certains écrivains vivants, parmi les plus prolifiques, peuvent tout de même connaître cette jouissance mégalomaniaque. Généralement, ils ont déjà un âge avancé, les éditeurs estiment qu’ils peuvent prendre de l’avance, et ces Œuvres complètes se voient publiées en plusieurs volumes. Œuvres complètes, tome 1. Puis tome 2. Puis tome etc. Jusqu’à ce que mort s’ensuive et que tout rentre dans l’ordre. La jouissance est là, mais un peu assombrie par l’idée du temps qui passe, des rides qui se creusent et de l’incontinence qui guette. On voit déjà se rapprocher la ligne d’arrivée, la fin du voyage, on se transforme petit à petit en métaphore du bout des choses, du terminus-tout-le-monde-descend de la vie. Vérifiez que vous n’avez rien oublié à votre place.
            Mais si l’on fait abstraction de la vieillesse, il y a tout de même de quoi se réjouir : des Œuvres complètes, ça vous pose un homme. C’est un aboutissement. Ça prouve qu’on n’a pas chômé, quand même. Seulement, l’édition « en feuilleton » des Œuvres complètes du vivant du bonhomme a tout de même un aspect un peu mesquin. À ce compte-là, l’auteur d’un premier roman peut lui aussi prétendre avoir publié le premier volume de ses Œuvres complètes. Et toc !
            Parmi les rares auteurs à s’être retrouvés « couchés sur papier bible », en Garamond du Roi, dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade, on retrouve André Gide, Nathalie Sarraute, Marguerite Yourcenar, Claude Lévi-Strauss, Milan Kundera et même André Malraux – ce qui prouve bien qu’on accepte n’importe qui.
            En fait, publier des Œuvres complètes, en règle générale, c’est un vrai casse-tête. À moins de tomber sur un auteur fainéant qui a publié quatre ou cinq livres et qui s’est arrêté là. Mais avec les autres, les Victor Hugo, les Balzac, les Dostoïevski, ceux qui ont laissé un corpus monstrueux, c’est terrifiant. Entre les inédits à authentifier, les romans inachevés (et comment des œuvres peuvent-elles être complètes si certaines d’entre elles sont inachevées ?), les écrits intimes, la correspondance – quand y’en a plus, y’en a encore ! Quand l’édition intégrale est enfin achevée, il est déjà temps de réimprimer les premiers volumes, devenus introuvables en librairie depuis belle lurette…
            Non, vraiment, les éditeurs ont bien du mérite à s’intéresser encore aux jeunes auteurs qui débutent, avec tout le boulot que leur ont laissé les anciens !


3 commentaires:

Pierre Driout a dit…

Le Grand Robert - rien à voir avec le Grand Meaulnes - renonce à publier ses oeuvres complètes sur papier couché ... tout en digital ! D'ici à ce qu'il nous fasse un doigt d'honneur ...

Pierre Driout a dit…

Dis donc Raphaël je compte faire éditer prochainement les oeuvres complètes twittées de Léonarda Dibrani ; qu'est-ce que tu me conseilles comme police de caractère ?

Signé : Un Ami de la littérature.

Raphaël Juldé a dit…

Pour Léonarda, je conseillerais une police des frontières.