mercredi 23 février 2011

John Fante, la vie brute


"J'avais vingt ans à l'époque. Putain, je me disais, prends ton temps, Bandini. T'as dix ans pour l'écrire ton livre, alors du calme, faut s'aérer, faut sortir et se balader dans les rues et apprendre comment c'est la vie. C'est ça ton problème : tu ne sais rien de la vie."
John Fante,
Demande à la poussière.


Il est celui qui a décomplexé la littérature américaine. Il était nécessaire, dans le premier tiers du vingtième siècle, qu'un écrivain surgisse des bas-fonds avec une langue chargée d'alcool et de colère pour rendre à la vie ses vraies couleurs : gris, rouille, jaune pisseux - rien d'étincelant sous la poussière, rien de glorieux. Dieu s'est fait porter pâle.

En France, nous avons eu Céline. Aux Etats-Unis, c'est John Fante qui a endossé le rôle du voyou des Lettres. Oui, je sais que c'est un cliché, qu'il est devenu traditionnel, désormais, de sanctifier les bad boys de la plume et de se pincer le nez devant les ringards au style académique, ceux qui "troufignolisent l'adjectif", qui barbotent joyeusement au milieu des phrases complexes et qui n'hésitent pas à titiller le subjonctif imparfait... Le bon vieux duel Céline-Proust. Voilà un débat qui ne m'intéresse pas : l'un et l'autre sont essentiels. Et sans académisme, sans langue classique, qu'aurait bien pu dynamiter Céline ?

Seulement, parfois, des dynamiteurs, il en faut. Ne serait-ce que pour redonner sa langue au peuple. Parler de la misère dans une langue bourgeoise, c'est une chose. Faire entendre au bourgeois la voix des misérables, c'en est une autre. Il faut de temps en temps mettre les égouts à ciel ouvert.

Arturo Bandini, le double de John Fante dans ses romans, ne connaît rien de la vie au début de Demande à la poussière. "Bon Dieu, dis donc, est-ce que tu te rends compte que tu n'as jamais eu d'expérience avec une femme ? Oh, que si, des tas de fois, même. Oh, que non, menteur. T'as besoin d'une femme, t'as besoin de prendre un bain, t'as besoin d'un bon coup de pied où je pense, t'as besoin d'argent. C'est un dollar, à ce qu'on dit. Deux dollars dans les endroits bien, mais du côté de la Plaza c'est un dollar ; bon, épatant, sauf que t'as pas un dollar, et encore autre chose, dégonflé, même si t'avais un dollar tu n'irais pas, parce qu'une fois à Denver t'as eu l'occasion d'y aller et tu t'es dégonflé." Fante a appris la vie à tout un tas d'Américains. Sans Fante, aurait-on eu Kerouac, Burroughs ou Bukowski ? Rien n'est moins sûr.

On imagine parfaitement Charles Bukowski, pas encore écrivain, déjà ivrogne, mettant la main sur Demande à la poussière à la bibliothèque municipale de Los Angeles, et rencontrant soudain son maître : "Un jour j'ai sorti un livre, je l'ai ouvert et c'était ça. Je restai planté un moment, lisant et comme un homme qui a trouvé de l'or à la décharge publique. J'ai posé le livre sur la table, les phrases filaient facilement à travers les pages comme un courant. (...) Voilà enfin un homme qui n'avait pas peur de l'émotion", écrit-il dans la préface au roman de Fante.

Comment un jeune homme inexpérimenté, timide, mal dans sa peau et voulant désespérément devenir écrivain, pourrait-il ne pas s'identifier à Arturo Bandini ? Bandini ! Aussi touchant qu'il peut être exécrable, aussi grandiose qu'il peut être désespérant... Arturo Bandini, le Don Quichotte de Bunker Hill : il voit l'amour de sa vie, le monde des lettres à ses pieds, la gloire déroulant son tapis rouge devant lui, là où tout le monde verrait des moulins à vent. Mythomane d'hôtels borgnes, il passe son temps à rêver qu'il obtient le prix Nobel, relit cent fois ses deux nouvelles publiées, transforme une serveuse mexicaine dérangée en "princesse Maya", réinvente à chaque instant tous les moments de sa vie - déformation professionnelle de l'écrivain, sans doute. Il parvient ainsi à supporter un quotidien de soiltude et de misère en attendant un chèque illusoire de son éditeur. Mais lorsqu'il se prend enfin la réalité en pleine gueule, sans protège-dents, sans la ouate rassurante de ses fantaisies juvéniles, la tragédie se dévoile dans toute son ampleur. Alors, le rêve se déchire. Alors, Bandini est devenu grand. Il ne joue plus. Il ne se cache plus. Il n'est plus le grand écrivain Bandini que la foule acclame. Il n'est qu'un pauvre descendant d'immigrés italiens qui essaie de survivre, comme tout le monde. "Je suis sorti faire un tour en ville. Bon Dieu, voilà que je remettais ça, traîner la savate dans les rues. Je regardais les gueules autour de moi, et je savais que la mienne était pareille. Des tronches vidées de leur sang, des mines pincées, soucieuses, paumées. Des tronches comme des fleurs arrachées de leurs racines et fourrées dans un joli vase ; les couleurs ne duraient pas bien longtemps. Fallait vraiment que je quitte cette ville."

Il faut se replonger dans les quatre volumes du cycle Bandini : Bandini, La Route de Los Angeles, Demande à la poussière et Rêves de Bunker Hill ! Il faut relire aussi Mon chien Stupide, qui montre un Henry Molise, autre double de l'auteur, au crépuscule de sa vie de scénariste, dressant le bilan amer de son existence. Un chien impressionnant fait son apparition dans le foyer familial et sème le désordre par sa seule présence, réveillant les rancœurs du couple, accélérant le départ des quatre enfants. Tous vont partir, abandonnant la maison à son silence et le chien, d'abord rejeté, un temps en fuite, deviendra alors la seule créature à laquelle se raccrocher. "A dire vrai, je ne pouvais affronter une journée de plus. J'en avais marre de cette grande maison. A quoi bon ces chambres vides et un jardin grand comme un parc où personne ne se promène ? A quoi bon des arbres sans des chiens pour pisser dessus ? Je ne pouvais plus écrire une seule ligne dans cette maison."

John Fante sait livrer une émotion brute avec cette retenue virile, cette pudeur qui passe par l'humour des situations, par le silence parfois, et qui est la marque des grands écrivains. Virile, oui, parce que tout le monde sait que les garçons ne pleurent pas, alors il faut assumer dignement la honte quand on est surpris à embrasser religieusement sur un mur la marque d'une allumette frottée par une belle inconnue (irrésistible scène de La Route de Los Angeles), il faut tordre le mauvais sort pour lui donner un aspect plus glorieux, tourner la déconfiture à son avantage. Et surtout, garder ses émotions pour soi. La dernière phrase de Mon chien Stupide nous apprend que c'est raté pour cette fois : "Soudain, je me mis à pleurer."

Le Magazine des Livres, janvier-février 2011.

2 commentaires:

iPidiblue et les divines allumettes a dit…

Oui ! l'allumette c'est quand même moins bourgeois que le briquet ...

Bertrand Desprez a dit…

merci d'honorer ce putain de John Fante, combien de fois ai-je chialé pendant la lecture de "mon chien stupide", un sacré plumitif ce John, un gars qui frappe juste et sans concession