vendredi 14 septembre 2007

Dix-sept ans


J’ai eu dix-sept ans du 29 janvier 1994 à 1 h 20 du matin au 29 janvier 1995 à 1 h 19. Durant cette période, j’ai eu dix-sept ans et demi, dix-sept ans et 2/3, dix-sept ans ¾, etc., mais on ne va pas tenir des comptes d’apothicaire… Disons dix-sept ans, et restons-en là. Cette année pas plus charnière qu’une autre occupe 302 pages de mon journal intime de l’époque, réparties sur trois cahiers format 21 x 29, 7 cm, grands carreaux.

À l’époque, j’avais plus de cheveux qu’aujourd’hui, mais beaucoup moins de barbe. J’offrais des dessins aux filles de ma classe pour masquer le fait que je ne savais pas leur parler. Ainsi, j’avais l’impression de paraître un peu intéressant.

Je lisais Les Misérables et j’écoutais les Doors. La mort de Kurt Cobain m’avait moins marqué que celle du chanteur des Négresses vertes l’année précédente, mais c’est qu’à l’époque je connaissais mal Nirvana. Juste après le suicide de l’idole grunge, j’ai réparé cette lacune et je me suis mis à brailler comme tout le monde les refrains du dépressif aux cheveux sales, avec un bon train de retard. J’ai toujours eu ce problème de timing, mais c’est logique : j’ai marché à vingt mois.

Je lisais Zola et j’écoutais Noir Désir. Je me sentais très concerné par la guerre en Yougoslavie et par le génocide au Rwanda (que j’écrivais « Ruanda » pour faire comme Cavanna dans Charlie Hebdo). Je n’avais pas vraiment d’avis là-dessus, mais enfin je me sentais très concerné. Je manifestais pour que Balladur enlève son C.I.P. et son Smic-jeunes. Je n’avais pas vraiment d’avis là-dessus, mais enfin je n’avais pas connu mai 68, alors je me rattrapais comme je pouvais.

Je lisais Bukowski (découvert après sa mort aussi) et j’écoutais Sex Pistols. Johnny Rotten était à la fois mon dieu et une sorte de grand frère. Mon autre grand frère, le vrai, jouait à la console Sega et au tennis de table. En hommage à Johnny Rotten, je me laissais pousser les caries. Aujourd’hui, j’ai beaucoup moins de caries, mais j’ai aussi beaucoup moins de dents. Je voulais être le plus punk de tous, mais je ne me teignais que pour Mardi-gras, par timidité. Le reste du temps, je portais ma crête dans ma tête. Mon slogan favori était : « Demain, c’est aujourd’hui en pire ! »

J’avais déjà lu Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit, mais j’écoutais trop les « spécialistes » qui me conseillaient de ne pas poursuivre la découverte de l’œuvre de cette sale ordure antisémite de Céline. Je faisais du théâtre tous les mercredis soirs, mais même deux heures par semaine, j’avais du mal à être quelqu’un d’autre que moi-même. J’étais simultanément amoureux d’Hélène, de Stéphanie, d’Elina et de Valérie, mais si Delphine, Stéphanie (une autre), Solène, Véronique ou Stéphanie (encore une autre) m’avaient dit oui, je n’aurais pas dit non. Inutile de préciser qu’il n’y a jamais rien eu avec aucune de ces filles. Il m’arrivait encore parfois d’être assez beau, à cette époque (le 17 avril 1994, notamment…), mais c’était rare.

1994, c’est aussi l’année où je me suis évanoui dans le cabinet de mon médecin après un vaccin DT-polyo. Mon film préféré était Orange mécanique. Je me préoccupais beaucoup de l’évolution du Sida de Mano Solo (quand je pense qu’il vit toujours, cet escroc !). Mes héros préférés dans la vie réelle étaient Florence Rey et Audry Maupin, les « anarchistes-nihilistes » tueurs de flics.

Le 29 janvier 1995, j’étais déprimé comme à chacun de mes anniversaires, mais bien content au fond de ne plus avoir à repasser par mes dix-sept ans.

15 commentaires:

iPidiblue évanoui de bonheur a dit…

C'est agréable de s'évanouir surtout si c'est dans de jolis bras ...

Raphaël Juldé a dit…

Les deux fois où ça m'est arrivé, j'ai raté les bras en question. Je n'ai jamais su viser.

ipidiblue et la brigade de secours a dit…

Tente ta chance ! Si tu vois une jolie fille les bras ballants fais semblant de t'évanouir ...

ipidiblue et le code de conduite a dit…

Tu es trop bien élevé ! Mais tu sais nous finissons tous dans le même trou, les bien éduqués comme les petits salopiaux qui piquent les filles au nez et à la barbe des gentlemens qui les aident à franchir le ruisseau.

Quand est-ce que tu passes ton code de mauvaise conduite des filles ?

Anonyme a dit…

A 14 ans je dévorais déjà les pamphlets de Ferdinand. Faut-il que vous ayez eu une colonne vertébrale en yaourt pour écouter les éternels agenouillés de la pensée.


Restif, sévère mais juste.

ipidiblue et les nourrissons des muses a dit…

Bah ! Raphaël avait dix sept fois un an c'est tout.

Raphaël Juldé a dit…

Et puis je rappelle que j'ai marché à vingt mois. Donc ça décale tout, forcément.

Anonyme a dit…

Bien,et maintenant que vous avez l'âge de raison, un petit Canossa célinien, ça vous tente?

Dans ma prodigieuse ingénuité, je vous propose d'envoyer l'un des pamphlets (PDF) par pièce-jointe.(Mefiez vous, c'est bien pire que Sade dont Rousseau écrivait "toute jeune fille qui en lira une seule page sera perdue". Quel menteur, ça n'a jamais marché!)

Restif le corrupteur

ipidiblue, lagarde, michard and co a dit…

Hum ! Vous êtes sûr que c'est Rousseau qui disait cela, ce ne serait pas plutôt Restif de la Bretonne 1734/1806 qui détestait Sade et a écrit l'Anti-Justine ? Ou alors Rousseau parlait de quelqu'un d'autre, Rousseau mort en 1778, Sade 1740/1814 n'avait encore rien publié ...

Raphaël Juldé a dit…

Rassurez-vous, en ce qui concerne Céline, je me suis vite rattrapé. Si vous aviez lu mon journal (à l'époque où j'étais quelqu'un), vous le sauriez.

Anonyme a dit…

2ème fois que j'enregistre...bizarre (c’était pourtant sur la page !)bizarre et foutrement e… nt.
Bon, comme j'y disais au monsieur , c'est pas moi c'est Blanchot qui cite ce vieux parano de Rousseau : "Qui est plus respecté que Sade? Combien, aujourd'hui encore, croient profondément qu'il leur suffirait de garder le livre à la main pour que se réalise l'orgueilleuse parole de Rousseau : toute jeune fille qui de ce livre lira une page sera perdue". (La raison de Sade.) Ca vous va Le Sire de La fleurbleue ? Et voulez-vous bien laissez ce brave homme de La Bretonne hors de ces turpitudes ? Restif c’est surtout Mr Nicolas et Le drame de ma vie (pièce en 12 tableaux et quelques 600 pages, à faire passer le soulier de Satin pour un proverbe de Musset. Edité à l’Imprimerie nationale mais se trouve d’occase.
Sur Blanchot, savez-vous que ce jovial compagnon, après avoir été un royaliste fraternellement lié à Brasillach et consort se découvrit une âme de résistant quelques mois avant la libération? Ce qui lui permit de siéger au comité des écrivains, celui-là même dont Paulhan démissionna dans sa merveilleuse "Lettre aux directeurs de la Résistance". Toujours à la pointe du combat humain, Blanchot écrivit une lettre ouverte à l’apôtre du charabia, Dérida (dit le désespoir d’Heidegger) pour appuyer la protestation de ce gongoriste du néant que scandalisait l'octroi d'une chaire à Pierre Boutang. Après ça, il peut dauber le bourgeois qui enferme Sade, je préfère encore le bourgeois. Qu’ils sont sympathiques nos intellectuels. Enfin, selon H .Arendt, les intellos étaient les plus soumis pendant la mise au pas de l’Allemagne.
Ou – pourquoi le Christ préférait les pécheurs et les percepteurs.

Dites, estimé Raphaël pour le découvrir votre Journal, jusqu'où faut-il descendre dans l'enfer des "textes anciens"? Outre que j'ai un faible pour les diaristes, je serais ému de vous revoir de votre vivant.

Restif, (un peu long) qui vous dit : a côté de Blanchatre et Deridette, Bloy père de famille,perdant son boulot au Gil Blas pour avoir défendu l’athée Laurent Tailhade, c’est autre chose.
Et j’espère que cette fois c’est la bonne.

Anonyme a dit…

J'oubliais. Non content d'être une donneuse, Blanchot écrit effectivement des conneries et, pire, m'en fait soutenir. Vos dates me semblent plus que probantes. (si vous savez où trouver l'anti justine, merci de le signaler).

Restif qui lit sans compter

Raphaël Juldé a dit…

Ah, c'est que ce blog est né sur les cendres de mon journal "on line"... Mon premier texte publié ici explique pourquoi j'ai fini par le supprimer au bout de cinq ans. Maintenant, il faudra attendre une éventuelle publication posthume. Posthume, je le suis déjà depuis ma naissance, ça ne devrait pas poser trop de problèmes. Publié, ça...

Anonyme a dit…

Aïe. Etant plus âgé que vous et manquant d’argent et de relations pour l’engagement d’un tueur à gages (qui de plus risquerait de nous priver d’une œuvre à venir, à votre âge Balzac n’était qu’un sous Walter Scot) mes chances de lire ce Journal avoisinent le néant. Bon. Dieu est grand, nous verrons bien. Pour la publication, je pense que vous n’avez pas d’inquiétude à vous faire. S’il le faut, on en créera une de maisons d’éditions, ça ne serait pas la première fois. Et puis, franchement… quand on a jeté les yeux sur le Journal de Polac ou celui d’Arnaud Viviant, « Ego surf » ( si j’accouchais d’un titre pareil, je me ferais lobotomiser ou refaire le visage avant de m’engager dans la légion), oui, quand on s’est penché sur cette jactance fatiguée, le Nada de Saint Jean de la Croix prend un air guilleret, Nothomb ressemble à Mm de Sévigné. Mais à côté, vous rutilez, c’est un ballet de syllabes aguichantes, une dentelle. Moi, j’en reviens au déserteur professionnel, au dernier paragraphe. C’était bon. Foin des hiérarchies épuisantes, prenons ce que le jour nous offre, ça valait la danse ( « chaque page est une nouvelle partenaire » dit-il, inspiré.) Bon, au cas ou ça vous serait inconnu ( ça vaut pour notre avisé redresseur de citation) voilà un bouquin estomaquant : « Moscou sur Vodka » de Vénédict Erofeiev (Albin Michel). L’homme d’un seul livre selon le cliché consacré, mais exact en l’occurrence. Paru en 69 en Russie sous la forme de samidzat Le titre original est meilleur Moscou-Pétouchki. C’est un soliloque d’alcoolo et c’est pas résumable parce que… il y a tout un pays là dedans, et un jeu avec les clichés. C’est à hurler de rire et tragique. Bref, lisez-le. Et dites-vous que ce type a existé au moins le temps d’un livre, que vous n’êtes pas si mort que ça.Faut pas prendre ses désirs pour des réalités.

Restif, libraire de quartier.

ipidiblue trouve un joint-venture a dit…

Bien tu as trouvé quelqu'un pour te remonter le moral, boulot à plein temps en cdi, le conseil général de la Mayenne pourrait financer cette petite entreprise !