dimanche 31 octobre 2010

Henri Calet, le débineur


"On croyait avoir touché le fond, on se trompait. Les casseroles ont un fond, la vie n'en a pas."
Henri Calet, Le Bouquet.



Ils sont terribles, ces écrivains de la génération 1900!... Ceux qui ont promené leur enfance sur les champs de bataille de la "Der des Ders" pour se faire rattraper adultes par la suivante, et essuyer penauds la dérouillée de 40: les Henri Calet, Raymond Guérin, Paul Gadenne, Jacques Perret, Georges Hyvernaud... La génération défaitiste. D'ailleurs, c'est un des leurs, Pierre Minet, qui a publié La Défaite en 1947, grand petit roman sur la bohème littéraire des années 20 et les poètes du Grand Jeu. Titre symbolique d'une époque: le fiasco était dans l'air du temps.

On l'aura compris: j'aime les ratés, les inadaptés, les déserteurs de tout. Prenez Raymond Théodore Barthelmess, dit Henri Calet, par exemple. Il n'aura pas attendu la "Drôle de guerre", la grande débandade du "...ième Débineurs" et l'expérience de prisonnier de guerre racontées dans Le Bouquet, pour voir la vie couleur encre de Chine. La débine, elle était en lui depuis toujours. Premières lignes du premier roman d'Henri Calet, La Belle Lurette (1935): "Je suis un produit d'avant-guerre. Je suis né dans un ventre corseté, un ventre 1900. Mauvais début." Le ton est donné. Qu'ils s'appellent Henri Vertebranche (La Belle Lurette), Adrien Gaydamour (Le Bouquet) ou Feuilleauvent (Le Tout sur le tout), la plupart des personnages de Calet sont des transpositions de lui-même, ce gamin chétif et triste, "tas petit de chair molle", fils d'anarchiste ayant poussé dans les déménagements et les trafics (de fausse monnaie notamment), déjà en fuite sur les routes de la Belgique occupée pendant la Grande Guerre (répétition générale avant l'exode de juin 40), puis hors-la-loi réfugié en Uruguay avant un retour clandestin à Paris... Il y a du Bardamu chez Henri Calet, vagabond désenchanté, amputé du sourire, portant sa couardise comme un étendard... "Quand je cherche à me démêler au fond, je trouve aussi que j'ai toujours eu un faible pour ceux de mon espèce: les malheureux, les vaincus. Et les Allemands, pendant vingt ans, avaient été les vaincus qu'il fallait plaindre. D'un coup, la situation se renversait: la France vaincue, je retournais à elle. La défaite, me voici!" (Le Bouquet). A force de commémorer l'Appel du 18 Juin, on en oublierait presque qu'on a perdu la guerre.

Mais Henri Calet n'est pas seulement le chantre décourageux et glacial de la débine: il sait mieux que personne faire partager la poésie simple et tendre des petites gens, de son quartier de Paris, le XIVe arrondissement, qu'il arpente de long en large au gré de ses souvenirs dans Le Tout sur le tout, évoquer ses voyages avec la légèreté du pinceau d'un aquarelliste... Pantouflard, Calet? Pas une seconde. Pourtant, l'exode aurait pu le dégoûter à jamais du nomadisme: "J'ai beaucoup traîné par les routes, ces dernières années, contre ma volonté. Il me semble que je n'ai pas cessé de marcher en tout sens durant plus de quatre ans. A présent que j'ai rallié ma maison, je demande à n'en plus bouger. J'ai besoin de me ressuyer." (Poussières de la route).

Chez la plupart des écrivains, les articles publiés dans les journaux constituent la partie la plus négligeable de leur oeuvre. On commence à s'y intéresser après que les romans principaux ont été largement commentés et analysés - ils viennent compléter l'oeuvre bien connue pour satisfaire les assoiffés d'exhaustivité. Avec Calet, ça ne marche pas comme ça.

Lorsqu'il commence sa carrière de journaliste, juste après la guerre, à Combat d'abord, puis dans beaucoup d'autres journaux, Henri Calet, cet "homme quelconque", comme l'appelait Franz Hellens, a trouvé le ton qui lui convenait. Ces brèves chroniques ont le même timbre que ses romans, le même humour désolé, la même grâce. Qu'il évoque le quotidien d'une "gueule cassée" entre deux opérations du visage, recherche les rares survivants qui ont connu les cellules de Fresnes pour leurs actes de résistance, ou qu'il décrive les espoirs et les doutes de la jeunesse des années 50, il ne pose pas à l'intervieweur dégagé et supérieur (le style "c'est moi qui pose les questions!"): il se place à hauteur d'homme. Solitaire comme tout écrivain, il est attiré par la foule autant qu'il la craint. Il veut comprendre ce qui l'agite, alors il place sa caméra au milieu d'elle. Pas de vue surplombante, pas de zoom arrière: il fait partie de cette foule, son sujet d'étude. C'est peut-être ça qu'il appelle "la littérature à bout portant". Envoyé sur les routes pour une enquête sur les vacances, il s'attache autant à décrire ses compagnons de voyage que les paysages traversés. Cet incurable pessimiste aime tellement les hommes, et surtout les femmes, que les vallées et les fleuves s'humanisent à son contact. Il vit une amourette avec la Garonne: "Le soir venu, elle s'était habillée de lamé d'argent. Je me rappelle qu'elle était bien séduisante ainsi. (...) Il m'importait de savoir comment elle s'y prend pour mettre le grappin sur ses affluents, les uns après les autres... Le Lot, puis le Tarn... cette mangeuse d'hommes." (Poussières de la route).

Voilà de quoi est faite la "petite musique", la poésie d'Henri Calet: d'une empathie immédiate, presque brutale, avec le monde qui l'entoure. Les gens timides qui se décident soudain à se rapprocher des autres s'y prennent toujours mal. On trouve aussi cette maladresse chez Calet, toujours un peu candide, un peu à côté, comme encombré de soi-même. Où qu'il aille, c'est toujours lui qu'il retrouve, ce Buster Keaton de la clinique Tarnier. "Oh! ne plus s'avoir dans les pattes, ne plus se voir, ne plus s'avoir sur le dos! Etre un peu seul, vraiment seul, ne fût-ce qu'une seconde." (L'Italie à la paresseuse). Dans Peau d'ours, carnet de réflexions pour un roman qu'il n'aura pas le temps d'achever, il décrit ses livres comme "une sorte d'herbier où je place, j'insère, des personnages entrevus, séchés..." Petites touches de couleur, petits instantanés, des odeurs, des ritournelles, des visages: quelques souvenirs sauvés dans une vie trop courte où le bonheur est rare. Derniers mots du dernier livre de Calet: "Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes." Et le rideau tombe sur cinquante-deux ans d'une petite vie discrète, blottie entre deux guerres, comme un fleuve qui se jette (de désespoir) dans la mer, pour s'y faire oublier.

3 commentaires:

Didier Goux a dit…

Ah, ce Calet, que je passe une partie de mon temps a essayer de faire lire autour de moi (avec un certain succès d'ailleurs). Notamment Le Tout sur le tout, mais aussi Contre l'oubli.

Humour désolé : très belle et juste formule, en ce qui le concerne.

Merci pour votre texte.

Beuche a dit…

Vous me donnez sacrément envie de lire ces défaitistes-là, mon cher Raphaël ! Merci !

iPidiblue a dit…

Très cher Raël Juldé,

Henri Calet a écrit "Le Mérinos" pour que nous devenions tous moutons et le laissions pisser tranquillement le long des routes ... c'était un philosophe qui ne vendait pas "La peau de l'ours" afin de pouvoir s'étendre dessus !