Affichage des articles dont le libellé est Emmanuel Carrère. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Emmanuel Carrère. Afficher tous les articles

jeudi 28 juillet 2016

Carnets de lecture... entre autres. 3


Dimanche 10 janvier 2016.
            Ce soir, je vais voir le dernier Tarantino, The Hateful Eight. Paysage de neige et de blizzard, huis-clos mortel dans un abri d’étape. Entre le trajet en diligence, qui est un grand moment tarantinesque, jusqu’au bain de sang final, on retrouve tout l’art du réalisateur, dans un film qui est une sorte de quintessence. Il y a Pulp Fiction, Reservoir Dogs, Django Unchained, dans The Hateful Eight. Le premier des films de Tarantino que mon père ne verra jamais.

Lundi 11 janvier 2016.
            La première chose que j’apprends en me levant, c’est la mort de David Bowie. Toute la journée, j’ai Space Oddity dans la tête. Space Oddity que l’astronaute Chris Hadfield a joué depuis l’ISS, en hommage au Major Tom.

Jeudi 14 janvier 2016.
            Projection de Blade Runner au Cinéville. Je craignais que le film ait plutôt mal vieilli, mais je suis agréablement surpris par cette redécouverte. Je sais que Ridley Scott, dans une récente interview, a répondu à la question que tout le monde se posait : oui, Rick Deckard est bien un répliquant. Ce qui est une façon assez étrange de saboter son propre film, puisque tout son intérêt provient du mystère qui entoure le personnage joué par Harrison Ford. Au fond, on s’en fout de savoir s’il s’agit d’un humain ou d’un répliquant : ce qui compte, c’est de pouvoir se poser la question ! Et ce final cut va dans le sens de cette révélation ultime de Scott, puisque la licorne en origami que l’on découvre à la fin rappelle le rêve de Deckard et suppose que les blade runners ont eu accès à la mémoire de ce dernier, qui n’est donc pas un humain. Adieu fin ouverte, adieu spéculations et débats enflammés. J’ai beaucoup aimé revoir ce film, mais je dois dire que cette façon d’apporter une réponse définitive à la question m’a quelque peu frustré. Cela dit, voir Blade Runner sur grand écran m’a fait reconsidérer certaines choses : notamment que le plus troublant, ce n’est pas le fait que Rutger Hauer se batte en caleçon… mais bien qu’il ait conservé ses socquettes !


           
Samedi 27 février 2016.
            Je termine ce soir la lecture de Mars, de Ben Bova, décidément un très bon roman, qui me paraît assez peu connu, mais je peux me tromper. On s’attache aux personnages, qui ont un passé, un « vécu » qu’ils trimballent avec eux jusque sur la planète rouge – exactement ce qui m’avait manqué dans le roman d’Andy Weir, Seul sur Mars. Ce qui est très intéressant, c’est que l’auteur décrit une mission martienne parfaitement crédible, et qu’à chaque fois que le récit pourrait sombrer dans la science-fiction, il s’en échappe de manière très intelligente. Le roman, paru en 1992, situe son histoire en 2020, sans pour autant décrire une technologie sensiblement plus avancée que celle de son époque. Le lire aujourd’hui, alors qu’il est de plus en plus question d’envoyer des hommes sur Mars – même si ce n’est pas pour tout de suite – permet d’entrevoir les difficultés de l’entreprise. Pourtant, une grande partie de ces difficultés est passée sous silence, ou évoquée très rapidement, dans le roman : il s’agit du trajet vers Mars, puisqu’il faut compter entre six et neuf mois de voyage rien que pour l’aller…
            J’ai surtout apprécié cette volonté de raconter des faits réalistes, d’échapper au fantastique – sans pour autant raconter une histoire sans enjeu. L’auteur s’en amuse d’ailleurs, puisque lorsque la majorité des membres d’équipage tombe soudainement malade, tous s’imaginent avoir attrapé un virus qui n’appartient qu’à Mars – et la véritable cause de cette épidémie s’avèrera beaucoup plus prosaïque, beaucoup plus terrienne qu’ils n’auraient pu l’envisager…

Lundi 29 février 2016.
            Moi et mes « cycles »… Quand je commence à lire un ouvrage sur la guerre, je suis à peu près sûr de ne plus lire que ce genre de récits pendant des semaines. Depuis un moment, c’était l’astronomie et l’astrophysique qui me passionnaient. Et maintenant, je sens que je me suis engagé dans des histoires de survivalisme : après avoir lu un petit livre de Charlie Buffet consacré à Alexander Selkirk – l’homme qui a inspiré à Daniel Defoe son Robinson Crusoé – me voilà dans l’Odyssée de l’Endurance, racontée par son capitaine, sir Ernest Shackleton. Parallèlement à quoi je regarde la série Lost, que jusqu’à présent, je n’avais encore jamais vue jusqu’au bout.

Vendredi 18 mars 2016.
            Étrange comme j’ai pu me désintéresser de Lost après la deuxième saison, la première fois que j’avais regardé cette série, alors qu’elle est vraiment parfaite de bout en bout. Étrange, mais ça s’explique malgré tout très bien : Lost est une série face à laquelle le spectateur doit accepter de se sentir lui-même « perdu », et pendant un long moment. Non seulement, il faut accepter de ne pas comprendre ce qui se passe sur cette île (qui sont les « Autres » ? qu’est-ce que c’est que cette fumée noire, ces chiffres à entrer dans un ordinateur toutes les 108 minutes, ces abris souterrains…), mais il faut également accepter de ne plus reconnaître les personnages que l’on suivait depuis le début. Jack Shephard, qui est le premier survivant que l’on voit ouvrir les yeux sur l’île, est associé dès le début au héros, au leader : il est l’homme qui va réussir à sauver tout le monde, celui qui saura quoi faire… Sauf que ce n’est pas du tout ça. Il m’était devenu parfaitement insupportable au cours de la deuxième saison, quand j’avais vu cette série à l’époque de sa première diffusion, parce qu’il se montre soudain arrogant, aveugle face aux aspects surnaturels de l’île, et que ses décisions, toujours prises de façon péremptoire, provoquent des catastrophes. C’est qu’en fait de héros, Jack est un personnage animé par le désir de « réparer » les choses, il souffre d’une sorte de complexe de l’homme providentiel, un complexe du héros, justement – et John Locke est un double parfait de Jack, leur seule différence, mais elle est de taille, étant que l’un veut quitter l’île, alors que l’autre veut y rester. C’est la grande force de Lost d’interroger cette figure du sauveur et l’orgueil démesuré qu’il faut pour prétendre être celui qui règlera la situation. Jack Shephard finira par se sacrifier pour permettre aux autres de s’en tirer, mais surtout pour racheter les erreurs que son hybris a provoquées. Et bien entendu, c’est Hurley, le personnage le plus humble, le plus éloigné du désir d’héroïsme, qui sera l’élu, celui qui remplacera Jacob au poste de gardien de l’île. Tout est extrêmement cohérent dans Lost, rien n’est dû au hasard, pas même ce qui m’avait agacé au premier visionnage. Il faut simplement être patient, ne pas s’attendre à ce que les mystères s’éclaircissent en quelques épisodes.
            Il me semble que beaucoup de « fans » de Lost ont été déçus par la fin de la série – peut-être parce que c’est le propre du fan que d’être déçu. Pourtant, cette fin est magnifique, et elle a le mérite de tout éclaircir sans décevoir les attentes. La fin de Lost montre bien que toute l’intrigue était maîtrisée de bout en bout, que le réalisateur ne s’est pas retrouvé à devoir improviser sans savoir où il allait, comme des mauvaises langues ont pu le laisser entendre (et comme j’en avais eu l’impression, moi, au cours de la saison deux).



Mardi 29 mars 2016.
            C’est quoi, cette fois ? Un cycle « fiction » ? Je crois que pendant un moment, je ne vais plus pouvoir lire autre chose que cela. Après un roman préhistorique, premier tome décevant d’une saga, me voilà dans le premier tome des Rois maudits. Il y avait un moment que je tournais autour de cette saga historique, m’attendant à trouver le style vieillot… Et voilà que je suis emporté, séduit, et que le seul regret que j’éprouve à cette lecture, c’est que les tomes ne soient pas plus volumineux…

Mercredi 13 avril 2016.
            Je me lance dans la lecture de La Reine étranglée, le deuxième tome des Rois maudits de Druon, puisque j’ai terminé La Vallée des chevaux, de Jean Auel. Un roman préhistorique très décevant, il faut bien le dire, et le style de l’auteur y est pour beaucoup. Jean Auel semble croire qu’elle a besoin de rappeler quinze fois à son lecteur ce qui s’est passé précédemment et de lui décrire chacune des réflexions par lesquelles passent ses personnages, même lorsqu’elles sont évidentes – et tout le plaisir qu’il pourrait y avoir pour le lecteur à comprendre de lui-même pourquoi les personnages agissent comme ils le font est donc aboli. On se sent constamment pris pour un idiot à qui il faut tout expliquer, et par ailleurs la perfection des personnages principaux – l’héroïne est tout simplement la plus belle femme imaginable, et son compagnon l’amant le plus parfait – donne l’impression de lire un roman à l’eau de rose. Décidément, si je veux lire une saga préhistorique, je pense que j’irai chercher plutôt du côté de Pierre Pelot…

Dimanche 17 avril 2016.
            C’est comme plonger une petite cuiller dans un pot de Nutella pour en engloutir quelques grammes en loucedé et s’apercevoir au bout d’un moment qu’on a fini le pot. J’étais là, ayant terminé le deuxième tome des Rois maudits et ne possédant pas le troisième, à me demander ce que j’allais bien pouvoir lire maintenant. Or, depuis quelques jours, je me suis mis à relire des pages du Trône de Fer, avec l’intention d’écrire un article sur le sujet, à l’occasion de la diffusion de la sixième saison de Game of Thrones. Et voilà que, poursuivant ma lecture, je me suis rendu compte que c’était bien ça : mais oui, je suis en train de relire Le Trône de Fer. Ni plus ni moins.

Lundi 2 mai 2016.
            Alors que j’achète la revue Guerres & Histoire dont la couverture montre une photo de Winston Churchill, le patron de la maison de la presse me dit qu’il a justement une anecdote sur Churchill. Celui-ci, qui avait la réputation d’être radin, tombe nez à nez avec un employé à la sortie de son hôtel particulier. Comme celui-ci tend la main, Churchill s’en étonne et le garçon explique que son fils a pour habitude de donner un pourboire à tous les employés de l’hôtel. Ce à quoi Churchill réplique : « Mon fils a un père riche ; pas moi. » Et voilà que j’ai un marchand de journaux féru d’anecdotes historiques…

Vendredi 20 mai 2016.
            Ce soir, je vais voir Ma loute, le dernier Dumont, au cinéma. Excellent Dumont, qui invente un nouveau genre du cinéma, bien loin de la « comédie » à la française. Bruno Dumont figure, avec Alexandre Astier, le renouveau de la comédie, une comédie qui n’a pas peur de pactiser avec le drame, de montrer des morts, de la violence… Et Dumont qui, avec ses premiers films, était allé très loin dans la noirceur, démontre parfaitement que la noirceur n’est pas exempte de ridicule, de burlesque. Avec la trame scénaristique de Ma loute, qui montre une famille de pêcheurs du Nord qui pratique l’anthropophagie, il aurait très bien pu faire un film aussi noir que L’Humanité ou Hors Satan – mais il fait tout autre chose, prenant le parti de l’outrance et du grotesque… et c’est une outrance qu’il va être très intéressant de voir se développer dans ses prochains films.



Dimanche 29 mai 2016.
            À Verdun, la commémoration du centenaire est une merveille de festivisme, qui aurait ravi Philippe Muray. L’annonce du concert de Black M avait provoqué une indignation qui a abouti à l’annulation du spectacle, mais finalement, le rappeur aurait été à sa place dans cette monstruosité. Le cinéaste Volker Schlöndorff a réalisé une mise en scène digne d’un spectacle de fin d’année d’école primaire, faisant courir trois mille jeunes français et allemands autour des tombes de la nécropole de Douaumont, piétinant littéralement les tombes pour se faire face et se lancer dans une chorégraphie ridicule sous les bruits de casserole des Tambours du Bronx. Je ne sais pas ce qu’ils nous concoctent pour commémorer la bataille de la Somme : un match de foot Angleterre-Allemagne au pied du mémorial de Thiepval ? Et pourquoi pas un méchoui géant à Oradour-sur-Glane ?

Mardi 7 juin 2016.
            Une preuve que me titille à nouveau l’envie d’écrire, d’écrire plus, d’écrire sans plus me trouver d’excuses pour me tenir éloigné de ma table de travail, c’est que je me suis mis à la recherche d’ateliers d’écriture sur YouTube, après avoir regardé quelques « vlogs » de François Bon. Je tombe sur la chaîne d’une sorte de coach littéraire, qui vend ses services et dont la chaîne sert avant tout de vitrine à son cours qui a l’air intensif. Selon lui, la quantité vaut mieux que la qualité, il propose d’écrire un roman en cent jours, ou une nouvelle par semaine pendant un an, ce genre de choses… Il y a encore peu de temps, cette façon de voir m’aurait fait bondir, et il n’est pas dit qu’après réflexion, elle ne me fasse pas de nouveau bondir un jour – mais il y a tout de même quelque chose d’intéressant dans cette idée : écrire sans cesse, écrire en quantité, c’est se donner la possibilité de l’échec. Si j’écris une nouvelle par semaine pendant un an (je ne le ferai pas, mais mettons), je n’aurai pas cinquante-deux chefs d’œuvre, mais je n’aurai pas non plus cinquante-deux textes ratés. Je l’ai bien vu, du reste, avec la Bibliothèque de Jupiter… Là où ses conseils me semblent judicieux, c’est qu’il met le doigt sur les « excuses » que tous les auteurs en herbe s’inventent : écrire prend du temps, il faut que les idées mûrissent, etc. Lui prône la rapidité d’exécution pour une bonne raison : si vous passez trois ans, quatre ans, sur un manuscrit, pour finalement renoncer à le mener à terme, ou vous apercevoir qu’il est raté, c’est terrible : vous avez perdu trois ou quatre ans dans une entreprise inutile. Si vous avez planifié d’écrire un roman en cent jours (ou même en deux cents jours) pour vous apercevoir en cours de route que vous n’irez pas jusqu’au bout, ou pour découvrir après avoir écrit le mot fin que c’est un roman raté, c’est beaucoup moins grave : vous n’avez perdu qu’une centaine de jours, et vous pouvez repartir sur autre chose. Surtout, le gars met l’accent sur un défaut qui ne m’est pas étranger, loin de là : celui de considérer le roman qu’on écrit comme l’Œuvre d’une vie, comme s’il fallait que ce soit le seul message que nous laisserons aux générations futures… Je commence peu à peu à me soigner de ce défaut là, et à mettre une minuscule à littérature.

Dimanche 12 juin 2016.
            Il y a les spin-off réussis (Better call Saul est admirable, c’est une série à part entière qu’on ne peut absolument pas taxer de Breaking Bad au rabais), et les spin-off ratés, qui ne font que ressasser, en moins bien, les éléments qu’on trouvait déjà dans la série-mère. C’est le cas de Fear the Walking Dead, que j’aurais aimé aimer, vraiment, mais qui ne fait rien pour m’aider dans ce sens. Certains personnages agissent de façon totalement incohérente, et ne sont pas suffisamment intéressants pour qu’on ait envie de comprendre leurs intentions. Dans The Walking Dead, les agissements de Shane ou du Gouverneur avaient leur raison d’être. Ici, le personnage de Chris est tout simplement incompréhensible, et le pire c’est qu’on se fout éperdument des raisons qui le poussent à agir comme il le fait, parce que l’acteur est insipide. Quant au personnage de Celia, il n’est qu’une copie de celui d’Herschel, qui conservait des morts-vivants dans sa grange parce qu’il pensait qu’ils guériraient un jour. Celia, elle, les conserve parce qu’elle voit en eux l’avenir, la vie éternelle promise par la Bible. La nuance est faiblarde, pas suffisante en tout cas pour masquer le manque d’imagination… Autre grief, et pas des moindres : ce spin-off est censé se dérouler au tout début de l’épidémie, pendant la période où Rick Grimes est dans le coma. Or, dans cette deuxième saison, on a le sentiment que certains personnages ont l’habitude des zombies comme s’ils les côtoyaient depuis dix ans, alors que d’autres en sont encore à se demander ce qu’il se passe. À chaque épisode, ma suspension volontaire d’incrédulité se rebiffe et cogne au plafond en criant : « C’est pas bientôt fini, c’bordel ? »

Mardi 14 juin 2016.
            Je regarde de temps à autres des épisodes de la Quatrième dimension, dont je possède l’intégrale en DVD. Il faut le dire, beaucoup de ces épisodes ont assez mal vieilli, et leurs scénarios, qui pouvaient paraître très originaux à l’époque, semblent maintenant cousus de fil blanc. Et puis, parfois, il y a des perles, comme l’épisode de ce soir, signé Richard Matheson, et intitulé The Invaders. Un épisode presque entièrement dénué de dialogues, où Agnes Moorehead interprète une femme vivant dans une maison isolée, et que l’arrivée d’une soucoupe volante minuscule plonge dans la terreur.



Vendredi 24 juin 2016.
            Il est tout de même amusant de songer que moi qui n’ai jamais rien compris aux mathématiques, moi que les sciences physiques ont toujours fait bâiller, je me passionne de plus en plus pour l’astronomie, au point de lire régulièrement la revue Ciel et espace, de suivre sur YouTube des conférences d’Étienne Klein ou de Roland Lehoucq et d’être plongé, actuellement, dans le livre de Christophe Galfard, L’Univers à portée de main… Une lecture qui m’a permis, d’ailleurs, de me rendre compte que j’avais beaucoup moins de mal à me représenter l’infiniment grand que l’infiniment petit. Les trous noirs, les nébuleuses et le fond diffus cosmologique me sont moins difficiles à concevoir que les particules et les quarks.
Cet intérêt n’est pas nouveau : j’ai toujours levé le nez en l’air, l’espace m’a toujours intéressé, mais il y a encore peu de temps, les questions de matière noire et d’énergie sombre, par exemple, m’étaient parfaitement étrangères. Ceci dit, je ne me sens pas forcément plus savant aujourd’hui, mais ce qui me rassure, c’est de savoir que les chercheurs non plus ne savent pas ce que c’est, cette matière noire et cette énergie sombre. Ça fait du bien de pouvoir se sentir aussi ignorant qu’un savant !

Vendredi 1er juillet 2016.
            En lisant les articles d’Emmanuel Carrère dans Il est avantageux d’avoir où aller, notamment celui sur Alan Turing, je m’interroge sur ces coïncidences qui vous font lire un auteur juste au bon moment, parce qu’il évoque quelque chose qui, justement, vous préoccupe. J’ai l’habitude qu’Emmanuel Carrère parle de personnages ou de sensations qui me sont familiers, ou qui trouvent en moi une résonance particulière. C’est le cas de Jean-Claude Romand et de l’imposture qu’aura été toute sa vie, par exemple, ou de son intérêt pour Philip K. Dick (plus que Dick lui-même, d’ailleurs, que je n’ai pour ainsi dire pas lu) et pour le film L’Invasion des profanateurs de sépulture et ce curieux – et terrifiant – sentiment que donne le film que « quelque chose ne va pas », que les gens ont changé, mais qu’on ne sait pas définir en quoi ils ont changé. Mais cet article sur Turing, il y a encore quelques mois, ne m’aurait pas intéressé le moins du monde. Or, depuis que j’ai la tête farcie d’astrophysique et de monde quantique – même si je n’y comprends rien – une phrase comme : « Cette prétention hautaine à dire, sinon toute la vérité, du moins rien que la vérité, risquait fort de souffrir en un temps où la science lançait à l’assaut du déterminisme laplacien des chimères aussi inquiétantes que des chats à la fois vivants et morts, des photons suivant deux trajets distincts sans se scinder et des phénomènes n’existant que s’il y a quelqu’un pour les observer », me fait l’effet d’un clin d’œil, d’un sourire de connivence… niché dans un texte daté de 1995 !

Dimanche 3 juillet 2016.
            Pendant que la France élimine l’Islande des quarts de finale de la Coupe d’Europe et se qualifie pour la demie, je revois ce soir Retour à Kotelnitch, le film d’Emmanuel Carrère qui, étrangement, ne m’avait pas vraiment marqué la première fois que je l’avais regardé. Aiguillé par les articles où il évoque ses différents séjours à Kotelnitch, je voulais revoir deux choses. D’abord, le documentaire – contenu dans les bonus du DVD – qu’il avait consacré à András Toma, ce soldat hongrois qui, fait prisonnier en 1944, a passé cinquante-cinq ans, oublié de tous, dans un asile psychiatrique russe, avant d’être retrouvé par hasard et renvoyé dans son village natal. Moi qui suis travaillé par la question de la disparition sous toutes ses formes, et la folie en est une, si tant est que cet homme ait été réellement fou (ce qui n’est sans doute pas le cas), cette histoire ne peut que m’intéresser. Le retour, après plus d’un demi siècle, d’un homme disparu, que personne n’attendait plus… Mais est-il vraiment revenu ? Par son hébétude, par sa difficulté à reconnaître ces gens qui essaient de lui rappeler des choses du passé, il continue à être absent, hors du monde, à n’être qu’un corps… Évidemment, cette histoire me rappelle aussi celle de Hirō Onoda, le soldat japonais qui a poursuivi la guerre du Pacifique, tout seul, pendant trente ans…
            Et, bien sûr, je voulais revoir ce film, Retour à Kotelnitch, et comprendre pourquoi son premier visionnage m’avait laissé froid. C’est un film lent, c’est vrai, et un film qui se cherche. Ou plus exactement, c’est l’histoire d’un réalisateur qui cherche un sujet de film – un film qui montre le film qui se cherche. Une technique « à la Emmanuel Carrère », évidemment. Peut-être que cette lenteur, cette recherche, avaient eu raison de moi la première fois. Au contraire, cette fois, je suis totalement conquis. Comme dans ses romans, Carrère filme le moindre de ses scrupules, ses atermoiements, dit ce qu’il aurait voulu filmer, ce que le film aurait pu être, ce qu’il ne sera pas, parce qu’à partir du moment où la tragédie s’en mêle, le meurtre particulièrement sordide d’Ania et de son enfant, le film ne peut plus parler d’autre chose. Et que cet ultime retour à Kotelnitch, pour commémorer le quarantième jour qui suit la mort d’Ania, donne soudain un sens à tout ce qui a été filmé auparavant. Comme si le film en lui-même s’était chargé de trouver son sujet, et qu’il n’avait pu le faire qu’au prix de la mort de cette jeune femme souriante, qui chantait, jouait de la guitare, apprenait le français, et de son enfant.
            Voilà donc pourquoi je n’ai pas regardé France-Islande.



Mardi 12 juillet 2016.
            « Publier était, et est toujours pour moi, un peu comme de se risquer à faire un faux pas dans le vide. Si jamais j’en venais à voir un jour mon roman publié, j’en souffrirais comme d’un outrage, d’une humiliation, un peu comme si je me déshabillais devant quelque commission médicale militaire en uniforme. »

            Je lis les Suicides exemplaires d’Enrique Vila-Matas. Et comme toujours, moi qui continue, à l’aube de mes quarante ans, à me débattre avec mon Bartleby intérieur, je suis frappé par cette œuvre qui ne cesse d’explorer la question de la disparition, de l’effacement, du renoncement – et dont l’auteur a toujours été actif, prolifique, bien présent… Moi aussi, j’écris sur la disparition, l’absence à soi, l’échec, mais c’est parce que je suis réellement en conflit permanent avec ce désir d’écrire et d’être lu, reconnu en tant qu’auteur, et cette peur de la réussite qui m’obligerait à sortir de mon isolement. Il faut parvenir à quitter cet état, à poser son moi inadapté, veule et décourageux, devant soi pour l’étudier, le décrire et publier ces observations. On ne peut écrire sur sa maladie qu’en étant guéri – ou tout au moins en rémission…

jeudi 29 août 2013

Les faits divers


− Vous voyez comme c’est intéressant, les faits divers.
−  Surtout quand ils ont lieu l’été.
Raymond Queneau, Pierrot mon ami.

            Pour qui veut sonder l’âme humaine jusqu’à ses recoins les plus obscurs, toucher du doigt la bassesse de l’homme, regarder son ignominie en face, rien de tel que la lecture des faits divers. De nombreux écrivains se sont ainsi transformés en spéléologues de l’horreur, s’emparant d’un crime crapuleux relaté par les journaux, d’une disparition mystérieuse ou d’une sordide histoire d’escroquerie, pour bâtir un roman où le réel et la fiction s’entremêlent, et tenter de répondre à des questions aussi diverses que :
            − Qu’est-ce qu’un être humain ?
            − Qu’est-ce qu’un monstre ?
            − Comment un être humain peut-il devenir un monstre ? Quel glissement de terrain, quelle erreur de parcours expliquent un tel basculement ?
            − Comment survit-on à l’horreur ? Comment se reconstruit-on après ça ?
            − Comment un type insignifiant peut-il, du jour au lendemain, devenir un criminel sans pitié ? Etc.
            Bref, la monstruosité morale fascine. C’est un terrain passionnant, parce qu’à tout moment, de drôles d’impressions peuvent naître : ce type qui a torturé sa famille pendant des années, tué des enfants, éventré des promeneuses… en quoi est-il différent de moi ? À quel moment a-t-il bifurqué pour passer du stade de l’individu banal, timide et poli, au prédateur sanguinaire ? C’est un déséquilibré, certes, mais est-ce que je suis sûr d’être bien équilibre moi-même ?
            Le fait divers est un miroir déformant. Plus ou moins déformant.
            Un jeune homme désœuvré saigne une vieille dame chez elle et s’enfuit par l’escalier, terrorisé par son propre geste. Dans le canard local, ça ferait dix lignes. Quand Dostoïevski s’en empare, il vous sort Crime et châtiment.
            Quand une famille se fait assassiner par deux vauriens dans le Kansas, Truman Capote écrit De sang-froid et se passionne pour l’affaire à tel point qu’il en devient presque le moteur, que l’œuvre en train de naître empiète déjà sur les lieux du crime.
            Un meurtrier refuse de croupir dans le couloir de la mort et se bat pour que son exécution ait lieu le plus tôt possible : Norman Mailer retrace tout le parcours de Gary Gilmore avec une précision non de journaliste, mais d’écrivain, et publie Le Chant du bourreau.
            Jean-Claude Romand, après avoir menti pendant dix-huit ans à sa famille, s’inventant une carrière de médecin alors qu’il passait ses journées au volant de sa voiture, à attendre le soir pour rentrer chez lui, assassine sa femme, ses enfants et ses parents pour mettre un terme à cette vie d’imposture. Emmanuel Carrère, qui s’empare de cette histoire dans L’Adversaire, écrit : « Le détail des malversations financières de Romand, la façon dont au fil des ans s’était mise en place sa double vie, le rôle qu’y avait tenu tel ou tel, tout cela, que j’apprendrais en temps utile, ne m’apprendrait pas ce que je voulais vraiment savoir : ce qui se passait dans sa tête durant ces journées qu’il était supposé passer au bureau ; qu’il ne passait pas, comme on l’a d’abord cru, à trafiquer des armes ou des secrets industriels ; qu’il passait, croyait-on maintenant, à marcher dans les bois. »
            Au fond, l’écrivain qui se passionne pour un fait divers au point d’en faire un livre cherche à répondre à ses propres questions, plus ou moins formulées dans son esprit. Connais-toi toi-même… en apprenant à connaître les autres. En traquant le monstre en l’homme, découvre celui qui vit en toi.
            Aujourd’hui, Laurent Obertone se met dans la peau d’Anders Breivik, Philippe Jaenada raconte la vie tumultueuse du braqueur Bruno Sulak… La rubrique des faits divers est, par bonheur, inépuisable.
            Au tout début du XXe siècle, dans Le Figaro et au Matin, un certain Félix Fénéon rédige des faits divers bizarrement tournés. Ces Nouvelles en trois lignes où le style et l’ordre des mots semblent primer sur le contenu, sont de véritables œuvres d’art :

            « Le feu, 126, boulevard Voltaire. Un caporal fut blessé. Deux lieutenants reçurent sur la tête, l’un une poutre, l’autre un pompier. »
            « Mariés depuis trois mois, les Audouy, de Nantes, se sont suicidés au laudanum, à l’arsenic et au revolver. »
            « Allumé par son fils, 5 ans, un pétard à signaux de train éclata sous les jupes de Mme Roger, à Clichy : le ravage y fut considérable. »


            C’est beau, les faits divers : en quelques mots, tout est dit. En six cents pages, tout est gravé dans le marbre.

mercredi 5 juin 2013

Stephen King et les revenants

Journal d'oisiveté
Mai 2013


Mercredi 1er mai.

            Pluie et grisaille toute la journée : c’est parfait ! Je n’ai donc aucun regret à rester enfermé chez moi et à terminer mon texte sur la guerre. Ensuite, je me lance dans la rédaction de cette synthèse sur mes recherches concernant le grand-père Chabrun, que je destine à la famille. Je pensais que j’en aurais pour une petite heure à peine : en fait, j’y passe toute la soirée et je suis même obligé de m’interrompre pour aller me coucher, en remettant à demain la fin de ce labeur.


Jeudi 2 mai.

            Parution de mon texte sur la guerre, dont je suis assez content. Je poursuis l’écriture de la synthèse de mes recherches, qui n’a plus rien de synthétique, mais que je termine enfin.

            Toujours pas de commande d’articles à écrire. Il faudra que j’en profite pour me remettre au dessin et surtout, trouver un sujet pour ma prochaine chronique de Jupiter… Tiens ! Les Chroniques de Jupiter auraient été un meilleur titre que La Bibliothèque. Tant pis.

            Il est temps de sortir de la guerre et de redescendre de mon arbre généalogique : je me remets à lire Flaubert. Bouvard et Pécuchet : allons-y carrément dans la grosse poilade !


Vendredi 3 mai.
           
Ce n’est pas mon journal, que je publie sur mon blog aujourd’hui, mais plutôt la biographie de mon arrière-grand-père ! Incroyable ce qu’il a pris comme place, l’artilleur !
           
Belle journée ensoleillée. Alors que je prends un café au Parvis, je reçois un SMS d’Anthony qui propose d’aller prendre un verre aux Artistes en fin d’après-midi, et je vois arriver Sébastien qui commande un thé, et avec qui nous causons de tout et de rien. Puisqu’il lit mon journal, les nouvelles que je pourrais lui donner me concernant, il les connaît déjà.
           
Je ne m’éternise pas avec Sébastien, puisqu’une autre terrasse m’attend, celle des Artistes. Anthony, Gabriel et une certaine Danielle sont déjà là, et le cercle s’agrandira au fil du temps avec Candice, Antoine et Mélina, Charles, Guillaume et Florie, Maxime et Aurélie, ainsi que Yoan qui revient du Mexique avec une bouteille de mescal qu’il offre à Maxime et un tee-shirt de la coupe du monde de football de 86 qu’il arbore sans gêne aucune. Le soleil est au centre des débats, Mélina avait prévu un apéritif à la Halte Fluviale, où il y aurait eu plus de soleil. Ici, aux Artistes, nous avons déplacé les tables pour quitter l’ombre, mais le soleil, après nous avoir réchauffés un moment, s’est retiré d’une manière assez lâche derrière les façades de la rue Échelle-Marteau, et nous nous sommes mis à frissonner en chœur. Anthony, après m’avoir interrogé sur mon arrière-grand-père, a voulu me faire parler des jeux vidéo, et j’ai eu un peu le sentiment d’être l’expert geek de la soirée. Heureusement, Charles était là : je me sentais moins seul… J’ai aussi appris la naissance du fils de Mickaël et Marie. Ça leur pendait au nez…


Samedi 4 mai.

            Sans doute à cause du 1er mai, je n’ai pas eu une seule commande d’articles cette semaine. D’ailleurs, le soleil ne me donne pas vraiment envie de travailler. Il faut pourtant que je réfléchisse à mon prochain texte pour La Bibliothèque de Jupiter. J’ai beau avoir déjà établi une liste d’une bonne cinquantaine de thèmes possibles, je n’en trouve pas un qui me motive assez pour m’y mettre dès maintenant. « La procrastination » fait partie de cette liste, mais ce serait un peu trop facile – et un peu trop juldéen…

            À la terrasse du Cap Horn, alors que mes yeux cherchent des cuisses avec fièvre, Gérald me hèle. Il prend un verre avec Émilie, me parle de mon journal en ligne, me propose même de commander pour moi sur eBay l’album de Kas Product qui me manque. De toute façon, il faudrait d’abord que je me rachète une platine vinyle, parce que celle que j’ai est trentenaire et commence à montrer des signes de faiblesse. Je suppose que l’âge des outils technologiques doit être calculé comme celui des chiens, en multipliant par 7…


Dimanche 5 mai.

            Je n’ai toujours pas d’idée pour mon texte de jeudi. Il faudrait pourtant que je prenne l’habitude de l’écrire le dimanche, afin de consacrer la semaine aux articles de commande… Il faut aussi que je fasse les dessins pour Zapoï et que j’écrive un texte. J’hésite décidément à choisir mon arrière-grand-père pour sujet, puisque j’ai déjà suffisamment parlé de lui dans ce journal. Mais alors, il va encore falloir que je trouve un thème…

            Anthony a inauguré la nouvelle série que nous comptons lancer dans Zapoï, celle du « dictionnaire haineux ». Pour le numéro de juin, il s’agira du « Dictionnaire haineux de la justice ». Sur ce sujet, par contre, je suis plutôt « inspiré », et je lui renvoie rapidement cinq entrées pour compléter les cinq qu’il avait déjà trouvées.


Lundi 6 mai.

            Aujourd’hui, ma mère voit son frère et ses sœurs, et elle leur apporte le compte-rendu de mes recherches sur le grand-père. Ça va encore provoquer des émotions, ça…

            Je me suis décidé sur un thème pour La Bibliothèque de Jupiter : les émissions littéraires. Mais je ne me suis toujours pas lancé dans la rédaction…
           

Mardi 7 mai.

            J’ai reçu une commande : trois petites biographies à rédiger pour la semaine prochaine. Parfait, je vais pouvoir m’y mettre dès que mon texte pour La Bibliothèque de Jupiter sera terminé. C’est-à-dire, pas avant jeudi, puisque je n’ai encore rien fait aujourd’hui et que la rédaction de ce texte occupera donc une bonne partie de ma journée demain…

            La deadline pour Zapoï approche aussi dangereusement, et je ne me suis mis ni aux dessins, ni à mon texte. Les prochains jours s’annoncent intensifs !


Mercredi 8 mai.

            Après-midi travailleuse : j’écris sans trop de mal mon texte sur les émissions littéraires. L’ennui c’est qu’une fois de plus, je vais devoir trouver un sujet pour la semaine prochaine !


Jeudi 9 mai.

            L’avantage, avec les blogs, c’est qu’on peut programmer à l’avance la parution d’un billet, ce qui me permet de publier mon texte pour La Bibliothèque de Jupiter à 9 heures tout en me levant trois heures après. Je ne sais plus me coucher de bonne heure : le matin n’existe plus pour moi. Pourtant, c’est agréable, un matin de printemps…

            Mon après-midi, du coup, est occupée à l’une des trois petites biographies que je dois rédiger, biographies de starlettes inconnues de moi, que j’apprends à connaître… Avec ce genre d’exercices, je vais bientôt être capable d’écrire sur tout et n’importe quoi…


Vendredi 10 mai.
           
            Moi qui pensais naïvement que le retour à l’écriture allait me permettre de vaincre ma tendance à la paresse et à la solitude, je me suis comporté toute cette semaine en vrai hikikomori. Levers tardifs, indolence, Internet jusqu’à des quatre heures du matin… À côté de ça, j’écris quand même mes biographies de starlettes, mais je ne fais guère que ça. Je n’ai pas encore commencé mes dessins pour Zapoï, encore moins mon texte, et je ne sais toujours pas quel sera le sujet de ma prochaine chronique jupitérienne. Surtout, nous sommes déjà le 10 du mois, et maintenant que j’ai décidé de publier à nouveau mon journal sur le Net, je pense à mes nombreux lecteurs (potentiels), et je me dis que la livraison de mai va leur paraître bien maigre…
           

Samedi 11 mai.

            J’avais complètement oublié que j’étais invité chez Stan et Line pour un barbecue ce midi. Le plus ennuyeux, c’est que je comptais bien en finir avec mes biographies aujourd’hui (il ne me restait plus qu’Ana Girardot à traiter), histoire de m’atteler à mes dessins pour Zapoï demain. C’est bien fait pour moi : si je n’avais pas passé ma semaine à me la couler douce, on n’en serait pas là…

            Bref, j’arrive chez « Staline » en milieu d’après-midi, n’ayant écouté mes messages que tardivement. Un premier d’Anthony, un autre, très long, de Mickaël, qui voulait me faire partager l’ambiance du repas : « J’ai un forfait illimité, Juldé ! Tu m’entends ? ILLIMITÉ ! » L’essentiel, c’est qu’il restait des saucisses et encore un peu d’ambiance. Il y avait donc Anthony, Mickaël, Anne-Claude et Matthieu, ainsi que Joséphine, pas près d’aller se coucher. Pour excuser mon retard, j’ai fait le mec overbooké, on a causé des biographies que je dois rédiger, ce qui a permis à Mickaël d’apprendre qu’Hippolyte Girardot, le père d’Ana Girardot, n’a aucun lien de parenté avec Annie Girardot. Ce scoop nous a bien occupés dix minutes. On a aussi causé de Stephen King, Anthony ayant lu 22/11/63, son dernier roman, de Robert Penn Warren, de Paul Thomas Anderson, du Stade lavallois qui est reléguable (je ne suis pas sûr de savoir exactement ce que ça veut dire, mais ça n’a pas l’air bon), de Cahuzac (enfin, c’est surtout Mickaël qui en a parlé), de la langue allemande qui, d’après Mickaël, ne vaut pas le coup d’être enseignée « puisque les Allemands parlent tous anglais », de la vitesse de croisière des escargots, parce que Joséphine s’inspire essentiellement des gastéropodes dans ses dessins, des arbres du square de Boston et de beaucoup d’autres sujets tout aussi importants. L’après-midi, Anthony a voulu m’initier à l’art du football, ce qui lui a permis de vérifier à quel point mes pieds sont indépendants de mes yeux. Je vise au centre, je tire à droite. Ou à gauche, parce que je ne fais pas de politique. Tirer dans les glaïeuls, c’est un bon moyen de désarçonner l’adversaire qui s’attendait à voir un ballon arriver droit sur lui, à un moment ou à un autre… Bientôt, Stan, Mickaël, Matthieu et Anne-Claude nous rejoignent, on s’amuse à viser un seau avec notre jolie balle orange, et je constate avec un certain soulagement que Mickaël n’est pas tellement plus doué que moi. Un peu quand même, mais pas trop.

            L’après-midi s’achève et la soirée commence autour du jeu du dictionnaire. La règle est simple : l’un des joueurs choisit un mot du dictionnaire dont personne ne connaît la définition, il note celle-ci sur un bout de papier tandis que les autres joueurs inventent eux-mêmes une définition, et il ne reste plus qu’à repérer la véritable définition au milieu des autres. Nous voilà donc à nous creuser la tête sur « déjeter », « herchage », « peltaste », « déjucher », « mourre » et « vogoul ». Mickaël fait preuve d’une admirable mauvaise volonté, ne voyant pas l’intérêt d’inventer des définitions à des mots que personne ne connaît (et que, donc, personne n’utilise), mais il ne s’en sort pas trop mal (mieux qu’Anthony et moins bien que moi), même si c’est évidemment « Staline » qui remporte la victoire haut la main.

            Après quoi, une nouvelle tournée de barbecue est lancée, les conversations reprennent, et ce n’est que vers une heure du matin qu’on se sépare.


Dimanche 12 mai.

            Évidemment, aujourd’hui, je ne suis pas d’une forme olympique. Pourtant moi, j’ai cet avantage sur mes adversaires que je ne bois pas. Je m’acquitte tout de même de mon texte sur Ana Girardot, mais ce sera bien le seul effort que je ferai aujourd’hui.


Lundi 13 mai.

            Nouvelle commande pour cinq autres biographies, et toujours pas d’idée pour ma chronique de jeudi. J’essaie au moins de me remettre au dessin, pour avoir la sensation de faire quelque chose…
           
            Pour une fois qu’une série française est de qualité, il faut le noter. Cette série, Les Revenants, basée sur un scénario de Fabrice Gobert et d’Emmanuel Carrère, et que je découvre ce soir, est même vraiment très bonne. Difficile, pourtant, de renouveler un thème aussi rebattu que les histoires de morts-vivants… Cette histoire m’a fait penser à une autre série, américaine celle-là, Les 4400 – mais que j’avais trouvé plutôt ennuyeuse. Dans Les Revenants, il y a une montée en puissance qui se fait lentement, très lentement, et surtout une volonté d’éviter le spectaculaire, la surenchère d’effets spéciaux… D’abord, c’est une adolescente qui « revient », trois ans après avoir été tuée dans l’accident d’un car scolaire. Et ce retour, incompréhensible, impensable, est vu d’abord comme un miracle : quoi de plus beau, pour des parents en deuil, que de voir réapparaître leur enfant perdu ? Ce n’est que peu à peu qu’un climat inquiétant naît. Cette fille de quinze ans qui est revenue a une sœur jumelle qui a maintenant trois ans de plus qu’elle. Comment accepter son retour, le faire accepter à la communauté, et aux autres familles qui ont perdu leurs enfants dans l’accident, mais qui ne les reverront pas ? D’autres morts reviennent, l’ambiance devient de plus en plus trouble, et un meurtrier qui ne faisait plus parler de lui depuis des années reprend du service. Et cette petite ville de montagne – le tournage a eu lieu dans la région d’Annecy – devient un personnage au même titre que les autres, avec son barrage gigantesque. Il y a dans cette série un climat qui rappelle Twin Peaks, surtout à cause de ce village isolé dans la montagne, entouré par la forêt et bordé d’un lac mystérieux…


Mardi 14 mai.

            C’est en lisant Bouvard et Pécuchet au Parvis, tout en survolant une fois de plus la liste de mes « sujets possibles » pour La Bibliothèque de Jupiter, que je me décide enfin à parler du café. Parce que parler de la littérature, c’est très souvent parler du café. Et ne parler même que de ça.


Mercredi 15 mai.

            Je me lance une fois de plus au dernier moment dans la rédaction de ma chronique jupitérienne, ce qui retarde encore mon travail sur les biographies, mes dessins et mes écrits pour Zapoï… Ah ! On ne pourra pas dire que j’aurai beaucoup habité ma vie…


Jeudi 16 mai.
           
            Ce soir, je retrouve la route du lycée pour la soirée des internes. J’entre dans le bureau  de la vie scolaire et salue anciens collègues et anciens supérieurs. Je bavarde un peu avec tout ce monde là et suis Paul jusqu’au gymnase nord où se déroule la soirée, comme tous les ans. Il y a une longue file d’élèves agglutinés devant la porte et jusqu’au bas des marches qui mènent au plateau du gymnase. On se fraie un chemin à coup de « pardon, pardon » – avec Paul, je ne crains rien : il s’impose de lui-même. Étrangement, je me sens un peu intimidé de me retrouver là, comme si je n’y avais plus ma place, comme si j’étais une curiosité… Je me sens un peu comme l’un des revenants de la série de Fabrice Gobert, en fait. Je poursuis les salutations avec les CPE et les collègues qui se trouvent déjà là : Clément, Renaud, Angélique, Laurent, Lucie, Dorothée, Anne-Sophie… Jérémie arrive à son tour, ce qui me fait bien plaisir : je ne suis plus le seul revenant de la soirée ! Je suis officiellement ici pour prendre des photos et je ne me fais pas prier, bien que mon appareil commence à me jouer des tours. Aurélie, qui était partie en congé maternité avant mon départ, est revenue au lycée la semaine dernière, et je suis ravi de la revoir aussi. C’est bête comme on s’attache, au fond… Ce qui me rassure un peu, c’est que je constate que Jérémie a autant de mal que moi à « quitter » mentalement le lycée, cette ambiance, les élèves, les collègues… La famille, quoi !

            Après les inévitables réglages et le speech du CPE, la soirée commence. C’est appréciable de voir les progrès des chanteuses et des chanteurs, quand on compare aux fêtes de l’internat des années précédentes. Ce sont toujours les mêmes qu’on retrouve derrière les micros, mais avec chaque fois plus d’assurance : Mylène, Camille, Nolan, Léa, Christophe, Adélaïde, Soraya… Après les chansons a cappella ou accompagnées d’une guitare, on passe aux groupes : l’atelier batucada d’abord, composé d’instruments conçus avec des ustensiles de cuisine ou de ménage, puis le groupe de l’ère électrique, guitares, basse, saxophone et batterie, où je retrouve mes anciens internes du A51, Loïc, Robin et Romain. Ce dernier, toujours gentil, bavard et prêt à filer un coup de main, est vivement encouragé par Jérémie à se proposer l’année prochaine au poste de maître au pair.

            On passe à la zumba, l’atelier danse en tête, très vite rejoint par tous les courageux volontaires qui veulent enflammer le dancefloor. Moi, je reste en dehors de ça, je me contente de prendre des photos, je ne sais pas danser ce genre de truc.

            La soirée se poursuit ensuite avec le groupe Mafeya’z, qui joue du rock un peu trop influencé par Noir Désir à mon goût. Le gymnase s’est vidé, l’internat ayant été rouvert à dix heures moins le quart, mais les élèves qui restent se déchaînent devant la scène, bousculades et headbanging. J’essaie bien de les accompagner, mais le chanteur a la mauvaise habitude de dicter au public la manière de danser : en partant sur la droite, puis sur la gauche, en s’accroupissant… Oh ! là, là ! C’est trop compliqué pour moi, tout ça – le rock, c’est instinctif, merde ! Je préfère me réfugier dans le bureau du gymnase où il y a du gâteau. Poire ou framboise : peu importe, je ne fais pas de politique. Finalement, ce sera framboise. Les retardataires auront la poire.
           
À onze heures la musique s’arrête, les derniers élèves remontent dans les dortoirs, à l’exception d’une poignée qui aide à démonter la scène. Jérémie et moi nous apprêtons à prendre congé de nos anciens collègues, mais la CPE nous demande de passer dans son bureau. « Mais pourquoi ? Qu’est-ce qu’on a fait ?!? », je m’insurge. J’imite encore assez bien le jeune. En fait, les CPE et les collègues se sont associés pour nous offrir un cadeau à chacun : un bon d’achat à la librairie ! Le meilleur cadeau qu’on puisse me faire, surtout en ces temps de disette… Je me fends d’un dernier dessin pour remercier tout le monde, les CPE nous disent encore à quel point notre humour et mes dessins leur manquent, Jérémie et moi traînons un peu… Au fond, on n’a pas du tout envie de s’en aller ! Mais il faut bien qu’on y aille, malgré tout… Jérémie me dépose devant chez moi, coupez, générique.


Vendredi 17 mai.

            Réveil en fin de matinée avec une douleur dans la nuque : la jeunesse n’est décidément plus de mon âge. Nouvelle commande de courts articles à rendre mercredi dernier délai, qui s’ajoute à mes biographies. Aujourd’hui, je m’occupe du cas de George Clooney et fais un dessin pour Zapoï.


Samedi 18 mai.

            Le barbecue en l’honneur de l’anniversaire de Thibault est annulé, épidémie de gastro oblige.

            Je suis toujours dans mes biographies, dessine un peu, très peu, et culpabilise de ne pas m’être encore mis au texte pour Zapoï. Sans compter qu’il va aussi falloir que je trouve un sujet pour la prochaine Bibliothèque de Jupiter…

            Je consacre le bon d’achat offert par les collègues à l’acquisition du roman de Stephen King (que je n’aurais sans doute pas acheté sans ce bon) et d’un cahier pour mon journal.

            J’achève la lecture du Bocage à la nage d’Olivier Maulin. Ce qu’il y a d’étonnant, avec cet écrivain, c’est qu’il a toujours l’air de raconter la même histoire – en gros, un type fatigué de son boulot fait la rencontre d’une bande de poivrots plus ou moins philosophes qui lui font découvrir un monde complètement différent – mais qu’avec son humour, tout ça passe naturellement, et qu’on ne s’ennuie pas une seconde. Du reste, ce roman n’est pas le meilleur qu’il ait écrit, mais bon : il l’a écrit en Mayenne, et toute l’action est située dans les environs du Bourgneuf-la-Forêt, de Port-Brillet et du Bois de Misedon. Rien que pour ça, moi, je lui donnerais le Goncourt !

            Le soir, je revois Bienvenue à Zombieland, qui est avec Shaun of the Dead la meilleure parodie de films de zombie que je connaisse. Jesse Eisenberg est à mourir de rire.



Dimanche 19 mai.

            Je n’aurais pas dû me permettre cette grasse matinée, et j’aurais dû réussir à faire beaucoup plus que les deux dernières biographies qui me restaient – biographies de célébrités parfaitement inconnues pour moi, d’ailleurs. Mais les journées n’ont que vingt-quatre heures, et comme j’en grignote allègrement une bonne vingtaine à ne pas faire grand-chose…


Lundi 20 mai.

            Je m’occupe des cinq petites chroniques qu’il me restait à rédiger pour honorer mes dernières commandes, mais je suis toujours en panne sèche pour Zapoï, et ne parlons même pas de La Bibliothèque de Jupiter. Et en toute logique, je devrais recevoir une nouvelle commande d’articles dès demain. Il va vraiment falloir que je commence à m’organiser, là…

            En attendant, je regarde le très bon film de Fabrice Gobert, Simon Werner a disparu, dont Anthony et moi avions parlé dernièrement. Très bon film, monté comme un puzzle, une même histoire étant racontée selon les points de vue de personnages différents, à la façon d’Elephant, de Gus Van Sant. Ana Girardot y est splendide, et la B.O. a tout pour me plaire : Killing Joke, Sonic Youth, Tom Waits, les Cramps… Un réalisateur à suivre, ce Fabrice Gobert… Entre ce film et Les Revenants, jusqu’à présent, il fait plutôt du bon boulot !

            Pour en finir avec ce week-end pentecôtiste, je me lance dans la lecture du dernier Stephen King. En voilà un que je n’avais pas relu, je crois, depuis mes seize ou dix-sept ans ! Mais j’ai des envies de littérature populaire pas trop « prise de tête », en ce moment… Et comme c’est encore un sujet que nous avions abordé avec Anthony…


Mardi 21 mai.

            L’idée de base du roman de Stephen King, le voyage temporel, s’il est un classique de la littérature et du cinéma, m’intéresse particulièrement en ce moment. Et notamment parce que c’est un thème que je retrouve dans deux de mes mangas favoris : Zipang ! de Kaiji Kawaguchi (dans les années 2000, un croiseur de la marine japonaise d’auto-défense se dirige vers l’Amérique du Sud. Une étrange tempête se lève et l’équipage se retrouve projeté en 1942, en pleine bataille de Midway…), et Jin, de Motoka Murakami (un neurochirurgien du XXIe siècle se retrouve brusquement dans le Japon de la fin de l’ère Edo, en 1863…).
           
            Ce qui est assez fort, dans ce roman de Stephen King, c’est toute cette lenteur calculée… L’histoire est simple : en 2011, le narrateur, Jake Epping, découvre l’existence, dans une roulotte de fast-food, d’un passage temporel qui l’emmène en septembre 1958. Et quelque soit le temps qu’il passe dans cette période du passé, lorsqu’il revient à l’intérieur de la roulotte, il ne s’est écoulé que deux minutes. Il va donc échafauder un plan pour empêcher l’assassinat de Kennedy. Je pense très sérieusement que le roman serait d’une bêtise à hurler si l’auteur ne s’amusait pas à retarder sans cesse l’action. Je ne me souviens pas de l’avoir vu agir de cette façon dans les quelques romans que j’ai lus adolescent. Il me semble plutôt qu’on était très rapidement au cœur d’un suspense insoutenable qui nous empêchait de reposer le livre avant de l’avoir fini. Étrangement, avec 22/11/63, on a autant de mal à le reposer, et le suspense est tout aussi prenant, mais c’est aussi que ce salaud de King nous fait tourner dingues avec ce « terrier » qui débouche toujours sur la même journée de septembre 58 alors que l’événement censé nous intéresser se passe cinq ans plus tard ! C’est qu’entre-temps, évidemment, il va nous forcer à nous intéresser à beaucoup d’autres événements… et y parvenir !

            M’étant débarrassé de mes articles de commande (je viens d’en recevoir une autre, mais elle pourra attendre deux ou trois jours), je me lance enfin dans mon texte pour Zapoï et, n’ayant rien trouvé de mieux, je me contente finalement d’écrire un texte de plus sur le grand-père Chabrun. En revanche, je n’ai toujours pas d’idée pour la Bibliothèque de Jupiter, et ça commence à devenir inquiétant…


Mercredi 22 mai.

            Finalement, l’idée m’est venue dans la nuit : cette semaine, je parlerai du « plan ». Faut-il faire un plan avant de commencer un roman ? J’écris une grande partie de mon texte en début d’après-midi, m’octroie une pause en ville où je croise Gérald, avec qui on cause de tout, de rien, du suicide de Dominique Venner à Notre-Dame et des attentats de Boston. Puis je rentre chez moi, et reviens à mon texte en fin de soirée – ou plutôt en milieu de nuit. À vrai dire, je ne suis pas très content de moi. Je me rassure en me disant que l’avantage de poster un nouvel article toutes les semaines, c’est que les textes plus faibles sont vite oubliés au profit des suivants…


Jeudi 23 mai.

            Ce soir, je revois Taxi Driver, à la recherche d’un passage pouvant convenir à la thématique du châtiment, pour le prochain vidéodrome chez Pierre – parce que j’ai bien l’intention de retourner à Paris le mois prochain. Rien de vraiment pertinent à mon avis dans Taxi Driver. La scène de tuerie dans la maison close, évidemment, mais elle n’est pas très intéressante. Ou alors, le monologue de Travis Bickle : « Écoutez bien, bande de dépravés… »


Vendredi 24 mai.

            Entre la lecture et la glande, je me remets à dessiner (pour Zapoï), et à aimer ça. Et, du coup, à faire des choses pas trop mal. En revanche, je pense que je ne me lancerai pas dans mes textes de commande avant ce week-end. J’ai neuf « bio » à rédiger, mais j’ai jusqu’au 6 juin pour le faire.
           

Samedi 25 mai.
           
Le festival des Trois Éléphants bat son plein à Laval, ainsi que la fête du jeu – mais j’évite soigneusement l’un et l’autre. Je n’ai pas envie de bains de foule, en ce moment. Pourtant, le ciel offre quelques éclaircies, et ce serait sans doute une occasion de mater un peu de chair féminine… mais il faut croire que ça va, je peux m’en passer.

            Je croise ma tante Anne-Françoise et Patrick, qui me parlent des recherches que j’ai faites sur le grand-père Chabrun. Elle me dit qu’elle a revu des photos chez la tante Thérèse, et qu’elle a été surprise de voir que je lui ressemblais un peu… Oui, bon, c’était un grand maigre, quoi…
           
Ce soir, je revois Match Point, de Woody Allen. Tuer Scarlett Johansson, ce n’est déjà pas très beau, mais en plus, ne pas payer pour ce crime…


Dimanche 26 mai.

            Pas été au cinéma depuis des mois, j’ai raté The Master, j’ai raté le dernier film de Bruno Dumont, mais j’y retourne ce matin pour voir Iron Man 3. J’hésite à aller voir Gatsby le Magnifique. En tout cas, pour aujourd’hui, un pur film d’action bourré d’explosions et de cascades me convient parfaitement.

            Ce ciel magnifique était un appel vibrant à se promener, peut-être du côté du festival, mais j’ai su faire la sourde oreille et j’ai passé l’après-midi sur le dernier dessin que j’avais prévu pour Zapoï.


Lundi 27 mai.
           
            Cet après-midi je retourne à Réaumur pour apporter mes photos de la soirée du 16 mai. En montant vers le BVS, je croise Laure et Dorothée, avec qui je me mets immédiatement à bavarder, les empêchant de travailler, grain de sable dans les rouages de la machine que je suis ! Laure m’apprend qu’elle sera bientôt en vacances : elle devrait avoir atteint son quota d’heures jeudi. Elle échappera donc à l’inévitable réunion des emplois du temps qui a lieu, comme toujours, le dernier mercredi du mois de mai – autant dire après-demain. Au bureau, je profite des moments où il n’y a pas d’élèves à venir réclamer quelque chose pour causer avec Anne-Sophie et Virginie. Je venais glaner quelques potins, quelques médisances joviales, mais apparemment, il n’y a pas grand-chose de nouveau. Mon Dieu, mais il ne se passe plus rien, depuis que je suis parti, ou quoi ? Je passe à Buron saluer la CPE et Stéphanie, et je leur parle des articles que j’écris pour le web – les biographies de stars, surtout, les amuse. Côté Réaumur, les CPE qui étaient en réunion sont de retour, mais visiblement ça s’est assez mal passé, et comme ils sont tous plutôt occupés, je me contente de les saluer avant de m’en aller. C’était très certainement la dernière fois que je venais ici, puisque l’année scolaire s’achève…

            Alors que je prenais tranquillement des notes au Parvis en attendant l’heure adéquate pour me rendre au lycée (15 h 30, ce moment où, après la pause de l’après-midi, le bureau de la vie scolaire est plus calme), j’ai vu passer Émilie et Gérald, ce dernier amusé de me voir le carnet en main, fameux stéréotype de l’écrivain au café qui m’a inspiré une de mes récentes chroniques. Oui, je suis ma propre caricature.

            Je revois ce soir There will be blood, de Paul Thomas Anderson. Dieu, le Mal et le Pétrole.



Mardi 28 mai.

            Là où se révèle la faiblesse de Stephen King – me dis-je en terminant la lecture de 22/11/63 – c’est dans la psychologie des personnages. Surtout celle du personnage principal, qui pour respecter une promesse faite à un ami mourant, a décidé de retourner vivre pendant cinq ans dans le passé pour empêcher l’assassinat de Kennedy. Au fil du roman, le lecteur comprend – et le héros devrait le comprendre aussi – que tous les changements qu’il opérera dans le passé produiront des réactions en chaîne catastrophiques. Le héros le sait, il n’est question tout au long du livre que de la théorie du battement d’aile du papillon, et du passé qui s’« harmonise » quoi qu’on fasse : si l’on a empêché un drame de se produire dans telle ville du Maine, un drame similaire se produira dans telle autre du Texas, etc. Le héros le sait, le comprend vite, n’en tire jamais la conclusion qui s’impose : le passé ne doit pas être changé. Et rien n’explique cet entêtement forcené pour empêcher un événement vieux déjà d’une cinquantaine d’années. Si après la mort de Kennedy, le monde avait été plongé dans un chaos dont on ne serait toujours pas sorti en 2011 – année où se situe le récit (qui se déroule également entre 58 et 63, donc) – on pourrait comprendre cette volonté de réparer les choses. Ou s’il s’agissait d’empêcher un événement plus récent, comme les attentats du 11-Septembre… Mais vouloir s’acharner à sauver Kennedy en 2011 ? L’argument de la promesse faite au mourant est si léger qu’il s’effondre bien vite, et qu’on finit par suivre le héros, qui ira jusqu’au bout, en se demandant bien ce qui le pousse à aller jusqu’au bout. La folie ? L’obsession ? Mais King n’en fait pas un personnage irrationnel, bien au contraire : il est déterminé et sait ce qu’il a à faire. En ce qui me concerne, j’ai été passionné par ce roman d’un bout à l’autre, parce que je n’en attendais pas beaucoup plus que le plaisir d’être embarqué dans une aventure incroyable et pleine de surprises (et pour ça, l’auteur sait y faire) ; mais il arrive un moment où on ne comprend plus le but que poursuit le héros.

            Nouvelle commande de six articles brefs pour Leclerc, que j’honore le soir même, tout en me lançant dans les biographies que je dois rendre le 6 au plus tard. Ce qui me permet de découvrir l’existence de Dakota Fanning, une déjà vieille actrice de dix-neuf ans.


Mercredi 29 mai.

            Voici venu le temps des monstres – c’est en tout cas le sujet que j’ai choisi de traiter cette semaine pour La Bibliothèque de Jupiter.

            Je me suis mis à relire Gatsby, puisque c’est d’actualité. Et puisque Stephen King m’a replongé dans l’assassinat de Kennedy et que ça fait un bon moment que ce livre me fait de l’œil, j’ai décidé d’aller emprunter l’Oswald de Norman Mailer à la bibliothèque. Là, je tombe sur Sébastien et nous nous lançons dans une longue conversation qui nous poursuit jusqu’au Café du Parvis. On parle du chômage, de mes écrits, de Stephen King, de nos vieilles connaissances de la fac qu’on ne voit plus, de l’art d’esquiver dans les rues les individus susceptibles de nous reconnaître et de nous saluer, du prix des places de cinéma, d’Iron Man 3 et de cette nouvelle génération de super-héros en proie au doute, du livre électronique et de la crise des librairies…


Vendredi 31 mai.

            Le soleil est enfin arrivé, tout confus avec son billet de retard. Ça va faire bien, sur le dossier scolaire, toutes ces demi-journées d’absence… Du coup, moi, mal préparé, je trimballe toute l’après-midi mon manteau sous mon bras et ruisselle de façon disproportionnée, vu qu’on est encore loin des grosses chaleurs !
           
            L’inconvénient de ma chronique hebdomadaire, c’est qu’elle justifie à mes yeux, d’une certaine façon, le fait de ne rien écrire d’autre. Bien sûr, il y a aussi tous mes articles de commande (il m’en reste six à écrire, et j’aimerais bien en être quitte lundi… pour en recevoir une nouvelle). Mais je pense que si je n’avais à traiter que ces commandes, je continuerais à me culpabiliser en voyant que mon blog est muet depuis des mois. Et j’essaierais donc d’y remédier (peut-être). La Bibliothèque de Jupiter tous les jeudis, et la publication de ce journal une fois par mois, m’ont permis de résoudre ce problème. Au moins, malgré le temps que je peux passer à mes biographies de célébrités, je sais que ce blog sera nourri régulièrement. Mais cette certitude me donne aussi une bonne excuse pour ne pas écrire autre chose. J’aimerais par exemple me remettre à mes Promenades en Mayenne, mais je ne le fais pas. Et ne parlons même pas de se mettre sérieusement au roman – travail auquel je ne m’appliquerai sans doute qu’après ma mort…