mercredi 23 juin 2010

L'Afrique chez soi


[Ce texte a été écrit et lu à l'occasion de la "fête de la musique des copains" organisée dans le jardin de dame Mélina du Serpolet le vendredi 18 juin de l'an de grâce 2010 (jour de la saint Léonce). Des instantanés de cette soirée mémorable qui regroupait des artistes aussi talentueux que le Solitude Collective Orchestra, DJ Zukry, ou encore les Michel Fugainz dans une indépassable reprise de George Michael, le tout dans un joyeux bordel, sont désormais gravés dans la cire numérique et peuvent s'écouter sur le site de l'émission Les Hommes préfèrent les ondes, sur L'Autre Radio. Les photos sont de Virginie Basset et de Rémi Hagel.]


Il faut cultiver son jardin. Et quand je dis cultiver son jardin, je ne pense pas à Alexandre Jardin, bien sûr : pour lui, il n’y a plus rien à faire. Non, je pense à ce jardin, au jardin. Un jardin à la française, discret, camouflé sous les jupons des façades dix-neuvième, clos de mur, à l’abri. Il faut cultiver son jardin secret.


Le Douanier Rousseau en aurait fait une jungle, de ce jardin de la rue du Douanier-Rousseau. Il y aurait planté des lions en fleurs, avec des enfants agrippés à leurs crinières, il y aurait élevé des arbres, fermement accrochés à leurs singes, et fait pousser des serpents à la face amicale, blottis dans les cheveux verts des arbres.


Mélina n’est pas le Douanier Rousseau, jusqu’à preuve du contraire, mais son jardin ce soir deviendra aussi une jungle, si elle le veut. Peut-être même qu’on y jouera de la jungle, qui sait ? On est capable de tout.


La chasse au lion est ouverte ce soir ! Lions mélodiques et autres félins du rythme, les rois de la jungle des sons sont de sortie ! Sous l’arbre à palabres, c’est l’appel du 18 juin ! Radio-Londres en direct !


« Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n’est perdu pour la fête. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus (l’abus d’alcool est dangereux pour la modération) peuvent faire venir un jour la victoire.


Car la fête n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle a un vaste Empire derrière elle. Cette fête n’est pas limitée au territoire malheureux de notre jardin. Cette fête n’est pas tranchée par le plateau de charcuterie et d’apéricubes. Cette fête est une fête mondiale. Ou en tout cas, elle pourrait, si on connaissait suffisamment de monde. Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance festive ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas. »


Mais je m’égare. Revenons à nos lions.


J’imagine bien un ethnologue, un Claude Lévi-Strauss ou un Jean Rouch en rupture de Niger, s’aventurer penaud entre les Korg et les Roland, les jacks et les potards, comme au devant des Haoukas d’Afrique Noire, traversés par les esprits des dieux de la ville et de la technique comme un parapluie par la foudre, et qui se jetaient au sol la bave aux lèvres pour se redresser aussitôt, au garde-à-vous, et se jeter à nouveau, possédés.


Nous pourrions bien être possédés aussi, nous, à la tombée de la nuit, regroupés comme des antilopes autour d’un point d’eau – ou comme des lions, donc, autour d’une antilope. Nous laisser envoûter par les tam-tams électroniques, les balafons numériques et les arcs à six cordes, le corps recouvert de peintures tribales mentales, la civilisation à portée de main, mais la tête pleine de brousse ! D’ailleurs, n’est-ce pas l’année du Tigre ? Il y en a, parmi nous, qui viennent à peine de sortir de prison – c’est dire si on est prêts à tout.


« Nightclubbing, we’re nightclubbing… » me disait encore pas plus tard qu’hier Iggy Pop, qui n’a pas pu venir. On nightclubbera sans lui, on est grands. La France a perdu une bataille (contre le Mexique, notamment), mais elle n’a pas perdu la guerre. Tous ensemble, unis dans notre solitude collective, nous danserons jusqu’à faire pousser les radis, pour honorer la mémoire de nos ancêtres les lions. On m’objectera sans doute qu’il n’y a pas de radis en Afrique. Alors, réjouissons-nous de ne pas être en Afrique, mais bien là, réunis dans le jardin de Mélina, rue du Douanier-Rousseau, ce petit carré de jungle domestique.


Il reste des bières ?



lundi 14 juin 2010

Propagande 2 - Du rock chez les ploucs


Me revoilà dans le rôle du publicitaire. Après deux ans de recherches, de rencontres, d'archives, j'ai donc publié en novembre dernier le livre Rockin' Laval, une histoire du rock à Laval 1960-2000, édité par l'ADDM 53 et écrit avec la collaboration de Nicolas Moreau, de Baptiste Clément et du sociologue Marc Touché, entre autres. On peut encore se procurer le livre, accompagné d'un CD de 13 titres, ici.
Désormais, on peut aussi se procurer la dernière livraison de L'Oribus, n°78, où Nicolas Moreau et moi-même avons résumé cette histoire locale sous la forme d'un récit en image - pour ceux qui n'ont pas envie de se taper 170 pages pour savoir qui a tué le bon vieux rock'n'roll, ou si celui-ci respire encore...
(Il me semble que j'ai su être concis et clair cette fois : j'aurais peut-être dû faire un BTS force de vente...)

mercredi 9 juin 2010

Une aventure solitaire



J'étais déjà bien engagé sur la route de l'isolement et du silence quand j'ai découvert le punk. J'avais quatorze ou quinze ans, ce qui nous ramène au début des années 90. Le punk est entré dans ma vie sous la forme d'une cassette audio sur laquelle mon frère avait enregistré des groupes aussi divers que les Sex Pistols, Bérurier Noir, les Wampas, Tulaviok ou encore Chromosome 4. A vrai dire, il y avait peut-être plusieurs cassettes - peu importe. Mon frère avait deux ans de plus que moi et il avait ce que je n'avais pas : des copains. Des copains d'école et des copains de club de foot. Moi, je n'avais rien de tout ça : on ne se fait pas d'amis en lisant des livres à longueur de journée.

Après sa période punk, mon frère s'est mis à écouter beaucoup d'autres choses, de Bob Marley à Florent Pagny (ultime trahison). Moi, je ne m'en suis jamais remis.

C'était l'époque où je commençais tout juste à acheter mes propres cassettes (le vinyle était en voie d'extinction et je n'avais pas encore de lecteur CD). J'étais fan de Renaud, à l'époque. Je trouvais que personne n'était jamais allé aussi loin dans la colère et la dénonciation des injustices de notre société-tu-m'auras-pas. En plus, il disait des gros mots. Le punk a donné un grand coup de balai sur tout ça.

Putain, quel choc ! Je ne savais même pas qu'un truc comme ça pouvait exister. Je ne connaissais vraiment rien à rien. En ce qui concerne le rock, j'en étais resté à Elvis, Chuck Berry et Eddie Cochran - aux disques de mon père. Chez les Français, il y avait bien Johnny et Téléphone, mais rien à faire, ça ne passait pas: c'était mièvre, gnan-gnan, et les textes sentaient l'adolescent attardé.

Mais le punk ! Le punk ! Dès les premiers accords de guitare d'"Anarchy In The UK", on a compris la furie et l'urgence. Et la voix railleuse de Johnny Rotten, roulant d'irlandais "r" dans un cri hoquetant s'achevant en ricanement diabolique : "Rrrright! Nooowww... Ha! Ha! Ha! Ha! Ha! Ha!..." Pas besoin de comprendre les paroles, cette rage-là est universelle.

En plus, il disait des gros mots.

Je vous entends déjà : il nous fait marrer, avec son punk ! Tu parles d'une révolution ! Les Pistols, Clash et tout le reste n'ont rien inventé du tout ! Ils se sont contentés de reproduire ce que Chuck Berry faisait vingt ans auparavant ! Le punk-rock ? Deux accords et des poses ridicules, rien de plus. De la pop, tout simplement, avec le look et l'attitude en plus...

Ah ! Mais justement, c'était tout, ce look, cette attitude ! Moi qui me sentais moche comme un pou, à ma place nulle part, toujours vaguement honteux et mal à l'aise, j'ai été renversé par les premières photos que je voyais des groupes punk de Londres et de New York. Johnny Rotten était un nabot roux bossu, sale comme un peigne et habillé de résidus de vêtements maintenus ensemble par des épingles de sûreté ; Joey Ramone une sorte de girafe ratée, toute en hauteur comme un tuyau de poêle, avec une tête d'ahuri pâle et boutonneux qui aurait un pneu en guise de bouche et la moitié du visage cachée sous une montagne de cheveux. Ca allait être ça, mes héros, oui ! Des types qui avaient l'air aussi crétins que moi, mais qui le revendiquaient !

"One, two, three, four...
Cretins wanna hop some more !
Four, five, six, seven...
All good cretins go to Heaven !"
Avec le punk, je n'étais plus seul. Avec le punk, je pouvais envoyer chier tout le monde. Cette musique n'a jamais signifié pour moi sortir en bande, porter la crête, insulter le bourgeois , sniffer de la colle à rustine ni boire de la Valstar - c'était une révolte intime, une insurrection personnelle. Je n'ai jamais appartenu à aucun mouvement, je n'ai jamais suivi le moindre drapeau, pas même celui de l'anarchie, je n'ai jamais traîné avec les punks de Laval - trop timide, trop gentil pour rejoindre le maquis. Ce que le punk m'a appris, c'est qu'on était toujours seul, et qu'il fallait brandir son individualité comme un étendard. Chez les Sex Pistols, je ne connais pas de chanson plus violente ni plus radicale que "No Feelings" :

"I got no emotion for anybody else
You'd better understand I'm in love with myself

Myself !
My beautiful self !"


Bien sûr, je n'étais pas insensible à l'aspect politique, "engagé" du punk. A quinze ans, on est romantique et donc un peu con, on a encore quelques idéaux... Je vibrais aux riffs rageurs de"White Riot" ou de "London's Burning" qui me donnaient envie de balancer des bombes. Tombé dans le rock alternatif français en même temps que dans le punk "old school" de Kings Road, j'essayais de m'enflammer au son des refrains politiques des Bérus qui nous racontaient les malheurs du Pakistan, du Vietnam, de la Palestine, de la Chine communiste ou des "Mineurs en danger". Mais si je serrais les poings dans ma chambre en beuglant les paroles engagées de la "raya" bérurière, je ne suis jamais allé libérer le Tibet. Les Bérus, dans leur colère, restaient utopistes, persuadés que la solidarité sauverait le monde - c'étaient des hippies, en quelque sorte. Ils chantaient :

"Salut à toi ô mon frère
Salut à toi peuple khmer
Salut à toi l'Algérien
Salut à toi le Tunisien
Salut à toi le Bengladesh
Salut à toi peuple grec
Salut à toi petit Indien
Salut à toi punk iranien..."
Et il y a comme ça toute une smala de peuples cités les uns après les autres, tout cela très kouchnérien, très droit-d'ingérencesque... Pour me rendre compte que ce n'était vraiment pas ma tasse de thé, cette espèce de conscience collective des souffrances humaines, il a fallu que je découvre un autre groupe français : les Cadavres. Ah ! Enfin un vrai groupe qui chantait le désespoir, le dégoût de vivre, l'individualisme forcené :

"Je marche dans la foule mais je suis seul
Je n'vois que moi, je n'pense qu'à ma gueule
Je suis celui dont on ne parle pas
Toutes vos ambitions ne m'intéressent pas !"
Avec les Cadavres, j'étais violemment renvoyé à moi-même, dans ma peau. Je retrouvais avec ce groupe le punk que j'aimais vraiment, et je ne le comprenais qu'alors : celui des Sex Pistols, des Damned, des Buzzcocks : une description clinique, froide, de l'époque. Sans espoir imbécile, sans message de paix, sans fleur dans les cheveux. Le vrai punk ressemble à un type qui reviendrait irradié de Tchernobyl et exhiberait ses métastases : "Regardez ce que vous avez fait de moi !" Et surtout, le punk est une aventure solitaire. Ca, c'est sûr. Ne vous laissez pas abuser par ces images de jeunes Anglais traînant en bande avec les cheveux hérissés et les fringues pleines de slogans : ils sont ensemble, mais seuls. Croyez-moi, je sais ce que je dis. Le punk, c'est moi tout seul contre le reste du monde. Une forme d'autisme. On pourra me dire n'importe quoi : le punk, c'est ce que je veux. Exactement ce qu'il me fallait à quinze, seize ans quand, de retour du lycée, je m'enfermais dans ma chambre et faisais gueuler pour moi seul et les murs mon pauvre lecteur CD (j'avais fini par m'en faire offrir un), braillant les paroles en sautant en l'air dans un pogo égoïste. Plus besoin de bombe ni d'idéaux politiques : j'avais mon désespoir et mon orgueil - suffisamment de haine en moi pour faire sauter le monde. Le monde n'a pas sauté, j'en suis le premier surpris. J'ai sans doute mal évalué la charge. Tant pis.

samedi 29 mai 2010

Propagande - Le réveil d'Oblomov

Rappel des faits : en juillet 2004 (à quelques jours de m'envoler pour Rome), je faisais mon apparition dans les kiosques au sein du Journal de la culture, dirigé par Joseph Vebret. En mai 2006, un orgueil intrépide me faisait sauter du navire de Vebret, rebaptisé La Presse littéraire, et brûler au passage tous les canots de sauvetage. Mon premier article était consacré à Antoine Blondin, le dernier à Léon Bloy - autant dire que je n'avais pas beaucoup avancé dans l'alphabet.

En mai 2010, je retrouve l'écurie Vebret, un peu comme un cheval penaud qui aurait tenté un instant de se prendre pour un mustang mais qui reviendrait pour son sac d'avoine. Il faut vraiment que j'arrête ce genre de comparaison, surtout que l'avoine, ce n'est pas tellement ce qui m'a fait revenir... Le vaisseau, désormais, s'appelle Le Magazine des livres (oui, on sait que tout ça n'est pas très original), et j'y publierai tous les deux mois un "feuilleton" intitulé Voyage dans une bibliothèque - et puis sans doute quelques petites choses par-ci par-là.

Dans ce numéro, vous trouverez donc sous ma signature une version revue, corrigée et réactualisée de mon article sur les journaux intimes d'écrivains, paru une première fois en septembre 2004, ainsi que mon article sur Jean-Pierre Martinet - en attendant de l'inédit. Mais aussi une étude comparée des journaux de Marc-Edouard Nabe et de Gabriel Matzneff par l'ami Pierre Cormary, une évocation des journaux de Kafka et de Pavese par Marc Alpozzo, un entretien avec Renaud Camus... Le sommaire complet est ici : http://www.magazinedeslivres.com/

Voilà, j'ai tout dit. Je me sens un peu comme un vendeur d'abonnements SFR à la fin de son speech, qui s'apercevrait que son éventuel client s'est endormi. Je ne suis décidément pas fait pour ce boulot, moi...

Vous ne m'offrez pas un café ?

samedi 17 avril 2010

Comment je ne suis pas allé à Florence

"Un homme voyage pour sentir et pour vivre. A mesure qu'il voit du pays, c'est lui-même qui vaut mieux la peine d'être vu. Il se fait chaque jour plus riche de tout ce qu'il découvre. Voilà pourquoi le voyage est si beau, quand on l'a derrière soi : il n'est plus, et l'on demeure ! C'est le moment où il se dépouille. Le souvenir le décante de toute médiocrité. Et le voyageur, penché sur sa toison d'or, oublie toutes les ruses de la route, tous les ennuis et peut-être même qu'il a épousé Médée."

André Suarès, Voyage du Condottière.


Je connaissais l'expression "se coucher à quatre heures et demie du matin", mais aussi loin que je me souvienne, je crois bien n'avoir jamais eu à employer sa soeur : "se lever à quatre heures et demie du matin". Avant aujourd'hui, évidemment... Tout est un peu bizarre, à cette heure-là : je suis presque certain d'être le seul de l'immeuble à avoir les yeux ouverts, et à m'apprêter à sortir. Je mets la dernière main à mes bagages : après la douche, je récupère tout ce qui est nécessaire à ma toilette, l'ajoute à mon linge plié plus ou moins soigneusement et fais mentalement un ultime bilan de ce que je dois emporter pour ne manquer de rien ces neuf prochains jours où je serai sur les bords de l'Arno, à Florence.

Bon, je crois n'avoir rien oublié d'essentiel. Afin de voyager léger, j'ai prévu deux livres seulement (si l'on excepte l'indispensable guide Lonely Planet) : le Voyage du Condottière de Suarès en édition de poche, et L'Italie à la paresseuse d'Henri Calet. Je ferme mon appartement et avance dans la nuit, sac à dos à l'épaule et valise à roulettes traînée derrière moi.

Mon train pour Paris part à 6 h 39. En traînant ma valise, un doute me prend : peut-être que j'aurais dû racheter des chaussures. Mes semelles me paraissent un peu fatiguées, et la marche dans les rues de Florence pourrait finir par les percer... l'accident bête... Je croise un éboueur qui pousse deux conteneurs à ordures dans une petite rue - un compagnon de réveils nocturnes. Mais lui, c'est son métier qui veut ça.

J'essaie de ne pas trop penser que ce voyage vers Paris risque de s'avérer inutile, et que je n'irai pas plus loin - mais lorsque j'arrive à la gare de Laval, la marchande de journaux est justement occupée à ouvrir le Relais H, et à apporter les paquets de journaux vers leurs présentoirs respectifs. Et bien sûr, la nouvelle qui avait fait la "une" du journal télévisé hier soir a éclaboussé les premières pages de tous les quotidiens du matin : "Un nuage de cendres paralyse le trafic aérien" (Ouest-France), "L'espace aérien européen paralysé par un nuage volcanique" (Le Figaro), "Le volcan qui paralyse l'Europe" (Aujourd'hui en France)... Depuis hier soir, tous les aéroports du nord de l'Europe ont été obligés d'annuler leurs vols, Roissy l'a fait également, précisant que le trafic ne reprendrait pas au minimum avant dix heures. Mon avion doit décoller à 12 h 05. Je sais qu'il ne partira pas à l'heure, mais j'imagine encore que si le vent se met de mon côté, peut-être qu'un départ en fin de journée est encore envisageable... Je m'imagine déjà passant ma journée à Roissy, les heures s'écoulant lentement, dans une pagaille monstrueuse et vaguement angoissante, touristes incrédules, familles éplorées, étudiant à guitare sèche persuadé que pour détendre l'atmosphère générale, il faut chanter "Tout le bonheur du monde" ou (comique de situation) "Envole-moi" et à qui tout le monde a envie de faire avaler sa six-cordes... Mais bizarrement, je me sens détendu face à cette perspective. C'est qu'en apprenant la nouvelle hier, une fois la surprise passée, j'ai immédiatement songé qu'au pire, si mon voyage à Florence tombait à l'eau, ça me ferait toujours de l'écrit.

C'est tout moi, ça. Je peux être assez facilement sujet à l'angoisse, je fuis généralement les situations qui me paraissent compliquées, je déteste l'improvisation de dernière minute, j'ai horreur de la foule et de l'attente vaine, en cas de coup dur je ne suis absolument pas débrouillard... mais il suffit que je prenne un peu de recul, que j'analyse la situation et que je projette d'en faire un récit détaillé, et voilà que mon regard change totalement, je peux même m'amuser, comme si je n'étais pas plongé dans le marasme, comme si ça ne me concernait plus, que je n'étais qu'un témoin extérieur à la scène...

Alors, attendant mon train sur le quai de la gare, mes bagages autour de moi, je souris un peu en pensant à la situation. J'ai prévu du linge pour neuf jours, il a fallu que je fasse de sérieuses économies sur mon salaire minable de travailleur à mi-temps (554 euros par mois, les lecteurs veulent des chiffres), mon appareil photo est prêt à fonctionner, j'ai prévu des guides sur Florence et même un guide de conversation en italien (j'y ai notamment appris qu'au revoir se disait arrivederci et non pas va fanculo, ce qui est toujours bon à savoir quand on veut éviter les malentendus), bref: je suis fin prêt pour passer un peu plus d'une semaine à Florence - et finalement, pour l'instant, tout ce que je peux dire, c'est que je vais à Paris. Ensuite, c'est un peu plus compliqué.

Dans le train, je suis déjà prêt à écrire, professionnel à mort, je sors mon carnet, mon stylo, et je commence : "Je connaissais l'expression "se coucher à quatre heures et demie du matin"..." - mais le train est constamment secoué, je dois m'interrompre à chaque léger virage, alors j'abandonne. Du coup, je dormirais bien un peu, mais le couple d'à côté n'arrête pas de parler. La femme, surtout, a un débit impressionnant. Moi qui suis plutôt taiseux, je réalise en l'écoutant qu'on n'est vraiment pas égaux devant la parole. Au moment de mourir, il y a ceux qui auront passé leur vie à bavarder, à discourir sans cesse ; et ceux qui n'en auront pas dit beaucoup plus que ce qu'ils jugeaient absolument nécessaire de dire. Et de ces deux-là, ce sont sans doute encore les premiers qui jugeront, dans leurs derniers instants, qu'ils avaient encore des choses à dire ! Bref, elle est intarissable, alors je regarde le jour se lever en diagonale à travers les fenêtres du TGV. Le matin est brumeux, mais je sais qu'il faut attendre d'avoir quitté la Sarthe pour espérer voir disparaître le brouillard, qui est l'état permanent du département...

Bien sûr, je réfléchis encore à la situation. Toute la semaine, des éléments ont paru se dresser devant moi pour compromettre mon voyage. A cause des grèves de la SNCF, il m'a fallu batailler pour réserver mes billets de train, j'avais commandé une carte bleue à ma banque et celle-ci ne m'est pas parvenue à temps (je transporte donc trois cents euros en liquide dans mes bagages), l'ami que j'allais rejoindre à Florence ne m'avait pas précisé l'adresse de l'hôtel où j'étais censé le retrouver... Des petits détails, certes, mais j'ai tendance à considérer le simple fait de sortir de chez moi comme une aventure. Même le quotidien n'est pas facile, pour moi : c'est à peine si je sais lacer mes chaussures tout seul ! Alors quand il me faut "quitter le territoire", comme vous dites, j'ai besoin de me sentir rassuré. Et pour me sentir rassuré, il ne faut pas laisser place à l'improvisation. Mais finalement, toutes ces zones d'ombres avaient fini par s'estomper une à une dans la journée de jeudi, et j'avais retrouvé la sérénité : j'allais prendre l'avion, je serais à Florence en début d'après-midi ce vendredi, tout était prêt... Jusqu'à ce moment, donc, où j'ai regardé les infos.

Le plus drôle, c'est que j'aime ça, moi, les volcans. Par exemple, je suis un grand admirateur du Krakatoa, pour l'ensemble de son oeuvre. J'aurais sans doute été beaucoup plus révolté - bien que je ne sois pas l'homme des grands emportements - si l'annulation des vols étaient dûs à des mouvements sociaux, à des pannes à répétition ou à des menaces terroristes. Mais je m'incline devant la majesté du volcan islandais. L'expression même, "volcan islandais", est d'un exotisme qui me donne des frissons. Et le nom du glacier qui le recouvre : Eyjafjallajökull ! Et son nom, à lui : Eyjafjöll ! C'est pas mignon ? On se croirait dans une chanson de Björk...

Descendu à la gare Montparnasse, je continue de traîner mes bagages, le long du quai, dans la salle des pas perdus, d'un escalator à l'autre jusqu'aux portillons du métro. Il est 8 h 20, ce n'est pas encore la cohue, je m'efforce de ne penser à rien, me retourne sur les jambes des femmes - je suis presque heureux d'être simplement à Paris... J'emprunte la ligne 6 du métro jusqu'à Denfert, et de là je monte immédiatement dans le RER B qui s'apprête à partir. Et qui part. C'est là, je crois, que je commence à me dire que la plaisanterie est un peu longuette. Il n'y a plus de place où s'asseoir, je suis encombré de mes bagages et je considère avec effroi le nombre de stations qui me séparent de l'aéroport Charles-de-Gaulle, et la lenteur avec laquelle nous passons d'une station à une autre.

Heureusement, à Châtelet, beaucoup de gens descendent et peu montent. Je peux m'asseoir sur un strapontin et lire un peu. Je sors de mon sac le Figaro littéraire acheté la veille et lis les commentaires de Simon Leys sur l'ultime roman de Nabokov, que le fils du romancier a choisi de publier, contre l'avis de l'auteur et celui de Vera Nabokov. Je m'intéresse aussi à l'histoire de cette photo de Rimbaud adulte qui vient d'être retrouvée par hasard. Dingue, cette histoire, non ? Le RER est sorti de terre, nous traversons des banlieues tristes. De La Courneuve à Aulnay-sous-Bois, on se demande bien ce qui peut animer ces cités. Bien sûr, je n'en distingue que les abords des stations du RER, toutes plus ou moins en travaux, toutes couvertes de tags, toutes désertes et froides sous le soleil qui fait ce qu'il peut pour donner de la couleur au désastre...
Il m'aura fallu une bonne heure pour atteindre le terminal 2 de Roissy, terminus de la ligne B. A travers les vitres du RER, j'ai vu des bouts d'avions, la queue souvent, dépassant derrière les bâtiments de l'aéroport, tous en ligne, bien rangés sous l'ombre des tours de contrôle. Il n'y a personne dans cette gare... Je remonte à l'air libre par les escaliers et j'ai à peine posé le pied sur le bitume que la navette arrive pour faire le tour des terminaux : 2B, 2C, 2D, 2E, 2F, 2G... Ma feuille de réservation indique le terminal 2G, le dernier de la liste. Le bus nous emporte, moi et une poignée de voyageurs (où vont-ils ? sont-ils au courant de ce qui se trame ?), d'un terminal à l'autre. L'aéroport est plongé dans le silence. A chaque station, une voix synthétique nous informe : "2B !... 2C!..." Un écran dans le véhicule indique même les minutes qui nous séparent de la prochaine station et l'heure d'arrivée prévue. Pourtant, rien ne presse. J'arrive enfin au terminal 2G, deux heures avant l'horaire prévu pour mon embarquement - comme les compagnies aériennes nous conseillent habituellement de le faire.

Eh bien ! Pour l'atmosphère surchauffée, la pagaille monstrueuse, les touristes incrédules, les familles éplorées et les étudiants à guitare, je repasserai ! Nous sommes très exactement trois à sortir du bus (j'ai compté) et à entrer dans ce terminal ridiculement petit. Une femme brune en jupe, belles longues jambes, qui s'en va tout de suite vers la gauche lorsque les portes mécaniques s'ouvrent, et un homme qui a disparu je ne sais où puisque je suivais les jambes de la femme. Tous les guichets d'embarquements ont les stores baissés, mais des hôtesses d'accueil en habit sont tout de même installées à proximité. Je m'approche des rubans qui délimitent la file d'attente (j'ai de fortes chances de passer en premier), et un employé m'arrête poliment :

"Bonjour, monsieur. On peut vous renseigner ?"

J'explique que voilà, j'avais un vol prévu à midi cinq pour l'Italie, et que je voulais juste savoir s'il était possible d'envisager qu'il y ait des départs dans la journée, même en soirée...

"Alors pour l'Italie, monsieur, je préfère être clair : il faut pas espérer partir avant 48 heures, voire 72 heures. Voilà ce que je peux dire pour l'instant. On n'a encore jamais vu ça. On sait pas du tout comment ça va évoluer. Moi, le seul conseil que je peux vous donner, c'est de reporter votre voyage..."

Je le remercie, c'est ce que je vais faire alors, je préfère aussi qu'il soit clair, au moins je suis fixé. Pendant qu'il m'expliquait les choses, l'une des hôtesses s'est rapprochée de nous, très belle, des yeux très verts, à croire qu'elle a été choisie dans une agence de mannequins. Je vais tout de même soulager ma vessie dans les toilettes de l'aéroport, histoire de ne pas être venu pour rien, et quitte le bâtiment. Je remonte dans la navette, et nous voilà repartis en direction de la gare. Le bus repasse d'un terminal à l'autre, récitant l'alphabet à l'envers : 2F, 2E... Le long des bâtiments, je vois des camionnettes de M6, de France Info, de TV5, et j'imagine que c'est là, dans ces terminaux beaucoup plus vastes, que j'aurais pu croiser des voyageurs en détresse, des étrangers désespérés de ne pouvoir rentrer chez eux, enfin bref, des trucs à raconter, quoi... Non seulement je n'irai pas à Florence, mais en plus, mon super reportage dans l'enfer de Roissy est foutu. Je m'imaginais dans la peau d'Albert Londres, je suis tout juste un pauvre Arthur Manchester, un loser quoi...


Retour dans le RER, je reprends la banlieue à rebrousse-poil, il est quelque chose comme dix heures et demie du matin et ma journée n'a plus vraiment de but. Le train replonge sous terre comme un rat. Retour à Denfert, ligne 6, retour à la gare Montparnasse. A force de traîner ma valise, j'ai l'impression que mon bras droit s'est allongé d'au moins trois mètres.

Il ne me reste plus qu'à échanger mon billet de retour : j'étais censé prendre le train à mon retour d'Italie, le 25 avril, je vais le prendre aujourd'hui. Histoire de ne pas avoir tout perdu, je choisis de partir en fin de journée. Ce serait vraiment bête d'être coincé à Paris et de ne pas en profiter ! Seulement...

Seulement, il est bientôt midi, et il y a toujours des grèves à la SNCF. La plupart des guichets sont clos, il faut faire la queue pour obtenir ses billets. Après avoir traversé des endroits déserts, je suis découragé à l'avance d'attendre au milieu de la foule, dans le vacarme de la gare... Mais je prends ma place dans la file et mon mal en patience, mes bagages autour de moi, avançant comme un escargot. Mon nouvel horaire de train : 16 h 30. A cette heure-là, je devrais déjà être à Florence, me reposant sans doute de la fatigue du voyage dans ma chambre d'hôtel.

A 12 h 05, au moment où mon avion aurait dû décoller, je piétine dans une autre file d'attente, pour racheter des tickets de métro. Devant moi, un jeune couple. La fille est une blonde aux yeux bleus dont le jean, extrêmement serré, semble avoir été cousu directement sur ses jambes fines. La belle fille dans toute sa splendeur : pas vraiment mon genre. Je les aime bien avec quelques défauts, je crois... Le mec, lui, a un air de petite frappe. La fatigue commence à se faire sentir, je ne trouve plus du tout les gens sympathiques. J'aurais peut-être dû, finalement, prendre le premier train pour Laval.

Le métro me crache devant l'église Saint-Eustache. Après avoir un peu traîné dans les rues ensoleillées, j'ai décidé qu'en fait de profiter de cette après-midi parisienne, je me contenterai d'une visite à la FNAC des Halles. A 14 h 05, au moment où mon avion aurait dû atterrir, j'hésite devant les bacs de vinyles entre le Trout Mask Replica de Captain Beefheart et un album des Cramps, Look Mom No Head ! Ce sont ces derniers qui remportent le match, uniquement parce que leur disque était le moins cher.

Je n'en peux plus de traîner cette valise, surtout sur la moquette de la FNAC, dans le désordre des clients, entre les livres et les disques... Il suffirait que j'aie un peu les mains libres, et j'irais avec plaisir traîner du rayon littérature au rayon histoire, je passerais même un bon moment dans le coin des DVD - mais là, chaque pas supplémentaire me coûte. Allez, je passe aux caisses et retourne dans le métro.

Avec tout ça, je n'ai pas déjeuné. Alors que je devrais être en train de me retourner sur les Italiennes autour de la piazza della Stazione, je me retrouve une fois de plus à Montparnasse, assis à une table de la "pizzeria" Enzo, avec un maxi pain au chocolat et un cappuccino tout juste passable. Aucune envie de me plonger dans le Voyage du Condottière - d'ailleurs, qu'on ne me parle plus de voyages ! Alors je feuillette l'édition du Monde qui vient de paraître. "Le volcan qui paralyse le ciel européen. Des milliers de vols annulés, une situation sans précédent depuis le 11 septembre 2001." Bon, okay : c'est quand même la classe. C'est un peu aussi de moi qu'on parle, dans les journaux...

La journée, elle, ne passe pas. Je lorgne du coin de l'oeil les femmes en jupe qui montent et descendent les marches qui mènent au quai, espérant un peu voir ce qui se cache là-dessous. Mais c'est vraiment pour m'occuper, rien de plus : la fatigue m'est tombée dessus et je n'ai qu'une envie - dormir. Il y a des jours où il ne faudrait pas se lever, surtout à quatre heures et demie du matin.

Je me demande quel scrupule a retenu mes parents de m'appeler Ironie du Sort. C'est pourtant un nom qui m'aurait parfaitement convenu. Quand arrive enfin l'heure du départ, les mouvements de grève de la SNCF, qui m'avaient un peu épargné jusqu'à présent, ont provoqué un retard d'environ vingt minutes sur mon train. Le plus ennuyeux, c'est que je sais d'avance qu'il sera bondé, et que je devrai me contenter, au mieux, d'un strapontin près de la porte. Si je veux un peu fermer les yeux, ce n'est pas l'idéal. Quand le TGV est enfin prêt, c'est une cavalcade sur le quai, entre chariots, valises, sacs, cris et bousculades. Quand j'atteins ma voiture, je pousse un soupir de soulagement : il n'y a pas encore trop de monde, je vais pouvoir m'asseoir, ce que je fais.

Tout irait d'ailleurs pour le mieux, si ne s'était pas assise face à moi une grosse Noire portant sa fille sur le dos, gamine qu'elle nourrit et à qui j'ai eu le tort de sourire, puisqu'elle n'aura de cesse, ensuite, de vouloir me taper sur l'épaule, avec la main d'abord, avec son hochet ensuite. Heureusement, la mère lui confisque l'objet. Arrivé au Mans, je constate que j'ai passé le reste du voyage à dormir, et la fillette aussi (il me semble d'ailleurs que sa sieste était la condition nécessaire à la mienne). Mère et fille s'en vont, je me redresse un peu et ce sont deux jolies étudiantes, une brune et une blonde, qui montent dans le train et m'accompagneront jusqu'à Laval (elles descendent à Rennes), assises par terre, écoutant leur ipod d'une oreille chacune, partageant les mêmes écouteurs. Elles font une école de kiné, d'après ce que j'ai compris. Ca tombe bien, je suis un peu tendu, ces temps-ci.

"Vous êtes arrivé à Laval. Laval, deux minutes d'arrêt..."

Me revoilà chez moi, où personne ne m'attend. Que vais-je faire de cette semaine où j'aurais dû être en Italie ? Je suis dans ma ville comme un étranger, quelqu'un qu'on n'attend plus. Une sorte de colonel Chabert. De quoi j'aurai l'air, quand tous ceux à qui j'avais annoncé mon départ vont me croiser dans les rues lavalloises ? "Tiens, qu'est-ce que tu fous-là, toi ? Tu devais pas partir à Florence ?"

Oh, vous savez, Florence, on en a vite fait le tour...

dimanche 4 avril 2010

Les Pâques d'un mécréant


Lorsque viennent les gloires de Pâques, l'âme est saisie d'une tristesse particulière qui peut se traduire ainsi : "Je suis avec Jésus dans sa Résurrection, n'ayant pas été avec lui dans sa Mort. Je n'ai pas souffert avec lui, mon carême a été une dérision. C'est donc sans aucun droit que je me réjouis avec les Saints et ce serait à mourir de honte sans l'incompréhensible Pitié divine."
Léon Bloy, Quatre ans de captivité à Cochons-sur-Marne.


Il y avait quelques jours que ça me trottait dans la tête. Peut-être bien depuis le début de la Semaine Sainte, d'ailleurs... Une idée comme ça : tiens, j'irais bien à la messe de Pâques... Par simple curiosité. Aussitôt, j'ai eu quelques scrupules : moi qui, dans mon adolescence liseuse de Charlie Hebdo, aurais plutôt craché dans les bénitiers, ne serais-je pas de trop dans cette cérémonie qui ne me concerne pas ?

Ah, mais précisément (m'objectai-je aussitôt), aujourd'hui je cracherais plutôt dans les pages centrales de Charlie si je daignais encore gaspiller ma salive - et puis je suis baptisé. Eh ! Ce n'est pas rien quand même : je ne suis pas un intrus, juste une brebis égarée... On ne va quand même pas me chasser alors que je regagne le troupeau de moi-même !

A vrai dire, j'ignore un peu ce qui me poussait vers l'Eglise en cette fin de carême... La curiosité, je l'ai déjà dit. Peut-être aussi le fait qu'il s'agisse de la Pâque de mes trente-trois ans. Et puis je crois surtout que j'étais énervé par les dernières insultes proférées contre les catholiques par ces athées ridicules (Dieu leur pardonne, ça leur apprendra !), qui ne voient dans les curés que des satyres en soutanes qui tripotent les enfants de choeur... A croire que la pédophilie n'existe pas hors des églises ! Athée moi-même (ou agnostique ? Je n'arrive jamais à faire la différence...), j'ai honte d'entendre ces abrutis répéter sans arrêt les mêmes foutaises. Dans un sens, en allant à la messe de Pâques, je m'en désolidarise. Pardonne-moi, mon Dieu, mais ils sont vraiment trop cons.

Bon. C'était donc décidé, j'irai à la messe. Restait à savoir laquelle. A Pâques, les messes, c'est pas ça qui manque. Celle du Vendredi Saint ? Euh... Je ne me voyais pas suivre le Chemin de Croix (je ne sais jamais où placer les majuscules, je les mets un peu au pif, désolé pour les puristes), je ne me voyais pas suivre le Chemin de Croix, donc, dans les rues de Laval, au risque de rencontrer des connaissances. Après, il aurait fallu trouver des explications : "C'est pas du tout c'que vous croyez !... Non, non, j'allais chercher mon pain, et je me suis retrouvé embarqué là-dedans... Je ne connais pas ces scouts, juré !... Jamais vu ce prêtre de ma vie !... Les enfants ? Quels enfants ?..." J'en connais qui se sont retrouvés crucifiés la tête en bas, pour ce genre de choses...

Restait au choix la vigile pascale ou la messe du dimanche matin. La messe du dimanche, bon, c'est une messe, quoi (me disais-je). J'en ai vu une poignée à la télé, déjà, j'ai assisté à quelques mariages, à quelques baptêmes, à des sépultures... Une messe est une messe est une messe. Mais la vigile pascale ? Une célébration nocturne, déjà, ça m'intéresse un peu plus. J'imaginais les choses, des cierges allumés autour d'un tombeau vide, ce genre de trucs. Un peu comme la crèche de Noël, mais en plus douloureux. Une piéta à la place de l'Enfant Jésus, quelque chose comme ça...

Et puis, me connaissant, je risquais de manquer de courage, le dimanche matin, pour me lever à temps pour l'office. En choisissant la vigile, je me disais que si j'arrivais en retard, au moins, plutôt que de pénétrer dans l'église au beau milieu de la messe et de faire se retourner tous les fidèles dans un bel unisson de crissements de chaises, je pouvais toujours remettre l'expérience au lendemain (et brancher mon réveil).

Oh, et sans vouloir faire le mystique, il y a eu quelques signes, dans cette journée du samedi, qui m'ont amené à penser que c'était bien aujourd'hui que les choses devaient se passer. D'abord, alors que j'étais allé en repérage dans l'après-midi (j'avais vérifié l'heure de la vigile à la porte de l'église, si vous voulez), j'ai croisé un vieillard flanqué d'une béquille et d'un coeur fatigué, qui m'a demandé si je pouvais porter son sac de provisions jusqu'à son logement, au bout de la rue du Hameau, là-bas. Et j'ai accepté. C'était donc un jour où j'avais l'âme généreuse. Je me sentais comme auréolé d'amour, ou j'sais pas quoi (pourvu que les copains ne me voient pas)...

L'autre signe est encore plus ridicule (je vous préviens tout de suite pour que vous ne soyez pas surpris) : en rentrant chez moi après l'épisode du boîteux, j'ai pu admirer un superbe arc-en-ciel depuis les hauteurs du quartier d'Hilard. Oui, évidemment, il n'y a rien d'étonnant à voir apparaître un arc-en-ciel quand le soleil brille pendant la pluie, mais bon, c'est joli, quoi, et il m'arrive parfois d'avoir des émotions de midinette (et je vous emmerde).



Donc, c'était décidé : j'assisterai, le soir-même, à la vigile pascale. A cause du boîteux et de l'arc-en-ciel, oui, parfaitement. J'avais donc repéré l'église dans l'après-midi. Pas l'église Saint-Paul d'Hilard, parce qu'elle est trop moche, moderne, toute en angles, et que je craignais qu'il n'y ait pas tant de monde que ça. C'est que je ne tenais pas à me faire remarquer, moi... Aussi, j'avais jeté mon dévolu sur l'église Saint-Vénérand, d'aspect majesteux (quoique austère), dans le vieux Laval, rue du Pont-de-Mayenne, pour ceux qui connaissent.

En m'y rendant, malgré tout, un doute m'a pris. Et si je croisais une connaissance ? C'est que la rue du Pont-de-Mayenne, pour ceux qui connaissent, est celle du bar des Artistes et du pub irlandais qui lui fait face, l'O'Regans. Le samedi soir, il y a toujours une faune interlope qui circule par là, et de cette faune, je connais certains spécimens, qui me connaissent bien aussi. Que se passerait-il si l'un d'eux, surgissant innocemment d'un de ces lieux de débauche, m'apercevait pénétrant tête baissée, comme un coupable, dans la maison du Seigneur ? Plus j'approchais de l'église, plus je me sentais oppressé et paranoïaque, comme un type qui entre dans un sex-shop en craignant d'être vu par son patron... Arrivé face à l'église, tête baissée donc, j'ai lancé un rapide coup d'oeil sur la droite, ça va, les terrasses des bars sont assez lointaines et il n'y a pas grand-monde dans les rues - allez, j'entre !

Il fait noir, là-dedans... Heureusement, maintenant que je suis dans le Saint des Saints, je suis en sécurité. Pour qu'un type que je connais me voie, il faudrait qu'il assiste à la messe aussi. Or, il n'y a plus à rougir d'être vu en train d'acheter une cassette porno par un collègue quand lui-même a sous le bras le dernier numéro de Débutantes cochonnes... Sur la droite de l'autel, le choeur chante sur des accords monotones d'orgue. J'avance d'un pas décidé, en espérant avoir l'air du gars sûr de lui, qui en a vu d'autres, et je m'apprête à choisir ma chaise, sur laquelle est posée un cierge et le programme des réjouissances... quand une femme m'arrête en plein élan : "Non ! Ne touchez pas aux feuilles ni au cierge. Vous continuez tout droit et vous sortez par la porte du fond." Quoi ? Pardon ? Mais je viens d'arriver... Ca se voit tant que ça, que je ne suis pas croyant ? On me chasse ? On me repousse ? On juge sévèrement ma curiosité pourtant bienveillante ? Pourtant, il y a d'autres fidèles qui ont l'air de rester là, à proximité des chaises... Je ne comprends pas vraiment pourquoi je devrais sortir. Mais j'obéis sans discuter à la femme qui ne sait pas dire "s'il vous plaît", et continue de marcher en direction du choeur, essayant de chercher la porte qu'elle m'a indiquée (ne te fais pas remarquer, Raphaël, ne te fais pas remarquer). Je n'ai pas mes lunettes, et au-delà de l'autel, tout est plongé dans l'obscurité. Surtout, personne n'a l'air de me suivre. Du coup, je m'arrête au beau milieu du bas-côté, tout près des chanteurs, et je sens leurs yeux sur moi - interrogateurs, peut-être hostiles, hum... Ben voilà, je me suis fait remarquer, et maintenant je voudrais rétrécir, rétrécir jusqu'à me planquer sous une hostie...

Bon, finalement, le prêtre invite tous les fidèles à sortir de l'église par cette porte du fond, afin que la procession puisse commencer. Entretemps, j'ai chaussé mes lunettes, et je distingue effectivement un léger rai de lumière au fond à droite. Cette fois, j'y vais, d'autant plus que les célébrants arrivent avec leurs chasubles blanches (à moins que ce ne soient des aubes ?) et leurs cierges énormes.

Eh mais, attendez (me dis-je aussitôt)... Il a parlé de procession ? C'est-à-dire qu'il va falloir se promener dans les rues, en suivant le cortège, comme ça, devant tout le monde ? Mon estomac se recroqueville. Je sors dans la petite rue de l'Abbé Angot, qui longe l'église, et où il y a déjà un bel attroupement. Bon. Il n'y a pas vraiment de raison que des copains passent par cette rue, inutile d'angoisser, mais restons discret. C'est dans ces moments-là que je regrette de mesurer 1, 81 mètre.

Après nous avoir demandé de nous pousser pour ne pas gêner la procession quand celle-ci se mettra en marche (et on fait ce qu'on peut pour lui faire plaisir), le prêtre allume la vasque qui se trouve là, et voilà que tout le monde chante : "Dans nos obscuritééés, allume le feu qui ne s'éteint jamaaaiiis..." Le feu, en fait, ne prend pas vraiment. Le vent s'y oppose. Il lèche bien un peu les bûchettes du fond, mais c'est timide. Les célébrants s'affairent autour de la vasque pour arranger le coup, mais on comprend assez vite qu'il faudra se contenter de ça. Pourtant, on sent bien que les fidèles encouragent les flammes avec leur chant : "Dans nos obscuritééés, allume le feu qui ne s'éteint jamaaaiiis..." A côté de moi, une jeune fille a le hoquet.

Le cortège démarre. Bon, de deux choses l'une : soit il tourne à droite au bout de la rue de l'Abbé Angot, et ça laisse présager qu'on entrera tout simplement dans l'église par la grande porte, avec nos beaux cierges enflammés ("Joyeuse lumièèère, splendeur éternelleu du Pèèère... Saint et Bienheureux Jésus-Chriiist..."), soit il tourne à gauche, et là c'est la catastrophe, on passera entre les terrasses du bar des Artistes et de l'O'Regans, et il faudra que je plonge dans les fourrés. Mais en fait, il n'y a pas de fourrés, c'est une image. Pendant que le cortège avance, je piétine un peu, j'essaie d'évaluer les possibilités de repli en remarquant amèrement que je fais une tête de plus que les paroissiens qui m'entourent. Sauvé, on tourne à droite, le prêtre s'arrête devant les portes de l'église, fait quelques louanges que les fidèles ponctuent de chants. Moins fort, voyons ! Vous allez nous faire repérer ! Tant que je ne suis pas de nouveau à l'intérieur de l'église, je me sens terriblement exposé. Je connais plein de monde, par ici ! Si Bob me voit, par exemple, je dis quoi ? "J'ai vu la Lumière, alors je suis entré..."

Allez, on entre. Devant la porte, le pochtron du coin fait la manche en rigolant : "C'est pour Pascal !" Je ne peux rien pour lui, il n'a pas de béquilles.



Ca y est, je suis en sécurité à l'intérieur de l'église. Il faudra que je fasse attention en sortant, mais d'ici là, tout va bien. Nous sommes invités à nous munir chacun d'un cierge (ils nous attendaient sur nos chaises), et des enfants de choeur passent allumer ceux des fidèles qui sont en bout de rangée. Je suis en bout de rangée (pour pouvoir m'enfuir plus facilement si ça tourne mal), un enfant m'allume (et on s'étonnera, après...), et j'allume le cierge de mon voisin avec la mèche enflammée du mien. C'est beau, cet échange furtif. Mais moi, le feu, ça me stresse, et je ne peux pas suivre l'exultet : je suis obsédé par la flamme au bout de mon bâton de cire. Bon, je vois que tout le monde lève son cierge au moment du refrain, alors je fais pareil. C'est au moment des prières que je triche. Je fais du playback sur tous les amen, et pour le signe de croix, j'agite vaguement une main (parfois la mauvaise, réflexe de gaucher) entre mon front et ma poitrine.

Enfin, nous devons éteindre notre cierge et nous asseoir. A partir de là, il ne devrait pas y avoir de surprises : je n'aurai qu'à me lever quand les autres se lèveront, et baisser la tête d'un air pénétré quand ils réciteront le Notre Père.

Durant la liturgie, je sens un souffle froid caresser ma nuque. On ne la sent pas vraiment, la flamme de notre Seigneur, mais je suis tout de même surpris de voir devant moi deux adolescentes emmitouflées dans d'énormes écharpes, et qui agitent les jambes pour se réchauffer dès qu'elles doivent se lever. L'une d'elles, surtout, a l'air particulièrement frigorifiée, sa tête dépassant à peine d'un blouson fourré surmonté d'une grosse écharpe qui lui fait comme une collerette... Tout en suivant les étapes de la messe, je ne peux m'empêcher de jeter des coups d'oeil à ces gamines et un peu aussi, je dois bien l'avouer, à leurs fesses. Elles doivent avoir seize ans à tout casser, Seigneur, je devrais avoir honte... Mais même pas.

Pendant le sermon du prêtre, je me demande pourquoi tous les curés - ceux que j'ai vu oeuvrer en tout cas - ont toujours ce ton sirupeux, et cette manière de réciter comme s'ils n'avaient devant eux que des attardés mentaux. Le nôtre nous explique que Jésus est à la fois un personnage et une personne ; que le personnage, c'est le Jésus-Christ historique, celui qui est mort sur la Croix, et que la personne, c'est le Jésus-Christ de la Résurrection, de la Rédemption, celui à qui nous pouvons nous adresser dans la prière. Si je comprends bien ce qu'il nous explique, les louanges au Seigneur ne sont pas de simples chants en l'honneur d'un personnage imaginaire, mais des paroles adressées à une personne capable de les entendre. Il invite donc les fidèles à parler avec lui aussi naturellement que le fait Don Camillo dans les films (la comparaison est du prêtre lui-même, je n'invente rien), ce qui ne me semble pas une idée si idiote. Je ne trouverais pas plus ridicule de voir un homme parler au Christ en pleine rue que de voir tous ces gens qui causent à leur téléphone portable ! (Mais là, c'est moi qui suis peut-être un peu passéiste...)

On reprend nos cierges pour la liturgie du baptême, et d'autres enfants viennent nous les rallumer. Tiens, la fille qui avait le hoquet tout à l'heure remet ça. La fin de la messe sera ponctuée par les contractions de son diaphragme. Je ne peux que compatir : moi-même, je suis régulièrement sujet au hoquet, et comme elle, lorsque j'en ai souffert une fois dans une soirée, je peux être certain qu'après une accalmie passagère, il fera son retour. Un peu comme le Christ, tiens...

Un moment que je n'avais pas anticipé, c'est celui qui précède la communion, quand chacun doit embrasser son voisin ou lui serrer la main en annonçant "la paix du Christ". Je manque tout de même d'entraînement : j'avais oublié ce rituel-là. Du coup, je serre la main de mon voisin et c'est lui qui, en prononçant les paroles, me rappelle ce que je dois dire. Alors je chuchote aussi : "la paix du Christ", et puis à madame aussi, derrière : "la paix du Christ", et deux rangées devant moi, les adolescentes aux jolies fesses s'embrassent : "la paix du Christ".

J'ai l'habitude, dans les mariages et les sépultures, du moment de l'eucharistie, et je n'ai aucun scrupule à laisser les communiants aller manger l'hostie tandis que je reste à ma place. Seulement, dans ce genre de cérémonies, il est notoire que tous ceux qui assistent à la messe ne sont pas forcément croyants. A Pâques, en revanche, personne n'est censé avoir été traîné à la messe malgré un évident manque de foi... et je vois autour de moi tous les sièges se vider, et tout le monde, à la queue leu leu, rejoindre l'autel pour y prendre le corps du Christ. Je me sens un peu seul, soudain. Oh, il y en a bien eu quelques-uns qui n'ont pas communié non plus, mais pas de quoi former une équipe de foot... Enfin, tout le monde revient à sa place, et la messe s'achève.

Alors que je lui tends mon cierge éteint pour qu'il le fasse circuler jusqu'au bout de la rangée, mon voisin m'offre un sourire bienveillant. Je me rends compte soudain que mes craintes de mal faire les gestes rituels, ma sensation de ne pas être à ma place, étaient parfaitement ridicules, puisque l'essentiel était que je sois là, avec mes maladresses, mes doutes et tout le reste. D'ailleurs, je n'en mettrais pas ma main au feu, mais je suis presque sûr qu'au moment de la quête, mon voisin a fait semblant de jeter une pièce dans le plateau tendu par une femme. Alors que moi, bon, je n'ai pas donné un centime, mais au moins je n'ai pas fait semblant. Sur le chemin du Paradis, il est possible que je lui sois passé devant, à cet instant précis...

Je quitte l'église et m'en éloigne avec hâte, sans me retourner, avec un petit sourire en coin. Je ne sais toujours pas pourquoi je suis venu assister à cette messe, peut-être que je m'attendais à ce que la réponse s'impose à moi pendant l'office. Ca n'a plus vraiment d'importance, puisque c'est fait. Je ne sais pas si ça m'a apporté quelque chose. Je n'ai toujours pas la foi, ça c'est sûr. Mais bon, c'est l'idée, quoi. J'aime bien l'idée.

lundi 1 mars 2010

Encore cette histoire de chien !

[Ce texte a été écrit à l'occasion de la "sortie" du nouvel EP de DJ Zukry sur qod lab°l. On l'applaudit bien fort.]

C'était devenu une habitude, avec le gros Max. Un genre de rituel. Ca nous permettait de mesurer sans trop se planter à quel stade de l'ivresse il était arrivé. Il racontait beaucoup de conneries, Max, mais quand il nous ressortait son histoire de clébard, on savait qu'il était mûr. A la fin, moi, je l'écoutais plus. Quand il s'y mettait, je comprenais que c'était le moment de mettre les voiles. Pour que je reste, il fallait vraiment que quelqu'un paie sa tournée. Ou que ce soit un jour de RMI.


Le pire, c'est qu'il ne la racontait jamais de la même façon. "Vous me croirez si vous voulez", c'était sa phrase. Nous, c'est pas tellement qu'on voulait pas, mais pour qu'on le croie, il aurait fallu qu'il soit un peu plus constant dans son récit... Je vous la fais courte : en gros, c'est l'histoire d'un type qui prenait tous les jours le bus à la même heure, pour partir et rentrer du boulot. Et tous les matins, son chien l'accompagnait jusqu'à l'arrêt, regardait le bus partir en emportait son maître, et retournait tout seul à la maison. On sent déjà le chien vachement évolué, vous voyez. Et chaque soir, il ressortait et allait attendre son maître à l'arrêt de bus, pile à l'heure. Jusqu'au jour où le type claque. Eh bien vous me croirez si vous voulez, mais ce putain de clébard, une fois son maître crevé, continuait, matin et soir, à faire le trajet jusqu'au bus pour l'attendre, et rentrait ensuite à la maison, tête basse, triste à pleurer. Et pour finir, il se laissait crever sous l'abribus, en gémissant comme un chien.


C'était ça, l'histoire du gros Max, et il nous la racontait des sanglots dans la voix. Mais parfois, le mec en question était le chauffeur du bus, parfois c'était un gars qu'il avait connu à l'armée, voire un cousin, enfin bref : il était incapable de s'en tenir à un récit définitif. Et puis alors, si vous le coupiez pour lui demander comment le chien pouvait rentrer comme ça chez lui, est-ce que ça voulait dire que le gars ne fermait jamais sa porte à clé (oui, parce que évidemment, il vivait tout seul avec son chien, vous l'aviez compris, j'espère ?) ; ou si vous vouliez savoir comment c'était possible qu'après la mort de son maître, le chien ne soit pas recueilli par la SPA, alors là, le récit pouvait prendre des embranchements et des déviations monstrueuses. Le simple fait de montrer que vous vous intéressiez à l'histoire, que vous vouliez en savoir plus, bien en comprendre tous les éléments, alors ça, vous vous en faisiez un ami, du Max, et il ne vous lâchait plus.


La conclusion qu'il en tirait, Max, s'il était encore capable de tirer quoi que ce soit après ça, c'était que le chien était un ami super fidèle, tu vois, c'est pas comme les bonnes femmes. Je vous la fais courte. Ca faisait bien deux coupes du monde que la femme de Max s'était barrée avec un ingénieur des eaux et forêts, et il ne s'en était toujours pas remis. Salope. Il picolait comme un trou pour soigner son alcoolisme, au cas où elle reviendrait. Mais comme sa femme n'était pas un chien et que Max n'était pas un arrêt de bus, c'était pas gagné.


A la fin, il venait plus au bar, Max. On n'avait plus droit à l'histoire du chien. Quelque part, ça nous manquait un peu. Et puis on a appris qu'il s'était pendu. C'est les flics qui l'ont trouvé accroché au lustre, au bout d'un mois. Les voisins se plaignaient de l'odeur. Eh bien, vous me croirez si vous voulez, mais le jour de son enterrement, sa concierge a adopté un clebs !