Affichage des articles dont le libellé est Chrétien de Troyes. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Chrétien de Troyes. Afficher tous les articles

jeudi 13 juin 2013

La suite



« Shéhérazade, en cet endroit, apercevant le jour, cessa de poursuivre son conte, qui avait si bien piqué la curiosité du sultan, que ce prince voulant absolument en savoir la fin, remit encore au lendemain la mort de la sultane. »
Anonyme, Les Mille et une Nuits.

            Vous êtes nombreux, après ma dernière chronique, à m’avoir demandé : « Mais alors ? Qu’est-ce qu’il se passe ensuite ? Comment diable t’es-tu extirpé de ce fichu pétrin ? Grâce à quel stratagème, à quel deux ex machina, n’as-tu pas fini en cure-dents pour crocodiles ? »
            (Non, en fait, vous n’avez pas été nombreux à me le demander, cette phrase n’est qu’un procédé littéraire. Aujourd’hui, les gens réclament la transparence absolue, je me dois donc d’être le plus honnête possible !)
            Oui, vous réclamez la suite, et vous avez raison. De tout temps, les hommes – comme écrirait un adolescent pour introduire le sujet de son devoir de philo (bonne chance pour le bac, les p’tits gars !) – de tout temps, donc, les hommes ont voulu connaître la suite de l’histoire. Fallait pas commencer. Fallait pas commencer à leur raconter des choses, et les laisser en plan au moment le plus palpitant, suspendus au-dessus du vide dans une cage de bambous. Ça se fait pas. C’est trop abusé.
            Les gens ont le droit de savoir.
            La pire blague qu’un auteur puisse faire à ses lecteurs est de mourir en laissant une œuvre inachevée. C’est d’une grande impolitesse, et le signe d’un laisser-aller honteux. Ne jamais rendre son dernier souffle avant le point final !
            Au Moyen Âge, époque bénie où les notions de droit d’auteur et de propriété intellectuelle de l’œuvre étaient inconnues (c’est Alain Minc qui aurait été heureux !), les récits inachevés ne le restaient pas longtemps. On ne parlait pas de « suite », mais de « continuation ». Ainsi, lorsque Chrétien de Troyes mourut maladroitement avant d’avoir achevé le Conte du Graal, en 1180, il laissa son héros Perceval, et tout le royaume de Camelot, face à une question sans réponse, cette question que Perceval n’avait pas osé poser au château du Roi Pêcheur, lorsqu’il vit passer le cortège du graal : « Qui sert-on de ce graal ? » Une question en apparence sans intérêt – imaginez que vous teniez votre lecteur en haleine en racontant un repas de famille : vous voyez passer un plateau, vous vous demandez qui va se servir en premier. Et paf ! Vous mourez avant d’avoir donné la réponse. Ce n’est pas tout à fait comme si Madame Michu s’était faite trucider et que vous aviez cassé votre pipe avant d’avoir livré le nom de l’assassin ! Et pourtant…
            Et pourtant, s’il y a un récit dont l’inachèvement a tourmenté l’histoire littéraire, c’est bien le Conte du Graal. Et cette bête question « do graal cui l’an en servoit » ne pouvait pas rester sans réponse. C’était un suspense bien plus insoutenable que d’être suspendu dans une cage au-dessus du vide !
            La première continuation du Conte du Graal, dite Continuation Gauvain, du pseudo-Wauchier de Denain, écrite à la fin du XIIe siècle, oublie presque totalement Perceval et se concentre sur Gauvain, en apportant de nombreuses modifications à la trame narrative élaborée par Chrétien de Troyes. C’est ensuite un roman allemand, le Parzifal de Wolfram von Eschenbach (vers 1203-1204), qui s’inspire du récit originel du Champenois. La Deuxième Continuation, ou Continuation Perceval (vers 1205-1210) se recentre sur le héros de Chrétien de Troyes, et ouvre la voie vers une christianisation du Graal. Robert de Boron, dans son Roman de l’Histoire du Graal, fixera cette christianisation, en s’inspirant à la fois de Chrétien de Troyes et de Wace, et en imposant la figure de Merlin, serviteur de Dieu – le Graal étant désormais associé à une relique. Cette christianisation ne cessera de se confirmer par la suite, jusqu’au cycle du Lancelot-Graal en prose et sa Quête du Saint Graal (vers 1220).
            « La suite ! La suite ! »
            On se souvient tous des Mille et une Nuits, et de l’idée géniale qui a germé dans la tête de Shéhérazade : promise au sultan Shahryar qui a l’habitude de faire exécuter chaque matin la femme qu’il a épousée la veille – afin de lui éviter la tentation de le tromper – elle lui raconte chaque soir une histoire dont la suite est reportée au lendemain. Le pauvre sultan, soumis à la torture du suspense, est bien obligé de la garder en vie, s’il veut connaître le fin mot de l’histoire. Ainsi, devant un récit qui nous prend aux tripes et qu’on ne peut lâcher, nous sommes tous un peu des sultans. De malheureux sultans, souffrant de la soif inextinguible d’en savoir toujours plus. « La suite ! La suite ! »
            Donc, oui : votre désir de m’entendre raconter la suite de mes aventures palpitantes est tout à fait légitime.

jeudi 25 avril 2013

Le roman



« Ne suis-je qu’un personnage de roman, le fruit d’une invention en délire, l’invention d’un petit paltoquet que j’ai vu naître et qui m’a inventé pour me faire croire que je n’existe pas ? »
Gustave Flaubert, brouillons de Madame Bovary.



            Aux écrivains en herbe qui papillonnent encore, s’amusent à ficeler des sonnets, à construire des nouvelles, à ceux qui veulent en découdre et s’attaquent au pamphlet, à ceux qui ne sortent pas d’eux-mêmes et rêvent d’un jour voir leur journal intime monumental enfin livré au public, nous devons révéler la triste vérité : tant que vous n’aurez pas écrit un roman, mes enfants, vous n’aurez rien écrit. Vous n’existerez pas. On trouve toujours des exceptions,  bien entendu, mais enfin dans l’ensemble, c’est comme ça. On parle toujours du « premier roman » d’un auteur, jamais de son « premier recueil de nouvelles », encore moins de son « premier essai ». Et si vous vous appelez, mettons, Jean-Baptiste Patafion, et que vous avez déjà publié une biographie de Guillaume Musso aux éditions du Rebut et un essai sur la démonologie chez Pilon, le jour où vous vous essaierez à la fiction, vous verrez apparaître en quatrième de couverture, sous votre photo : « Jean-Baptiste Patafion, né en 1972, est journaliste et écrivain. Le Cri de la biscotte est son premier roman. » Avant cela, rien. Mais désormais, vous voilà adoubé écrivain, c’est-à-dire romancier. Ne nous remerciez pas, c’est la moindre des choses.
            C’est que le roman, voyez-vous, est aujourd’hui considéré comme le « grand genre » de la littérature. Un écrivain, ça écrit des romans. Ça peut toujours faire autre chose, depuis les contes pour enfants jusqu’à l’essai philosophique, chacun s’amuse comme il peut, mais enfin, il faut savoir revenir régulièrement aux choses sérieuses, et s’atteler à un roman qui viendra grossir le rayon nouveautés des librairies aux derniers jours d’août. Ce rôle de « grand genre » a longtemps été dévolu à la poésie. Essayez aujourd’hui de vous faire connaître avec un recueil de poèmes : vous aurez la satisfaction de passer pour un original que l’idée même de gagner sa vie avec son écriture n’a jamais effleuré. L’art pour l’art, c’est sympa aussi. Maintenant, essayez de trouver un éditeur qui partage votre désintérêt pour l’argent : bon courage…
            Et on fait des colloques sur le roman, on se demande s’il doit être comme ceci ou comme cela, s’il doit danser sur un fil ou manger équilibré, et à quoi doit ressembler le roman du XXIe siècle… Vaste question, vu qu’apparemment, le roman ressemble maintenant à à peu près tout !
            On sait que le terme de « roman » apparaît au Moyen Âge, avec les premiers textes écrits en langue romane et non plus en latin. « Mettre en roman », c’est donc traduire en langue vulgaire. Il s’agissait d’abord de mettre à la disposition de ceux qui ne comprenaient pas le latin les textes hagiographiques, puis une littérature narrative écrite en langue romane est née, Chrétien de Troyes a fait des siennes :

            « Puis que ma dame de Chanpaigne
            Vialt que romans a feire anpraigne,
            Je l’anprendrai molt volentiers… »

            Et aujourd’hui, même Alexandre Jardin écrit des romans, ce qui montre bien que c’est à la portée de tous. À un moment, le petit roman s’est senti pousser des ailes, il est parti en flèche allez savoir où, il est aller zigzaguer à droite à gauche, se faisant lyrique, baroque, gothique, picaresque, d’aventures, réaliste, naturaliste, historique, Nouveau, d’anticipation, bélier rendu fou furieux qu’on ne peut plus arrêter. « Miroir qu’on promène le long d’un chemin » : Stendhal a le chic pour trouver la formule qui convient. On voit bien l’image : le monde entier s’y reflète, dans ce roman-miroir. Mais surtout, dans le miroir, qui vois-je en premier, sinon moi-même ? Le roman me parle de moi-même ! Si ça c’est pas mortel ! Parce qu’au fond, qu’est-ce qu’on cherche, nous autres qui passons notre temps à lire au lieu de faire des trucs utiles ? Nous-mêmes, bien sûr ! On cherche à se comprendre soi-même, alors au lieu d’aller voir un psy (bien que l’un n’empêche pas l’autre), on ouvre un roman – un roman écrit par un auteur qui cherchait à se comprendre lui-même et qui pour se trouver, au lieu d’aller voir un psy, a pris la plume. Longtemps, je me suis couché par écrit de bonne heure.
            Il y a des romans sur à peu près tout et des romans sur rien. Cette dernière catégorie, après Flaubert, a eu le vent en poupe dans la deuxième moitié du XXe siècle, notamment avec le Nouveau Roman. Écrire trois cents pages pour décrire un volet qui ferme mal était devenu la grande idée du temps. Le roman-miroir pouvait bien devenir un volet « qu’on promène le long d’un chemin », après tout il y avait toujours un peu de lumière à passer entre les lattes de bois… Le roman n’avait dès lors plus rien à prouver : il pouvait tout, et toutes les Emma Bovary du monde comprirent qu’au fond, elles étaient Gustave Flaubert. Alors est venue l’autofiction. Plus besoin de parler d’autre chose pour parler de soi : autant se confronter à l’intime sans intermédiaire. Du reste, l’autoportrait est un genre pictural reconnu. On ne chercherait plus désormais à faire parler les chiens ou à décrire un caillou : l’auteur se peindrait en train d’écrire, comme dans une mise en abyme infinie. Et les critiques de déplorer ce que le roman est devenu : à ce compte-là, n’importe qui peut en écrire – il suffit de savoir un peu mettre sa banalité en valeur.
            Eh oui, mais c’est un art aussi, que de sublimer le néant, le quotidien, les habitudes… N’est pas Houellebecq qui veut ! Le roman, parfois, semble faire du surplace, ne plus savoir créer, ne plus savoir imaginer. Nous parlons essentiellement du roman français actuel. Est-ce que c’est une impasse ou un passage vers autre chose ? En attendant d’avoir une réponse, à nous de faire le tri parmi les étals des librairies, ou de se replonger dans les classiques. La prochaine révolution romanesque approche peut-être, qui sait ?