samedi 11 août 2007

Brève rencontre


C’était une époque où le monde semblait avoir oublié mon existence et où je ne m’en portais pas plus mal. Je me promenais tranquillement en réfléchissant comme d’habitude au meilleur moyen de se tuer, le soleil éclaboussait les voitures, faisait chanter les oiseaux, brillait pour les autres. C’était juin, et tout transpirait. Avaler des lames de rasoir est assurément la meilleure façon d’en finir, mais si par malheur on s’en sort, les séquelles peuvent être difficilement supportables. La corde, le revolver, le gaz ou les somnifères sont à bannir, tout cela étant vraiment trop commun. De même que la défenestration. Se jeter sous une voiture ou un train peut avoir ceci d’intéressant que le conducteur dudit véhicule se sentira éternellement responsable de ce malheur... Ah ! le choix est dur ! mais de toute façon j’avais décidé depuis longtemps que je me détestais trop pour avoir envie d’abréger mes souffrances. Non, décidément, il y a bien mieux que le suicide : la vie. On n’a jamais su — et on ne saura jamais — inventer de plus terrible punition. Voilà une question de réglée.

Et pendant mes tergiversations je continuais ma promenade, et le soleil en sueur frappait de plus belle les fronts éblouissants des badauds. J’étais né par erreur, cela ne faisait pas l’ombre d’un doute, à un spermatozoïde près c’était quelqu’un d’autre qui s’y collait, et moi je pouvais tranquillement en rester au stade du possible, de l’envisageable. C’était vraiment pas de chance. Alors j’ai vécu comme ça par habitude, en y pensant le moins possible, et au fil du temps bien sûr mon corps a évolué, j’ai grandi, comme on dit, j’ai même eu — comble de la honte — des pulsions hormonales comme tout un chacun, peut-être plus tardives et moins fréquentes que celles des autres individus, mais qu’importe ? J’ai évolué ainsi dans l’humiliation quotidienne de n’être qu’un représentant parmi d’autres du genre humain.

Et soudain je L’a vis et j’oubliai de respirer quelques instants, subjugué que j’étais par Sa beauté froide. Sa peau blanche semblait attirer la lumière si bien que le reste du monde m’apparaissait en contre-jour. Je ne voyais qu’Elle. Elle était là, assise à une terrasse de café, dans toute Sa splendeur noire et blanche. Noire Sa robe d’été, blanches Ses jambes et blanc Son visage... Mais flamboyants Ses cheveux roux dans lesquels le soleil semblait s’être planqué. C’était comme un incendie de forêt nocturne qu’Elle porterait à perpétuité sur la tête. Et Son regard vert qui aurait pu percer un coffre-fort à distance...

Juste avant que je ne meure d’asphyxie, je me souvins qu’on ne m’avait accordé la vie qu’à condition que je fasse l’effort d’aspirer et d’expirer à intervalles réguliers l’air environnant. Comme je venais de trouver une raison de ne pas vouloir mourir aussi vite que ça, je me suis de nouveau attelé à cette tâche sans pour autant détourner mon attention du tableau vivant que j’avais sous les yeux. Elle était belle comme une guillotine sous le soleil couchant, quand l’astre rouge fait étinceler le couperet... Croyez-moi, c’est avec le plus vif enthousiasme que j’aurais posé ma tête sur le billot si Elle m’y avait invité !

Mais pour l’instant, Elle ne m’invitait à rien du tout, étant donné qu’elle ne m’avait pas remarqué. Je faisais tout simplement partie du monde, du chaos, de l’inorganique. Pourquoi m’aurait-Elle remarqué, puisqu’Elle était toute Splendeur et Éclat et que je n’étais que Ténèbres ?...

Alors je pris la résolution d’attraper une chaise et de m’asseoir à cette même terrasse de café, à quelques mètres de ce Soleil qui sirotait paisiblement une boisson à bulles. Et je me mis à La contempler, à me repaître de ce spectacle. Et plus je La regardais et plus le monde qui nous entourait m’apparaissait comme une sorte de vide informel qui me donnait une idée assez précise de ce qu’avait pu être l’univers avant la Création. Quand vous fixez le soleil trop longtemps et que vous détournez les yeux, vous ne pouvez plus rien voir distinctement, n’est-ce pas ? Eh bien c’est de cela que je parle.

Au bout d’un certain temps, une forme obscure, aléatoire, qui ne semblait même pas savoir elle-même ce qu’elle était censée représenter, surgit du néant et vint me demander ce que je voulais boire. Totalement pris au dépourvu, je restai muet pendant un temps qui me parut une éternité, tant ce silence me fit honte. Je n’aime pas être pris au dépourvu, être rappelé aussi brusquement à la réalité bassement humaine. Je n’allais tout de même pas dire : « Comme la Demoiselle, là-bas... » ! L’importun aurait immédiatement compris mon manège et, intérieurement, il aurait pu en toute liberté s’amuser de l’intérêt qu’une piètre chose comme moi pouvait porter à une Merveille pareille. Peut-être même en aurait-il ri avec ses collègues, voire avec les clients qu’il connaissait ! Non. Il me fallait songer au plus vite à quelque chose qui se boit et qui serait susceptible d’être bu par moi. Ayant trouvé, je lançai triomphalement : « Un café ! » Je ne compris tout d’abord pas pourquoi le serveur me lança un regard surpris avant de s’exécuter. Et soudain ce fut clair : un café ! Je commande un café en pleine canicule ! Quel imbécile ! Un café, c’était vraiment la dernière chose que j’avais envie de boire par une telle chaleur !

Et lorsque je regardai à nouveau dans la direction où l’Objet de mon attention dégustait l’instant d’avant une boisson qui semblait, elle, vraiment rafraîchissante — plus rafraîchissante qu’un café en tout cas — ce fut pour constater qu’il n’y avait plus personne. Une fois encore ma respiration s’interrompit, je mourus quelques secondes, puis je La vis sortir du café où Elle venait de régler Son addition. Du moins c’est ce que je supposai qu’Elle avait fait. Bien entendu, il était hors de question, cette éventualité ne se présenta pas une seconde à mon esprit, qu’Elle aie pu aller aux toilettes... La Beauté n’a pas d’intestins, voyons !

Mais Elle partait. Alors je me suis levé et L’ai suivie, sans regretter le café que je n’aurai pas bu de toute façon... Peut-être que la monnaie que m’aurait tôt ou tard réclamé le garçon n’était même pas en ma possession. Alors vraiment, peu de remords j’avais.

Et donc je La suivais, et même de dos Elle illuminait le monde entier. Même en Chine il devait faire jour ! Et je La suivais... sans savoir pourquoi, à vrai dire. Découvrir où Elle allait ne m’était pas a priori d’une grande utilité... Et puis, si Elle remarquait ma présence, je n’allais pas Lui faire une déclaration, tout de même ! Qu’aurais-je eu à Lui déclarer ?... Non, je pense tout simplement qu’Elle était devenue ma seule raison de vivre et que c’était ce qui me poussait à La suivre... Est-ce qu’une mouche se demande pourquoi la lumière l’attire ?... Et que suis-je de plus qu’une mouche ?...

Mais elle finit par me remarquer. Bien sûr : un type s’assoit à quelques mètres de vous à une terrasse de café et se lève en même temps que vous, avant même d’avoir été servi, puis emprunte le même chemin que vous en se tenant à une distance raisonnable, ce qui l’oblige à adopter un rythme de marche qui à première vue n’est pas le sien, trop lent, trop inégal... Et son regard qui vous transperce la nuque... Bien sûr que vous finissez par le remarquer, mesdemoiselles !

Une femme qui remarque qu’un homme la suit n’est pas le moins du monde touchée. Oh que non ! De deux choses l’une : soit elle se trouve avec un groupe d’amies et toutes se révèlent solidaires, et toutes font bloc pour se moquer de l’espion ridicule, soit elle est seule et le regard la gêne, tout simplement.

Elle était seule. Elle était gênée. J’ai remarqué qu’Elle m’avait remarqué à la fréquence des regards en arrière qu’Elle jetait pour voir si j’étais toujours là. Moi, bien sûr, j’étais toujours là. J’avais décidé de consacrer le reste de ma vie à La contempler. C’est le genre de décision qu’on ne prend pas à la légère et à laquelle on ne peut pas renoncer si facilement... Alors je m’y tenais, une fois pour toutes. Et je continuais à La regarder, et je continuais à La suivre.

Et Elle se retournait de plus en plus souvent pour savoir si j’étais toujours là, et chaque fois qu’Elle devait se rendre à l’évidence qu’effectivement j’étais toujours là, Elle devenait de plus en plus inquiète. C’était assez émouvant, en quelque sorte. Jugez vous-mêmes : il n’y avait définitivement que nous deux : je ne voyais qu’Elle, et Elle ne voyait que moi. Tout ce qui n’était pas Elle, tout ce qui n’était pas moi, avait oublié d’exister. Comme dans les vraies histoires d’amour, vous savez...

Elle s’apprêtait à traverser la rue, se retourna une dernière fois sur moi au moment même où la voiture démarra. Ça s’est passé comme ça. Un choc, et elle fut projetée dans les airs, grande forme noire dont les cheveux rouges donnaient à penser qu’une de ses extrémités avait pris feu. Quand Son corps s’est immobilisé au sol, j’avais encore en tête l’ultime regard qu’Elle m’avait jeté. J’étais le dernier homme qu’Elle avait connu !

Les passants s’attroupèrent autour d’Elle. Le rouge du sang qui s’étoilait autour de sa tête semblait rivaliser avec le rouge de ses cheveux. Je songeai qu’il était préférable de ne pas être mêlé à cela, fis semblant de n’avoir rien vu ni rien entendu, bifurquai à droite, continuai ma route sans me retourner et me mis à penser à autre chose.

11 commentaires:

Anonyme a dit…

Sémantisme déliquescent. Du lyrisme bas bleu, la pacotille du verbe...
(3 gouttes de Zoïle, venin mesquin, la vitamine de l’écrivain. Un peu d’absinthe dans le sirop)
Plus sérieusement, La « passante » 2007 finit éclaboussée, tête fracassée à grand coup d ’ adjectifs. Si la rencontre est brève, elle est un tantinet longuette. Enfin, bel effort d’annonce, la vision en décapitée une page avant cette fin gouachée rouge.

Ce que le mysticisme n’a pu dire (au moment de le dire, il défaillait), l’érotisme le dit : Dieu n’est rien s’il n’est dépassement de Dieu dans tous les sens ; dans le sens de l’être vulgaire, dans celui de l’horreur et de l’impureté ; à la fin, dans le sens de rien. Nous ne pouvons ajouter impunément au langage le mot qui dépasse les mots, le mot Dieu. Dès l’instant où nous le faisons, ce mot se dépassant lui-même détruit vertigineusement ses limites. Ce qu’il est ne recule devant rien, il est partout où il est impossible de l’attendre Quiconque en a le plus petit soupçon se tait aussitôt. (...) Le domaine de l’érotisme est voué sans échappatoire à la ruse […] Sans doute, la condamnation ascétique est grossière, elle est lâche, elle est cruelle, mais elle s’accorde au tremblement sans lequel nous nous éloignons de la vérité de la nuit. (De qui ? mon petit quizz)
* Dites moi, le fourbisseur d’azur, l’homérisé du web, et votre quizz, la réponse ? (je n’eusse osé parler après le prose juldéenne, d’où présence ici)
Restif de L

iPidiblue hypostase cafouillis a dit…

Cachez ce nombril ... que je ne saurais voir.

partimou a dit…

ah ben nan c'est kriste...
la dame elle est mourue...
Elle n'aura pas eu le temps de connaître le Parti Mou, pour un monde mou

Anonyme a dit…

Le texte était de G.Bataille*, écrivain bien connu pour sa phobie des nombrils.

On ne trompe pas un connaisseur...

*(introduction à Mme Edwarda)

R.L

iPidiblue et l'éloge des nouveaux vices a dit…

Effaceur de nombril va !

Anonyme a dit…

Le nombril est cet être-là de l’origine amniotique interrompue, la trace de la castration première qu’assume l’effraction authentique, une médiatisation de l’effacement où suppure toute l’ab-jection du surgissement.
L’exhibitionnisme iconique d’un mundus mulieris tabou qui hyperbolise la coupure appelle l’effacement par un véhicule symboliquement signifiant. Enfin, pour le dire encore plus sommairement, nous avons là une illustration magistrale d’un Moderne Verlegenheit um den Anfang* hégélien. *(la gêne, l’embarras moderne avec le commencement).

Narcisse Lekhwystr, Pour une phénoménologie de l’omphalos dans « Brève rencontre » in cahiers Raphaël Juldé N° 30, 2 Janvier 2091. NRL éditeur, p.65.

iPidiblue iCorrector a dit…

Attention ! Juan Asensio va être très jaloux, son précieux nombril a besoin d'un petit coup de gomme ...

Raphaël Juldé a dit…

Le nombril est là, omniprésent, mais invisible...

Dites donc, Ipidiblue, c'est moi que vous traitez d'"éculé" ?
(J'espère au moins que dans ce texte, vous aurez apprécié les majuscules...)

ipdidblue et les jambes en l'air a dit…

Tu avais besoin d'un petit coup de langue ... au fait ces parties de jambes en l'air au bord de la plage torride, ça vient ?

jugurta a dit…

Hé ben!!! Ça c'est une mort que je ne souhaite à personne, même pas à mon ex qui ressemble à s'y méprendre à l'héroïne de ton texte :o) même couleur de cheveux rubescent, même couleur de peau ivoire, et même couleur d'yeux bleu Ispahan...

Anonyme a dit…

Drôle : j'ai écrit la même histoire, quoique sous une forme plus ramassée, dans un sombre fanzine que je dirigeais. C'était vers 1991.